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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 ***
+
+ÉMILE VERHAEREN
+
+
+Les Heures du Soir
+
+PRÉCÉDÉES DE
+
+Les Heures claires
+
+Les Heures d'après-midi
+
+
+DOUZIÈME ÉDITION
+
+PARIS.
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI
+
+MCMXXII
+
+
+
+
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+
+A CELLE QUI VIT A MES COTÉS
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+LES HEURES CLAIRES
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+ I.
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+
+
+ O la splendeur de notre joie
+ Tissée en or dans l'air de soie!
+
+ Voici la maison douce et son pignon léger,
+ Et le jardin et le verger.
+
+ Voici le banc, sous les pommiers
+ D'où s'effeuille le printemps blanc,
+ A pétales frôlants et lents.
+
+ Voici des vols de lumineux ramiers
+ Planant, ainsi que des présages,
+ Dans le ciel clair du paysage.
+
+ Voici, pareils à des baisers tombés sur terre
+ De la bouche du frôle azur,
+ Deux bleus étangs simples et purs,
+ Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+ O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+ En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.
+
+
+
+
+ II
+
+ Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux
+ Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+ C'est plus encor en nous que se féconde
+ Le plus candide et doux jardin du monde.
+
+ Car nous vivons toutes les fleurs,
+ Toutes les herbes, toutes les palmes
+ En nos rires et en nos pleurs
+ Le bonheur pur et calme.
+
+ Car nous vivons toutes les transparences
+ De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+ Des roses d'or, et des grands lys vermeils,
+ Bouches et lèvres de soleil.
+
+ Car nous vivons toute la joie
+ Dardée en cris de fête et de printemps,
+ En nos aveux, où se côtoient
+ Les mots fervents et exaltants.
+
+ Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+ Le plus joyeux et doux jardin du monde.
+
+
+
+
+ III
+
+ Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+ Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+ En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+ De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+ C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+ O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+ Qui vins à moi, du fond de ton éternité
+ Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.
+
+ Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+ Qu'en moi-même dormir,
+ Et notre soif de souvenir
+ Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+ Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures
+ Sans le savoir, pendant l'enfance;
+ Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+ Mêmes éclairs de confiance;
+ Car je te suis lié par l'inconnu
+ Qui me fixait, jadis, au fond des avenues
+ Par où passait ma vie aventurière;
+ Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+ J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+ Depuis longtemps, en ses paupières.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Le ciel en nuit s'est déplié
+ Et la lune semble veiller
+ Sur le silence endormi.
+
+ Tout est si pur et clair,
+ Tout est si pur et si pâle dans l'air
+ Et sur les lacs du paysage ami,
+ Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+ Qui tombe d'un roseau
+ Et tinte, et puis se tait dans l'eau.
+
+ Mais j'ai tes mains entre les miennes
+ Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+ De leurs ferveurs, si doucement;
+ Et je te sens si bien en paix de toute chose
+ Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+ Ne troublera, fût-ce un moment,
+ La confiance sainte
+ Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+
+
+
+ V
+
+ Chaque heure, où je songe à ta bonté
+ Si simplement profonde,
+ Je me confonds en prières vers toi.
+
+ Je suis venu si tard
+ Vers la douceur de ton regard,
+ Et de si loin vers tes deux mains tendues,
+ Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+ J'avais en moi tant de rouille tenace
+ Qui me rongeait, à dents rapaces,
+ La confiance.
+
+ J'étais si lourd, j'étais si las,
+ j'étais si vieux de méfiance,
+ J'étais si lourd, j'étais si las
+ Du vain chemin de tous mes pas.
+
+ Je méritais si peu la merveilleuse joie
+ De voir tes pieds illuminer ma voie,
+ Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs
+ Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+ Du matinal jardin tranquille et sinueux
+ Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+ Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+ Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair
+ Du vent rapide et exaltant
+ Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+ Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+ Au bon toucher de tes deux mains
+ Je sens comme des feuilles
+ Me doucement frôler;
+ Que midi brûle le jardin,
+ Les ombres, aussitôt, recueillent
+ Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+ Chaque moment me semble, grâce à toi,
+ Passer ainsi, divinement en moi;
+ Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+ Où tu te cèles en toi-même
+ En refermant les yeux,
+ Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+ Plus humble et long qu'une prière,
+ Remercier le tien sous tes closes paupières.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Oh! laisse frapper à la porte
+ La main qui passe avec ses doigts futiles;
+ Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+ Le reste avec ses doigts futiles,
+
+ Laisse passer, par le chemin,
+ La triste et fatigante joie,
+ Avec ses crécelles en main.
+
+ Laisse monter, laisse bruire
+ Et s'en aller le rire;
+ Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+ L'instant est si beau de lumière,
+ Dans le jardin, autour de nous;
+ L'instant est si rare de lumière première,
+ Dans notre cœur, au fond de nous;
+
+ Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+ De ce qui vient ou passe,
+ Avec des chansons lasses
+ Et des bras las par les chemins,
+
+ Et de rester les doux qui bénissons le jour,
+ Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+ Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée
+ Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,
+ Ainsi qu'une ample fleur,
+ Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;
+ Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.
+
+ La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;
+ Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:
+ C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+ La fleur qui est mon cœur et mon aveu,
+ Tout simplement, à tes lèvres confie
+ Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+ Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.
+
+ Laissons l'esprit fleurir sur les collines
+ En de capricieux chemins de vanité,
+ Et faisons simple accueil à la sincérité
+ Qui tient nos deux cœurs vrais en ses mains cristallines;
+ Et rien n'est beau comme une confession d'âmes
+ Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+ Des incomptables diamants
+ Brûle comme autant d'yeux
+ Silencieux
+ Le silence des firmaments.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le printemps jeune et bénévole
+ Qui vêt le jardin de beauté
+ Élucide nos voix et nos paroles
+ Et les trempe dans sa limpidité.
+
+ La brise et les lèvres des feuilles
+ Babillent, et lentement effeuillent
+ En nous les syllabes de leur clarté.
+
+ Mais le meilleur de nous se gare
+ Et fuit les mots matériels;
+ Un simple et doux élan muet
+ Mieux que tout verbe amarre
+
+ Notre bonheur à son vrai ciel:
+ Celui de ton âme, à deux genoux,
+ Tout simplement, devant la mienne,
+ Et de mon âme, à deux genoux,
+ Très doucement, devant la tienne.
+
+
+
+
+ X
+
+ Viens lentement t'asseoir
+ Près du parterre dont le soir
+ Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+ Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+ Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+ trouble notre prière.
+
+ Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:
+ Voici le firmament plus net et translucide
+ Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+ Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+ Les mille voix de l'énorme mystère
+ Parlent autour de toi,
+ Les mille lois de la nature entière
+ Bougent autour de toi,
+ Les arcs d'argent de l'invisible
+ Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,
+ Mais tu n'as peur, oh! simple cœur,
+ Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+ Est que toute la terre collabore
+ A cet amour que fit éclore
+ La vie et son mystère en toi.
+
+ Joins donc les mains tranquillement
+ Et doucement adore;
+ Un grand conseil de pureté
+ Flotte, comme une étrange aurore,
+ Sous les minuits du firmament.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Combien elle est facilement ravie
+ Avec ses yeux d'extase ignée;
+ Elle, la douce et résignée
+ Si simplement devant la vie.
+
+ Ce soir, comme un regard la surprenait fervente
+ Et comme un mot la transportait
+ Au pur jardin de joie, où elle était
+ Tout à la fois reine et servante.
+
+ Humble d'elle, mais ardente de nous,
+ C'était à qui ploierait les deux genoux,
+ Pour recueillir le merveilleux bonheur
+ Qui, mutuel, nous débordait du cœur.
+
+ Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+ De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+ Et le vivant silence
+ Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Au temps où longuement j'avais souffert,
+ Où les heures m'étaient des pièges,
+ Tu m'apparus l'accueillante lumière
+ Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+ Au fond des soirs, sur de la neige.
+
+ Ta clarté d'âme hospitalière
+ Frôla, sans le blesser, mon cœur,
+ Comme une main de tranquille chaleur.
+
+ Puis vint la bonne confiance,
+ Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance
+ Enfin de nos deux mains amies,
+ Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+ Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+ En nous-mêmes, et sous le ciel,
+ Dont les flammes éternisées
+ Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+ Et que l'amour soit devenu la fleur immense
+ Naissant du fier désir
+ Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,
+ En notre cœur se recommence,
+ Je regarde toujours, la petite lumière
+ Qui me fut douce, la première.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Et qu'importent et les pourquois et les raisons
+ Et qui nous fûmes et qui nous sommes:
+ Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+ Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+ Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir
+ Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+ Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+ Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+ Je te sens claire, avant de te comprendre telle;
+ Et c'est ma joie, infiniment,
+ De m'éprouver si doucement aimant
+ Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+ Soyons simples et bons--et que le jour
+ Nous soit tendresse et lumière servies,
+ Et laissons dire que la vie
+ N'est point faite pour un pareil amour.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ A ces reines qui lentement descendent
+ Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+ Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+ Jeté donne des noms qui se marient
+ A la beauté, à la splendeur et à la joie,
+ Et bruissent en syllabes de soie,
+ Au long des vers bâtis comme une estrade
+ Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+ Mais combien vite on se lasse du jeu,
+ A te voir douce et profonde et si peu
+ Celle dont on enjolive les attitudes,
+ Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+
+ Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+ Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+ Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,
+ Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,
+ Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+ Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ Mes plus douces pensées,
+ Celles que je te dis, celles aussi
+ Qui demeurent imprécisées
+ Et trop profondes pour les dire.
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ A toute ton âme, mon âme,
+ Avec ses pleurs et ses sourires
+ Et son baiser.
+
+ Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;
+ Des liens d'ombre semblent glisser
+ Et s'en aller, avec mélancolie;
+ L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,
+ L'herbe rayonne et les corolles se déplient,
+ Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.
+
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,
+ Sans plus aucun voile sur nous,
+ Sans plus aucun remords en nous,
+ Oh! dis, pouvoir un jour
+ Entrer à deux dans le lucide amour!...
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière
+ Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+ Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+ Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+ S'unir pour épurer son être
+ Comme deux vitraux d'or en une même abside
+ Croisent leurs feux différemment lucides
+ Et se pénètrent!
+
+ Je suis parfois si lourd, si las,
+ D'être celui qui ne sait pas
+ Etre parfait, comme il le veut!
+ Mon cœur se bat contre ses vœux,
+ Mon cœur dont les plantes mauvaises,
+ Entre des rocs d'entêtement,
+ Dressent, sournoisement,
+ Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+ Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,
+ Mon cœur contradictoire,
+ Mon cœur exagéré toujours
+ De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Pour nous aimer des yeux,
+ Lavons nos deux regards de ceux
+ Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+ Mauvaise et asservie.
+
+ L'aube est en fleur et en rosée
+ Et en lumière tamisée
+ Très douce;
+ On croirait voir de molles plumes
+ D'argent et de soleil, à travers brumes,
+ Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+ Nos bleus et merveilleux étangs
+ Tremblent et s'animent d'or miroitant;
+ Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;
+ Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,
+ Balaie
+ La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Au clos de notre amour, l'été se continue:
+ Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;
+ Des pétales pavoisent
+ --Perles, émeraudes, turquoises--
+ L'uniforme sommeil des gazons verts.
+ Nos étangs bleus luisent, couverts
+ Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+ Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;
+ Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur;
+ De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;
+ Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+ Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.
+
+ L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+ Sous les midis profonds et radiants
+ On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+ Tandis qu'au loin, les routes coutumières
+ Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+ A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+ Certes, la robe en diamants du bel été
+ Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.
+ Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,
+ Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+ Me soient, sur terre,
+ Les images de la bonté.
+
+ Laissons nos âmes embrasées
+ Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+ Que mes deux mains contre ton cœur
+ Te soient, sur terre,
+ Les emblèmes de la douceur.
+
+ Vivons pareils à deux prières éperdues
+ L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+ Que nos baisers sur nos bouches ravies
+ Nous soient sur terre
+ Les symboles de notre vie.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+ Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+ Attriste et attise l'amour
+ Et le réveille, en ses brûlures endormies?
+
+ Je m'en vais au-devant de ceux
+ Qui reviennent des lointains merveilleux
+ Où, dès l'aube, tu es allée;
+ Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;
+ Et, sur la route, épiant leur venue,
+ Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+ Encor clairs de t'avoir vue.
+
+ Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+ Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+ Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas
+ Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ En ces heures où nous sommes perdus
+ Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,
+ Quel sang lustral ou quel baptême
+ Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus?
+
+ Joignant les mains, sans que l'on prie,
+ Tendant les bras, sans que l'on crie,
+ Mais adorant on ne sait quoi
+ De plus lointain et de plus pur que soi,
+ L'esprit fervent et ingénu,
+ Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+ Comme on s'abîme en la présence
+ De ces heures de suprême existence,
+ Comme l'âme voudrait des cieux
+ Pour y chercher de nouveaux dieux,
+ Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+ Et l'espérance audacieuse
+ D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+ De ces affres silencieuses.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Oh! ce bonheur
+ Si rare et si frôle parfois
+ Qu'il nous fait peur!
+
+ Nous avons beau taire nos voix
+ Et nous faire comme une tente,
+ Avec toute ta chevelure,
+ Pour nous créer un abri sûr,
+ Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+ Mais notre amour étant comme un ange à genoux
+ Prie et supplie
+ Que l'avenir donne à d'autres que nous
+ Même tendresse et même vie,
+ Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.
+
+ Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+ Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+ Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+ De la douceur de notre âme.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+ Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+ Qu'elles s'entrelacent harmonisées
+ A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+ Parce qu'en nos âmes pareilles,
+ Quelque chose de plus sacré que nous
+ Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,
+ Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+ Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+ Pour humblement le définir
+ Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+ Qu'à le goûter nos cœurs soient près de défaillir.
+
+ Restons quand même, et pour toujours, les fous
+ De cet amour presque implacable,
+ Et les fervents, à deux genoux,
+ Du Dieu soudain qui règne en nous,
+ Si violent et si ardemment doux
+ Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Sitôt que nos bouches se touchent,
+ Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+ Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+ Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+ Nous nous sentons le cœur si divinement frais
+ Et si renouvelé par leur lumière
+ Première
+ Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+ La joie est à nos yeux le seul ferment du monde
+ Qui se mûrit et se féconde,
+ Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+ Comme là-haut, par tas,
+ Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles
+ Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.
+
+ L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,
+ Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:
+ Nos simples mots ont un sens si beau
+ Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+ Nous sommes les victorieux sublimes
+ Qui conquérons l'éternité.
+ Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,
+ Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.
+ Si profonde qu'elle en est sainte
+ Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;
+ Nous descendons ensemble au jardin de la chair.
+
+ Tes seins sont là ainsi que des offrandes,
+ Et tes deux mains me sont tendues;
+ Et rien ne vaut la naïve provende
+ Des paroles dites et entendues.
+
+ L'ombre des rameaux blancs voyage
+ Parmi ta gorge et ton visage
+ Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+ En guirlandes, sur les gazons.
+
+ La nuit est toute d'argent bleu,
+ La nuit est un beau lit silencieux,
+ La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+ Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Bien que déjà, ce soir
+ L'automne
+ Laisse aux sentes et aux orées,
+ Comme des mains dorées,
+ Lentes, les feuilles choir,
+ Bien que déjà l'automne,
+ Ce soir, avec ses bras de vent,
+ Moissonne,
+ Sur les rosiers fervents
+ Les pétales et leur pâleur,
+ Ne laissons rien de nos deux âmes
+ Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+ Mais tous les deux, autour des flammes
+ De l'âtre en or de souvenir,
+ Mais tous les deux, blottissons-nous,
+ Les mains au feu et les genoux.
+
+ Contre les deuils cachés dans l'avenir,
+ Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+ Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,
+ Blottissons-nous, près du foyer,
+ Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+ Et si l'automne obère
+ A grands pans d'ombre et d'orages planants,
+ Les bois, les pelouses et les étangs,
+ Que sa douleur du moins n'altère
+ L'intérieur jardin tranquillisé,
+ Où s'unissent, dans la lumière,
+ Les pas égaux de nos pensées.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,
+ N'est rien que l'aboutissement
+ De deux tendresses entraînées
+ L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+ Tu n'es heureuse de ta chair,
+ Si belle en sa fraîcheur natale,
+ Que pour, avec ferveur, m'en faire
+ L'offre complète et l'aumône totale.
+
+ Et je me donne à toi, ne sachant rien
+ Sinon que je m'exalte à te connaître,
+ Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,
+ Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+ L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+ Unique, et l'unique raison du cœur,
+ A nous, dont le plus fol bonheur
+ Est d'être fous de confiance.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ Fut-il en nous une seule tendresse,
+ Une pensée, une joie, une promesse,
+ Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?
+
+ Fut-il une prière en secret entendue,
+ Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+ Avec douceur sur notre sein?
+
+ Fut-il un seul appel, un seul dessein,
+ Un vœu tranquille ou violent
+ Dont nous n'ayons accéléré l'élan?
+
+ Et, nous aimant ainsi,
+ Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+ Vers les doux cœurs timides et transis
+ Des autres.
+ Ils les ont conviés, par la pensée,
+ A se sentir aux nôtres fiancés,
+ A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+ Comme un peuple de fleurs aime la même branche,
+ Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+ Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+ S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+ Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+ Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+ Le monde entier qui se résume en nous.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Le beau jardin fleuri de flammes
+ Qui nous semblait le double ou le miroir
+ Du jardin clair que nous portions dans l'âme
+ Se cristallise en gel et or, ce soif.
+
+ Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+ Là-bas, aux horizons de marbre,
+ Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+ Avec leur ombre immense et bleue
+ Et régulière, à côté d'eux.
+
+ Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+ Les grands voiles du froid
+ Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+ Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+ Les étoiles paraissent vivre.
+ Comme l'acier, brille le givre,
+ A travers l'air translucide et glacé.
+ De clairs métaux pulvérisés
+ A l'infini semblent neiger
+ De la pâleur d'une lune de cuivre.
+ Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+ Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+ Par ces mille regards que projette sur terre,
+ Vers les hasards de l'humaine misère,
+ La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ S'il arrive jamais
+ Que nous soyons, sans le savoir,
+ Souffrance ou peine ou désespoir
+ L'un pour l'autre; s'il se faisait
+ Que la fatigue ou le banal plaisir
+ Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+ Si le cristal de la pure pensée
+ Doit en nos cœurs tomber et se briser;
+ Si malgré tout, je me sentais
+ Vaincu pour n'avoir pas été
+ Assez en proie à la divine immensité
+ De la bonté;
+ Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+ Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+ Quand même--et, d'un unique essor,
+ L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+ LES HEURES D'APRÈS-MIDI
+
+
+
+
+ I.
+
+ L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,
+ Poser ses mains sur le front nu de notre amour
+ Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.
+
+ Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
+ Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
+ Ont laissé choir un peu de leur force fervente
+ Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.
+ Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
+ Une ombre dure, autour de sa lumière.
+
+ Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
+ Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
+ Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
+ Toutes les racines de nos deux cœurs
+ Plus que jamais plongent inassouvies,
+ Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.
+
+ Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses
+ Qui s'enlacent autour du temps et se reposent
+ La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!
+
+ Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,
+ Heureux et, clairs encor, après combien d'années!
+ Mais si tout autre avait été la destinée
+ Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
+ --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir,
+ Sans me plaindre, d'une amour obstinée.
+
+
+
+
+ II
+
+ Roses de Juin, vous les plus belles,
+ Avec vos cœurs de soleil transpercés;
+ Roses violentes et tranquilles, et telles
+ Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;
+ Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
+ Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
+ Ou s'apaisent, au va et vient du vent,
+ Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;
+ Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
+ Roses de volupté en vos gaines de mousse,
+ Vous qui passez les jours du plein été
+ A vous aimer, dans la clarté;
+ Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
+ Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,
+ Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
+ S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!
+
+
+
+
+ III
+
+ Si d'autres fleurs décorent la maison
+ Et la splendeur du paysage,
+ Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
+ Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.
+
+ Dites de quels lointains profonds et inconnus
+ Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
+ Avec du soleil sur leurs ailes?
+
+ Juillet a remplacé Avril dans le jardin
+ Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
+ L'espace est chaud et le vent frêle;
+ Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,
+ Et l'été passe, en sa robe de diamants
+ Et d'étincelles.
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.
+ De la branche, d'où s'envole là-haut
+ L'oiseau,
+ Tombent des gouttes de rosée.
+
+ Une pureté lucide et frêle
+ Orne le matin si clair
+ Que des prismes semblent briller dans l'air.
+ On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.
+
+ Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première
+ Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière
+ Et reflètent le jour qui se lève là-bas.
+ Ton front est radieux et ton artère bat.
+
+ La vie intense et bonne et sa force divine
+ Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,
+ En ta poitrine,
+ Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,
+ Tes mains soudain prennent mes mains
+ Et les appuyent comme avec peur,
+ Contre ton cœur.
+
+
+
+
+ V
+
+ Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
+ D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie
+ Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:
+ Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,
+ Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs,
+ Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs
+ Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
+ Devant la terre en fête et sa force éternelle.
+
+ L'espace entre ses bras de bougeante clarté,
+ Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,
+ Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
+ Avec des cris captifs que délivraient mes pas.
+
+ Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;
+ Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
+ Les origans ont caressé mes doigts, et l'air
+ Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Asseyons-nous tous deux près du chemin,
+ Sur le vieux banc rongé de moisissures,
+ Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
+ Longtemps s'abandonner ma main.
+
+ Avec ma main qui longtemps s'abandonne
+ A la douceur de se sentir sur tes genoux,
+ Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux
+ Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes
+
+ Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond
+ Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
+ Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
+ Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.
+
+ Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence
+ Et l'immobilité de nos muets désirs,
+ N'était que tout à coup à les sentir frémir
+ Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;
+
+ Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
+ Et qui jamais, pour rien au monde,
+ N'attenteraient à ces choses profondes
+ Dont nous vivons, sans en devoir parler.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ Très doucement, plus doucement encore.
+ Baise mes lèvres, et dis-moi
+ Ces mots plus doux à chaque aurore,
+ Quand me les dit ta voix,
+ Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.
+
+ Le joug surgit maussade et lourd; la nuit
+ Fut de gros rêves traversée;
+ La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée
+ Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ C'est toi qui m'es la bonne aurore,
+ Dont la caresse est dans ta main
+ Et la lumière en tes paroles douces:
+ Voici que je renais, sans mal et sans secousse,
+ Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,
+ Son signe,
+ Et me fait vivre, avec la volonté,
+ D'être une arme de force et de beauté,
+ Aux poings d'or d'une vie insigne.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Dans la maison où notre amour a voulu naître,
+ Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
+ Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
+ Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
+
+ Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
+ Et des heures d'été, si belles de silence,
+ Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
+ Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
+
+ Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
+ Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
+ Sinon les battements de ton cœur et du mien
+ Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le bon travail, fenêtre ouverte,
+ Avec l'ombre des feuilles vertes
+ Et le voyage du soleil
+ Sur le papier vermeil,
+ Maintient la douce violence
+ De son silence,
+ En notre bonne et pensive maison.
+
+ Et vivement les fleurs se penchent
+ Et les grands fruits luisent, de branche en branche,
+ Et les merles et les bouvreuils et les pinsons
+ Chantent et chantent
+ Pour que mes vers éclatent
+ Clairs et frais, purs et vrais,
+ Ainsi que leurs chansons,
+ Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.
+
+ Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,
+ Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;
+ Mais ta tête ne se retourne pas,
+ Pour que l'heure ne soit troublée
+ Où je travaille, avec mon cœur jaloux,
+ A ces poèmes francs et doux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Toute croyance habite au fond de notre amour.
+ On lie une pensée ardente aux moindres choses:
+ A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,
+ Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,
+ Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.
+ Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit
+ Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.
+ Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières
+ Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.
+
+ Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,
+ Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,
+ Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir
+ Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;
+ Soyons heureux de nous sentir, enfants,
+ Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;
+ Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.
+
+
+
+
+ XI
+
+ L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;
+ Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
+ Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
+ Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.
+
+ Il n'importe que leur raison adhère ou railla
+ Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
+ Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;
+ Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.
+
+ Ils regardent le jour luire de plage en plage,
+ Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;
+ La fixe certitude et le tremblant espoir
+ Pour leurs regards ardents ont le même visage.
+
+ Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;
+ Leur âme est la profonde et soudaine clarté
+ Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;
+ Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.
+
+ Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;
+ Vivant des vérités que renferment leurs yeux
+ Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;
+ Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.
+
+
+
+
+ XII
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:
+ Tout est si calme et consolant, ce soir,
+ Et le silence est tel, que l'on entendrait choir
+ Des plumes.
+
+ C'est la bonne heure où, doucement,
+ S'en vient la bien-aimée,
+ Comme la brise ou la fumée,
+ Tout doucement, tout lentement.
+ Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute;
+ Et son âme, que j'entends toute,
+ Je la surprends luire et jaillir
+ Et je la baise sur ses yeux.
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,
+ Où les aveux
+ De s'être aimés le jour durant,
+ Du fond du cœur profond, mais transparent,
+ S'exhument.
+
+ Et l'on se dit les simples choses:
+ Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;
+ La fleur qui s'est ouverte,
+ D'entre les mousses vertes;
+ Et la pensée éclose, en des émois soudains,
+ Au souvenir d'un mot de tendresse fanée
+ Surpris au fond d'un vieux tiroir,
+ Sur un billet de l'autre année.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Les baisers morts des défuntes années
+ Ont mis leur sceau sur ton visage,
+ Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,
+ Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.
+
+ Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux
+ Luire, comme un matin de fête,
+ Ni, lentement, se repeser ta tête,
+ Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,
+
+ Tes mains chères qui demeurent si douces
+ Ne viennent plus comme autrefois,
+ Avec de la lumière au bout des doigts,
+ Me caresser le front, comme une aube les mousses.
+
+ Ta chair jeune et belle, ta chair
+ Que je parais de mes pensées,
+ N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,
+ Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.
+
+ Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;
+ Tout est changé, même ta voix,
+ Ton corps s'est affaissé comme un pavois,
+ Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.
+
+ Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:
+ Que m'importent les ans jour à jour alourdis,
+ Puisque je sais que rien au monde
+ Ne troublera jamais notre être exalté
+ Et que notre âme est trop profonde
+ Pour que l'amour dépende encor de la beauté.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;
+ Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
+ Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
+ Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.
+
+ Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
+ Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:
+ Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,
+
+ Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.
+ Tu te laisses naïvement approfondir,
+ Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;
+ Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
+ Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
+
+ C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
+ A la franchise nue et la simple bonté;
+ Nous agissons et nous vivons dans la clarté
+ D'une joyeuse et translucide confiance.
+
+ Ta force est d'être frêle et pure infiniment;
+ De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,
+ Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
+ Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.
+
+
+
+
+ XV
+
+ J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
+ Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
+ Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
+ M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
+
+ Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;
+ Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
+ Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
+ Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
+
+ Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
+ Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
+ Je me sentais le cœur à la fois glace et braise
+ Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
+
+ Mais tu me dis le mot qui bellement console
+ Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;
+ Et je vivais avec le feu de ta parole
+ Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
+
+ L'homme diminué que je me sentais être,
+ Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;
+ Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
+ Et je croyais en la santé, avec ta foi.
+
+ Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
+ L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
+ Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
+ Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Tout ce qui vit autour de nous,
+ Sous la douce et fragile lumière,
+ Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
+ Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,
+ Et les chantants et sautillants oiseaux
+ Qui follement s'essaiment,
+ Comme des grappes de joyaux
+ Dans le soleil,
+ Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
+ Ingénument, nous aime;
+ Et nous,
+ Nous aimons tout.
+
+ Nous adorons le lys que nous voyons grandir
+ Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
+ --Cercles environnés de pétales de flammes--
+ Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
+
+ Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
+ Au long des murs, parmi les pariétaires,
+ Croissent, pour être proches de nos pas;
+ Et les herbes involontaires,
+ Dans le gazon où nous avons passé,
+ Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.
+
+ Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,
+ Simples et purs, ardents et exaltés,
+ Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,
+ Et fièrement, laissant l'impérieux été
+ Trouer et traverser de ses pleines clartés
+ Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,
+ Avec mon être entier tendu comme un flambeau
+ Vers ta bonté et vers ta charité
+ Sans cesse inassouvies,
+ Je t'aime et te louange et je te remercie
+ D'être venue, un jour, si simplement,
+ Par les chemins du dévouement,
+ Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
+
+ Depuis ce jour,
+ Je sais, oh! quel amour
+ Candide et clair ainsi que la rosée
+ Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
+
+ Je me sens tien, par tous les liens brûlants
+ Qui rattachent à leur brasier les flammes;
+ Toute ma chair, toute mon âme
+ Monte vers toi, d'un inlassable élan;
+ Je ne cesse de longuement me souvenir
+ De ta ferveur profonde et de ton charme,
+ Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
+ Délicieusement, d'inoubliables larmes.
+
+ Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
+ Avec le désir fier d'être à jamais celui
+ Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
+ Toute notre tendresse autour de nous flamboie;
+ Tout écho de mon être à ton appel répond;
+ L'heure est unique et d'extase solennisée
+ Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
+ Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les jours de fraîche et tranquille santé,
+ Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,
+ Le bon travail prend place à mes côtés,
+ Comme un ami qu'on fête.
+
+ Il vient des pays doux et rayonnants,
+ Avec des mots plus clairs que les rosées,
+ Pour y sertir, en les illuminant,
+ Nos sentiments et nos pensées.
+
+ Il saisit l'être en un tourbillon fou;
+ Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;
+ Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;
+ Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.
+
+ Et les transports fiévreux et les affres profondes,
+ Tout sert à sa tragique volonté
+ De rajeunir le sang de la beauté,
+ Dans les veines du monde.
+
+ Je suis à sa merci, comme une ardente proie.
+
+ Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,
+ Vers le repos de ton amour,
+ Avec les feux de mon idée ample et suprême,
+ Me semble-t-il--oh! qu'un instant--
+ Que je t'apporte, en mon cœur haletant,
+ Le battement de cœur de l'univers lui-même.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Je suis sorti des bosquets du sommeil,
+ Morose un peu de l'avoir délaissée
+ Sous leurs branches et leurs ombres tressées,
+ Loin du joyeux et matinal soleil.
+
+ Déjà luisent les phlox et les roses trémières;
+ Et je m'en vais par le jardin, songeant
+ A des vers clairs de cristal et d'argent
+ Qui tinteraient, dans la lumière.
+
+ Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,
+ Avec tant de ferveur et tant d'émoi
+ Qu'il me semble que ma pensée
+ De loin, subitement, a déjà traversé,
+ Pour provoquer ta joie et ton réveil,
+ Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.
+
+ Et quand je te rejoins dans notre maison tiède
+ Que l'ombre et le silence encore possèdent,
+ Mes baisers francs, mes baisers clairs,
+ Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Hélas! lorsque le plomb des maladies,
+ Avec mon sang torpide et lourd,
+ Avec mon sang de jour en jour
+ Plus torpide et plus lourd,
+ Coulait, parmi mes veines engourdies;
+
+ Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,
+ Sur mes longues mains pâles
+ Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales
+ Du mal insidieux;
+
+ Lorsque ma peau séchait comme une écorce,
+ Que je n'avais plus même assez de force
+ Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,
+ Et baiser, là, notre bonheur;
+
+ Lorsque les jours mornes et identiques
+ Rongeaient ma via avec morosité,
+ Jamais je n'aurais pu trouver la volonté
+ Et la force de me dresser stoïque,
+
+ Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,
+ Avec tes mains patientes, douces, sereine,
+ A chaque heure des si longues semaines,
+ L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Le clair jardin c'est la santé.
+
+ Il la prodigue, en sa clarté,
+ Au va et vient de ses milliers de mains,
+ De palmes et de feuilles.
+
+ Et la bonne ombre, où il accueille,
+ Après de longs chemins,
+ Nos pas,
+ Verse, à nos membres las,
+ Une force vivace et douce
+ Comme ses mousses.
+
+ Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,
+ Un cœur vermeil
+ Semble habiter au fond de l'eau
+ Et battre, ardent et jeune, avec le flot;
+ Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,
+ Qui dans leur splendeur bougent,
+ Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,
+ Leurs coupes d'or et de sang rouge.
+
+ Le jardin clair c'est la santé.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ C'était en juin, dans le jardin,
+ C'était notre heure et notre jour;
+ Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,
+ Les choses,
+ Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
+ Et nous voyaient et nous aimaient
+ Les roses.
+
+ Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:
+ Les insectes et les oiseaux
+ Volaient dans l'or et dans la joie
+ D'un air frêle comme la soie;
+ Et nos baisers étaient si beaux
+ Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.
+
+ On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
+ Et veut le ciel entier pour resplendir;
+ Toute la vie entrait, par de douces brisures,
+ Dans notre être, pour le grandir.
+
+ Et ce n'étaient que cris invocatoires,
+ Et fous élans et prières et vœux,
+ Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
+ Afin de croire.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:
+ L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.
+ Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
+ Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.
+
+ Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;
+ Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau
+ Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
+ Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.
+
+ Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
+ Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur
+ Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
+ Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ O le calme jardin d'été où rien ne bouge!
+ Sinon là-bas, vers le milieu
+ De l'étang clair et radieux,
+ Pareils à des langues de feu,
+ Des poissons rouges.
+
+ Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées
+ Calmes et apaisées
+ Et lucides--comme cette eau
+ De confiance et de repos.
+
+ Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent
+ Au brusque et merveilleux soleil,
+ Non loin des iris verts et des blanches coquilles
+ Et des pierres, immobiles
+ Autour des bords vermeils.
+
+ Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,
+ Dans la fraîcheur et la splendeur
+ Qui les effleure,
+ Sans crainte aucune et sans souci,
+ Qu'ils ramènent, du fond à la surface,
+ D'autres regrets que des regrets fugaces.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:
+ L'heure morose ou l'humeur malévole
+ Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;
+ Mais, néanmoins, jamais,
+ Même les soirs des jours mauvais,
+ Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.
+
+ La sincérité claire, ardente, illuminée,
+ Nous fut joie et conseil,
+ Si bien que notre âme passionnée
+ Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.
+
+ Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
+ Les égrenant comme un âpre rosaire,
+
+ L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;
+ Et doucement et tour à tour
+ Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute
+ Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes
+
+ Ainsi,
+ Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
+ Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,
+ Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,
+ Et regardant notre âme renaître,
+ Comme renaît après la pluie,
+ Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,
+ La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Les barques d'or du bel été
+ Qui partirent, folles d'espace,
+ S'en reviennent mornes et lasses
+ Des horizons ensanglantés.
+
+ A coups de rames monotones,
+ Elles s'avancent sur les eaux;
+ On les prendrait pour des berceaux
+ Où dormiraient des fleurs d'automne
+
+ Tiges de lys au beau front d'or,
+ Toutes vous gisez abattues;
+ Seules, les roses s évertuent
+ A vivre, au delà de la mort.
+
+ Qu'importe à leur beauté plénière
+ Qu'Octobre luise ou bien Avril:
+ Leur désir simple et puéril
+ Boit, jusqu'au sang, toute lumière.
+
+ Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,
+ Sous la nuée âpre et hagarde,
+ Sitôt qu'une clarté se darde
+ Elles s'exaltent vers Noël.
+
+ Vous, nos âmes, faites comme elles;
+ Elles n'ont pas l'orgueil des lys,
+ Mais détiennent, entre leurs plis,
+ L'ardeur sacrée et immortelle.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,
+ Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;
+ Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
+ Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.
+
+ Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
+ Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
+ Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
+ Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.
+
+ Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;
+ O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,
+ A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?
+ Je t'aime tout entière, avec mon être entier.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ L'immobile beauté
+ Des soirs d'été,
+ Sur les gazons où ils s'éploient,
+ Nous offre le symbole
+ Sans geste vain, ni sans parole,
+ Du repos dans la joie.
+
+ Le matin jeune et ses surprises
+ S'en sont allés, avec les brises;
+ Midi lui-même et les pans de velours
+ De ses vents chauds, de ses vents lourds
+ Ne tombe plus sur la plaine torride;
+ Et voici l'heure où, lentement, le soir,
+ Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,
+ S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.
+
+ O la planité d'or à l'infini des eaux,
+ Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,
+ Et le tranquille et somptueux silence,
+ Dont nous goûtons alors
+ Si fort
+ L'immuable présence,
+ Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir
+ Et d'en revivre,
+ Comme deux cœurs, inlassablement ivres
+ De lumières, qui ne peuvent périr!
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles
+ Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
+ Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,
+ Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
+
+ Vous me parliez des temps prochains où nos années,
+ Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;
+ Comment éclaterait le glas des destinées,
+ Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.
+
+ Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,
+ Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
+ Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte
+ Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,
+ Heures superbement et doucement élues,
+ Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis
+ Et que nos rosiers d'or au passage saluent;
+ Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.
+
+ Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?
+
+ Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,
+ Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,
+ Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,
+ Entrelacer vos pas égaux et radieux;
+
+ Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce
+ Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,
+ --Tel un suprême, immense et souverain espoir--
+ Les pas et les adieux de mes «heures du soir».
+
+
+
+
+ LES HEURES DU SOIR
+
+
+
+
+ I
+
+ Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
+ Poussaient au bord de nos chemins;
+ Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains
+ Et tes cheveux avec des plumes.
+
+ L'ombre était bienveillante à nos pas réunis
+ En leur marche, sous le feuillage;
+ Une chanson d'enfant nous venait d'un village
+ Et remplissait tout l'infini.
+
+ Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne
+ Sous la garde des longs roseaux,
+ Et le beau front des bois reflétait dans les eaux
+ Sa haute et flexible couronne.
+
+ Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient
+ Ensemble une même pensée,
+ Nous songions que c'était notre vie apaisée
+ Que ce beau soir nous dévoilait.
+
+ Une suprême fois, tu vis le ciel en fête
+ Se parer et nous dire adieu;
+ Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux
+ Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.
+
+
+
+
+ II
+
+ S'il était vrai
+ Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés
+ Pût conserver quelque mémoire
+ Des amants d'autrefois qui les ont admirés
+ Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,
+ Notre amour s'en viendrait
+ En cette heure du long regret
+ Confier à la rose ou dresser dans le chêne
+ Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
+
+ Il survivrait ainsi,
+ Vainqueur du funèbre souci,
+
+ Dans la tranquille apothéose
+ Que lui feraient les simples choses;
+ Il jouirait encor de la pure clarté,
+ Qu'incline sur la vie une aurore d'été,
+ Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
+
+ Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue
+ S'en venait quelque couple en se tenant les mains
+ Le chêne allongerait jusque sur leur chemin
+ Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,
+ Et la rose leur enverrait son parfum frêle.
+
+
+
+
+ III
+
+ La glycine est fanée et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur
+ Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
+ T'apporte les parfums de la pauvre Campine.
+
+ Aime et respire-les, en songeante son sort:
+ Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;
+ La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
+ Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.
+
+ En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,
+ De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
+ Jusqu'en décembre où les anges de la Noël
+ Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.
+
+ Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;
+ Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
+ Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
+ Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.
+
+ Notre calme maison dans la lande brumeuse
+ Était claire aux regards et facile à l'accueil,
+ Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
+ Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.
+
+ Quand la nuit étalait sa totale splendeur
+ Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,
+ Nous y avons reçu des leçons du silence
+ Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.
+
+ A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
+ Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;
+ Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux
+ Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.
+
+ Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,
+ La tristesse des jours même nous était bonne
+ Et le peu de soleil de cette fin d'automne
+ Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.
+
+ La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
+ Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur
+ T'apporter les parfums de la pauvre Campine.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Mets ta chaise près de la mienne
+ Et tends les mains vers le foyer
+ Pour que je voie entre tes doigts
+ La flamme ancienne
+ Flamboyer;
+ Et regarde le feu
+ Tranquillement, avec tes yeux
+ Qui n'ont peur d'aucune lumière,
+ Pour qu'ils me soient encore plus francs
+ Quand un rayon rapide et fulgurant
+ Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,
+
+ Oh! que notre heure est belle et jeune encore
+ Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or
+ Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche
+ Et qu'une lente et douce fièvre,
+ Que nul de nous ne désire apaiser,
+ Conduit le sûr et merveilleux baiser
+ Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.
+
+ Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,
+ Dans ta chair accueillante et doucement pâmée
+ Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!
+ Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras
+ Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,
+ Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,
+ Tranquillement, près de ton cœur, reposera.
+
+ Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle
+ Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle
+ Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur
+ Et qu'après le désir criant sa violence
+ J'entends se rapprocher le régulier bonheur
+ Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.
+
+
+
+
+ V
+
+ Sois-nous propice et consolante encor, lumière,
+ Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,
+ Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons
+ Respirer au jardin une tiédeur dernière.
+
+ Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,
+ Avec un tel amour bondissant de notre âme
+ Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme
+ Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.
+
+ Tu es celle que nul homme jamais n'oublie
+ Du jour que tu frappas ses bras victorieux
+ Et que le soir venu tu dormis en ses yeux
+ Avec ta splendeur morte et ta force abolie.
+
+ Et tu nous fus toujours la visible ferveur
+ Qui partout répandue et partout rayonnante
+ En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante
+ Semblait vers l'infini partir de notre cœur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins
+ Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,
+ Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!--
+ Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin.
+
+ Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce
+ Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;
+ Oh! le dernier parfum lentement éventé
+ Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!
+
+ Je me suis égaré, ce soir, en ses détours
+ Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;
+ Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante
+ J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.
+
+ Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent
+ Et s'étendent partout et la brume et la nuit;
+ Mon être est comme entré dans sa ruine à lui
+ Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Le soir tombe, la lune est d'or.
+
+ Avant la fin de la journée
+ Va-t'en gaîment jusqu'au jardin
+ Cueillir avec tes douces mains
+ Les quelques fleurs qui n'y sont point encor
+ Tristement, vers la terre, inclinées.
+
+ Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe
+ Je les admire et tu les aimes,
+ Et leurs corolles sont quand même
+ Belles, sur les tiges qui les portent.
+
+ Et lu t'en es allée au loin parmi les buis
+ Au long d'un chemin monotone
+
+ Et le bouquet que tu cueillis,
+ Tremble en ta main et tout à coup frissonne;
+ Et voici que tes doigts songeurs,
+ Pieusement, rassemblent les lueurs
+ De ces roses d'automne
+ Et les tressent avec des pleurs
+ En une pâle et claire et flexible couronne.
+
+ La dernière lumière a éclairé tes yeux
+ Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.
+
+ Et lentement, à la vesprée,
+ Les mains vides, tu es rentrée,
+ Abandonnant non loin de notre porte
+ Dans un tertre humide et bas
+ Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.
+
+ Et j'ai compris alors que dans le jardin las
+ Où vont passer les vents ainsi que des cohortes
+ Tu as voulu fleurir une dernière fois
+ Notre jeunesse qui repose là,
+ Morte.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,
+ Au cellier odorant les fruits de ton verger,
+ Il me semble te voir avec calme ranger
+ Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.
+
+ Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis
+ Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres;
+ Et je revis alors mille instants abolis
+ Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.
+
+ Le passé ressuscite avec un tel désir
+ D'être encor le présent et sa vie et sa force,
+ Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,
+ Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir.
+
+ O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,
+ Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,
+ Splendeurs illuminant nos heures monotones
+ Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
+ Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
+ On voit, à travers le branchage à nu, monter
+ Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.
+
+ Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
+ Ne les a vus groupés non loin de notre porte
+ Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
+ Nous y songeons souvent avec des pensers doux.
+
+ D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
+ Derrière un seuil usé que protège un auvent,
+ N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
+ Et la lampe dont luit l'amicale lumière.
+
+ Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
+ Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
+ Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
+ Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.
+
+ Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
+ De profonde et tranquille et tendre intimité
+ Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
+ Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.
+
+ Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
+ Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;
+ Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
+ Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.
+
+ Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
+ Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
+ Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
+ Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.
+
+ Contre le noir hiver ainsi que des reclus
+ Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
+ Et rien ne les abat et rien ne les amène
+ A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.
+
+ Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!
+ Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur!
+ Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
+ Et notre force et notre ardeur dans leur courage!
+
+ Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
+ Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
+ Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
+ Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Quand le ciel étoile couvre notre demeure
+ Nous nous taisons durant des heures
+ Devant son feu intense et doux
+ Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.
+
+ Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;
+ Sous les flammes et les lueurs
+ La nuit étend ses profondeurs
+ Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!
+
+ Mais qu'importe que se taise même la mer,
+ Si dans l'espace immense et clair
+ Plein d'invisible violence
+ Nos cœurs battent si fort qu'ils font tout le silence!
+
+
+
+
+ XI
+
+ Avec le même amour que tu me fus jadis
+ Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis
+ Ombraient les longs gazons et les roses dociles,
+ Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.
+
+ Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté
+ Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,
+ Mais tout y est serré dans une paix profonde
+ Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.
+
+ Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;
+ Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,
+ Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille
+ Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles
+
+ Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens
+ Triompher jour à jour de la douleur des ans;
+ Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent
+ Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.
+
+ Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,
+ Que m'importe que des rides marquent ton front
+ Et que tes mains se sillonnent de veines dures
+ Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!
+
+ Tu ne te plains jamais et tu crois fermement
+ Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,
+ Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme
+ Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Les fleurs du clair accueil au long de la muraille
+ Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,
+ Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille
+ Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.
+
+ Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones
+ Et les pâles brouillards flottent sur les marais.
+ O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!
+ Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?
+
+ Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière
+ D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;
+ Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre
+ Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.
+
+ Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme
+ Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;
+ Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme
+ Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.
+
+ C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,
+ Celle qui recouvrait tout le jardin jadis
+ A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys
+ Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine
+ Au grain diamanté,
+ J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter
+ Dans la chambre voisine.
+
+ Tu retires le clair et fragile miroir
+ Du bord de la fenêtre,
+ Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir
+ De l'armoire de hêtre.
+
+ J'écoute et te voici qui tisonnes le feu
+ Et réveilles les braises;
+ Et qui ranges autour des murs silencieux
+ Le silence des chaises.
+
+ Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits
+ La fugace poussière,
+ Et ta bague se heurte et résonne aux parois
+ Frémissantes d'un verre.
+
+ Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,
+ De ta présence tendre,
+ Et de la sentir proche et de ne pas la voir,
+ Et de toujours l'entendre.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ Si le sort nous sauva des banales erreurs
+ Et du mensonge vil et de la triste feinte,
+ C'est que toujours nous révolta toute contrainte
+ Dont le joug eût ployé notre double ferveur.
+
+ Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,
+ Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,
+ Et redressant vers toi doucement sa fierté
+ Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.
+
+ Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,
+ Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;
+ Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme
+ C'est toujours vers ton cœur que je suis revenu.
+
+ Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes
+ Que mon être se réveillait sincère et vrai,
+ Et je te répétais les mots doux et sacrés,
+ Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.
+
+ Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,
+ Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes
+ Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,
+ Et je restais captif entre tes bras ouverts.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!
+
+ Au temps de juin, jadis, tu me disais:
+ «Si je savais, ami, si je savais
+ Que ma présence, un jour, dût te peser.
+ Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée
+ Vers n'importe où, je partirais. »
+ Et doucement ton front montait vers mon baiser.
+
+ Et tu disais encore:
+ «On se déprend de tout et la vie est si pleine!
+ Et qu'importe qu'elle soit d'or
+ La chaîne
+ Qui lie au même anneau d'un port
+ Nos deux barques humaines!»
+ Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.
+
+ Et tu disais,
+ Et tu disais encore:
+ «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.
+ Notre existence fut trop haute
+ Pour se traîner banalement de faute en faute.»
+ Et tu fuyais et tu fuyais
+ Et mes deux mains éperdûment te retenaient.
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre
+ Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut
+ Illumine un instant les pauvres fleurs de givre
+ Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.
+
+ L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,
+ Et notre vieux jardin nous apparaît encor
+ Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes
+ Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.
+
+ Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide
+ Se glisse en notre sang et nous réincarnons
+ L'immense et plein été dans les baisers rapides
+ Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Subirons-nous, hélas! le poids mort des années
+ Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens
+ Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants
+ Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?
+
+ Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents
+ Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê
+ Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre
+ Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?
+
+ Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,
+ Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,
+ Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas
+ Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.
+
+ Car nous conserverons quand même encor nos yeux
+ Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,
+ Et l'aube et le soleil illuminer la vie
+ Et faire de la terre un objet merveilleux.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les menus faits, les mille riens,
+ Une lettre, une date, un humble anniversaire,
+ Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère
+ Exalte en ces longs soirs ton cœur comme le mien.
+
+ Et nous solennisons pour nous ces simples choses
+ Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,
+ Pour que le peu de nous qui nous demeure encore
+ Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.
+
+ Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux
+ De ces pauvres, douces et bienveillantes joies
+ Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie
+ Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,
+
+ Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,
+ Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,
+ Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé
+ Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Viens jusqu'à notre seuil répandre
+ Ta blanche cendre
+ O neige pacifique et lentement tombée:
+ Le tilleul du jardin tient ses branches courbées
+ Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.
+
+ O neige,
+ Qui réchauffes et qui protèges
+ Le blé qui lève à peine
+
+ Avec la mousse, avec la laine
+ Que tu répands de plaine en plaine!
+ Neige silencieuse et doucement amie
+ Des maisons, au matin dans le calme endormies,
+ Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres
+ Et soudain par le seuil et la porte pénètre
+ Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,
+ O neige lumineuse au travers de notre âme,
+ Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves
+ Comme du blé qui lève!
+
+
+
+
+ XX
+
+ Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,
+ C'était en des instants de fièvre
+ Que le regret d'avoir diminué nos cœurs
+ Nous jaillissait des lèvres,
+ Et le pardon offert, mais mérité toujours
+ Et l'étalage exagéré de nos misères
+ Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,
+ Exaltaient notre amour.
+
+ Mais, en ces mois de lourde pluie
+ Où tout se tasse et se réduit,
+ Où la clarté même s'ennuie
+ A refouler de l'ombre et de la nuit,
+ Notre âme n'est plus assez vibrante et haute
+ Pour confesser, avec transports, nos fautes.
+
+ Nous les disons à lente voix
+ Certes, avec tendresse encore,
+ Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,
+ Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts
+ Comme des choses qu'on dénombre
+ Et qu'on range dans la maison,
+ Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,
+ Nous raisonnons.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées
+ J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,
+ Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir
+ La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.
+
+ Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!
+ Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite
+ Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite
+ Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.
+
+ Et comme au temps où tu m'étais la fiancée
+ L'ardeur me vient encor de tomber à genoux
+ Et de toucher la place où bat ton cœur si doux
+ Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants
+ D'une amour claire autant que haute,
+ L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents
+ Et paisibles devant nos fautes.
+
+ Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,
+ Par ton ardeur non asservie,
+ Et c'est de calme doux et de pâle bonté
+ Que se colore notre vie.
+
+ Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,
+ Et nous masquons notre faiblesse
+ Avec les mots banals et les pauvres discours
+ D'une vaine et lente sagesse.
+
+ Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,
+ Si dans notre hiver et nos brumes
+ N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir
+ Des âmes fières que nous fûmes.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ En ce rugueux hiver où le soleil flottant
+ S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,
+ J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave
+ Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.
+
+ Et plus je le redis, plus ma voix est ravie
+ Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cœur,
+ Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur
+ Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.
+
+ Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort
+ Je le répète avec ma voix toujours la même
+ Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême
+ Je le prononcerai à l'heure de la mort!
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Peut-être,
+ Lorsque mon dernier jour viendra,
+ Peut-être
+ Qu'à ma fenêtre,
+ Ne fût-ce qu'un instant,
+ Un soleil frêle et tremblotant
+ Se penchera.
+
+ Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées
+ Seront quand même encor par sa gloire dorées;
+ Il glissera son baiser lent, clair et profond
+ Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,
+ Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières
+ Avant de se fermer lui rendront sa lumière.
+
+ Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!
+ Mon art torride et doux, de son geste suprême,
+ T'a retenu captif au cœur de mes poèmes;
+ Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,
+ Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,
+ O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,
+ O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,
+ Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve
+ Où mon vieux cœur humain sera lourd sous l'épreuve,
+ Tu sois encor son visiteur et son témoin.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Oh! tes si douces mains et leur lente caresse
+ Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse
+ Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force
+ S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!
+
+ Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine
+ Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,
+ Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres
+ Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.
+
+ Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,
+ Et que m'est généreux et consolant ton songe.
+ Pour la première fois tu berces d'un mensonge
+ Mon cœur qui t'en excuse et qui t'en remercie;
+
+ Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine
+ Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,
+ Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être
+ A finir en tes yeux ma belle vie humaine.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
+ Baise-les longuement, car ils t'auront donné
+ Tout ce qui peut tenir d'amour passionné
+ Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
+
+ Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,
+ Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
+ Pour que s'imprime et dure en eux la seule image
+ Qu'ils garderont dans le tombeau.
+
+ Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,
+ Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains
+ Et que près de mon front sur les pâles coussins,
+ Une suprême fois se repose ta joue.
+
+ Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cœur,
+ Qui te conservera une flamme si forte
+ Que même à travers la terre compacte et morte
+ Les autres morts en sentiront l'ardeur!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+_LES HEURES CLAIRES
+
+O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE
+QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX
+CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT
+LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ
+CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ
+TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE
+OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE
+COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CŒUR
+LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE
+VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR
+COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE
+AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT
+ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS
+A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT
+JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE
+JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE
+POUR NOUS AIMER DES YEUX
+AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE
+QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ
+DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI
+EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS
+OH! CE BONHEUR
+VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR
+SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT
+POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE
+BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR
+LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE
+FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE
+LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES
+S'IL ARRIVE JAMAIS
+
+
+_LES HEURES D'APRÈS MIDI_
+
+L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR
+ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES
+SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON
+L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE
+JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE
+ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN
+TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE
+DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE
+LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE
+TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR
+L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES
+C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME
+LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES
+VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD
+J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE
+TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS
+AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU
+LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ
+JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL
+HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES
+LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ
+C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN
+ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES
+O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE
+COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR
+LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ
+ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES
+L'IMMOBILE BEAUTÉ
+VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES
+«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»
+
+
+_LES HEURES DU SOIR_
+
+DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES
+S'IL ÉTAIT VRAI
+LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE
+METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE
+SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE
+HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN
+LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR
+LORSQUE TA MAIN CONFIE
+ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS
+QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE
+AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS
+LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL
+LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL
+SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS
+NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE
+QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX
+SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES
+LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS
+VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE.
