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paysage. + + Voici, pareils à des baisers tombés sur terre + De la bouche du frôle azur, + Deux bleus étangs simples et purs, + Bordés naïvement de fleurs involontaires. + + O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes, + En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes. + + + + + II + + Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux + Ce jardin clair où nous passons silencieux, + C'est plus encor en nous que se féconde + Le plus candide et doux jardin du monde. + + Car nous vivons toutes les fleurs, + Toutes les herbes, toutes les palmes + En nos rires et en nos pleurs + Le bonheur pur et calme. + + Car nous vivons toutes les transparences + De l'étang bleu qui reflète l'exubérance + Des roses d'or, et des grands lys vermeils, + Bouches et lèvres de soleil. + + Car nous vivons toute la joie + Dardée en cris de fête et de printemps, + En nos aveux, où se côtoient + Les mots fervents et exaltants. + + Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde + Le plus joyeux et doux jardin du monde. + + + + + III + + Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent, + Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents, + En un tumulte fou de sang, de cris ardents, + De blessures et de gueules qui s'entre-mordent, + C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne, + O toi la neuve, ô toi l'ancienne! + Qui vins à moi, du fond de ton éternité + Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté. + + Je sens en toi les mêmes choses très profondes + Qu'en moi-même dormir, + Et notre soif de souvenir + Boire l'écho, où nos passés se correspondent. + + Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures + Sans le savoir, pendant l'enfance; + Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs, + Mêmes éclairs de confiance; + Car je te suis lié par l'inconnu + Qui me fixait, jadis, au fond des avenues + Par où passait ma vie aventurière; + Et, certes, si j'avais regardé mieux, + J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux + Depuis longtemps, en ses paupières. + + + + + IV + + Le ciel en nuit s'est déplié + Et la lune semble veiller + Sur le silence endormi. + + Tout est si pur et clair, + Tout est si pur et si pâle dans l'air + Et sur les lacs du paysage ami, + Qu'elle angoisse, la goutte d'eau + Qui tombe d'un roseau + Et tinte, et puis se tait dans l'eau. + + Mais j'ai tes mains entre les miennes + Et tes yeux sûrs, qui me retiennent, + De leurs ferveurs, si doucement; + Et je te sens si bien en paix de toute chose + Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte, + Ne troublera, fût-ce un moment, + La confiance sainte + Qui dort en nous comme un enfant repose. + + + + + V + + Chaque heure, où je songe à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard, + Et de si loin vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance. + + J'étais si lourd, j'étais si las, + j'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur. + + + + + VI + + Tu arbores parfois cette grâce bénigne + Du matinal jardin tranquille et sinueux + Qui déroule, là -bas, parmi les lointains bleus, + Ses doux chemins courbés en cols de cygne. + + Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair + Du vent rapide et exaltant + Qui passe, avec ses doigts d'éclair, + Dans les crins d'eau de l'étang blanc. + + Au bon toucher de tes deux mains + Je sens comme des feuilles + Me doucement frôler; + Que midi brûle le jardin, + Les ombres, aussitôt, recueillent + Les paroles chères dont ton être a tremblé. + + Chaque moment me semble, grâce à toi, + Passer ainsi, divinement en moi; + Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême, + Où tu te cèles en toi-même + En refermant les yeux, + Sens-tu mon doux regard dévotieux, + Plus humble et long qu'une prière, + Remercier le tien sous tes closes paupières. + + + + + VII + + Oh! laisse frapper à la porte + La main qui passe avec ses doigts futiles; + Notre heure est si unique, et le reste qu'importe, + Le reste avec ses doigts futiles, + + Laisse passer, par le chemin, + La triste et fatigante joie, + Avec ses crécelles en main. + + Laisse monter, laisse bruire + Et s'en aller le rire; + Laisse passer la foule et ses milliers de voix. + + L'instant est si beau de lumière, + Dans le jardin, autour de nous; + L'instant est si rare de lumière première, + Dans notre cÅ“ur, au fond de nous; + + Tout nous prêche de n'attendre plus rien + De ce qui vient ou passe, + Avec des chansons lasses + Et des bras las par les chemins, + + Et de rester les doux qui bénissons le jour, + Même devant la nuit d'ombre barricadée, + Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée + Que, bellement, nous nous faisons de notre amour. + + + + + VIII + + Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cÅ“ur, + Ainsi qu'une ample