+QUAND NOTRE JARDIN CLAIR
+AVEC MES VIEILLES MAINS
+SI NOS CŒURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS
+ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT
+PEUT-ÊTRE
+OH! TES SI DOUCES MAINS
+LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de
+es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 ***
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 ***</div>
+
+<h2>ÉMILE VERHAEREN</h2>
+<hr class="r5" />
+<h1>Les Heures du Soir</h1>
+
+<h5>PRÉCÉDÉES DE</h5>
+
+<h2>Les Heures claires</h2>
+
+<h2>Les Heures d'après-midi</h2>
+<hr class="r5" />
+<h5>DOUZIÈME ÉDITION</h5>
+
+<h5>PARIS.</h5>
+
+<h5>MERCVRE DE FRANCE</h5>
+
+<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI</h5>
+
+<h5>MCMXXII</h5>
+
+
+
+<hr class="full" />
+<h6>A CELLE QUI VIT A MES COTÉS</h6>
+
+
+<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_CLAIRES" id="LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></h4>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p class="center">
+<a id="I"></a>I<br />
+<br />
+<br />
+O la splendeur de notre joie<br />
+Tissée en or dans l'air de soie!<br />
+<br />
+Voici la maison douce et son pignon léger,<br />
+Et le jardin et le verger.<br />
+<br />
+Voici le banc, sous les pommiers<br />
+D'où s'effeuille le printemps blanc,<br />
+A pétales frôlants et lents.<br />
+<br />
+Voici des vols de lumineux ramiers<br />
+Planant, ainsi que des présages,<br />
+Dans le ciel clair du paysage.<br />
+<br />
+Voici, pareils à des baisers tombés sur terre<br />
+De la bouche du frôle azur,<br />
+Deux bleus étangs simples et purs,<br />
+Bordés naïvement de fleurs involontaires.<br />
+<br />
+O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,<br />
+En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="II"></a>II<br />
+<br />
+<br />
+Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux<br />
+Ce jardin clair où nous passons silencieux,<br />
+C'est plus encor en nous que se féconde<br />
+Le plus candide et doux jardin du monde.<br />
+<br />
+Car nous vivons toutes les fleurs,<br />
+Toutes les herbes, toutes les palmes<br />
+En nos rires et en nos pleurs<br />
+Le bonheur pur et calme.<br />
+<br />
+Car nous vivons toutes les transparences<br />
+De l'étang bleu qui reflète l'exubérance<br />
+Des roses d'or, et des grands lys vermeils,<br />
+Bouches et lèvres de soleil.<br />
+<br />
+Car nous vivons toute la joie<br />
+Dardée en cris de fête et de printemps,<br />
+En nos aveux, où se côtoient<br />
+Les mots fervents et exaltants.<br />
+<br />
+Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde<br />
+Le plus joyeux et doux jardin du monde.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="III"></a>III<br />
+<br />
+<br />
+Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,<br />
+Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,<br />
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br />
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br />
+C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,<br />
+O toi la neuve, ô toi l'ancienne!<br />
+Qui vins à moi, du fond de ton éternité<br />
+Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.<br />
+<br />
+Je sens en toi les mêmes choses très profondes<br />
+Qu'en moi-même dormir,<br />
+Et notre soif de souvenir<br />
+Boire l'écho, où nos passés se correspondent.<br />
+<br />
+Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures<br />
+Sans le savoir, pendant l'enfance;<br />
+Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,<br />
+Mêmes éclairs de confiance;<br />
+Car je te suis lié par l'inconnu<br />
+Qui me fixait, jadis, au fond des avenues<br />
+Par où passait ma vie aventurière;<br />
+Et, certes, si j'avais regardé mieux,<br />
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br />
+Depuis longtemps, en ses paupières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IV"></a>IV<br />
+<br />
+<br />
+Le ciel en nuit s'est déplié<br />
+Et la lune semble veiller<br />
+Sur le silence endormi.<br />
+<br />
+Tout est si pur et clair,<br />
+Tout est si pur et si pâle dans l'air<br />
+Et sur les lacs du paysage ami,<br />
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br />
+Qui tombe d'un roseau<br />
+Et tinte, et puis se tait dans l'eau.<br />
+<br />
+Mais j'ai tes mains entre les miennes<br />
+Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,<br />
+De leurs ferveurs, si doucement;<br />
+Et je te sens si bien en paix de toute chose<br />
+Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,<br />
+Ne troublera, fût-ce un moment,<br />
+La confiance sainte<br />
+Qui dort en nous comme un enfant repose.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="V"></a>V<br />
+<br />
+<br />
+Chaque heure, où je songe à ta bonté<br />
+Si simplement profonde,<br />
+Je me confonds en prières vers toi.<br />
+<br />
+Je suis venu si tard<br />
+Vers la douceur de ton regard,<br />
+Et de si loin vers tes deux mains tendues,<br />
+Tranquillement, par à travers les étendues!<br />
+<br />
+J'avais en moi tant de rouille tenace<br />
+Qui me rongeait, à dents rapaces,<br />
+La confiance.<br />
+<br />
+J'étais si lourd, j'étais si las,<br />
+j'étais si vieux de méfiance,<br />
+J'étais si lourd, j'étais si las<br />
+Du vain chemin de tous mes pas.<br />
+<br />
+Je méritais si peu la merveilleuse joie<br />
+De voir tes pieds illuminer ma voie,<br />
+Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs<br />
+Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VI"></a>VI<br />
+<br />
+<br />
+Tu arbores parfois cette grâce bénigne<br />
+Du matinal jardin tranquille et sinueux<br />
+Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,<br />
+Ses doux chemins courbés en cols de cygne.<br />
+<br />
+Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair<br />
+Du vent rapide et exaltant<br />
+Qui passe, avec ses doigts d'éclair,<br />
+Dans les crins d'eau de l'étang blanc.<br />
+<br />
+Au bon toucher de tes deux mains<br />
+Je sens comme des feuilles<br />
+Me doucement frôler;<br />
+Que midi brûle le jardin,<br />
+Les ombres, aussitôt, recueillent<br />
+Les paroles chères dont ton être a tremblé.<br />
+<br />
+Chaque moment me semble, grâce à toi,<br />
+Passer ainsi, divinement en moi;<br />
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,<br />
+Où tu te cèles en toi-même<br />
+En refermant les yeux,<br />
+Sens-tu mon doux regard dévotieux,<br />
+Plus humble et long qu'une prière,<br />
+Remercier le tien sous tes closes paupières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VII"></a>VII<br />
+<br />
+<br />
+Oh! laisse frapper à la porte<br />
+La main qui passe avec ses doigts futiles;<br />
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br />
+Le reste avec ses doigts futiles,<br />
+<br />
+Laisse passer, par le chemin,<br />
+La triste et fatigante joie,<br />
+Avec ses crécelles en main.<br />
+<br />
+Laisse monter, laisse bruire<br />
+Et s'en aller le rire;<br />
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.<br />
+<br />
+L'instant est si beau de lumière,<br />
+Dans le jardin, autour de nous;<br />
+L'instant est si rare de lumière première,<br />
+Dans notre cœur, au fond de nous;<br />
+<br />
+Tout nous prêche de n'attendre plus rien<br />
+De ce qui vient ou passe,<br />
+Avec des chansons lasses<br />
+Et des bras las par les chemins,<br />
+<br />
+Et de rester les doux qui bénissons le jour,<br />
+Même devant la nuit d'ombre barricadée,<br />
+Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée<br />
+Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VIII"></a>VIII<br />
+<br />
+<br />
+Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,<br />
+Ainsi qu'une ample fleur,<br />
+Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;<br />
+Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.<br />
+<br />
+La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;<br />
+Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:<br />
+C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.<br />
+<br />
+La fleur qui est mon cœur et mon aveu,<br />
+Tout simplement, à tes lèvres confie<br />
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br />
+Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.<br />
+<br />
+Laissons l'esprit fleurir sur les collines<br />
+En de capricieux chemins de vanité,<br />
+Et faisons simple accueil à la sincérité<br />
+Qui tient nos deux cœurs vrais en ses mains cristallines;<br />
+Et rien n'est beau comme une confession d'âmes<br />
+Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme<br />
+Des incomptables diamants<br />
+Brûle comme autant d'yeux<br />
+Silencieux<br />
+Le silence des firmaments.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IX"></a>IX<br />
+<br />
+<br />
+Le printemps jeune et bénévole<br />
+Qui vêt le jardin de beauté<br />
+Élucide nos voix et nos paroles<br />
+Et les trempe dans sa limpidité.<br />
+<br />
+La brise et les lèvres des feuilles<br />
+Babillent, et lentement effeuillent<br />
+En nous les syllabes de leur clarté.<br />
+<br />
+Mais le meilleur de nous se gare<br />
+Et fuit les mots matériels;<br />
+Un simple et doux élan muet<br />
+Mieux que tout verbe amarre<br />
+<br />
+Notre bonheur à son vrai ciel:<br />
+Celui de ton âme, à deux genoux,<br />
+Tout simplement, devant la mienne,<br />
+Et de mon âme, à deux genoux,<br />
+Très doucement, devant la tienne.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="X"></a>X<br />
+<br />
+<br />
+Viens lentement t'asseoir<br />
+Près du parterre dont le soir<br />
+Ferme les fleurs de tranquille lumière,<br />
+Laisse filtrer la grande nuit en toi:<br />
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br />
+trouble notre prière.<br />
+<br />
+Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:<br />
+Voici le firmament plus net et translucide<br />
+Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;<br />
+Et puis voici le ciel qui regarde à travers.<br />
+<br />
+Les mille voix de l'énorme mystère<br />
+Parlent autour de toi,<br />
+Les mille lois de la nature entière<br />
+Bougent autour de toi,<br />
+Les arcs d'argent de l'invisible<br />
+Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,<br />
+Mais tu n'as peur, oh! simple cœur,<br />
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br />
+Est que toute la terre collabore<br />
+A cet amour que fit éclore<br />
+La vie et son mystère en toi.<br />
+<br />
+Joins donc les mains tranquillement<br />
+Et doucement adore;<br />
+Un grand conseil de pureté<br />
+Flotte, comme une étrange aurore,<br />
+Sous les minuits du firmament.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XI"></a>XI<br />
+<br />
+<br />
+Combien elle est facilement ravie<br />
+Avec ses yeux d'extase ignée;<br />
+Elle, la douce et résignée<br />
+Si simplement devant la vie.<br />
+<br />
+Ce soir, comme un regard la surprenait fervente<br />
+Et comme un mot la transportait<br />
+Au pur jardin de joie, où elle était<br />
+Tout à la fois reine et servante.<br />
+<br />
+Humble d'elle, mais ardente de nous,<br />
+C'était à qui ploierait les deux genoux,<br />
+Pour recueillir le merveilleux bonheur<br />
+Qui, mutuel, nous débordait du cœur.<br />
+<br />
+Nous écoutions se taire, en nous, la violence<br />
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br />
+Et le vivant silence<br />
+Dire des mots que nous ne savions pas.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XII"></a>XII<br />
+<br />
+<br />
+Au temps où longuement j'avais souffert,<br />
+Où les heures m'étaient des pièges,<br />
+Tu m'apparus l'accueillante lumière<br />
+Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,<br />
+Au fond des soirs, sur de la neige.<br />
+<br />
+Ta clarté d'âme hospitalière<br />
+Frôla, sans le blesser, mon cœur,<br />
+Comme une main de tranquille chaleur.<br />
+<br />
+Puis vint la bonne confiance,<br />
+Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance<br />
+Enfin de nos deux mains amies,<br />
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.<br />
+<br />
+Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,<br />
+En nous-mêmes, et sous le ciel,<br />
+Dont les flammes éternisées<br />
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,<br />
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense<br />
+Naissant du fier désir<br />
+Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,<br />
+En notre cœur se recommence,<br />
+Je regarde toujours, la petite lumière<br />
+Qui me fut douce, la première.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIII"></a>XIII<br />
+<br />
+<br />
+Et qu'importent et les pourquois et les raisons<br />
+Et qui nous fûmes et qui nous sommes:<br />
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br />
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.<br />
+<br />
+Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir<br />
+Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère<br />
+Et qu'élans doux et que ferveur involontaire<br />
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.<br />
+<br />
+Je te sens claire, avant de te comprendre telle;<br />
+Et c'est ma joie, infiniment,<br />
+De m'éprouver si doucement aimant<br />
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.<br />
+<br />
+Soyons simples et bons&mdash;et que le jour<br />
+Nous soit tendresse et lumière servies,<br />
+Et laissons dire que la vie<br />
+N'est point faite pour un pareil amour.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIV"></a>XIV<br />
+<br />
+<br />
+A ces reines qui lentement descendent<br />
+Les escaliers en ors et fleurs de la légende,<br />
+Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;<br />
+Jeté donne des noms qui se marient<br />
+A la beauté, à la splendeur et à la joie,<br />
+Et bruissent en syllabes de soie,<br />
+Au long des vers bâtis comme une estrade<br />
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.<br />
+<br />
+Mais combien vite on se lasse du jeu,<br />
+A te voir douce et profonde et si peu<br />
+Celle dont on enjolive les attitudes,<br />
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br />
+<br />
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br />
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br />
+Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,<br />
+Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,<br />
+Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière<br />
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XV"></a>XV<br />
+<br />
+<br />
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br />
+Mes plus douces pensées,<br />
+Celles que je te dis, celles aussi<br />
+Qui demeurent imprécisées<br />
+Et trop profondes pour les dire.<br />
+<br />
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br />
+A toute ton âme, mon âme,<br />
+Avec ses pleurs et ses sourires<br />
+Et son baiser.<br />
+<br />
+Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;<br />
+Des liens d'ombre semblent glisser<br />
+Et s'en aller, avec mélancolie;<br />
+L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,<br />
+L'herbe rayonne et les corolles se déplient,<br />
+Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.<br />
+<br />
+Oh! dis, pouvoir, un jour,<br />
+Entrer ainsi dans la pleine lumière;<br />
+Oh! dis, pouvoir, un jour,<br />
+Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,<br />
+Sans plus aucun voile sur nous,<br />
+Sans plus aucun remords en nous,<br />
+Oh! dis, pouvoir un jour<br />
+Entrer à deux dans le lucide amour!...<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVI"></a>XVI<br />
+<br />
+<br />
+Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière<br />
+Et l'élan fou de cette âme éperdue,<br />
+Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,<br />
+Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.<br />
+<br />
+S'unir pour épurer son être<br />
+Comme deux vitraux d'or en une même abside<br />
+Croisent leurs feux différemment lucides<br />
+Et se pénètrent!<br />
+<br />
+Je suis parfois si lourd, si las,<br />
+D'être celui qui ne sait pas<br />
+Etre parfait, comme il le veut!<br />
+Mon cœur se bat contre ses vœux,<br />
+Mon cœur dont les plantes mauvaises,<br />
+Entre des rocs d'entêtement,<br />
+Dressent, sournoisement,<br />
+Leurs fleurs d'encre ou de braise;<br />
+Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,<br />
+Mon cœur contradictoire,<br />
+Mon cœur exagéré toujours<br />
+De joie immense ou de crainte attentatoire.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVII"></a>XVII<br />
+<br />
+<br />
+Pour nous aimer des yeux,<br />
+Lavons nos deux regards de ceux<br />
+Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie<br />
+Mauvaise et asservie.<br />
+<br />
+L'aube est en fleur et en rosée<br />
+Et en lumière tamisée<br />
+Très douce;<br />
+On croirait voir de molles plumes<br />
+D'argent et de soleil, à travers brumes,<br />
+Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.<br />
+Nos bleus et merveilleux étangs<br />
+Tremblent et s'animent d'or miroitant;<br />
+Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;<br />
+Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,<br />
+Balaie<br />
+La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIII"></a>XVIII<br />
+<br />
+<br />
+Au clos de notre amour, l'été se continue:<br />
+Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;<br />
+Des pétales pavoisent<br />
+&mdash;Perles, émeraudes, turquoises&mdash;<br />
+L'uniforme sommeil des gazons verts.<br />
+Nos étangs bleus luisent, couverts<br />
+Du baiser blanc des nénuphars de neige;<br />
+Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;<br />
+Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur;<br />
+De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;<br />
+Et, comme des bulles légères, mille abeilles<br />
+Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.<br />
+<br />
+L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;<br />
+Sous les midis profonds et radiants<br />
+On dirait qu'il remue en roses de lumière;<br />
+Tandis qu'au loin, les routes coutumières<br />
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br />
+A l'horizon nacré, montent vers le soleil.<br />
+<br />
+Certes, la robe en diamants du bel été<br />
+Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.<br />
+Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,<br />
+Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIX"></a>XIX<br />
+<br />
+<br />
+Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,<br />
+Me soient, sur terre,<br />
+Les images de la bonté.<br />
+<br />
+Laissons nos âmes embrasées<br />
+Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.<br />
+<br />
+Que mes deux mains contre ton cœur<br />
+Te soient, sur terre,<br />
+Les emblèmes de la douceur.<br />
+<br />
+Vivons pareils à deux prières éperdues<br />
+L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.<br />
+<br />
+Que nos baisers sur nos bouches ravies<br />
+Nous soient sur terre<br />
+Les symboles de notre vie.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XX"></a>XX<br />
+<br />
+<br />
+Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br />
+Dis, combien l'absence, même d'un jour,<br />
+Attriste et attise l'amour<br />
+Et le réveille, en ses brûlures endormies?<br />
+<br />
+Je m'en vais au-devant de ceux<br />
+Qui reviennent des lointains merveilleux<br />
+Où, dès l'aube, tu es allée;<br />
+Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;<br />
+Et, sur la route, épiant leur venue,<br />
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br />
+Encor clairs de t'avoir vue.<br />
+<br />
+Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,<br />
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br />
+Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas<br />
+Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXI"></a>XXI<br />
+<br />
+<br />
+En ces heures où nous sommes perdus<br />
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,<br />
+Quel sang lustral ou quel baptême<br />
+Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus?<br />
+<br />
+Joignant les mains, sans que l'on prie,<br />
+Tendant les bras, sans que l'on crie,<br />
+Mais adorant on ne sait quoi<br />
+De plus lointain et de plus pur que soi,<br />
+L'esprit fervent et ingénu,<br />
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.<br />
+<br />
+Comme on s'abîme en la présence<br />
+De ces heures de suprême existence,<br />
+Comme l'âme voudrait des cieux<br />
+Pour y chercher de nouveaux dieux,<br />
+Oh! l'angoissante et merveilleuse joie<br />
+Et l'espérance audacieuse<br />
+D'être, un jour, à travers la mort même, la proie<br />
+De ces affres silencieuses.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXII"></a>XXII<br />
+<br />
+<br />
+Oh! ce bonheur<br />
+Si rare et si frôle parfois<br />
+Qu'il nous fait peur!<br />
+<br />
+Nous avons beau taire nos voix<br />
+Et nous faire comme une tente,<br />
+Avec toute ta chevelure,<br />
+Pour nous créer un abri sûr,<br />
+Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.<br />
+<br />
+Mais notre amour étant comme un ange à genoux<br />
+Prie et supplie<br />
+Que l'avenir donne à d'autres que nous<br />
+Même tendresse et même vie,<br />
+Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.<br />
+<br />
+Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br />
+Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,<br />
+Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme<br />
+De la douceur de notre âme.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIII"></a>XXIII<br />
+<br />
+<br />
+Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br />
+Vivons si hardiment nos plus belles pensées<br />
+Qu'elles s'entrelacent harmonisées<br />
+A l'extase suprême et l'entière ferveur.<br />
+<br />
+Parce qu'en nos âmes pareilles,<br />
+Quelque chose de plus sacré que nous<br />
+Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,<br />
+Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.<br />
+<br />
+Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br />
+Pour humblement le définir<br />
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br />
+Qu'à le goûter nos cœurs soient près de défaillir.<br />
+<br />
+Restons quand même, et pour toujours, les fous<br />
+De cet amour presque implacable,<br />
+Et les fervents, à deux genoux,<br />
+Du Dieu soudain qui règne en nous,<br />
+Si violent et si ardemment doux<br />
+Qu'il nous fait mal et nous accable.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIV"></a>XXIV<br />
+<br />
+<br />
+Sitôt que nos bouches se touchent,<br />
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes<br />
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br />
+Et qui s'unissent en nous-mêmes;<br />
+<br />
+Nous nous sentons le cœur si divinement frais<br />
+Et si renouvelé par leur lumière<br />
+Première<br />
+Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.<br />
+<br />
+La joie est à nos yeux le seul ferment du monde<br />
+Qui se mûrit et se féconde,<br />
+Innombrable, sur nos routes d'en bas;<br />
+Comme là-haut, par tas,<br />
+Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles<br />
+Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.<br />
+<br />
+L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,<br />
+Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:<br />
+Nos simples mots ont un sens si beau<br />
+Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.<br />
+<br />
+Nous sommes les victorieux sublimes<br />
+Qui conquérons l'éternité.<br />
+Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,<br />
+Et notre amour nous semble avoir toujours été.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXV"></a>XXV<br />
+<br />
+<br />
+Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.<br />
+Si profonde qu'elle en est sainte<br />
+Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;<br />
+Nous descendons ensemble au jardin de la chair.<br />
+<br />
+Tes seins sont là ainsi que des offrandes,<br />
+Et tes deux mains me sont tendues;<br />
+Et rien ne vaut la naïve provende<br />
+Des paroles dites et entendues.<br />
+<br />
+L'ombre des rameaux blancs voyage<br />
+Parmi ta gorge et ton visage<br />
+Et tes cheveux dénouent leur floraison,<br />
+En guirlandes, sur les gazons.<br />
+<br />
+La nuit est toute d'argent bleu,<br />
+La nuit est un beau lit silencieux,<br />
+La nuit douce, dont les brises vont, une à une,<br />
+Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVI"></a>XXVI<br />
+<br />
+<br />
+Bien que déjà, ce soir<br />
+L'automne<br />
+Laisse aux sentes et aux orées,<br />
+Comme des mains dorées,<br />
+Lentes, les feuilles choir,<br />
+Bien que déjà l'automne,<br />
+Ce soir, avec ses bras de vent,<br />
+Moissonne,<br />
+Sur les rosiers fervents<br />
+Les pétales et leur pâleur,<br />
+Ne laissons rien de nos deux âmes<br />
+Tomber soudain avec ces fleurs.<br />
+<br />
+Mais tous les deux, autour des flammes<br />
+De l'âtre en or de souvenir,<br />
+Mais tous les deux, blottissons-nous,<br />
+Les mains au feu et les genoux.<br />
+<br />
+Contre les deuils cachés dans l'avenir,<br />
+Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,<br />
+Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,<br />
+Blottissons-nous, près du foyer,<br />
+Que la mémoire en nous fait flamboyer.<br />
+<br />
+Et si l'automne obère<br />
+A grands pans d'ombre et d'orages planants,<br />
+Les bois, les pelouses et les étangs,<br />
+Que sa douleur du moins n'altère<br />
+L'intérieur jardin tranquillisé,<br />
+Où s'unissent, dans la lumière,<br />
+Les pas égaux de nos pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVII"></a>XXVII<br />
+<br />
+<br />
+Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,<br />
+N'est rien que l'aboutissement<br />
+De deux tendresses entraînées<br />
+L'une vers l'autre, éperdûment.<br />
+<br />
+Tu n'es heureuse de ta chair,<br />
+Si belle en sa fraîcheur natale,<br />
+Que pour, avec ferveur, m'en faire<br />
+L'offre complète et l'aumône totale.<br />
+<br />
+Et je me donne à toi, ne sachant rien<br />
+Sinon que je m'exalte à te connaître,<br />
+Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,<br />
+Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.<br />
+<br />
+L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance<br />
+Unique, et l'unique raison du cœur,<br />
+A nous, dont le plus fol bonheur<br />
+Est d'être fous de confiance.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVIII"></a>XXVIII<br />
+<br />
+<br />
+Fut-il en nous une seule tendresse,<br />
+Une pensée, une joie, une promesse,<br />
+Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?<br />
+<br />
+Fut-il une prière en secret entendue,<br />
+Dont nous n'ayons serré les mains tendues<br />
+Avec douceur sur notre sein?<br />
+<br />
+Fut-il un seul appel, un seul dessein,<br />
+Un vœu tranquille ou violent<br />
+Dont nous n'ayons accéléré l'élan?<br />
+<br />
+Et, nous aimant ainsi,<br />
+Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,<br />
+Vers les doux cœurs timides et transis<br />
+Des autres.<br />
+Ils les ont conviés, par la pensée,<br />
+A se sentir aux nôtres fiancés,<br />
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br />
+Comme un peuple de fleurs aime la même branche,<br />
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil;<br />
+Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,<br />
+S'est mise à célébrer tout ce qui aime,<br />
+Magnifiant l'amour pour l'amour même,<br />
+Et à chérir, divinement, d'un désir fou,<br />
+Le monde entier qui se résume en nous.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIX"></a>XXIX<br />
+<br />
+<br />
+Le beau jardin fleuri de flammes<br />
+Qui nous semblait le double ou le miroir<br />
+Du jardin clair que nous portions dans l'âme<br />
+Se cristallise en gel et or, ce soif.<br />
+<br />
+Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br />
+Là-bas, aux horizons de marbre,<br />
+Vers où s'en vont, par défilés, les arbres<br />
+Avec leur ombre immense et bleue<br />
+Et régulière, à côté d'eux.<br />
+<br />
+Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br />
+Les grands voiles du froid<br />
+Se déplient seuls, de plaine en plaine,<br />
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.<br />
+<br />
+Les étoiles paraissent vivre.<br />
+Comme l'acier, brille le givre,<br />
+A travers l'air translucide et glacé.<br />
+De clairs métaux pulvérisés<br />
+A l'infini semblent neiger<br />
+De la pâleur d'une lune de cuivre.<br />
+Tout est scintillement dans l'immobilité.<br />
+<br />
+Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté<br />
+Par ces mille regards que projette sur terre,<br />
+Vers les hasards de l'humaine misère,<br />
+La bonne et pure et inchangeable éternité.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXX"></a>XXX<br />
+<br />
+<br />
+S'il arrive jamais<br />
+Que nous soyons, sans le savoir,<br />
+Souffrance ou peine ou désespoir<br />
+L'un pour l'autre; s'il se faisait<br />
+Que la fatigue ou le banal plaisir<br />
+Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;<br />
+Si le cristal de la pure pensée<br />
+Doit en nos cœurs tomber et se briser;<br />
+Si malgré tout, je me sentais<br />
+Vaincu pour n'avoir pas été<br />
+Assez en proie à la divine immensité<br />
+De la bonté;<br />
+Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes<br />
+Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes<br />
+Quand même&mdash;et, d'un unique essor,<br />
+L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_DAPRES-MIDI" id="LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS-MIDI</a></h4>
+<hr class="tb" />
+
+
+<p class="center">
+<a id="Ib"></a>I<br />
+<br />
+<br />
+L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,<br />
+Poser ses mains sur le front nu de notre amour<br />
+Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.<br />
+<br />
+Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,<br />
+Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes<br />
+Ont laissé choir un peu de leur force fervente<br />
+Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.<br />
+Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,<br />
+Une ombre dure, autour de sa lumière.<br />
+<br />
+Pourtant, voici toujours les floraisons trémières<br />
+Qui persistent à se darder vers leur splendeur,<br />
+Et les saisons ont beau peser sur notre vie,<br />
+Toutes les racines de nos deux cœurs<br />
+Plus que jamais plongent inassouvies,<br />
+Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.<br />
+<br />
+Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses<br />
+Qui s'enlacent autour du temps et se reposent<br />
+La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!<br />
+<br />
+Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,<br />
+Heureux et, clairs encor, après combien d'années!<br />
+Mais si tout autre avait été la destinée<br />
+Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,<br />
+&mdash;Quand même!&mdash;oh! j'eusse aimé vivre et mourir,<br />
+Sans me plaindre, d'une amour obstinée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IIb"></a>II<br />
+<br />
+<br />
+Roses de Juin, vous les plus belles,<br />
+Avec vos cœurs de soleil transpercés;<br />
+Roses violentes et tranquilles, et telles<br />
+Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;<br />
+Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,<br />
+Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent<br />
+Ou s'apaisent, au va et vient du vent,<br />
+Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;<br />
+Roses d'ardeur muette et de volonté douce,<br />
+Roses de volupté en vos gaines de mousse,<br />
+Vous qui passez les jours du plein été<br />
+A vous aimer, dans la clarté;<br />
+Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses<br />
+Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,<br />
+Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir<br />
+S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IIIb"></a>III<br />
+<br />
+<br />
+Si d'autres fleurs décorent la maison<br />
+Et la splendeur du paysage,<br />
+Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,<br />
+Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.<br />
+<br />
+Dites de quels lointains profonds et inconnus<br />
+Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,<br />
+Avec du soleil sur leurs ailes?<br />
+<br />
+Juillet a remplacé Avril dans le jardin<br />
+Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,<br />
+L'espace est chaud et le vent frêle;<br />
+Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,<br />
+Et l'été passe, en sa robe de diamants<br />
+Et d'étincelles.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IVb"></a>IV<br />
+<br />
+<br />
+L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.<br />
+De la branche, d'où s'envole là-haut<br />
+L'oiseau,<br />
+Tombent des gouttes de rosée.<br />
+<br />
+Une pureté lucide et frêle<br />
+Orne le matin si clair<br />
+Que des prismes semblent briller dans l'air.<br />
+On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.<br />
+<br />
+Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première<br />
+Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière<br />
+Et reflètent le jour qui se lève là-bas.<br />
+Ton front est radieux et ton artère bat.<br />
+<br />
+La vie intense et bonne et sa force divine<br />
+Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,<br />
+En ta poitrine,<br />
+Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,<br />
+Tes mains soudain prennent mes mains<br />
+Et les appuyent comme avec peur,<br />
+Contre ton cœur.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<a id="Vb"></a><span style="margin-left: 23%;">V</span><br />
+<br />
+<br />
+Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie<br />
+D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie<br />
+Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:<br />
+Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,<br />
+Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs,<br />
+Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs<br />
+Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,<br />
+Devant la terre en fête et sa force éternelle.<br />
+<br />
+L'espace entre ses bras de bougeante clarté,<br />
+Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,<br />
+Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,<br />
+Avec des cris captifs que délivraient mes pas.<br />
+<br />
+Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;<br />
+Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,<br />
+Les origans ont caressé mes doigts, et l'air<br />
+Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="VIb"></a>VI<br />
+<br />
+<br />
+Asseyons-nous tous deux près du chemin,<br />
+Sur le vieux banc rongé de moisissures,<br />
+Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,<br />
+Longtemps s'abandonner ma main.<br />
+<br />
+Avec ma main qui longtemps s'abandonne<br />
+A la douceur de se sentir sur tes genoux,<br />
+Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux<br />
+Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes<br />
+<br />
+Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond<br />
+Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,<br />
+Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,<br />
+Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.<br />
+<br />
+Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence<br />
+Et l'immobilité de nos muets désirs,<br />
+N'était que tout à coup à les sentir frémir<br />
+Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;<br />
+<br />
+Tes mains, où mon bonheur entier reste celé<br />
+Et qui jamais, pour rien au monde,<br />
+N'attenteraient à ces choses profondes<br />
+Dont nous vivons, sans en devoir parler.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VIIb"></a>VII<br />
+<br />
+<br />
+Très doucement, plus doucement encore,<br />
+Berce ma tête entre tes bras,<br />
+Mon front fiévreux et mes yeux las;<br />
+Très doucement, plus doucement encore.<br />
+Baise mes lèvres, et dis-moi<br />
+Ces mots plus doux à chaque aurore,<br />
+Quand me les dit ta voix,<br />
+Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.<br />
+<br />
+Le joug surgit maussade et lourd; la nuit<br />
+Fut de gros rêves traversée;<br />
+La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée<br />
+Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.<br />
+<br />
+Très doucement, plus doucement encore,<br />
+Berce ma tête entre tes bras,<br />
+Mon front fiévreux et mes yeux las;<br />
+C'est toi qui m'es la bonne aurore,<br />
+Dont la caresse est dans ta main<br />
+Et la lumière en tes paroles douces:<br />
+Voici que je renais, sans mal et sans secousse,<br />
+Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,<br />
+Son signe,<br />
+Et me fait vivre, avec la volonté,<br />
+D'être une arme de force et de beauté,<br />
+Aux poings d'or d'une vie insigne.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 20%;"><a id="VIIIb"></a>VIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Dans la maison où notre amour a voulu naître,<br />
+Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,<br />
+Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins<br />
+Les roses qui nous regardent par les fenêtres.<br />
+<br />
+Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,<br />
+Et des heures d'été, si belles de silence,<br />
+Que j'arrête parfois le temps qui se balance,<br />
+Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.<br />
+<br />
+Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre<br />
+Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,<br />
+Sinon les battements de ton cœur et du mien<br />
+Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="IXb"></a>IX<br />
+<br />
+<br />
+Le bon travail, fenêtre ouverte,<br />
+Avec l'ombre des feuilles vertes<br />
+Et le voyage du soleil<br />
+Sur le papier vermeil,<br />
+Maintient la douce violence<br />
+De son silence,<br />
+En notre bonne et pensive maison.<br />
+<br />
+Et vivement les fleurs se penchent<br />
+Et les grands fruits luisent, de branche en branche,<br />
+Et les merles et les bouvreuils et les pinsons<br />
+Chantent et chantent<br />
+Pour que mes vers éclatent<br />
+Clairs et frais, purs et vrais,<br />
+Ainsi que leurs chansons,<br />
+Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.<br />
+<br />
+Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,<br />
+Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;<br />
+Mais ta tête ne se retourne pas,<br />
+Pour que l'heure ne soit troublée<br />
+Où je travaille, avec mon cœur jaloux,<br />
+A ces poèmes francs et doux.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xb"></a>X</span><br />
+<br />
+<br />
+Toute croyance habite au fond de notre amour.<br />
+On lie une pensée ardente aux moindres choses:<br />
+A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,<br />
+Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,<br />
+Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.<br />
+Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit<br />
+Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.<br />
+Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières<br />
+Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.<br />
+<br />
+Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,<br />
+Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir</span><br />
+Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;<br />
+<span style="margin-left: 2em">Soyons heureux de nous sentir, enfants,</span><br />
+Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;<br />
+Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIb"></a>XI</span><br />
+<br />
+<br />
+L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;<br />
+Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,<br />
+Se mêle à la ferveur de notre être exalté.<br />
+Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.<br />
+<br />
+Il n'importe que leur raison adhère ou railla<br />
+Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,<br />
+Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;<br />
+Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.<br />
+<br />
+Ils regardent le jour luire de plage en plage,<br />
+Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;<br />
+La fixe certitude et le tremblant espoir<br />
+Pour leurs regards ardents ont le même visage.<br />
+<br />
+Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;<br />
+Leur âme est la profonde et soudaine clarté<br />
+Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;<br />
+Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.<br />
+<br />
+Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;<br />
+Vivant des vérités que renferment leurs yeux<br />
+Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;<br />
+Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XIIb"></a>XII<br />
+<br />
+<br />
+C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:<br />
+Tout est si calme et consolant, ce soir,<br />
+Et le silence est tel, que l'on entendrait choir<br />
+Des plumes.<br />
+<br />
+C'est la bonne heure où, doucement,<br />
+S'en vient la bien-aimée,<br />
+Comme la brise ou la fumée,<br />
+Tout doucement, tout lentement.<br />
+Elle ne dit rien d'abord&mdash;et je l'écoute;<br />
+Et son âme, que j'entends toute,<br />
+Je la surprends luire et jaillir<br />
+Et je la baise sur ses yeux.<br />
+<br />
+C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,<br />
+Où les aveux<br />
+De s'être aimés le jour durant,<br />
+Du fond du cœur profond, mais transparent,<br />
+S'exhument.<br />
+<br />
+Et l'on se dit les simples choses:<br />
+Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;<br />
+La fleur qui s'est ouverte,<br />
+D'entre les mousses vertes;<br />
+Et la pensée éclose, en des émois soudains,<br />
+Au souvenir d'un mot de tendresse fanée<br />
+Surpris au fond d'un vieux tiroir,<br />
+Sur un billet de l'autre année.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIIIb"></a>XIII<br />
+<br />
+<br />
+Les baisers morts des défuntes années<br />
+Ont mis leur sceau sur ton visage,<br />
+Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,<br />
+Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.<br />
+<br />
+Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux<br />
+Luire, comme un matin de fête,<br />
+Ni, lentement, se repeser ta tête,<br />
+Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,<br />
+<br />
+Tes mains chères qui demeurent si douces<br />
+Ne viennent plus comme autrefois,<br />
+Avec de la lumière au bout des doigts,<br />
+Me caresser le front, comme une aube les mousses.<br />
+<br />
+Ta chair jeune et belle, ta chair<br />
+Que je parais de mes pensées,<br />
+N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,<br />
+Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.<br />
+<br />
+Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;<br />
+Tout est changé, même ta voix,<br />
+Ton corps s'est affaissé comme un pavois,<br />
+Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.<br />
+<br />
+Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:<br />
+Que m'importent les ans jour à jour alourdis,<br />
+Puisque je sais que rien au monde<br />
+Ne troublera jamais notre être exalté<br />
+Et que notre âme est trop profonde<br />
+Pour que l'amour dépende encor de la beauté.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVb"></a>XIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;<br />
+Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,<br />
+Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes<br />
+Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.<br />
+<br />
+Je te regarde, et tous les jours je te découvre,<br />
+Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:<br />
+Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,<br />
+<br />
+Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.<br />
+Tu te laisses naïvement approfondir,<br />
+Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;<br />
+Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,<br />
+Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.<br />
+<br />
+C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,<br />
+A la franchise nue et la simple bonté;<br />
+Nous agissons et nous vivons dans la clarté<br />
+D'une joyeuse et translucide confiance.<br />
+<br />
+Ta force est d'être frêle et pure infiniment;<br />
+De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,<br />
+Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,<br />
+Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVb"></a>XV</span><br />
+<br />
+<br />
+J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie<br />
+Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,<br />
+Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie<br />
+M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.<br />
+<br />
+Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;<br />
+Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,<br />
+Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses<br />
+Pour retenir captif notre bonheur tremblant.<br />
+<br />
+Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,<br />
+Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,<br />
+Je me sentais le cœur à la fois glace et braise<br />
+Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.<br />
+<br />
+Mais tu me dis le mot qui bellement console<br />
+Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;<br />
+Et je vivais avec le feu de ta parole<br />
+Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.<br />
+<br />
+L'homme diminué que je me sentais être,<br />
+Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;<br />
+Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,<br />
+Et je croyais en la santé, avec ta foi.<br />
+<br />
+Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,<br />
+L'air vivace, le vent des champs et des forêts,<br />
+Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,<br />
+Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XVIb"></a>XVI<br />
+<br />
+<br />
+Tout ce qui vit autour de nous,<br />
+Sous la douce et fragile lumière,<br />
+Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,<br />
+Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,<br />
+Et les chantants et sautillants oiseaux<br />
+Qui follement s'essaiment,<br />
+Comme des grappes de joyaux<br />
+Dans le soleil,<br />
+Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,<br />
+Ingénument, nous aime;<br />
+Et nous,<br />
+Nous aimons tout.<br />
+<br />
+Nous adorons le lys que nous voyons grandir<br />
+Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir<br />
+&mdash;Cercles environnés de pétales de flammes&mdash;<br />
+Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.<br />
+<br />
+Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,<br />
+Au long des murs, parmi les pariétaires,<br />
+Croissent, pour être proches de nos pas;<br />
+Et les herbes involontaires,<br />
+Dans le gazon où nous avons passé,<br />
+Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.<br />
+<br />
+Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,<br />
+Simples et purs, ardents et exaltés,<br />
+Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,<br />
+Et fièrement, laissant l'impérieux été<br />
+Trouer et traverser de ses pleines clartés<br />
+Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIIb"></a>XVII<br />
+<br />
+<br />
+Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,<br />
+Avec mon être entier tendu comme un flambeau<br />
+Vers ta bonté et vers ta charité<br />
+Sans cesse inassouvies,<br />
+Je t'aime et te louange et je te remercie<br />
+D'être venue, un jour, si simplement,<br />
+Par les chemins du dévouement,<br />
+Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.<br />
+<br />
+Depuis ce jour,<br />
+Je sais, oh! quel amour<br />
+Candide et clair ainsi que la rosée<br />
+Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.<br />
+<br />
+Je me sens tien, par tous les liens brûlants<br />
+Qui rattachent à leur brasier les flammes;<br />
+Toute ma chair, toute mon âme<br />
+Monte vers toi, d'un inlassable élan;<br />
+Je ne cesse de longuement me souvenir<br />
+De ta ferveur profonde et de ton charme,<br />
+Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,<br />
+Délicieusement, d'inoubliables larmes.<br />
+<br />
+Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,<br />
+Avec le désir fier d'être à jamais celui<br />
+Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.<br />
+Toute notre tendresse autour de nous flamboie;<br />
+Tout écho de mon être à ton appel répond;<br />
+L'heure est unique et d'extase solennisée<br />
+Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,<br />
+Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIIIb"></a>XVIII<br />
+<br />
+<br />
+Les jours de fraîche et tranquille santé,<br />
+Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,<br />
+Le bon travail prend place à mes côtés,<br />
+Comme un ami qu'on fête.<br />
+<br />
+Il vient des pays doux et rayonnants,<br />
+Avec des mots plus clairs que les rosées,<br />
+Pour y sertir, en les illuminant,<br />
+Nos sentiments et nos pensées.<br />
+<br />
+Il saisit l'être en un tourbillon fou;<br />
+Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;<br />
+Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;<br />
+Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.<br />
+<br />
+Et les transports fiévreux et les affres profondes,<br />
+Tout sert à sa tragique volonté<br />
+De rajeunir le sang de la beauté,<br />
+Dans les veines du monde.<br />
+<br />
+Je suis à sa merci, comme une ardente proie.<br />
+<br />
+Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,<br />
+Vers le repos de ton amour,<br />
+Avec les feux de mon idée ample et suprême,<br />
+Me semble-t-il&mdash;oh! qu'un instant&mdash;<br />
+Que je t'apporte, en mon cœur haletant,<br />
+Le battement de cœur de l'univers lui-même.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIXb"></a>XIX<br />
+<br />
+<br />
+Je suis sorti des bosquets du sommeil,<br />
+Morose un peu de l'avoir délaissée<br />
+Sous leurs branches et leurs ombres tressées,<br />
+Loin du joyeux et matinal soleil.<br />
+<br />
+Déjà luisent les phlox et les roses trémières;<br />
+Et je m'en vais par le jardin, songeant<br />
+A des vers clairs de cristal et d'argent<br />
+Qui tinteraient, dans la lumière.<br />
+<br />
+Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,<br />
+Avec tant de ferveur et tant d'émoi<br />
+Qu'il me semble que ma pensée<br />
+De loin, subitement, a déjà traversé,<br />
+Pour provoquer ta joie et ton réveil,<br />
+Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.<br />
+<br />
+Et quand je te rejoins dans notre maison tiède<br />
+Que l'ombre et le silence encore possèdent,<br />
+Mes baisers francs, mes baisers clairs,<br />
+Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXb"></a>XX<br />
+<br />
+<br />
+Hélas! lorsque le plomb des maladies,<br />
+Avec mon sang torpide et lourd,<br />
+Avec mon sang de jour en jour<br />
+Plus torpide et plus lourd,<br />
+Coulait, parmi mes veines engourdies;<br />
+<br />
+Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,<br />
+Sur mes longues mains pâles<br />
+Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales<br />
+Du mal insidieux;<br />
+<br />
+Lorsque ma peau séchait comme une écorce,<br />
+Que je n'avais plus même assez de force<br />
+Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,<br />
+Et baiser, là, notre bonheur;<br />
+<br />
+Lorsque les jours mornes et identiques<br />
+Rongeaient ma via avec morosité,<br />
+Jamais je n'aurais pu trouver la volonté<br />
+Et la force de me dresser stoïque,<br />
+<br />
+Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,<br />
+Avec tes mains patientes, douces, sereine,<br />
+A chaque heure des si longues semaines,<br />
+L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIb"></a>XXI<br />
+<br />
+<br />
+Le clair jardin c'est la santé.<br />
+<br />
+Il la prodigue, en sa clarté,<br />
+Au va et vient de ses milliers de mains,<br />
+De palmes et de feuilles.<br />
+<br />
+Et la bonne ombre, où il accueille,<br />
+Après de longs chemins,<br />
+Nos pas,<br />
+Verse, à nos membres las,<br />
+Une force vivace et douce<br />
+Comme ses mousses.<br />
+<br />
+Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,<br />
+Un cœur vermeil<br />
+Semble habiter au fond de l'eau<br />
+Et battre, ardent et jeune, avec le flot;<br />
+Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,<br />
+Qui dans leur splendeur bougent,<br />
+Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,<br />
+Leurs coupes d'or et de sang rouge.<br />
+<br />
+Le jardin clair c'est la santé.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIIb"></a>XXII<br />
+<br />
+<br />
+C'était en juin, dans le jardin,<br />
+C'était notre heure et notre jour;<br />
+Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,<br />
+Les choses,<br />
+Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient<br />
+Et nous voyaient et nous aimaient<br />
+Les roses.<br />
+<br />
+Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:<br />
+Les insectes et les oiseaux<br />
+Volaient dans l'or et dans la joie<br />
+D'un air frêle comme la soie;<br />
+Et nos baisers étaient si beaux<br />
+Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.<br />
+<br />
+On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure<br />
+Et veut le ciel entier pour resplendir;<br />
+Toute la vie entrait, par de douces brisures,<br />
+Dans notre être, pour le grandir.<br />
+<br />
+Et ce n'étaient que cris invocatoires,<br />
+Et fous élans et prières et vœux,<br />
+Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,<br />
+Afin de croire.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIb"></a>XXIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:<br />
+L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.<br />
+Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,<br />
+Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.<br />
+<br />
+Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;<br />
+Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau<br />
+Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,<br />
+Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.<br />
+<br />
+Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute<br />
+Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur<br />
+Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,<br />
+Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XXIVb"></a>XXIV<br />
+<br />
+<br />
+O le calme jardin d'été où rien ne bouge!<br />
+Sinon là-bas, vers le milieu<br />
+De l'étang clair et radieux,<br />
+Pareils à des langues de feu,<br />
+Des poissons rouges.<br />
+<br />
+Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées<br />
+Calmes et apaisées<br />
+Et lucides&mdash;comme cette eau<br />
+De confiance et de repos.<br />
+<br />
+Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent<br />
+Au brusque et merveilleux soleil,<br />
+Non loin des iris verts et des blanches coquilles<br />
+Et des pierres, immobiles<br />
+Autour des bords vermeils.<br />
+<br />
+Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,<br />
+Dans la fraîcheur et la splendeur<br />
+Qui les effleure,<br />
+Sans crainte aucune et sans souci,<br />
+Qu'ils ramènent, du fond à la surface,<br />
+D'autres regrets que des regrets fugaces.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVb"></a>XXV<br />
+<br />
+<br />
+Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:<br />
+L'heure morose ou l'humeur malévole<br />
+Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;<br />
+Mais, néanmoins, jamais,<br />
+Même les soirs des jours mauvais,<br />
+Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.<br />
+<br />
+La sincérité claire, ardente, illuminée,<br />
+Nous fut joie et conseil,<br />
+Si bien que notre âme passionnée<br />
+Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.<br />
+<br />
+Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,<br />
+Les égrenant comme un âpre rosaire,<br />
+<br />
+L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;<br />
+Et doucement et tour à tour<br />
+Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute<br />
+Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes<br />
+<br />
+Ainsi,<br />
+Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,<br />
+Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,<br />
+Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,<br />
+Et regardant notre âme renaître,<br />
+Comme renaît après la pluie,<br />
+Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,<br />
+La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 40%;">
+<span style="margin-left: 10%;"><a id="XXVIb"></a>XXVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Les barques d'or du bel été<br />
+Qui partirent, folles d'espace,<br />
+S'en reviennent mornes et lasses<br />
+Des horizons ensanglantés.<br />
+<br />
+A coups de rames monotones,<br />
+Elles s'avancent sur les eaux;<br />
+On les prendrait pour des berceaux<br />
+Où dormiraient des fleurs d'automne<br />
+<br />
+Tiges de lys au beau front d'or,<br />
+Toutes vous gisez abattues;<br />
+Seules, les roses s évertuent<br />
+A vivre, au delà de la mort.<br />
+<br />
+Qu'importe à leur beauté plénière<br />
+Qu'Octobre luise ou bien Avril:<br />
+Leur désir simple et puéril<br />
+Boit, jusqu'au sang, toute lumière.<br />
+<br />
+Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,<br />
+Sous la nuée âpre et hagarde,<br />
+Sitôt qu'une clarté se darde<br />
+Elles s'exaltent vers Noël.<br />
+<br />
+Vous, nos âmes, faites comme elles;<br />
+Elles n'ont pas l'orgueil des lys,<br />
+Mais détiennent, entre leurs plis,<br />
+L'ardeur sacrée et immortelle.<br />
+</p>
+
+<p class="p6" style="margin-left: 35%;">
+<span style="margin-left: 20%;"><a id="XXVIIb"></a>XXVII</span><br />
+<br />
+<br />
+Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,<br />
+Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;<br />
+Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes<br />
+Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.<br />
+<br />
+Tu marches aveuglé par ta propre lumière,<br />
+Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,<br />
+Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière<br />
+Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.<br />
+<br />
+Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;<br />
+O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,<br />
+A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?<br />
+Je t'aime tout entière, avec mon être entier.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XXVIIIb"></a>XXVIII<br />
+<br />
+<br />
+L'immobile beauté<br />
+Des soirs d'été,<br />
+Sur les gazons où ils s'éploient,<br />
+Nous offre le symbole<br />
+Sans geste vain, ni sans parole,<br />
+Du repos dans la joie.<br />
+<br />
+Le matin jeune et ses surprises<br />
+S'en sont allés, avec les brises;<br />
+Midi lui-même et les pans de velours<br />
+De ses vents chauds, de ses vents lourds<br />
+Ne tombe plus sur la plaine torride;<br />
+Et voici l'heure où, lentement, le soir,<br />
+Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,<br />
+S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.<br />
+<br />
+O la planité d'or à l'infini des eaux,<br />
+Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,<br />
+Et le tranquille et somptueux silence,<br />
+Dont nous goûtons alors<br />
+Si fort<br />
+L'immuable présence,<br />
+Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir<br />
+Et d'en revivre,<br />
+Comme deux cœurs, inlassablement ivres<br />
+De lumières, qui ne peuvent périr!<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIXb"></a>XXIX</span><br />
+<br />
+<br />
+Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles<br />
+Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,<br />
+Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,<br />
+Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.<br />
+<br />
+Vous me parliez des temps prochains où nos années,<br />
+Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;<br />
+Comment éclaterait le glas des destinées,<br />
+Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.<br />
+<br />
+Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,<br />
+Et votre cœur brûlait si tranquillement beau<br />
+Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte<br />
+Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXXb"></a>XXX</span><br />
+<br />
+<br />
+«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,<br />
+Heures superbement et doucement élues,<br />
+Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis<br />
+Et que nos rosiers d'or au passage saluent;<br />
+Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.<br />
+<br />
+Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?<br />
+<br />
+Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,<br />
+Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,<br />
+Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,<br />
+Entrelacer vos pas égaux et radieux;<br />
+<br />
+Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce<br />
+Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,<br />
+&mdash;Tel un suprême, immense et souverain espoir&mdash;<br />
+Les pas et les adieux de mes «heures du soir».<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_DU_SOIR" id="LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></h4>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Ic"></a>I</span><br />
+<br />
+<br />
+Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume<br />
+<span style="margin-left: 2em">Poussaient au bord de nos chemins;</span><br />
+Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et tes cheveux avec des plumes.</span><br />
+<br />
+L'ombre était bienveillante à nos pas réunis<br />
+<span style="margin-left: 2em">En leur marche, sous le feuillage;</span><br />
+Une chanson d'enfant nous venait d'un village<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et remplissait tout l'infini.</span><br />
+<br />
+Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne<br />
+<span style="margin-left: 2em">Sous la garde des longs roseaux,</span><br />
+Et le beau front des bois reflétait dans les eaux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Sa haute et flexible couronne.</span><br />
+<br />
+Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient<br />
+<span style="margin-left: 2em">Ensemble une même pensée,</span><br />
+Nous songions que c'était notre vie apaisée<br />
+<span style="margin-left: 2em">Que ce beau soir nous dévoilait.</span><br />
+<br />
+Une suprême fois, tu vis le ciel en fête<br />
+<span style="margin-left: 2em">Se parer et nous dire adieu;</span><br />
+Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIc"></a>II</span><br />
+<br />
+<br />
+S'il était vrai<br />
+Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés<br />
+Pût conserver quelque mémoire<br />
+Des amants d'autrefois qui les ont admirés<br />
+Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,<br />
+Notre amour s'en viendrait<br />
+En cette heure du long regret<br />
+Confier à la rose ou dresser dans le chêne<br />
+Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.<br />
+<br />
+Il survivrait ainsi,<br />
+Vainqueur du funèbre souci,<br />
+<br />
+Dans la tranquille apothéose<br />
+Que lui feraient les simples choses;<br />
+Il jouirait encor de la pure clarté,<br />
+Qu'incline sur la vie une aurore d'été,<br />
+Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.<br />
+<br />
+Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue<br />
+S'en venait quelque couple en se tenant les mains<br />
+Le chêne allongerait jusque sur leur chemin<br />
+Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,<br />
+Et la rose leur enverrait son parfum frêle.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIIc"></a>III</span><br />
+<br />
+<br />
+La glycine est fanée et morte est l'aubépine;<br />
+Mais voici la saison de la bruyère en fleur<br />
+Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur<br />
+T'apporte les parfums de la pauvre Campine.<br />
+<br />
+Aime et respire-les, en songeante son sort:<br />
+Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;<br />
+La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie<br />
+Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.<br />
+<br />
+En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,<br />
+De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,<br />
+Jusqu'en décembre où les anges de la Noël<br />
+Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.<br />
+<br />
+Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;<br />
+Nous y avons aimé les gens des vieux villages,<br />
+Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge<br />
+Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.<br />
+<br />
+Notre calme maison dans la lande brumeuse<br />
+Était claire aux regards et facile à l'accueil,<br />
+Son toit nous était cher et sa porte et son seuil<br />
+Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.<br />
+<br />
+Quand la nuit étalait sa totale splendeur<br />
+Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,<br />
+Nous y avons reçu des leçons du silence<br />
+Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.<br />
+<br />
+A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde<br />
+Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;<br />
+Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux<br />
+Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.<br />
+<br />
+Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,<br />
+La tristesse des jours même nous était bonne<br />
+Et le peu de soleil de cette fin d'automne<br />
+Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.<br />
+<br />
+La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;<br />
+Mais voici la saison de la bruyère en fleur.<br />
+Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur<br />
+T'apporter les parfums de la pauvre Campine.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IVc"></a>IV</span><br />
+<br />
+<br />
+Mets ta chaise près de la mienne<br />
+Et tends les mains vers le foyer<br />
+Pour que je voie entre tes doigts<br />
+La flamme ancienne<br />
+Flamboyer;<br />
+Et regarde le feu<br />
+Tranquillement, avec tes yeux<br />
+Qui n'ont peur d'aucune lumière,<br />
+Pour qu'ils me soient encore plus francs<br />
+Quand un rayon rapide et fulgurant<br />
+Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,<br />
+<br />
+Oh! que notre heure est belle et jeune encore<br />
+Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or<br />
+Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche<br />
+Et qu'une lente et douce fièvre,<br />
+Que nul de nous ne désire apaiser,<br />
+Conduit le sûr et merveilleux baiser<br />
+Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.<br />
+<br />
+Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,<br />
+Dans ta chair accueillante et doucement pâmée<br />
+Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!<br />
+Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras<br />
+Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,<br />
+Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,<br />
+Tranquillement, près de ton cœur, reposera.<br />
+<br />
+Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle<br />
+Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle<br />
+Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur<br />
+Et qu'après le désir criant sa violence<br />
+J'entends se rapprocher le régulier bonheur<br />
+Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Vc"></a>V</span><br />
+<br />
+<br />
+Sois-nous propice et consolante encor, lumière,<br />
+Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,<br />
+Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons<br />
+Respirer au jardin une tiédeur dernière.<br />
+<br />
+Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,<br />
+Avec un tel amour bondissant de notre âme<br />
+Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme<br />
+Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.<br />
+<br />
+Tu es celle que nul homme jamais n'oublie<br />
+Du jour que tu frappas ses bras victorieux<br />
+Et que le soir venu tu dormis en ses yeux<br />
+Avec ta splendeur morte et ta force abolie.<br />
+<br />
+Et tu nous fus toujours la visible ferveur<br />
+Qui partout répandue et partout rayonnante<br />
+En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante<br />
+Semblait vers l'infini partir de notre cœur.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIc"></a>VI</span><br />
+<br />
+<br />
+Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins<br />
+Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,<br />
+Mais, si fané soit-il et si flétri&mdash;qu'importe!&mdash;<br />
+Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin.<br />
+<br />
+Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce<br />
+Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;<br />
+Oh! le dernier parfum lentement éventé<br />
+Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!<br />
+<br />
+Je me suis égaré, ce soir, en ses détours<br />
+Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;<br />
+Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante<br />
+J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.<br />
+<br />
+Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent<br />
+Et s'étendent partout et la brume et la nuit;<br />
+Mon être est comme entré dans sa ruine à lui<br />
+Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIc"></a>VII</span><br />
+<br />
+<br />
+Le soir tombe, la lune est d'or.<br />
+<br />
+Avant la fin de la journée<br />
+Va-t'en gaîment jusqu'au jardin<br />
+Cueillir avec tes douces mains<br />
+Les quelques fleurs qui n'y sont point encor<br />
+Tristement, vers la terre, inclinées.<br />
+<br />
+Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe<br />
+Je les admire et tu les aimes,<br />
+Et leurs corolles sont quand même<br />
+Belles, sur les tiges qui les portent.<br />
+<br />
+Et lu t'en es allée au loin parmi les buis<br />
+Au long d'un chemin monotone<br />
+<br />
+Et le bouquet que tu cueillis,<br />
+Tremble en ta main et tout à coup frissonne;<br />
+Et voici que tes doigts songeurs,<br />
+Pieusement, rassemblent les lueurs<br />
+De ces roses d'automne<br />
+Et les tressent avec des pleurs<br />
+En une pâle et claire et flexible couronne.<br />
+<br />
+La dernière lumière a éclairé tes yeux<br />
+Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.<br />
+<br />
+Et lentement, à la vesprée,<br />
+Les mains vides, tu es rentrée,<br />
+Abandonnant non loin de notre porte<br />
+Dans un tertre humide et bas<br />
+Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.<br />
+<br />
+Et j'ai compris alors que dans le jardin las<br />
+Où vont passer les vents ainsi que des cohortes<br />
+Tu as voulu fleurir une dernière fois<br />
+Notre jeunesse qui repose là,<br />
+Morte.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIIc"></a>VIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,<br />
+Au cellier odorant les fruits de ton verger,<br />
+Il me semble te voir avec calme ranger<br />
+Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.<br />
+<br />
+Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis<br />
+Dans l'or et le soleil et le vent&mdash;sur mes lèvres;<br />
+Et je revis alors mille instants abolis<br />
+Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.<br />
+<br />
+Le passé ressuscite avec un tel désir<br />
+D'être encor le présent et sa vie et sa force,<br />
+Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,<br />
+Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir.<br />
+<br />
+O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,<br />
+Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,<br />
+Splendeurs illuminant nos heures monotones<br />
+Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IXc"></a>IX</span><br />
+<br />
+<br />
+Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages<br />
+Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,<br />
+On voit, à travers le branchage à nu, monter<br />
+Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.<br />
+<br />
+Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous<br />
+Ne les a vus groupés non loin de notre porte<br />
+Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes<br />
+Nous y songeons souvent avec des pensers doux.<br />
+<br />
+D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,<br />
+Derrière un seuil usé que protège un auvent,<br />
+N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent<br />
+Et la lampe dont luit l'amicale lumière.<br />
+<br />
+Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu<br />
+Et que se tait l'horloge où le temps se balance,<br />
+Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence<br />
+Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.<br />
+<br />
+Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures<br />
+De profonde et tranquille et tendre intimité<br />
+Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été<br />
+Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.<br />
+<br />
+Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur<br />
+Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;<br />
+Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble<br />
+Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.<br />
+<br />
+Les roses de leur vie, ils les aiment fanées<br />
+Avec leur gloire morte et leur dernier parfum<br />
+Et le lourd souvenir de leur éclat défunt<br />
+Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.<br />
+<br />
+Contre le noir hiver ainsi que des reclus<br />
+Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine<br />
+Et rien ne les abat et rien ne les amène<br />
+A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.<br />
+<br />
+Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!<br />
+Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur!<br />
+Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs<br />
+Et notre force et notre ardeur dans leur courage!<br />
+<br />
+Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux<br />
+Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,<br />
+Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être<br />
+Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xc"></a>X</span><br />
+<br />
+<br />
+Quand le ciel étoile couvre notre demeure<br />
+<span style="margin-left: 1em">Nous nous taisons durant des heures</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">Devant son feu intense et doux</span><br />
+Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.<br />
+<br />
+Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;<br />
+<span style="margin-left: 1em">Sous les flammes et les lueurs</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">La nuit étend ses profondeurs</span><br />
+Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!<br />
+<br />
+Mais qu'importe que se taise même la mer,<br />
+<span style="margin-left: 1em">Si dans l'espace immense et clair</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">Plein d'invisible violence</span><br />
+Nos cœurs battent si fort qu'ils font tout le silence!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIc"></a>XI</span><br />
+<br />
+<br />
+Avec le même amour que tu me fus jadis<br />
+Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis<br />
+Ombraient les longs gazons et les roses dociles,<br />
+Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.<br />
+<br />
+Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté<br />
+Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,<br />
+Mais tout y est serré dans une paix profonde<br />
+Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.<br />
+<br />
+Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;<br />
+Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,<br />
+Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille<br />
+Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles<br />
+<br />
+Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens<br />
+Triompher jour à jour de la douleur des ans;<br />
+Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent<br />
+Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.<br />
+<br />
+Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,<br />
+Que m'importe que des rides marquent ton front<br />
+Et que tes mains se sillonnent de veines dures<br />
+Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!<br />
+<br />
+Tu ne te plains jamais et tu crois fermement<br />
+Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,<br />
+Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme<br />
+Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIc"></a>XII</span><br />
+<br />
+<br />
+Les fleurs du clair accueil au long de la muraille<br />
+Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,<br />
+Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille<br />
+Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.<br />
+<br />
+Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones<br />
+Et les pâles brouillards flottent sur les marais.<br />
+O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!<br />
+Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?<br />
+<br />
+Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière<br />
+D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;<br />
+Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre<br />
+Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.<br />
+<br />
+Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme<br />
+Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;<br />
+Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme<br />
+Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.<br />
+<br />
+C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,<br />
+Celle qui recouvrait tout le jardin jadis<br />
+A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys<br />
+Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIIc"></a>XIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine<br />
+<span style="margin-left: 2em">Au grain diamanté,</span><br />
+J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter<br />
+<span style="margin-left: 2em">Dans la chambre voisine.</span><br />
+<br />
+Tu retires le clair et fragile miroir<br />
+<span style="margin-left: 2em">Du bord de la fenêtre,</span><br />
+Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir<br />
+<span style="margin-left: 2em">De l'armoire de hêtre.</span><br />
+<br />
+J'écoute et te voici qui tisonnes le feu<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et réveilles les braises;</span><br />
+Et qui ranges autour des murs silencieux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Le silence des chaises.</span><br />
+<br />
+Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits<br />
+<span style="margin-left: 2em">La fugace poussière,</span><br />
+Et ta bague se heurte et résonne aux parois<br />
+<span style="margin-left: 2em">Frémissantes d'un verre.</span><br />
+<br />
+Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">De ta présence tendre,</span><br />
+Et de la sentir proche et de ne pas la voir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et de toujours l'entendre.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVc"></a>XIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Si le sort nous sauva des banales erreurs<br />
+Et du mensonge vil et de la triste feinte,<br />
+C'est que toujours nous révolta toute contrainte<br />
+Dont le joug eût ployé notre double ferveur.<br />
+<br />
+Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,<br />
+Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,<br />
+Et redressant vers toi doucement sa fierté<br />
+Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.<br />
+<br />
+Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,<br />
+Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;<br />
+Car si j'aimai&mdash;le sais-je encor?&mdash;quelque autre femme<br />
+C'est toujours vers ton cœur que je suis revenu.<br />
+<br />
+Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes<br />
+Que mon être se réveillait sincère et vrai,<br />
+Et je te répétais les mots doux et sacrés,<br />
+Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.<br />
+<br />
+Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,<br />
+Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes<br />
+Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,<br />
+Et je restais captif entre tes bras ouverts.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVc"></a>XV</span><br />
+<br />
+<br />
+Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!<br />
+<br />
+Au temps de juin, jadis, tu me disais:<br />
+«Si je savais, ami, si je savais<br />
+Que ma présence, un jour, dût te peser.<br />
+Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée<br />
+Vers n'importe où, je partirais. »<br />
+Et doucement ton front montait vers mon baiser.<br />
+<br />
+Et tu disais encore:<br />
+«On se déprend de tout et la vie est si pleine!<br />
+Et qu'importe qu'elle soit d'or<br />
+La chaîne<br />
+Qui lie au même anneau d'un port<br />
+Nos deux barques humaines!»<br />
+Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.<br />
+<br />
+Et tu disais,<br />
+Et tu disais encore:<br />
+«Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.<br />
+Notre existence fut trop haute<br />
+Pour se traîner banalement de faute en faute.»<br />
+Et tu fuyais et tu fuyais<br />
+Et mes deux mains éperdûment te retenaient.<br />
+<br />
+Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIc"></a>XVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre<br />
+Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut<br />
+Illumine un instant les pauvres fleurs de givre<br />
+Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.<br />
+<br />
+L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,<br />
+Et notre vieux jardin nous apparaît encor<br />
+Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes<br />
+Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.<br />
+<br />
+Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide<br />
+Se glisse en notre sang et nous réincarnons<br />
+L'immense et plein été dans les baisers rapides<br />
+Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIc"></a>XVII</span><br />
+<br />
+<br />
+Subirons-nous, hélas! le poids mort des années<br />
+Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens<br />
+Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants<br />
+Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?<br />
+<br />
+Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents<br />
+Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê<br />
+Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre<br />
+Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?<br />
+<br />
+Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,<br />
+Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,<br />
+Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas<br />
+Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.<br />
+<br />
+Car nous conserverons quand même encor nos yeux<br />
+Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,<br />
+Et l'aube et le soleil illuminer la vie<br />
+Et faire de la terre un objet merveilleux.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIIc"></a>XVIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Les menus faits, les mille riens,<br />
+Une lettre, une date, un humble anniversaire,<br />
+Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère<br />
+Exalte en ces longs soirs ton cœur comme le mien.<br />
+<br />
+Et nous solennisons pour nous ces simples choses<br />
+Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,<br />
+Pour que le peu de nous qui nous demeure encore<br />
+Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.<br />
+<br />
+Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux<br />
+De ces pauvres, douces et bienveillantes joies<br />
+Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie<br />
+Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,<br />
+<br />
+Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,<br />
+Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,<br />
+Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé<br />
+Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIXc"></a>XIX</span><br />
+<br />
+<br />
+Viens jusqu'à notre seuil répandre<br />
+Ta blanche cendre<br />
+O neige pacifique et lentement tombée:<br />
+Le tilleul du jardin tient ses branches courbées<br />
+Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.<br />
+<br />
+O neige,<br />
+Qui réchauffes et qui protèges<br />
+Le blé qui lève à peine<br />
+<br />
+Avec la mousse, avec la laine<br />
+Que tu répands de plaine en plaine!<br />
+Neige silencieuse et doucement amie<br />
+Des maisons, au matin dans le calme endormies,<br />
+Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres<br />
+Et soudain par le seuil et la porte pénètre<br />
+Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,<br />
+O neige lumineuse au travers de notre âme,<br />
+Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves<br />
+Comme du blé qui lève!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXc"></a>XX</span><br />
+<br />
+<br />
+Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,<br />
+C'était en des instants de fièvre<br />
+Que le regret d'avoir diminué nos cœurs<br />
+Nous jaillissait des lèvres,<br />
+Et le pardon offert, mais mérité toujours<br />
+Et l'étalage exagéré de nos misères<br />
+Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,<br />
+Exaltaient notre amour.<br />
+<br />
+Mais, en ces mois de lourde pluie<br />
+Où tout se tasse et se réduit,<br />
+Où la clarté même s'ennuie<br />
+A refouler de l'ombre et de la nuit,<br />
+Notre âme n'est plus assez vibrante et haute<br />
+Pour confesser, avec transports, nos fautes.<br />
+<br />
+Nous les disons à lente voix<br />
+Certes, avec tendresse encore,<br />
+Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,<br />
+Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts<br />
+Comme des choses qu'on dénombre<br />
+Et qu'on range dans la maison,<br />
+Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,<br />
+Nous raisonnons.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIc"></a>XXI</span><br />
+<br />
+<br />
+Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées<br />
+J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,<br />
+Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir<br />
+La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.<br />
+<br />
+Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!<br />
+Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite<br />
+Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite<br />
+Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.<br />
+<br />
+Et comme au temps où tu m'étais la fiancée<br />
+L'ardeur me vient encor de tomber à genoux<br />
+Et de toucher la place où bat ton cœur si doux<br />
+Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIc"></a>XXII</span><br />
+<br />
+<br />
+Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants<br />
+<span style="margin-left: 2em">D'une amour claire autant que haute,</span><br />
+L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et paisibles devant nos fautes.</span><br />
+<br />
+Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Par ton ardeur non asservie,</span><br />
+Et c'est de calme doux et de pâle bonté<br />
+<span style="margin-left: 2em">Que se colore notre vie.</span><br />
+<br />
+Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et nous masquons notre faiblesse</span><br />
+Avec les mots banals et les pauvres discours<br />
+<span style="margin-left: 2em">D'une vaine et lente sagesse.</span><br />
+<br />
+Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Si dans notre hiver et nos brumes</span><br />
+N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir<br />
+<span style="margin-left: 2em">Des âmes fières que nous fûmes.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIc"></a>XXIII</span><br />
+<br />
+<br />
+En ce rugueux hiver où le soleil flottant<br />
+S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,<br />
+J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave<br />
+Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.<br />
+<br />
+Et plus je le redis, plus ma voix est ravie<br />
+Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cœur,<br />
+Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur<br />
+Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.<br />
+<br />
+Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort<br />
+Je le répète avec ma voix toujours la même<br />
+Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême<br />
+Je le prononcerai à l'heure de la mort!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIVc"></a>XXIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Peut-être,<br />
+Lorsque mon dernier jour viendra,<br />
+Peut-être<br />
+Qu'à ma fenêtre,<br />
+Ne fût-ce qu'un instant,<br />
+Un soleil frêle et tremblotant<br />
+Se penchera.<br />
+<br />
+Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées<br />
+Seront quand même encor par sa gloire dorées;<br />
+Il glissera son baiser lent, clair et profond<br />
+Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,<br />
+Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières<br />
+Avant de se fermer lui rendront sa lumière.<br />
+<br />
+Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!<br />
+Mon art torride et doux, de son geste suprême,<br />
+T'a retenu captif au cœur de mes poèmes;<br />
+Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,<br />
+Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,<br />
+O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,<br />
+O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,<br />
+Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve<br />
+Où mon vieux cœur humain sera lourd sous l'épreuve,<br />
+Tu sois encor son visiteur et son témoin.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVc"></a>XXV</span><br />
+<br />
+<br />
+Oh! tes si douces mains et leur lente caresse<br />
+Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse<br />
+Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force<br />
+S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!<br />
+<br />
+Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine<br />
+Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,<br />
+Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres<br />
+Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.<br />
+<br />
+Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,<br />
+Et que m'est généreux et consolant ton songe.<br />
+Pour la première fois tu berces d'un mensonge<br />
+Mon cœur qui t'en excuse et qui t'en remercie;<br />
+<br />
+Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine<br />
+Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,<br />
+Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être<br />
+A finir en tes yeux ma belle vie humaine.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVIc"></a>XXVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,<br />
+Baise-les longuement, car ils t'auront donné<br />
+Tout ce qui peut tenir d'amour passionné<br />
+Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.<br />
+<br />
+Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,<br />
+Penche vers leur adieu ton triste et beau visage<br />
+Pour que s'imprime et dure en eux la seule image<br />
+Qu'ils garderont dans le tombeau.<br />
+<br />
+Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,<br />
+Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains<br />
+Et que près de mon front sur les pâles coussins,<br />
+Une suprême fois se repose ta joue.<br />
+<br />
+Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cœur,<br />
+Qui te conservera une flamme si forte<br />
+Que même à travers la terre compacte et morte<br />
+Les autres morts en sentiront l'ardeur!<br />
+</p>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p style=" margin-left: 15%; font-size: 0.8em;">
+<span class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</span><br />
+<br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></i><br />
+<br />
+<a href="#I">O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE</a><br />
+<a href="#II">QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX</a><br />
+<a href="#III">CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT</a><br />
+<a href="#IV">LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ</a><br />
+<a href="#V">CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ</a><br />
+<a href="#VI">TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE</a><br />
+<a href="#VII">OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE</a><br />
+<a href="#VIII">COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CŒUR</a><br />
+<a href="#IX">LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE</a><br />
+<a href="#X">VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR</a><br />
+<a href="#XI">COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE</a><br />
+<a href="#XII">AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT</a><br />
+<a href="#XIII">ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS</a><br />
+<a href="#XIV">A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT</a><br />
+<a href="#XV">JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE</a><br />
+<a href="#XVI">JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE</a><br />
+<a href="#XVII">POUR NOUS AIMER DES YEUX</a><br />
+<a href="#XVIII">AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE</a><br />
+<a href="#XIX">QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ</a><br />
+<a href="#XX">DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI</a><br />
+<a href="#XXI">EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS</a><br />
+<a href="#XXII">OH! CE BONHEUR</a><br />
+<a href="#XXIII">VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR</a><br />
+<a href="#XXIV">SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT</a><br />
+<a href="#XXV">POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE</a><br />
+<a href="#XXVI">BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR</a><br />
+<a href="#XXVII">LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE</a><br />
+<a href="#XXVIII">FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE</a><br />
+<a href="#XXIX">LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES</a><br />
+<a href="#XXX">S'IL ARRIVE JAMAIS</a><br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS MIDI</a></i><br />
+<br />
+<a href="#Ib">L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR</a><br />
+<a href="#IIb">ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES</a><br />
+<a href="#IIIb">SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON</a><br />
+<a href="#IVb">L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE</a><br />
+<a href="#Vb">JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE</a><br />
+<a href="#VIb">ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN</a><br />
+<a href="#VIIb">TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE</a><br />
+<a href="#VIIIb">DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE</a><br />
+<a href="#IXb">LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE</a><br />
+<a href="#Xb">TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR</a><br />
+<a href="#XIb">L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES</a><br />
+<a href="#XIIb">C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME</a><br />
+<a href="#XIIIb">LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES</a><br />
+<a href="#XIVb">VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD</a><br />
+<a href="#XVb">J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE</a><br />
+<a href="#XVIb">TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS</a><br />
+<a href="#XVIIb">AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU</a><br />
+<a href="#XVIIIb">LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ</a><br />
+<a href="#XIXb">JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL</a><br />
+<a href="#XXb">HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES</a><br />
+<a href="#XXIb">LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ</a><br />
+<a href="#XXIIb">C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN</a><br />
+<a href="#XXIIIb">ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES</a><br />
+<a href="#XXIVb">O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE</a><br />
+<a href="#XXVb">COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR</a><br />
+<a href="#XXVIb">LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ</a><br />
+<a href="#XXVIIb">ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES</a><br />
+<a href="#XXVIIIb">L'IMMOBILE BEAUTÉ</a><br />
+<a href="#XXIXb">VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES</a><br />
+<a href="#XXXb">«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»</a><br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></i><br />
+<br />
+<a href="#Ic">DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES</a><br />
+<a href="#IIc">S'IL ÉTAIT VRAI</a><br />
+<a href="#IIIc">LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE</a><br />
+<a href="#IVc">METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE</a><br />
+<a href="#Vc">SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE</a><br />
+<a href="#VIc">HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN</a><br />
+<a href="#VIIc">LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR</a><br />
+<a href="#VIIIc">LORSQUE TA MAIN CONFIE</a><br />
+<a href="#IXc">ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS</a><br />
+<a href="#Xc">QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE</a><br />
+<a href="#XIc">AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS</a><br />
+<a href="#XIIc">LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL</a><br />
+<a href="#XIIIc">LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL</a><br />
+<a href="#XIVc">SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS</a><br />
+<a href="#XVc">NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE</a><br />
+<a href="#XVIc">QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX</a><br />
+<a href="#XVIIc">SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES</a><br />
+<a href="#XVIIIc">LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS</a><br />
+<a href="#XIXc">VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE</a><br />
+<a href="#XXc">QUAND NOTRE JARDIN CLAIR</a><br />
+<a href="#XXIc">AVEC MES VIEILLES MAINS</a><br />
+<a href="#XXIIc">SI NOS CŒURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS</a><br />
+<a href="#XXIIIc">ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT</a><br />
+<a href="#XXIVc">PEUT-ÊTRE</a><br />
+<a href="#XXVc">OH! TES SI DOUCES MAINS</a><br />
+<a href="#XXVIc">LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE</a><br />
+</p>
+
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 ***</div>
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+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les
+Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren
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+Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi
+
+Author: Émile Verhaeren
+
+Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR ***
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+
+Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org
+(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque
+nationale de France)
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+
+
+
+
+ÉMILE VERHAEREN
+
+
+Les Heures du Soir
+
+PRÉCÉDÉES DE
+
+Les Heures claires
+
+Les Heures d'après-midi
+
+
+DOUZIÈME ÉDITION
+
+PARIS.