fleur, + Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée; + Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée. + + La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme; + Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux: + C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme. + + La fleur qui est mon cÅ“ur et mon aveu, + Tout simplement, à tes lèvres confie + Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie + Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu. + + Laissons l'esprit fleurir sur les collines + En de capricieux chemins de vanité, + Et faisons simple accueil à la sincérité + Qui tient nos deux cÅ“urs vrais en ses mains cristallines; + Et rien n'est beau comme une confession d'âmes + Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme + Des incomptables diamants + Brûle comme autant d'yeux + Silencieux + Le silence des firmaments. + + + + + IX + + Le printemps jeune et bénévole + Qui vêt le jardin de beauté + Élucide nos voix et nos paroles + Et les trempe dans sa limpidité. + + La brise et les lèvres des feuilles + Babillent, et lentement effeuillent + En nous les syllabes de leur clarté. + + Mais le meilleur de nous se gare + Et fuit les mots matériels; + Un simple et doux élan muet + Mieux que tout verbe amarre + + Notre bonheur à son vrai ciel: + Celui de ton âme, à deux genoux, + Tout simplement, devant la mienne, + Et de mon âme, à deux genoux, + Très doucement, devant la tienne. + + + + + X + + Viens lentement t'asseoir + Près du parterre dont le soir + Ferme les fleurs de tranquille lumière, + Laisse filtrer la grande nuit en toi: + Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi + trouble notre prière. + + Là -haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire: + Voici le firmament plus net et translucide + Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside; + Et puis voici le ciel qui regarde à travers. + + Les mille voix de l'énorme mystère + Parlent autour de toi, + Les mille lois de la nature entière + Bougent autour de toi, + Les arcs d'argent de l'invisible + Prennent ton âme et sa ferveur pour cible, + Mais tu n'as peur, oh! simple cÅ“ur, + Mais tu n'as peur, puisque ta foi + Est que toute la terre collabore + A cet amour que fit éclore + La vie et son mystère en toi. + + Joins donc les mains tranquillement + Et doucement adore; + Un grand conseil de pureté + Flotte, comme une étrange aurore, + Sous les minuits du firmament. + + + + + XI + + + Combien elle est facilement ravie + Avec ses yeux d'extase ignée; + Elle, la douce et résignée + Si simplement devant la vie. + + Ce soir, comme un regard la surprenait fervente + Et comme un mot la transportait + Au pur jardin de joie, où elle était + Tout à la fois reine et servante. + + Humble d'elle, mais ardente de nous, + C'était à qui ploierait les deux genoux, + Pour recueillir le merveilleux bonheur + Qui, mutuel, nous débordait du cÅ“ur. + + Nous écoutions se taire, en nous, la violence + De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras + Et le vivant silence + Dire des mots que nous ne savions pas. + + + + + XII + + Au temps où longuement j'avais souffert, + Où les heures m'étaient des pièges, + Tu m'apparus l'accueillante lumière + Qui luit, aux fenêtres, l'hiver, + Au fond des soirs, sur de la neige. + + Ta clarté d'âme hospitalière + Frôla, sans le blesser, mon cÅ“ur, + Comme une main de tranquille chaleur. + + Puis vint la bonne confiance, + Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance + Enfin de nos deux mains amies, + Un soir de claire entente et de douce accalmie. + + Depuis, bien que l'été ait succédé au gel, + En nous-mêmes, et sous le ciel, + Dont les flammes éternisées + Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées, + Et que l'amour soit devenu la fleur immense + Naissant du fier désir + Qui sans cesse, pour mieux encor grandir, + En notre cÅ“ur se recommence, + Je regarde toujours, la petite lumière + Qui me fut douce, la première. + + + + + XIII + + Et qu'importent et les pourquois et les raisons + Et qui nous fûmes et qui nous sommes: + Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons + Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes. + + Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir + Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère + Et qu'élans doux et que ferveur involontaire + Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir. + + Je te sens claire, avant de te comprendre telle; + Et c'est ma joie, infiniment, + De m'éprouver si doucement aimant + Sans demander pourquoi ta voix m'appelle. + + Soyons simples et bons--et que le jour + Nous soit tendresse et lumière servies, + Et laissons dire que la vie + N'est point faite pour un pareil amour. + + + + + XIV + + A ces reines qui lentement descendent + Les escaliers en ors et fleurs de la légende, + Dans mon rêve, parfois, je