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI
+
+MCMXXII
+
+
+
+
+
+
+A CELLE QUI VIT A MES COTÉS
+
+
+
+LES HEURES CLAIRES
+
+
+
+
+ I.
+
+
+
+ O la splendeur de notre joie
+ Tissée en or dans l'air de soie!
+
+ Voici la maison douce et son pignon léger,
+ Et le jardin et le verger.
+
+ Voici le banc, sous les pommiers
+ D'où s'effeuille le printemps blanc,
+ A pétales frôlants et lents.
+
+ Voici des vols de lumineux ramiers
+ Planant, ainsi que des présages,
+ Dans le ciel clair du paysage.
+
+ Voici, pareils à des baisers tombés sur terre
+ De la bouche du frôle azur,
+ Deux bleus étangs simples et purs,
+ Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+ O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+ En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.
+
+
+
+
+ II
+
+ Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux
+ Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+ C'est plus encor en nous que se féconde
+ Le plus candide et doux jardin du monde.
+
+ Car nous vivons toutes les fleurs,
+ Toutes les herbes, toutes les palmes
+ En nos rires et en nos pleurs
+ Le bonheur pur et calme.
+
+ Car nous vivons toutes les transparences
+ De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+ Des roses d'or, et des grands lys vermeils,
+ Bouches et lèvres de soleil.
+
+ Car nous vivons toute la joie
+ Dardée en cris de fête et de printemps,
+ En nos aveux, où se côtoient
+ Les mots fervents et exaltants.
+
+ Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+ Le plus joyeux et doux jardin du monde.
+
+
+
+
+ III
+
+ Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+ Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+ En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+ De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+ C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+ O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+ Qui vins à moi, du fond de ton éternité
+ Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.
+
+ Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+ Qu'en moi-même dormir,
+ Et notre soif de souvenir
+ Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+ Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures
+ Sans le savoir, pendant l'enfance;
+ Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+ Mêmes éclairs de confiance;
+ Car je te suis lié par l'inconnu
+ Qui me fixait, jadis, au fond des avenues
+ Par où passait ma vie aventurière;
+ Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+ J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+ Depuis longtemps, en ses paupières.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Le ciel en nuit s'est déplié
+ Et la lune semble veiller
+ Sur le silence endormi.
+
+ Tout est si pur et clair,
+ Tout est si pur et si pâle dans l'air
+ Et sur les lacs du paysage ami,
+ Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+ Qui tombe d'un roseau
+ Et tinte, et puis se tait dans l'eau.
+
+ Mais j'ai tes mains entre les miennes
+ Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+ De leurs ferveurs, si doucement;
+ Et je te sens si bien en paix de toute chose
+ Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+ Ne troublera, fût-ce un moment,
+ La confiance sainte
+ Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+
+
+
+ V
+
+ Chaque heure, où je songe à ta bonté
+ Si simplement profonde,
+ Je me confonds en prières vers toi.
+
+ Je suis venu si tard
+ Vers la douceur de ton regard,
+ Et de si loin vers tes deux mains tendues,
+ Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+ J'avais en moi tant de rouille tenace
+ Qui me rongeait, à dents rapaces,
+ La confiance.
+
+ J'étais si lourd, j'étais si las,
+ j'étais si vieux de méfiance,
+ J'étais si lourd, j'étais si las
+ Du vain chemin de tous mes pas.
+
+ Je méritais si peu la merveilleuse joie
+ De voir tes pieds illuminer ma voie,
+ Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs
+ Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+ Du matinal jardin tranquille et sinueux
+ Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+ Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+ Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair
+ Du vent rapide et exaltant
+ Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+ Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+ Au bon toucher de tes deux mains
+ Je sens comme des feuilles
+ Me doucement frôler;
+ Que midi brûle le jardin,
+ Les ombres, aussitôt, recueillent
+ Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+ Chaque moment me semble, grâce à toi,
+ Passer ainsi, divinement en moi;
+ Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+ Où tu te cèles en toi-même
+ En refermant les yeux,
+ Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+ Plus humble et long qu'une prière,
+ Remercier le tien sous tes closes paupières.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Oh! laisse frapper à la porte
+ La main qui passe avec ses doigts futiles;
+ Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+ Le reste avec ses doigts futiles,
+
+ Laisse passer, par le chemin,
+ La triste et fatigante joie,
+ Avec ses crécelles en main.
+
+ Laisse monter, laisse bruire
+ Et s'en aller le rire;
+ Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+ L'instant est si beau de lumière,
+ Dans le jardin, autour de nous;
+ L'instant est si rare de lumière première,
+ Dans notre cœur, au fond de nous;
+
+ Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+ De ce qui vient ou passe,
+ Avec des chansons lasses
+ Et des bras las par les chemins,
+
+ Et de rester les doux qui bénissons le jour,
+ Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+ Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée
+ Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,
+ Ainsi qu'une ample fleur,
+ Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;
+ Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.
+
+ La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;
+ Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:
+ C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+ La fleur qui est mon cœur et mon aveu,
+ Tout simplement, à tes lèvres confie
+ Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+ Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.
+
+ Laissons l'esprit fleurir sur les collines
+ En de capricieux chemins de vanité,
+ Et faisons simple accueil à la sincérité
+ Qui tient nos deux cœurs vrais en ses mains cristallines;
+ Et rien n'est beau comme une confession d'âmes
+ Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+ Des incomptables diamants
+ Brûle comme autant d'yeux
+ Silencieux
+ Le silence des firmaments.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le printemps jeune et bénévole
+ Qui vêt le jardin de beauté
+ Élucide nos voix et nos paroles
+ Et les trempe dans sa limpidité.
+
+ La brise et les lèvres des feuilles
+ Babillent, et lentement effeuillent
+ En nous les syllabes de leur clarté.
+
+ Mais le meilleur de nous se gare
+ Et fuit les mots matériels;
+ Un simple et doux élan muet
+ Mieux que tout verbe amarre
+
+ Notre bonheur à son vrai ciel:
+ Celui de ton âme, à deux genoux,
+ Tout simplement, devant la mienne,
+ Et de mon âme, à deux genoux,
+ Très doucement, devant la tienne.
+
+
+
+
+ X
+
+ Viens lentement t'asseoir
+ Près du parterre dont le soir
+ Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+ Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+ Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+ trouble notre prière.
+
+ Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:
+ Voici le firmament plus net et translucide
+ Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+ Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+ Les mille voix de l'énorme mystère
+ Parlent autour de toi,
+ Les mille lois de la nature entière
+ Bougent autour de toi,
+ Les arcs d'argent de l'invisible
+ Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,
+ Mais tu n'as peur, oh! simple cœur,
+ Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+ Est que toute la terre collabore
+ A cet amour que fit éclore
+ La vie et son mystère en toi.
+
+ Joins donc les mains tranquillement
+ Et doucement adore;
+ Un grand conseil de pureté
+ Flotte, comme une étrange aurore,
+ Sous les minuits du firmament.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Combien elle est facilement ravie
+ Avec ses yeux d'extase ignée;
+ Elle, la douce et résignée
+ Si simplement devant la vie.
+
+ Ce soir, comme un regard la surprenait fervente
+ Et comme un mot la transportait
+ Au pur jardin de joie, où elle était
+ Tout à la fois reine et servante.
+
+ Humble d'elle, mais ardente de nous,
+ C'était à qui ploierait les deux genoux,
+ Pour recueillir le merveilleux bonheur
+ Qui, mutuel, nous débordait du cœur.
+
+ Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+ De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+ Et le vivant silence
+ Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Au temps où longuement j'avais souffert,
+ Où les heures m'étaient des pièges,
+ Tu m'apparus l'accueillante lumière
+ Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+ Au fond des soirs, sur de la neige.
+
+ Ta clarté d'âme hospitalière
+ Frôla, sans le blesser, mon cœur,
+ Comme une main de tranquille chaleur.
+
+ Puis vint la bonne confiance,
+ Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance
+ Enfin de nos deux mains amies,
+ Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+ Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+ En nous-mêmes, et sous le ciel,
+ Dont les flammes éternisées
+ Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+ Et que l'amour soit devenu la fleur immense
+ Naissant du fier désir
+ Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,
+ En notre cœur se recommence,
+ Je regarde toujours, la petite lumière
+ Qui me fut douce, la première.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Et qu'importent et les pourquois et les raisons
+ Et qui nous fûmes et qui nous sommes:
+ Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+ Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+ Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir
+ Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+ Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+ Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+ Je te sens claire, avant de te comprendre telle;
+ Et c'est ma joie, infiniment,
+ De m'éprouver si doucement aimant
+ Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+ Soyons simples et bons--et que le jour
+ Nous soit tendresse et lumière servies,
+ Et laissons dire que la vie
+ N'est point faite pour un pareil amour.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ A ces reines qui lentement descendent
+ Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+ Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+ Jeté donne des noms qui se marient
+ A la beauté, à la splendeur et à la joie,
+ Et bruissent en syllabes de soie,
+ Au long des vers bâtis comme une estrade
+ Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+ Mais combien vite on se lasse du jeu,
+ A te voir douce et profonde et si peu
+ Celle dont on enjolive les attitudes,
+ Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+
+ Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+ Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+ Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,
+ Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,
+ Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+ Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ Mes plus douces pensées,
+ Celles que je te dis, celles aussi
+ Qui demeurent imprécisées
+ Et trop profondes pour les dire.
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ A toute ton âme, mon âme,
+ Avec ses pleurs et ses sourires
+ Et son baiser.
+
+ Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;
+ Des liens d'ombre semblent glisser
+ Et s'en aller, avec mélancolie;
+ L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,
+ L'herbe rayonne et les corolles se déplient,
+ Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.
+
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,
+ Sans plus aucun voile sur nous,
+ Sans plus aucun remords en nous,
+ Oh! dis, pouvoir un jour
+ Entrer à deux dans le lucide amour!...
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière
+ Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+ Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+ Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+ S'unir pour épurer son être
+ Comme deux vitraux d'or en une même abside
+ Croisent leurs feux différemment lucides
+ Et se pénètrent!
+
+ Je suis parfois si lourd, si las,
+ D'être celui qui ne sait pas
+ Etre parfait, comme il le veut!
+ Mon cœur se bat contre ses vœux,
+ Mon cœur dont les plantes mauvaises,
+ Entre des rocs d'entêtement,
+ Dressent, sournoisement,
+ Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+ Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,
+ Mon cœur contradictoire,
+ Mon cœur exagéré toujours
+ De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Pour nous aimer des yeux,
+ Lavons nos deux regards de ceux
+ Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+ Mauvaise et asservie.
+
+ L'aube est en fleur et en rosée
+ Et en lumière tamisée
+ Très douce;
+ On croirait voir de molles plumes
+ D'argent et de soleil, à travers brumes,
+ Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+ Nos bleus et merveilleux étangs
+ Tremblent et s'animent d'or miroitant;
+ Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;
+ Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,
+ Balaie
+ La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Au clos de notre amour, l'été se continue:
+ Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;
+ Des pétales pavoisent
+ --Perles, émeraudes, turquoises--
+ L'uniforme sommeil des gazons verts.
+ Nos étangs bleus luisent, couverts
+ Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+ Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;
+ Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur;
+ De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;
+ Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+ Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.
+
+ L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+ Sous les midis profonds et radiants
+ On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+ Tandis qu'au loin, les routes coutumières
+ Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+ A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+ Certes, la robe en diamants du bel été
+ Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.
+ Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,
+ Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+ Me soient, sur terre,
+ Les images de la bonté.
+
+ Laissons nos âmes embrasées
+ Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+ Que mes deux mains contre ton cœur
+ Te soient, sur terre,
+ Les emblèmes de la douceur.
+
+ Vivons pareils à deux prières éperdues
+ L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+ Que nos baisers sur nos bouches ravies
+ Nous soient sur terre
+ Les symboles de notre vie.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+ Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+ Attriste et attise l'amour
+ Et le réveille, en ses brûlures endormies?
+
+ Je m'en vais au-devant de ceux
+ Qui reviennent des lointains merveilleux
+ Où, dès l'aube, tu es allée;
+ Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;
+ Et, sur la route, épiant leur venue,
+ Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+ Encor clairs de t'avoir vue.
+
+ Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+ Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+ Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas
+ Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ En ces heures où nous sommes perdus
+ Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,
+ Quel sang lustral ou quel baptême
+ Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus?
+
+ Joignant les mains, sans que l'on prie,
+ Tendant les bras, sans que l'on crie,
+ Mais adorant on ne sait quoi
+ De plus lointain et de plus pur que soi,
+ L'esprit fervent et ingénu,
+ Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+ Comme on s'abîme en la présence
+ De ces heures de suprême existence,
+ Comme l'âme voudrait des cieux
+ Pour y chercher de nouveaux dieux,
+ Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+ Et l'espérance audacieuse
+ D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+ De ces affres silencieuses.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Oh! ce bonheur
+ Si rare et si frôle parfois
+ Qu'il nous fait peur!
+
+ Nous avons beau taire nos voix
+ Et nous faire comme une tente,
+ Avec toute ta chevelure,
+ Pour nous créer un abri sûr,
+ Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+ Mais notre amour étant comme un ange à genoux
+ Prie et supplie
+ Que l'avenir donne à d'autres que nous
+ Même tendresse et même vie,
+ Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.
+
+ Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+ Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+ Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+ De la douceur de notre âme.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+ Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+ Qu'elles s'entrelacent harmonisées
+ A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+ Parce qu'en nos âmes pareilles,
+ Quelque chose de plus sacré que nous
+ Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,
+ Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+ Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+ Pour humblement le définir
+ Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+ Qu'à le goûter nos cœurs soient près de défaillir.
+
+ Restons quand même, et pour toujours, les fous
+ De cet amour presque implacable,
+ Et les fervents, à deux genoux,
+ Du Dieu soudain qui règne en nous,
+ Si violent et si ardemment doux
+ Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Sitôt que nos bouches se touchent,
+ Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+ Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+ Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+ Nous nous sentons le cœur si divinement frais
+ Et si renouvelé par leur lumière
+ Première
+ Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+ La joie est à nos yeux le seul ferment du monde
+ Qui se mûrit et se féconde,
+ Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+ Comme là-haut, par tas,
+ Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles
+ Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.
+
+ L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,
+ Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:
+ Nos simples mots ont un sens si beau
+ Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+ Nous sommes les victorieux sublimes
+ Qui conquérons l'éternité.
+ Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,
+ Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.
+ Si profonde qu'elle en est sainte
+ Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;
+ Nous descendons ensemble au jardin de la chair.
+
+ Tes seins sont là ainsi que des offrandes,
+ Et tes deux mains me sont tendues;
+ Et rien ne vaut la naïve provende
+ Des paroles dites et entendues.
+
+ L'ombre des rameaux blancs voyage
+ Parmi ta gorge et ton visage
+ Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+ En guirlandes, sur les gazons.
+
+ La nuit est toute d'argent bleu,
+ La nuit est un beau lit silencieux,
+ La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+ Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Bien que déjà, ce soir
+ L'automne
+ Laisse aux sentes et aux orées,
+ Comme des mains dorées,
+ Lentes, les feuilles choir,
+ Bien que déjà l'automne,
+ Ce soir, avec ses bras de vent,
+ Moissonne,
+ Sur les rosiers fervents
+ Les pétales et leur pâleur,
+ Ne laissons rien de nos deux âmes
+ Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+ Mais tous les deux, autour des flammes
+ De l'âtre en or de souvenir,
+ Mais tous les deux, blottissons-nous,
+ Les mains au feu et les genoux.
+
+ Contre les deuils cachés dans l'avenir,
+ Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+ Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,
+ Blottissons-nous, près du foyer,
+ Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+ Et si l'automne obère
+ A grands pans d'ombre et d'orages planants,
+ Les bois, les pelouses et les étangs,
+ Que sa douleur du moins n'altère
+ L'intérieur jardin tranquillisé,
+ Où s'unissent, dans la lumière,
+ Les pas égaux de nos pensées.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,
+ N'est rien que l'aboutissement
+ De deux tendresses entraînées
+ L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+ Tu n'es heureuse de ta chair,
+ Si belle en sa fraîcheur natale,
+ Que pour, avec ferveur, m'en faire
+ L'offre complète et l'aumône totale.
+
+ Et je me donne à toi, ne sachant rien
+ Sinon que je m'exalte à te connaître,
+ Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,
+ Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+ L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+ Unique, et l'unique raison du cœur,
+ A nous, dont le plus fol bonheur
+ Est d'être fous de confiance.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ Fut-il en nous une seule tendresse,
+ Une pensée, une joie, une promesse,
+ Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?
+
+ Fut-il une prière en secret entendue,
+ Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+ Avec douceur sur notre sein?
+
+ Fut-il un seul appel, un seul dessein,
+ Un vœu tranquille ou violent
+ Dont nous n'ayons accéléré l'élan?
+
+ Et, nous aimant ainsi,
+ Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+ Vers les doux cœurs timides et transis
+ Des autres.
+ Ils les ont conviés, par la pensée,
+ A se sentir aux nôtres fiancés,
+ A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+ Comme un peuple de fleurs aime la même branche,
+ Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+ Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+ S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+ Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+ Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+ Le monde entier qui se résume en nous.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Le beau jardin fleuri de flammes
+ Qui nous semblait le double ou le miroir
+ Du jardin clair que nous portions dans l'âme
+ Se cristallise en gel et or, ce soif.
+
+ Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+ Là-bas, aux horizons de marbre,
+ Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+ Avec leur ombre immense et bleue
+ Et régulière, à côté d'eux.
+
+ Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+ Les grands voiles du froid
+ Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+ Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+ Les étoiles paraissent vivre.
+ Comme l'acier, brille le givre,
+ A travers l'air translucide et glacé.
+ De clairs métaux pulvérisés
+ A l'infini semblent neiger
+ De la pâleur d'une lune de cuivre.
+ Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+ Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+ Par ces mille regards que projette sur terre,
+ Vers les hasards de l'humaine misère,
+ La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ S'il arrive jamais
+ Que nous soyons, sans le savoir,
+ Souffrance ou peine ou désespoir
+ L'un pour l'autre; s'il se faisait
+ Que la fatigue ou le banal plaisir
+ Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+ Si le cristal de la pure pensée
+ Doit en nos cœurs tomber et se briser;
+ Si malgré tout, je me sentais
+ Vaincu pour n'avoir pas été
+ Assez en proie à la divine immensité
+ De la bonté;
+ Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+ Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+ Quand même--et, d'un unique essor,
+ L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+ LES HEURES D'APRÈS-MIDI
+
+
+
+
+ I.
+
+ L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,
+ Poser ses mains sur le front nu de notre amour
+ Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.
+
+ Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
+ Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
+ Ont laissé choir un peu de leur force fervente
+ Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.
+ Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
+ Une ombre dure, autour de sa lumière.
+
+ Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
+ Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
+ Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
+ Toutes les racines de nos deux cœurs
+ Plus que jamais plongent inassouvies,
+ Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.
+
+ Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses
+ Qui s'enlacent autour du temps et se reposent
+ La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!
+
+ Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,
+ Heureux et, clairs encor, après combien d'années!
+ Mais si tout autre avait été la destinée
+ Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
+ --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir,
+ Sans me plaindre, d'une amour obstinée.
+
+
+
+
+ II
+
+ Roses de Juin, vous les plus belles,
+ Avec vos cœurs de soleil transpercés;
+ Roses violentes et tranquilles, et telles
+ Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;
+ Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
+ Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
+ Ou s'apaisent, au va et vient du vent,
+ Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;
+ Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
+ Roses de volupté en vos gaines de mousse,
+ Vous qui passez les jours du plein été
+ A vous aimer, dans la clarté;
+ Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
+ Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,
+ Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
+ S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!
+
+
+
+
+ III
+
+ Si d'autres fleurs décorent la maison
+ Et la splendeur du paysage,
+ Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
+ Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.
+
+ Dites de quels lointains profonds et inconnus
+ Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
+ Avec du soleil sur leurs ailes?
+
+ Juillet a remplacé Avril dans le jardin
+ Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
+ L'espace est chaud et le vent frêle;
+ Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,
+ Et l'été passe, en sa robe de diamants
+ Et d'étincelles.
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.
+ De la branche, d'où s'envole là-haut
+ L'oiseau,
+ Tombent des gouttes de rosée.
+
+ Une pureté lucide et frêle
+ Orne le matin si clair
+ Que des prismes semblent briller dans l'air.
+ On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.
+
+ Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première
+ Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière
+ Et reflètent le jour qui se lève là-bas.
+ Ton front est radieux et ton artère bat.
+
+ La vie intense et bonne et sa force divine
+ Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,
+ En ta poitrine,
+ Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,
+ Tes mains soudain prennent mes mains
+ Et les appuyent comme avec peur,
+ Contre ton cœur.
+
+
+
+
+ V
+
+ Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
+ D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie
+ Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:
+ Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,
+ Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs,
+ Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs
+ Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
+ Devant la terre en fête et sa force éternelle.
+
+ L'espace entre ses bras de bougeante clarté,
+ Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,
+ Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
+ Avec des cris captifs que délivraient mes pas.
+
+ Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;
+ Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
+ Les origans ont caressé mes doigts, et l'air
+ Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Asseyons-nous tous deux près du chemin,
+ Sur le vieux banc rongé de moisissures,
+ Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
+ Longtemps s'abandonner ma main.
+
+ Avec ma main qui longtemps s'abandonne
+ A la douceur de se sentir sur tes genoux,
+ Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux
+ Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes
+
+ Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond
+ Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
+ Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
+ Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.
+
+ Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence
+ Et l'immobilité de nos muets désirs,
+ N'était que tout à coup à les sentir frémir
+ Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;
+
+ Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
+ Et qui jamais, pour rien au monde,
+ N'attenteraient à ces choses profondes
+ Dont nous vivons, sans en devoir parler.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ Très doucement, plus doucement encore.
+ Baise mes lèvres, et dis-moi
+ Ces mots plus doux à chaque aurore,
+ Quand me les dit ta voix,
+ Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.
+
+ Le joug surgit maussade et lourd; la nuit
+ Fut de gros rêves traversée;
+ La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée
+ Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ C'est toi qui m'es la bonne aurore,
+ Dont la caresse est dans ta main
+ Et la lumière en tes paroles douces:
+ Voici que je renais, sans mal et sans secousse,
+ Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,
+ Son signe,
+ Et me fait vivre, avec la volonté,
+ D'être une arme de force et de beauté,
+ Aux poings d'or d'une vie insigne.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Dans la maison où notre amour a voulu naître,
+ Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
+ Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
+ Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
+
+ Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
+ Et des heures d'été, si belles de silence,
+ Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
+ Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
+
+ Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
+ Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
+ Sinon les battements de ton cœur et du mien
+ Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le bon travail, fenêtre ouverte,
+ Avec l'ombre des feuilles vertes
+ Et le voyage du soleil
+ Sur le papier vermeil,
+ Maintient la douce violence
+ De son silence,
+ En notre bonne et pensive maison.
+
+ Et vivement les fleurs se penchent
+ Et les grands fruits luisent, de branche en branche,
+ Et les merles et les bouvreuils et les pinsons
+ Chantent et chantent
+ Pour que mes vers éclatent
+ Clairs et frais, purs et vrais,
+ Ainsi que leurs chansons,
+ Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.
+
+ Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,
+ Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;
+ Mais ta tête ne se retourne pas,
+ Pour que l'heure ne soit troublée
+ Où je travaille, avec mon cœur jaloux,
+ A ces poèmes francs et doux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Toute croyance habite au fond de notre amour.
+ On lie une pensée ardente aux moindres choses:
+ A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,
+ Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,
+ Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.
+ Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit
+ Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.
+ Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières
+ Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.
+
+ Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,
+ Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,
+ Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir
+ Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;
+ Soyons heureux de nous sentir, enfants,
+ Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;
+ Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.
+
+
+
+
+ XI
+
+ L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;
+ Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
+ Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
+ Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.
+
+ Il n'importe que leur raison adhère ou railla
+ Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
+ Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;
+ Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.
+
+ Ils regardent le jour luire de plage en plage,
+ Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;
+ La fixe certitude et le tremblant espoir
+ Pour leurs regards ardents ont le même visage.
+
+ Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;
+ Leur âme est la profonde et soudaine clarté
+ Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;
+ Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.
+
+ Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;
+ Vivant des vérités que renferment leurs yeux
+ Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;
+ Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.
+
+
+
+
+ XII
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:
+ Tout est si calme et consolant, ce soir,
+ Et le silence est tel, que l'on entendrait choir
+ Des plumes.
+
+ C'est la bonne heure où, doucement,
+ S'en vient la bien-aimée,
+ Comme la brise ou la fumée,
+ Tout doucement, tout lentement.
+ Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute;
+ Et son âme, que j'entends toute,
+ Je la surprends luire et jaillir
+ Et je la baise sur ses yeux.
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,
+ Où les aveux
+ De s'être aimés le jour durant,
+ Du fond du cœur profond, mais transparent,
+ S'exhument.
+
+ Et l'on se dit les simples choses:
+ Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;
+ La fleur qui s'est ouverte,
+ D'entre les mousses vertes;
+ Et la pensée éclose, en des émois soudains,
+ Au souvenir d'un mot de tendresse fanée
+ Surpris au fond d'un vieux tiroir,
+ Sur un billet de l'autre année.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Les baisers morts des défuntes années
+ Ont mis leur sceau sur ton visage,
+ Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,
+ Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.
+
+ Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux
+ Luire, comme un matin de fête,
+ Ni, lentement, se repeser ta tête,
+ Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,
+
+ Tes mains chères qui demeurent si douces
+ Ne viennent plus comme autrefois,
+ Avec de la lumière au bout des doigts,
+ Me caresser le front, comme une aube les mousses.
+
+ Ta chair jeune et belle, ta chair
+ Que je parais de mes pensées,
+ N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,
+ Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.
+
+ Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;
+ Tout est changé, même ta voix,
+ Ton corps s'est affaissé comme un pavois,
+ Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.
+
+ Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:
+ Que m'importent les ans jour à jour alourdis,
+ Puisque je sais que rien au monde
+ Ne troublera jamais notre être exalté
+ Et que notre âme est trop profonde
+ Pour que l'amour dépende encor de la beauté.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;
+ Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
+ Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
+ Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.
+
+ Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
+ Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:
+ Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,
+
+ Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.
+ Tu te laisses naïvement approfondir,
+ Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;
+ Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
+ Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
+
+ C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
+ A la franchise nue et la simple bonté;
+ Nous agissons et nous vivons dans la clarté
+ D'une joyeuse et translucide confiance.
+
+ Ta force est d'être frêle et pure infiniment;
+ De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,
+ Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
+ Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.
+
+
+
+
+ XV
+
+ J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
+ Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
+ Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
+ M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
+
+ Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;
+ Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
+ Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
+ Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
+
+ Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
+ Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
+ Je me sentais le cœur à la fois glace et braise
+ Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
+
+ Mais tu me dis le mot qui bellement console
+ Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;
+ Et je vivais avec le feu de ta parole
+ Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
+
+ L'homme diminué que je me sentais être,
+ Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;
+ Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
+ Et je croyais en la santé, avec ta foi.
+
+ Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
+ L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
+ Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
+ Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Tout ce qui vit autour de nous,
+ Sous la douce et fragile lumière,
+ Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
+ Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,
+ Et les chantants et sautillants oiseaux
+ Qui follement s'essaiment,
+ Comme des grappes de joyaux
+ Dans le soleil,
+ Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
+ Ingénument, nous aime;
+ Et nous,
+ Nous aimons tout.
+
+ Nous adorons le lys que nous voyons grandir
+ Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
+ --Cercles environnés de pétales de flammes--
+ Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
+
+ Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
+ Au long des murs, parmi les pariétaires,
+ Croissent, pour être proches de nos pas;
+ Et les herbes involontaires,
+ Dans le gazon où nous avons passé,
+ Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.
+
+ Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,
+ Simples et purs, ardents et exaltés,
+ Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,
+ Et fièrement, laissant l'impérieux été
+ Trouer et traverser de ses pleines clartés
+ Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,
+ Avec mon être entier tendu comme un flambeau
+ Vers ta bonté et vers ta charité
+ Sans cesse inassouvies,
+ Je t'aime et te louange et je te remercie
+ D'être venue, un jour, si simplement,
+ Par les chemins du dévouement,
+ Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
+
+ Depuis ce jour,
+ Je sais, oh! quel amour
+ Candide et clair ainsi que la rosée
+ Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
+
+ Je me sens tien, par tous les liens brûlants
+ Qui rattachent à leur brasier les flammes;
+ Toute ma chair, toute mon âme
+ Monte vers toi, d'un inlassable élan;
+ Je ne cesse de longuement me souvenir
+ De ta ferveur profonde et de ton charme,
+ Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
+ Délicieusement, d'inoubliables larmes.
+
+ Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
+ Avec le désir fier d'être à jamais celui
+ Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
+ Toute notre tendresse autour de nous flamboie;
+ Tout écho de mon être à ton appel répond;
+ L'heure est unique et d'extase solennisée
+ Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
+ Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les jours de fraîche et tranquille santé,
+ Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,
+ Le bon travail prend place à mes côtés,
+ Comme un ami qu'on fête.
+
+ Il vient des pays doux et rayonnants,
+ Avec des mots plus clairs que les rosées,
+ Pour y sertir, en les illuminant,
+ Nos sentiments et nos pensées.
+
+ Il saisit l'être en un tourbillon fou;
+ Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;
+ Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;
+ Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.
+
+ Et les transports fiévreux et les affres profondes,
+ Tout sert à sa tragique volonté
+ De rajeunir le sang de la beauté,
+ Dans les veines du monde.
+
+ Je suis à sa merci, comme une ardente proie.
+
+ Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,
+ Vers le repos de ton amour,
+ Avec les feux de mon idée ample et suprême,
+ Me semble-t-il--oh! qu'un instant--
+ Que je t'apporte, en mon cœur haletant,
+ Le battement de cœur de l'univers lui-même.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Je suis sorti des bosquets du sommeil,
+ Morose un peu de l'avoir délaissée
+ Sous leurs branches et leurs ombres tressées,
+ Loin du joyeux et matinal soleil.
+
+ Déjà luisent les phlox et les roses trémières;
+ Et je m'en vais par le jardin, songeant
+ A des vers clairs de cristal et d'argent
+ Qui tinteraient, dans la lumière.
+
+ Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,
+ Avec tant de ferveur et tant d'émoi
+ Qu'il me semble que ma pensée
+ De loin, subitement, a déjà traversé,
+ Pour provoquer ta joie et ton réveil,
+ Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.
+
+ Et quand je te rejoins dans notre maison tiède
+ Que l'ombre et le silence encore possèdent,
+ Mes baisers francs, mes baisers clairs,
+ Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Hélas! lorsque le plomb des maladies,
+ Avec mon sang torpide et lourd,
+ Avec mon sang de jour en jour
+ Plus torpide et plus lourd,
+ Coulait, parmi mes veines engourdies;
+
+ Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,
+ Sur mes longues mains pâles
+ Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales
+ Du mal insidieux;
+
+ Lorsque ma peau séchait comme une écorce,
+ Que je n'avais plus même assez de force
+ Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,
+ Et baiser, là, notre bonheur;
+
+ Lorsque les jours mornes et identiques
+ Rongeaient ma via avec morosité,
+ Jamais je n'aurais pu trouver la volonté
+ Et la force de me dresser stoïque,
+
+ Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,
+ Avec tes mains patientes, douces, sereine,
+ A chaque heure des si longues semaines,
+ L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Le clair jardin c'est la santé.
+
+ Il la prodigue, en sa clarté,
+ Au va et vient de ses milliers de mains,
+ De palmes et de feuilles.
+
+ Et la bonne ombre, où il accueille,
+ Après de longs chemins,
+ Nos pas,
+ Verse, à nos membres las,
+ Une force vivace et douce
+ Comme ses mousses.
+
+ Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,
+ Un cœur vermeil
+ Semble habiter au fond de l'eau
+ Et battre, ardent et jeune, avec le flot;
+ Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,
+ Qui dans leur splendeur bougent,
+ Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,
+ Leurs coupes d'or et de sang rouge.
+
+ Le jardin clair c'est la santé.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ C'était en juin, dans le jardin,
+ C'était notre heure et notre jour;
+ Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,
+ Les choses,
+ Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
+ Et nous voyaient et nous aimaient
+ Les roses.
+
+ Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:
+ Les insectes et les oiseaux
+ Volaient dans l'or et dans la joie
+ D'un air frêle comme la soie;
+ Et nos baisers étaient si beaux
+ Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.
+
+ On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
+ Et veut le ciel entier pour resplendir;
+ Toute la vie entrait, par de douces brisures,
+ Dans notre être, pour le grandir.
+
+ Et ce n'étaient que cris invocatoires,
+ Et fous élans et prières et vœux,
+ Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
+ Afin de croire.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:
+ L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.
+ Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
+ Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.
+
+ Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;
+ Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau
+ Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
+ Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.
+
+ Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
+ Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur
+ Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
+ Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ O le calme jardin d'été où rien ne bouge!
+ Sinon là-bas, vers le milieu
+ De l'étang clair et radieux,
+ Pareils à des langues de feu,
+ Des poissons rouges.
+
+ Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées
+ Calmes et apaisées
+ Et lucides--comme cette eau
+ De confiance et de repos.
+
+ Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent
+ Au brusque et merveilleux soleil,
+ Non loin des iris verts et des blanches coquilles
+ Et des pierres, immobiles
+ Autour des bords vermeils.
+
+ Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,
+ Dans la fraîcheur et la splendeur
+ Qui les effleure,
+ Sans crainte aucune et sans souci,
+ Qu'ils ramènent, du fond à la surface,
+ D'autres regrets que des regrets fugaces.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:
+ L'heure morose ou l'humeur malévole
+ Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;
+ Mais, néanmoins, jamais,
+ Même les soirs des jours mauvais,
+ Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.
+
+ La sincérité claire, ardente, illuminée,
+ Nous fut joie et conseil,
+ Si bien que notre âme passionnée
+ Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.
+
+ Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
+ Les égrenant comme un âpre rosaire,
+
+ L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;
+ Et doucement et tour à tour
+ Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute
+ Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes
+
+ Ainsi,
+ Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
+ Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,
+ Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,
+ Et regardant notre âme renaître,
+ Comme renaît après la pluie,
+ Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,
+ La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Les barques d'or du bel été
+ Qui partirent, folles d'espace,
+ S'en reviennent mornes et lasses
+ Des horizons ensanglantés.
+
+ A coups de rames monotones,
+ Elles s'avancent sur les eaux;
+ On les prendrait pour des berceaux
+ Où dormiraient des fleurs d'automne
+
+ Tiges de lys au beau front d'or,
+ Toutes vous gisez abattues;
+ Seules, les roses s évertuent
+ A vivre, au delà de la mort.
+
+ Qu'importe à leur beauté plénière
+ Qu'Octobre luise ou bien Avril:
+ Leur désir simple et puéril
+ Boit, jusqu'au sang, toute lumière.
+
+ Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,
+ Sous la nuée âpre et hagarde,
+ Sitôt qu'une clarté se darde
+ Elles s'exaltent vers Noël.
+
+ Vous, nos âmes, faites comme elles;
+ Elles n'ont pas l'orgueil des lys,
+ Mais détiennent, entre leurs plis,
+ L'ardeur sacrée et immortelle.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,
+ Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;
+ Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
+ Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.
+
+ Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
+ Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
+ Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
+ Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.
+
+ Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;
+ O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,
+ A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?
+ Je t'aime tout entière, avec mon être entier.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ L'immobile beauté
+ Des soirs d'été,
+ Sur les gazons où ils s'éploient,
+ Nous offre le symbole
+ Sans geste vain, ni sans parole,
+ Du repos dans la joie.
+
+ Le matin jeune et ses surprises
+ S'en sont allés, avec les brises;
+ Midi lui-même et les pans de velours
+ De ses vents chauds, de ses vents lourds
+ Ne tombe plus sur la plaine torride;
+ Et voici l'heure où, lentement, le soir,
+ Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,
+ S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.
+
+ O la planité d'or à l'infini des eaux,
+ Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,
+ Et le tranquille et somptueux silence,
+ Dont nous goûtons alors
+ Si fort
+ L'immuable présence,
+ Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir
+ Et d'en revivre,
+ Comme deux cœurs, inlassablement ivres
+ De lumières, qui ne peuvent périr!
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles
+ Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
+ Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,
+ Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
+
+ Vous me parliez des temps prochains où nos années,
+ Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;
+ Comment éclaterait le glas des destinées,
+ Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.
+
+ Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,
+ Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
+ Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte
+ Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,
+ Heures superbement et doucement élues,
+ Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis
+ Et que nos rosiers d'or au passage saluent;
+ Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.
+
+ Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?
+
+ Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,
+ Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,
+ Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,
+ Entrelacer vos pas égaux et radieux;
+
+ Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce
+ Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,
+ --Tel un suprême, immense et souverain espoir--
+ Les pas et les adieux de mes «heures du soir».
+
+
+
+
+ LES HEURES DU SOIR
+
+
+
+
+ I
+
+ Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
+ Poussaient au bord de nos chemins;
+ Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains
+ Et tes cheveux avec des plumes.
+
+ L'ombre était bienveillante à nos pas réunis
+ En leur marche, sous le feuillage;
+ Une chanson d'enfant nous venait d'un village
+ Et remplissait tout l'infini.
+
+ Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne
+ Sous la garde des longs roseaux,
+ Et le beau front des bois reflétait dans les eaux
+ Sa haute et flexible couronne.
+
+ Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient
+ Ensemble une même pensée,
+ Nous songions que c'était notre vie apaisée
+ Que ce beau soir nous dévoilait.
+
+ Une suprême fois, tu vis le ciel en fête
+ Se parer et nous dire adieu;
+ Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux
+ Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.
+
+
+
+
+ II
+
+ S'il était vrai
+ Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés
+ Pût conserver quelque mémoire
+ Des amants d'autrefois qui les ont admirés
+ Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,
+ Notre amour s'en viendrait
+ En cette heure du long regret
+ Confier à la rose ou dresser dans le chêne
+ Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
+
+ Il survivrait ainsi,
+ Vainqueur du funèbre souci,
+
+ Dans la tranquille apothéose
+ Que lui feraient les simples choses;
+ Il jouirait encor de la pure clarté,
+ Qu'incline sur la vie une aurore d'été,
+ Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
+
+ Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue
+ S'en venait quelque couple en se tenant les mains
+ Le chêne allongerait jusque sur leur chemin
+ Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,
+ Et la rose leur enverrait son parfum frêle.
+
+
+
+
+ III
+
+ La glycine est fanée et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur
+ Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
+ T'apporte les parfums de la pauvre Campine.
+
+ Aime et respire-les, en songeante son sort:
+ Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;
+ La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
+ Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.
+
+ En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,
+ De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
+ Jusqu'en décembre où les anges de la Noël
+ Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.
+
+ Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;
+ Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
+ Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
+ Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.
+
+ Notre calme maison dans la lande brumeuse
+ Était claire aux regards et facile à l'accueil,
+ Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
+ Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.
+
+ Quand la nuit étalait sa totale splendeur
+ Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,
+ Nous y avons reçu des leçons du silence
+ Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.
+
+ A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
+ Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;
+ Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux
+ Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.
+
+ Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,
+ La tristesse des jours même nous était bonne
+ Et le peu de soleil de cette fin d'automne
+ Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.
+
+ La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
+ Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur
+ T'apporter les parfums de la pauvre Campine.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Mets ta chaise près de la mienne
+ Et tends les mains vers le foyer
+ Pour que je voie entre tes doigts
+ La flamme ancienne
+ Flamboyer;
+ Et regarde le feu
+ Tranquillement, avec tes yeux
+ Qui n'ont peur d'aucune lumière,
+ Pour qu'ils me soient encore plus francs
+ Quand un rayon rapide et fulgurant
+ Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,
+
+ Oh! que notre heure est belle et jeune encore
+ Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or
+ Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche
+ Et qu'une lente et douce fièvre,
+ Que nul de nous ne désire apaiser,
+ Conduit le sûr et merveilleux baiser
+ Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.
+
+ Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,
+ Dans ta chair accueillante et doucement pâmée
+ Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!
+ Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras
+ Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,
+ Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,
+ Tranquillement, près de ton cœur, reposera.
+
+ Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle
+ Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle
+ Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur
+ Et qu'après le désir criant sa violence
+ J'entends se rapprocher le régulier bonheur
+ Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.
+
+
+
+
+ V
+
+ Sois-nous propice et consolante encor, lumière,
+ Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,
+ Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons
+ Respirer au jardin une tiédeur dernière.
+
+ Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,
+ Avec un tel amour bondissant de notre âme
+ Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme
+ Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.
+
+ Tu es celle que nul homme jamais n'oublie
+ Du jour que tu frappas ses bras victorieux
+ Et que le soir venu tu dormis en ses yeux
+ Avec ta splendeur morte et ta force abolie.
+
+ Et tu nous fus toujours la visible ferveur
+ Qui partout répandue et partout rayonnante
+ En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante
+ Semblait vers l'infini partir de notre cœur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins
+ Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,
+ Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!--
+ Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin.
+
+ Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce
+ Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;
+ Oh! le dernier parfum lentement éventé
+ Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!
+
+ Je me suis égaré, ce soir, en ses détours
+ Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;
+ Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante
+ J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.
+
+ Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent
+ Et s'étendent partout et la brume et la nuit;
+ Mon être est comme entré dans sa ruine à lui
+ Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Le soir tombe, la lune est d'or.
+
+ Avant la fin de la journée
+ Va-t'en gaîment jusqu'au jardin
+ Cueillir avec tes douces mains
+ Les quelques fleurs qui n'y sont point encor
+ Tristement, vers la terre, inclinées.
+
+ Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe
+ Je les admire et tu les aimes,
+ Et leurs corolles sont quand même
+ Belles, sur les tiges qui les portent.
+
+ Et lu t'en es allée au loin parmi les buis
+ Au long d'un chemin monotone
+
+ Et le bouquet que tu cueillis,
+ Tremble en ta main et tout à coup frissonne;
+ Et voici que tes doigts songeurs,
+ Pieusement, rassemblent les lueurs
+ De ces roses d'automne
+ Et les tressent avec des pleurs
+ En une pâle et claire et flexible couronne.
+
+ La dernière lumière a éclairé tes yeux
+ Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.
+
+ Et lentement, à la vesprée,
+ Les mains vides, tu es rentrée,
+ Abandonnant non loin de notre porte
+ Dans un tertre humide et bas
+ Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.
+
+ Et j'ai compris alors que dans le jardin las
+ Où vont passer les vents ainsi que des cohortes
+ Tu as voulu fleurir une dernière fois
+ Notre jeunesse qui repose là,
+ Morte.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,
+ Au cellier odorant les fruits de ton verger,
+ Il me semble te voir avec calme ranger
+ Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.
+
+ Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis
+ Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres;
+ Et je revis alors mille instants abolis
+ Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.
+
+ Le passé ressuscite avec un tel désir
+ D'être encor le présent et sa vie et sa force,
+ Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,
+ Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir.
+
+ O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,
+ Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,
+ Splendeurs illuminant nos heures monotones
+ Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
+ Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
+ On voit, à travers le branchage à nu, monter
+ Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.
+
+ Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
+ Ne les a vus groupés non loin de notre porte
+ Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
+ Nous y songeons souvent avec des pensers doux.
+
+ D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
+ Derrière un seuil usé que protège un auvent,
+ N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
+ Et la lampe dont luit l'amicale lumière.
+
+ Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
+ Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
+ Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
+ Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.
+
+ Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
+ De profonde et tranquille et tendre intimité
+ Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
+ Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.
+
+ Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
+ Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;
+ Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
+ Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.
+
+ Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
+ Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
+ Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
+ Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.
+
+ Contre le noir hiver ainsi que des reclus
+ Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
+ Et rien ne les abat et rien ne les amène
+ A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.
+
+ Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!
+ Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur!
+ Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
+ Et notre force et notre ardeur dans leur courage!
+
+ Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
+ Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
+ Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
+ Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Quand le ciel étoile couvre notre demeure
+ Nous nous taisons durant des heures
+ Devant son feu intense et doux
+ Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.
+
+ Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;
+ Sous les flammes et les lueurs
+ La nuit étend ses profondeurs
+ Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!
+
+ Mais qu'importe que se taise même la mer,
+ Si dans l'espace immense et clair
+ Plein d'invisible violence
+ Nos cœurs battent si fort qu'ils font tout le silence!
+
+
+
+
+ XI
+
+ Avec le même amour que tu me fus jadis
+ Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis
+ Ombraient les longs gazons et les roses dociles,
+ Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.
+
+ Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté
+ Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,
+ Mais tout y est serré dans une paix profonde
+ Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.
+
+ Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;
+ Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,
+ Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille
+ Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles
+
+ Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens
+ Triompher jour à jour de la douleur des ans;
+ Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent
+ Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.
+
+ Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,
+ Que m'importe que des rides marquent ton front
+ Et que tes mains se sillonnent de veines dures
+ Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!
+
+ Tu ne te plains jamais et tu crois fermement
+ Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,
+ Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme
+ Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Les fleurs du clair accueil au long de la muraille
+ Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,
+ Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille
+ Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.
+
+ Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones
+ Et les pâles brouillards flottent sur les marais.
+ O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!
+ Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?
+
+ Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière
+ D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;
+ Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre
+ Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.
+
+ Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme
+ Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;
+ Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme
+ Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.
+
+ C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,
+ Celle qui recouvrait tout le jardin jadis
+ A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys
+ Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine
+ Au grain diamanté,
+ J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter
+ Dans la chambre voisine.
+
+ Tu retires le clair et fragile miroir
+ Du bord de la fenêtre,
+ Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir
+ De l'armoire de hêtre.
+
+ J'écoute et te voici qui tisonnes le feu
+ Et réveilles les braises;
+ Et qui ranges autour des murs silencieux
+ Le silence des chaises.
+
+ Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits
+ La fugace poussière,
+ Et ta bague se heurte et résonne aux parois
+ Frémissantes d'un verre.
+
+ Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,
+ De ta présence tendre,
+ Et de la sentir proche et de ne pas la voir,
+ Et de toujours l'entendre.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ Si le sort nous sauva des banales erreurs
+ Et du mensonge vil et de la triste feinte,
+ C'est que toujours nous révolta toute contrainte
+ Dont le joug eût ployé notre double ferveur.
+
+ Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,
+ Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,
+ Et redressant vers toi doucement sa fierté
+ Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.
+
+ Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,
+ Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;
+ Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme
+ C'est toujours vers ton cœur que je suis revenu.
+
+ Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes
+ Que mon être se réveillait sincère et vrai,
+ Et je te répétais les mots doux et sacrés,
+ Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.
+
+ Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,
+ Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes
+ Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,
+ Et je restais captif entre tes bras ouverts.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!
+
+ Au temps de juin, jadis, tu me disais:
+ «Si je savais, ami, si je savais
+ Que ma présence, un jour, dût te peser.
+ Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée
+ Vers n'importe où, je partirais. »
+ Et doucement ton front montait vers mon baiser.
+
+ Et tu disais encore:
+ «On se déprend de tout et la vie est si pleine!
+ Et qu'importe qu'elle soit d'or
+ La chaîne
+ Qui lie au même anneau d'un port
+ Nos deux barques humaines!»
+ Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.
+
+ Et tu disais,
+ Et tu disais encore:
+ «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.
+ Notre existence fut trop haute
+ Pour se traîner banalement de faute en faute.»
+ Et tu fuyais et tu fuyais
+ Et mes deux mains éperdûment te retenaient.
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre
+ Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut
+ Illumine un instant les pauvres fleurs de givre
+ Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.
+
+ L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,
+ Et notre vieux jardin nous apparaît encor
+ Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes
+ Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.
+
+ Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide
+ Se glisse en notre sang et nous réincarnons
+ L'immense et plein été dans les baisers rapides
+ Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Subirons-nous, hélas! le poids mort des années
+ Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens
+ Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants
+ Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?
+
+ Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents
+ Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê
+ Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre
+ Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?
+
+ Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,
+ Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,
+ Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas
+ Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.
+
+ Car nous conserverons quand même encor nos yeux
+ Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,
+ Et l'aube et le soleil illuminer la vie
+ Et faire de la terre un objet merveilleux.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les menus faits, les mille riens,
+ Une lettre, une date, un humble anniversaire,
+ Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère
+ Exalte en ces longs soirs ton cœur comme le mien.
+
+ Et nous solennisons pour nous ces simples choses
+ Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,
+ Pour que le peu de nous qui nous demeure encore
+ Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.
+
+ Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux
+ De ces pauvres, douces et bienveillantes joies
+ Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie
+ Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,
+
+ Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,
+ Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,
+ Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé
+ Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Viens jusqu'à notre seuil répandre
+ Ta blanche cendre
+ O neige pacifique et lentement tombée:
+ Le tilleul du jardin tient ses branches courbées
+ Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.
+
+ O neige,
+ Qui réchauffes et qui protèges
+ Le blé qui lève à peine
+
+ Avec la mousse, avec la laine
+ Que tu répands de plaine en plaine!
+ Neige silencieuse et doucement amie
+ Des maisons, au matin dans le calme endormies,
+ Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres
+ Et soudain par le seuil et la porte pénètre
+ Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,
+ O neige lumineuse au travers de notre âme,
+ Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves
+ Comme du blé qui lève!
+
+
+
+
+ XX
+
+ Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,
+ C'était en des instants de fièvre
+ Que le regret d'avoir diminué nos cœurs
+ Nous jaillissait des lèvres,
+ Et le pardon offert, mais mérité toujours
+ Et l'étalage exagéré de nos misères
+ Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,
+ Exaltaient notre amour.
+
+ Mais, en ces mois de lourde pluie
+ Où tout se tasse et se réduit,
+ Où la clarté même s'ennuie
+ A refouler de l'ombre et de la nuit,
+ Notre âme n'est plus assez vibrante et haute
+ Pour confesser, avec transports, nos fautes.
+
+ Nous les disons à lente voix
+ Certes, avec tendresse encore,
+ Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,
+ Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts
+ Comme des choses qu'on dénombre
+ Et qu'on range dans la maison,
+ Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,
+ Nous raisonnons.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées
+ J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,
+ Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir
+ La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.
+
+ Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!
+ Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite
+ Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite
+ Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.
+
+ Et comme au temps où tu m'étais la fiancée
+ L'ardeur me vient encor de tomber à genoux
+ Et de toucher la place où bat ton cœur si doux
+ Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants
+ D'une amour claire autant que haute,
+ L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents
+ Et paisibles devant nos fautes.
+
+ Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,
+ Par ton ardeur non asservie,
+ Et c'est de calme doux et de pâle bonté
+ Que se colore notre vie.
+
+ Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,
+ Et nous masquons notre faiblesse
+ Avec les mots banals et les pauvres discours
+ D'une vaine et lente sagesse.
+
+ Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,
+ Si dans notre hiver et nos brumes
+ N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir
+ Des âmes fières que nous fûmes.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ En ce rugueux hiver où le soleil flottant
+ S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,
+ J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave
+ Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.
+
+ Et plus je le redis, plus ma voix est ravie
+ Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cœur,
+ Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur
+ Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.
+
+ Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort
+ Je le répète avec ma voix toujours la même
+ Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême
+ Je le prononcerai à l'heure de la mort!
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Peut-être,
+ Lorsque mon dernier jour viendra,
+ Peut-être
+ Qu'à ma fenêtre,
+ Ne fût-ce qu'un instant,
+ Un soleil frêle et tremblotant
+ Se penchera.
+
+ Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées
+ Seront quand même encor par sa gloire dorées;
+ Il glissera son baiser lent, clair et profond
+ Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,
+ Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières
+ Avant de se fermer lui rendront sa lumière.
+
+ Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!
+ Mon art torride et doux, de son geste suprême,
+ T'a retenu captif au cœur de mes poèmes;
+ Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,
+ Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,
+ O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,
+ O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,
+ Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve
+ Où mon vieux cœur humain sera lourd sous l'épreuve,
+ Tu sois encor son visiteur et son témoin.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Oh! tes si douces mains et leur lente caresse
+ Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse
+ Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force
+ S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!
+
+ Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine
+ Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,
+ Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres
+ Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.
+
+ Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,
+ Et que m'est généreux et consolant ton songe.
+ Pour la première fois tu berces d'un mensonge
+ Mon cœur qui t'en excuse et qui t'en remercie;
+
+ Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine
+ Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,
+ Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être
+ A finir en tes yeux ma belle vie humaine.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
+ Baise-les longuement, car ils t'auront donné
+ Tout ce qui peut tenir d'amour passionné
+ Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
+
+ Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,
+ Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
+ Pour que s'imprime et dure en eux la seule image
+ Qu'ils garderont dans le tombeau.
+
+ Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,
+ Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains
+ Et que près de mon front sur les pâles coussins,
+ Une suprême fois se repose ta joue.
+
+ Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cœur,
+ Qui te conservera une flamme si forte
+ Que même à travers la terre compacte et morte
+ Les autres morts en sentiront l'ardeur!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+_LES HEURES CLAIRES
+
+O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE
+QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX
+CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT
+LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ
+CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ
+TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE
+OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE
+COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CŒUR
+LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE
+VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR
+COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE
+AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT
+ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS
+A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT
+JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE
+JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE
+POUR NOUS AIMER DES YEUX
+AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE
+QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ
+DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI
+EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS
+OH! CE BONHEUR
+VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR
+SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT
+POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE
+BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR
+LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE
+FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE
+LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES
+S'IL ARRIVE JAMAIS
+
+
+_LES HEURES D'APRÈS MIDI_
+
+L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR
+ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES
+SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON
+L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE
+JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE
+ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN
+TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE
+DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE
+LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE
+TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR
+L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES
+C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME
+LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES
+VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD
+J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE
+TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS
+AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU
+LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ
+JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL
+HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES
+LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ
+C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN
+ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES
+O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE
+COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR
+LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ
+ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES
+L'IMMOBILE BEAUTÉ
+VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES
+«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»
+
+
+_LES HEURES DU SOIR_
+
+DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES
+S'IL ÉTAIT VRAI
+LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE
+METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE
+SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE
+HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN
+LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR
+LORSQUE TA MAIN CONFIE
+ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS
+QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE
+AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS
+LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL
+LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL
+SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS
+NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE
+QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX
+SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES
+LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS
+VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE.
+QUAND NOTRE JARDIN CLAIR
+AVEC MES VIEILLES MAINS
+SI NOS CŒURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS
+ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT
+PEUT-ÊTRE
+OH! TES SI DOUCES MAINS
+LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE
+
+
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+The Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les
+Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi
+
+Author: Émile Verhaeren
+
+Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR ***
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+Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org
+(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque
+nationale de France)
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+ÉMILE VERHAEREN
+
+
+Les Heures du Soir
+
+PRÉCÉDÉES DE
+
+Les Heures claires
+
+Les Heures d'après-midi
+
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+DOUZIÈME ÉDITION
+
+PARIS.
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI
+
+MCMXXII
+
+
+
+
+
+
+A CELLE QUI VIT A MES COTÉS
+
+
+
+LES HEURES CLAIRES
+
+
+
+
+ I.
+
+
+
+ O la splendeur de notre joie
+ Tissée en or dans l'air de soie!
+
+ Voici la maison douce et son pignon léger,
+ Et le jardin et le verger.
+
+ Voici le banc, sous les pommiers
+ D'où s'effeuille le printemps blanc,
+ A pétales frôlants et lents.
+
+ Voici des vols de lumineux ramiers
+ Planant, ainsi que des présages,
+ Dans le ciel clair du paysage.
+
+ Voici, pareils à des baisers tombés sur terre
+ De la bouche du frôle azur,
+ Deux bleus étangs simples et purs,
+ Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+ O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+ En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.
+
+
+
+
+ II
+
+ Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux
+ Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+ C'est plus encor en nous que se féconde
+ Le plus candide et doux jardin du monde.
+
+ Car nous vivons toutes les fleurs,
+ Toutes les herbes, toutes les palmes
+ En nos rires et en nos pleurs
+ Le bonheur pur et calme.
+
+ Car nous vivons toutes les transparences
+ De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+ Des roses d'or, et des grands lys vermeils,
+ Bouches et lèvres de soleil.
+
+ Car nous vivons toute la joie
+ Dardée en cris de fête et de printemps,
+ En nos aveux, où se côtoient
+ Les mots fervents et exaltants.
+
+ Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+ Le plus joyeux et doux jardin du monde.
+
+
+
+
+ III
+
+ Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+ Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+ En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+ De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+ C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+ O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+ Qui vins à moi, du fond de ton éternité
+ Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.
+
+ Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+ Qu'en moi-même dormir,
+ Et notre soif de souvenir
+ Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+ Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures
+ Sans le savoir, pendant l'enfance;
+ Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+ Mêmes éclairs de confiance;
+ Car je te suis lié par l'inconnu
+ Qui me fixait, jadis, au fond des avenues
+ Par où passait ma vie aventurière;
+ Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+ J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+ Depuis longtemps, en ses paupières.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Le ciel en nuit s'est déplié
+ Et la lune semble veiller
+ Sur le silence endormi.
+
+ Tout est si pur et clair,
+ Tout est si pur et si pâle dans l'air
+ Et sur les lacs du paysage ami,
+ Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+ Qui tombe d'un roseau
+ Et tinte, et puis se tait dans l'eau.
+
+ Mais j'ai tes mains entre les miennes
+ Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+ De leurs ferveurs, si doucement;
+ Et je te sens si bien en paix de toute chose
+ Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+ Ne troublera, fût-ce un moment,
+ La confiance sainte
+ Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+
+
+
+ V
+
+ Chaque heure, où je songe à ta bonté
+ Si simplement profonde,
+ Je me confonds en prières vers toi.
+
+ Je suis venu si tard
+ Vers la douceur de ton regard,
+ Et de si loin vers tes deux mains tendues,
+ Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+ J'avais en moi tant de rouille tenace
+ Qui me rongeait, à dents rapaces,
+ La confiance.
+
+ J'étais si lourd, j'étais si las,
+ j'étais si vieux de méfiance,
+ J'étais si lourd, j'étais si las
+ Du vain chemin de tous mes pas.
+
+ Je méritais si peu la merveilleuse joie
+ De voir tes pieds illuminer ma voie,
+ Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs
+ Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+ Du matinal jardin tranquille et sinueux
+ Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+ Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+ Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair
+ Du vent rapide et exaltant
+ Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+ Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+ Au bon toucher de tes deux mains
+ Je sens comme des feuilles
+ Me doucement frôler;
+ Que midi brûle le jardin,
+ Les ombres, aussitôt, recueillent
+ Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+ Chaque moment me semble, grâce à toi,
+ Passer ainsi, divinement en moi;
+ Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+ Où tu te cèles en toi-même
+ En refermant les yeux,
+ Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+ Plus humble et long qu'une prière,
+ Remercier le tien sous tes closes paupières.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Oh! laisse frapper à la porte
+ La main qui passe avec ses doigts futiles;
+ Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+ Le reste avec ses doigts futiles,
+
+ Laisse passer, par le chemin,
+ La triste et fatigante joie,
+ Avec ses crécelles en main.
+
+ Laisse monter, laisse bruire
+ Et s'en aller le rire;
+ Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+ L'instant est si beau de lumière,
+ Dans le jardin, autour de nous;
+ L'instant est si rare de lumière première,
+ Dans notre coeur, au fond de nous;
+
+ Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+ De ce qui vient ou passe,
+ Avec des chansons lasses
+ Et des bras las par les chemins,
+
+ Et de rester les doux qui bénissons le jour,
+ Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+ Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée
+ Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur,
+ Ainsi qu'une ample fleur,
+ Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;
+ Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.
+
+ La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;
+ Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:
+ C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+ La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
+ Tout simplement, à tes lèvres confie
+ Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+ Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.
+
+ Laissons l'esprit fleurir sur les collines
+ En de capricieux chemins de vanité,
+ Et faisons simple accueil à la sincérité
+ Qui tient nos deux coeurs vrais en ses mains cristallines;
+ Et rien n'est beau comme une confession d'âmes
+ Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+ Des incomptables diamants
+ Brûle comme autant d'yeux
+ Silencieux
+ Le silence des firmaments.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le printemps jeune et bénévole
+ Qui vêt le jardin de beauté
+ Élucide nos voix et nos paroles
+ Et les trempe dans sa limpidité.
+
+ La brise et les lèvres des feuilles
+ Babillent, et lentement effeuillent
+ En nous les syllabes de leur clarté.
+
+ Mais le meilleur de nous se gare
+ Et fuit les mots matériels;
+ Un simple et doux élan muet
+ Mieux que tout verbe amarre
+
+ Notre bonheur à son vrai ciel:
+ Celui de ton âme, à deux genoux,
+ Tout simplement, devant la mienne,
+ Et de mon âme, à deux genoux,
+ Très doucement, devant la tienne.
+
+
+
+
+ X
+
+ Viens lentement t'asseoir
+ Près du parterre dont le soir
+ Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+ Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+ Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+ trouble notre prière.
+
+ Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:
+ Voici le firmament plus net et translucide
+ Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+ Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+ Les mille voix de l'énorme mystère
+ Parlent autour de toi,
+ Les mille lois de la nature entière
+ Bougent autour de toi,
+ Les arcs d'argent de l'invisible
+ Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,
+ Mais tu n'as peur, oh! simple coeur,
+ Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+ Est que toute la terre collabore
+ A cet amour que fit éclore
+ La vie et son mystère en toi.
+
+ Joins donc les mains tranquillement
+ Et doucement adore;
+ Un grand conseil de pureté
+ Flotte, comme une étrange aurore,
+ Sous les minuits du firmament.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Combien elle est facilement ravie
+ Avec ses yeux d'extase ignée;
+ Elle, la douce et résignée
+ Si simplement devant la vie.
+
+ Ce soir, comme un regard la surprenait fervente
+ Et comme un mot la transportait
+ Au pur jardin de joie, où elle était
+ Tout à la fois reine et servante.
+
+ Humble d'elle, mais ardente de nous,
+ C'était à qui ploierait les deux genoux,
+ Pour recueillir le merveilleux bonheur
+ Qui, mutuel, nous débordait du coeur.
+
+ Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+ De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+ Et le vivant silence
+ Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Au temps où longuement j'avais souffert,
+ Où les heures m'étaient des pièges,
+ Tu m'apparus l'accueillante lumière
+ Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+ Au fond des soirs, sur de la neige.
+
+ Ta clarté d'âme hospitalière
+ Frôla, sans le blesser, mon coeur,
+ Comme une main de tranquille chaleur.
+
+ Puis vint la bonne confiance,
+ Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance
+ Enfin de nos deux mains amies,
+ Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+ Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+ En nous-mêmes, et sous le ciel,
+ Dont les flammes éternisées
+ Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+ Et que l'amour soit devenu la fleur immense
+ Naissant du fier désir
+ Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,
+ En notre coeur se recommence,
+ Je regarde toujours, la petite lumière
+ Qui me fut douce, la première.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Et qu'importent et les pourquois et les raisons
+ Et qui nous fûmes et qui nous sommes:
+ Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+ Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+ Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir
+ Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+ Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+ Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+ Je te sens claire, avant de te comprendre telle;
+ Et c'est ma joie, infiniment,
+ De m'éprouver si doucement aimant
+ Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+ Soyons simples et bons--et que le jour
+ Nous soit tendresse et lumière servies,
+ Et laissons dire que la vie
+ N'est point faite pour un pareil amour.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ A ces reines qui lentement descendent
+ Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+ Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+ Jeté donne des noms qui se marient
+ A la beauté, à la splendeur et à la joie,
+ Et bruissent en syllabes de soie,
+ Au long des vers bâtis comme une estrade
+ Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+ Mais combien vite on se lasse du jeu,
+ A te voir douce et profonde et si peu
+ Celle dont on enjolive les attitudes,
+ Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+
+ Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+ Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+ Qui bat comme ton coeur immense et ingénu,
+ Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,
+ Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+ Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ Mes plus douces pensées,
+ Celles que je te dis, celles aussi
+ Qui demeurent imprécisées
+ Et trop profondes pour les dire.
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ A toute ton âme, mon âme,
+ Avec ses pleurs et ses sourires
+ Et son baiser.
+
+ Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;
+ Des liens d'ombre semblent glisser
+ Et s'en aller, avec mélancolie;
+ L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,
+ L'herbe rayonne et les corolles se déplient,
+ Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.
+
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,
+ Sans plus aucun voile sur nous,
+ Sans plus aucun remords en nous,
+ Oh! dis, pouvoir un jour
+ Entrer à deux dans le lucide amour!...
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière
+ Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+ Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+ Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+ S'unir pour épurer son être
+ Comme deux vitraux d'or en une même abside
+ Croisent leurs feux différemment lucides
+ Et se pénètrent!
+
+ Je suis parfois si lourd, si las,
+ D'être celui qui ne sait pas
+ Etre parfait, comme il le veut!
+ Mon coeur se bat contre ses voeux,
+ Mon coeur dont les plantes mauvaises,
+ Entre des rocs d'entêtement,
+ Dressent, sournoisement,
+ Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+ Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours,
+ Mon coeur contradictoire,
+ Mon coeur exagéré toujours
+ De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Pour nous aimer des yeux,
+ Lavons nos deux regards de ceux
+ Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+ Mauvaise et asservie.
+
+ L'aube est en fleur et en rosée
+ Et en lumière tamisée
+ Très douce;
+ On croirait voir de molles plumes
+ D'argent et de soleil, à travers brumes,
+ Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+ Nos bleus et merveilleux étangs
+ Tremblent et s'animent d'or miroitant;
+ Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;
+ Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,
+ Balaie
+ La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Au clos de notre amour, l'été se continue:
+ Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;
+ Des pétales pavoisent
+ --Perles, émeraudes, turquoises--
+ L'uniforme sommeil des gazons verts.
+ Nos étangs bleus luisent, couverts
+ Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+ Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;
+ Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur;
+ De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;
+ Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+ Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.
+
+ L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+ Sous les midis profonds et radiants
+ On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+ Tandis qu'au loin, les routes coutumières
+ Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+ A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+ Certes, la robe en diamants du bel été
+ Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.
+ Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,
+ Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+ Me soient, sur terre,
+ Les images de la bonté.
+
+ Laissons nos âmes embrasées
+ Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+ Que mes deux mains contre ton coeur
+ Te soient, sur terre,
+ Les emblèmes de la douceur.
+
+ Vivons pareils à deux prières éperdues
+ L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+ Que nos baisers sur nos bouches ravies
+ Nous soient sur terre
+ Les symboles de notre vie.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+ Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+ Attriste et attise l'amour
+ Et le réveille, en ses brûlures endormies?
+
+ Je m'en vais au-devant de ceux
+ Qui reviennent des lointains merveilleux
+ Où, dès l'aube, tu es allée;
+ Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;
+ Et, sur la route, épiant leur venue,
+ Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+ Encor clairs de t'avoir vue.
+
+ Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+ Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+ Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas
+ Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ En ces heures où nous sommes perdus
+ Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,
+ Quel sang lustral ou quel baptême
+ Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus?
+
+ Joignant les mains, sans que l'on prie,
+ Tendant les bras, sans que l'on crie,
+ Mais adorant on ne sait quoi
+ De plus lointain et de plus pur que soi,
+ L'esprit fervent et ingénu,
+ Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+ Comme on s'abîme en la présence
+ De ces heures de suprême existence,
+ Comme l'âme voudrait des cieux
+ Pour y chercher de nouveaux dieux,
+ Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+ Et l'espérance audacieuse
+ D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+ De ces affres silencieuses.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Oh! ce bonheur
+ Si rare et si frôle parfois
+ Qu'il nous fait peur!
+
+ Nous avons beau taire nos voix
+ Et nous faire comme une tente,
+ Avec toute ta chevelure,
+ Pour nous créer un abri sûr,
+ Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+ Mais notre amour étant comme un ange à genoux
+ Prie et supplie
+ Que l'avenir donne à d'autres que nous
+ Même tendresse et même vie,
+ Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.
+
+ Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+ Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+ Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+ De la douceur de notre âme.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+ Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+ Qu'elles s'entrelacent harmonisées
+ A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+ Parce qu'en nos âmes pareilles,
+ Quelque chose de plus sacré que nous
+ Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,
+ Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+ Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+ Pour humblement le définir
+ Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+ Qu'à le goûter nos coeurs soient près de défaillir.
+
+ Restons quand même, et pour toujours, les fous
+ De cet amour presque implacable,
+ Et les fervents, à deux genoux,
+ Du Dieu soudain qui règne en nous,
+ Si violent et si ardemment doux
+ Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Sitôt que nos bouches se touchent,
+ Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+ Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+ Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+ Nous nous sentons le coeur si divinement frais
+ Et si renouvelé par leur lumière
+ Première
+ Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+ La joie est à nos yeux le seul ferment du monde
+ Qui se mûrit et se féconde,
+ Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+ Comme là-haut, par tas,
+ Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles
+ Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.
+
+ L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,
+ Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:
+ Nos simples mots ont un sens si beau
+ Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+ Nous sommes les victorieux sublimes
+ Qui conquérons l'éternité.
+ Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,
+ Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.
+ Si profonde qu'elle en est sainte
+ Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;
+ Nous descendons ensemble au jardin de la chair.
+
+ Tes seins sont là ainsi que des offrandes,
+ Et tes deux mains me sont tendues;
+ Et rien ne vaut la naïve provende
+ Des paroles dites et entendues.
+
+ L'ombre des rameaux blancs voyage
+ Parmi ta gorge et ton visage
+ Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+ En guirlandes, sur les gazons.
+
+ La nuit est toute d'argent bleu,
+ La nuit est un beau lit silencieux,
+ La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+ Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Bien que déjà, ce soir
+ L'automne
+ Laisse aux sentes et aux orées,
+ Comme des mains dorées,
+ Lentes, les feuilles choir,
+ Bien que déjà l'automne,
+ Ce soir, avec ses bras de vent,
+ Moissonne,
+ Sur les rosiers fervents
+ Les pétales et leur pâleur,
+ Ne laissons rien de nos deux âmes
+ Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+ Mais tous les deux, autour des flammes
+ De l'âtre en or de souvenir,
+ Mais tous les deux, blottissons-nous,
+ Les mains au feu et les genoux.
+
+ Contre les deuils cachés dans l'avenir,
+ Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+ Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,
+ Blottissons-nous, près du foyer,
+ Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+ Et si l'automne obère
+ A grands pans d'ombre et d'orages planants,
+ Les bois, les pelouses et les étangs,
+ Que sa douleur du moins n'altère
+ L'intérieur jardin tranquillisé,
+ Où s'unissent, dans la lumière,
+ Les pas égaux de nos pensées.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,
+ N'est rien que l'aboutissement
+ De deux tendresses entraînées
+ L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+ Tu n'es heureuse de ta chair,
+ Si belle en sa fraîcheur natale,
+ Que pour, avec ferveur, m'en faire
+ L'offre complète et l'aumône totale.
+
+ Et je me donne à toi, ne sachant rien
+ Sinon que je m'exalte à te connaître,
+ Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,
+ Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+ L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+ Unique, et l'unique raison du coeur,
+ A nous, dont le plus fol bonheur
+ Est d'être fous de confiance.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ Fut-il en nous une seule tendresse,
+ Une pensée, une joie, une promesse,
+ Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?
+
+ Fut-il une prière en secret entendue,
+ Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+ Avec douceur sur notre sein?
+
+ Fut-il un seul appel, un seul dessein,
+ Un voeu tranquille ou violent
+ Dont nous n'ayons accéléré l'élan?
+
+ Et, nous aimant ainsi,
+ Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+ Vers les doux coeurs timides et transis
+ Des autres.
+ Ils les ont conviés, par la pensée,
+ A se sentir aux nôtres fiancés,
+ A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+ Comme un peuple de fleurs aime la même branche,
+ Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+ Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+ S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+ Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+ Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+ Le monde entier qui se résume en nous.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Le beau jardin fleuri de flammes
+ Qui nous semblait le double ou le miroir
+ Du jardin clair que nous portions dans l'âme
+ Se cristallise en gel et or, ce soif.
+
+ Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+ Là-bas, aux horizons de marbre,
+ Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+ Avec leur ombre immense et bleue
+ Et régulière, à côté d'eux.
+
+ Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+ Les grands voiles du froid
+ Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+ Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+ Les étoiles paraissent vivre.
+ Comme l'acier, brille le givre,
+ A travers l'air translucide et glacé.
+ De clairs métaux pulvérisés
+ A l'infini semblent neiger
+ De la pâleur d'une lune de cuivre.
+ Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+ Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+ Par ces mille regards que projette sur terre,
+ Vers les hasards de l'humaine misère,
+ La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ S'il arrive jamais
+ Que nous soyons, sans le savoir,
+ Souffrance ou peine ou désespoir
+ L'un pour l'autre; s'il se faisait
+ Que la fatigue ou le banal plaisir
+ Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+ Si le cristal de la pure pensée
+ Doit en nos coeurs tomber et se briser;
+ Si malgré tout, je me sentais
+ Vaincu pour n'avoir pas été
+ Assez en proie à la divine immensité
+ De la bonté;
+ Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+ Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+ Quand même--et, d'un unique essor,
+ L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+ LES HEURES D'APRÈS-MIDI
+
+
+
+
+ I.
+
+ L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,
+ Poser ses mains sur le front nu de notre amour
+ Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.
+
+ Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
+ Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
+ Ont laissé choir un peu de leur force fervente
+ Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.
+ Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
+ Une ombre dure, autour de sa lumière.
+
+ Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
+ Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
+ Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
+ Toutes les racines de nos deux coeurs
+ Plus que jamais plongent inassouvies,
+ Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.
+
+ Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses
+ Qui s'enlacent autour du temps et se reposent
+ La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!
+
+ Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,
+ Heureux et, clairs encor, après combien d'années!
+ Mais si tout autre avait été la destinée
+ Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
+ --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir,
+ Sans me plaindre, d'une amour obstinée.
+
+
+
+
+ II
+
+ Roses de Juin, vous les plus belles,
+ Avec vos coeurs de soleil transpercés;
+ Roses violentes et tranquilles, et telles
+ Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;
+ Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
+ Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
+ Ou s'apaisent, au va et vient du vent,
+ Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;
+ Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
+ Roses de volupté en vos gaines de mousse,
+ Vous qui passez les jours du plein été
+ A vous aimer, dans la clarté;
+ Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
+ Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,
+ Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
+ S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!
+
+
+
+
+ III
+
+ Si d'autres fleurs décorent la maison
+ Et la splendeur du paysage,
+ Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
+ Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.
+
+ Dites de quels lointains profonds et inconnus
+ Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
+ Avec du soleil sur leurs ailes?
+
+ Juillet a remplacé Avril dans le jardin
+ Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
+ L'espace est chaud et le vent frêle;
+ Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,
+ Et l'été passe, en sa robe de diamants
+ Et d'étincelles.
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.
+ De la branche, d'où s'envole là-haut
+ L'oiseau,
+ Tombent des gouttes de rosée.
+
+ Une pureté lucide et frêle
+ Orne le matin si clair
+ Que des prismes semblent briller dans l'air.
+ On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.
+
+ Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première
+ Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière
+ Et reflètent le jour qui se lève là-bas.
+ Ton front est radieux et ton artère bat.
+
+ La vie intense et bonne et sa force divine
+ Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,
+ En ta poitrine,
+ Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,
+ Tes mains soudain prennent mes mains
+ Et les appuyent comme avec peur,
+ Contre ton coeur.
+
+
+
+
+ V
+
+ Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
+ D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie
+ Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:
+ Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,
+ Mes mains douces d'avoir touché le coeur des fleurs,
+ Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs
+ Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
+ Devant la terre en fête et sa force éternelle.
+
+ L'espace entre ses bras de bougeante clarté,
+ Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,
+ Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
+ Avec des cris captifs que délivraient mes pas.
+
+ Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;
+ Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
+ Les origans ont caressé mes doigts, et l'air
+ Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Asseyons-nous tous deux près du chemin,
+ Sur le vieux banc rongé de moisissures,
+ Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
+ Longtemps s'abandonner ma main.
+
+ Avec ma main qui longtemps s'abandonne
+ A la douceur de se sentir sur tes genoux,
+ Mon coeur aussi, mon coeur fervent et doux
+ Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes
+
+ Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond
+ Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
+ Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
+ Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.
+
+ Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence
+ Et l'immobilité de nos muets désirs,
+ N'était que tout à coup à les sentir frémir
+ Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;
+
+ Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
+ Et qui jamais, pour rien au monde,
+ N'attenteraient à ces choses profondes
+ Dont nous vivons, sans en devoir parler.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ Très doucement, plus doucement encore.
+ Baise mes lèvres, et dis-moi
+ Ces mots plus doux à chaque aurore,
+ Quand me les dit ta voix,
+ Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.
+
+ Le joug surgit maussade et lourd; la nuit
+ Fut de gros rêves traversée;
+ La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée
+ Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ C'est toi qui m'es la bonne aurore,
+ Dont la caresse est dans ta main
+ Et la lumière en tes paroles douces:
+ Voici que je renais, sans mal et sans secousse,
+ Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,
+ Son signe,
+ Et me fait vivre, avec la volonté,
+ D'être une arme de force et de beauté,
+ Aux poings d'or d'une vie insigne.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Dans la maison où notre amour a voulu naître,
+ Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
+ Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
+ Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
+
+ Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
+ Et des heures d'été, si belles de silence,
+ Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
+ Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
+
+ Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
+ Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
+ Sinon les battements de ton coeur et du mien
+ Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le bon travail, fenêtre ouverte,
+ Avec l'ombre des feuilles vertes
+ Et le voyage du soleil
+ Sur le papier vermeil,
+ Maintient la douce violence
+ De son silence,
+ En notre bonne et pensive maison.
+
+ Et vivement les fleurs se penchent
+ Et les grands fruits luisent, de branche en branche,
+ Et les merles et les bouvreuils et les pinsons
+ Chantent et chantent
+ Pour que mes vers éclatent
+ Clairs et frais, purs et vrais,
+ Ainsi que leurs chansons,
+ Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.
+
+ Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,
+ Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;
+ Mais ta tête ne se retourne pas,
+ Pour que l'heure ne soit troublée
+ Où je travaille, avec mon coeur jaloux,
+ A ces poèmes francs et doux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Toute croyance habite au fond de notre amour.
+ On lie une pensée ardente aux moindres choses:
+ A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,
+ Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,
+ Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.
+ Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit
+ Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.
+ Un insecte qui mord le coeur des fleurs trémières
+ Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.
+
+ Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,
+ Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,
+ Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir
+ Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;
+ Soyons heureux de nous sentir, enfants,
+ Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;
+ Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.
+
+
+
+
+ XI
+
+ L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;
+ Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
+ Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
+ Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.
+
+ Il n'importe que leur raison adhère ou railla
+ Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
+ Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;
+ Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.
+
+ Ils regardent le jour luire de plage en plage,
+ Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;
+ La fixe certitude et le tremblant espoir
+ Pour leurs regards ardents ont le même visage.
+
+ Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;
+ Leur âme est la profonde et soudaine clarté
+ Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;
+ Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.
+
+ Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;
+ Vivant des vérités que renferment leurs yeux
+ Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;
+ Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.
+
+
+
+
+ XII
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:
+ Tout est si calme et consolant, ce soir,
+ Et le silence est tel, que l'on entendrait choir
+ Des plumes.
+
+ C'est la bonne heure où, doucement,
+ S'en vient la bien-aimée,
+ Comme la brise ou la fumée,
+ Tout doucement, tout lentement.
+ Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute;
+ Et son âme, que j'entends toute,
+ Je la surprends luire et jaillir
+ Et je la baise sur ses yeux.
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,
+ Où les aveux
+ De s'être aimés le jour durant,
+ Du fond du coeur profond, mais transparent,
+ S'exhument.
+
+ Et l'on se dit les simples choses:
+ Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;
+ La fleur qui s'est ouverte,
+ D'entre les mousses vertes;
+ Et la pensée éclose, en des émois soudains,
+ Au souvenir d'un mot de tendresse fanée
+ Surpris au fond d'un vieux tiroir,
+ Sur un billet de l'autre année.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Les baisers morts des défuntes années
+ Ont mis leur sceau sur ton visage,
+ Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,
+ Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.
+
+ Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux
+ Luire, comme un matin de fête,
+ Ni, lentement, se repeser ta tête,
+ Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,
+
+ Tes mains chères qui demeurent si douces
+ Ne viennent plus comme autrefois,
+ Avec de la lumière au bout des doigts,
+ Me caresser le front, comme une aube les mousses.
+
+ Ta chair jeune et belle, ta chair
+ Que je parais de mes pensées,
+ N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,
+ Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.
+
+ Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;
+ Tout est changé, même ta voix,
+ Ton corps s'est affaissé comme un pavois,
+ Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.
+
+ Mais néanmoins, mon coeur ferme et fervent te dit:
+ Que m'importent les ans jour à jour alourdis,
+ Puisque je sais que rien au monde
+ Ne troublera jamais notre être exalté
+ Et que notre âme est trop profonde
+ Pour que l'amour dépende encor de la beauté.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;
+ Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
+ Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
+ Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.
+
+ Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
+ Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:
+ Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,
+
+ Mais exalte ton coeur dont le fond d'or s'entr'ouvre.
+ Tu te laisses naïvement approfondir,
+ Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;
+ Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
+ Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
+
+ C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
+ A la franchise nue et la simple bonté;
+ Nous agissons et nous vivons dans la clarté
+ D'une joyeuse et translucide confiance.
+
+ Ta force est d'être frêle et pure infiniment;
+ De traverser, le coeur en feu, tous chemins sombres,
+ Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
+ Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.
+
+
+
+
+ XV
+
+ J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
+ Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
+ Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
+ M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
+
+ Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;
+ Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
+ Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
+ Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
+
+ Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
+ Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
+ Je me sentais le coeur à la fois glace et braise
+ Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
+
+ Mais tu me dis le mot qui bellement console
+ Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;
+ Et je vivais avec le feu de ta parole
+ Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
+
+ L'homme diminué que je me sentais être,
+ Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;
+ Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
+ Et je croyais en la santé, avec ta foi.
+
+ Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
+ L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
+ Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
+ Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Tout ce qui vit autour de nous,
+ Sous la douce et fragile lumière,
+ Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
+ Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,
+ Et les chantants et sautillants oiseaux
+ Qui follement s'essaiment,
+ Comme des grappes de joyaux
+ Dans le soleil,
+ Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
+ Ingénument, nous aime;
+ Et nous,
+ Nous aimons tout.
+
+ Nous adorons le lys que nous voyons grandir
+ Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
+ --Cercles environnés de pétales de flammes--
+ Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
+
+ Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
+ Au long des murs, parmi les pariétaires,
+ Croissent, pour être proches de nos pas;
+ Et les herbes involontaires,
+ Dans le gazon où nous avons passé,
+ Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.
+
+ Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,
+ Simples et purs, ardents et exaltés,
+ Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,
+ Et fièrement, laissant l'impérieux été
+ Trouer et traverser de ses pleines clartés
+ Nos chairs, nos coeurs, et nos deux volontés.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau,
+ Avec mon être entier tendu comme un flambeau
+ Vers ta bonté et vers ta charité
+ Sans cesse inassouvies,
+ Je t'aime et te louange et je te remercie
+ D'être venue, un jour, si simplement,
+ Par les chemins du dévouement,
+ Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
+
+ Depuis ce jour,
+ Je sais, oh! quel amour
+ Candide et clair ainsi que la rosée
+ Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
+
+ Je me sens tien, par tous les liens brûlants
+ Qui rattachent à leur brasier les flammes;
+ Toute ma chair, toute mon âme
+ Monte vers toi, d'un inlassable élan;
+ Je ne cesse de longuement me souvenir
+ De ta ferveur profonde et de ton charme,
+ Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
+ Délicieusement, d'inoubliables larmes.
+
+ Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
+ Avec le désir fier d'être à jamais celui
+ Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
+ Toute notre tendresse autour de nous flamboie;
+ Tout écho de mon être à ton appel répond;
+ L'heure est unique et d'extase solennisée
+ Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
+ Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les jours de fraîche et tranquille santé,
+ Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,
+ Le bon travail prend place à mes côtés,
+ Comme un ami qu'on fête.
+
+ Il vient des pays doux et rayonnants,
+ Avec des mots plus clairs que les rosées,
+ Pour y sertir, en les illuminant,
+ Nos sentiments et nos pensées.
+
+ Il saisit l'être en un tourbillon fou;
+ Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;
+ Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;
+ Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.
+
+ Et les transports fiévreux et les affres profondes,
+ Tout sert à sa tragique volonté
+ De rajeunir le sang de la beauté,
+ Dans les veines du monde.
+
+ Je suis à sa merci, comme une ardente proie.
+
+ Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,
+ Vers le repos de ton amour,
+ Avec les feux de mon idée ample et suprême,
+ Me semble-t-il--oh! qu'un instant--
+ Que je t'apporte, en mon coeur haletant,
+ Le battement de coeur de l'univers lui-même.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Je suis sorti des bosquets du sommeil,
+ Morose un peu de l'avoir délaissée
+ Sous leurs branches et leurs ombres tressées,
+ Loin du joyeux et matinal soleil.
+
+ Déjà luisent les phlox et les roses trémières;
+ Et je m'en vais par le jardin, songeant
+ A des vers clairs de cristal et d'argent
+ Qui tinteraient, dans la lumière.
+
+ Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,
+ Avec tant de ferveur et tant d'émoi
+ Qu'il me semble que ma pensée
+ De loin, subitement, a déjà traversé,
+ Pour provoquer ta joie et ton réveil,
+ Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.
+
+ Et quand je te rejoins dans notre maison tiède
+ Que l'ombre et le silence encore possèdent,
+ Mes baisers francs, mes baisers clairs,
+ Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Hélas! lorsque le plomb des maladies,
+ Avec mon sang torpide et lourd,
+ Avec mon sang de jour en jour
+ Plus torpide et plus lourd,
+ Coulait, parmi mes veines engourdies;
+
+ Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,
+ Sur mes longues mains pâles
+ Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales
+ Du mal insidieux;
+
+ Lorsque ma peau séchait comme une écorce,
+ Que je n'avais plus même assez de force
+ Pour imprimer ma bouche en feu contre ton coeur,
+ Et baiser, là, notre bonheur;
+
+ Lorsque les jours mornes et identiques
+ Rongeaient ma via avec morosité,
+ Jamais je n'aurais pu trouver la volonté
+ Et la force de me dresser stoïque,
+
+ Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,
+ Avec tes mains patientes, douces, sereine,
+ A chaque heure des si longues semaines,
+ L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Le clair jardin c'est la santé.
+
+ Il la prodigue, en sa clarté,
+ Au va et vient de ses milliers de mains,
+ De palmes et de feuilles.
+
+ Et la bonne ombre, où il accueille,
+ Après de longs chemins,
+ Nos pas,
+ Verse, à nos membres las,
+ Une force vivace et douce
+ Comme ses mousses.
+
+ Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,
+ Un coeur vermeil
+ Semble habiter au fond de l'eau
+ Et battre, ardent et jeune, avec le flot;
+ Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,
+ Qui dans leur splendeur bougent,
+ Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,
+ Leurs coupes d'or et de sang rouge.
+
+ Le jardin clair c'est la santé.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ C'était en juin, dans le jardin,
+ C'était notre heure et notre jour;
+ Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,
+ Les choses,
+ Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
+ Et nous voyaient et nous aimaient
+ Les roses.
+
+ Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:
+ Les insectes et les oiseaux
+ Volaient dans l'or et dans la joie
+ D'un air frêle comme la soie;
+ Et nos baisers étaient si beaux
+ Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.
+
+ On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
+ Et veut le ciel entier pour resplendir;
+ Toute la vie entrait, par de douces brisures,
+ Dans notre être, pour le grandir.
+
+ Et ce n'étaient que cris invocatoires,
+ Et fous élans et prières et voeux,
+ Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
+ Afin de croire.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:
+ L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.
+ Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
+ Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.
+
+ Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;
+ Et ton coeur m'apparaît si soudainement beau
+ Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
+ Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.
+
+ Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
+ Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre coeur
+ Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
+ Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ O le calme jardin d'été où rien ne bouge!
+ Sinon là-bas, vers le milieu
+ De l'étang clair et radieux,
+ Pareils à des langues de feu,
+ Des poissons rouges.
+
+ Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées
+ Calmes et apaisées
+ Et lucides--comme cette eau
+ De confiance et de repos.
+
+ Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent
+ Au brusque et merveilleux soleil,
+ Non loin des iris verts et des blanches coquilles
+ Et des pierres, immobiles
+ Autour des bords vermeils.
+
+ Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,
+ Dans la fraîcheur et la splendeur
+ Qui les effleure,
+ Sans crainte aucune et sans souci,
+ Qu'ils ramènent, du fond à la surface,
+ D'autres regrets que des regrets fugaces.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:
+ L'heure morose ou l'humeur malévole
+ Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le coeur;
+ Mais, néanmoins, jamais,
+ Même les soirs des jours mauvais,
+ Nos coeurs ne se sont dit les fatales paroles.
+
+ La sincérité claire, ardente, illuminée,
+ Nous fut joie et conseil,
+ Si bien que notre âme passionnée
+ Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.
+
+ Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
+ Les égrenant comme un âpre rosaire,
+
+ L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;
+ Et doucement et tour à tour
+ Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute
+ Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes
+
+ Ainsi,
+ Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
+ Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,
+ Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,
+ Et regardant notre âme renaître,
+ Comme renaît après la pluie,
+ Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,
+ La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Les barques d'or du bel été
+ Qui partirent, folles d'espace,
+ S'en reviennent mornes et lasses
+ Des horizons ensanglantés.
+
+ A coups de rames monotones,
+ Elles s'avancent sur les eaux;
+ On les prendrait pour des berceaux
+ Où dormiraient des fleurs d'automne
+
+ Tiges de lys au beau front d'or,
+ Toutes vous gisez abattues;
+ Seules, les roses s évertuent
+ A vivre, au delà de la mort.
+
+ Qu'importe à leur beauté plénière
+ Qu'Octobre luise ou bien Avril:
+ Leur désir simple et puéril
+ Boit, jusqu'au sang, toute lumière.
+
+ Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,
+ Sous la nuée âpre et hagarde,
+ Sitôt qu'une clarté se darde
+ Elles s'exaltent vers Noël.
+
+ Vous, nos âmes, faites comme elles;
+ Elles n'ont pas l'orgueil des lys,
+ Mais détiennent, entre leurs plis,
+ L'ardeur sacrée et immortelle.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes,
+ Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;
+ Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
+ Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.
+
+ Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
+ Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
+ Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
+ Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.
+
+ Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;
+ O toi, dont la douceur baigne mon coeur altier,
+ A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?
+ Je t'aime tout entière, avec mon être entier.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ L'immobile beauté
+ Des soirs d'été,
+ Sur les gazons où ils s'éploient,
+ Nous offre le symbole
+ Sans geste vain, ni sans parole,
+ Du repos dans la joie.
+
+ Le matin jeune et ses surprises
+ S'en sont allés, avec les brises;
+ Midi lui-même et les pans de velours
+ De ses vents chauds, de ses vents lourds
+ Ne tombe plus sur la plaine torride;
+ Et voici l'heure où, lentement, le soir,
+ Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,
+ S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.
+
+ O la planité d'or à l'infini des eaux,
+ Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,
+ Et le tranquille et somptueux silence,
+ Dont nous goûtons alors
+ Si fort
+ L'immuable présence,
+ Que notre voeu serait d'en vivre ou d'en mourir
+ Et d'en revivre,
+ Comme deux coeurs, inlassablement ivres
+ De lumières, qui ne peuvent périr!
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles
+ Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
+ Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,
+ Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
+
+ Vous me parliez des temps prochains où nos années,
+ Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;
+ Comment éclaterait le glas des destinées,
+ Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.
+
+ Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,
+ Et votre coeur brûlait si tranquillement beau
+ Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte
+ Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,
+ Heures superbement et doucement élues,
+ Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis
+ Et que nos rosiers d'or au passage saluent;
+ Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.
+
+ Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?
+
+ Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,
+ Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,
+ Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,
+ Entrelacer vos pas égaux et radieux;
+
+ Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce
+ Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,
+ --Tel un suprême, immense et souverain espoir--
+ Les pas et les adieux de mes «heures du soir».
+
+
+
+
+ LES HEURES DU SOIR
+
+
+
+
+ I
+
+ Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
+ Poussaient au bord de nos chemins;
+ Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains
+ Et tes cheveux avec des plumes.
+
+ L'ombre était bienveillante à nos pas réunis
+ En leur marche, sous le feuillage;
+ Une chanson d'enfant nous venait d'un village
+ Et remplissait tout l'infini.
+
+ Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne
+ Sous la garde des longs roseaux,
+ Et le beau front des bois reflétait dans les eaux
+ Sa haute et flexible couronne.
+
+ Et tous les deux, sachant que nos coeurs formulaient
+ Ensemble une même pensée,
+ Nous songions que c'était notre vie apaisée
+ Que ce beau soir nous dévoilait.
+
+ Une suprême fois, tu vis le ciel en fête
+ Se parer et nous dire adieu;
+ Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux
+ Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.
+
+
+
+
+ II
+
+ S'il était vrai
+ Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés
+ Pût conserver quelque mémoire
+ Des amants d'autrefois qui les ont admirés
+ Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,
+ Notre amour s'en viendrait
+ En cette heure du long regret
+ Confier à la rose ou dresser dans le chêne
+ Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
+
+ Il survivrait ainsi,
+ Vainqueur du funèbre souci,
+
+ Dans la tranquille apothéose
+ Que lui feraient les simples choses;
+ Il jouirait encor de la pure clarté,
+ Qu'incline sur la vie une aurore d'été,
+ Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
+
+ Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue
+ S'en venait quelque couple en se tenant les mains
+ Le chêne allongerait jusque sur leur chemin
+ Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,
+ Et la rose leur enverrait son parfum frêle.
+
+
+
+
+ III
+
+ La glycine est fanée et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur
+ Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
+ T'apporte les parfums de la pauvre Campine.
+
+ Aime et respire-les, en songeante son sort:
+ Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;
+ La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
+ Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.
+
+ En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,
+ De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
+ Jusqu'en décembre où les anges de la Noël
+ Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.
+
+ Ton coeur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;
+ Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
+ Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
+ Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.
+
+ Notre calme maison dans la lande brumeuse
+ Était claire aux regards et facile à l'accueil,
+ Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
+ Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.
+
+ Quand la nuit étalait sa totale splendeur
+ Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,
+ Nous y avons reçu des leçons du silence
+ Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.
+
+ A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
+ Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;
+ Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux
+ Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.
+
+ Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,
+ La tristesse des jours même nous était bonne
+ Et le peu de soleil de cette fin d'automne
+ Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.
+
+ La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
+ Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur
+ T'apporter les parfums de la pauvre Campine.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Mets ta chaise près de la mienne
+ Et tends les mains vers le foyer
+ Pour que je voie entre tes doigts
+ La flamme ancienne
+ Flamboyer;
+ Et regarde le feu
+ Tranquillement, avec tes yeux
+ Qui n'ont peur d'aucune lumière,
+ Pour qu'ils me soient encore plus francs
+ Quand un rayon rapide et fulgurant
+ Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,
+
+ Oh! que notre heure est belle et jeune encore
+ Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or
+ Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche
+ Et qu'une lente et douce fièvre,
+ Que nul de nous ne désire apaiser,
+ Conduit le sûr et merveilleux baiser
+ Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.
+
+ Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,
+ Dans ta chair accueillante et doucement pâmée
+ Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!
+ Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras
+ Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,
+ Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,
+ Tranquillement, près de ton coeur, reposera.
+
+ Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle
+ Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle
+ Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur
+ Et qu'après le désir criant sa violence
+ J'entends se rapprocher le régulier bonheur
+ Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.
+
+
+
+
+ V
+
+ Sois-nous propice et consolante encor, lumière,
+ Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,
+ Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons
+ Respirer au jardin une tiédeur dernière.
+
+ Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,
+ Avec un tel amour bondissant de notre âme
+ Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme
+ Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.
+
+ Tu es celle que nul homme jamais n'oublie
+ Du jour que tu frappas ses bras victorieux
+ Et que le soir venu tu dormis en ses yeux
+ Avec ta splendeur morte et ta force abolie.
+
+ Et tu nous fus toujours la visible ferveur
+ Qui partout répandue et partout rayonnante
+ En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante
+ Semblait vers l'infini partir de notre coeur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins
+ Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,
+ Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!--
+ Je l'aime encor de tout mon coeur, notre jardin.
+
+ Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce
+ Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;
+ Oh! le dernier parfum lentement éventé
+ Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!
+
+ Je me suis égaré, ce soir, en ses détours
+ Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;
+ Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante
+ J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.
+
+ Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent
+ Et s'étendent partout et la brume et la nuit;
+ Mon être est comme entré dans sa ruine à lui
+ Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Le soir tombe, la lune est d'or.
+
+ Avant la fin de la journée
+ Va-t'en gaîment jusqu'au jardin
+ Cueillir avec tes douces mains
+ Les quelques fleurs qui n'y sont point encor
+ Tristement, vers la terre, inclinées.
+
+ Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe
+ Je les admire et tu les aimes,
+ Et leurs corolles sont quand même
+ Belles, sur les tiges qui les portent.
+
+ Et lu t'en es allée au loin parmi les buis
+ Au long d'un chemin monotone
+
+ Et le bouquet que tu cueillis,
+ Tremble en ta main et tout à coup frissonne;
+ Et voici que tes doigts songeurs,
+ Pieusement, rassemblent les lueurs
+ De ces roses d'automne
+ Et les tressent avec des pleurs
+ En une pâle et claire et flexible couronne.
+
+ La dernière lumière a éclairé tes yeux
+ Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.
+
+ Et lentement, à la vesprée,
+ Les mains vides, tu es rentrée,
+ Abandonnant non loin de notre porte
+ Dans un tertre humide et bas
+ Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.
+
+ Et j'ai compris alors que dans le jardin las
+ Où vont passer les vents ainsi que des cohortes
+ Tu as voulu fleurir une dernière fois
+ Notre jeunesse qui repose là,
+ Morte.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,
+ Au cellier odorant les fruits de ton verger,
+ Il me semble te voir avec calme ranger
+ Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.
+
+ Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis
+ Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres;
+ Et je revis alors mille instants abolis
+ Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.
+
+ Le passé ressuscite avec un tel désir
+ D'être encor le présent et sa vie et sa force,
+ Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,
+ Et que mon coeur exulte au point d'en défaillir.
+
+ O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,
+ Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,
+ Splendeurs illuminant nos heures monotones
+ Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
+ Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
+ On voit, à travers le branchage à nu, monter
+ Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.
+
+ Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
+ Ne les a vus groupés non loin de notre porte
+ Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
+ Nous y songeons souvent avec des pensers doux.
+
+ D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
+ Derrière un seuil usé que protège un auvent,
+ N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
+ Et la lampe dont luit l'amicale lumière.
+
+ Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
+ Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
+ Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
+ Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.
+
+ Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
+ De profonde et tranquille et tendre intimité
+ Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
+ Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.
+
+ Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
+ Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;
+ Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
+ Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.
+
+ Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
+ Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
+ Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
+ Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.
+
+ Contre le noir hiver ainsi que des reclus
+ Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
+ Et rien ne les abat et rien ne les amène
+ A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.
+
+ Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!
+ Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur!
+ Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
+ Et notre force et notre ardeur dans leur courage!
+
+ Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
+ Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
+ Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
+ Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Quand le ciel étoile couvre notre demeure
+ Nous nous taisons durant des heures
+ Devant son feu intense et doux
+ Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.
+
+ Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;
+ Sous les flammes et les lueurs
+ La nuit étend ses profondeurs
+ Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!
+
+ Mais qu'importe que se taise même la mer,
+ Si dans l'espace immense et clair
+ Plein d'invisible violence
+ Nos coeurs battent si fort qu'ils font tout le silence!
+
+
+
+
+ XI
+
+ Avec le même amour que tu me fus jadis
+ Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis
+ Ombraient les longs gazons et les roses dociles,
+ Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.
+
+ Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté
+ Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,
+ Mais tout y est serré dans une paix profonde
+ Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.
+
+ Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;
+ Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,
+ Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille
+ Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles
+
+ Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens
+ Triompher jour à jour de la douleur des ans;
+ Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent
+ Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.
+
+ Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,
+ Que m'importe que des rides marquent ton front
+ Et que tes mains se sillonnent de veines dures
+ Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!
+
+ Tu ne te plains jamais et tu crois fermement
+ Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,
+ Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme
+ Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Les fleurs du clair accueil au long de la muraille
+ Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,
+ Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille
+ Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.
+
+ Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones
+ Et les pâles brouillards flottent sur les marais.
+ O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!
+ Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?
+
+ Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière
+ D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;
+ Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre
+ Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.
+
+ Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme
+ Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;
+ Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme
+ Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.
+
+ C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,
+ Celle qui recouvrait tout le jardin jadis
+ A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys
+ Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine
+ Au grain diamanté,
+ J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter
+ Dans la chambre voisine.
+
+ Tu retires le clair et fragile miroir
+ Du bord de la fenêtre,
+ Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir
+ De l'armoire de hêtre.
+
+ J'écoute et te voici qui tisonnes le feu
+ Et réveilles les braises;
+ Et qui ranges autour des murs silencieux
+ Le silence des chaises.
+
+ Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits
+ La fugace poussière,
+ Et ta bague se heurte et résonne aux parois
+ Frémissantes d'un verre.
+
+ Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,
+ De ta présence tendre,
+ Et de la sentir proche et de ne pas la voir,
+ Et de toujours l'entendre.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ Si le sort nous sauva des banales erreurs
+ Et du mensonge vil et de la triste feinte,
+ C'est que toujours nous révolta toute contrainte
+ Dont le joug eût ployé notre double ferveur.
+
+ Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,
+ Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,
+ Et redressant vers toi doucement sa fierté
+ Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.
+
+ Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,
+ Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;
+ Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme
+ C'est toujours vers ton coeur que je suis revenu.
+
+ Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes
+ Que mon être se réveillait sincère et vrai,
+ Et je te répétais les mots doux et sacrés,
+ Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.
+
+ Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,
+ Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes
+ Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,
+ Et je restais captif entre tes bras ouverts.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!
+
+ Au temps de juin, jadis, tu me disais:
+ «Si je savais, ami, si je savais
+ Que ma présence, un jour, dût te peser.
+ Avec mon pauvre coeur et ma triste pensée
+ Vers n'importe où, je partirais. »
+ Et doucement ton front montait vers mon baiser.
+
+ Et tu disais encore:
+ «On se déprend de tout et la vie est si pleine!
+ Et qu'importe qu'elle soit d'or
+ La chaîne
+ Qui lie au même anneau d'un port
+ Nos deux barques humaines!»
+ Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.
+
+ Et tu disais,
+ Et tu disais encore:
+ «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.
+ Notre existence fut trop haute
+ Pour se traîner banalement de faute en faute.»
+ Et tu fuyais et tu fuyais
+ Et mes deux mains éperdûment te retenaient.
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre
+ Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut
+ Illumine un instant les pauvres fleurs de givre
+ Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.
+
+ L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,
+ Et notre vieux jardin nous apparaît encor
+ Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes
+ Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.
+
+ Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide
+ Se glisse en notre sang et nous réincarnons
+ L'immense et plein été dans les baisers rapides
+ Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Subirons-nous, hélas! le poids mort des années
+ Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens
+ Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants
+ Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?
+
+ Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents
+ Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê
+ Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre
+ Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?
+
+ Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,
+ Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,
+ Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas
+ Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.
+
+ Car nous conserverons quand même encor nos yeux
+ Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,
+ Et l'aube et le soleil illuminer la vie
+ Et faire de la terre un objet merveilleux.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les menus faits, les mille riens,
+ Une lettre, une date, un humble anniversaire,
+ Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère
+ Exalte en ces longs soirs ton coeur comme le mien.
+
+ Et nous solennisons pour nous ces simples choses
+ Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,
+ Pour que le peu de nous qui nous demeure encore
+ Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.
+
+ Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux
+ De ces pauvres, douces et bienveillantes joies
+ Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie
+ Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,
+
+ Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,
+ Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,
+ Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé
+ Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Viens jusqu'à notre seuil répandre
+ Ta blanche cendre
+ O neige pacifique et lentement tombée:
+ Le tilleul du jardin tient ses branches courbées
+ Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.
+
+ O neige,
+ Qui réchauffes et qui protèges
+ Le blé qui lève à peine
+
+ Avec la mousse, avec la laine
+ Que tu répands de plaine en plaine!
+ Neige silencieuse et doucement amie
+ Des maisons, au matin dans le calme endormies,
+ Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres
+ Et soudain par le seuil et la porte pénètre
+ Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,
+ O neige lumineuse au travers de notre âme,
+ Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves
+ Comme du blé qui lève!
+
+
+
+
+ XX
+
+ Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,
+ C'était en des instants de fièvre
+ Que le regret d'avoir diminué nos coeurs
+ Nous jaillissait des lèvres,
+ Et le pardon offert, mais mérité toujours
+ Et l'étalage exagéré de nos misères
+ Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,
+ Exaltaient notre amour.
+
+ Mais, en ces mois de lourde pluie
+ Où tout se tasse et se réduit,
+ Où la clarté même s'ennuie
+ A refouler de l'ombre et de la nuit,
+ Notre âme n'est plus assez vibrante et haute
+ Pour confesser, avec transports, nos fautes.
+
+ Nous les disons à lente voix
+ Certes, avec tendresse encore,
+ Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,
+ Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts
+ Comme des choses qu'on dénombre
+ Et qu'on range dans la maison,
+ Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,
+ Nous raisonnons.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées
+ J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,
+ Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir
+ La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.
+
+ Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!
+ Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite
+ Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite
+ Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.
+
+ Et comme au temps où tu m'étais la fiancée
+ L'ardeur me vient encor de tomber à genoux
+ Et de toucher la place où bat ton coeur si doux
+ Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Si nos coeurs ont brûlé en des jours exaltants
+ D'une amour claire autant que haute,
+ L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents
+ Et paisibles devant nos fautes.
+
+ Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,
+ Par ton ardeur non asservie,
+ Et c'est de calme doux et de pâle bonté
+ Que se colore notre vie.
+
+ Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,
+ Et nous masquons notre faiblesse
+ Avec les mots banals et les pauvres discours
+ D'une vaine et lente sagesse.
+
+ Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,
+ Si dans notre hiver et nos brumes
+ N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir
+ Des âmes fières que nous fûmes.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ En ce rugueux hiver où le soleil flottant
+ S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,
+ J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave
+ Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.
+
+ Et plus je le redis, plus ma voix est ravie
+ Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon coeur,
+ Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur
+ Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.
+
+ Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort
+ Je le répète avec ma voix toujours la même
+ Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême
+ Je le prononcerai à l'heure de la mort!
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Peut-être,
+ Lorsque mon dernier jour viendra,
+ Peut-être
+ Qu'à ma fenêtre,
+ Ne fût-ce qu'un instant,
+ Un soleil frêle et tremblotant
+ Se penchera.
+
+ Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées
+ Seront quand même encor par sa gloire dorées;
+ Il glissera son baiser lent, clair et profond
+ Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,
+ Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières
+ Avant de se fermer lui rendront sa lumière.
+
+ Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!
+ Mon art torride et doux, de son geste suprême,
+ T'a retenu captif au coeur de mes poèmes;
+ Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,
+ Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,
+ O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,
+ O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,
+ Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve
+ Où mon vieux coeur humain sera lourd sous l'épreuve,
+ Tu sois encor son visiteur et son témoin.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Oh! tes si douces mains et leur lente caresse
+ Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse
+ Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force
+ S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!
+
+ Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine
+ Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,
+ Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres
+ Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.
+
+ Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,
+ Et que m'est généreux et consolant ton songe.
+ Pour la première fois tu berces d'un mensonge
+ Mon coeur qui t'en excuse et qui t'en remercie;
+
+ Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine
+ Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,
+ Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être
+ A finir en tes yeux ma belle vie humaine.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
+ Baise-les longuement, car ils t'auront donné
+ Tout ce qui peut tenir d'amour passionné
+ Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
+
+ Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,
+ Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
+ Pour que s'imprime et dure en eux la seule image
+ Qu'ils garderont dans le tombeau.
+
+ Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,
+ Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains
+ Et que près de mon front sur les pâles coussins,
+ Une suprême fois se repose ta joue.
+
+ Et qu'après je m'en aille au loin avec mon coeur,
+ Qui te conservera une flamme si forte
+ Que même à travers la terre compacte et morte
+ Les autres morts en sentiront l'ardeur!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+_LES HEURES CLAIRES
+
+O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE
+QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX
+CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT
+LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ
+CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ
+TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE
+OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE
+COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON COEUR
+LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE
+VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR
+COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE
+AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT
+ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS
+A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT
+JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE
+JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE
+POUR NOUS AIMER DES YEUX
+AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE
+QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ
+DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI
+EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS
+OH! CE BONHEUR
+VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR
+SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT
+POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE
+BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR
+LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE
+FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE
+LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES
+S'IL ARRIVE JAMAIS
+
+
+_LES HEURES D'APRÈS MIDI_
+
+L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR
+ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES
+SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON
+L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE
+JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE
+ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN
+TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE
+DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE
+LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE
+TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR
+L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES
+C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME
+LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES
+VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD
+J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE
+TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS
+AVEC MES SENS, AVEC MON COEUR ET MON CERVEAU
+LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ
+JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL
+HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES
+LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ
+C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN
+ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES
+O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE
+COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR
+LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ
+ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES COEURS, ARDEUR DES AMES
+L'IMMOBILE BEAUTÉ
+VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES
+«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»
+
+
+_LES HEURES DU SOIR_
+
+DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES
+S'IL ÉTAIT VRAI
+LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE
+METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE
+SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE
+HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN
+LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR
+LORSQUE TA MAIN CONFIE
+ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS
+QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE
+AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS
+LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL
+LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL
+SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS
+NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE
+QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX
+SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES
+LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS
+VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE.
+QUAND NOTRE JARDIN CLAIR
+AVEC MES VIEILLES MAINS
+SI NOS COEURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS
+ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT
+PEUT-ÊTRE
+OH! TES SI DOUCES MAINS
+LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE
+
+
+
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Heures du Soir - Précédées de Les Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren.