t'apparie; + Jeté donne des noms qui se marient + A la beauté, à la splendeur et à la joie, + Et bruissent en syllabes de soie, + Au long des vers bâtis comme une estrade + Pour la danse des mots et leurs belles parades. + + Mais combien vite on se lasse du jeu, + A te voir douce et profonde et si peu + Celle dont on enjolive les attitudes, + Ton front si clair et pur et blanc de certitude, + + Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux, + Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls + Qui bat comme ton cÅ“ur immense et ingénu, + Oh! combien tout, hormis cela et ta prière, + Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière + Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus. + + + + + XV + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + Mes plus douces pensées, + Celles que je te dis, celles aussi + Qui demeurent imprécisées + Et trop profondes pour les dire. + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + A toute ton âme, mon âme, + Avec ses pleurs et ses sourires + Et son baiser. + + Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie; + Des liens d'ombre semblent glisser + Et s'en aller, avec mélancolie; + L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit, + L'herbe rayonne et les corolles se déplient, + Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit. + + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Entrer ainsi dans la pleine lumière; + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Avec des cris vainqueurs et de hautes prières, + Sans plus aucun voile sur nous, + Sans plus aucun remords en nous, + Oh! dis, pouvoir un jour + Entrer à deux dans le lucide amour!... + + + + + XVI + + Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière + Et l'élan fou de cette âme éperdue, + Pour que, plongée en leur douceur et leur prière, + Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue. + + S'unir pour épurer son être + Comme deux vitraux d'or en une même abside + Croisent leurs feux différemment lucides + Et se pénètrent! + + Je suis parfois si lourd, si las, + D'être celui qui ne sait pas + Etre parfait, comme il le veut! + Mon cÅ“ur se bat contre ses vÅ“ux, + Mon cÅ“ur dont les plantes mauvaises, + Entre des rocs d'entêtement, + Dressent, sournoisement, + Leurs fleurs d'encre ou de braise; + Mon cÅ“ur si faux, si vrai, selon les jours, + Mon cÅ“ur contradictoire, + Mon cÅ“ur exagéré toujours + De joie immense ou de crainte attentatoire. + + + + + XVII + + Pour nous aimer des yeux, + Lavons nos deux regards de ceux + Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie + Mauvaise et asservie. + + L'aube est en fleur et en rosée + Et en lumière tamisée + Très douce; + On croirait voir de molles plumes + D'argent et de soleil, à travers brumes, + Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses. + Nos bleus et merveilleux étangs + Tremblent et s'animent d'or miroitant; + Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent; + Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies, + Balaie + La cendre humide, où traîne encor le crépuscule. + + + + + XVIII + + Au clos de notre amour, l'été se continue: + Un paon d'or, là -bas, traverse une avenue; + Des pétales pavoisent + --Perles, émeraudes, turquoises-- + L'uniforme sommeil des gazons verts. + Nos étangs bleus luisent, couverts + Du baiser blanc des nénuphars de neige; + Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges; + Un insecte de prisme irrite un cÅ“ur de fleur; + De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs; + Et, comme des bulles légères, mille abeilles + Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles. + + L'air est si beau qu'il paraît chatoyant; + Sous les midis profonds et radiants + On dirait qu'il remue en roses de lumière; + Tandis qu'au loin, les routes coutumières + Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils, + A l'horizon nacré, montent vers le soleil. + + Certes, la robe en diamants du bel été + Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté. + Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes, + Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes. + + + + + XIX + + Que tes yeux clairs, tes yeux d'été, + Me soient, sur terre, + Les images de la bonté. + + Laissons nos âmes embrasées + Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées. + + Que mes deux mains contre ton cÅ“ur + Te soient, sur terre, + Les emblèmes de la douceur. + + Vivons pareils à deux prières éperdues + L'une vers l'autre, à toute heure, tendues. + + Que nos baisers sur nos bouches ravies + Nous soient sur terre + Les symboles de notre vie. + + + + + XX + + Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie, + Dis, combien l'absence, même d'un jour, + Attriste et attise l'amour + Et le réveille, en ses brûlures endormies? + + Je m'en vais au-devant de ceux + Qui reviennent des lointains merveilleux + Où, dès l'aube, tu es allée; + Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée; + Et, sur la route, épiant leur venue, + Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux + Encor clairs de t'avoir vue. + + Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée, + Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas, + Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas + Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée. + + + + + XXI + + En ces heures où nous sommes perdus + Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes, + Quel sang lustral ou quel baptême + Baigne nos cÅ“urs vers tout l'amour tendus? + + Joignant les mains, sans que l'on prie, + Tendant les bras, sans que l'on crie, + Mais adorant on ne sait quoi + De plus lointain et de plus pur que soi, + L'esprit fervent et ingénu, + Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu. + + Comme on s'abîme en la présence + De ces heures de suprême existence, + Comme l'âme voudrait des cieux + Pour y chercher de nouveaux dieux, + Oh! l'angoissante et merveilleuse joie + Et l'espérance audacieuse + D'être, un jour, à travers la mort même, la proie + De ces affres silencieuses. + + + + + XXII + + Oh! ce bonheur + Si rare et si frôle parfois + Qu'il nous fait peur! + + Nous avons beau taire nos voix + Et nous faire comme une tente, + Avec toute ta chevelure, + Pour nous créer un abri sûr, + Souvent l'angoisse en nos âmes fermente. + + Mais notre amour étant comme un ange à genoux + Prie et supplie + Que l'avenir donne à d'autres que nous + Même tendresse et même vie, + Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux. + + Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs + Illimitent, jusques au ciel, le désespoir, + Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme + De la douceur de notre âme. + + + + + XXIII + + Vivons, dans notre amour et notre ardeur, + Vivons si hardiment nos plus belles pensées + Qu'elles s'entrelacent harmonisées + A l'extase suprême et l'entière ferveur. + + Parce qu'en nos âmes pareilles, + Quelque chose de plus sacré que nous + Et de plus pur, et de plus grand s'éveille, + Joignons les mains pour l'adorer à travers nous. + + Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes + Pour humblement le définir + Et que si rare et si puissant en soit le charme, + Qu'à le goûter nos cÅ“urs soient près de défaillir. + + Restons quand même, et pour toujours, les fous + De cet amour presque implacable, + Et les fervents, à deux genoux, + Du Dieu soudain qui règne en nous, + Si violent et si ardemment doux + Qu'il nous fait mal et nous accable. + + + + + XXIV + + Sitôt que nos bouches se touchent, + Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes + Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment + Et qui s'unissent en nous-mêmes; + + Nous nous sentons le cÅ“ur si divinement frais + Et si renouvelé par leur lumière + Première + Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît. + + La joie est à nos yeux le seul ferment du monde + Qui se mûrit et se féconde, + Innombrable, sur nos routes d'en bas; + Comme là -haut, par tas, + Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles + Naissent les fleurs myriadaires des étoiles. + + L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre, + Tout nous éclaire et nous paraît flambeau: + Nos simples mots ont un sens si beau + Que nous les répétons pour les sans cesse entendre. + + Nous sommes les victorieux sublimes + Qui conquérons l'éternité. + Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime, + Et notre amour nous semble avoir toujours été. + + + + + XXV + + Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte. + Si profonde qu'elle en est sainte + Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair; + Nous descendons ensemble au jardin de la chair. + + Tes seins sont là ainsi que des offrandes, + Et tes deux mains me sont tendues; + Et rien ne vaut la naïve provende + Des paroles dites et entendues. + + L'ombre des rameaux blancs voyage + Parmi ta gorge et ton visage + Et tes cheveux dénouent leur floraison, + En guirlandes, sur les gazons. + + La nuit est toute d'argent bleu, + La nuit est un beau lit silencieux, + La nuit douce, dont les brises vont, une à une, + Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune. + + + + + XXVI + + Bien que déjà , ce soir + L'automne + Laisse aux sentes et aux orées, + Comme des mains dorées, + Lentes, les feuilles choir, + Bien que déjà l'automne, + Ce soir, avec ses bras de vent, + Moissonne, + Sur les rosiers fervents + Les pétales et leur pâleur, + Ne laissons rien de nos deux âmes + Tomber soudain avec ces fleurs. + + Mais tous les deux, autour des flammes + De l'âtre en or de souvenir, + Mais tous les deux, blottissons-nous, + Les mains au feu et les genoux. + + Contre les deuils cachés dans