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+The Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi
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+Author: Émile Verhaeren
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+Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR ***
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+Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org
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+<h2>ÉMILE VERHAEREN</h2>
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+<h1>Les Heures du Soir</h1>
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+<h5>PRÉCÉDÉES DE</h5>
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+<h2>Les Heures claires</h2>
+
+<h2>Les Heures d'après-midi</h2>
+<hr class="r5" />
+<h5>DOUZIÈME ÉDITION</h5>
+
+<h5>PARIS.</h5>
+
+<h5>MERCVRE DE FRANCE</h5>
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+<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI</h5>
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+<h5>MCMXXII</h5>
+
+
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+<hr class="full" />
+<h6>A CELLE QUI VIT A MES COTÉS</h6>
+
+
+<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_CLAIRES" id="LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></h4>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p class="center">
+<a id="I"></a>I<br />
+<br />
+<br />
+O la splendeur de notre joie<br />
+Tissée en or dans l'air de soie!<br />
+<br />
+Voici la maison douce et son pignon léger,<br />
+Et le jardin et le verger.<br />
+<br />
+Voici le banc, sous les pommiers<br />
+D'où s'effeuille le printemps blanc,<br />
+A pétales frôlants et lents.<br />
+<br />
+Voici des vols de lumineux ramiers<br />
+Planant, ainsi que des présages,<br />
+Dans le ciel clair du paysage.<br />
+<br />
+Voici, pareils à des baisers tombés sur terre<br />
+De la bouche du frôle azur,<br />
+Deux bleus étangs simples et purs,<br />
+Bordés naïvement de fleurs involontaires.<br />
+<br />
+O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,<br />
+En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="II"></a>II<br />
+<br />
+<br />
+Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux<br />
+Ce jardin clair où nous passons silencieux,<br />
+C'est plus encor en nous que se féconde<br />
+Le plus candide et doux jardin du monde.<br />
+<br />
+Car nous vivons toutes les fleurs,<br />
+Toutes les herbes, toutes les palmes<br />
+En nos rires et en nos pleurs<br />
+Le bonheur pur et calme.<br />
+<br />
+Car nous vivons toutes les transparences<br />
+De l'étang bleu qui reflète l'exubérance<br />
+Des roses d'or, et des grands lys vermeils,<br />
+Bouches et lèvres de soleil.<br />
+<br />
+Car nous vivons toute la joie<br />
+Dardée en cris de fête et de printemps,<br />
+En nos aveux, où se côtoient<br />
+Les mots fervents et exaltants.<br />
+<br />
+Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde<br />
+Le plus joyeux et doux jardin du monde.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="III"></a>III<br />
+<br />
+<br />
+Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,<br />
+Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,<br />
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br />
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br />
+C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,<br />
+O toi la neuve, ô toi l'ancienne!<br />
+Qui vins à moi, du fond de ton éternité<br />
+Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.<br />
+<br />
+Je sens en toi les mêmes choses très profondes<br />
+Qu'en moi-même dormir,<br />
+Et notre soif de souvenir<br />
+Boire l'écho, où nos passés se correspondent.<br />
+<br />
+Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures<br />
+Sans le savoir, pendant l'enfance;<br />
+Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,<br />
+Mêmes éclairs de confiance;<br />
+Car je te suis lié par l'inconnu<br />
+Qui me fixait, jadis, au fond des avenues<br />
+Par où passait ma vie aventurière;<br />
+Et, certes, si j'avais regardé mieux,<br />
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br />
+Depuis longtemps, en ses paupières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IV"></a>IV<br />
+<br />
+<br />
+Le ciel en nuit s'est déplié<br />
+Et la lune semble veiller<br />
+Sur le silence endormi.<br />
+<br />
+Tout est si pur et clair,<br />
+Tout est si pur et si pâle dans l'air<br />
+Et sur les lacs du paysage ami,<br />
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br />
+Qui tombe d'un roseau<br />
+Et tinte, et puis se tait dans l'eau.<br />
+<br />
+Mais j'ai tes mains entre les miennes<br />
+Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,<br />
+De leurs ferveurs, si doucement;<br />
+Et je te sens si bien en paix de toute chose<br />
+Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,<br />
+Ne troublera, fût-ce un moment,<br />
+La confiance sainte<br />
+Qui dort en nous comme un enfant repose.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="V"></a>V<br />
+<br />
+<br />
+Chaque heure, où je songe à ta bonté<br />
+Si simplement profonde,<br />
+Je me confonds en prières vers toi.<br />
+<br />
+Je suis venu si tard<br />
+Vers la douceur de ton regard,<br />
+Et de si loin vers tes deux mains tendues,<br />
+Tranquillement, par à travers les étendues!<br />
+<br />
+J'avais en moi tant de rouille tenace<br />
+Qui me rongeait, à dents rapaces,<br />
+La confiance.<br />
+<br />
+J'étais si lourd, j'étais si las,<br />
+j'étais si vieux de méfiance,<br />
+J'étais si lourd, j'étais si las<br />
+Du vain chemin de tous mes pas.<br />
+<br />
+Je méritais si peu la merveilleuse joie<br />
+De voir tes pieds illuminer ma voie,<br />
+Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs<br />
+Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VI"></a>VI<br />
+<br />
+<br />
+Tu arbores parfois cette grâce bénigne<br />
+Du matinal jardin tranquille et sinueux<br />
+Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,<br />
+Ses doux chemins courbés en cols de cygne.<br />
+<br />
+Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair<br />
+Du vent rapide et exaltant<br />
+Qui passe, avec ses doigts d'éclair,<br />
+Dans les crins d'eau de l'étang blanc.<br />
+<br />
+Au bon toucher de tes deux mains<br />
+Je sens comme des feuilles<br />
+Me doucement frôler;<br />
+Que midi brûle le jardin,<br />
+Les ombres, aussitôt, recueillent<br />
+Les paroles chères dont ton être a tremblé.<br />
+<br />
+Chaque moment me semble, grâce à toi,<br />
+Passer ainsi, divinement en moi;<br />
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,<br />
+Où tu te cèles en toi-même<br />
+En refermant les yeux,<br />
+Sens-tu mon doux regard dévotieux,<br />
+Plus humble et long qu'une prière,<br />
+Remercier le tien sous tes closes paupières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VII"></a>VII<br />
+<br />
+<br />
+Oh! laisse frapper à la porte<br />
+La main qui passe avec ses doigts futiles;<br />
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br />
+Le reste avec ses doigts futiles,<br />
+<br />
+Laisse passer, par le chemin,<br />
+La triste et fatigante joie,<br />
+Avec ses crécelles en main.<br />
+<br />
+Laisse monter, laisse bruire<br />
+Et s'en aller le rire;<br />
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.<br />
+<br />
+L'instant est si beau de lumière,<br />
+Dans le jardin, autour de nous;<br />
+L'instant est si rare de lumière première,<br />
+Dans notre cœur, au fond de nous;<br />
+<br />
+Tout nous prêche de n'attendre plus rien<br />
+De ce qui vient ou passe,<br />
+Avec des chansons lasses<br />
+Et des bras las par les chemins,<br />
+<br />
+Et de rester les doux qui bénissons le jour,<br />
+Même devant la nuit d'ombre barricadée,<br />
+Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée<br />
+Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VIII"></a>VIII<br />
+<br />
+<br />
+Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,<br />
+Ainsi qu'une ample fleur,<br />
+Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;<br />
+Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.<br />
+<br />
+La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;<br />
+Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:<br />
+C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.<br />
+<br />
+La fleur qui est mon cœur et mon aveu,<br />
+Tout simplement, à tes lèvres confie<br />
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br />
+Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.<br />
+<br />
+Laissons l'esprit fleurir sur les collines<br />
+En de capricieux chemins de vanité,<br />
+Et faisons simple accueil à la sincérité<br />
+Qui tient nos deux cœurs vrais en ses mains cristallines;<br />
+Et rien n'est beau comme une confession d'âmes<br />
+Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme<br />
+Des incomptables diamants<br />
+Brûle comme autant d'yeux<br />
+Silencieux<br />
+Le silence des firmaments.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IX"></a>IX<br />
+<br />
+<br />
+Le printemps jeune et bénévole<br />
+Qui vêt le jardin de beauté<br />
+Élucide nos voix et nos paroles<br />
+Et les trempe dans sa limpidité.<br />
+<br />
+La brise et les lèvres des feuilles<br />
+Babillent, et lentement effeuillent<br />
+En nous les syllabes de leur clarté.<br />
+<br />
+Mais le meilleur de nous se gare<br />
+Et fuit les mots matériels;<br />
+Un simple et doux élan muet<br />
+Mieux que tout verbe amarre<br />
+<br />
+Notre bonheur à son vrai ciel:<br />
+Celui de ton âme, à deux genoux,<br />
+Tout simplement, devant la mienne,<br />
+Et de mon âme, à deux genoux,<br />
+Très doucement, devant la tienne.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="X"></a>X<br />
+<br />
+<br />
+Viens lentement t'asseoir<br />
+Près du parterre dont le soir<br />
+Ferme les fleurs de tranquille lumière,<br />
+Laisse filtrer la grande nuit en toi:<br />
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br />
+trouble notre prière.<br />
+<br />
+Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:<br />
+Voici le firmament plus net et translucide<br />
+Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;<br />
+Et puis voici le ciel qui regarde à travers.<br />
+<br />
+Les mille voix de l'énorme mystère<br />
+Parlent autour de toi,<br />
+Les mille lois de la nature entière<br />
+Bougent autour de toi,<br />
+Les arcs d'argent de l'invisible<br />
+Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,<br />
+Mais tu n'as peur, oh! simple cœur,<br />
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br />
+Est que toute la terre collabore<br />
+A cet amour que fit éclore<br />
+La vie et son mystère en toi.<br />
+<br />
+Joins donc les mains tranquillement<br />
+Et doucement adore;<br />
+Un grand conseil de pureté<br />
+Flotte, comme une étrange aurore,<br />
+Sous les minuits du firmament.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XI"></a>XI<br />
+<br />
+<br />
+Combien elle est facilement ravie<br />
+Avec ses yeux d'extase ignée;<br />
+Elle, la douce et résignée<br />
+Si simplement devant la vie.<br />
+<br />
+Ce soir, comme un regard la surprenait fervente<br />
+Et comme un mot la transportait<br />
+Au pur jardin de joie, où elle était<br />
+Tout à la fois reine et servante.<br />
+<br />
+Humble d'elle, mais ardente de nous,<br />
+C'était à qui ploierait les deux genoux,<br />
+Pour recueillir le merveilleux bonheur<br />
+Qui, mutuel, nous débordait du cœur.<br />
+<br />
+Nous écoutions se taire, en nous, la violence<br />
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br />
+Et le vivant silence<br />
+Dire des mots que nous ne savions pas.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XII"></a>XII<br />
+<br />
+<br />
+Au temps où longuement j'avais souffert,<br />
+Où les heures m'étaient des pièges,<br />
+Tu m'apparus l'accueillante lumière<br />
+Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,<br />
+Au fond des soirs, sur de la neige.<br />
+<br />
+Ta clarté d'âme hospitalière<br />
+Frôla, sans le blesser, mon cœur,<br />
+Comme une main de tranquille chaleur.<br />
+<br />
+Puis vint la bonne confiance,<br />
+Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance<br />
+Enfin de nos deux mains amies,<br />
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.<br />
+<br />
+Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,<br />
+En nous-mêmes, et sous le ciel,<br />
+Dont les flammes éternisées<br />
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,<br />
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense<br />
+Naissant du fier désir<br />
+Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,<br />
+En notre cœur se recommence,<br />
+Je regarde toujours, la petite lumière<br />
+Qui me fut douce, la première.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIII"></a>XIII<br />
+<br />
+<br />
+Et qu'importent et les pourquois et les raisons<br />
+Et qui nous fûmes et qui nous sommes:<br />
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br />
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.<br />
+<br />
+Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir<br />
+Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère<br />
+Et qu'élans doux et que ferveur involontaire<br />
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.<br />
+<br />
+Je te sens claire, avant de te comprendre telle;<br />
+Et c'est ma joie, infiniment,<br />
+De m'éprouver si doucement aimant<br />
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.<br />
+<br />
+Soyons simples et bons&mdash;et que le jour<br />
+Nous soit tendresse et lumière servies,<br />
+Et laissons dire que la vie<br />
+N'est point faite pour un pareil amour.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIV"></a>XIV<br />
+<br />
+<br />
+A ces reines qui lentement descendent<br />
+Les escaliers en ors et fleurs de la légende,<br />
+Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;<br />
+Jeté donne des noms qui se marient<br />
+A la beauté, à la splendeur et à la joie,<br />
+Et bruissent en syllabes de soie,<br />
+Au long des vers bâtis comme une estrade<br />
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.<br />
+<br />
+Mais combien vite on se lasse du jeu,<br />
+A te voir douce et profonde et si peu<br />
+Celle dont on enjolive les attitudes,<br />
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br />
+<br />
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br />
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br />
+Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,<br />
+Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,<br />
+Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière<br />
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XV"></a>XV<br />
+<br />
+<br />
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br />
+Mes plus douces pensées,<br />
+Celles que je te dis, celles aussi<br />
+Qui demeurent imprécisées<br />
+Et trop profondes pour les dire.<br />
+<br />
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br />
+A toute ton âme, mon âme,<br />
+Avec ses pleurs et ses sourires<br />
+Et son baiser.<br />
+<br />
+Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;<br />
+Des liens d'ombre semblent glisser<br />
+Et s'en aller, avec mélancolie;<br />
+L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,<br />
+L'herbe rayonne et les corolles se déplient,<br />
+Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.<br />
+<br />
+Oh! dis, pouvoir, un jour,<br />
+Entrer ainsi dans la pleine lumière;<br />
+Oh! dis, pouvoir, un jour,<br />
+Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,<br />
+Sans plus aucun voile sur nous,<br />
+Sans plus aucun remords en nous,<br />
+Oh! dis, pouvoir un jour<br />
+Entrer à deux dans le lucide amour!...<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVI"></a>XVI<br />
+<br />
+<br />
+Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière<br />
+Et l'élan fou de cette âme éperdue,<br />
+Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,<br />
+Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.<br />
+<br />
+S'unir pour épurer son être<br />
+Comme deux vitraux d'or en une même abside<br />
+Croisent leurs feux différemment lucides<br />
+Et se pénètrent!<br />
+<br />
+Je suis parfois si lourd, si las,<br />
+D'être celui qui ne sait pas<br />
+Etre parfait, comme il le veut!<br />
+Mon cœur se bat contre ses vœux,<br />
+Mon cœur dont les plantes mauvaises,<br />
+Entre des rocs d'entêtement,<br />
+Dressent, sournoisement,<br />
+Leurs fleurs d'encre ou de braise;<br />
+Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,<br />
+Mon cœur contradictoire,<br />
+Mon cœur exagéré toujours<br />
+De joie immense ou de crainte attentatoire.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVII"></a>XVII<br />
+<br />
+<br />
+Pour nous aimer des yeux,<br />
+Lavons nos deux regards de ceux<br />
+Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie<br />
+Mauvaise et asservie.<br />
+<br />
+L'aube est en fleur et en rosée<br />
+Et en lumière tamisée<br />
+Très douce;<br />
+On croirait voir de molles plumes<br />
+D'argent et de soleil, à travers brumes,<br />
+Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.<br />
+Nos bleus et merveilleux étangs<br />
+Tremblent et s'animent d'or miroitant;<br />
+Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;<br />
+Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,<br />
+Balaie<br />
+La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIII"></a>XVIII<br />
+<br />
+<br />
+Au clos de notre amour, l'été se continue:<br />
+Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;<br />
+Des pétales pavoisent<br />
+&mdash;Perles, émeraudes, turquoises&mdash;<br />
+L'uniforme sommeil des gazons verts.<br />
+Nos étangs bleus luisent, couverts<br />
+Du baiser blanc des nénuphars de neige;<br />
+Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;<br />
+Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur;<br />
+De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;<br />
+Et, comme des bulles légères, mille abeilles<br />
+Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.<br />
+<br />
+L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;<br />
+Sous les midis profonds et radiants<br />
+On dirait qu'il remue en roses de lumière;<br />
+Tandis qu'au loin, les routes coutumières<br />
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br />
+A l'horizon nacré, montent vers le soleil.<br />
+<br />
+Certes, la robe en diamants du bel été<br />
+Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.<br />
+Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,<br />
+Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIX"></a>XIX<br />
+<br />
+<br />
+Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,<br />
+Me soient, sur terre,<br />
+Les images de la bonté.<br />
+<br />
+Laissons nos âmes embrasées<br />
+Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.<br />
+<br />
+Que mes deux mains contre ton cœur<br />
+Te soient, sur terre,<br />
+Les emblèmes de la douceur.<br />
+<br />
+Vivons pareils à deux prières éperdues<br />
+L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.<br />
+<br />
+Que nos baisers sur nos bouches ravies<br />
+Nous soient sur terre<br />
+Les symboles de notre vie.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XX"></a>XX<br />
+<br />
+<br />
+Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br />
+Dis, combien l'absence, même d'un jour,<br />
+Attriste et attise l'amour<br />
+Et le réveille, en ses brûlures endormies?<br />
+<br />
+Je m'en vais au-devant de ceux<br />
+Qui reviennent des lointains merveilleux<br />
+Où, dès l'aube, tu es allée;<br />
+Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;<br />
+Et, sur la route, épiant leur venue,<br />
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br />
+Encor clairs de t'avoir vue.<br />
+<br />
+Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,<br />
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br />
+Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas<br />
+Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXI"></a>XXI<br />
+<br />
+<br />
+En ces heures où nous sommes perdus<br />
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,<br />
+Quel sang lustral ou quel baptême<br />
+Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus?<br />
+<br />
+Joignant les mains, sans que l'on prie,<br />
+Tendant les bras, sans que l'on crie,<br />
+Mais adorant on ne sait quoi<br />
+De plus lointain et de plus pur que soi,<br />
+L'esprit fervent et ingénu,<br />
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.<br />
+<br />
+Comme on s'abîme en la présence<br />
+De ces heures de suprême existence,<br />
+Comme l'âme voudrait des cieux<br />
+Pour y chercher de nouveaux dieux,<br />
+Oh! l'angoissante et merveilleuse joie<br />
+Et l'espérance audacieuse<br />
+D'être, un jour, à travers la mort même, la proie<br />
+De ces affres silencieuses.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXII"></a>XXII<br />
+<br />
+<br />
+Oh! ce bonheur<br />
+Si rare et si frôle parfois<br />
+Qu'il nous fait peur!<br />
+<br />
+Nous avons beau taire nos voix<br />
+Et nous faire comme une tente,<br />
+Avec toute ta chevelure,<br />
+Pour nous créer un abri sûr,<br />
+Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.<br />
+<br />
+Mais notre amour étant comme un ange à genoux<br />
+Prie et supplie<br />
+Que l'avenir donne à d'autres que nous<br />
+Même tendresse et même vie,<br />
+Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.<br />
+<br />
+Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br />
+Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,<br />
+Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme<br />
+De la douceur de notre âme.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIII"></a>XXIII<br />
+<br />
+<br />
+Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br />
+Vivons si hardiment nos plus belles pensées<br />
+Qu'elles s'entrelacent harmonisées<br />
+A l'extase suprême et l'entière ferveur.<br />
+<br />
+Parce qu'en nos âmes pareilles,<br />
+Quelque chose de plus sacré que nous<br />
+Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,<br />
+Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.<br />
+<br />
+Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br />
+Pour humblement le définir<br />
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br />
+Qu'à le goûter nos cœurs soient près de défaillir.<br />
+<br />
+Restons quand même, et pour toujours, les fous<br />
+De cet amour presque implacable,<br />
+Et les fervents, à deux genoux,<br />
+Du Dieu soudain qui règne en nous,<br />
+Si violent et si ardemment doux<br />
+Qu'il nous fait mal et nous accable.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIV"></a>XXIV<br />
+<br />
+<br />
+Sitôt que nos bouches se touchent,<br />
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes<br />
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br />
+Et qui s'unissent en nous-mêmes;<br />
+<br />
+Nous nous sentons le cœur si divinement frais<br />
+Et si renouvelé par leur lumière<br />
+Première<br />
+Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.<br />
+<br />
+La joie est à nos yeux le seul ferment du monde<br />
+Qui se mûrit et se féconde,<br />
+Innombrable, sur nos routes d'en bas;<br />
+Comme là-haut, par tas,<br />
+Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles<br />
+Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.<br />
+<br />
+L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,<br />
+Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:<br />
+Nos simples mots ont un sens si beau<br />
+Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.<br />
+<br />
+Nous sommes les victorieux sublimes<br />
+Qui conquérons l'éternité.<br />
+Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,<br />
+Et notre amour nous semble avoir toujours été.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXV"></a>XXV<br />
+<br />
+<br />
+Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.<br />
+Si profonde qu'elle en est sainte<br />
+Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;<br />
+Nous descendons ensemble au jardin de la chair.<br />
+<br />
+Tes seins sont là ainsi que des offrandes,<br />
+Et tes deux mains me sont tendues;<br />
+Et rien ne vaut la naïve provende<br />
+Des paroles dites et entendues.<br />
+<br />
+L'ombre des rameaux blancs voyage<br />
+Parmi ta gorge et ton visage<br />
+Et tes cheveux dénouent leur floraison,<br />
+En guirlandes, sur les gazons.<br />
+<br />
+La nuit est toute d'argent bleu,<br />
+La nuit est un beau lit silencieux,<br />
+La nuit douce, dont les brises vont, une à une,<br />
+Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVI"></a>XXVI<br />
+<br />
+<br />
+Bien que déjà, ce soir<br />
+L'automne<br />
+Laisse aux sentes et aux orées,<br />
+Comme des mains dorées,<br />
+Lentes, les feuilles choir,<br />
+Bien que déjà l'automne,<br />
+Ce soir, avec ses bras de vent,<br />
+Moissonne,<br />
+Sur les rosiers fervents<br />
+Les pétales et leur pâleur,<br />
+Ne laissons rien de nos deux âmes<br />
+Tomber soudain avec ces fleurs.<br />
+<br />
+Mais tous les deux, autour des flammes<br />
+De l'âtre en or de souvenir,<br />
+Mais tous les deux, blottissons-nous,<br />
+Les mains au feu et les genoux.<br />
+<br />
+Contre les deuils cachés dans l'avenir,<br />
+Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,<br />
+Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,<br />
+Blottissons-nous, près du foyer,<br />
+Que la mémoire en nous fait flamboyer.<br />
+<br />
+Et si l'automne obère<br />
+A grands pans d'ombre et d'orages planants,<br />
+Les bois, les pelouses et les étangs,<br />
+Que sa douleur du moins n'altère<br />
+L'intérieur jardin tranquillisé,<br />
+Où s'unissent, dans la lumière,<br />
+Les pas égaux de nos pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVII"></a>XXVII<br />
+<br />
+<br />
+Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,<br />
+N'est rien que l'aboutissement<br />
+De deux tendresses entraînées<br />
+L'une vers l'autre, éperdûment.<br />
+<br />
+Tu n'es heureuse de ta chair,<br />
+Si belle en sa fraîcheur natale,<br />
+Que pour, avec ferveur, m'en faire<br />
+L'offre complète et l'aumône totale.<br />
+<br />
+Et je me donne à toi, ne sachant rien<br />
+Sinon que je m'exalte à te connaître,<br />
+Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,<br />
+Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.<br />
+<br />
+L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance<br />
+Unique, et l'unique raison du cœur,<br />
+A nous, dont le plus fol bonheur<br />
+Est d'être fous de confiance.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVIII"></a>XXVIII<br />
+<br />
+<br />
+Fut-il en nous une seule tendresse,<br />
+Une pensée, une joie, une promesse,<br />
+Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?<br />
+<br />
+Fut-il une prière en secret entendue,<br />
+Dont nous n'ayons serré les mains tendues<br />
+Avec douceur sur notre sein?<br />
+<br />
+Fut-il un seul appel, un seul dessein,<br />
+Un vœu tranquille ou violent<br />
+Dont nous n'ayons accéléré l'élan?<br />
+<br />
+Et, nous aimant ainsi,<br />
+Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,<br />
+Vers les doux cœurs timides et transis<br />
+Des autres.<br />
+Ils les ont conviés, par la pensée,<br />
+A se sentir aux nôtres fiancés,<br />
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br />
+Comme un peuple de fleurs aime la même branche,<br />
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil;<br />
+Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,<br />
+S'est mise à célébrer tout ce qui aime,<br />
+Magnifiant l'amour pour l'amour même,<br />
+Et à chérir, divinement, d'un désir fou,<br />
+Le monde entier qui se résume en nous.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIX"></a>XXIX<br />
+<br />
+<br />
+Le beau jardin fleuri de flammes<br />
+Qui nous semblait le double ou le miroir<br />
+Du jardin clair que nous portions dans l'âme<br />
+Se cristallise en gel et or, ce soif.<br />
+<br />
+Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br />
+Là-bas, aux horizons de marbre,<br />
+Vers où s'en vont, par défilés, les arbres<br />
+Avec leur ombre immense et bleue<br />
+Et régulière, à côté d'eux.<br />
+<br />
+Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br />
+Les grands voiles du froid<br />
+Se déplient seuls, de plaine en plaine,<br />
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.<br />
+<br />
+Les étoiles paraissent vivre.<br />
+Comme l'acier, brille le givre,<br />
+A travers l'air translucide et glacé.<br />
+De clairs métaux pulvérisés<br />
+A l'infini semblent neiger<br />
+De la pâleur d'une lune de cuivre.<br />
+Tout est scintillement dans l'immobilité.<br />
+<br />
+Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté<br />
+Par ces mille regards que projette sur terre,<br />
+Vers les hasards de l'humaine misère,<br />
+La bonne et pure et inchangeable éternité.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXX"></a>XXX<br />
+<br />
+<br />
+S'il arrive jamais<br />
+Que nous soyons, sans le savoir,<br />
+Souffrance ou peine ou désespoir<br />
+L'un pour l'autre; s'il se faisait<br />
+Que la fatigue ou le banal plaisir<br />
+Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;<br />
+Si le cristal de la pure pensée<br />
+Doit en nos cœurs tomber et se briser;<br />
+Si malgré tout, je me sentais<br />
+Vaincu pour n'avoir pas été<br />
+Assez en proie à la divine immensité<br />
+De la bonté;<br />
+Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes<br />
+Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes<br />
+Quand même&mdash;et, d'un unique essor,<br />
+L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_DAPRES-MIDI" id="LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS-MIDI</a></h4>
+<hr class="tb" />
+
+
+<p class="center">
+<a id="Ib"></a>I<br />
+<br />
+<br />
+L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,<br />
+Poser ses mains sur le front nu de notre amour<br />
+Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.<br />
+<br />
+Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,<br />
+Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes<br />
+Ont laissé choir un peu de leur force fervente<br />
+Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.<br />
+Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,<br />
+Une ombre dure, autour de sa lumière.<br />
+<br />
+Pourtant, voici toujours les floraisons trémières<br />
+Qui persistent à se darder vers leur splendeur,<br />
+Et les saisons ont beau peser sur notre vie,<br />
+Toutes les racines de nos deux cœurs<br />
+Plus que jamais plongent inassouvies,<br />
+Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.<br />
+<br />
+Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses<br />
+Qui s'enlacent autour du temps et se reposent<br />
+La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!<br />
+<br />
+Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,<br />
+Heureux et, clairs encor, après combien d'années!<br />
+Mais si tout autre avait été la destinée<br />
+Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,<br />
+&mdash;Quand même!&mdash;oh! j'eusse aimé vivre et mourir,<br />
+Sans me plaindre, d'une amour obstinée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IIb"></a>II<br />
+<br />
+<br />
+Roses de Juin, vous les plus belles,<br />
+Avec vos cœurs de soleil transpercés;<br />
+Roses violentes et tranquilles, et telles<br />
+Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;<br />
+Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,<br />
+Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent<br />
+Ou s'apaisent, au va et vient du vent,<br />
+Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;<br />
+Roses d'ardeur muette et de volonté douce,<br />
+Roses de volupté en vos gaines de mousse,<br />
+Vous qui passez les jours du plein été<br />
+A vous aimer, dans la clarté;<br />
+Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses<br />
+Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,<br />
+Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir<br />
+S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IIIb"></a>III<br />
+<br />
+<br />
+Si d'autres fleurs décorent la maison<br />
+Et la splendeur du paysage,<br />
+Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,<br />
+Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.<br />
+<br />
+Dites de quels lointains profonds et inconnus<br />
+Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,<br />
+Avec du soleil sur leurs ailes?<br />
+<br />
+Juillet a remplacé Avril dans le jardin<br />
+Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,<br />
+L'espace est chaud et le vent frêle;<br />
+Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,<br />
+Et l'été passe, en sa robe de diamants<br />
+Et d'étincelles.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IVb"></a>IV<br />
+<br />
+<br />
+L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.<br />
+De la branche, d'où s'envole là-haut<br />
+L'oiseau,<br />
+Tombent des gouttes de rosée.<br />
+<br />
+Une pureté lucide et frêle<br />
+Orne le matin si clair<br />
+Que des prismes semblent briller dans l'air.<br />
+On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.<br />
+<br />
+Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première<br />
+Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière<br />
+Et reflètent le jour qui se lève là-bas.<br />
+Ton front est radieux et ton artère bat.<br />
+<br />
+La vie intense et bonne et sa force divine<br />
+Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,<br />
+En ta poitrine,<br />
+Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,<br />
+Tes mains soudain prennent mes mains<br />
+Et les appuyent comme avec peur,<br />
+Contre ton cœur.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<a id="Vb"></a><span style="margin-left: 23%;">V</span><br />
+<br />
+<br />
+Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie<br />
+D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie<br />
+Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:<br />
+Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,<br />
+Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs,<br />
+Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs<br />
+Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,<br />
+Devant la terre en fête et sa force éternelle.<br />
+<br />
+L'espace entre ses bras de bougeante clarté,<br />
+Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,<br />
+Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,<br />
+Avec des cris captifs que délivraient mes pas.<br />
+<br />
+Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;<br />
+Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,<br />
+Les origans ont caressé mes doigts, et l'air<br />
+Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="VIb"></a>VI<br />
+<br />
+<br />
+Asseyons-nous tous deux près du chemin,<br />
+Sur le vieux banc rongé de moisissures,<br />
+Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,<br />
+Longtemps s'abandonner ma main.<br />
+<br />
+Avec ma main qui longtemps s'abandonne<br />
+A la douceur de se sentir sur tes genoux,<br />
+Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux<br />
+Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes<br />
+<br />
+Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond<br />
+Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,<br />
+Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,<br />
+Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.<br />
+<br />
+Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence<br />
+Et l'immobilité de nos muets désirs,<br />
+N'était que tout à coup à les sentir frémir<br />
+Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;<br />
+<br />
+Tes mains, où mon bonheur entier reste celé<br />
+Et qui jamais, pour rien au monde,<br />
+N'attenteraient à ces choses profondes<br />
+Dont nous vivons, sans en devoir parler.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VIIb"></a>VII<br />
+<br />
+<br />
+Très doucement, plus doucement encore,<br />
+Berce ma tête entre tes bras,<br />
+Mon front fiévreux et mes yeux las;<br />
+Très doucement, plus doucement encore.<br />
+Baise mes lèvres, et dis-moi<br />
+Ces mots plus doux à chaque aurore,<br />
+Quand me les dit ta voix,<br />
+Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.<br />
+<br />
+Le joug surgit maussade et lourd; la nuit<br />
+Fut de gros rêves traversée;<br />
+La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée<br />
+Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.<br />
+<br />
+Très doucement, plus doucement encore,<br />
+Berce ma tête entre tes bras,<br />
+Mon front fiévreux et mes yeux las;<br />
+C'est toi qui m'es la bonne aurore,<br />
+Dont la caresse est dans ta main<br />
+Et la lumière en tes paroles douces:<br />
+Voici que je renais, sans mal et sans secousse,<br />
+Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,<br />
+Son signe,<br />
+Et me fait vivre, avec la volonté,<br />
+D'être une arme de force et de beauté,<br />
+Aux poings d'or d'une vie insigne.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 20%;"><a id="VIIIb"></a>VIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Dans la maison où notre amour a voulu naître,<br />
+Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,<br />
+Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins<br />
+Les roses qui nous regardent par les fenêtres.<br />
+<br />
+Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,<br />
+Et des heures d'été, si belles de silence,<br />
+Que j'arrête parfois le temps qui se balance,<br />
+Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.<br />
+<br />
+Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre<br />
+Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,<br />
+Sinon les battements de ton cœur et du mien<br />
+Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="IXb"></a>IX<br />
+<br />
+<br />
+Le bon travail, fenêtre ouverte,<br />
+Avec l'ombre des feuilles vertes<br />
+Et le voyage du soleil<br />
+Sur le papier vermeil,<br />
+Maintient la douce violence<br />
+De son silence,<br />
+En notre bonne et pensive maison.<br />
+<br />
+Et vivement les fleurs se penchent<br />
+Et les grands fruits luisent, de branche en branche,<br />
+Et les merles et les bouvreuils et les pinsons<br />
+Chantent et chantent<br />
+Pour que mes vers éclatent<br />
+Clairs et frais, purs et vrais,<br />
+Ainsi que leurs chansons,<br />
+Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.<br />
+<br />
+Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,<br />
+Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;<br />
+Mais ta tête ne se retourne pas,<br />
+Pour que l'heure ne soit troublée<br />
+Où je travaille, avec mon cœur jaloux,<br />
+A ces poèmes francs et doux.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xb"></a>X</span><br />
+<br />
+<br />
+Toute croyance habite au fond de notre amour.<br />
+On lie une pensée ardente aux moindres choses:<br />
+A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,<br />
+Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,<br />
+Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.<br />
+Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit<br />
+Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.<br />
+Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières<br />
+Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.<br />
+<br />
+Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,<br />
+Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir</span><br />
+Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;<br />
+<span style="margin-left: 2em">Soyons heureux de nous sentir, enfants,</span><br />
+Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;<br />
+Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIb"></a>XI</span><br />
+<br />
+<br />
+L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;<br />
+Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,<br />
+Se mêle à la ferveur de notre être exalté.<br />
+Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.<br />
+<br />
+Il n'importe que leur raison adhère ou railla<br />
+Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,<br />
+Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;<br />
+Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.<br />
+<br />
+Ils regardent le jour luire de plage en plage,<br />
+Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;<br />
+La fixe certitude et le tremblant espoir<br />
+Pour leurs regards ardents ont le même visage.<br />
+<br />
+Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;<br />
+Leur âme est la profonde et soudaine clarté<br />
+Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;<br />
+Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.<br />
+<br />
+Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;<br />
+Vivant des vérités que renferment leurs yeux<br />
+Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;<br />
+Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XIIb"></a>XII<br />
+<br />
+<br />
+C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:<br />
+Tout est si calme et consolant, ce soir,<br />
+Et le silence est tel, que l'on entendrait choir<br />
+Des plumes.<br />
+<br />
+C'est la bonne heure où, doucement,<br />
+S'en vient la bien-aimée,<br />
+Comme la brise ou la fumée,<br />
+Tout doucement, tout lentement.<br />
+Elle ne dit rien d'abord&mdash;et je l'écoute;<br />
+Et son âme, que j'entends toute,<br />
+Je la surprends luire et jaillir<br />
+Et je la baise sur ses yeux.<br />
+<br />
+C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,<br />
+Où les aveux<br />
+De s'être aimés le jour durant,<br />
+Du fond du cœur profond, mais transparent,<br />
+S'exhument.<br />
+<br />
+Et l'on se dit les simples choses:<br />
+Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;<br />
+La fleur qui s'est ouverte,<br />
+D'entre les mousses vertes;<br />
+Et la pensée éclose, en des émois soudains,<br />
+Au souvenir d'un mot de tendresse fanée<br />
+Surpris au fond d'un vieux tiroir,<br />
+Sur un billet de l'autre année.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIIIb"></a>XIII<br />
+<br />
+<br />
+Les baisers morts des défuntes années<br />
+Ont mis leur sceau sur ton visage,<br />
+Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,<br />
+Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.<br />
+<br />
+Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux<br />
+Luire, comme un matin de fête,<br />
+Ni, lentement, se repeser ta tête,<br />
+Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,<br />
+<br />
+Tes mains chères qui demeurent si douces<br />
+Ne viennent plus comme autrefois,<br />
+Avec de la lumière au bout des doigts,<br />
+Me caresser le front, comme une aube les mousses.<br />
+<br />
+Ta chair jeune et belle, ta chair<br />
+Que je parais de mes pensées,<br />
+N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,<br />
+Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.<br />
+<br />
+Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;<br />
+Tout est changé, même ta voix,<br />
+Ton corps s'est affaissé comme un pavois,<br />
+Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.<br />
+<br />
+Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:<br />
+Que m'importent les ans jour à jour alourdis,<br />
+Puisque je sais que rien au monde<br />
+Ne troublera jamais notre être exalté<br />
+Et que notre âme est trop profonde<br />
+Pour que l'amour dépende encor de la beauté.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVb"></a>XIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;<br />
+Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,<br />
+Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes<br />
+Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.<br />
+<br />
+Je te regarde, et tous les jours je te découvre,<br />
+Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:<br />
+Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,<br />
+<br />
+Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.<br />
+Tu te laisses naïvement approfondir,<br />
+Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;<br />
+Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,<br />
+Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.<br />
+<br />
+C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,<br />
+A la franchise nue et la simple bonté;<br />
+Nous agissons et nous vivons dans la clarté<br />
+D'une joyeuse et translucide confiance.<br />
+<br />
+Ta force est d'être frêle et pure infiniment;<br />
+De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,<br />
+Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,<br />
+Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVb"></a>XV</span><br />
+<br />
+<br />
+J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie<br />
+Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,<br />
+Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie<br />
+M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.<br />
+<br />
+Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;<br />
+Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,<br />
+Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses<br />
+Pour retenir captif notre bonheur tremblant.<br />
+<br />
+Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,<br />
+Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,<br />
+Je me sentais le cœur à la fois glace et braise<br />
+Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.<br />
+<br />
+Mais tu me dis le mot qui bellement console<br />
+Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;<br />
+Et je vivais avec le feu de ta parole<br />
+Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.<br />
+<br />
+L'homme diminué que je me sentais être,<br />
+Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;<br />
+Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,<br />
+Et je croyais en la santé, avec ta foi.<br />
+<br />
+Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,<br />
+L'air vivace, le vent des champs et des forêts,<br />
+Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,<br />
+Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XVIb"></a>XVI<br />
+<br />
+<br />
+Tout ce qui vit autour de nous,<br />
+Sous la douce et fragile lumière,<br />
+Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,<br />
+Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,<br />
+Et les chantants et sautillants oiseaux<br />
+Qui follement s'essaiment,<br />
+Comme des grappes de joyaux<br />
+Dans le soleil,<br />
+Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,<br />
+Ingénument, nous aime;<br />
+Et nous,<br />
+Nous aimons tout.<br />
+<br />
+Nous adorons le lys que nous voyons grandir<br />
+Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir<br />
+&mdash;Cercles environnés de pétales de flammes&mdash;<br />
+Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.<br />
+<br />
+Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,<br />
+Au long des murs, parmi les pariétaires,<br />
+Croissent, pour être proches de nos pas;<br />
+Et les herbes involontaires,<br />
+Dans le gazon où nous avons passé,<br />
+Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.<br />
+<br />
+Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,<br />
+Simples et purs, ardents et exaltés,<br />
+Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,<br />
+Et fièrement, laissant l'impérieux été<br />
+Trouer et traverser de ses pleines clartés<br />
+Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIIb"></a>XVII<br />
+<br />
+<br />
+Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,<br />
+Avec mon être entier tendu comme un flambeau<br />
+Vers ta bonté et vers ta charité<br />
+Sans cesse inassouvies,<br />
+Je t'aime et te louange et je te remercie<br />
+D'être venue, un jour, si simplement,<br />
+Par les chemins du dévouement,<br />
+Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.<br />
+<br />
+Depuis ce jour,<br />
+Je sais, oh! quel amour<br />
+Candide et clair ainsi que la rosée<br />
+Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.<br />
+<br />
+Je me sens tien, par tous les liens brûlants<br />
+Qui rattachent à leur brasier les flammes;<br />
+Toute ma chair, toute mon âme<br />
+Monte vers toi, d'un inlassable élan;<br />
+Je ne cesse de longuement me souvenir<br />
+De ta ferveur profonde et de ton charme,<br />
+Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,<br />
+Délicieusement, d'inoubliables larmes.<br />
+<br />
+Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,<br />
+Avec le désir fier d'être à jamais celui<br />
+Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.<br />
+Toute notre tendresse autour de nous flamboie;<br />
+Tout écho de mon être à ton appel répond;<br />
+L'heure est unique et d'extase solennisée<br />
+Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,<br />
+Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIIIb"></a>XVIII<br />
+<br />
+<br />
+Les jours de fraîche et tranquille santé,<br />
+Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,<br />
+Le bon travail prend place à mes côtés,<br />
+Comme un ami qu'on fête.<br />
+<br />
+Il vient des pays doux et rayonnants,<br />
+Avec des mots plus clairs que les rosées,<br />
+Pour y sertir, en les illuminant,<br />
+Nos sentiments et nos pensées.<br />
+<br />
+Il saisit l'être en un tourbillon fou;<br />
+Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;<br />
+Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;<br />
+Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.<br />
+<br />
+Et les transports fiévreux et les affres profondes,<br />
+Tout sert à sa tragique volonté<br />
+De rajeunir le sang de la beauté,<br />
+Dans les veines du monde.<br />
+<br />
+Je suis à sa merci, comme une ardente proie.<br />
+<br />
+Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,<br />
+Vers le repos de ton amour,<br />
+Avec les feux de mon idée ample et suprême,<br />
+Me semble-t-il&mdash;oh! qu'un instant&mdash;<br />
+Que je t'apporte, en mon cœur haletant,<br />
+Le battement de cœur de l'univers lui-même.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIXb"></a>XIX<br />
+<br />
+<br />
+Je suis sorti des bosquets du sommeil,<br />
+Morose un peu de l'avoir délaissée<br />
+Sous leurs branches et leurs ombres tressées,<br />
+Loin du joyeux et matinal soleil.<br />
+<br />
+Déjà luisent les phlox et les roses trémières;<br />
+Et je m'en vais par le jardin, songeant<br />
+A des vers clairs de cristal et d'argent<br />
+Qui tinteraient, dans la lumière.<br />
+<br />
+Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,<br />
+Avec tant de ferveur et tant d'émoi<br />
+Qu'il me semble que ma pensée<br />
+De loin, subitement, a déjà traversé,<br />
+Pour provoquer ta joie et ton réveil,<br />
+Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.<br />
+<br />
+Et quand je te rejoins dans notre maison tiède<br />
+Que l'ombre et le silence encore possèdent,<br />
+Mes baisers francs, mes baisers clairs,<br />
+Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXb"></a>XX<br />
+<br />
+<br />
+Hélas! lorsque le plomb des maladies,<br />
+Avec mon sang torpide et lourd,<br />
+Avec mon sang de jour en jour<br />
+Plus torpide et plus lourd,<br />
+Coulait, parmi mes veines engourdies;<br />
+<br />
+Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,<br />
+Sur mes longues mains pâles<br />
+Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales<br />
+Du mal insidieux;<br />
+<br />
+Lorsque ma peau séchait comme une écorce,<br />
+Que je n'avais plus même assez de force<br />
+Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,<br />
+Et baiser, là, notre bonheur;<br />
+<br />
+Lorsque les jours mornes et identiques<br />
+Rongeaient ma via avec morosité,<br />
+Jamais je n'aurais pu trouver la volonté<br />
+Et la force de me dresser stoïque,<br />
+<br />
+Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,<br />
+Avec tes mains patientes, douces, sereine,<br />
+A chaque heure des si longues semaines,<br />
+L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIb"></a>XXI<br />
+<br />
+<br />
+Le clair jardin c'est la santé.<br />
+<br />
+Il la prodigue, en sa clarté,<br />
+Au va et vient de ses milliers de mains,<br />
+De palmes et de feuilles.<br />
+<br />
+Et la bonne ombre, où il accueille,<br />
+Après de longs chemins,<br />
+Nos pas,<br />
+Verse, à nos membres las,<br />
+Une force vivace et douce<br />
+Comme ses mousses.<br />
+<br />
+Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,<br />
+Un cœur vermeil<br />
+Semble habiter au fond de l'eau<br />
+Et battre, ardent et jeune, avec le flot;<br />
+Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,<br />
+Qui dans leur splendeur bougent,<br />
+Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,<br />
+Leurs coupes d'or et de sang rouge.<br />
+<br />
+Le jardin clair c'est la santé.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIIb"></a>XXII<br />
+<br />
+<br />
+C'était en juin, dans le jardin,<br />
+C'était notre heure et notre jour;<br />
+Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,<br />
+Les choses,<br />
+Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient<br />
+Et nous voyaient et nous aimaient<br />
+Les roses.<br />
+<br />
+Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:<br />
+Les insectes et les oiseaux<br />
+Volaient dans l'or et dans la joie<br />
+D'un air frêle comme la soie;<br />
+Et nos baisers étaient si beaux<br />
+Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.<br />
+<br />
+On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure<br />
+Et veut le ciel entier pour resplendir;<br />
+Toute la vie entrait, par de douces brisures,<br />
+Dans notre être, pour le grandir.<br />
+<br />
+Et ce n'étaient que cris invocatoires,<br />
+Et fous élans et prières et vœux,<br />
+Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,<br />
+Afin de croire.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIb"></a>XXIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:<br />
+L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.<br />
+Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,<br />
+Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.<br />
+<br />
+Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;<br />
+Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau<br />
+Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,<br />
+Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.<br />
+<br />
+Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute<br />
+Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur<br />
+Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,<br />
+Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XXIVb"></a>XXIV<br />
+<br />
+<br />
+O le calme jardin d'été où rien ne bouge!<br />
+Sinon là-bas, vers le milieu<br />
+De l'étang clair et radieux,<br />
+Pareils à des langues de feu,<br />
+Des poissons rouges.<br />
+<br />
+Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées<br />
+Calmes et apaisées<br />
+Et lucides&mdash;comme cette eau<br />
+De confiance et de repos.<br />
+<br />
+Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent<br />
+Au brusque et merveilleux soleil,<br />
+Non loin des iris verts et des blanches coquilles<br />
+Et des pierres, immobiles<br />
+Autour des bords vermeils.<br />
+<br />
+Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,<br />
+Dans la fraîcheur et la splendeur<br />
+Qui les effleure,<br />
+Sans crainte aucune et sans souci,<br />
+Qu'ils ramènent, du fond à la surface,<br />
+D'autres regrets que des regrets fugaces.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVb"></a>XXV<br />
+<br />
+<br />
+Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:<br />
+L'heure morose ou l'humeur malévole<br />
+Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;<br />
+Mais, néanmoins, jamais,<br />
+Même les soirs des jours mauvais,<br />
+Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.<br />
+<br />
+La sincérité claire, ardente, illuminée,<br />
+Nous fut joie et conseil,<br />
+Si bien que notre âme passionnée<br />
+Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.<br />
+<br />
+Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,<br />
+Les égrenant comme un âpre rosaire,<br />
+<br />
+L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;<br />
+Et doucement et tour à tour<br />
+Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute<br />
+Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes<br />
+<br />
+Ainsi,<br />
+Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,<br />
+Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,<br />
+Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,<br />
+Et regardant notre âme renaître,<br />
+Comme renaît après la pluie,<br />
+Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,<br />
+La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 40%;">
+<span style="margin-left: 10%;"><a id="XXVIb"></a>XXVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Les barques d'or du bel été<br />
+Qui partirent, folles d'espace,<br />
+S'en reviennent mornes et lasses<br />
+Des horizons ensanglantés.<br />
+<br />
+A coups de rames monotones,<br />
+Elles s'avancent sur les eaux;<br />
+On les prendrait pour des berceaux<br />
+Où dormiraient des fleurs d'automne<br />
+<br />
+Tiges de lys au beau front d'or,<br />
+Toutes vous gisez abattues;<br />
+Seules, les roses s évertuent<br />
+A vivre, au delà de la mort.<br />
+<br />
+Qu'importe à leur beauté plénière<br />
+Qu'Octobre luise ou bien Avril:<br />
+Leur désir simple et puéril<br />
+Boit, jusqu'au sang, toute lumière.<br />
+<br />
+Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,<br />
+Sous la nuée âpre et hagarde,<br />
+Sitôt qu'une clarté se darde<br />
+Elles s'exaltent vers Noël.<br />
+<br />
+Vous, nos âmes, faites comme elles;<br />
+Elles n'ont pas l'orgueil des lys,<br />
+Mais détiennent, entre leurs plis,<br />
+L'ardeur sacrée et immortelle.<br />
+</p>
+
+<p class="p6" style="margin-left: 35%;">
+<span style="margin-left: 20%;"><a id="XXVIIb"></a>XXVII</span><br />
+<br />
+<br />
+Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,<br />
+Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;<br />
+Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes<br />
+Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.<br />
+<br />
+Tu marches aveuglé par ta propre lumière,<br />
+Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,<br />
+Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière<br />
+Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.<br />
+<br />
+Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;<br />
+O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,<br />
+A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?<br />
+Je t'aime tout entière, avec mon être entier.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XXVIIIb"></a>XXVIII<br />
+<br />
+<br />
+L'immobile beauté<br />
+Des soirs d'été,<br />
+Sur les gazons où ils s'éploient,<br />
+Nous offre le symbole<br />
+Sans geste vain, ni sans parole,<br />
+Du repos dans la joie.<br />
+<br />
+Le matin jeune et ses surprises<br />
+S'en sont allés, avec les brises;<br />
+Midi lui-même et les pans de velours<br />
+De ses vents chauds, de ses vents lourds<br />
+Ne tombe plus sur la plaine torride;<br />
+Et voici l'heure où, lentement, le soir,<br />
+Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,<br />
+S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.<br />
+<br />
+O la planité d'or à l'infini des eaux,<br />
+Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,<br />
+Et le tranquille et somptueux silence,<br />
+Dont nous goûtons alors<br />
+Si fort<br />
+L'immuable présence,<br />
+Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir<br />
+Et d'en revivre,<br />
+Comme deux cœurs, inlassablement ivres<br />
+De lumières, qui ne peuvent périr!<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIXb"></a>XXIX</span><br />
+<br />
+<br />
+Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles<br />
+Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,<br />
+Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,<br />
+Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.<br />
+<br />
+Vous me parliez des temps prochains où nos années,<br />
+Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;<br />
+Comment éclaterait le glas des destinées,<br />
+Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.<br />
+<br />
+Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,<br />
+Et votre cœur brûlait si tranquillement beau<br />
+Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte<br />
+Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXXb"></a>XXX</span><br />
+<br />
+<br />
+«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,<br />
+Heures superbement et doucement élues,<br />
+Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis<br />
+Et que nos rosiers d'or au passage saluent;<br />
+Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.<br />
+<br />
+Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?<br />
+<br />
+Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,<br />
+Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,<br />
+Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,<br />
+Entrelacer vos pas égaux et radieux;<br />
+<br />
+Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce<br />
+Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,<br />
+&mdash;Tel un suprême, immense et souverain espoir&mdash;<br />
+Les pas et les adieux de mes «heures du soir».<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_DU_SOIR" id="LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></h4>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Ic"></a>I</span><br />
+<br />
+<br />
+Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume<br />
+<span style="margin-left: 2em">Poussaient au bord de nos chemins;</span><br />
+Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et tes cheveux avec des plumes.</span><br />
+<br />
+L'ombre était bienveillante à nos pas réunis<br />
+<span style="margin-left: 2em">En leur marche, sous le feuillage;</span><br />
+Une chanson d'enfant nous venait d'un village<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et remplissait tout l'infini.</span><br />
+<br />
+Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne<br />
+<span style="margin-left: 2em">Sous la garde des longs roseaux,</span><br />
+Et le beau front des bois reflétait dans les eaux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Sa haute et flexible couronne.</span><br />
+<br />
+Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient<br />
+<span style="margin-left: 2em">Ensemble une même pensée,</span><br />
+Nous songions que c'était notre vie apaisée<br />
+<span style="margin-left: 2em">Que ce beau soir nous dévoilait.</span><br />
+<br />
+Une suprême fois, tu vis le ciel en fête<br />
+<span style="margin-left: 2em">Se parer et nous dire adieu;</span><br />
+Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIc"></a>II</span><br />
+<br />
+<br />
+S'il était vrai<br />
+Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés<br />
+Pût conserver quelque mémoire<br />
+Des amants d'autrefois qui les ont admirés<br />
+Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,<br />
+Notre amour s'en viendrait<br />
+En cette heure du long regret<br />
+Confier à la rose ou dresser dans le chêne<br />
+Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.<br />
+<br />
+Il survivrait ainsi,<br />
+Vainqueur du funèbre souci,<br />
+<br />
+Dans la tranquille apothéose<br />
+Que lui feraient les simples choses;<br />
+Il jouirait encor de la pure clarté,<br />
+Qu'incline sur la vie une aurore d'été,<br />
+Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.<br />
+<br />
+Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue<br />
+S'en venait quelque couple en se tenant les mains<br />
+Le chêne allongerait jusque sur leur chemin<br />
+Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,<br />
+Et la rose leur enverrait son parfum frêle.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIIc"></a>III</span><br />
+<br />
+<br />
+La glycine est fanée et morte est l'aubépine;<br />
+Mais voici la saison de la bruyère en fleur<br />
+Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur<br />
+T'apporte les parfums de la pauvre Campine.<br />
+<br />
+Aime et respire-les, en songeante son sort:<br />
+Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;<br />
+La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie<br />
+Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.<br />
+<br />
+En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,<br />
+De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,<br />
+Jusqu'en décembre où les anges de la Noël<br />
+Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.<br />
+<br />
+Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;<br />
+Nous y avons aimé les gens des vieux villages,<br />
+Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge<br />
+Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.<br />
+<br />
+Notre calme maison dans la lande brumeuse<br />
+Était claire aux regards et facile à l'accueil,<br />
+Son toit nous était cher et sa porte et son seuil<br />
+Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.<br />
+<br />
+Quand la nuit étalait sa totale splendeur<br />
+Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,<br />
+Nous y avons reçu des leçons du silence<br />
+Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.<br />
+<br />
+A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde<br />
+Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;<br />
+Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux<br />
+Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.<br />
+<br />
+Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,<br />
+La tristesse des jours même nous était bonne<br />
+Et le peu de soleil de cette fin d'automne<br />
+Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.<br />
+<br />
+La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;<br />
+Mais voici la saison de la bruyère en fleur.<br />
+Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur<br />
+T'apporter les parfums de la pauvre Campine.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IVc"></a>IV</span><br />
+<br />
+<br />
+Mets ta chaise près de la mienne<br />
+Et tends les mains vers le foyer<br />
+Pour que je voie entre tes doigts<br />
+La flamme ancienne<br />
+Flamboyer;<br />
+Et regarde le feu<br />
+Tranquillement, avec tes yeux<br />
+Qui n'ont peur d'aucune lumière,<br />
+Pour qu'ils me soient encore plus francs<br />
+Quand un rayon rapide et fulgurant<br />
+Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,<br />
+<br />
+Oh! que notre heure est belle et jeune encore<br />
+Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or<br />
+Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche<br />
+Et qu'une lente et douce fièvre,<br />
+Que nul de nous ne désire apaiser,<br />
+Conduit le sûr et merveilleux baiser<br />
+Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.<br />
+<br />
+Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,<br />
+Dans ta chair accueillante et doucement pâmée<br />
+Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!<br />
+Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras<br />
+Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,<br />
+Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,<br />
+Tranquillement, près de ton cœur, reposera.<br />
+<br />
+Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle<br />
+Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle<br />
+Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur<br />
+Et qu'après le désir criant sa violence<br />
+J'entends se rapprocher le régulier bonheur<br />
+Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Vc"></a>V</span><br />
+<br />
+<br />
+Sois-nous propice et consolante encor, lumière,<br />
+Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,<br />
+Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons<br />
+Respirer au jardin une tiédeur dernière.<br />
+<br />
+Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,<br />
+Avec un tel amour bondissant de notre âme<br />
+Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme<br />
+Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.<br />
+<br />
+Tu es celle que nul homme jamais n'oublie<br />
+Du jour que tu frappas ses bras victorieux<br />
+Et que le soir venu tu dormis en ses yeux<br />
+Avec ta splendeur morte et ta force abolie.<br />
+<br />
+Et tu nous fus toujours la visible ferveur<br />
+Qui partout répandue et partout rayonnante<br />
+En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante<br />
+Semblait vers l'infini partir de notre cœur.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIc"></a>VI</span><br />
+<br />
+<br />
+Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins<br />
+Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,<br />
+Mais, si fané soit-il et si flétri&mdash;qu'importe!&mdash;<br />
+Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin.<br />
+<br />
+Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce<br />
+Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;<br />
+Oh! le dernier parfum lentement éventé<br />
+Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!<br />
+<br />
+Je me suis égaré, ce soir, en ses détours<br />
+Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;<br />
+Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante<br />
+J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.<br />
+<br />
+Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent<br />
+Et s'étendent partout et la brume et la nuit;<br />
+Mon être est comme entré dans sa ruine à lui<br />
+Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIc"></a>VII</span><br />
+<br />
+<br />
+Le soir tombe, la lune est d'or.<br />
+<br />
+Avant la fin de la journée<br />
+Va-t'en gaîment jusqu'au jardin<br />
+Cueillir avec tes douces mains<br />
+Les quelques fleurs qui n'y sont point encor<br />
+Tristement, vers la terre, inclinées.<br />
+<br />
+Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe<br />
+Je les admire et tu les aimes,<br />
+Et leurs corolles sont quand même<br />
+Belles, sur les tiges qui les portent.<br />
+<br />
+Et lu t'en es allée au loin parmi les buis<br />
+Au long d'un chemin monotone<br />
+<br />
+Et le bouquet que tu cueillis,<br />
+Tremble en ta main et tout à coup frissonne;<br />
+Et voici que tes doigts songeurs,<br />
+Pieusement, rassemblent les lueurs<br />
+De ces roses d'automne<br />
+Et les tressent avec des pleurs<br />
+En une pâle et claire et flexible couronne.<br />
+<br />
+La dernière lumière a éclairé tes yeux<br />
+Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.<br />
+<br />
+Et lentement, à la vesprée,<br />
+Les mains vides, tu es rentrée,<br />
+Abandonnant non loin de notre porte<br />
+Dans un tertre humide et bas<br />
+Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.<br />
+<br />
+Et j'ai compris alors que dans le jardin las<br />
+Où vont passer les vents ainsi que des cohortes<br />
+Tu as voulu fleurir une dernière fois<br />
+Notre jeunesse qui repose là,<br />
+Morte.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIIc"></a>VIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,<br />
+Au cellier odorant les fruits de ton verger,<br />
+Il me semble te voir avec calme ranger<br />
+Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.<br />
+<br />
+Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis<br />
+Dans l'or et le soleil et le vent&mdash;sur mes lèvres;<br />
+Et je revis alors mille instants abolis<br />
+Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.<br />
+<br />
+Le passé ressuscite avec un tel désir<br />
+D'être encor le présent et sa vie et sa force,<br />
+Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,<br />
+Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir.<br />
+<br />
+O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,<br />
+Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,<br />
+Splendeurs illuminant nos heures monotones<br />
+Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IXc"></a>IX</span><br />
+<br />
+<br />
+Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages<br />
+Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,<br />
+On voit, à travers le branchage à nu, monter<br />
+Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.<br />
+<br />
+Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous<br />
+Ne les a vus groupés non loin de notre porte<br />
+Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes<br />
+Nous y songeons souvent avec des pensers doux.<br />
+<br />
+D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,<br />
+Derrière un seuil usé que protège un auvent,<br />
+N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent<br />
+Et la lampe dont luit l'amicale lumière.<br />
+<br />
+Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu<br />
+Et que se tait l'horloge où le temps se balance,<br />
+Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence<br />
+Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.<br />
+<br />
+Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures<br />
+De profonde et tranquille et tendre intimité<br />
+Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été<br />
+Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.<br />
+<br />
+Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur<br />
+Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;<br />
+Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble<br />
+Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.<br />
+<br />
+Les roses de leur vie, ils les aiment fanées<br />
+Avec leur gloire morte et leur dernier parfum<br />
+Et le lourd souvenir de leur éclat défunt<br />
+Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.<br />
+<br />
+Contre le noir hiver ainsi que des reclus<br />
+Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine<br />
+Et rien ne les abat et rien ne les amène<br />
+A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.<br />
+<br />
+Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!<br />
+Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur!<br />
+Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs<br />
+Et notre force et notre ardeur dans leur courage!<br />
+<br />
+Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux<br />
+Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,<br />
+Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être<br />
+Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xc"></a>X</span><br />
+<br />
+<br />
+Quand le ciel étoile couvre notre demeure<br />
+<span style="margin-left: 1em">Nous nous taisons durant des heures</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">Devant son feu intense et doux</span><br />
+Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.<br />
+<br />
+Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;<br />
+<span style="margin-left: 1em">Sous les flammes et les lueurs</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">La nuit étend ses profondeurs</span><br />
+Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!<br />
+<br />
+Mais qu'importe que se taise même la mer,<br />
+<span style="margin-left: 1em">Si dans l'espace immense et clair</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">Plein d'invisible violence</span><br />
+Nos cœurs battent si fort qu'ils font tout le silence!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIc"></a>XI</span><br />
+<br />
+<br />
+Avec le même amour que tu me fus jadis<br />
+Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis<br />
+Ombraient les longs gazons et les roses dociles,<br />
+Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.<br />
+<br />
+Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté<br />
+Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,<br />
+Mais tout y est serré dans une paix profonde<br />
+Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.<br />
+<br />
+Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;<br />
+Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,<br />
+Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille<br />
+Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles<br />
+<br />
+Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens<br />
+Triompher jour à jour de la douleur des ans;<br />
+Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent<br />
+Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.<br />
+<br />
+Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,<br />
+Que m'importe que des rides marquent ton front<br />
+Et que tes mains se sillonnent de veines dures<br />
+Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!<br />
+<br />
+Tu ne te plains jamais et tu crois fermement<br />
+Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,<br />
+Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme<br />
+Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIc"></a>XII</span><br />
+<br />
+<br />
+Les fleurs du clair accueil au long de la muraille<br />
+Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,<br />
+Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille<br />
+Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.<br />
+<br />
+Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones<br />
+Et les pâles brouillards flottent sur les marais.<br />
+O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!<br />
+Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?<br />
+<br />
+Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière<br />
+D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;<br />
+Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre<br />
+Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.<br />
+<br />
+Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme<br />
+Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;<br />
+Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme<br />
+Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.<br />
+<br />
+C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,<br />
+Celle qui recouvrait tout le jardin jadis<br />
+A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys<br />
+Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIIc"></a>XIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine<br />
+<span style="margin-left: 2em">Au grain diamanté,</span><br />
+J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter<br />
+<span style="margin-left: 2em">Dans la chambre voisine.</span><br />
+<br />
+Tu retires le clair et fragile miroir<br />
+<span style="margin-left: 2em">Du bord de la fenêtre,</span><br />
+Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir<br />
+<span style="margin-left: 2em">De l'armoire de hêtre.</span><br />
+<br />
+J'écoute et te voici qui tisonnes le feu<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et réveilles les braises;</span><br />
+Et qui ranges autour des murs silencieux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Le silence des chaises.</span><br />
+<br />
+Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits<br />
+<span style="margin-left: 2em">La fugace poussière,</span><br />
+Et ta bague se heurte et résonne aux parois<br />
+<span style="margin-left: 2em">Frémissantes d'un verre.</span><br />
+<br />
+Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">De ta présence tendre,</span><br />
+Et de la sentir proche et de ne pas la voir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et de toujours l'entendre.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVc"></a>XIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Si le sort nous sauva des banales erreurs<br />
+Et du mensonge vil et de la triste feinte,<br />
+C'est que toujours nous révolta toute contrainte<br />
+Dont le joug eût ployé notre double ferveur.<br />
+<br />
+Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,<br />
+Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,<br />
+Et redressant vers toi doucement sa fierté<br />
+Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.<br />
+<br />
+Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,<br />
+Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;<br />
+Car si j'aimai&mdash;le sais-je encor?&mdash;quelque autre femme<br />
+C'est toujours vers ton cœur que je suis revenu.<br />
+<br />
+Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes<br />
+Que mon être se réveillait sincère et vrai,<br />
+Et je te répétais les mots doux et sacrés,<br />
+Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.<br />
+<br />
+Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,<br />
+Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes<br />
+Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,<br />
+Et je restais captif entre tes bras ouverts.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVc"></a>XV</span><br />
+<br />
+<br />
+Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!<br />
+<br />
+Au temps de juin, jadis, tu me disais:<br />
+«Si je savais, ami, si je savais<br />
+Que ma présence, un jour, dût te peser.<br />
+Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée<br />
+Vers n'importe où, je partirais. »<br />
+Et doucement ton front montait vers mon baiser.<br />
+<br />
+Et tu disais encore:<br />
+«On se déprend de tout et la vie est si pleine!<br />
+Et qu'importe qu'elle soit d'or<br />
+La chaîne<br />
+Qui lie au même anneau d'un port<br />
+Nos deux barques humaines!»<br />
+Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.<br />
+<br />
+Et tu disais,<br />
+Et tu disais encore:<br />
+«Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.<br />
+Notre existence fut trop haute<br />
+Pour se traîner banalement de faute en faute.»<br />
+Et tu fuyais et tu fuyais<br />
+Et mes deux mains éperdûment te retenaient.<br />
+<br />
+Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIc"></a>XVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre<br />
+Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut<br />
+Illumine un instant les pauvres fleurs de givre<br />
+Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.<br />
+<br />
+L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,<br />
+Et notre vieux jardin nous apparaît encor<br />
+Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes<br />
+Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.<br />
+<br />
+Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide<br />
+Se glisse en notre sang et nous réincarnons<br />
+L'immense et plein été dans les baisers rapides<br />
+Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIc"></a>XVII</span><br />
+<br />
+<br />
+Subirons-nous, hélas! le poids mort des années<br />
+Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens<br />
+Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants<br />
+Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?<br />
+<br />
+Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents<br />
+Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê<br />
+Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre<br />
+Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?<br />
+<br />
+Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,<br />
+Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,<br />
+Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas<br />
+Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.<br />
+<br />
+Car nous conserverons quand même encor nos yeux<br />
+Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,<br />
+Et l'aube et le soleil illuminer la vie<br />
+Et faire de la terre un objet merveilleux.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIIc"></a>XVIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Les menus faits, les mille riens,<br />
+Une lettre, une date, un humble anniversaire,<br />
+Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère<br />
+Exalte en ces longs soirs ton cœur comme le mien.<br />
+<br />
+Et nous solennisons pour nous ces simples choses<br />
+Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,<br />
+Pour que le peu de nous qui nous demeure encore<br />
+Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.<br />
+<br />
+Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux<br />
+De ces pauvres, douces et bienveillantes joies<br />
+Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie<br />
+Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,<br />
+<br />
+Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,<br />
+Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,<br />
+Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé<br />
+Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIXc"></a>XIX</span><br />
+<br />
+<br />
+Viens jusqu'à notre seuil répandre<br />
+Ta blanche cendre<br />
+O neige pacifique et lentement tombée:<br />
+Le tilleul du jardin tient ses branches courbées<br />
+Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.<br />
+<br />
+O neige,<br />
+Qui réchauffes et qui protèges<br />
+Le blé qui lève à peine<br />
+<br />
+Avec la mousse, avec la laine<br />
+Que tu répands de plaine en plaine!<br />
+Neige silencieuse et doucement amie<br />
+Des maisons, au matin dans le calme endormies,<br />
+Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres<br />
+Et soudain par le seuil et la porte pénètre<br />
+Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,<br />
+O neige lumineuse au travers de notre âme,<br />
+Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves<br />
+Comme du blé qui lève!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXc"></a>XX</span><br />
+<br />
+<br />
+Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,<br />
+C'était en des instants de fièvre<br />
+Que le regret d'avoir diminué nos cœurs<br />
+Nous jaillissait des lèvres,<br />
+Et le pardon offert, mais mérité toujours<br />
+Et l'étalage exagéré de nos misères<br />
+Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,<br />
+Exaltaient notre amour.<br />
+<br />
+Mais, en ces mois de lourde pluie<br />
+Où tout se tasse et se réduit,<br />
+Où la clarté même s'ennuie<br />
+A refouler de l'ombre et de la nuit,<br />
+Notre âme n'est plus assez vibrante et haute<br />
+Pour confesser, avec transports, nos fautes.<br />
+<br />
+Nous les disons à lente voix<br />
+Certes, avec tendresse encore,<br />
+Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,<br />
+Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts<br />
+Comme des choses qu'on dénombre<br />
+Et qu'on range dans la maison,<br />
+Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,<br />
+Nous raisonnons.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIc"></a>XXI</span><br />
+<br />
+<br />
+Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées<br />
+J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,<br />
+Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir<br />
+La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.<br />
+<br />
+Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!<br />
+Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite<br />
+Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite<br />
+Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.<br />
+<br />
+Et comme au temps où tu m'étais la fiancée<br />
+L'ardeur me vient encor de tomber à genoux<br />
+Et de toucher la place où bat ton cœur si doux<br />
+Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIc"></a>XXII</span><br />
+<br />
+<br />
+Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants<br />
+<span style="margin-left: 2em">D'une amour claire autant que haute,</span><br />
+L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et paisibles devant nos fautes.</span><br />
+<br />
+Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Par ton ardeur non asservie,</span><br />
+Et c'est de calme doux et de pâle bonté<br />
+<span style="margin-left: 2em">Que se colore notre vie.</span><br />
+<br />
+Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et nous masquons notre faiblesse</span><br />
+Avec les mots banals et les pauvres discours<br />
+<span style="margin-left: 2em">D'une vaine et lente sagesse.</span><br />
+<br />
+Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Si dans notre hiver et nos brumes</span><br />
+N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir<br />
+<span style="margin-left: 2em">Des âmes fières que nous fûmes.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIc"></a>XXIII</span><br />
+<br />
+<br />
+En ce rugueux hiver où le soleil flottant<br />
+S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,<br />
+J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave<br />
+Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.<br />
+<br />
+Et plus je le redis, plus ma voix est ravie<br />
+Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cœur,<br />
+Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur<br />
+Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.<br />
+<br />
+Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort<br />
+Je le répète avec ma voix toujours la même<br />
+Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême<br />
+Je le prononcerai à l'heure de la mort!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIVc"></a>XXIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Peut-être,<br />
+Lorsque mon dernier jour viendra,<br />
+Peut-être<br />
+Qu'à ma fenêtre,<br />
+Ne fût-ce qu'un instant,<br />
+Un soleil frêle et tremblotant<br />
+Se penchera.<br />
+<br />
+Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées<br />
+Seront quand même encor par sa gloire dorées;<br />
+Il glissera son baiser lent, clair et profond<br />
+Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,<br />
+Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières<br />
+Avant de se fermer lui rendront sa lumière.<br />
+<br />
+Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!<br />
+Mon art torride et doux, de son geste suprême,<br />
+T'a retenu captif au cœur de mes poèmes;<br />
+Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,<br />
+Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,<br />
+O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,<br />
+O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,<br />
+Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve<br />
+Où mon vieux cœur humain sera lourd sous l'épreuve,<br />
+Tu sois encor son visiteur et son témoin.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVc"></a>XXV</span><br />
+<br />
+<br />
+Oh! tes si douces mains et leur lente caresse<br />
+Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse<br />
+Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force<br />
+S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!<br />
+<br />
+Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine<br />
+Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,<br />
+Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres<br />
+Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.<br />
+<br />
+Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,<br />
+Et que m'est généreux et consolant ton songe.<br />
+Pour la première fois tu berces d'un mensonge<br />
+Mon cœur qui t'en excuse et qui t'en remercie;<br />
+<br />
+Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine<br />
+Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,<br />
+Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être<br />
+A finir en tes yeux ma belle vie humaine.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVIc"></a>XXVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,<br />
+Baise-les longuement, car ils t'auront donné<br />
+Tout ce qui peut tenir d'amour passionné<br />
+Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.<br />
+<br />
+Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,<br />
+Penche vers leur adieu ton triste et beau visage<br />
+Pour que s'imprime et dure en eux la seule image<br />
+Qu'ils garderont dans le tombeau.<br />
+<br />
+Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,<br />
+Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains<br />
+Et que près de mon front sur les pâles coussins,<br />
+Une suprême fois se repose ta joue.<br />
+<br />
+Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cœur,<br />
+Qui te conservera une flamme si forte<br />
+Que même à travers la terre compacte et morte<br />
+Les autres morts en sentiront l'ardeur!<br />
+</p>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p style=" margin-left: 15%; font-size: 0.8em;">
+<span class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</span><br />
+<br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></i><br />
+<br />
+<a href="#I">O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE</a><br />
+<a href="#II">QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX</a><br />
+<a href="#III">CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT</a><br />
+<a href="#IV">LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ</a><br />
+<a href="#V">CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ</a><br />
+<a href="#VI">TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE</a><br />
+<a href="#VII">OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE</a><br />
+<a href="#VIII">COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CŒUR</a><br />
+<a href="#IX">LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE</a><br />
+<a href="#X">VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR</a><br />
+<a href="#XI">COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE</a><br />
+<a href="#XII">AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT</a><br />
+<a href="#XIII">ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS</a><br />
+<a href="#XIV">A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT</a><br />
+<a href="#XV">JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE</a><br />
+<a href="#XVI">JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE</a><br />
+<a href="#XVII">POUR NOUS AIMER DES YEUX</a><br />
+<a href="#XVIII">AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE</a><br />
+<a href="#XIX">QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ</a><br />
+<a href="#XX">DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI</a><br />
+<a href="#XXI">EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS</a><br />
+<a href="#XXII">OH! CE BONHEUR</a><br />
+<a href="#XXIII">VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR</a><br />
+<a href="#XXIV">SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT</a><br />
+<a href="#XXV">POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE</a><br />
+<a href="#XXVI">BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR</a><br />
+<a href="#XXVII">LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE</a><br />
+<a href="#XXVIII">FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE</a><br />
+<a href="#XXIX">LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES</a><br />
+<a href="#XXX">S'IL ARRIVE JAMAIS</a><br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS MIDI</a></i><br />
+<br />
+<a href="#Ib">L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR</a><br />
+<a href="#IIb">ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES</a><br />
+<a href="#IIIb">SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON</a><br />
+<a href="#IVb">L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE</a><br />
+<a href="#Vb">JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE</a><br />
+<a href="#VIb">ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN</a><br />
+<a href="#VIIb">TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE</a><br />
+<a href="#VIIIb">DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE</a><br />
+<a href="#IXb">LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE</a><br />
+<a href="#Xb">TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR</a><br />
+<a href="#XIb">L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES</a><br />
+<a href="#XIIb">C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME</a><br />
+<a href="#XIIIb">LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES</a><br />
+<a href="#XIVb">VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD</a><br />
+<a href="#XVb">J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE</a><br />
+<a href="#XVIb">TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS</a><br />
+<a href="#XVIIb">AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU</a><br />
+<a href="#XVIIIb">LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ</a><br />
+<a href="#XIXb">JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL</a><br />
+<a href="#XXb">HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES</a><br />
+<a href="#XXIb">LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ</a><br />
+<a href="#XXIIb">C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN</a><br />
+<a href="#XXIIIb">ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES</a><br />
+<a href="#XXIVb">O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE</a><br />
+<a href="#XXVb">COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR</a><br />
+<a href="#XXVIb">LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ</a><br />
+<a href="#XXVIIb">ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES</a><br />
+<a href="#XXVIIIb">L'IMMOBILE BEAUTÉ</a><br />
+<a href="#XXIXb">VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES</a><br />
+<a href="#XXXb">«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»</a><br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></i><br />
+<br />
+<a href="#Ic">DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES</a><br />
+<a href="#IIc">S'IL ÉTAIT VRAI</a><br />
+<a href="#IIIc">LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE</a><br />
+<a href="#IVc">METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE</a><br />
+<a href="#Vc">SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE</a><br />
+<a href="#VIc">HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN</a><br />
+<a href="#VIIc">LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR</a><br />
+<a href="#VIIIc">LORSQUE TA MAIN CONFIE</a><br />
+<a href="#IXc">ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS</a><br />
+<a href="#Xc">QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE</a><br />
+<a href="#XIc">AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS</a><br />
+<a href="#XIIc">LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL</a><br />
+<a href="#XIIIc">LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL</a><br />
+<a href="#XIVc">SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS</a><br />
+<a href="#XVc">NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE</a><br />
+<a href="#XVIc">QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX</a><br />
+<a href="#XVIIc">SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES</a><br />
+<a href="#XVIIIc">LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS</a><br />
+<a href="#XIXc">VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE</a><br />
+<a href="#XXc">QUAND NOTRE JARDIN CLAIR</a><br />
+<a href="#XXIc">AVEC MES VIEILLES MAINS</a><br />
+<a href="#XXIIc">SI NOS CŒURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS</a><br />
+<a href="#XXIIIc">ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT</a><br />
+<a href="#XXIVc">PEUT-ÊTRE</a><br />
+<a href="#XXVc">OH! TES SI DOUCES MAINS</a><br />
+<a href="#XXVIc">LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE</a><br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de
+es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les
+Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi
+
+Author: Émile Verhaeren
+
+Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org
+(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque
+nationale de France)
+
+
+
+
+
+ÉMILE VERHAEREN
+
+
+Les Heures du Soir
+
+PRÉCÉDÉES DE
+
+Les Heures claires
+
+Les Heures d'après-midi
+
+
+DOUZIÈME ÉDITION
+
+PARIS.
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI
+
+MCMXXII
+
+
+
+
+
+
+A CELLE QUI VIT A MES COTÉS
+
+
+
+LES HEURES CLAIRES
+
+
+
+
+ I.
+
+
+
+ O la splendeur de notre joie
+ Tissée en or dans l'air de soie!
+
+ Voici la maison douce et son pignon léger,
+ Et le jardin et le verger.
+
+ Voici le banc, sous les pommiers
+ D'où s'effeuille le printemps blanc,
+ A pétales frôlants et lents.
+
+ Voici des vols de lumineux ramiers
+ Planant, ainsi que des présages,
+ Dans le ciel clair du paysage.
+
+ Voici, pareils à des baisers tombés sur terre
+ De la bouche du frôle azur,
+ Deux bleus étangs simples et purs,
+ Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+ O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+ En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.
+
+
+
+
+ II
+
+ Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux
+ Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+ C'est plus encor en nous que se féconde
+ Le plus candide et doux jardin du monde.
+
+ Car nous vivons toutes les fleurs,
+ Toutes les herbes, toutes les palmes
+ En nos rires et en nos pleurs
+ Le bonheur pur et calme.
+
+ Car nous vivons toutes les transparences
+ De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+ Des roses d'or, et des grands lys vermeils,
+ Bouches et lèvres de soleil.
+
+ Car nous vivons toute la joie
+ Dardée en cris de fête et de printemps,
+ En nos aveux, où se côtoient
+ Les mots fervents et exaltants.
+
+ Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+ Le plus joyeux et doux jardin du monde.
+
+
+
+
+ III
+
+ Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+ Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+ En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+ De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+ C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+ O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+ Qui vins à moi, du fond de ton éternité
+ Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.
+
+ Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+ Qu'en moi-même dormir,
+ Et notre soif de souvenir
+ Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+ Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures
+ Sans le savoir, pendant l'enfance;
+ Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+ Mêmes éclairs de confiance;
+ Car je te suis lié par l'inconnu
+ Qui me fixait, jadis, au fond des avenues
+ Par où passait ma vie aventurière;
+ Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+ J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+ Depuis longtemps, en ses paupières.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Le ciel en nuit s'est déplié
+ Et la lune semble veiller
+ Sur le silence endormi.
+
+ Tout est si pur et clair,
+ Tout est si pur et si pâle dans l'air
+ Et sur les lacs du paysage ami,
+ Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+ Qui tombe d'un roseau
+ Et tinte, et puis se tait dans l'eau.
+
+ Mais j'ai tes mains entre les miennes
+ Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+ De leurs ferveurs, si doucement;
+ Et je te sens si bien en paix de toute chose
+ Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+ Ne troublera, fût-ce un moment,
+ La confiance sainte
+ Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+
+
+
+ V
+
+ Chaque heure, où je songe à ta bonté
+ Si simplement profonde,
+ Je me confonds en prières vers toi.
+
+ Je suis venu si tard
+ Vers la douceur de ton regard,
+ Et de si loin vers tes deux mains tendues,
+ Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+ J'avais en moi tant de rouille tenace
+ Qui me rongeait, à dents rapaces,
+ La confiance.
+
+ J'étais si lourd, j'étais si las,
+ j'étais si vieux de méfiance,
+ J'étais si lourd, j'étais si las
+ Du vain chemin de tous mes pas.
+
+ Je méritais si peu la merveilleuse joie
+ De voir tes pieds illuminer ma voie,
+ Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs
+ Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+ Du matinal jardin tranquille et sinueux
+ Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+ Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+ Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair
+ Du vent rapide et exaltant
+ Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+ Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+ Au bon toucher de tes deux mains
+ Je sens comme des feuilles
+ Me doucement frôler;
+ Que midi brûle le jardin,
+ Les ombres, aussitôt, recueillent
+ Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+ Chaque moment me semble, grâce à toi,
+ Passer ainsi, divinement en moi;
+ Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+ Où tu te cèles en toi-même
+ En refermant les yeux,
+ Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+ Plus humble et long qu'une prière,
+ Remercier le tien sous tes closes paupières.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Oh! laisse frapper à la porte
+ La main qui passe avec ses doigts futiles;
+ Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+ Le reste avec ses doigts futiles,
+
+ Laisse passer, par le chemin,
+ La triste et fatigante joie,
+ Avec ses crécelles en main.
+
+ Laisse monter, laisse bruire
+ Et s'en aller le rire;
+ Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+ L'instant est si beau de lumière,
+ Dans le jardin, autour de nous;
+ L'instant est si rare de lumière première,
+ Dans notre cœur, au fond de nous;
+
+ Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+ De ce qui vient ou passe,
+ Avec des chansons lasses
+ Et des bras las par les chemins,
+
+ Et de rester les doux qui bénissons le jour,
+ Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+ Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée
+ Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,
+ Ainsi qu'une ample fleur,
+ Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;
+ Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.
+
+ La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;
+ Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:
+ C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+ La fleur qui est mon cœur et mon aveu,
+ Tout simplement, à tes lèvres confie
+ Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+ Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.
+
+ Laissons l'esprit fleurir sur les collines
+ En de capricieux chemins de vanité,
+ Et faisons simple accueil à la sincérité
+ Qui tient nos deux cœurs vrais en ses mains cristallines;
+ Et rien n'est beau comme une confession d'âmes
+ Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+ Des incomptables diamants
+ Brûle comme autant d'yeux
+ Silencieux
+ Le silence des firmaments.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le printemps jeune et bénévole
+ Qui vêt le jardin de beauté
+ Élucide nos voix et nos paroles
+ Et les trempe dans sa limpidité.
+
+ La brise et les lèvres des feuilles
+ Babillent, et lentement effeuillent
+ En nous les syllabes de leur clarté.
+
+ Mais le meilleur de nous se gare
+ Et fuit les mots matériels;
+ Un simple et doux élan muet
+ Mieux que tout verbe amarre
+
+ Notre bonheur à son vrai ciel:
+ Celui de ton âme, à deux genoux,
+ Tout simplement, devant la mienne,
+ Et de mon âme, à deux genoux,
+ Très doucement, devant la tienne.
+
+
+
+
+ X
+
+ Viens lentement t'asseoir
+ Près du parterre dont le soir
+ Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+ Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+ Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+ trouble notre prière.
+
+ Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:
+ Voici le firmament plus net et translucide
+ Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+ Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+ Les mille voix de l'énorme mystère
+ Parlent autour de toi,
+ Les mille lois de la nature entière
+ Bougent autour de toi,
+ Les arcs d'argent de l'invisible
+ Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,
+ Mais tu n'as peur, oh! simple cœur,
+ Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+ Est que toute la terre collabore
+ A cet amour que fit éclore
+ La vie et son mystère en toi.
+
+ Joins donc les mains tranquillement
+ Et doucement adore;
+ Un grand conseil de pureté
+ Flotte, comme une étrange aurore,
+ Sous les minuits du firmament.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Combien elle est facilement ravie
+ Avec ses yeux d'extase ignée;
+ Elle, la douce et résignée
+ Si simplement devant la vie.
+
+ Ce soir, comme un regard la surprenait fervente
+ Et comme un mot la transportait
+ Au pur jardin de joie, où elle était
+ Tout à la fois reine et servante.
+
+ Humble d'elle, mais ardente de nous,
+ C'était à qui ploierait les deux genoux,
+ Pour recueillir le merveilleux bonheur
+ Qui, mutuel, nous débordait du cœur.
+
+ Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+ De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+ Et le vivant silence
+ Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Au temps où longuement j'avais souffert,
+ Où les heures m'étaient des pièges,
+ Tu m'apparus l'accueillante lumière
+ Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+ Au fond des soirs, sur de la neige.
+
+ Ta clarté d'âme hospitalière
+ Frôla, sans le blesser, mon cœur,
+ Comme une main de tranquille chaleur.
+
+ Puis vint la bonne confiance,
+ Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance
+ Enfin de nos deux mains amies,
+ Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+ Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+ En nous-mêmes, et sous le ciel,
+ Dont les flammes éternisées
+ Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+ Et que l'amour soit devenu la fleur immense
+ Naissant du fier désir
+ Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,
+ En notre cœur se recommence,
+ Je regarde toujours, la petite lumière
+ Qui me fut douce, la première.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Et qu'importent et les pourquois et les raisons
+ Et qui nous fûmes et qui nous sommes:
+ Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+ Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+ Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir
+ Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+ Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+ Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+ Je te sens claire, avant de te comprendre telle;
+ Et c'est ma joie, infiniment,
+ De m'éprouver si doucement aimant
+ Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+ Soyons simples et bons--et que le jour
+ Nous soit tendresse et lumière servies,
+ Et laissons dire que la vie
+ N'est point faite pour un pareil amour.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ A ces reines qui lentement descendent
+ Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+ Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+ Jeté donne des noms qui se marient
+ A la beauté, à la splendeur et à la joie,
+ Et bruissent en syllabes de soie,
+ Au long des vers bâtis comme une estrade
+ Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+ Mais combien vite on se lasse du jeu,
+ A te voir douce et profonde et si peu
+ Celle dont on enjolive les attitudes,
+ Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+
+ Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+ Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+ Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,
+ Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,
+ Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+ Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ Mes plus douces pensées,
+ Celles que je te dis, celles aussi
+ Qui demeurent imprécisées
+ Et trop profondes pour les dire.
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ A toute ton âme, mon âme,
+ Avec ses pleurs et ses sourires
+ Et son baiser.
+
+ Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;
+ Des liens d'ombre semblent glisser
+ Et s'en aller, avec mélancolie;
+ L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,
+ L'herbe rayonne et les corolles se déplient,
+ Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.
+
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,
+ Sans plus aucun voile sur nous,
+ Sans plus aucun remords en nous,
+ Oh! dis, pouvoir un jour
+ Entrer à deux dans le lucide amour!...
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière
+ Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+ Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+ Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+ S'unir pour épurer son être
+ Comme deux vitraux d'or en une même abside
+ Croisent leurs feux différemment lucides
+ Et se pénètrent!
+
+ Je suis parfois si lourd, si las,
+ D'être celui qui ne sait pas
+ Etre parfait, comme il le veut!
+ Mon cœur se bat contre ses vœux,
+ Mon cœur dont les plantes mauvaises,
+ Entre des rocs d'entêtement,
+ Dressent, sournoisement,
+ Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+ Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,
+ Mon cœur contradictoire,
+ Mon cœur exagéré toujours
+ De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Pour nous aimer des yeux,
+ Lavons nos deux regards de ceux
+ Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+ Mauvaise et asservie.
+
+ L'aube est en fleur et en rosée
+ Et en lumière tamisée
+ Très douce;
+ On croirait voir de molles plumes
+ D'argent et de soleil, à travers brumes,
+ Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+ Nos bleus et merveilleux étangs
+ Tremblent et s'animent d'or miroitant;
+ Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;
+ Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,
+ Balaie
+ La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Au clos de notre amour, l'été se continue:
+ Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;
+ Des pétales pavoisent
+ --Perles, émeraudes, turquoises--
+ L'uniforme sommeil des gazons verts.
+ Nos étangs bleus luisent, couverts
+ Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+ Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;
+ Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur;
+ De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;
+ Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+ Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.
+
+ L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+ Sous les midis profonds et radiants
+ On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+ Tandis qu'au loin, les routes coutumières
+ Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+ A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+ Certes, la robe en diamants du bel été
+ Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.
+ Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,
+ Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+ Me soient, sur terre,
+ Les images de la bonté.
+
+ Laissons nos âmes embrasées
+ Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+ Que mes deux mains contre ton cœur
+ Te soient, sur terre,
+ Les emblèmes de la douceur.
+
+ Vivons pareils à deux prières éperdues
+ L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+ Que nos baisers sur nos bouches ravies
+ Nous soient sur terre
+ Les symboles de notre vie.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+ Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+ Attriste et attise l'amour
+ Et le réveille, en ses brûlures endormies?
+
+ Je m'en vais au-devant de ceux
+ Qui reviennent des lointains merveilleux
+ Où, dès l'aube, tu es allée;
+ Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;
+ Et, sur la route, épiant leur venue,
+ Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+ Encor clairs de t'avoir vue.
+
+ Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+ Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+ Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas
+ Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ En ces heures où nous sommes perdus
+ Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,
+ Quel sang lustral ou quel baptême
+ Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus?
+
+ Joignant les mains, sans que l'on prie,
+ Tendant les bras, sans que l'on crie,
+ Mais adorant on ne sait quoi
+ De plus lointain et de plus pur que soi,
+ L'esprit fervent et ingénu,
+ Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+ Comme on s'abîme en la présence
+ De ces heures de suprême existence,
+ Comme l'âme voudrait des cieux
+ Pour y chercher de nouveaux dieux,
+ Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+ Et l'espérance audacieuse
+ D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+ De ces affres silencieuses.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Oh! ce bonheur
+ Si rare et si frôle parfois
+ Qu'il nous fait peur!
+
+ Nous avons beau taire nos voix
+ Et nous faire comme une tente,
+ Avec toute ta chevelure,
+ Pour nous créer un abri sûr,
+ Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+ Mais notre amour étant comme un ange à genoux
+ Prie et supplie
+ Que l'avenir donne à d'autres que nous
+ Même tendresse et même vie,
+ Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.
+
+ Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+ Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+ Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+ De la douceur de notre âme.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+ Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+ Qu'elles s'entrelacent harmonisées
+ A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+ Parce qu'en nos âmes pareilles,
+ Quelque chose de plus sacré que nous
+ Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,
+ Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+ Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+ Pour humblement le définir
+ Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+ Qu'à le goûter nos cœurs soient près de défaillir.
+
+ Restons quand même, et pour toujours, les fous
+ De cet amour presque implacable,
+ Et les fervents, à deux genoux,
+ Du Dieu soudain qui règne en nous,
+ Si violent et si ardemment doux
+ Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Sitôt que nos bouches se touchent,
+ Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+ Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+ Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+ Nous nous sentons le cœur si divinement frais
+ Et si renouvelé par leur lumière
+ Première
+ Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+ La joie est à nos yeux le seul ferment du monde
+ Qui se mûrit et se féconde,
+ Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+ Comme là-haut, par tas,
+ Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles
+ Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.
+
+ L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,
+ Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:
+ Nos simples mots ont un sens si beau
+ Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+ Nous sommes les victorieux sublimes
+ Qui conquérons l'éternité.
+ Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,
+ Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.
+ Si profonde qu'elle en est sainte
+ Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;
+ Nous descendons ensemble au jardin de la chair.
+
+ Tes seins sont là ainsi que des offrandes,
+ Et tes deux mains me sont tendues;
+ Et rien ne vaut la naïve provende
+ Des paroles dites et entendues.
+
+ L'ombre des rameaux blancs voyage
+ Parmi ta gorge et ton visage
+ Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+ En guirlandes, sur les gazons.
+
+ La nuit est toute d'argent bleu,
+ La nuit est un beau lit silencieux,
+ La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+ Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Bien que déjà, ce soir
+ L'automne
+ Laisse aux sentes et aux orées,
+ Comme des mains dorées,
+ Lentes, les feuilles choir,
+ Bien que déjà l'automne,
+ Ce soir, avec ses bras de vent,
+ Moissonne,
+ Sur les rosiers fervents
+ Les pétales et leur pâleur,
+ Ne laissons rien de nos deux âmes
+ Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+ Mais tous les deux, autour des flammes
+ De l'âtre en or de souvenir,
+ Mais tous les deux, blottissons-nous,
+ Les mains au feu et les genoux.
+
+ Contre les deuils cachés dans l'avenir,
+ Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+ Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,
+ Blottissons-nous, près du foyer,
+ Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+ Et si l'automne obère
+ A grands pans d'ombre et d'orages planants,
+ Les bois, les pelouses et les étangs,
+ Que sa douleur du moins n'altère
+ L'intérieur jardin tranquillisé,
+ Où s'unissent, dans la lumière,
+ Les pas égaux de nos pensées.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,
+ N'est rien que l'aboutissement
+ De deux tendresses entraînées
+ L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+ Tu n'es heureuse de ta chair,
+ Si belle en sa fraîcheur natale,
+ Que pour, avec ferveur, m'en faire
+ L'offre complète et l'aumône totale.
+
+ Et je me donne à toi, ne sachant rien
+ Sinon que je m'exalte à te connaître,
+ Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,
+ Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+ L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+ Unique, et l'unique raison du cœur,
+ A nous, dont le plus fol bonheur
+ Est d'être fous de confiance.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ Fut-il en nous une seule tendresse,
+ Une pensée, une joie, une promesse,
+ Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?
+
+ Fut-il une prière en secret entendue,
+ Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+ Avec douceur sur notre sein?
+
+ Fut-il un seul appel, un seul dessein,
+ Un vœu tranquille ou violent
+ Dont nous n'ayons accéléré l'élan?
+
+ Et, nous aimant ainsi,
+ Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+ Vers les doux cœurs timides et transis
+ Des autres.
+ Ils les ont conviés, par la pensée,
+ A se sentir aux nôtres fiancés,
+ A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+ Comme un peuple de fleurs aime la même branche,
+ Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+ Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+ S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+ Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+ Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+ Le monde entier qui se résume en nous.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Le beau jardin fleuri de flammes
+ Qui nous semblait le double ou le miroir
+ Du jardin clair que nous portions dans l'âme
+ Se cristallise en gel et or, ce soif.
+
+ Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+ Là-bas, aux horizons de marbre,
+ Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+ Avec leur ombre immense et bleue
+ Et régulière, à côté d'eux.
+
+ Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+ Les grands voiles du froid
+ Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+ Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+ Les étoiles paraissent vivre.
+ Comme l'acier, brille le givre,
+ A travers l'air translucide et glacé.
+ De clairs métaux pulvérisés
+ A l'infini semblent neiger
+ De la pâleur d'une lune de cuivre.
+ Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+ Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+ Par ces mille regards que projette sur terre,
+ Vers les hasards de l'humaine misère,
+ La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ S'il arrive jamais
+ Que nous soyons, sans le savoir,
+ Souffrance ou peine ou désespoir
+ L'un pour l'autre; s'il se faisait
+ Que la fatigue ou le banal plaisir
+ Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+ Si le cristal de la pure pensée
+ Doit en nos cœurs tomber et se briser;
+ Si malgré tout, je me sentais
+ Vaincu pour n'avoir pas été
+ Assez en proie à la divine immensité
+ De la bonté;
+ Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+ Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+ Quand même--et, d'un unique essor,
+ L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+ LES HEURES D'APRÈS-MIDI
+
+
+
+
+ I.
+
+ L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,
+ Poser ses mains sur le front nu de notre amour
+ Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.
+
+ Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
+ Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
+ Ont laissé choir un peu de leur force fervente
+ Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.
+ Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
+ Une ombre dure, autour de sa lumière.
+
+ Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
+ Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
+ Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
+ Toutes les racines de nos deux cœurs
+ Plus que jamais plongent inassouvies,
+ Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.
+
+ Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses
+ Qui s'enlacent autour du temps et se reposent
+ La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!
+
+ Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,
+ Heureux et, clairs encor, après combien d'années!
+ Mais si tout autre avait été la destinée
+ Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
+ --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir,
+ Sans me plaindre, d'une amour obstinée.
+
+
+
+
+ II
+
+ Roses de Juin, vous les plus belles,
+ Avec vos cœurs de soleil transpercés;
+ Roses violentes et tranquilles, et telles
+ Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;
+ Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
+ Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
+ Ou s'apaisent, au va et vient du vent,
+ Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;
+ Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
+ Roses de volupté en vos gaines de mousse,
+ Vous qui passez les jours du plein été
+ A vous aimer, dans la clarté;
+ Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
+ Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,
+ Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
+ S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!
+
+
+
+
+ III
+
+ Si d'autres fleurs décorent la maison
+ Et la splendeur du paysage,
+ Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
+ Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.
+
+ Dites de quels lointains profonds et inconnus
+ Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
+ Avec du soleil sur leurs ailes?
+
+ Juillet a remplacé Avril dans le jardin
+ Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
+ L'espace est chaud et le vent frêle;
+ Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,
+ Et l'été passe, en sa robe de diamants
+ Et d'étincelles.
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.
+ De la branche, d'où s'envole là-haut
+ L'oiseau,
+ Tombent des gouttes de rosée.
+
+ Une pureté lucide et frêle
+ Orne le matin si clair
+ Que des prismes semblent briller dans l'air.
+ On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.
+
+ Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première
+ Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière
+ Et reflètent le jour qui se lève là-bas.
+ Ton front est radieux et ton artère bat.
+
+ La vie intense et bonne et sa force divine
+ Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,
+ En ta poitrine,
+ Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,
+ Tes mains soudain prennent mes mains
+ Et les appuyent comme avec peur,
+ Contre ton cœur.
+
+
+
+
+ V
+
+ Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
+ D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie
+ Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:
+ Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,
+ Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs,
+ Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs
+ Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
+ Devant la terre en fête et sa force éternelle.
+
+ L'espace entre ses bras de bougeante clarté,
+ Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,
+ Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
+ Avec des cris captifs que délivraient mes pas.
+
+ Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;
+ Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
+ Les origans ont caressé mes doigts, et l'air
+ Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Asseyons-nous tous deux près du chemin,
+ Sur le vieux banc rongé de moisissures,
+ Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
+ Longtemps s'abandonner ma main.
+
+ Avec ma main qui longtemps s'abandonne
+ A la douceur de se sentir sur tes genoux,
+ Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux
+ Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes
+
+ Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond
+ Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
+ Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
+ Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.
+
+ Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence
+ Et l'immobilité de nos muets désirs,
+ N'était que tout à coup à les sentir frémir
+ Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;
+
+ Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
+ Et qui jamais, pour rien au monde,
+ N'attenteraient à ces choses profondes
+ Dont nous vivons, sans en devoir parler.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ Très doucement, plus doucement encore.
+ Baise mes lèvres, et dis-moi
+ Ces mots plus doux à chaque aurore,
+ Quand me les dit ta voix,
+ Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.
+
+ Le joug surgit maussade et lourd; la nuit
+ Fut de gros rêves traversée;
+ La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée
+ Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ C'est toi qui m'es la bonne aurore,
+ Dont la caresse est dans ta main
+ Et la lumière en tes paroles douces:
+ Voici que je renais, sans mal et sans secousse,
+ Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,
+ Son signe,
+ Et me fait vivre, avec la volonté,
+ D'être une arme de force et de beauté,
+ Aux poings d'or d'une vie insigne.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Dans la maison où notre amour a voulu naître,
+ Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
+ Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
+ Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
+
+ Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
+ Et des heures d'été, si belles de silence,
+ Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
+ Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
+
+ Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
+ Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
+ Sinon les battements de ton cœur et du mien
+ Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le bon travail, fenêtre ouverte,
+ Avec l'ombre des feuilles vertes
+ Et le voyage du soleil
+ Sur le papier vermeil,
+ Maintient la douce violence
+ De son silence,
+ En notre bonne et pensive maison.
+
+ Et vivement les fleurs se penchent
+ Et les grands fruits luisent, de branche en branche,
+ Et les merles et les bouvreuils et les pinsons
+ Chantent et chantent
+ Pour que mes vers éclatent
+ Clairs et frais, purs et vrais,
+ Ainsi que leurs chansons,
+ Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.
+
+ Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,
+ Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;
+ Mais ta tête ne se retourne pas,
+ Pour que l'heure ne soit troublée
+ Où je travaille, avec mon cœur jaloux,
+ A ces poèmes francs et doux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Toute croyance habite au fond de notre amour.
+ On lie une pensée ardente aux moindres choses:
+ A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,
+ Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,
+ Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.
+ Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit
+ Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.
+ Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières
+ Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.
+
+ Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,
+ Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,
+ Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir
+ Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;
+ Soyons heureux de nous sentir, enfants,
+ Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;
+ Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.
+
+
+
+
+ XI
+
+ L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;
+ Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
+ Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
+ Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.
+
+ Il n'importe que leur raison adhère ou railla
+ Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
+ Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;
+ Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.
+
+ Ils regardent le jour luire de plage en plage,
+ Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;
+ La fixe certitude et le tremblant espoir
+ Pour leurs regards ardents ont le même visage.
+
+ Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;
+ Leur âme est la profonde et soudaine clarté
+ Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;
+ Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.
+
+ Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;
+ Vivant des vérités que renferment leurs yeux
+ Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;
+ Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.
+
+
+
+
+ XII
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:
+ Tout est si calme et consolant, ce soir,
+ Et le silence est tel, que l'on entendrait choir
+ Des plumes.
+
+ C'est la bonne heure où, doucement,
+ S'en vient la bien-aimée,
+ Comme la brise ou la fumée,
+ Tout doucement, tout lentement.
+ Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute;
+ Et son âme, que j'entends toute,
+ Je la surprends luire et jaillir
+ Et je la baise sur ses yeux.
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,
+ Où les aveux
+ De s'être aimés le jour durant,
+ Du fond du cœur profond, mais transparent,
+ S'exhument.
+
+ Et l'on se dit les simples choses:
+ Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;
+ La fleur qui s'est ouverte,
+ D'entre les mousses vertes;
+ Et la pensée éclose, en des émois soudains,
+ Au souvenir d'un mot de tendresse fanée
+ Surpris au fond d'un vieux tiroir,
+ Sur un billet de l'autre année.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Les baisers morts des défuntes années
+ Ont mis leur sceau sur ton visage,
+ Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,
+ Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.
+
+ Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux
+ Luire, comme un matin de fête,
+ Ni, lentement, se repeser ta tête,
+ Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,
+
+ Tes mains chères qui demeurent si douces
+ Ne viennent plus comme autrefois,
+ Avec de la lumière au bout des doigts,
+ Me caresser le front, comme une aube les mousses.
+
+ Ta chair jeune et belle, ta chair
+ Que je parais de mes pensées,
+ N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,
+ Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.
+
+ Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;
+ Tout est changé, même ta voix,
+ Ton corps s'est affaissé comme un pavois,
+ Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.
+
+ Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:
+ Que m'importent les ans jour à jour alourdis,
+ Puisque je sais que rien au monde
+ Ne troublera jamais notre être exalté
+ Et que notre âme est trop profonde
+ Pour que l'amour dépende encor de la beauté.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;
+ Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
+ Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
+ Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.
+
+ Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
+ Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:
+ Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,
+
+ Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.
+ Tu te laisses naïvement approfondir,
+ Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;
+ Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
+ Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
+
+ C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
+ A la franchise nue et la simple bonté;
+ Nous agissons et nous vivons dans la clarté
+ D'une joyeuse et translucide confiance.
+
+ Ta force est d'être frêle et pure infiniment;
+ De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,
+ Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
+ Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.
+
+
+
+
+ XV
+
+ J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
+ Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
+ Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
+ M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
+
+ Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;
+ Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
+ Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
+ Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
+
+ Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
+ Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
+ Je me sentais le cœur à la fois glace et braise
+ Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
+
+ Mais tu me dis le mot qui bellement console
+ Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;
+ Et je vivais avec le feu de ta parole
+ Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
+
+ L'homme diminué que je me sentais être,
+ Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;
+ Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
+ Et je croyais en la santé, avec ta foi.
+
+ Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
+ L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
+ Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
+ Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Tout ce qui vit autour de nous,
+ Sous la douce et fragile lumière,
+ Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
+ Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,
+ Et les chantants et sautillants oiseaux
+ Qui follement s'essaiment,
+ Comme des grappes de joyaux
+ Dans le soleil,
+ Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
+ Ingénument, nous aime;
+ Et nous,
+ Nous aimons tout.
+
+ Nous adorons le lys que nous voyons grandir
+ Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
+ --Cercles environnés de pétales de flammes--
+ Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
+
+ Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
+ Au long des murs, parmi les pariétaires,
+ Croissent, pour être proches de nos pas;
+ Et les herbes involontaires,
+ Dans le gazon où nous avons passé,
+ Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.
+
+ Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,
+ Simples et purs, ardents et exaltés,
+ Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,
+ Et fièrement, laissant l'impérieux été
+ Trouer et traverser de ses pleines clartés
+ Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,
+ Avec mon être entier tendu comme un flambeau
+ Vers ta bonté et vers ta charité
+ Sans cesse inassouvies,
+ Je t'aime et te louange et je te remercie
+ D'être venue, un jour, si simplement,
+ Par les chemins du dévouement,
+ Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
+
+ Depuis ce jour,
+ Je sais, oh! quel amour
+ Candide et clair ainsi que la rosée
+ Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
+
+ Je me sens tien, par tous les liens brûlants
+ Qui rattachent à leur brasier les flammes;
+ Toute ma chair, toute mon âme
+ Monte vers toi, d'un inlassable élan;
+ Je ne cesse de longuement me souvenir
+ De ta ferveur profonde et de ton charme,
+ Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
+ Délicieusement, d'inoubliables larmes.
+
+ Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
+ Avec le désir fier d'être à jamais celui
+ Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
+ Toute notre tendresse autour de nous flamboie;
+ Tout écho de mon être à ton appel répond;
+ L'heure est unique et d'extase solennisée
+ Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
+ Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les jours de fraîche et tranquille santé,
+ Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,
+ Le bon travail prend place à mes côtés,
+ Comme un ami qu'on fête.
+
+ Il vient des pays doux et rayonnants,
+ Avec des mots plus clairs que les rosées,
+ Pour y sertir, en les illuminant,
+ Nos sentiments et nos pensées.
+
+ Il saisit l'être en un tourbillon fou;
+ Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;
+ Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;
+ Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.
+
+ Et les transports fiévreux et les affres profondes,
+ Tout sert à sa tragique volonté
+ De rajeunir le sang de la beauté,
+ Dans les veines du monde.
+
+ Je suis à sa merci, comme une ardente proie.
+
+ Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,
+ Vers le repos de ton amour,
+ Avec les feux de mon idée ample et suprême,
+ Me semble-t-il--oh! qu'un instant--
+ Que je t'apporte, en mon cœur haletant,
+ Le battement de cœur de l'univers lui-même.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Je suis sorti des bosquets du sommeil,
+ Morose un peu de l'avoir délaissée
+ Sous leurs branches et leurs ombres tressées,
+ Loin du joyeux et matinal soleil.
+
+ Déjà luisent les phlox et les roses trémières;
+ Et je m'en vais par le jardin, songeant
+ A des vers clairs de cristal et d'argent
+ Qui tinteraient, dans la lumière.
+
+ Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,
+ Avec tant de ferveur et tant d'émoi
+ Qu'il me semble que ma pensée
+ De loin, subitement, a déjà traversé,
+ Pour provoquer ta joie et ton réveil,
+ Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.
+
+ Et quand je te rejoins dans notre maison tiède
+ Que l'ombre et le silence encore possèdent,
+ Mes baisers francs, mes baisers clairs,
+ Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Hélas! lorsque le plomb des maladies,
+ Avec mon sang torpide et lourd,
+ Avec mon sang de jour en jour
+ Plus torpide et plus lourd,
+ Coulait, parmi mes veines engourdies;
+
+ Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,
+ Sur mes longues mains pâles
+ Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales
+ Du mal insidieux;
+
+ Lorsque ma peau séchait comme une écorce,
+ Que je n'avais plus même assez de force
+ Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,
+ Et baiser, là, notre bonheur;
+
+ Lorsque les jours mornes et identiques
+ Rongeaient ma via avec morosité,
+ Jamais je n'aurais pu trouver la volonté
+ Et la force de me dresser stoïque,
+
+ Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,
+ Avec tes mains patientes, douces, sereine,
+ A chaque heure des si longues semaines,
+ L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Le clair jardin c'est la santé.
+
+ Il la prodigue, en sa clarté,
+ Au va et vient de ses milliers de mains,
+ De palmes et de feuilles.
+
+ Et la bonne ombre, où il accueille,
+ Après de longs chemins,
+ Nos pas,
+ Verse, à nos membres las,
+ Une force vivace et douce
+ Comme ses mousses.
+
+ Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,
+ Un cœur vermeil
+ Semble habiter au fond de l'eau
+ Et battre, ardent et jeune, avec le flot;
+ Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,
+ Qui dans leur splendeur bougent,
+ Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,
+ Leurs coupes d'or et de sang rouge.
+
+ Le jardin clair c'est la santé.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ C'était en juin, dans le jardin,
+ C'était notre heure et notre jour;
+ Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,
+ Les choses,
+ Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
+ Et nous voyaient et nous aimaient
+ Les roses.
+
+ Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:
+ Les insectes et les oiseaux
+ Volaient dans l'or et dans la joie
+ D'un air frêle comme la soie;
+ Et nos baisers étaient si beaux
+ Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.
+
+ On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
+ Et veut le ciel entier pour resplendir;
+ Toute la vie entrait, par de douces brisures,
+ Dans notre être, pour le grandir.
+
+ Et ce n'étaient que cris invocatoires,
+ Et fous élans et prières et vœux,
+ Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
+ Afin de croire.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:
+ L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.
+ Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
+ Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.
+
+ Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;
+ Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau
+ Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
+ Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.
+
+ Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
+ Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur
+ Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
+ Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ O le calme jardin d'été où rien ne bouge!
+ Sinon là-bas, vers le milieu
+ De l'étang clair et radieux,
+ Pareils à des langues de feu,
+ Des poissons rouges.
+
+ Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées
+ Calmes et apaisées
+ Et lucides--comme cette eau
+ De confiance et de repos.
+
+ Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent
+ Au brusque et merveilleux soleil,
+ Non loin des iris verts et des blanches coquilles
+ Et des pierres, immobiles
+ Autour des bords vermeils.
+
+ Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,
+ Dans la fraîcheur et la splendeur
+ Qui les effleure,
+ Sans crainte aucune et sans souci,
+ Qu'ils ramènent, du fond à la surface,
+ D'autres regrets que des regrets fugaces.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:
+ L'heure morose ou l'humeur malévole
+ Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;
+ Mais, néanmoins, jamais,
+ Même les soirs des jours mauvais,
+ Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.
+
+ La sincérité claire, ardente, illuminée,
+ Nous fut joie et conseil,
+ Si bien que notre âme passionnée
+ Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.
+
+ Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
+ Les égrenant comme un âpre rosaire,
+
+ L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;
+ Et doucement et tour à tour
+ Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute
+ Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes
+
+ Ainsi,
+ Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
+ Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,
+ Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,
+ Et regardant notre âme renaître,
+ Comme renaît après la pluie,
+ Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,
+ La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Les barques d'or du bel été
+ Qui partirent, folles d'espace,
+ S'en reviennent mornes et lasses
+ Des horizons ensanglantés.
+
+ A coups de rames monotones,
+ Elles s'avancent sur les eaux;
+ On les prendrait pour des berceaux
+ Où dormiraient des fleurs d'automne
+
+ Tiges de lys au beau front d'or,
+ Toutes vous gisez abattues;
+ Seules, les roses s évertuent
+ A vivre, au delà de la mort.
+
+ Qu'importe à leur beauté plénière
+ Qu'Octobre luise ou bien Avril:
+ Leur désir simple et puéril
+ Boit, jusqu'au sang, toute lumière.
+
+ Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,
+ Sous la nuée âpre et hagarde,
+ Sitôt qu'une clarté se darde
+ Elles s'exaltent vers Noël.
+
+ Vous, nos âmes, faites comme elles;
+ Elles n'ont pas l'orgueil des lys,
+ Mais détiennent, entre leurs plis,
+ L'ardeur sacrée et immortelle.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,
+ Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;
+ Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
+ Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.
+
+ Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
+ Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
+ Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
+ Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.
+
+ Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;
+ O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,
+ A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?
+ Je t'aime tout entière, avec mon être entier.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ L'immobile beauté
+ Des soirs d'été,
+ Sur les gazons où ils s'éploient,
+ Nous offre le symbole
+ Sans geste vain, ni sans parole,
+ Du repos dans la joie.
+
+ Le matin jeune et ses surprises
+ S'en sont allés, avec les brises;
+ Midi lui-même et les pans de velours
+ De ses vents chauds, de ses vents lourds
+ Ne tombe plus sur la plaine torride;
+ Et voici l'heure où, lentement, le soir,
+ Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,
+ S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.
+
+ O la planité d'or à l'infini des eaux,
+ Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,
+ Et le tranquille et somptueux silence,
+ Dont nous goûtons alors
+ Si fort
+ L'immuable présence,
+ Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir
+ Et d'en revivre,
+ Comme deux cœurs, inlassablement ivres
+ De lumières, qui ne peuvent périr!
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles
+ Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
+ Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,
+ Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
+
+ Vous me parliez des temps prochains où nos années,
+ Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;
+ Comment éclaterait le glas des destinées,
+ Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.
+
+ Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,
+ Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
+ Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte
+ Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,
+ Heures superbement et doucement élues,
+ Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis
+ Et que nos rosiers d'or au passage saluent;
+ Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.
+
+ Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?
+
+ Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,
+ Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,
+ Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,
+ Entrelacer vos pas égaux et radieux;
+
+ Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce
+ Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,
+ --Tel un suprême, immense et souverain espoir--
+ Les pas et les adieux de mes «heures du soir».
+
+
+
+
+ LES HEURES DU SOIR
+
+
+
+
+ I
+
+ Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
+ Poussaient au bord de nos chemins;
+ Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains
+ Et tes cheveux avec des plumes.
+
+ L'ombre était bienveillante à nos pas réunis
+ En leur marche, sous le feuillage;
+ Une chanson d'enfant nous venait d'un village
+ Et remplissait tout l'infini.
+
+ Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne
+ Sous la garde des longs roseaux,
+ Et le beau front des bois reflétait dans les eaux
+ Sa haute et flexible couronne.
+
+ Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient
+ Ensemble une même pensée,
+ Nous songions que c'était notre vie apaisée
+ Que ce beau soir nous dévoilait.
+
+ Une suprême fois, tu vis le ciel en fête
+ Se parer et nous dire adieu;
+ Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux
+ Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.
+
+
+
+
+ II
+
+ S'il était vrai
+ Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés
+ Pût conserver quelque mémoire
+ Des amants d'autrefois qui les ont admirés
+ Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,
+ Notre amour s'en viendrait
+ En cette heure du long regret
+ Confier à la rose ou dresser dans le chêne
+ Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
+
+ Il survivrait ainsi,
+ Vainqueur du funèbre souci,
+
+ Dans la tranquille apothéose
+ Que lui feraient les simples choses;
+ Il jouirait encor de la pure clarté,
+ Qu'incline sur la vie une aurore d'été,
+ Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
+
+ Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue
+ S'en venait quelque couple en se tenant les mains
+ Le chêne allongerait jusque sur leur chemin
+ Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,
+ Et la rose leur enverrait son parfum frêle.
+
+
+
+
+ III
+
+ La glycine est fanée et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur
+ Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
+ T'apporte les parfums de la pauvre Campine.
+
+ Aime et respire-les, en songeante son sort:
+ Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;
+ La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
+ Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.
+
+ En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,
+ De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
+ Jusqu'en décembre où les anges de la Noël
+ Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.
+
+ Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;
+ Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
+ Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
+ Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.
+
+ Notre calme maison dans la lande brumeuse
+ Était claire aux regards et facile à l'accueil,
+ Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
+ Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.
+
+ Quand la nuit étalait sa totale splendeur
+ Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,
+ Nous y avons reçu des leçons du silence
+ Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.
+
+ A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
+ Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;
+ Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux
+ Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.
+
+ Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,
+ La tristesse des jours même nous était bonne
+ Et le peu de soleil de cette fin d'automne
+ Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.
+
+ La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
+ Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur
+ T'apporter les parfums de la pauvre Campine.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Mets ta chaise près de la mienne
+ Et tends les mains vers le foyer
+ Pour que je voie entre tes doigts
+ La flamme ancienne
+ Flamboyer;
+ Et regarde le feu
+ Tranquillement, avec tes yeux
+ Qui n'ont peur d'aucune lumière,
+ Pour qu'ils me soient encore plus francs
+ Quand un rayon rapide et fulgurant
+ Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,
+
+ Oh! que notre heure est belle et jeune encore
+ Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or
+ Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche
+ Et qu'une lente et douce fièvre,
+ Que nul de nous ne désire apaiser,
+ Conduit le sûr et merveilleux baiser
+ Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.
+
+ Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,
+ Dans ta chair accueillante et doucement pâmée
+ Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!
+ Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras
+ Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,
+ Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,
+ Tranquillement, près de ton cœur, reposera.
+
+ Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle
+ Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle
+ Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur
+ Et qu'après le désir criant sa violence
+ J'entends se rapprocher le régulier bonheur
+ Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.
+
+
+
+
+ V
+
+ Sois-nous propice et consolante encor, lumière,
+ Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,
+ Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons
+ Respirer au jardin une tiédeur dernière.
+
+ Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,
+ Avec un tel amour bondissant de notre âme
+ Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme
+ Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.
+
+ Tu es celle que nul homme jamais n'oublie
+ Du jour que tu frappas ses bras victorieux
+ Et que le soir venu tu dormis en ses yeux
+ Avec ta splendeur morte et ta force abolie.
+
+ Et tu nous fus toujours la visible ferveur
+ Qui partout répandue et partout rayonnante
+ En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante
+ Semblait vers l'infini partir de notre cœur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins
+ Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,
+ Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!--
+ Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin.
+
+ Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce
+ Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;
+ Oh! le dernier parfum lentement éventé
+ Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!
+
+ Je me suis égaré, ce soir, en ses détours
+ Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;
+ Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante
+ J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.
+
+ Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent
+ Et s'étendent partout et la brume et la nuit;
+ Mon être est comme entré dans sa ruine à lui
+ Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Le soir tombe, la lune est d'or.
+
+ Avant la fin de la journée
+ Va-t'en gaîment jusqu'au jardin
+ Cueillir avec tes douces mains
+ Les quelques fleurs qui n'y sont point encor
+ Tristement, vers la terre, inclinées.
+
+ Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe
+ Je les admire et tu les aimes,
+ Et leurs corolles sont quand même
+ Belles, sur les tiges qui les portent.
+
+ Et lu t'en es allée au loin parmi les buis
+ Au long d'un chemin monotone
+
+ Et le bouquet que tu cueillis,
+ Tremble en ta main et tout à coup frissonne;
+ Et voici que tes doigts songeurs,
+ Pieusement, rassemblent les lueurs
+ De ces roses d'automne
+ Et les tressent avec des pleurs
+ En une pâle et claire et flexible couronne.
+
+ La dernière lumière a éclairé tes yeux
+ Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.
+
+ Et lentement, à la vesprée,
+ Les mains vides, tu es rentrée,
+ Abandonnant non loin de notre porte
+ Dans un tertre humide et bas
+ Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.
+
+ Et j'ai compris alors que dans le jardin las
+ Où vont passer les vents ainsi que des cohortes
+ Tu as voulu fleurir une dernière fois
+ Notre jeunesse qui repose là,
+ Morte.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,
+ Au cellier odorant les fruits de ton verger,
+ Il me semble te voir avec calme ranger
+ Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.
+
+ Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis
+ Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres;
+ Et je revis alors mille instants abolis
+ Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.
+
+ Le passé ressuscite avec un tel désir
+ D'être encor le présent et sa vie et sa force,
+ Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,
+ Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir.
+
+ O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,
+ Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,
+ Splendeurs illuminant nos heures monotones
+ Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
+ Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
+ On voit, à travers le branchage à nu, monter
+ Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.
+
+ Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
+ Ne les a vus groupés non loin de notre porte
+ Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
+ Nous y songeons souvent avec des pensers doux.
+
+ D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
+ Derrière un seuil usé que protège un auvent,
+ N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
+ Et la lampe dont luit l'amicale lumière.
+
+ Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
+ Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
+ Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
+ Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.
+
+ Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
+ De profonde et tranquille et tendre intimité
+ Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
+ Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.
+
+ Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
+ Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;
+ Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
+ Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.
+
+ Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
+ Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
+ Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
+ Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.
+
+ Contre le noir hiver ainsi que des reclus
+ Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
+ Et rien ne les abat et rien ne les amène
+ A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.
+
+ Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!
+ Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur!
+ Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
+ Et notre force et notre ardeur dans leur courage!
+
+ Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
+ Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
+ Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
+ Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Quand le ciel étoile couvre notre demeure
+ Nous nous taisons durant des heures
+ Devant son feu intense et doux
+ Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.
+
+ Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;
+ Sous les flammes et les lueurs
+ La nuit étend ses profondeurs
+ Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!
+
+ Mais qu'importe que se taise même la mer,
+ Si dans l'espace immense et clair
+ Plein d'invisible violence
+ Nos cœurs battent si fort qu'ils font tout le silence!
+
+
+
+
+ XI
+
+ Avec le même amour que tu me fus jadis
+ Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis
+ Ombraient les longs gazons et les roses dociles,
+ Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.
+
+ Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté
+ Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,
+ Mais tout y est serré dans une paix profonde
+ Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.
+
+ Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;
+ Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,
+ Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille
+ Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles
+
+ Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens
+ Triompher jour à jour de la douleur des ans;
+ Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent
+ Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.
+
+ Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,
+ Que m'importe que des rides marquent ton front
+ Et que tes mains se sillonnent de veines dures
+ Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!
+
+ Tu ne te plains jamais et tu crois fermement
+ Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,
+ Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme
+ Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Les fleurs du clair accueil au long de la muraille
+ Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,
+ Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille
+ Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.
+
+ Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones
+ Et les pâles brouillards flottent sur les marais.
+ O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!
+ Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?
+
+ Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière
+ D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;
+ Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre
+ Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.
+
+ Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme
+ Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;
+ Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme
+ Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.
+
+ C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,
+ Celle qui recouvrait tout le jardin jadis
+ A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys
+ Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine
+ Au grain diamanté,
+ J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter
+ Dans la chambre voisine.
+
+ Tu retires le clair et fragile miroir
+ Du bord de la fenêtre,
+ Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir
+ De l'armoire de hêtre.
+
+ J'écoute et te voici qui tisonnes le feu
+ Et réveilles les braises;
+ Et qui ranges autour des murs silencieux
+ Le silence des chaises.
+
+ Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits
+ La fugace poussière,
+ Et ta bague se heurte et résonne aux parois
+ Frémissantes d'un verre.
+
+ Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,
+ De ta présence tendre,
+ Et de la sentir proche et de ne pas la voir,
+ Et de toujours l'entendre.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ Si le sort nous sauva des banales erreurs
+ Et du mensonge vil et de la triste feinte,
+ C'est que toujours nous révolta toute contrainte
+ Dont le joug eût ployé notre double ferveur.
+
+ Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,
+ Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,
+ Et redressant vers toi doucement sa fierté
+ Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.
+
+ Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,
+ Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;
+ Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme
+ C'est toujours vers ton cœur que je suis revenu.
+
+ Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes
+ Que mon être se réveillait sincère et vrai,
+ Et je te répétais les mots doux et sacrés,
+ Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.
+
+ Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,
+ Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes
+ Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,
+ Et je restais captif entre tes bras ouverts.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!
+
+ Au temps de juin, jadis, tu me disais:
+ «Si je savais, ami, si je savais
+ Que ma présence, un jour, dût te peser.
+ Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée
+ Vers n'importe où, je partirais. »
+ Et doucement ton front montait vers mon baiser.
+
+ Et tu disais encore:
+ «On se déprend de tout et la vie est si pleine!
+ Et qu'importe qu'elle soit d'or
+ La chaîne
+ Qui lie au même anneau d'un port
+ Nos deux barques humaines!»
+ Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.
+
+ Et tu disais,
+ Et tu disais encore:
+ «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.
+ Notre existence fut trop haute
+ Pour se traîner banalement de faute en faute.»
+ Et tu fuyais et tu fuyais
+ Et mes deux mains éperdûment te retenaient.
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre
+ Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut
+ Illumine un instant les pauvres fleurs de givre
+ Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.
+
+ L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,
+ Et notre vieux jardin nous apparaît encor
+ Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes
+ Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.
+
+ Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide
+ Se glisse en notre sang et nous réincarnons
+ L'immense et plein été dans les baisers rapides
+ Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Subirons-nous, hélas! le poids mort des années
+ Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens
+ Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants
+ Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?
+
+ Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents
+ Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê
+ Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre
+ Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?
+
+ Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,
+ Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,
+ Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas
+ Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.
+
+ Car nous conserverons quand même encor nos yeux
+ Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,
+ Et l'aube et le soleil illuminer la vie
+ Et faire de la terre un objet merveilleux.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les menus faits, les mille riens,
+ Une lettre, une date, un humble anniversaire,
+ Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère
+ Exalte en ces longs soirs ton cœur comme le mien.
+
+ Et nous solennisons pour nous ces simples choses
+ Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,
+ Pour que le peu de nous qui nous demeure encore
+ Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.
+
+ Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux
+ De ces pauvres, douces et bienveillantes joies
+ Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie
+ Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,
+
+ Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,
+ Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,
+ Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé
+ Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Viens jusqu'à notre seuil répandre
+ Ta blanche cendre
+ O neige pacifique et lentement tombée:
+ Le tilleul du jardin tient ses branches courbées
+ Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.
+
+ O neige,
+ Qui réchauffes et qui protèges
+ Le blé qui lève à peine
+
+ Avec la mousse, avec la laine
+ Que tu répands de plaine en plaine!
+ Neige silencieuse et doucement amie
+ Des maisons, au matin dans le calme endormies,
+ Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres
+ Et soudain par le seuil et la porte pénètre
+ Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,
+ O neige lumineuse au travers de notre âme,
+ Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves
+ Comme du blé qui lève!
+
+
+
+
+ XX
+
+ Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,
+ C'était en des instants de fièvre
+ Que le regret d'avoir diminué nos cœurs
+ Nous jaillissait des lèvres,
+ Et le pardon offert, mais mérité toujours
+ Et l'étalage exagéré de nos misères
+ Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,
+ Exaltaient notre amour.
+
+ Mais, en ces mois de lourde pluie
+ Où tout se tasse et se réduit,
+ Où la clarté même s'ennuie
+ A refouler de l'ombre et de la nuit,
+ Notre âme n'est plus assez vibrante et haute
+ Pour confesser, avec transports, nos fautes.
+
+ Nous les disons à lente voix
+ Certes, avec tendresse encore,
+ Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,
+ Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts
+ Comme des choses qu'on dénombre
+ Et qu'on range dans la maison,
+ Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,
+ Nous raisonnons.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées
+ J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,
+ Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir
+ La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.
+
+ Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!
+ Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite
+ Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite
+ Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.
+
+ Et comme au temps où tu m'étais la fiancée
+ L'ardeur me vient encor de tomber à genoux
+ Et de toucher la place où bat ton cœur si doux
+ Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants
+ D'une amour claire autant que haute,
+ L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents
+ Et paisibles devant nos fautes.
+
+ Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,
+ Par ton ardeur non asservie,
+ Et c'est de calme doux et de pâle bonté
+ Que se colore notre vie.
+
+ Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,
+ Et nous masquons notre faiblesse
+ Avec les mots banals et les pauvres discours
+ D'une vaine et lente sagesse.
+
+ Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,
+ Si dans notre hiver et nos brumes
+ N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir
+ Des âmes fières que nous fûmes.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ En ce rugueux hiver où le soleil flottant
+ S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,
+ J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave
+ Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.
+
+ Et plus je le redis, plus ma voix est ravie
+ Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cœur,
+ Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur
+ Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.
+
+ Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort
+ Je le répète avec ma voix toujours la même
+ Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême
+ Je le prononcerai à l'heure de la mort!
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Peut-être,
+ Lorsque mon dernier jour viendra,
+ Peut-être
+ Qu'à ma fenêtre,
+ Ne fût-ce qu'un instant,
+ Un soleil frêle et tremblotant
+ Se penchera.
+
+ Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées
+ Seront quand même encor par sa gloire dorées;
+ Il glissera son baiser lent, clair et profond
+ Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,
+ Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières
+ Avant de se fermer lui rendront sa lumière.
+
+ Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!
+ Mon art torride et doux, de son geste suprême,
+ T'a retenu captif au cœur de mes poèmes;
+ Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,
+ Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,
+ O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,
+ O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,
+ Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve
+ Où mon vieux cœur humain sera lourd sous l'épreuve,
+ Tu sois encor son visiteur et son témoin.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Oh! tes si douces mains et leur lente caresse
+ Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse
+ Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force
+ S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!
+
+ Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine
+ Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,
+ Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres
+ Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.
+
+ Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,
+ Et que m'est généreux et consolant ton songe.
+ Pour la première fois tu berces d'un mensonge
+ Mon cœur qui t'en excuse et qui t'en remercie;
+
+ Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine
+ Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,
+ Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être
+ A finir en tes yeux ma belle vie humaine.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
+ Baise-les longuement, car ils t'auront donné
+ Tout ce qui peut tenir d'amour passionné
+ Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
+
+ Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,
+ Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
+ Pour que s'imprime et dure en eux la seule image
+ Qu'ils garderont dans le tombeau.
+
+ Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,
+ Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains
+ Et que près de mon front sur les pâles coussins,
+ Une suprême fois se repose ta joue.
+
+ Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cœur,
+ Qui te conservera une flamme si forte
+ Que même à travers la terre compacte et morte
+ Les autres morts en sentiront l'ardeur!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+_LES HEURES CLAIRES
+
+O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE
+QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX
+CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT
+LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ
+CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ
+TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE
+OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE
+COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CŒUR
+LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE
+VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR
+COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE
+AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT
+ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS
+A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT
+JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE
+JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE
+POUR NOUS AIMER DES YEUX
+AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE
+QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ
+DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI
+EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS
+OH! CE BONHEUR
+VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR
+SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT
+POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE
+BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR
+LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE
+FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE
+LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES
+S'IL ARRIVE JAMAIS
+
+
+_LES HEURES D'APRÈS MIDI_
+
+L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR
+ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES
+SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON
+L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE
+JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE
+ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN
+TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE
+DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE
+LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE
+TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR
+L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES
+C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME
+LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES
+VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD
+J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE
+TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS
+AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU
+LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ
+JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL
+HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES
+LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ
+C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN
+ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES
+O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE
+COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR
+LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ
+ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES
+L'IMMOBILE BEAUTÉ
+VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES
+«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»
+
+
+_LES HEURES DU SOIR_
+
+DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES
+S'IL ÉTAIT VRAI
+LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE
+METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE
+SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE
+HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN
+LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR
+LORSQUE TA MAIN CONFIE
+ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS
+QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE
+AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS
+LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL
+LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL
+SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS
+NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE
+QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX
+SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES
+LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS
+VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE.
+QUAND NOTRE JARDIN CLAIR
+AVEC MES VIEILLES MAINS
+SI NOS CŒURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS
+ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT
+PEUT-ÊTRE
+OH! TES SI DOUCES MAINS
+LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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@@ -0,0 +1,3030 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les
+Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi
+
+Author: Émile Verhaeren
+
+Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org
+(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque
+nationale de France)
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+
+
+
+ÉMILE VERHAEREN
+
+
+Les Heures du Soir
+
+PRÉCÉDÉES DE
+
+Les Heures claires
+
+Les Heures d'après-midi
+
+
+DOUZIÈME ÉDITION
+
+PARIS.
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI
+
+MCMXXII
+
+
+
+
+
+
+A CELLE QUI VIT A MES COTÉS
+
+
+
+LES HEURES CLAIRES
+
+
+
+
+ I.
+
+
+
+ O la splendeur de notre joie
+ Tissée en or dans l'air de soie!
+
+ Voici la maison douce et son pignon léger,
+ Et le jardin et le verger.
+
+ Voici le banc, sous les pommiers
+ D'où s'effeuille le printemps blanc,
+ A pétales frôlants et lents.
+
+ Voici des vols de lumineux ramiers
+ Planant, ainsi que des présages,
+ Dans le ciel clair du paysage.
+
+ Voici, pareils à des baisers tombés sur terre
+ De la bouche du frôle azur,
+ Deux bleus étangs simples et purs,
+ Bordés naïvement de fleurs involontaires.
+
+ O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
+ En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.
+
+
+
+
+ II
+
+ Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux
+ Ce jardin clair où nous passons silencieux,
+ C'est plus encor en nous que se féconde
+ Le plus candide et doux jardin du monde.
+
+ Car nous vivons toutes les fleurs,
+ Toutes les herbes, toutes les palmes
+ En nos rires et en nos pleurs
+ Le bonheur pur et calme.
+
+ Car nous vivons toutes les transparences
+ De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
+ Des roses d'or, et des grands lys vermeils,
+ Bouches et lèvres de soleil.
+
+ Car nous vivons toute la joie
+ Dardée en cris de fête et de printemps,
+ En nos aveux, où se côtoient
+ Les mots fervents et exaltants.
+
+ Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
+ Le plus joyeux et doux jardin du monde.
+
+
+
+
+ III
+
+ Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
+ Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
+ En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
+ De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
+ C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
+ O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
+ Qui vins à moi, du fond de ton éternité
+ Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.
+
+ Je sens en toi les mêmes choses très profondes
+ Qu'en moi-même dormir,
+ Et notre soif de souvenir
+ Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
+
+ Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures
+ Sans le savoir, pendant l'enfance;
+ Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
+ Mêmes éclairs de confiance;
+ Car je te suis lié par l'inconnu
+ Qui me fixait, jadis, au fond des avenues
+ Par où passait ma vie aventurière;
+ Et, certes, si j'avais regardé mieux,
+ J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
+ Depuis longtemps, en ses paupières.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Le ciel en nuit s'est déplié
+ Et la lune semble veiller
+ Sur le silence endormi.
+
+ Tout est si pur et clair,
+ Tout est si pur et si pâle dans l'air
+ Et sur les lacs du paysage ami,
+ Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
+ Qui tombe d'un roseau
+ Et tinte, et puis se tait dans l'eau.
+
+ Mais j'ai tes mains entre les miennes
+ Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
+ De leurs ferveurs, si doucement;
+ Et je te sens si bien en paix de toute chose
+ Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
+ Ne troublera, fût-ce un moment,
+ La confiance sainte
+ Qui dort en nous comme un enfant repose.
+
+
+
+
+ V
+
+ Chaque heure, où je songe à ta bonté
+ Si simplement profonde,
+ Je me confonds en prières vers toi.
+
+ Je suis venu si tard
+ Vers la douceur de ton regard,
+ Et de si loin vers tes deux mains tendues,
+ Tranquillement, par à travers les étendues!
+
+ J'avais en moi tant de rouille tenace
+ Qui me rongeait, à dents rapaces,
+ La confiance.
+
+ J'étais si lourd, j'étais si las,
+ j'étais si vieux de méfiance,
+ J'étais si lourd, j'étais si las
+ Du vain chemin de tous mes pas.
+
+ Je méritais si peu la merveilleuse joie
+ De voir tes pieds illuminer ma voie,
+ Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs
+ Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Tu arbores parfois cette grâce bénigne
+ Du matinal jardin tranquille et sinueux
+ Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
+ Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
+
+ Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair
+ Du vent rapide et exaltant
+ Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
+ Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
+
+ Au bon toucher de tes deux mains
+ Je sens comme des feuilles
+ Me doucement frôler;
+ Que midi brûle le jardin,
+ Les ombres, aussitôt, recueillent
+ Les paroles chères dont ton être a tremblé.
+
+ Chaque moment me semble, grâce à toi,
+ Passer ainsi, divinement en moi;
+ Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
+ Où tu te cèles en toi-même
+ En refermant les yeux,
+ Sens-tu mon doux regard dévotieux,
+ Plus humble et long qu'une prière,
+ Remercier le tien sous tes closes paupières.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Oh! laisse frapper à la porte
+ La main qui passe avec ses doigts futiles;
+ Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
+ Le reste avec ses doigts futiles,
+
+ Laisse passer, par le chemin,
+ La triste et fatigante joie,
+ Avec ses crécelles en main.
+
+ Laisse monter, laisse bruire
+ Et s'en aller le rire;
+ Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
+
+ L'instant est si beau de lumière,
+ Dans le jardin, autour de nous;
+ L'instant est si rare de lumière première,
+ Dans notre coeur, au fond de nous;
+
+ Tout nous prêche de n'attendre plus rien
+ De ce qui vient ou passe,
+ Avec des chansons lasses
+ Et des bras las par les chemins,
+
+ Et de rester les doux qui bénissons le jour,
+ Même devant la nuit d'ombre barricadée,
+ Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée
+ Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur,
+ Ainsi qu'une ample fleur,
+ Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;
+ Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.
+
+ La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;
+ Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:
+ C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
+
+ La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
+ Tout simplement, à tes lèvres confie
+ Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
+ Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.
+
+ Laissons l'esprit fleurir sur les collines
+ En de capricieux chemins de vanité,
+ Et faisons simple accueil à la sincérité
+ Qui tient nos deux coeurs vrais en ses mains cristallines;
+ Et rien n'est beau comme une confession d'âmes
+ Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme
+ Des incomptables diamants
+ Brûle comme autant d'yeux
+ Silencieux
+ Le silence des firmaments.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le printemps jeune et bénévole
+ Qui vêt le jardin de beauté
+ Élucide nos voix et nos paroles
+ Et les trempe dans sa limpidité.
+
+ La brise et les lèvres des feuilles
+ Babillent, et lentement effeuillent
+ En nous les syllabes de leur clarté.
+
+ Mais le meilleur de nous se gare
+ Et fuit les mots matériels;
+ Un simple et doux élan muet
+ Mieux que tout verbe amarre
+
+ Notre bonheur à son vrai ciel:
+ Celui de ton âme, à deux genoux,
+ Tout simplement, devant la mienne,
+ Et de mon âme, à deux genoux,
+ Très doucement, devant la tienne.
+
+
+
+
+ X
+
+ Viens lentement t'asseoir
+ Près du parterre dont le soir
+ Ferme les fleurs de tranquille lumière,
+ Laisse filtrer la grande nuit en toi:
+ Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
+ trouble notre prière.
+
+ Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:
+ Voici le firmament plus net et translucide
+ Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
+ Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
+
+ Les mille voix de l'énorme mystère
+ Parlent autour de toi,
+ Les mille lois de la nature entière
+ Bougent autour de toi,
+ Les arcs d'argent de l'invisible
+ Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,
+ Mais tu n'as peur, oh! simple coeur,
+ Mais tu n'as peur, puisque ta foi
+ Est que toute la terre collabore
+ A cet amour que fit éclore
+ La vie et son mystère en toi.
+
+ Joins donc les mains tranquillement
+ Et doucement adore;
+ Un grand conseil de pureté
+ Flotte, comme une étrange aurore,
+ Sous les minuits du firmament.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Combien elle est facilement ravie
+ Avec ses yeux d'extase ignée;
+ Elle, la douce et résignée
+ Si simplement devant la vie.
+
+ Ce soir, comme un regard la surprenait fervente
+ Et comme un mot la transportait
+ Au pur jardin de joie, où elle était
+ Tout à la fois reine et servante.
+
+ Humble d'elle, mais ardente de nous,
+ C'était à qui ploierait les deux genoux,
+ Pour recueillir le merveilleux bonheur
+ Qui, mutuel, nous débordait du coeur.
+
+ Nous écoutions se taire, en nous, la violence
+ De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
+ Et le vivant silence
+ Dire des mots que nous ne savions pas.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Au temps où longuement j'avais souffert,
+ Où les heures m'étaient des pièges,
+ Tu m'apparus l'accueillante lumière
+ Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
+ Au fond des soirs, sur de la neige.
+
+ Ta clarté d'âme hospitalière
+ Frôla, sans le blesser, mon coeur,
+ Comme une main de tranquille chaleur.
+
+ Puis vint la bonne confiance,
+ Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance
+ Enfin de nos deux mains amies,
+ Un soir de claire entente et de douce accalmie.
+
+ Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
+ En nous-mêmes, et sous le ciel,
+ Dont les flammes éternisées
+ Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
+ Et que l'amour soit devenu la fleur immense
+ Naissant du fier désir
+ Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,
+ En notre coeur se recommence,
+ Je regarde toujours, la petite lumière
+ Qui me fut douce, la première.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Et qu'importent et les pourquois et les raisons
+ Et qui nous fûmes et qui nous sommes:
+ Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
+ Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
+
+ Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir
+ Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
+ Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
+ Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
+
+ Je te sens claire, avant de te comprendre telle;
+ Et c'est ma joie, infiniment,
+ De m'éprouver si doucement aimant
+ Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
+
+ Soyons simples et bons--et que le jour
+ Nous soit tendresse et lumière servies,
+ Et laissons dire que la vie
+ N'est point faite pour un pareil amour.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ A ces reines qui lentement descendent
+ Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
+ Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
+ Jeté donne des noms qui se marient
+ A la beauté, à la splendeur et à la joie,
+ Et bruissent en syllabes de soie,
+ Au long des vers bâtis comme une estrade
+ Pour la danse des mots et leurs belles parades.