l'avenir, + Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, + Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, + Blottissons-nous, près du foyer, + Que la mémoire en nous fait flamboyer. + + Et si l'automne obère + A grands pans d'ombre et d'orages planants, + Les bois, les pelouses et les étangs, + Que sa douleur du moins n'altère + L'intérieur jardin tranquillisé, + Où s'unissent, dans la lumière, + Les pas égaux de nos pensées. + + + + + XXVII + + Le don du corps, lorsque l'âme est donnée, + N'est rien que l'aboutissement + De deux tendresses entraînées + L'une vers l'autre, éperdûment. + + Tu n'es heureuse de ta chair, + Si belle en sa fraîcheur natale, + Que pour, avec ferveur, m'en faire + L'offre complète et l'aumône totale. + + Et je me donne à toi, ne sachant rien + Sinon que je m'exalte à te connaître, + Toujours meilleure, et plus pure, peut-être, + Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien. + + L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance + Unique, et l'unique raison du cÅ“ur, + A nous, dont le plus fol bonheur + Est d'être fous de confiance. + + + + + XXVIII + + Fut-il en nous une seule tendresse, + Une pensée, une joie, une promesse, + Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas? + + Fut-il une prière en secret entendue, + Dont nous n'ayons serré les mains tendues + Avec douceur sur notre sein? + + Fut-il un seul appel, un seul dessein, + Un vÅ“u tranquille ou violent + Dont nous n'ayons accéléré l'élan? + + Et, nous aimant ainsi, + Nos cÅ“urs s'en sont allés, tels des apôtres, + Vers les doux cÅ“urs timides et transis + Des autres. + Ils les ont conviés, par la pensée, + A se sentir aux nôtres fiancés, + A proclamer l'amour avec des ardeurs franches, + Comme un peuple de fleurs aime la même branche, + Qui le suspend et le baigne dans le soleil; + Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, + S'est mise à célébrer tout ce qui aime, + Magnifiant l'amour pour l'amour même, + Et à chérir, divinement, d'un désir fou, + Le monde entier qui se résume en nous. + + + + + XXIX + + Le beau jardin fleuri de flammes + Qui nous semblait le double ou le miroir + Du jardin clair que nous portions dans l'âme + Se cristallise en gel et or, ce soif. + + Un grand silence blanc est descendu s'asseoir + Là -bas, aux horizons de marbre, + Vers où s'en vont, par défilés, les arbres + Avec leur ombre immense et bleue + Et régulière, à côté d'eux. + + Aucun souffle de vent, aucune haleine. + Les grands voiles du froid + Se déplient seuls, de plaine en plaine, + Sur des marais d'argent ou des routes en croix. + + Les étoiles paraissent vivre. + Comme l'acier, brille le givre, + A travers l'air translucide et glacé. + De clairs métaux pulvérisés + A l'infini semblent neiger + De la pâleur d'une lune de cuivre. + Tout est scintillement dans l'immobilité. + + Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté + Par ces mille regards que projette sur terre, + Vers les hasards de l'humaine misère, + La bonne et pure et inchangeable éternité. + + + + + XXX + + S'il arrive jamais + Que nous soyons, sans le savoir, + Souffrance ou peine ou désespoir + L'un pour l'autre; s'il se faisait + Que la fatigue ou le banal plaisir + Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir; + Si le cristal de la pure pensée + Doit en nos cÅ“urs tomber et se briser; + Si malgré tout, je me sentais + Vaincu pour n'avoir pas été + Assez en proie à la divine immensité + De la bonté; + Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes + Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes + Quand même--et, d'un unique essor, + L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort. + + + + + LES HEURES D'APRÈS-MIDI + + + + + I. + + L'âge est venu, pas à pas, jour à jour, + Poser ses mains sur le front nu de notre amour + Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé. + + Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé, + Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes + Ont laissé choir un peu de leur force fervente + Sur l'étang pâle et sur les chemins doux. + Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux, + Une ombre dure, autour de sa lumière. + + Pourtant, voici toujours les floraisons trémières + Qui persistent à se darder vers leur splendeur, + Et les saisons ont beau peser sur notre vie, + Toutes les racines de nos deux cÅ“urs + Plus que jamais plongent inassouvies, + Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur. + + Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses + Qui s'enlacent autour du temps et se reposent + La joue en fleur et feu, contre son flanc transi! + + Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi, + Heureux et, clairs encor, après combien d'années! + Mais si tout autre avait été la destinée + Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir, + --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir, + Sans