+
+ Mais combien vite on se lasse du jeu,
+ A te voir douce et profonde et si peu
+ Celle dont on enjolive les attitudes,
+ Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
+
+ Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
+ Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
+ Qui bat comme ton coeur immense et ingénu,
+ Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,
+ Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
+ Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ Mes plus douces pensées,
+ Celles que je te dis, celles aussi
+ Qui demeurent imprécisées
+ Et trop profondes pour les dire.
+
+ Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
+ A toute ton âme, mon âme,
+ Avec ses pleurs et ses sourires
+ Et son baiser.
+
+ Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;
+ Des liens d'ombre semblent glisser
+ Et s'en aller, avec mélancolie;
+ L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,
+ L'herbe rayonne et les corolles se déplient,
+ Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.
+
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Entrer ainsi dans la pleine lumière;
+ Oh! dis, pouvoir, un jour,
+ Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,
+ Sans plus aucun voile sur nous,
+ Sans plus aucun remords en nous,
+ Oh! dis, pouvoir un jour
+ Entrer à deux dans le lucide amour!...
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière
+ Et l'élan fou de cette âme éperdue,
+ Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
+ Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
+
+ S'unir pour épurer son être
+ Comme deux vitraux d'or en une même abside
+ Croisent leurs feux différemment lucides
+ Et se pénètrent!
+
+ Je suis parfois si lourd, si las,
+ D'être celui qui ne sait pas
+ Etre parfait, comme il le veut!
+ Mon coeur se bat contre ses voeux,
+ Mon coeur dont les plantes mauvaises,
+ Entre des rocs d'entêtement,
+ Dressent, sournoisement,
+ Leurs fleurs d'encre ou de braise;
+ Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours,
+ Mon coeur contradictoire,
+ Mon coeur exagéré toujours
+ De joie immense ou de crainte attentatoire.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Pour nous aimer des yeux,
+ Lavons nos deux regards de ceux
+ Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
+ Mauvaise et asservie.
+
+ L'aube est en fleur et en rosée
+ Et en lumière tamisée
+ Très douce;
+ On croirait voir de molles plumes
+ D'argent et de soleil, à travers brumes,
+ Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
+ Nos bleus et merveilleux étangs
+ Tremblent et s'animent d'or miroitant;
+ Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;
+ Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,
+ Balaie
+ La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Au clos de notre amour, l'été se continue:
+ Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;
+ Des pétales pavoisent
+ --Perles, émeraudes, turquoises--
+ L'uniforme sommeil des gazons verts.
+ Nos étangs bleus luisent, couverts
+ Du baiser blanc des nénuphars de neige;
+ Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;
+ Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur;
+ De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;
+ Et, comme des bulles légères, mille abeilles
+ Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.
+
+ L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
+ Sous les midis profonds et radiants
+ On dirait qu'il remue en roses de lumière;
+ Tandis qu'au loin, les routes coutumières
+ Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
+ A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
+
+ Certes, la robe en diamants du bel été
+ Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.
+ Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,
+ Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
+ Me soient, sur terre,
+ Les images de la bonté.
+
+ Laissons nos âmes embrasées
+ Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.
+
+ Que mes deux mains contre ton coeur
+ Te soient, sur terre,
+ Les emblèmes de la douceur.
+
+ Vivons pareils à deux prières éperdues
+ L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
+
+ Que nos baisers sur nos bouches ravies
+ Nous soient sur terre
+ Les symboles de notre vie.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
+ Dis, combien l'absence, même d'un jour,
+ Attriste et attise l'amour
+ Et le réveille, en ses brûlures endormies?
+
+ Je m'en vais au-devant de ceux
+ Qui reviennent des lointains merveilleux
+ Où, dès l'aube, tu es allée;
+ Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;
+ Et, sur la route, épiant leur venue,
+ Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
+ Encor clairs de t'avoir vue.
+
+ Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
+ Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
+ Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas
+ Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ En ces heures où nous sommes perdus
+ Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,
+ Quel sang lustral ou quel baptême
+ Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus?
+
+ Joignant les mains, sans que l'on prie,
+ Tendant les bras, sans que l'on crie,
+ Mais adorant on ne sait quoi
+ De plus lointain et de plus pur que soi,
+ L'esprit fervent et ingénu,
+ Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
+
+ Comme on s'abîme en la présence
+ De ces heures de suprême existence,
+ Comme l'âme voudrait des cieux
+ Pour y chercher de nouveaux dieux,
+ Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
+ Et l'espérance audacieuse
+ D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
+ De ces affres silencieuses.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Oh! ce bonheur
+ Si rare et si frôle parfois
+ Qu'il nous fait peur!
+
+ Nous avons beau taire nos voix
+ Et nous faire comme une tente,
+ Avec toute ta chevelure,
+ Pour nous créer un abri sûr,
+ Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
+
+ Mais notre amour étant comme un ange à genoux
+ Prie et supplie
+ Que l'avenir donne à d'autres que nous
+ Même tendresse et même vie,
+ Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.
+
+ Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
+ Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
+ Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
+ De la douceur de notre âme.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
+ Vivons si hardiment nos plus belles pensées
+ Qu'elles s'entrelacent harmonisées
+ A l'extase suprême et l'entière ferveur.
+
+ Parce qu'en nos âmes pareilles,
+ Quelque chose de plus sacré que nous
+ Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,
+ Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
+
+ Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
+ Pour humblement le définir
+ Et que si rare et si puissant en soit le charme,
+ Qu'à le goûter nos coeurs soient près de défaillir.
+
+ Restons quand même, et pour toujours, les fous
+ De cet amour presque implacable,
+ Et les fervents, à deux genoux,
+ Du Dieu soudain qui règne en nous,
+ Si violent et si ardemment doux
+ Qu'il nous fait mal et nous accable.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Sitôt que nos bouches se touchent,
+ Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
+ Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
+ Et qui s'unissent en nous-mêmes;
+
+ Nous nous sentons le coeur si divinement frais
+ Et si renouvelé par leur lumière
+ Première
+ Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
+
+ La joie est à nos yeux le seul ferment du monde
+ Qui se mûrit et se féconde,
+ Innombrable, sur nos routes d'en bas;
+ Comme là-haut, par tas,
+ Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles
+ Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.
+
+ L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,
+ Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:
+ Nos simples mots ont un sens si beau
+ Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
+
+ Nous sommes les victorieux sublimes
+ Qui conquérons l'éternité.
+ Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,
+ Et notre amour nous semble avoir toujours été.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.
+ Si profonde qu'elle en est sainte
+ Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;
+ Nous descendons ensemble au jardin de la chair.
+
+ Tes seins sont là ainsi que des offrandes,
+ Et tes deux mains me sont tendues;
+ Et rien ne vaut la naïve provende
+ Des paroles dites et entendues.
+
+ L'ombre des rameaux blancs voyage
+ Parmi ta gorge et ton visage
+ Et tes cheveux dénouent leur floraison,
+ En guirlandes, sur les gazons.
+
+ La nuit est toute d'argent bleu,
+ La nuit est un beau lit silencieux,
+ La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
+ Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Bien que déjà, ce soir
+ L'automne
+ Laisse aux sentes et aux orées,
+ Comme des mains dorées,
+ Lentes, les feuilles choir,
+ Bien que déjà l'automne,
+ Ce soir, avec ses bras de vent,
+ Moissonne,
+ Sur les rosiers fervents
+ Les pétales et leur pâleur,
+ Ne laissons rien de nos deux âmes
+ Tomber soudain avec ces fleurs.
+
+ Mais tous les deux, autour des flammes
+ De l'âtre en or de souvenir,
+ Mais tous les deux, blottissons-nous,
+ Les mains au feu et les genoux.
+
+ Contre les deuils cachés dans l'avenir,
+ Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
+ Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,
+ Blottissons-nous, près du foyer,
+ Que la mémoire en nous fait flamboyer.
+
+ Et si l'automne obère
+ A grands pans d'ombre et d'orages planants,
+ Les bois, les pelouses et les étangs,
+ Que sa douleur du moins n'altère
+ L'intérieur jardin tranquillisé,
+ Où s'unissent, dans la lumière,
+ Les pas égaux de nos pensées.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,
+ N'est rien que l'aboutissement
+ De deux tendresses entraînées
+ L'une vers l'autre, éperdûment.
+
+ Tu n'es heureuse de ta chair,
+ Si belle en sa fraîcheur natale,
+ Que pour, avec ferveur, m'en faire
+ L'offre complète et l'aumône totale.
+
+ Et je me donne à toi, ne sachant rien
+ Sinon que je m'exalte à te connaître,
+ Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,
+ Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
+
+ L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
+ Unique, et l'unique raison du coeur,
+ A nous, dont le plus fol bonheur
+ Est d'être fous de confiance.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ Fut-il en nous une seule tendresse,
+ Une pensée, une joie, une promesse,
+ Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?
+
+ Fut-il une prière en secret entendue,
+ Dont nous n'ayons serré les mains tendues
+ Avec douceur sur notre sein?
+
+ Fut-il un seul appel, un seul dessein,
+ Un voeu tranquille ou violent
+ Dont nous n'ayons accéléré l'élan?
+
+ Et, nous aimant ainsi,
+ Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres,
+ Vers les doux coeurs timides et transis
+ Des autres.
+ Ils les ont conviés, par la pensée,
+ A se sentir aux nôtres fiancés,
+ A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
+ Comme un peuple de fleurs aime la même branche,
+ Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
+ Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
+ S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
+ Magnifiant l'amour pour l'amour même,
+ Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
+ Le monde entier qui se résume en nous.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Le beau jardin fleuri de flammes
+ Qui nous semblait le double ou le miroir
+ Du jardin clair que nous portions dans l'âme
+ Se cristallise en gel et or, ce soif.
+
+ Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
+ Là-bas, aux horizons de marbre,
+ Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
+ Avec leur ombre immense et bleue
+ Et régulière, à côté d'eux.
+
+ Aucun souffle de vent, aucune haleine.
+ Les grands voiles du froid
+ Se déplient seuls, de plaine en plaine,
+ Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
+
+ Les étoiles paraissent vivre.
+ Comme l'acier, brille le givre,
+ A travers l'air translucide et glacé.
+ De clairs métaux pulvérisés
+ A l'infini semblent neiger
+ De la pâleur d'une lune de cuivre.
+ Tout est scintillement dans l'immobilité.
+
+ Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
+ Par ces mille regards que projette sur terre,
+ Vers les hasards de l'humaine misère,
+ La bonne et pure et inchangeable éternité.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ S'il arrive jamais
+ Que nous soyons, sans le savoir,
+ Souffrance ou peine ou désespoir
+ L'un pour l'autre; s'il se faisait
+ Que la fatigue ou le banal plaisir
+ Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
+ Si le cristal de la pure pensée
+ Doit en nos coeurs tomber et se briser;
+ Si malgré tout, je me sentais
+ Vaincu pour n'avoir pas été
+ Assez en proie à la divine immensité
+ De la bonté;
+ Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
+ Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
+ Quand même--et, d'un unique essor,
+ L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
+
+
+
+
+ LES HEURES D'APRÈS-MIDI
+
+
+
+
+ I.
+
+ L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,
+ Poser ses mains sur le front nu de notre amour
+ Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.
+
+ Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
+ Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
+ Ont laissé choir un peu de leur force fervente
+ Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.
+ Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
+ Une ombre dure, autour de sa lumière.
+
+ Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
+ Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
+ Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
+ Toutes les racines de nos deux coeurs
+ Plus que jamais plongent inassouvies,
+ Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.
+
+ Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses
+ Qui s'enlacent autour du temps et se reposent
+ La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!
+
+ Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,
+ Heureux et, clairs encor, après combien d'années!
+ Mais si tout autre avait été la destinée
+ Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
+ --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir,
+ Sans me plaindre, d'une amour obstinée.
+
+
+
+
+ II
+
+ Roses de Juin, vous les plus belles,
+ Avec vos coeurs de soleil transpercés;
+ Roses violentes et tranquilles, et telles
+ Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;
+ Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
+ Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
+ Ou s'apaisent, au va et vient du vent,
+ Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;
+ Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
+ Roses de volupté en vos gaines de mousse,
+ Vous qui passez les jours du plein été
+ A vous aimer, dans la clarté;
+ Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
+ Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,
+ Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
+ S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!
+
+
+
+
+ III
+
+ Si d'autres fleurs décorent la maison
+ Et la splendeur du paysage,
+ Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
+ Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.
+
+ Dites de quels lointains profonds et inconnus
+ Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
+ Avec du soleil sur leurs ailes?
+
+ Juillet a remplacé Avril dans le jardin
+ Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
+ L'espace est chaud et le vent frêle;
+ Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,
+ Et l'été passe, en sa robe de diamants
+ Et d'étincelles.
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.
+ De la branche, d'où s'envole là-haut
+ L'oiseau,
+ Tombent des gouttes de rosée.
+
+ Une pureté lucide et frêle
+ Orne le matin si clair
+ Que des prismes semblent briller dans l'air.
+ On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.
+
+ Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première
+ Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière
+ Et reflètent le jour qui se lève là-bas.
+ Ton front est radieux et ton artère bat.
+
+ La vie intense et bonne et sa force divine
+ Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,
+ En ta poitrine,
+ Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,
+ Tes mains soudain prennent mes mains
+ Et les appuyent comme avec peur,
+ Contre ton coeur.
+
+
+
+
+ V
+
+ Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
+ D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie
+ Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:
+ Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,
+ Mes mains douces d'avoir touché le coeur des fleurs,
+ Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs
+ Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
+ Devant la terre en fête et sa force éternelle.
+
+ L'espace entre ses bras de bougeante clarté,
+ Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,
+ Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
+ Avec des cris captifs que délivraient mes pas.
+
+ Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;
+ Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
+ Les origans ont caressé mes doigts, et l'air
+ Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Asseyons-nous tous deux près du chemin,
+ Sur le vieux banc rongé de moisissures,
+ Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
+ Longtemps s'abandonner ma main.
+
+ Avec ma main qui longtemps s'abandonne
+ A la douceur de se sentir sur tes genoux,
+ Mon coeur aussi, mon coeur fervent et doux
+ Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes
+
+ Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond
+ Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
+ Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
+ Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.
+
+ Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence
+ Et l'immobilité de nos muets désirs,
+ N'était que tout à coup à les sentir frémir
+ Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;
+
+ Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
+ Et qui jamais, pour rien au monde,
+ N'attenteraient à ces choses profondes
+ Dont nous vivons, sans en devoir parler.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ Très doucement, plus doucement encore.
+ Baise mes lèvres, et dis-moi
+ Ces mots plus doux à chaque aurore,
+ Quand me les dit ta voix,
+ Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.
+
+ Le joug surgit maussade et lourd; la nuit
+ Fut de gros rêves traversée;
+ La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée
+ Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.
+
+ Très doucement, plus doucement encore,
+ Berce ma tête entre tes bras,
+ Mon front fiévreux et mes yeux las;
+ C'est toi qui m'es la bonne aurore,
+ Dont la caresse est dans ta main
+ Et la lumière en tes paroles douces:
+ Voici que je renais, sans mal et sans secousse,
+ Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,
+ Son signe,
+ Et me fait vivre, avec la volonté,
+ D'être une arme de force et de beauté,
+ Aux poings d'or d'une vie insigne.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Dans la maison où notre amour a voulu naître,
+ Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
+ Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
+ Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
+
+ Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
+ Et des heures d'été, si belles de silence,
+ Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
+ Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
+
+ Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
+ Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
+ Sinon les battements de ton coeur et du mien
+ Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Le bon travail, fenêtre ouverte,
+ Avec l'ombre des feuilles vertes
+ Et le voyage du soleil
+ Sur le papier vermeil,
+ Maintient la douce violence
+ De son silence,
+ En notre bonne et pensive maison.
+
+ Et vivement les fleurs se penchent
+ Et les grands fruits luisent, de branche en branche,
+ Et les merles et les bouvreuils et les pinsons
+ Chantent et chantent
+ Pour que mes vers éclatent
+ Clairs et frais, purs et vrais,
+ Ainsi que leurs chansons,
+ Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.
+
+ Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,
+ Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;
+ Mais ta tête ne se retourne pas,
+ Pour que l'heure ne soit troublée
+ Où je travaille, avec mon coeur jaloux,
+ A ces poèmes francs et doux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Toute croyance habite au fond de notre amour.
+ On lie une pensée ardente aux moindres choses:
+ A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,
+ Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,
+ Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.
+ Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit
+ Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.
+ Un insecte qui mord le coeur des fleurs trémières
+ Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.
+
+ Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,
+ Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,
+ Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir
+ Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;
+ Soyons heureux de nous sentir, enfants,
+ Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;
+ Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.
+
+
+
+
+ XI
+
+ L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;
+ Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
+ Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
+ Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.
+
+ Il n'importe que leur raison adhère ou railla
+ Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
+ Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;
+ Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.
+
+ Ils regardent le jour luire de plage en plage,
+ Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;
+ La fixe certitude et le tremblant espoir
+ Pour leurs regards ardents ont le même visage.
+
+ Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;
+ Leur âme est la profonde et soudaine clarté
+ Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;
+ Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.
+
+ Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;
+ Vivant des vérités que renferment leurs yeux
+ Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;
+ Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.
+
+
+
+
+ XII
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:
+ Tout est si calme et consolant, ce soir,
+ Et le silence est tel, que l'on entendrait choir
+ Des plumes.
+
+ C'est la bonne heure où, doucement,
+ S'en vient la bien-aimée,
+ Comme la brise ou la fumée,
+ Tout doucement, tout lentement.
+ Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute;
+ Et son âme, que j'entends toute,
+ Je la surprends luire et jaillir
+ Et je la baise sur ses yeux.
+
+ C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,
+ Où les aveux
+ De s'être aimés le jour durant,
+ Du fond du coeur profond, mais transparent,
+ S'exhument.
+
+ Et l'on se dit les simples choses:
+ Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;
+ La fleur qui s'est ouverte,
+ D'entre les mousses vertes;
+ Et la pensée éclose, en des émois soudains,
+ Au souvenir d'un mot de tendresse fanée
+ Surpris au fond d'un vieux tiroir,
+ Sur un billet de l'autre année.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Les baisers morts des défuntes années
+ Ont mis leur sceau sur ton visage,
+ Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,
+ Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.
+
+ Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux
+ Luire, comme un matin de fête,
+ Ni, lentement, se repeser ta tête,
+ Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,
+
+ Tes mains chères qui demeurent si douces
+ Ne viennent plus comme autrefois,
+ Avec de la lumière au bout des doigts,
+ Me caresser le front, comme une aube les mousses.
+
+ Ta chair jeune et belle, ta chair
+ Que je parais de mes pensées,
+ N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,
+ Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.
+
+ Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;
+ Tout est changé, même ta voix,
+ Ton corps s'est affaissé comme un pavois,
+ Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.
+
+ Mais néanmoins, mon coeur ferme et fervent te dit:
+ Que m'importent les ans jour à jour alourdis,
+ Puisque je sais que rien au monde
+ Ne troublera jamais notre être exalté
+ Et que notre âme est trop profonde
+ Pour que l'amour dépende encor de la beauté.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+ Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;
+ Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
+ Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
+ Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.
+
+ Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
+ Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:
+ Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,
+
+ Mais exalte ton coeur dont le fond d'or s'entr'ouvre.
+ Tu te laisses naïvement approfondir,
+ Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;
+ Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
+ Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
+
+ C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
+ A la franchise nue et la simple bonté;
+ Nous agissons et nous vivons dans la clarté
+ D'une joyeuse et translucide confiance.
+
+ Ta force est d'être frêle et pure infiniment;
+ De traverser, le coeur en feu, tous chemins sombres,
+ Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
+ Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.
+
+
+
+
+ XV
+
+ J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
+ Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
+ Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
+ M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
+
+ Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;
+ Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
+ Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
+ Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
+
+ Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
+ Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
+ Je me sentais le coeur à la fois glace et braise
+ Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
+
+ Mais tu me dis le mot qui bellement console
+ Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;
+ Et je vivais avec le feu de ta parole
+ Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
+
+ L'homme diminué que je me sentais être,
+ Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;
+ Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
+ Et je croyais en la santé, avec ta foi.
+
+ Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
+ L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
+ Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
+ Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Tout ce qui vit autour de nous,
+ Sous la douce et fragile lumière,
+ Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
+ Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,
+ Et les chantants et sautillants oiseaux
+ Qui follement s'essaiment,
+ Comme des grappes de joyaux
+ Dans le soleil,
+ Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
+ Ingénument, nous aime;
+ Et nous,
+ Nous aimons tout.
+
+ Nous adorons le lys que nous voyons grandir
+ Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
+ --Cercles environnés de pétales de flammes--
+ Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
+
+ Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
+ Au long des murs, parmi les pariétaires,
+ Croissent, pour être proches de nos pas;
+ Et les herbes involontaires,
+ Dans le gazon où nous avons passé,
+ Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.
+
+ Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,
+ Simples et purs, ardents et exaltés,
+ Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,
+ Et fièrement, laissant l'impérieux été
+ Trouer et traverser de ses pleines clartés
+ Nos chairs, nos coeurs, et nos deux volontés.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau,
+ Avec mon être entier tendu comme un flambeau
+ Vers ta bonté et vers ta charité
+ Sans cesse inassouvies,
+ Je t'aime et te louange et je te remercie
+ D'être venue, un jour, si simplement,
+ Par les chemins du dévouement,
+ Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
+
+ Depuis ce jour,
+ Je sais, oh! quel amour
+ Candide et clair ainsi que la rosée
+ Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
+
+ Je me sens tien, par tous les liens brûlants
+ Qui rattachent à leur brasier les flammes;
+ Toute ma chair, toute mon âme
+ Monte vers toi, d'un inlassable élan;
+ Je ne cesse de longuement me souvenir
+ De ta ferveur profonde et de ton charme,
+ Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
+ Délicieusement, d'inoubliables larmes.
+
+ Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
+ Avec le désir fier d'être à jamais celui
+ Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
+ Toute notre tendresse autour de nous flamboie;
+ Tout écho de mon être à ton appel répond;
+ L'heure est unique et d'extase solennisée
+ Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
+ Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les jours de fraîche et tranquille santé,
+ Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,
+ Le bon travail prend place à mes côtés,
+ Comme un ami qu'on fête.
+
+ Il vient des pays doux et rayonnants,
+ Avec des mots plus clairs que les rosées,
+ Pour y sertir, en les illuminant,
+ Nos sentiments et nos pensées.
+
+ Il saisit l'être en un tourbillon fou;
+ Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;
+ Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;
+ Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.
+
+ Et les transports fiévreux et les affres profondes,
+ Tout sert à sa tragique volonté
+ De rajeunir le sang de la beauté,
+ Dans les veines du monde.
+
+ Je suis à sa merci, comme une ardente proie.
+
+ Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,
+ Vers le repos de ton amour,
+ Avec les feux de mon idée ample et suprême,
+ Me semble-t-il--oh! qu'un instant--
+ Que je t'apporte, en mon coeur haletant,
+ Le battement de coeur de l'univers lui-même.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Je suis sorti des bosquets du sommeil,
+ Morose un peu de l'avoir délaissée
+ Sous leurs branches et leurs ombres tressées,
+ Loin du joyeux et matinal soleil.
+
+ Déjà luisent les phlox et les roses trémières;
+ Et je m'en vais par le jardin, songeant
+ A des vers clairs de cristal et d'argent
+ Qui tinteraient, dans la lumière.
+
+ Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,
+ Avec tant de ferveur et tant d'émoi
+ Qu'il me semble que ma pensée
+ De loin, subitement, a déjà traversé,
+ Pour provoquer ta joie et ton réveil,
+ Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.
+
+ Et quand je te rejoins dans notre maison tiède
+ Que l'ombre et le silence encore possèdent,
+ Mes baisers francs, mes baisers clairs,
+ Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.
+
+
+
+
+ XX
+
+ Hélas! lorsque le plomb des maladies,
+ Avec mon sang torpide et lourd,
+ Avec mon sang de jour en jour
+ Plus torpide et plus lourd,
+ Coulait, parmi mes veines engourdies;
+
+ Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,
+ Sur mes longues mains pâles
+ Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales
+ Du mal insidieux;
+
+ Lorsque ma peau séchait comme une écorce,
+ Que je n'avais plus même assez de force
+ Pour imprimer ma bouche en feu contre ton coeur,
+ Et baiser, là, notre bonheur;
+
+ Lorsque les jours mornes et identiques
+ Rongeaient ma via avec morosité,
+ Jamais je n'aurais pu trouver la volonté
+ Et la force de me dresser stoïque,
+
+ Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,
+ Avec tes mains patientes, douces, sereine,
+ A chaque heure des si longues semaines,
+ L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Le clair jardin c'est la santé.
+
+ Il la prodigue, en sa clarté,
+ Au va et vient de ses milliers de mains,
+ De palmes et de feuilles.
+
+ Et la bonne ombre, où il accueille,
+ Après de longs chemins,
+ Nos pas,
+ Verse, à nos membres las,
+ Une force vivace et douce
+ Comme ses mousses.
+
+ Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,
+ Un coeur vermeil
+ Semble habiter au fond de l'eau
+ Et battre, ardent et jeune, avec le flot;
+ Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,
+ Qui dans leur splendeur bougent,
+ Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,
+ Leurs coupes d'or et de sang rouge.
+
+ Le jardin clair c'est la santé.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ C'était en juin, dans le jardin,
+ C'était notre heure et notre jour;
+ Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,
+ Les choses,
+ Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
+ Et nous voyaient et nous aimaient
+ Les roses.
+
+ Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:
+ Les insectes et les oiseaux
+ Volaient dans l'or et dans la joie
+ D'un air frêle comme la soie;
+ Et nos baisers étaient si beaux
+ Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.
+
+ On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
+ Et veut le ciel entier pour resplendir;
+ Toute la vie entrait, par de douces brisures,
+ Dans notre être, pour le grandir.
+
+ Et ce n'étaient que cris invocatoires,
+ Et fous élans et prières et voeux,
+ Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
+ Afin de croire.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:
+ L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.
+ Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
+ Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.
+
+ Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;
+ Et ton coeur m'apparaît si soudainement beau
+ Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
+ Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.
+
+ Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
+ Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre coeur
+ Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
+ Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ O le calme jardin d'été où rien ne bouge!
+ Sinon là-bas, vers le milieu
+ De l'étang clair et radieux,
+ Pareils à des langues de feu,
+ Des poissons rouges.
+
+ Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées
+ Calmes et apaisées
+ Et lucides--comme cette eau
+ De confiance et de repos.
+
+ Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent
+ Au brusque et merveilleux soleil,
+ Non loin des iris verts et des blanches coquilles
+ Et des pierres, immobiles
+ Autour des bords vermeils.
+
+ Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,
+ Dans la fraîcheur et la splendeur
+ Qui les effleure,
+ Sans crainte aucune et sans souci,
+ Qu'ils ramènent, du fond à la surface,
+ D'autres regrets que des regrets fugaces.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:
+ L'heure morose ou l'humeur malévole
+ Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le coeur;
+ Mais, néanmoins, jamais,
+ Même les soirs des jours mauvais,
+ Nos coeurs ne se sont dit les fatales paroles.
+
+ La sincérité claire, ardente, illuminée,
+ Nous fut joie et conseil,
+ Si bien que notre âme passionnée
+ Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.
+
+ Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
+ Les égrenant comme un âpre rosaire,
+
+ L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;
+ Et doucement et tour à tour
+ Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute
+ Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes
+
+ Ainsi,
+ Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
+ Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,
+ Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,
+ Et regardant notre âme renaître,
+ Comme renaît après la pluie,
+ Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,
+ La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Les barques d'or du bel été
+ Qui partirent, folles d'espace,
+ S'en reviennent mornes et lasses
+ Des horizons ensanglantés.
+
+ A coups de rames monotones,
+ Elles s'avancent sur les eaux;
+ On les prendrait pour des berceaux
+ Où dormiraient des fleurs d'automne
+
+ Tiges de lys au beau front d'or,
+ Toutes vous gisez abattues;
+ Seules, les roses s évertuent
+ A vivre, au delà de la mort.
+
+ Qu'importe à leur beauté plénière
+ Qu'Octobre luise ou bien Avril:
+ Leur désir simple et puéril
+ Boit, jusqu'au sang, toute lumière.
+
+ Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,
+ Sous la nuée âpre et hagarde,
+ Sitôt qu'une clarté se darde
+ Elles s'exaltent vers Noël.
+
+ Vous, nos âmes, faites comme elles;
+ Elles n'ont pas l'orgueil des lys,
+ Mais détiennent, entre leurs plis,
+ L'ardeur sacrée et immortelle.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes,
+ Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;
+ Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
+ Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.
+
+ Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
+ Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
+ Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
+ Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.
+
+ Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;
+ O toi, dont la douceur baigne mon coeur altier,
+ A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?
+ Je t'aime tout entière, avec mon être entier.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+ L'immobile beauté
+ Des soirs d'été,
+ Sur les gazons où ils s'éploient,
+ Nous offre le symbole
+ Sans geste vain, ni sans parole,
+ Du repos dans la joie.
+
+ Le matin jeune et ses surprises
+ S'en sont allés, avec les brises;
+ Midi lui-même et les pans de velours
+ De ses vents chauds, de ses vents lourds
+ Ne tombe plus sur la plaine torride;
+ Et voici l'heure où, lentement, le soir,
+ Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,
+ S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.
+
+ O la planité d'or à l'infini des eaux,
+ Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,
+ Et le tranquille et somptueux silence,
+ Dont nous goûtons alors
+ Si fort
+ L'immuable présence,
+ Que notre voeu serait d'en vivre ou d'en mourir
+ Et d'en revivre,
+ Comme deux coeurs, inlassablement ivres
+ De lumières, qui ne peuvent périr!
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles
+ Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
+ Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,
+ Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
+
+ Vous me parliez des temps prochains où nos années,
+ Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;
+ Comment éclaterait le glas des destinées,
+ Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.
+
+ Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,
+ Et votre coeur brûlait si tranquillement beau
+ Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte
+ Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
+
+
+
+
+ XXX
+
+ «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,
+ Heures superbement et doucement élues,
+ Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis
+ Et que nos rosiers d'or au passage saluent;
+ Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.
+
+ Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?
+
+ Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,
+ Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,
+ Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,
+ Entrelacer vos pas égaux et radieux;
+
+ Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce
+ Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,
+ --Tel un suprême, immense et souverain espoir--
+ Les pas et les adieux de mes «heures du soir».
+
+
+
+
+ LES HEURES DU SOIR
+
+
+
+
+ I
+
+ Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
+ Poussaient au bord de nos chemins;
+ Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains
+ Et tes cheveux avec des plumes.
+
+ L'ombre était bienveillante à nos pas réunis
+ En leur marche, sous le feuillage;
+ Une chanson d'enfant nous venait d'un village
+ Et remplissait tout l'infini.
+
+ Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne
+ Sous la garde des longs roseaux,
+ Et le beau front des bois reflétait dans les eaux
+ Sa haute et flexible couronne.
+
+ Et tous les deux, sachant que nos coeurs formulaient
+ Ensemble une même pensée,
+ Nous songions que c'était notre vie apaisée
+ Que ce beau soir nous dévoilait.
+
+ Une suprême fois, tu vis le ciel en fête
+ Se parer et nous dire adieu;
+ Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux
+ Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.
+
+
+
+
+ II
+
+ S'il était vrai
+ Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés
+ Pût conserver quelque mémoire
+ Des amants d'autrefois qui les ont admirés
+ Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,
+ Notre amour s'en viendrait
+ En cette heure du long regret
+ Confier à la rose ou dresser dans le chêne
+ Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
+
+ Il survivrait ainsi,
+ Vainqueur du funèbre souci,
+
+ Dans la tranquille apothéose
+ Que lui feraient les simples choses;
+ Il jouirait encor de la pure clarté,
+ Qu'incline sur la vie une aurore d'été,
+ Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
+
+ Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue
+ S'en venait quelque couple en se tenant les mains
+ Le chêne allongerait jusque sur leur chemin
+ Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,
+ Et la rose leur enverrait son parfum frêle.
+
+
+
+
+ III
+
+ La glycine est fanée et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur
+ Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
+ T'apporte les parfums de la pauvre Campine.
+
+ Aime et respire-les, en songeante son sort:
+ Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;
+ La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
+ Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.
+
+ En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,
+ De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
+ Jusqu'en décembre où les anges de la Noël
+ Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.
+
+ Ton coeur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;
+ Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
+ Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
+ Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.
+
+ Notre calme maison dans la lande brumeuse
+ Était claire aux regards et facile à l'accueil,
+ Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
+ Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.
+
+ Quand la nuit étalait sa totale splendeur
+ Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,
+ Nous y avons reçu des leçons du silence
+ Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.
+
+ A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
+ Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;
+ Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux
+ Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.
+
+ Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,
+ La tristesse des jours même nous était bonne
+ Et le peu de soleil de cette fin d'automne
+ Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.
+
+ La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;
+ Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
+ Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur
+ T'apporter les parfums de la pauvre Campine.
+
+
+
+
+ IV
+
+ Mets ta chaise près de la mienne
+ Et tends les mains vers le foyer
+ Pour que je voie entre tes doigts
+ La flamme ancienne
+ Flamboyer;
+ Et regarde le feu
+ Tranquillement, avec tes yeux
+ Qui n'ont peur d'aucune lumière,
+ Pour qu'ils me soient encore plus francs
+ Quand un rayon rapide et fulgurant
+ Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,
+
+ Oh! que notre heure est belle et jeune encore
+ Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or
+ Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche
+ Et qu'une lente et douce fièvre,
+ Que nul de nous ne désire apaiser,
+ Conduit le sûr et merveilleux baiser
+ Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.
+
+ Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,
+ Dans ta chair accueillante et doucement pâmée
+ Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!
+ Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras
+ Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,
+ Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,
+ Tranquillement, près de ton coeur, reposera.
+
+ Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle
+ Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle
+ Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur
+ Et qu'après le désir criant sa violence
+ J'entends se rapprocher le régulier bonheur
+ Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.
+
+
+
+
+ V
+
+ Sois-nous propice et consolante encor, lumière,
+ Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,
+ Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons
+ Respirer au jardin une tiédeur dernière.
+
+ Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,
+ Avec un tel amour bondissant de notre âme
+ Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme
+ Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.
+
+ Tu es celle que nul homme jamais n'oublie
+ Du jour que tu frappas ses bras victorieux
+ Et que le soir venu tu dormis en ses yeux
+ Avec ta splendeur morte et ta force abolie.
+
+ Et tu nous fus toujours la visible ferveur
+ Qui partout répandue et partout rayonnante
+ En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante
+ Semblait vers l'infini partir de notre coeur.
+
+
+
+
+ VI
+
+ Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins
+ Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,
+ Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!--
+ Je l'aime encor de tout mon coeur, notre jardin.
+
+ Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce
+ Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;
+ Oh! le dernier parfum lentement éventé
+ Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!
+
+ Je me suis égaré, ce soir, en ses détours
+ Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;
+ Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante
+ J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.
+
+ Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent
+ Et s'étendent partout et la brume et la nuit;
+ Mon être est comme entré dans sa ruine à lui
+ Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.
+
+
+
+
+ VII
+
+ Le soir tombe, la lune est d'or.
+
+ Avant la fin de la journée
+ Va-t'en gaîment jusqu'au jardin
+ Cueillir avec tes douces mains
+ Les quelques fleurs qui n'y sont point encor
+ Tristement, vers la terre, inclinées.
+
+ Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe
+ Je les admire et tu les aimes,
+ Et leurs corolles sont quand même
+ Belles, sur les tiges qui les portent.
+
+ Et lu t'en es allée au loin parmi les buis
+ Au long d'un chemin monotone
+
+ Et le bouquet que tu cueillis,
+ Tremble en ta main et tout à coup frissonne;
+ Et voici que tes doigts songeurs,
+ Pieusement, rassemblent les lueurs
+ De ces roses d'automne
+ Et les tressent avec des pleurs
+ En une pâle et claire et flexible couronne.
+
+ La dernière lumière a éclairé tes yeux
+ Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.
+
+ Et lentement, à la vesprée,
+ Les mains vides, tu es rentrée,
+ Abandonnant non loin de notre porte
+ Dans un tertre humide et bas
+ Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.
+
+ Et j'ai compris alors que dans le jardin las
+ Où vont passer les vents ainsi que des cohortes
+ Tu as voulu fleurir une dernière fois
+ Notre jeunesse qui repose là,
+ Morte.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,
+ Au cellier odorant les fruits de ton verger,
+ Il me semble te voir avec calme ranger
+ Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.
+
+ Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis
+ Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres;
+ Et je revis alors mille instants abolis
+ Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.
+
+ Le passé ressuscite avec un tel désir
+ D'être encor le présent et sa vie et sa force,
+ Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,
+ Et que mon coeur exulte au point d'en défaillir.
+
+ O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,
+ Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,
+ Splendeurs illuminant nos heures monotones
+ Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.
+
+
+
+
+ IX
+
+ Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages
+ Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,
+ On voit, à travers le branchage à nu, monter
+ Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.
+
+ Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous
+ Ne les a vus groupés non loin de notre porte
+ Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes
+ Nous y songeons souvent avec des pensers doux.
+
+ D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,
+ Derrière un seuil usé que protège un auvent,
+ N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent
+ Et la lampe dont luit l'amicale lumière.
+
+ Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu
+ Et que se tait l'horloge où le temps se balance,
+ Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence
+ Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.
+
+ Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures
+ De profonde et tranquille et tendre intimité
+ Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été
+ Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.
+
+ Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur
+ Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;
+ Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble
+ Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.
+
+ Les roses de leur vie, ils les aiment fanées
+ Avec leur gloire morte et leur dernier parfum
+ Et le lourd souvenir de leur éclat défunt
+ Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.
+
+ Contre le noir hiver ainsi que des reclus
+ Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine
+ Et rien ne les abat et rien ne les amène
+ A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.
+
+ Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!
+ Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur!
+ Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs
+ Et notre force et notre ardeur dans leur courage!
+
+ Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux
+ Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,
+ Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être
+ Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.
+
+
+
+
+ X
+
+ Quand le ciel étoile couvre notre demeure
+ Nous nous taisons durant des heures
+ Devant son feu intense et doux
+ Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.
+
+ Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;
+ Sous les flammes et les lueurs
+ La nuit étend ses profondeurs
+ Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!
+
+ Mais qu'importe que se taise même la mer,
+ Si dans l'espace immense et clair
+ Plein d'invisible violence
+ Nos coeurs battent si fort qu'ils font tout le silence!
+
+
+
+
+ XI
+
+ Avec le même amour que tu me fus jadis
+ Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis
+ Ombraient les longs gazons et les roses dociles,
+ Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.
+
+ Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté
+ Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,
+ Mais tout y est serré dans une paix profonde
+ Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.
+
+ Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;
+ Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,
+ Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille
+ Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles
+
+ Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens
+ Triompher jour à jour de la douleur des ans;
+ Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent
+ Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.
+
+ Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,
+ Que m'importe que des rides marquent ton front
+ Et que tes mains se sillonnent de veines dures
+ Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!
+
+ Tu ne te plains jamais et tu crois fermement
+ Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,
+ Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme
+ Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.
+
+
+
+
+ XII
+
+ Les fleurs du clair accueil au long de la muraille
+ Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,
+ Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille
+ Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.
+
+ Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones
+ Et les pâles brouillards flottent sur les marais.
+ O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!
+ Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?
+
+ Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière
+ D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;
+ Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre
+ Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.
+
+ Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme
+ Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;
+ Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme
+ Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.
+
+ C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,
+ Celle qui recouvrait tout le jardin jadis
+ A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys
+ Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine
+ Au grain diamanté,
+ J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter
+ Dans la chambre voisine.
+
+ Tu retires le clair et fragile miroir
+ Du bord de la fenêtre,
+ Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir
+ De l'armoire de hêtre.
+
+ J'écoute et te voici qui tisonnes le feu
+ Et réveilles les braises;
+ Et qui ranges autour des murs silencieux
+ Le silence des chaises.
+
+ Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits
+ La fugace poussière,
+ Et ta bague se heurte et résonne aux parois
+ Frémissantes d'un verre.
+
+ Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,
+ De ta présence tendre,
+ Et de la sentir proche et de ne pas la voir,
+ Et de toujours l'entendre.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ Si le sort nous sauva des banales erreurs
+ Et du mensonge vil et de la triste feinte,
+ C'est que toujours nous révolta toute contrainte
+ Dont le joug eût ployé notre double ferveur.
+
+ Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,
+ Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,
+ Et redressant vers toi doucement sa fierté
+ Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.
+
+ Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,
+ Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;
+ Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme
+ C'est toujours vers ton coeur que je suis revenu.
+
+ Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes
+ Que mon être se réveillait sincère et vrai,
+ Et je te répétais les mots doux et sacrés,
+ Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.
+
+ Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,
+ Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes
+ Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,
+ Et je restais captif entre tes bras ouverts.
+
+
+
+
+ XV
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!
+
+ Au temps de juin, jadis, tu me disais:
+ «Si je savais, ami, si je savais
+ Que ma présence, un jour, dût te peser.
+ Avec mon pauvre coeur et ma triste pensée
+ Vers n'importe où, je partirais. »
+ Et doucement ton front montait vers mon baiser.
+
+ Et tu disais encore:
+ «On se déprend de tout et la vie est si pleine!
+ Et qu'importe qu'elle soit d'or
+ La chaîne
+ Qui lie au même anneau d'un port
+ Nos deux barques humaines!»
+ Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.
+
+ Et tu disais,
+ Et tu disais encore:
+ «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.
+ Notre existence fut trop haute
+ Pour se traîner banalement de faute en faute.»
+ Et tu fuyais et tu fuyais
+ Et mes deux mains éperdûment te retenaient.
+
+ Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre
+ Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut
+ Illumine un instant les pauvres fleurs de givre
+ Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.
+
+ L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,
+ Et notre vieux jardin nous apparaît encor
+ Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes
+ Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.
+
+ Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide
+ Se glisse en notre sang et nous réincarnons
+ L'immense et plein été dans les baisers rapides
+ Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ Subirons-nous, hélas! le poids mort des années
+ Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens
+ Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants
+ Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?
+
+ Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents
+ Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê
+ Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre
+ Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?
+
+ Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,
+ Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,
+ Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas
+ Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.
+
+ Car nous conserverons quand même encor nos yeux
+ Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,
+ Et l'aube et le soleil illuminer la vie
+ Et faire de la terre un objet merveilleux.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ Les menus faits, les mille riens,
+ Une lettre, une date, un humble anniversaire,
+ Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère
+ Exalte en ces longs soirs ton coeur comme le mien.
+
+ Et nous solennisons pour nous ces simples choses
+ Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,
+ Pour que le peu de nous qui nous demeure encore
+ Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.
+
+ Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux
+ De ces pauvres, douces et bienveillantes joies
+ Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie
+ Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,
+
+ Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,
+ Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,
+ Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé
+ Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.
+
+
+
+
+ XIX
+
+ Viens jusqu'à notre seuil répandre
+ Ta blanche cendre
+ O neige pacifique et lentement tombée:
+ Le tilleul du jardin tient ses branches courbées
+ Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.
+
+ O neige,
+ Qui réchauffes et qui protèges
+ Le blé qui lève à peine
+
+ Avec la mousse, avec la laine
+ Que tu répands de plaine en plaine!
+ Neige silencieuse et doucement amie
+ Des maisons, au matin dans le calme endormies,
+ Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres
+ Et soudain par le seuil et la porte pénètre
+ Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,
+ O neige lumineuse au travers de notre âme,
+ Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves
+ Comme du blé qui lève!
+
+
+
+
+ XX
+
+ Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,
+ C'était en des instants de fièvre
+ Que le regret d'avoir diminué nos coeurs
+ Nous jaillissait des lèvres,
+ Et le pardon offert, mais mérité toujours
+ Et l'étalage exagéré de nos misères
+ Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,
+ Exaltaient notre amour.
+
+ Mais, en ces mois de lourde pluie
+ Où tout se tasse et se réduit,
+ Où la clarté même s'ennuie
+ A refouler de l'ombre et de la nuit,
+ Notre âme n'est plus assez vibrante et haute
+ Pour confesser, avec transports, nos fautes.
+
+ Nous les disons à lente voix
+ Certes, avec tendresse encore,
+ Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,
+ Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts
+ Comme des choses qu'on dénombre
+ Et qu'on range dans la maison,
+ Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,
+ Nous raisonnons.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées
+ J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,
+ Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir
+ La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.
+
+ Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!
+ Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite
+ Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite
+ Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.
+
+ Et comme au temps où tu m'étais la fiancée
+ L'ardeur me vient encor de tomber à genoux
+ Et de toucher la place où bat ton coeur si doux
+ Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ Si nos coeurs ont brûlé en des jours exaltants
+ D'une amour claire autant que haute,
+ L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents
+ Et paisibles devant nos fautes.
+
+ Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,
+ Par ton ardeur non asservie,
+ Et c'est de calme doux et de pâle bonté
+ Que se colore notre vie.
+
+ Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,
+ Et nous masquons notre faiblesse
+ Avec les mots banals et les pauvres discours
+ D'une vaine et lente sagesse.
+
+ Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,
+ Si dans notre hiver et nos brumes
+ N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir
+ Des âmes fières que nous fûmes.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ En ce rugueux hiver où le soleil flottant
+ S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,
+ J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave
+ Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.
+
+ Et plus je le redis, plus ma voix est ravie
+ Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon coeur,
+ Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur
+ Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.
+
+ Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort
+ Je le répète avec ma voix toujours la même
+ Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême
+ Je le prononcerai à l'heure de la mort!
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ Peut-être,
+ Lorsque mon dernier jour viendra,
+ Peut-être
+ Qu'à ma fenêtre,
+ Ne fût-ce qu'un instant,
+ Un soleil frêle et tremblotant
+ Se penchera.
+
+ Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées
+ Seront quand même encor par sa gloire dorées;
+ Il glissera son baiser lent, clair et profond
+ Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,
+ Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières
+ Avant de se fermer lui rendront sa lumière.
+
+ Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!
+ Mon art torride et doux, de son geste suprême,
+ T'a retenu captif au coeur de mes poèmes;
+ Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,
+ Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,
+ O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,
+ O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,
+ Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve
+ Où mon vieux coeur humain sera lourd sous l'épreuve,
+ Tu sois encor son visiteur et son témoin.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ Oh! tes si douces mains et leur lente caresse
+ Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse
+ Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force
+ S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!
+
+ Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine
+ Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,
+ Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres
+ Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.
+
+ Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,
+ Et que m'est généreux et consolant ton songe.
+ Pour la première fois tu berces d'un mensonge
+ Mon coeur qui t'en excuse et qui t'en remercie;
+
+ Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine
+ Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,
+ Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être
+ A finir en tes yeux ma belle vie humaine.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
+ Baise-les longuement, car ils t'auront donné
+ Tout ce qui peut tenir d'amour passionné
+ Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
+
+ Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,
+ Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
+ Pour que s'imprime et dure en eux la seule image
+ Qu'ils garderont dans le tombeau.
+
+ Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,
+ Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains
+ Et que près de mon front sur les pâles coussins,
+ Une suprême fois se repose ta joue.
+
+ Et qu'après je m'en aille au loin avec mon coeur,
+ Qui te conservera une flamme si forte
+ Que même à travers la terre compacte et morte
+ Les autres morts en sentiront l'ardeur!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+_LES HEURES CLAIRES
+
+O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE
+QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX
+CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT
+LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ
+CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ
+TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE
+OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE
+COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON COEUR
+LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE
+VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR
+COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE
+AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT
+ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS
+A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT
+JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE
+JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE
+POUR NOUS AIMER DES YEUX
+AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE
+QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ
+DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI
+EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS
+OH! CE BONHEUR
+VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR
+SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT
+POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE
+BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR
+LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE
+FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE
+LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES
+S'IL ARRIVE JAMAIS
+
+
+_LES HEURES D'APRÈS MIDI_
+
+L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR
+ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES
+SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON
+L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE
+JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE
+ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN
+TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE
+DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE
+LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE
+TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR
+L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES
+C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME
+LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES
+VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD
+J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE
+TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS
+AVEC MES SENS, AVEC MON COEUR ET MON CERVEAU
+LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ
+JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL
+HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES
+LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ
+C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN
+ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES
+O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE
+COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR
+LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ
+ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES COEURS, ARDEUR DES AMES
+L'IMMOBILE BEAUTÉ
+VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES
+«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»
+
+
+_LES HEURES DU SOIR_
+
+DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES
+S'IL ÉTAIT VRAI
+LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE
+METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE
+SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE
+HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN
+LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR
+LORSQUE TA MAIN CONFIE
+ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS
+QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE
+AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS
+LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL
+LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL
+SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS
+NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE
+QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX
+SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES
+LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS
+VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE.
+QUAND NOTRE JARDIN CLAIR
+AVEC MES VIEILLES MAINS
+SI NOS COEURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS
+ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT
+PEUT-ÊTRE
+OH! TES SI DOUCES MAINS
+LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit www.gutenberg.org/donate
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Heures du Soir - Précédées de Les Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren.
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+The Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les
+Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi
+
+Author: Émile Verhaeren
+
+Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org
+(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque
+nationale de France)
+
+
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+
+
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+</pre>
+
+<h2>ÉMILE VERHAEREN</h2>
+<hr class="r5" />
+<h1>Les Heures du Soir</h1>
+
+<h5>PRÉCÉDÉES DE</h5>
+
+<h2>Les Heures claires</h2>
+
+<h2>Les Heures d'après-midi</h2>
+<hr class="r5" />
+<h5>DOUZIÈME ÉDITION</h5>
+
+<h5>PARIS.</h5>
+
+<h5>MERCVRE DE FRANCE</h5>
+
+<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI</h5>
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+<h5>MCMXXII</h5>
+
+
+
+<hr class="full" />
+<h6>A CELLE QUI VIT A MES COTÉS</h6>
+
+
+<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_CLAIRES" id="LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></h4>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p class="center">
+<a id="I"></a>I<br />
+<br />
+<br />
+O la splendeur de notre joie<br />
+Tissée en or dans l'air de soie!<br />
+<br />
+Voici la maison douce et son pignon léger,<br />
+Et le jardin et le verger.<br />
+<br />
+Voici le banc, sous les pommiers<br />
+D'où s'effeuille le printemps blanc,<br />
+A pétales frôlants et lents.<br />
+<br />
+Voici des vols de lumineux ramiers<br />
+Planant, ainsi que des présages,<br />
+Dans le ciel clair du paysage.<br />
+<br />
+Voici, pareils à des baisers tombés sur terre<br />
+De la bouche du frôle azur,<br />
+Deux bleus étangs simples et purs,<br />
+Bordés naïvement de fleurs involontaires.<br />
+<br />
+O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,<br />
+En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="II"></a>II<br />
+<br />
+<br />
+Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux<br />
+Ce jardin clair où nous passons silencieux,<br />
+C'est plus encor en nous que se féconde<br />
+Le plus candide et doux jardin du monde.<br />
+<br />
+Car nous vivons toutes les fleurs,<br />
+Toutes les herbes, toutes les palmes<br />
+En nos rires et en nos pleurs<br />
+Le bonheur pur et calme.<br />
+<br />
+Car nous vivons toutes les transparences<br />
+De l'étang bleu qui reflète l'exubérance<br />
+Des roses d'or, et des grands lys vermeils,<br />
+Bouches et lèvres de soleil.<br />
+<br />
+Car nous vivons toute la joie<br />
+Dardée en cris de fête et de printemps,<br />
+En nos aveux, où se côtoient<br />
+Les mots fervents et exaltants.<br />
+<br />
+Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde<br />
+Le plus joyeux et doux jardin du monde.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="III"></a>III<br />
+<br />
+<br />
+Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,<br />
+Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,<br />
+En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br />
+De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br />
+C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,<br />
+O toi la neuve, ô toi l'ancienne!<br />
+Qui vins à moi, du fond de ton éternité<br />
+Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.<br />
+<br />
+Je sens en toi les mêmes choses très profondes<br />
+Qu'en moi-même dormir,<br />
+Et notre soif de souvenir<br />
+Boire l'écho, où nos passés se correspondent.<br />
+<br />
+Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures<br />
+Sans le savoir, pendant l'enfance;<br />
+Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,<br />
+Mêmes éclairs de confiance;<br />
+Car je te suis lié par l'inconnu<br />
+Qui me fixait, jadis, au fond des avenues<br />
+Par où passait ma vie aventurière;<br />
+Et, certes, si j'avais regardé mieux,<br />
+J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br />
+Depuis longtemps, en ses paupières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IV"></a>IV<br />
+<br />
+<br />
+Le ciel en nuit s'est déplié<br />
+Et la lune semble veiller<br />
+Sur le silence endormi.<br />
+<br />
+Tout est si pur et clair,<br />
+Tout est si pur et si pâle dans l'air<br />
+Et sur les lacs du paysage ami,<br />
+Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br />
+Qui tombe d'un roseau<br />
+Et tinte, et puis se tait dans l'eau.<br />
+<br />
+Mais j'ai tes mains entre les miennes<br />
+Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,<br />
+De leurs ferveurs, si doucement;<br />
+Et je te sens si bien en paix de toute chose<br />
+Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,<br />
+Ne troublera, fût-ce un moment,<br />
+La confiance sainte<br />
+Qui dort en nous comme un enfant repose.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="V"></a>V<br />
+<br />
+<br />
+Chaque heure, où je songe à ta bonté<br />
+Si simplement profonde,<br />
+Je me confonds en prières vers toi.<br />
+<br />
+Je suis venu si tard<br />
+Vers la douceur de ton regard,<br />
+Et de si loin vers tes deux mains tendues,<br />
+Tranquillement, par à travers les étendues!<br />
+<br />
+J'avais en moi tant de rouille tenace<br />
+Qui me rongeait, à dents rapaces,<br />
+La confiance.<br />
+<br />
+J'étais si lourd, j'étais si las,<br />
+j'étais si vieux de méfiance,<br />
+J'étais si lourd, j'étais si las<br />
+Du vain chemin de tous mes pas.<br />
+<br />
+Je méritais si peu la merveilleuse joie<br />
+De voir tes pieds illuminer ma voie,<br />
+Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs<br />
+Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VI"></a>VI<br />
+<br />
+<br />
+Tu arbores parfois cette grâce bénigne<br />
+Du matinal jardin tranquille et sinueux<br />
+Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,<br />
+Ses doux chemins courbés en cols de cygne.<br />
+<br />
+Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair<br />
+Du vent rapide et exaltant<br />
+Qui passe, avec ses doigts d'éclair,<br />
+Dans les crins d'eau de l'étang blanc.<br />
+<br />
+Au bon toucher de tes deux mains<br />
+Je sens comme des feuilles<br />
+Me doucement frôler;<br />
+Que midi brûle le jardin,<br />
+Les ombres, aussitôt, recueillent<br />
+Les paroles chères dont ton être a tremblé.<br />
+<br />
+Chaque moment me semble, grâce à toi,<br />
+Passer ainsi, divinement en moi;<br />
+Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,<br />
+Où tu te cèles en toi-même<br />
+En refermant les yeux,<br />
+Sens-tu mon doux regard dévotieux,<br />
+Plus humble et long qu'une prière,<br />
+Remercier le tien sous tes closes paupières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VII"></a>VII<br />
+<br />
+<br />
+Oh! laisse frapper à la porte<br />
+La main qui passe avec ses doigts futiles;<br />
+Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br />
+Le reste avec ses doigts futiles,<br />
+<br />
+Laisse passer, par le chemin,<br />
+La triste et fatigante joie,<br />
+Avec ses crécelles en main.<br />
+<br />
+Laisse monter, laisse bruire<br />
+Et s'en aller le rire;<br />
+Laisse passer la foule et ses milliers de voix.<br />
+<br />
+L'instant est si beau de lumière,<br />
+Dans le jardin, autour de nous;<br />
+L'instant est si rare de lumière première,<br />
+Dans notre cœur, au fond de nous;<br />
+<br />
+Tout nous prêche de n'attendre plus rien<br />
+De ce qui vient ou passe,<br />
+Avec des chansons lasses<br />
+Et des bras las par les chemins,<br />
+<br />
+Et de rester les doux qui bénissons le jour,<br />
+Même devant la nuit d'ombre barricadée,<br />
+Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée<br />
+Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VIII"></a>VIII<br />
+<br />
+<br />
+Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,<br />
+Ainsi qu'une ample fleur,<br />
+Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;<br />
+Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.<br />
+<br />
+La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;<br />
+Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:<br />
+C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.<br />
+<br />
+La fleur qui est mon cœur et mon aveu,<br />
+Tout simplement, à tes lèvres confie<br />
+Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br />
+Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.<br />
+<br />
+Laissons l'esprit fleurir sur les collines<br />
+En de capricieux chemins de vanité,<br />
+Et faisons simple accueil à la sincérité<br />
+Qui tient nos deux cœurs vrais en ses mains cristallines;<br />
+Et rien n'est beau comme une confession d'âmes<br />
+Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme<br />
+Des incomptables diamants<br />
+Brûle comme autant d'yeux<br />
+Silencieux<br />
+Le silence des firmaments.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IX"></a>IX<br />
+<br />
+<br />
+Le printemps jeune et bénévole<br />
+Qui vêt le jardin de beauté<br />
+Élucide nos voix et nos paroles<br />
+Et les trempe dans sa limpidité.<br />
+<br />
+La brise et les lèvres des feuilles<br />
+Babillent, et lentement effeuillent<br />
+En nous les syllabes de leur clarté.<br />
+<br />
+Mais le meilleur de nous se gare<br />
+Et fuit les mots matériels;<br />
+Un simple et doux élan muet<br />
+Mieux que tout verbe amarre<br />
+<br />
+Notre bonheur à son vrai ciel:<br />
+Celui de ton âme, à deux genoux,<br />
+Tout simplement, devant la mienne,<br />
+Et de mon âme, à deux genoux,<br />
+Très doucement, devant la tienne.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="X"></a>X<br />
+<br />
+<br />
+Viens lentement t'asseoir<br />
+Près du parterre dont le soir<br />
+Ferme les fleurs de tranquille lumière,<br />
+Laisse filtrer la grande nuit en toi:<br />
+Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br />
+trouble notre prière.<br />
+<br />
+Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:<br />
+Voici le firmament plus net et translucide<br />
+Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;<br />
+Et puis voici le ciel qui regarde à travers.<br />
+<br />
+Les mille voix de l'énorme mystère<br />
+Parlent autour de toi,<br />
+Les mille lois de la nature entière<br />
+Bougent autour de toi,<br />
+Les arcs d'argent de l'invisible<br />
+Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,<br />
+Mais tu n'as peur, oh! simple cœur,<br />
+Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br />
+Est que toute la terre collabore<br />
+A cet amour que fit éclore<br />
+La vie et son mystère en toi.<br />
+<br />
+Joins donc les mains tranquillement<br />
+Et doucement adore;<br />
+Un grand conseil de pureté<br />
+Flotte, comme une étrange aurore,<br />
+Sous les minuits du firmament.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XI"></a>XI<br />
+<br />
+<br />
+Combien elle est facilement ravie<br />
+Avec ses yeux d'extase ignée;<br />
+Elle, la douce et résignée<br />
+Si simplement devant la vie.<br />
+<br />
+Ce soir, comme un regard la surprenait fervente<br />
+Et comme un mot la transportait<br />
+Au pur jardin de joie, où elle était<br />
+Tout à la fois reine et servante.<br />
+<br />
+Humble d'elle, mais ardente de nous,<br />
+C'était à qui ploierait les deux genoux,<br />
+Pour recueillir le merveilleux bonheur<br />
+Qui, mutuel, nous débordait du cœur.<br />
+<br />
+Nous écoutions se taire, en nous, la violence<br />
+De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br />
+Et le vivant silence<br />
+Dire des mots que nous ne savions pas.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XII"></a>XII<br />
+<br />
+<br />
+Au temps où longuement j'avais souffert,<br />
+Où les heures m'étaient des pièges,<br />
+Tu m'apparus l'accueillante lumière<br />
+Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,<br />
+Au fond des soirs, sur de la neige.<br />
+<br />
+Ta clarté d'âme hospitalière<br />
+Frôla, sans le blesser, mon cœur,<br />
+Comme une main de tranquille chaleur.<br />
+<br />
+Puis vint la bonne confiance,<br />
+Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance<br />
+Enfin de nos deux mains amies,<br />
+Un soir de claire entente et de douce accalmie.<br />
+<br />
+Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,<br />
+En nous-mêmes, et sous le ciel,<br />
+Dont les flammes éternisées<br />
+Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,<br />
+Et que l'amour soit devenu la fleur immense<br />
+Naissant du fier désir<br />
+Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,<br />
+En notre cœur se recommence,<br />
+Je regarde toujours, la petite lumière<br />
+Qui me fut douce, la première.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIII"></a>XIII<br />
+<br />
+<br />
+Et qu'importent et les pourquois et les raisons<br />
+Et qui nous fûmes et qui nous sommes:<br />
+Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br />
+Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.<br />
+<br />
+Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir<br />
+Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère<br />
+Et qu'élans doux et que ferveur involontaire<br />
+Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.<br />
+<br />
+Je te sens claire, avant de te comprendre telle;<br />
+Et c'est ma joie, infiniment,<br />
+De m'éprouver si doucement aimant<br />
+Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.<br />
+<br />
+Soyons simples et bons&mdash;et que le jour<br />
+Nous soit tendresse et lumière servies,<br />
+Et laissons dire que la vie<br />
+N'est point faite pour un pareil amour.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIV"></a>XIV<br />
+<br />
+<br />
+A ces reines qui lentement descendent<br />
+Les escaliers en ors et fleurs de la légende,<br />
+Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;<br />
+Jeté donne des noms qui se marient<br />
+A la beauté, à la splendeur et à la joie,<br />
+Et bruissent en syllabes de soie,<br />
+Au long des vers bâtis comme une estrade<br />
+Pour la danse des mots et leurs belles parades.<br />
+<br />
+Mais combien vite on se lasse du jeu,<br />
+A te voir douce et profonde et si peu<br />
+Celle dont on enjolive les attitudes,<br />
+Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br />
+<br />
+Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br />
+Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br />
+Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,<br />
+Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,<br />
+Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière<br />
+Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XV"></a>XV<br />
+<br />
+<br />
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br />
+Mes plus douces pensées,<br />
+Celles que je te dis, celles aussi<br />
+Qui demeurent imprécisées<br />
+Et trop profondes pour les dire.<br />
+<br />
+Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br />
+A toute ton âme, mon âme,<br />
+Avec ses pleurs et ses sourires<br />
+Et son baiser.<br />
+<br />
+Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;<br />
+Des liens d'ombre semblent glisser<br />
+Et s'en aller, avec mélancolie;<br />
+L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,<br />
+L'herbe rayonne et les corolles se déplient,<br />
+Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.<br />
+<br />
+Oh! dis, pouvoir, un jour,<br />
+Entrer ainsi dans la pleine lumière;<br />
+Oh! dis, pouvoir, un jour,<br />
+Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,<br />
+Sans plus aucun voile sur nous,<br />
+Sans plus aucun remords en nous,<br />
+Oh! dis, pouvoir un jour<br />
+Entrer à deux dans le lucide amour!...<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVI"></a>XVI<br />
+<br />
+<br />
+Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière<br />
+Et l'élan fou de cette âme éperdue,<br />
+Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,<br />
+Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.<br />
+<br />
+S'unir pour épurer son être<br />
+Comme deux vitraux d'or en une même abside<br />
+Croisent leurs feux différemment lucides<br />
+Et se pénètrent!<br />
+<br />
+Je suis parfois si lourd, si las,<br />
+D'être celui qui ne sait pas<br />
+Etre parfait, comme il le veut!<br />
+Mon cœur se bat contre ses vœux,<br />
+Mon cœur dont les plantes mauvaises,<br />
+Entre des rocs d'entêtement,<br />
+Dressent, sournoisement,<br />
+Leurs fleurs d'encre ou de braise;<br />
+Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,<br />
+Mon cœur contradictoire,<br />
+Mon cœur exagéré toujours<br />
+De joie immense ou de crainte attentatoire.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVII"></a>XVII<br />
+<br />
+<br />
+Pour nous aimer des yeux,<br />
+Lavons nos deux regards de ceux<br />
+Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie<br />
+Mauvaise et asservie.<br />
+<br />
+L'aube est en fleur et en rosée<br />
+Et en lumière tamisée<br />
+Très douce;<br />
+On croirait voir de molles plumes<br />
+D'argent et de soleil, à travers brumes,<br />
+Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.<br />
+Nos bleus et merveilleux étangs<br />
+Tremblent et s'animent d'or miroitant;<br />
+Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;<br />
+Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,<br />
+Balaie<br />
+La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIII"></a>XVIII<br />
+<br />
+<br />
+Au clos de notre amour, l'été se continue:<br />
+Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue;<br />
+Des pétales pavoisent<br />
+&mdash;Perles, émeraudes, turquoises&mdash;<br />
+L'uniforme sommeil des gazons verts.<br />
+Nos étangs bleus luisent, couverts<br />
+Du baiser blanc des nénuphars de neige;<br />
+Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;<br />
+Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur;<br />
+De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;<br />
+Et, comme des bulles légères, mille abeilles<br />
+Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.<br />
+<br />
+L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;<br />
+Sous les midis profonds et radiants<br />
+On dirait qu'il remue en roses de lumière;<br />
+Tandis qu'au loin, les routes coutumières<br />
+Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br />
+A l'horizon nacré, montent vers le soleil.<br />
+<br />
+Certes, la robe en diamants du bel été<br />
+Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.<br />
+Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,<br />
+Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIX"></a>XIX<br />
+<br />
+<br />
+Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,<br />
+Me soient, sur terre,<br />
+Les images de la bonté.<br />
+<br />
+Laissons nos âmes embrasées<br />
+Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.<br />
+<br />
+Que mes deux mains contre ton cœur<br />
+Te soient, sur terre,<br />
+Les emblèmes de la douceur.<br />
+<br />
+Vivons pareils à deux prières éperdues<br />
+L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.<br />
+<br />
+Que nos baisers sur nos bouches ravies<br />
+Nous soient sur terre<br />
+Les symboles de notre vie.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XX"></a>XX<br />
+<br />
+<br />
+Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br />
+Dis, combien l'absence, même d'un jour,<br />
+Attriste et attise l'amour<br />
+Et le réveille, en ses brûlures endormies?<br />
+<br />
+Je m'en vais au-devant de ceux<br />
+Qui reviennent des lointains merveilleux<br />
+Où, dès l'aube, tu es allée;<br />
+Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;<br />
+Et, sur la route, épiant leur venue,<br />
+Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br />
+Encor clairs de t'avoir vue.<br />
+<br />
+Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,<br />
+Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br />
+Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas<br />
+Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXI"></a>XXI<br />
+<br />
+<br />
+En ces heures où nous sommes perdus<br />
+Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,<br />
+Quel sang lustral ou quel baptême<br />
+Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus?<br />
+<br />
+Joignant les mains, sans que l'on prie,<br />
+Tendant les bras, sans que l'on crie,<br />
+Mais adorant on ne sait quoi<br />
+De plus lointain et de plus pur que soi,<br />
+L'esprit fervent et ingénu,<br />
+Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.<br />
+<br />
+Comme on s'abîme en la présence<br />
+De ces heures de suprême existence,<br />
+Comme l'âme voudrait des cieux<br />
+Pour y chercher de nouveaux dieux,<br />
+Oh! l'angoissante et merveilleuse joie<br />
+Et l'espérance audacieuse<br />
+D'être, un jour, à travers la mort même, la proie<br />
+De ces affres silencieuses.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXII"></a>XXII<br />
+<br />
+<br />
+Oh! ce bonheur<br />
+Si rare et si frôle parfois<br />
+Qu'il nous fait peur!<br />
+<br />
+Nous avons beau taire nos voix<br />
+Et nous faire comme une tente,<br />
+Avec toute ta chevelure,<br />
+Pour nous créer un abri sûr,<br />
+Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.<br />
+<br />
+Mais notre amour étant comme un ange à genoux<br />
+Prie et supplie<br />
+Que l'avenir donne à d'autres que nous<br />
+Même tendresse et même vie,<br />
+Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.<br />
+<br />
+Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br />
+Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,<br />
+Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme<br />
+De la douceur de notre âme.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIII"></a>XXIII<br />
+<br />
+<br />
+Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br />
+Vivons si hardiment nos plus belles pensées<br />
+Qu'elles s'entrelacent harmonisées<br />
+A l'extase suprême et l'entière ferveur.<br />
+<br />
+Parce qu'en nos âmes pareilles,<br />
+Quelque chose de plus sacré que nous<br />
+Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,<br />
+Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.<br />
+<br />
+Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br />
+Pour humblement le définir<br />
+Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br />
+Qu'à le goûter nos cœurs soient près de défaillir.<br />
+<br />
+Restons quand même, et pour toujours, les fous<br />
+De cet amour presque implacable,<br />
+Et les fervents, à deux genoux,<br />
+Du Dieu soudain qui règne en nous,<br />
+Si violent et si ardemment doux<br />
+Qu'il nous fait mal et nous accable.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIV"></a>XXIV<br />
+<br />
+<br />
+Sitôt que nos bouches se touchent,<br />
+Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes<br />
+Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br />
+Et qui s'unissent en nous-mêmes;<br />
+<br />
+Nous nous sentons le cœur si divinement frais<br />
+Et si renouvelé par leur lumière<br />
+Première<br />
+Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.<br />
+<br />
+La joie est à nos yeux le seul ferment du monde<br />
+Qui se mûrit et se féconde,<br />
+Innombrable, sur nos routes d'en bas;<br />
+Comme là-haut, par tas,<br />
+Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles<br />
+Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.<br />
+<br />
+L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,<br />
+Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:<br />
+Nos simples mots ont un sens si beau<br />
+Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.<br />
+<br />
+Nous sommes les victorieux sublimes<br />
+Qui conquérons l'éternité.<br />
+Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,<br />
+Et notre amour nous semble avoir toujours été.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXV"></a>XXV<br />
+<br />
+<br />
+Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.<br />
+Si profonde qu'elle en est sainte<br />
+Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;<br />
+Nous descendons ensemble au jardin de la chair.<br />
+<br />
+Tes seins sont là ainsi que des offrandes,<br />
+Et tes deux mains me sont tendues;<br />
+Et rien ne vaut la naïve provende<br />
+Des paroles dites et entendues.<br />
+<br />
+L'ombre des rameaux blancs voyage<br />
+Parmi ta gorge et ton visage<br />
+Et tes cheveux dénouent leur floraison,<br />
+En guirlandes, sur les gazons.<br />
+<br />
+La nuit est toute d'argent bleu,<br />
+La nuit est un beau lit silencieux,<br />
+La nuit douce, dont les brises vont, une à une,<br />
+Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVI"></a>XXVI<br />
+<br />
+<br />
+Bien que déjà, ce soir<br />
+L'automne<br />
+Laisse aux sentes et aux orées,<br />
+Comme des mains dorées,<br />
+Lentes, les feuilles choir,<br />
+Bien que déjà l'automne,<br />
+Ce soir, avec ses bras de vent,<br />
+Moissonne,<br />
+Sur les rosiers fervents<br />
+Les pétales et leur pâleur,<br />
+Ne laissons rien de nos deux âmes<br />
+Tomber soudain avec ces fleurs.<br />
+<br />
+Mais tous les deux, autour des flammes<br />
+De l'âtre en or de souvenir,<br />
+Mais tous les deux, blottissons-nous,<br />
+Les mains au feu et les genoux.<br />
+<br />
+Contre les deuils cachés dans l'avenir,<br />
+Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,<br />
+Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,<br />
+Blottissons-nous, près du foyer,<br />
+Que la mémoire en nous fait flamboyer.<br />
+<br />
+Et si l'automne obère<br />
+A grands pans d'ombre et d'orages planants,<br />
+Les bois, les pelouses et les étangs,<br />
+Que sa douleur du moins n'altère<br />
+L'intérieur jardin tranquillisé,<br />
+Où s'unissent, dans la lumière,<br />
+Les pas égaux de nos pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVII"></a>XXVII<br />
+<br />
+<br />
+Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,<br />
+N'est rien que l'aboutissement<br />
+De deux tendresses entraînées<br />
+L'une vers l'autre, éperdûment.<br />
+<br />
+Tu n'es heureuse de ta chair,<br />
+Si belle en sa fraîcheur natale,<br />
+Que pour, avec ferveur, m'en faire<br />
+L'offre complète et l'aumône totale.<br />
+<br />
+Et je me donne à toi, ne sachant rien<br />
+Sinon que je m'exalte à te connaître,<br />
+Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,<br />
+Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.<br />
+<br />
+L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance<br />
+Unique, et l'unique raison du cœur,<br />
+A nous, dont le plus fol bonheur<br />
+Est d'être fous de confiance.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVIII"></a>XXVIII<br />
+<br />
+<br />
+Fut-il en nous une seule tendresse,<br />
+Une pensée, une joie, une promesse,<br />
+Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?<br />
+<br />
+Fut-il une prière en secret entendue,<br />
+Dont nous n'ayons serré les mains tendues<br />
+Avec douceur sur notre sein?<br />
+<br />
+Fut-il un seul appel, un seul dessein,<br />
+Un vœu tranquille ou violent<br />
+Dont nous n'ayons accéléré l'élan?<br />
+<br />
+Et, nous aimant ainsi,<br />
+Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,<br />
+Vers les doux cœurs timides et transis<br />
+Des autres.<br />
+Ils les ont conviés, par la pensée,<br />
+A se sentir aux nôtres fiancés,<br />
+A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br />
+Comme un peuple de fleurs aime la même branche,<br />
+Qui le suspend et le baigne dans le soleil;<br />
+Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,<br />
+S'est mise à célébrer tout ce qui aime,<br />
+Magnifiant l'amour pour l'amour même,<br />
+Et à chérir, divinement, d'un désir fou,<br />
+Le monde entier qui se résume en nous.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIX"></a>XXIX<br />
+<br />
+<br />
+Le beau jardin fleuri de flammes<br />
+Qui nous semblait le double ou le miroir<br />
+Du jardin clair que nous portions dans l'âme<br />
+Se cristallise en gel et or, ce soif.<br />
+<br />
+Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br />
+Là-bas, aux horizons de marbre,<br />
+Vers où s'en vont, par défilés, les arbres<br />
+Avec leur ombre immense et bleue<br />
+Et régulière, à côté d'eux.<br />
+<br />
+Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br />
+Les grands voiles du froid<br />
+Se déplient seuls, de plaine en plaine,<br />
+Sur des marais d'argent ou des routes en croix.<br />
+<br />
+Les étoiles paraissent vivre.<br />
+Comme l'acier, brille le givre,<br />
+A travers l'air translucide et glacé.<br />
+De clairs métaux pulvérisés<br />
+A l'infini semblent neiger<br />
+De la pâleur d'une lune de cuivre.<br />
+Tout est scintillement dans l'immobilité.<br />
+<br />
+Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté<br />
+Par ces mille regards que projette sur terre,<br />
+Vers les hasards de l'humaine misère,<br />
+La bonne et pure et inchangeable éternité.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXX"></a>XXX<br />
+<br />
+<br />
+S'il arrive jamais<br />
+Que nous soyons, sans le savoir,<br />
+Souffrance ou peine ou désespoir<br />
+L'un pour l'autre; s'il se faisait<br />
+Que la fatigue ou le banal plaisir<br />
+Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;<br />
+Si le cristal de la pure pensée<br />
+Doit en nos cœurs tomber et se briser;<br />
+Si malgré tout, je me sentais<br />
+Vaincu pour n'avoir pas été<br />
+Assez en proie à la divine immensité<br />
+De la bonté;<br />
+Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes<br />
+Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes<br />
+Quand même&mdash;et, d'un unique essor,<br />
+L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_DAPRES-MIDI" id="LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS-MIDI</a></h4>
+<hr class="tb" />
+
+
+<p class="center">
+<a id="Ib"></a>I<br />
+<br />
+<br />
+L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,<br />
+Poser ses mains sur le front nu de notre amour<br />
+Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.<br />
+<br />
+Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,<br />
+Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes<br />
+Ont laissé choir un peu de leur force fervente<br />
+Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.<br />
+Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,<br />
+Une ombre dure, autour de sa lumière.<br />
+<br />
+Pourtant, voici toujours les floraisons trémières<br />
+Qui persistent à se darder vers leur splendeur,<br />
+Et les saisons ont beau peser sur notre vie,<br />
+Toutes les racines de nos deux cœurs<br />
+Plus que jamais plongent inassouvies,<br />
+Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.<br />
+<br />
+Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses<br />
+Qui s'enlacent autour du temps et se reposent<br />
+La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!<br />
+<br />
+Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,<br />
+Heureux et, clairs encor, après combien d'années!<br />
+Mais si tout autre avait été la destinée<br />
+Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,<br />
+&mdash;Quand même!&mdash;oh! j'eusse aimé vivre et mourir,<br />
+Sans me plaindre, d'une amour obstinée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IIb"></a>II<br />
+<br />
+<br />
+Roses de Juin, vous les plus belles,<br />
+Avec vos cœurs de soleil transpercés;<br />
+Roses violentes et tranquilles, et telles<br />
+Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;<br />
+Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,<br />
+Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent<br />
+Ou s'apaisent, au va et vient du vent,<br />
+Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;<br />
+Roses d'ardeur muette et de volonté douce,<br />
+Roses de volupté en vos gaines de mousse,<br />
+Vous qui passez les jours du plein été<br />
+A vous aimer, dans la clarté;<br />
+Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses<br />
+Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,<br />
+Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir<br />
+S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IIIb"></a>III<br />
+<br />
+<br />
+Si d'autres fleurs décorent la maison<br />
+Et la splendeur du paysage,<br />
+Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,<br />
+Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.<br />
+<br />
+Dites de quels lointains profonds et inconnus<br />
+Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,<br />
+Avec du soleil sur leurs ailes?<br />
+<br />
+Juillet a remplacé Avril dans le jardin<br />
+Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,<br />
+L'espace est chaud et le vent frêle;<br />
+Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,<br />
+Et l'été passe, en sa robe de diamants<br />
+Et d'étincelles.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="IVb"></a>IV<br />
+<br />
+<br />
+L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.<br />
+De la branche, d'où s'envole là-haut<br />
+L'oiseau,<br />
+Tombent des gouttes de rosée.<br />
+<br />
+Une pureté lucide et frêle<br />
+Orne le matin si clair<br />
+Que des prismes semblent briller dans l'air.<br />
+On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.<br />
+<br />
+Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première<br />
+Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière<br />
+Et reflètent le jour qui se lève là-bas.<br />
+Ton front est radieux et ton artère bat.<br />
+<br />
+La vie intense et bonne et sa force divine<br />
+Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,<br />
+En ta poitrine,<br />
+Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,<br />
+Tes mains soudain prennent mes mains<br />
+Et les appuyent comme avec peur,<br />
+Contre ton cœur.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<a id="Vb"></a><span style="margin-left: 23%;">V</span><br />
+<br />
+<br />
+Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie<br />
+D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie<br />
+Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:<br />
+Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,<br />
+Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs,<br />
+Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs<br />
+Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,<br />
+Devant la terre en fête et sa force éternelle.<br />
+<br />
+L'espace entre ses bras de bougeante clarté,<br />
+Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,<br />
+Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,<br />
+Avec des cris captifs que délivraient mes pas.<br />
+<br />
+Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;<br />
+Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,<br />
+Les origans ont caressé mes doigts, et l'air<br />
+Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="VIb"></a>VI<br />
+<br />
+<br />
+Asseyons-nous tous deux près du chemin,<br />
+Sur le vieux banc rongé de moisissures,<br />
+Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,<br />
+Longtemps s'abandonner ma main.<br />
+<br />
+Avec ma main qui longtemps s'abandonne<br />
+A la douceur de se sentir sur tes genoux,<br />
+Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux<br />
+Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes<br />
+<br />
+Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond<br />
+Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,<br />
+Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,<br />
+Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.<br />
+<br />
+Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence<br />
+Et l'immobilité de nos muets désirs,<br />
+N'était que tout à coup à les sentir frémir<br />
+Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;<br />
+<br />
+Tes mains, où mon bonheur entier reste celé<br />
+Et qui jamais, pour rien au monde,<br />
+N'attenteraient à ces choses profondes<br />
+Dont nous vivons, sans en devoir parler.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="VIIb"></a>VII<br />
+<br />
+<br />
+Très doucement, plus doucement encore,<br />
+Berce ma tête entre tes bras,<br />
+Mon front fiévreux et mes yeux las;<br />
+Très doucement, plus doucement encore.<br />
+Baise mes lèvres, et dis-moi<br />
+Ces mots plus doux à chaque aurore,<br />
+Quand me les dit ta voix,<br />
+Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.<br />
+<br />
+Le joug surgit maussade et lourd; la nuit<br />
+Fut de gros rêves traversée;<br />
+La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée<br />
+Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.<br />
+<br />
+Très doucement, plus doucement encore,<br />
+Berce ma tête entre tes bras,<br />
+Mon front fiévreux et mes yeux las;<br />
+C'est toi qui m'es la bonne aurore,<br />
+Dont la caresse est dans ta main<br />
+Et la lumière en tes paroles douces:<br />
+Voici que je renais, sans mal et sans secousse,<br />
+Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,<br />
+Son signe,<br />
+Et me fait vivre, avec la volonté,<br />
+D'être une arme de force et de beauté,<br />
+Aux poings d'or d'une vie insigne.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 20%;"><a id="VIIIb"></a>VIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Dans la maison où notre amour a voulu naître,<br />
+Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,<br />
+Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins<br />
+Les roses qui nous regardent par les fenêtres.<br />
+<br />
+Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,<br />
+Et des heures d'été, si belles de silence,<br />
+Que j'arrête parfois le temps qui se balance,<br />
+Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.<br />
+<br />
+Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre<br />
+Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,<br />
+Sinon les battements de ton cœur et du mien<br />
+Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="IXb"></a>IX<br />
+<br />
+<br />
+Le bon travail, fenêtre ouverte,<br />
+Avec l'ombre des feuilles vertes<br />
+Et le voyage du soleil<br />
+Sur le papier vermeil,<br />
+Maintient la douce violence<br />
+De son silence,<br />
+En notre bonne et pensive maison.<br />
+<br />
+Et vivement les fleurs se penchent<br />
+Et les grands fruits luisent, de branche en branche,<br />
+Et les merles et les bouvreuils et les pinsons<br />
+Chantent et chantent<br />
+Pour que mes vers éclatent<br />
+Clairs et frais, purs et vrais,<br />
+Ainsi que leurs chansons,<br />
+Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.<br />
+<br />
+Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,<br />
+Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;<br />
+Mais ta tête ne se retourne pas,<br />
+Pour que l'heure ne soit troublée<br />
+Où je travaille, avec mon cœur jaloux,<br />
+A ces poèmes francs et doux.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xb"></a>X</span><br />
+<br />
+<br />
+Toute croyance habite au fond de notre amour.<br />
+On lie une pensée ardente aux moindres choses:<br />
+A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,<br />
+Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,<br />
+Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.<br />
+Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit<br />
+Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.<br />
+Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières<br />
+Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.<br />
+<br />
+Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,<br />
+Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir</span><br />
+Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;<br />
+<span style="margin-left: 2em">Soyons heureux de nous sentir, enfants,</span><br />
+Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;<br />
+Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIb"></a>XI</span><br />
+<br />
+<br />
+L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;<br />
+Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,<br />
+Se mêle à la ferveur de notre être exalté.<br />
+Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.<br />
+<br />
+Il n'importe que leur raison adhère ou railla<br />
+Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,<br />
+Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;<br />
+Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.<br />
+<br />
+Ils regardent le jour luire de plage en plage,<br />
+Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;<br />
+La fixe certitude et le tremblant espoir<br />
+Pour leurs regards ardents ont le même visage.<br />
+<br />
+Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;<br />
+Leur âme est la profonde et soudaine clarté<br />
+Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;<br />
+Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.<br />
+<br />
+Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;<br />
+Vivant des vérités que renferment leurs yeux<br />
+Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;<br />
+Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XIIb"></a>XII<br />
+<br />
+<br />
+C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:<br />
+Tout est si calme et consolant, ce soir,<br />
+Et le silence est tel, que l'on entendrait choir<br />
+Des plumes.<br />
+<br />
+C'est la bonne heure où, doucement,<br />
+S'en vient la bien-aimée,<br />
+Comme la brise ou la fumée,<br />
+Tout doucement, tout lentement.<br />
+Elle ne dit rien d'abord&mdash;et je l'écoute;<br />
+Et son âme, que j'entends toute,<br />
+Je la surprends luire et jaillir<br />
+Et je la baise sur ses yeux.<br />
+<br />
+C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,<br />
+Où les aveux<br />
+De s'être aimés le jour durant,<br />
+Du fond du cœur profond, mais transparent,<br />
+S'exhument.<br />
+<br />
+Et l'on se dit les simples choses:<br />
+Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;<br />
+La fleur qui s'est ouverte,<br />
+D'entre les mousses vertes;<br />
+Et la pensée éclose, en des émois soudains,<br />
+Au souvenir d'un mot de tendresse fanée<br />
+Surpris au fond d'un vieux tiroir,<br />
+Sur un billet de l'autre année.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIIIb"></a>XIII<br />
+<br />
+<br />
+Les baisers morts des défuntes années<br />
+Ont mis leur sceau sur ton visage,<br />
+Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,<br />
+Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.<br />
+<br />
+Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux<br />
+Luire, comme un matin de fête,<br />
+Ni, lentement, se repeser ta tête,<br />
+Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,<br />
+<br />
+Tes mains chères qui demeurent si douces<br />
+Ne viennent plus comme autrefois,<br />
+Avec de la lumière au bout des doigts,<br />
+Me caresser le front, comme une aube les mousses.<br />
+<br />
+Ta chair jeune et belle, ta chair<br />
+Que je parais de mes pensées,<br />
+N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,<br />
+Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.<br />
+<br />
+Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;<br />
+Tout est changé, même ta voix,<br />
+Ton corps s'est affaissé comme un pavois,<br />
+Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.<br />
+<br />
+Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:<br />
+Que m'importent les ans jour à jour alourdis,<br />
+Puisque je sais que rien au monde<br />
+Ne troublera jamais notre être exalté<br />
+Et que notre âme est trop profonde<br />
+Pour que l'amour dépende encor de la beauté.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVb"></a>XIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;<br />
+Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,<br />
+Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes<br />
+Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.<br />
+<br />
+Je te regarde, et tous les jours je te découvre,<br />
+Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:<br />
+Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,<br />
+<br />
+Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.<br />
+Tu te laisses naïvement approfondir,<br />
+Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;<br />
+Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,<br />
+Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.<br />
+<br />
+C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,<br />
+A la franchise nue et la simple bonté;<br />
+Nous agissons et nous vivons dans la clarté<br />
+D'une joyeuse et translucide confiance.<br />
+<br />
+Ta force est d'être frêle et pure infiniment;<br />
+De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,<br />
+Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,<br />
+Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVb"></a>XV</span><br />
+<br />
+<br />
+J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie<br />
+Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,<br />
+Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie<br />
+M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.<br />
+<br />
+Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;<br />
+Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,<br />
+Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses<br />
+Pour retenir captif notre bonheur tremblant.<br />
+<br />
+Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,<br />
+Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,<br />
+Je me sentais le cœur à la fois glace et braise<br />
+Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.<br />
+<br />
+Mais tu me dis le mot qui bellement console<br />
+Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;<br />
+Et je vivais avec le feu de ta parole<br />
+Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.<br />
+<br />
+L'homme diminué que je me sentais être,<br />
+Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;<br />
+Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,<br />
+Et je croyais en la santé, avec ta foi.<br />
+<br />
+Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,<br />
+L'air vivace, le vent des champs et des forêts,<br />
+Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,<br />
+Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XVIb"></a>XVI<br />
+<br />
+<br />
+Tout ce qui vit autour de nous,<br />
+Sous la douce et fragile lumière,<br />
+Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,<br />
+Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,<br />
+Et les chantants et sautillants oiseaux<br />
+Qui follement s'essaiment,<br />
+Comme des grappes de joyaux<br />
+Dans le soleil,<br />
+Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,<br />
+Ingénument, nous aime;<br />
+Et nous,<br />
+Nous aimons tout.<br />
+<br />
+Nous adorons le lys que nous voyons grandir<br />
+Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir<br />
+&mdash;Cercles environnés de pétales de flammes&mdash;<br />
+Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.<br />
+<br />
+Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,<br />
+Au long des murs, parmi les pariétaires,<br />
+Croissent, pour être proches de nos pas;<br />
+Et les herbes involontaires,<br />
+Dans le gazon où nous avons passé,<br />
+Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.<br />
+<br />
+Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,<br />
+Simples et purs, ardents et exaltés,<br />
+Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,<br />
+Et fièrement, laissant l'impérieux été<br />
+Trouer et traverser de ses pleines clartés<br />
+Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIIb"></a>XVII<br />
+<br />
+<br />
+Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,<br />
+Avec mon être entier tendu comme un flambeau<br />
+Vers ta bonté et vers ta charité<br />
+Sans cesse inassouvies,<br />
+Je t'aime et te louange et je te remercie<br />
+D'être venue, un jour, si simplement,<br />
+Par les chemins du dévouement,<br />
+Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.<br />
+<br />
+Depuis ce jour,<br />
+Je sais, oh! quel amour<br />
+Candide et clair ainsi que la rosée<br />
+Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.<br />
+<br />
+Je me sens tien, par tous les liens brûlants<br />
+Qui rattachent à leur brasier les flammes;<br />
+Toute ma chair, toute mon âme<br />
+Monte vers toi, d'un inlassable élan;<br />
+Je ne cesse de longuement me souvenir<br />
+De ta ferveur profonde et de ton charme,<br />
+Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,<br />
+Délicieusement, d'inoubliables larmes.<br />
+<br />
+Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,<br />
+Avec le désir fier d'être à jamais celui<br />
+Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.<br />
+Toute notre tendresse autour de nous flamboie;<br />
+Tout écho de mon être à ton appel répond;<br />
+L'heure est unique et d'extase solennisée<br />
+Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,<br />
+Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XVIIIb"></a>XVIII<br />
+<br />
+<br />
+Les jours de fraîche et tranquille santé,<br />
+Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,<br />
+Le bon travail prend place à mes côtés,<br />
+Comme un ami qu'on fête.<br />
+<br />
+Il vient des pays doux et rayonnants,<br />
+Avec des mots plus clairs que les rosées,<br />
+Pour y sertir, en les illuminant,<br />
+Nos sentiments et nos pensées.<br />
+<br />
+Il saisit l'être en un tourbillon fou;<br />
+Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;<br />
+Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;<br />
+Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.<br />
+<br />
+Et les transports fiévreux et les affres profondes,<br />
+Tout sert à sa tragique volonté<br />
+De rajeunir le sang de la beauté,<br />
+Dans les veines du monde.<br />
+<br />
+Je suis à sa merci, comme une ardente proie.<br />
+<br />
+Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,<br />
+Vers le repos de ton amour,<br />
+Avec les feux de mon idée ample et suprême,<br />
+Me semble-t-il&mdash;oh! qu'un instant&mdash;<br />
+Que je t'apporte, en mon cœur haletant,<br />
+Le battement de cœur de l'univers lui-même.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XIXb"></a>XIX<br />
+<br />
+<br />
+Je suis sorti des bosquets du sommeil,<br />
+Morose un peu de l'avoir délaissée<br />
+Sous leurs branches et leurs ombres tressées,<br />
+Loin du joyeux et matinal soleil.<br />
+<br />
+Déjà luisent les phlox et les roses trémières;<br />
+Et je m'en vais par le jardin, songeant<br />
+A des vers clairs de cristal et d'argent<br />
+Qui tinteraient, dans la lumière.<br />
+<br />
+Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,<br />
+Avec tant de ferveur et tant d'émoi<br />
+Qu'il me semble que ma pensée<br />
+De loin, subitement, a déjà traversé,<br />
+Pour provoquer ta joie et ton réveil,<br />
+Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.<br />
+<br />
+Et quand je te rejoins dans notre maison tiède<br />
+Que l'ombre et le silence encore possèdent,<br />
+Mes baisers francs, mes baisers clairs,<br />
+Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXb"></a>XX<br />
+<br />
+<br />
+Hélas! lorsque le plomb des maladies,<br />
+Avec mon sang torpide et lourd,<br />
+Avec mon sang de jour en jour<br />
+Plus torpide et plus lourd,<br />
+Coulait, parmi mes veines engourdies;<br />
+<br />
+Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,<br />
+Sur mes longues mains pâles<br />
+Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales<br />
+Du mal insidieux;<br />
+<br />
+Lorsque ma peau séchait comme une écorce,<br />
+Que je n'avais plus même assez de force<br />
+Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,<br />
+Et baiser, là, notre bonheur;<br />
+<br />
+Lorsque les jours mornes et identiques<br />
+Rongeaient ma via avec morosité,<br />
+Jamais je n'aurais pu trouver la volonté<br />
+Et la force de me dresser stoïque,<br />
+<br />
+Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,<br />
+Avec tes mains patientes, douces, sereine,<br />
+A chaque heure des si longues semaines,<br />
+L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIb"></a>XXI<br />
+<br />
+<br />
+Le clair jardin c'est la santé.<br />
+<br />
+Il la prodigue, en sa clarté,<br />
+Au va et vient de ses milliers de mains,<br />
+De palmes et de feuilles.<br />
+<br />
+Et la bonne ombre, où il accueille,<br />
+Après de longs chemins,<br />
+Nos pas,<br />
+Verse, à nos membres las,<br />
+Une force vivace et douce<br />
+Comme ses mousses.<br />
+<br />
+Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,<br />
+Un cœur vermeil<br />
+Semble habiter au fond de l'eau<br />
+Et battre, ardent et jeune, avec le flot;<br />
+Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,<br />
+Qui dans leur splendeur bougent,<br />
+Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,<br />
+Leurs coupes d'or et de sang rouge.<br />
+<br />
+Le jardin clair c'est la santé.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXIIb"></a>XXII<br />
+<br />
+<br />
+C'était en juin, dans le jardin,<br />
+C'était notre heure et notre jour;<br />
+Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,<br />
+Les choses,<br />
+Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient<br />
+Et nous voyaient et nous aimaient<br />
+Les roses.<br />
+<br />
+Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:<br />
+Les insectes et les oiseaux<br />
+Volaient dans l'or et dans la joie<br />
+D'un air frêle comme la soie;<br />
+Et nos baisers étaient si beaux<br />
+Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.<br />
+<br />
+On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure<br />
+Et veut le ciel entier pour resplendir;<br />
+Toute la vie entrait, par de douces brisures,<br />
+Dans notre être, pour le grandir.<br />
+<br />
+Et ce n'étaient que cris invocatoires,<br />
+Et fous élans et prières et vœux,<br />
+Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,<br />
+Afin de croire.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIb"></a>XXIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:<br />
+L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.<br />
+Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,<br />
+Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.<br />
+<br />
+Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;<br />
+Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau<br />
+Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,<br />
+Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.<br />
+<br />
+Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute<br />
+Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur<br />
+Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,<br />
+Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XXIVb"></a>XXIV<br />
+<br />
+<br />
+O le calme jardin d'été où rien ne bouge!<br />
+Sinon là-bas, vers le milieu<br />
+De l'étang clair et radieux,<br />
+Pareils à des langues de feu,<br />
+Des poissons rouges.<br />
+<br />
+Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées<br />
+Calmes et apaisées<br />
+Et lucides&mdash;comme cette eau<br />
+De confiance et de repos.<br />
+<br />
+Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent<br />
+Au brusque et merveilleux soleil,<br />
+Non loin des iris verts et des blanches coquilles<br />
+Et des pierres, immobiles<br />
+Autour des bords vermeils.<br />
+<br />
+Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,<br />
+Dans la fraîcheur et la splendeur<br />
+Qui les effleure,<br />
+Sans crainte aucune et sans souci,<br />
+Qu'ils ramènent, du fond à la surface,<br />
+D'autres regrets que des regrets fugaces.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<a id="XXVb"></a>XXV<br />
+<br />
+<br />
+Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:<br />
+L'heure morose ou l'humeur malévole<br />
+Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;<br />
+Mais, néanmoins, jamais,<br />
+Même les soirs des jours mauvais,<br />
+Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.<br />
+<br />
+La sincérité claire, ardente, illuminée,<br />
+Nous fut joie et conseil,<br />
+Si bien que notre âme passionnée<br />
+Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.<br />
+<br />
+Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,<br />
+Les égrenant comme un âpre rosaire,<br />
+<br />
+L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;<br />
+Et doucement et tour à tour<br />
+Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute<br />
+Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes<br />
+<br />
+Ainsi,<br />
+Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,<br />
+Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,<br />
+Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,<br />
+Et regardant notre âme renaître,<br />
+Comme renaît après la pluie,<br />
+Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,<br />
+La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 40%;">
+<span style="margin-left: 10%;"><a id="XXVIb"></a>XXVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Les barques d'or du bel été<br />
+Qui partirent, folles d'espace,<br />
+S'en reviennent mornes et lasses<br />
+Des horizons ensanglantés.<br />
+<br />
+A coups de rames monotones,<br />
+Elles s'avancent sur les eaux;<br />
+On les prendrait pour des berceaux<br />
+Où dormiraient des fleurs d'automne<br />
+<br />
+Tiges de lys au beau front d'or,<br />
+Toutes vous gisez abattues;<br />
+Seules, les roses s évertuent<br />
+A vivre, au delà de la mort.<br />
+<br />
+Qu'importe à leur beauté plénière<br />
+Qu'Octobre luise ou bien Avril:<br />
+Leur désir simple et puéril<br />
+Boit, jusqu'au sang, toute lumière.<br />
+<br />
+Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,<br />
+Sous la nuée âpre et hagarde,<br />
+Sitôt qu'une clarté se darde<br />
+Elles s'exaltent vers Noël.<br />
+<br />
+Vous, nos âmes, faites comme elles;<br />
+Elles n'ont pas l'orgueil des lys,<br />
+Mais détiennent, entre leurs plis,<br />
+L'ardeur sacrée et immortelle.<br />
+</p>
+
+<p class="p6" style="margin-left: 35%;">
+<span style="margin-left: 20%;"><a id="XXVIIb"></a>XXVII</span><br />
+<br />
+<br />
+Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,<br />
+Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;<br />
+Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes<br />
+Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.<br />
+<br />
+Tu marches aveuglé par ta propre lumière,<br />
+Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,<br />
+Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière<br />
+Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.<br />
+<br />
+Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;<br />
+O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,<br />
+A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?<br />
+Je t'aime tout entière, avec mon être entier.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="text-align: center;">
+<a id="XXVIIIb"></a>XXVIII<br />
+<br />
+<br />
+L'immobile beauté<br />
+Des soirs d'été,<br />
+Sur les gazons où ils s'éploient,<br />
+Nous offre le symbole<br />
+Sans geste vain, ni sans parole,<br />
+Du repos dans la joie.<br />
+<br />
+Le matin jeune et ses surprises<br />
+S'en sont allés, avec les brises;<br />
+Midi lui-même et les pans de velours<br />
+De ses vents chauds, de ses vents lourds<br />
+Ne tombe plus sur la plaine torride;<br />
+Et voici l'heure où, lentement, le soir,<br />
+Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,<br />
+S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.<br />
+<br />
+O la planité d'or à l'infini des eaux,<br />
+Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,<br />
+Et le tranquille et somptueux silence,<br />
+Dont nous goûtons alors<br />
+Si fort<br />
+L'immuable présence,<br />
+Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir<br />
+Et d'en revivre,<br />
+Comme deux cœurs, inlassablement ivres<br />
+De lumières, qui ne peuvent périr!<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p class="p6" style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIXb"></a>XXIX</span><br />
+<br />
+<br />
+Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles<br />
+Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,<br />
+Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,<br />
+Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.<br />
+<br />
+Vous me parliez des temps prochains où nos années,<br />
+Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;<br />
+Comment éclaterait le glas des destinées,<br />
+Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.<br />
+<br />
+Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,<br />
+Et votre cœur brûlait si tranquillement beau<br />
+Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte<br />
+Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXXb"></a>XXX</span><br />
+<br />
+<br />
+«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,<br />
+Heures superbement et doucement élues,<br />
+Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis<br />
+Et que nos rosiers d'or au passage saluent;<br />
+Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.<br />
+<br />
+Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?<br />
+<br />
+Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,<br />
+Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,<br />
+Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,<br />
+Entrelacer vos pas égaux et radieux;<br />
+<br />
+Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce<br />
+Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,<br />
+&mdash;Tel un suprême, immense et souverain espoir&mdash;<br />
+Les pas et les adieux de mes «heures du soir».<br />
+</p>
+
+
+
+<hr class="chap" />
+<h4><a name="LES_HEURES_DU_SOIR" id="LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></h4>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p style="margin-left: 33%;">
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Ic"></a>I</span><br />
+<br />
+<br />
+Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume<br />
+<span style="margin-left: 2em">Poussaient au bord de nos chemins;</span><br />
+Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et tes cheveux avec des plumes.</span><br />
+<br />
+L'ombre était bienveillante à nos pas réunis<br />
+<span style="margin-left: 2em">En leur marche, sous le feuillage;</span><br />
+Une chanson d'enfant nous venait d'un village<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et remplissait tout l'infini.</span><br />
+<br />
+Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne<br />
+<span style="margin-left: 2em">Sous la garde des longs roseaux,</span><br />
+Et le beau front des bois reflétait dans les eaux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Sa haute et flexible couronne.</span><br />
+<br />
+Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient<br />
+<span style="margin-left: 2em">Ensemble une même pensée,</span><br />
+Nous songions que c'était notre vie apaisée<br />
+<span style="margin-left: 2em">Que ce beau soir nous dévoilait.</span><br />
+<br />
+Une suprême fois, tu vis le ciel en fête<br />
+<span style="margin-left: 2em">Se parer et nous dire adieu;</span><br />
+Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIc"></a>II</span><br />
+<br />
+<br />
+S'il était vrai<br />
+Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés<br />
+Pût conserver quelque mémoire<br />
+Des amants d'autrefois qui les ont admirés<br />
+Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,<br />
+Notre amour s'en viendrait<br />
+En cette heure du long regret<br />
+Confier à la rose ou dresser dans le chêne<br />
+Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.<br />
+<br />
+Il survivrait ainsi,<br />
+Vainqueur du funèbre souci,<br />
+<br />
+Dans la tranquille apothéose<br />
+Que lui feraient les simples choses;<br />
+Il jouirait encor de la pure clarté,<br />
+Qu'incline sur la vie une aurore d'été,<br />
+Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.<br />
+<br />
+Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue<br />
+S'en venait quelque couple en se tenant les mains<br />
+Le chêne allongerait jusque sur leur chemin<br />
+Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,<br />
+Et la rose leur enverrait son parfum frêle.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIIc"></a>III</span><br />
+<br />
+<br />
+La glycine est fanée et morte est l'aubépine;<br />
+Mais voici la saison de la bruyère en fleur<br />
+Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur<br />
+T'apporte les parfums de la pauvre Campine.<br />
+<br />
+Aime et respire-les, en songeante son sort:<br />
+Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;<br />
+La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie<br />
+Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.<br />
+<br />
+En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,<br />
+De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,<br />
+Jusqu'en décembre où les anges de la Noël<br />
+Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.<br />
+<br />
+Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;<br />
+Nous y avons aimé les gens des vieux villages,<br />
+Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge<br />
+Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.<br />
+<br />
+Notre calme maison dans la lande brumeuse<br />
+Était claire aux regards et facile à l'accueil,<br />
+Son toit nous était cher et sa porte et son seuil<br />
+Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.<br />
+<br />
+Quand la nuit étalait sa totale splendeur<br />
+Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,<br />
+Nous y avons reçu des leçons du silence<br />
+Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.<br />
+<br />
+A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde<br />
+Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;<br />
+Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux<br />
+Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.<br />
+<br />
+Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,<br />
+La tristesse des jours même nous était bonne<br />
+Et le peu de soleil de cette fin d'automne<br />
+Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.<br />
+<br />
+La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;<br />
+Mais voici la saison de la bruyère en fleur.<br />
+Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur<br />
+T'apporter les parfums de la pauvre Campine.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IVc"></a>IV</span><br />
+<br />
+<br />
+Mets ta chaise près de la mienne<br />
+Et tends les mains vers le foyer<br />
+Pour que je voie entre tes doigts<br />
+La flamme ancienne<br />
+Flamboyer;<br />
+Et regarde le feu<br />
+Tranquillement, avec tes yeux<br />
+Qui n'ont peur d'aucune lumière,<br />
+Pour qu'ils me soient encore plus francs<br />
+Quand un rayon rapide et fulgurant<br />
+Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,<br />
+<br />
+Oh! que notre heure est belle et jeune encore<br />
+Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or<br />
+Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche<br />
+Et qu'une lente et douce fièvre,<br />
+Que nul de nous ne désire apaiser,<br />
+Conduit le sûr et merveilleux baiser<br />
+Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.<br />
+<br />
+Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,<br />
+Dans ta chair accueillante et doucement pâmée<br />
+Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!<br />
+Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras<br />
+Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,<br />
+Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,<br />
+Tranquillement, près de ton cœur, reposera.<br />
+<br />
+Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle<br />
+Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle<br />
+Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur<br />
+Et qu'après le désir criant sa violence<br />
+J'entends se rapprocher le régulier bonheur<br />
+Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Vc"></a>V</span><br />
+<br />
+<br />
+Sois-nous propice et consolante encor, lumière,<br />
+Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,<br />
+Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons<br />
+Respirer au jardin une tiédeur dernière.<br />
+<br />
+Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,<br />
+Avec un tel amour bondissant de notre âme<br />
+Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme<br />
+Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.<br />
+<br />
+Tu es celle que nul homme jamais n'oublie<br />
+Du jour que tu frappas ses bras victorieux<br />
+Et que le soir venu tu dormis en ses yeux<br />
+Avec ta splendeur morte et ta force abolie.<br />
+<br />
+Et tu nous fus toujours la visible ferveur<br />
+Qui partout répandue et partout rayonnante<br />
+En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante<br />
+Semblait vers l'infini partir de notre cœur.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIc"></a>VI</span><br />
+<br />
+<br />
+Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins<br />
+Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,<br />
+Mais, si fané soit-il et si flétri&mdash;qu'importe!&mdash;<br />
+Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin.<br />
+<br />
+Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce<br />
+Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;<br />
+Oh! le dernier parfum lentement éventé<br />
+Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!<br />
+<br />
+Je me suis égaré, ce soir, en ses détours<br />
+Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;<br />
+Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante<br />
+J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.<br />
+<br />
+Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent<br />
+Et s'étendent partout et la brume et la nuit;<br />
+Mon être est comme entré dans sa ruine à lui<br />
+Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIc"></a>VII</span><br />
+<br />
+<br />
+Le soir tombe, la lune est d'or.<br />
+<br />
+Avant la fin de la journée<br />
+Va-t'en gaîment jusqu'au jardin<br />
+Cueillir avec tes douces mains<br />
+Les quelques fleurs qui n'y sont point encor<br />
+Tristement, vers la terre, inclinées.<br />
+<br />
+Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe<br />
+Je les admire et tu les aimes,<br />
+Et leurs corolles sont quand même<br />
+Belles, sur les tiges qui les portent.<br />
+<br />
+Et lu t'en es allée au loin parmi les buis<br />
+Au long d'un chemin monotone<br />
+<br />
+Et le bouquet que tu cueillis,<br />
+Tremble en ta main et tout à coup frissonne;<br />
+Et voici que tes doigts songeurs,<br />
+Pieusement, rassemblent les lueurs<br />
+De ces roses d'automne<br />
+Et les tressent avec des pleurs<br />
+En une pâle et claire et flexible couronne.<br />
+<br />
+La dernière lumière a éclairé tes yeux<br />
+Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.<br />
+<br />
+Et lentement, à la vesprée,<br />
+Les mains vides, tu es rentrée,<br />
+Abandonnant non loin de notre porte<br />
+Dans un tertre humide et bas<br />
+Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.<br />
+<br />
+Et j'ai compris alors que dans le jardin las<br />
+Où vont passer les vents ainsi que des cohortes<br />
+Tu as voulu fleurir une dernière fois<br />
+Notre jeunesse qui repose là,<br />
+Morte.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIIc"></a>VIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,<br />
+Au cellier odorant les fruits de ton verger,<br />
+Il me semble te voir avec calme ranger<br />
+Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.<br />
+<br />
+Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis<br />
+Dans l'or et le soleil et le vent&mdash;sur mes lèvres;<br />
+Et je revis alors mille instants abolis<br />
+Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.<br />
+<br />
+Le passé ressuscite avec un tel désir<br />
+D'être encor le présent et sa vie et sa force,<br />
+Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,<br />
+Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir.<br />
+<br />
+O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,<br />
+Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,<br />
+Splendeurs illuminant nos heures monotones<br />
+Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="IXc"></a>IX</span><br />
+<br />
+<br />
+Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages<br />
+Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,<br />
+On voit, à travers le branchage à nu, monter<br />
+Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.<br />
+<br />
+Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous<br />
+Ne les a vus groupés non loin de notre porte<br />
+Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes<br />
+Nous y songeons souvent avec des pensers doux.<br />
+<br />
+D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,<br />
+Derrière un seuil usé que protège un auvent,<br />
+N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent<br />
+Et la lampe dont luit l'amicale lumière.<br />
+<br />
+Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu<br />
+Et que se tait l'horloge où le temps se balance,<br />
+Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence<br />
+Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.<br />
+<br />
+Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures<br />
+De profonde et tranquille et tendre intimité<br />
+Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été<br />
+Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.<br />
+<br />
+Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur<br />
+Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;<br />
+Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble<br />
+Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.<br />
+<br />
+Les roses de leur vie, ils les aiment fanées<br />
+Avec leur gloire morte et leur dernier parfum<br />
+Et le lourd souvenir de leur éclat défunt<br />
+Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.<br />
+<br />
+Contre le noir hiver ainsi que des reclus<br />
+Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine<br />
+Et rien ne les abat et rien ne les amène<br />
+A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.<br />
+<br />
+Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!<br />
+Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur!<br />
+Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs<br />
+Et notre force et notre ardeur dans leur courage!<br />
+<br />
+Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux<br />
+Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,<br />
+Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être<br />
+Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xc"></a>X</span><br />
+<br />
+<br />
+Quand le ciel étoile couvre notre demeure<br />
+<span style="margin-left: 1em">Nous nous taisons durant des heures</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">Devant son feu intense et doux</span><br />
+Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.<br />
+<br />
+Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule;<br />
+<span style="margin-left: 1em">Sous les flammes et les lueurs</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">La nuit étend ses profondeurs</span><br />
+Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!<br />
+<br />
+Mais qu'importe que se taise même la mer,<br />
+<span style="margin-left: 1em">Si dans l'espace immense et clair</span><br />
+<span style="margin-left: 1em">Plein d'invisible violence</span><br />
+Nos cœurs battent si fort qu'ils font tout le silence!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIc"></a>XI</span><br />
+<br />
+<br />
+Avec le même amour que tu me fus jadis<br />
+Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis<br />
+Ombraient les longs gazons et les roses dociles,<br />
+Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.<br />
+<br />
+Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté<br />
+Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,<br />
+Mais tout y est serré dans une paix profonde<br />
+Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.<br />
+<br />
+Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;<br />
+Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,<br />
+Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille<br />
+Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles<br />
+<br />
+Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens<br />
+Triompher jour à jour de la douleur des ans;<br />
+Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent<br />
+Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.<br />
+<br />
+Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,<br />
+Que m'importe que des rides marquent ton front<br />
+Et que tes mains se sillonnent de veines dures<br />
+Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!<br />
+<br />
+Tu ne te plains jamais et tu crois fermement<br />
+Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,<br />
+Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme<br />
+Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIc"></a>XII</span><br />
+<br />
+<br />
+Les fleurs du clair accueil au long de la muraille<br />
+Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,<br />
+Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille<br />
+Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.<br />
+<br />
+Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones<br />
+Et les pâles brouillards flottent sur les marais.<br />
+O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!<br />
+Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?<br />
+<br />
+Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière<br />
+D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;<br />
+Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre<br />
+Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.<br />
+<br />
+Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme<br />
+Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;<br />
+Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme<br />
+Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.<br />
+<br />
+C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,<br />
+Celle qui recouvrait tout le jardin jadis<br />
+A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys<br />
+Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIIc"></a>XIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine<br />
+<span style="margin-left: 2em">Au grain diamanté,</span><br />
+J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter<br />
+<span style="margin-left: 2em">Dans la chambre voisine.</span><br />
+<br />
+Tu retires le clair et fragile miroir<br />
+<span style="margin-left: 2em">Du bord de la fenêtre,</span><br />
+Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir<br />
+<span style="margin-left: 2em">De l'armoire de hêtre.</span><br />
+<br />
+J'écoute et te voici qui tisonnes le feu<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et réveilles les braises;</span><br />
+Et qui ranges autour des murs silencieux<br />
+<span style="margin-left: 2em">Le silence des chaises.</span><br />
+<br />
+Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits<br />
+<span style="margin-left: 2em">La fugace poussière,</span><br />
+Et ta bague se heurte et résonne aux parois<br />
+<span style="margin-left: 2em">Frémissantes d'un verre.</span><br />
+<br />
+Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">De ta présence tendre,</span><br />
+Et de la sentir proche et de ne pas la voir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et de toujours l'entendre.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVc"></a>XIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Si le sort nous sauva des banales erreurs<br />
+Et du mensonge vil et de la triste feinte,<br />
+C'est que toujours nous révolta toute contrainte<br />
+Dont le joug eût ployé notre double ferveur.<br />
+<br />
+Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,<br />
+Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,<br />
+Et redressant vers toi doucement sa fierté<br />
+Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.<br />
+<br />
+Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,<br />
+Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;<br />
+Car si j'aimai&mdash;le sais-je encor?&mdash;quelque autre femme<br />
+C'est toujours vers ton cœur que je suis revenu.<br />
+<br />
+Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes<br />
+Que mon être se réveillait sincère et vrai,<br />
+Et je te répétais les mots doux et sacrés,<br />
+Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.<br />
+<br />
+Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,<br />
+Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes<br />
+Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,<br />
+Et je restais captif entre tes bras ouverts.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVc"></a>XV</span><br />
+<br />
+<br />
+Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!<br />
+<br />
+Au temps de juin, jadis, tu me disais:<br />
+«Si je savais, ami, si je savais<br />
+Que ma présence, un jour, dût te peser.<br />
+Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée<br />
+Vers n'importe où, je partirais. »<br />
+Et doucement ton front montait vers mon baiser.<br />
+<br />
+Et tu disais encore:<br />
+«On se déprend de tout et la vie est si pleine!<br />
+Et qu'importe qu'elle soit d'or<br />
+La chaîne<br />
+Qui lie au même anneau d'un port<br />
+Nos deux barques humaines!»<br />
+Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.<br />
+<br />
+Et tu disais,<br />
+Et tu disais encore:<br />
+«Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.<br />
+Notre existence fut trop haute<br />
+Pour se traîner banalement de faute en faute.»<br />
+Et tu fuyais et tu fuyais<br />
+Et mes deux mains éperdûment te retenaient.<br />
+<br />
+Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIc"></a>XVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre<br />
+Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut<br />
+Illumine un instant les pauvres fleurs de givre<br />
+Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.<br />
+<br />
+L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,<br />
+Et notre vieux jardin nous apparaît encor<br />
+Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes<br />
+Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.<br />
+<br />
+Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide<br />
+Se glisse en notre sang et nous réincarnons<br />
+L'immense et plein été dans les baisers rapides<br />
+Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIc"></a>XVII</span><br />
+<br />
+<br />
+Subirons-nous, hélas! le poids mort des années<br />
+Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens<br />
+Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants<br />
+Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?<br />
+<br />
+Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents<br />
+Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê<br />
+Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre<br />
+Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?<br />
+<br />
+Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,<br />
+Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,<br />
+Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas<br />
+Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.<br />
+<br />
+Car nous conserverons quand même encor nos yeux<br />
+Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,<br />
+Et l'aube et le soleil illuminer la vie<br />
+Et faire de la terre un objet merveilleux.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIIc"></a>XVIII</span><br />
+<br />
+<br />
+Les menus faits, les mille riens,<br />
+Une lettre, une date, un humble anniversaire,<br />
+Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère<br />
+Exalte en ces longs soirs ton cœur comme le mien.<br />
+<br />
+Et nous solennisons pour nous ces simples choses<br />
+Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,<br />
+Pour que le peu de nous qui nous demeure encore<br />
+Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.<br />
+<br />
+Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux<br />
+De ces pauvres, douces et bienveillantes joies<br />
+Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie<br />
+Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,<br />
+<br />
+Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,<br />
+Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,<br />
+Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé<br />
+Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIXc"></a>XIX</span><br />
+<br />
+<br />
+Viens jusqu'à notre seuil répandre<br />
+Ta blanche cendre<br />
+O neige pacifique et lentement tombée:<br />
+Le tilleul du jardin tient ses branches courbées<br />
+Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.<br />
+<br />
+O neige,<br />
+Qui réchauffes et qui protèges<br />
+Le blé qui lève à peine<br />
+<br />
+Avec la mousse, avec la laine<br />
+Que tu répands de plaine en plaine!<br />
+Neige silencieuse et doucement amie<br />
+Des maisons, au matin dans le calme endormies,<br />
+Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres<br />
+Et soudain par le seuil et la porte pénètre<br />
+Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,<br />
+O neige lumineuse au travers de notre âme,<br />
+Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves<br />
+Comme du blé qui lève!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXc"></a>XX</span><br />
+<br />
+<br />
+Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,<br />
+C'était en des instants de fièvre<br />
+Que le regret d'avoir diminué nos cœurs<br />
+Nous jaillissait des lèvres,<br />
+Et le pardon offert, mais mérité toujours<br />
+Et l'étalage exagéré de nos misères<br />
+Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,<br />
+Exaltaient notre amour.<br />
+<br />
+Mais, en ces mois de lourde pluie<br />
+Où tout se tasse et se réduit,<br />
+Où la clarté même s'ennuie<br />
+A refouler de l'ombre et de la nuit,<br />
+Notre âme n'est plus assez vibrante et haute<br />
+Pour confesser, avec transports, nos fautes.<br />
+<br />
+Nous les disons à lente voix<br />
+Certes, avec tendresse encore,<br />
+Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,<br />
+Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts<br />
+Comme des choses qu'on dénombre<br />
+Et qu'on range dans la maison,<br />
+Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,<br />
+Nous raisonnons.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIc"></a>XXI</span><br />
+<br />
+<br />
+Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées<br />
+J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,<br />
+Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir<br />
+La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.<br />
+<br />
+Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!<br />
+Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite<br />
+Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite<br />
+Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.<br />
+<br />
+Et comme au temps où tu m'étais la fiancée<br />
+L'ardeur me vient encor de tomber à genoux<br />
+Et de toucher la place où bat ton cœur si doux<br />
+Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIc"></a>XXII</span><br />
+<br />
+<br />
+Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants<br />
+<span style="margin-left: 2em">D'une amour claire autant que haute,</span><br />
+L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et paisibles devant nos fautes.</span><br />
+<br />
+Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Par ton ardeur non asservie,</span><br />
+Et c'est de calme doux et de pâle bonté<br />
+<span style="margin-left: 2em">Que se colore notre vie.</span><br />
+<br />
+Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Et nous masquons notre faiblesse</span><br />
+Avec les mots banals et les pauvres discours<br />
+<span style="margin-left: 2em">D'une vaine et lente sagesse.</span><br />
+<br />
+Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,<br />
+<span style="margin-left: 2em">Si dans notre hiver et nos brumes</span><br />
+N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir<br />
+<span style="margin-left: 2em">Des âmes fières que nous fûmes.</span><br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIc"></a>XXIII</span><br />
+<br />
+<br />
+En ce rugueux hiver où le soleil flottant<br />
+S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,<br />
+J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave<br />
+Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.<br />
+<br />
+Et plus je le redis, plus ma voix est ravie<br />
+Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cœur,<br />
+Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur<br />
+Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.<br />
+<br />
+Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort<br />
+Je le répète avec ma voix toujours la même<br />
+Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême<br />
+Je le prononcerai à l'heure de la mort!<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIVc"></a>XXIV</span><br />
+<br />
+<br />
+Peut-être,<br />
+Lorsque mon dernier jour viendra,<br />
+Peut-être<br />
+Qu'à ma fenêtre,<br />
+Ne fût-ce qu'un instant,<br />
+Un soleil frêle et tremblotant<br />
+Se penchera.<br />
+<br />
+Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées<br />
+Seront quand même encor par sa gloire dorées;<br />
+Il glissera son baiser lent, clair et profond<br />
+Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,<br />
+Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières<br />
+Avant de se fermer lui rendront sa lumière.<br />
+<br />
+Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!<br />
+Mon art torride et doux, de son geste suprême,<br />
+T'a retenu captif au cœur de mes poèmes;<br />
+Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,<br />
+Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,<br />
+O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,<br />
+O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,<br />
+Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve<br />
+Où mon vieux cœur humain sera lourd sous l'épreuve,<br />
+Tu sois encor son visiteur et son témoin.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVc"></a>XXV</span><br />
+<br />
+<br />
+Oh! tes si douces mains et leur lente caresse<br />
+Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse<br />
+Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force<br />
+S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!<br />
+<br />
+Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine<br />
+Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,<br />
+Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres<br />
+Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.<br />
+<br />
+Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,<br />
+Et que m'est généreux et consolant ton songe.<br />
+Pour la première fois tu berces d'un mensonge<br />
+Mon cœur qui t'en excuse et qui t'en remercie;<br />
+<br />
+Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine<br />
+Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,<br />
+Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être<br />
+A finir en tes yeux ma belle vie humaine.<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVIc"></a>XXVI</span><br />
+<br />
+<br />
+Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,<br />
+Baise-les longuement, car ils t'auront donné<br />
+Tout ce qui peut tenir d'amour passionné<br />
+Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.<br />
+<br />
+Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,<br />
+Penche vers leur adieu ton triste et beau visage<br />
+Pour que s'imprime et dure en eux la seule image<br />
+Qu'ils garderont dans le tombeau.<br />
+<br />
+Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,<br />
+Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains<br />
+Et que près de mon front sur les pâles coussins,<br />
+Une suprême fois se repose ta joue.<br />
+<br />
+Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cœur,<br />
+Qui te conservera une flamme si forte<br />
+Que même à travers la terre compacte et morte<br />
+Les autres morts en sentiront l'ardeur!<br />
+</p>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p style=" margin-left: 15%; font-size: 0.8em;">
+<span class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</span><br />
+<br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></i><br />
+<br />
+<a href="#I">O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE</a><br />
+<a href="#II">QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX</a><br />
+<a href="#III">CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT</a><br />
+<a href="#IV">LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ</a><br />
+<a href="#V">CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ</a><br />
+<a href="#VI">TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE</a><br />
+<a href="#VII">OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE</a><br />
+<a href="#VIII">COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CŒUR</a><br />
+<a href="#IX">LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE</a><br />
+<a href="#X">VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR</a><br />
+<a href="#XI">COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE</a><br />
+<a href="#XII">AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT</a><br />
+<a href="#XIII">ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS</a><br />
+<a href="#XIV">A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT</a><br />
+<a href="#XV">JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE</a><br />
+<a href="#XVI">JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE</a><br />
+<a href="#XVII">POUR NOUS AIMER DES YEUX</a><br />
+<a href="#XVIII">AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE</a><br />
+<a href="#XIX">QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ</a><br />
+<a href="#XX">DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI</a><br />
+<a href="#XXI">EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS</a><br />
+<a href="#XXII">OH! CE BONHEUR</a><br />
+<a href="#XXIII">VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR</a><br />
+<a href="#XXIV">SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT</a><br />
+<a href="#XXV">POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE</a><br />
+<a href="#XXVI">BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR</a><br />
+<a href="#XXVII">LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE</a><br />
+<a href="#XXVIII">FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE</a><br />
+<a href="#XXIX">LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES</a><br />
+<a href="#XXX">S'IL ARRIVE JAMAIS</a><br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS MIDI</a></i><br />
+<br />
+<a href="#Ib">L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR</a><br />
+<a href="#IIb">ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES</a><br />
+<a href="#IIIb">SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON</a><br />
+<a href="#IVb">L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE</a><br />
+<a href="#Vb">JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE</a><br />
+<a href="#VIb">ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN</a><br />
+<a href="#VIIb">TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE</a><br />
+<a href="#VIIIb">DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE</a><br />
+<a href="#IXb">LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE</a><br />
+<a href="#Xb">TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR</a><br />
+<a href="#XIb">L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES</a><br />
+<a href="#XIIb">C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME</a><br />
+<a href="#XIIIb">LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES</a><br />
+<a href="#XIVb">VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD</a><br />
+<a href="#XVb">J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE</a><br />
+<a href="#XVIb">TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS</a><br />
+<a href="#XVIIb">AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU</a><br />
+<a href="#XVIIIb">LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ</a><br />
+<a href="#XIXb">JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL</a><br />
+<a href="#XXb">HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES</a><br />
+<a href="#XXIb">LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ</a><br />
+<a href="#XXIIb">C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN</a><br />
+<a href="#XXIIIb">ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES</a><br />
+<a href="#XXIVb">O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE</a><br />
+<a href="#XXVb">COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR</a><br />
+<a href="#XXVIb">LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ</a><br />
+<a href="#XXVIIb">ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES</a><br />
+<a href="#XXVIIIb">L'IMMOBILE BEAUTÉ</a><br />
+<a href="#XXIXb">VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES</a><br />
+<a href="#XXXb">«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»</a><br />
+<br />
+<i><a href="#LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></i><br />
+<br />
+<a href="#Ic">DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES</a><br />
+<a href="#IIc">S'IL ÉTAIT VRAI</a><br />
+<a href="#IIIc">LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE</a><br />
+<a href="#IVc">METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE</a><br />
+<a href="#Vc">SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE</a><br />
+<a href="#VIc">HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN</a><br />
+<a href="#VIIc">LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR</a><br />
+<a href="#VIIIc">LORSQUE TA MAIN CONFIE</a><br />
+<a href="#IXc">ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS</a><br />
+<a href="#Xc">QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE</a><br />
+<a href="#XIc">AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS</a><br />
+<a href="#XIIc">LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL</a><br />
+<a href="#XIIIc">LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL</a><br />
+<a href="#XIVc">SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS</a><br />
+<a href="#XVc">NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE</a><br />
+<a href="#XVIc">QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX</a><br />
+<a href="#XVIIc">SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES</a><br />
+<a href="#XVIIIc">LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS</a><br />
+<a href="#XIXc">VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE</a><br />
+<a href="#XXc">QUAND NOTRE JARDIN CLAIR</a><br />
+<a href="#XXIc">AVEC MES VIEILLES MAINS</a><br />
+<a href="#XXIIc">SI NOS CŒURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS</a><br />
+<a href="#XXIIIc">ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT</a><br />
+<a href="#XXIVc">PEUT-ÊTRE</a><br />
+<a href="#XXVc">OH! TES SI DOUCES MAINS</a><br />
+<a href="#XXVIc">LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE</a><br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de
+es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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