me plaindre, d'une amour obstinée. + + + + + II + + Roses de Juin, vous les plus belles, + Avec vos cÅ“urs de soleil transpercés; + Roses violentes et tranquilles, et telles + Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés; + Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves, + Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent + Ou s'apaisent, au va et vient du vent, + Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant; + Roses d'ardeur muette et de volonté douce, + Roses de volupté en vos gaines de mousse, + Vous qui passez les jours du plein été + A vous aimer, dans la clarté; + Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses + Oh! que pareils à vous nos multiples désirs, + Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir + S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent! + + + + + III + + Si d'autres fleurs décorent la maison + Et la splendeur du paysage, + Les étangs purs luisent toujours dans le gazon, + Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage. + + Dites de quels lointains profonds et inconnus + Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus, + Avec du soleil sur leurs ailes? + + Juillet a remplacé Avril dans le jardin + Et les tons bleus par les grands tons incarnadins, + L'espace est chaud et le vent frêle; + Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement, + Et l'été passe, en sa robe de diamants + Et d'étincelles. + + + + + IV + + L'ombre est lustrale et l'aurore irisée. + De la branche, d'où s'envole là -haut + L'oiseau, + Tombent des gouttes de rosée. + + Une pureté lucide et frêle + Orne le matin si clair + Que des prismes semblent briller dans l'air. + On écoute une source; on entend un bruit d'ailes. + + Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première + Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière + Et reflètent le jour qui se lève là -bas. + Ton front est radieux et ton artère bat. + + La vie intense et bonne et sa force divine + Entrent si pleinement, tel un battant bonheur, + En ta poitrine, + Que pour en contenir l'angoisse et la fureur, + Tes mains soudain prennent mes mains + Et les appuyent comme avec peur, + Contre ton cÅ“ur. + + + + + V + + Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie + D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie + Du vent joyeux et franc et du soleil superbe: + Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes, + Mes mains douces d'avoir touché le cÅ“ur des fleurs, + Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs + Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles, + Devant la terre en fête et sa force éternelle. + + L'espace entre ses bras de bougeante clarté, + Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté, + Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là -bas, + Avec des cris captifs que délivraient mes pas. + + Je t'apporte la vie et la beauté des plaines; + Respire-les sur moi à franche et bonne haleine, + Les origans ont caressé mes doigts, et l'air + Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair. + + + + + VI + + Asseyons-nous tous deux près du chemin, + Sur le vieux banc rongé de moisissures, + Et que je laisse, entre tes deux mains sûres, + Longtemps s'abandonner ma main. + + Avec ma main qui longtemps s'abandonne + A la douceur de se sentir sur tes genoux, + Mon cÅ“ur aussi, mon cÅ“ur fervent et doux + Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes + + Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond + Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble, + Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble, + Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front. + + Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence + Et l'immobilité de nos muets désirs, + N'était que tout à coup à les sentir frémir + Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent; + + Tes mains, où mon bonheur entier reste celé + Et qui jamais, pour rien au monde, + N'attenteraient à ces choses profondes + Dont nous vivons, sans en devoir parler. + + + + + VII + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + Très doucement, plus doucement encore. + Baise mes lèvres, et dis-moi + Ces mots plus doux à chaque aurore, + Quand me les dit ta voix, + Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore. + + Le joug surgit maussade et lourd; la nuit + Fut de gros rêves traversée; + La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée + Et l'horizon est noir de nuages d'ennui. + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + C'est toi qui m'es la bonne aurore, + Dont la caresse est dans ta main + Et la lumière en tes paroles douces: + Voici que je renais, sans mal et sans secousse, + Au quotidien travail qui trace, en mon chemin, + Son signe, + Et me fait vivre, avec la volonté, + D'être une arme de force et de beauté, + Aux poings d'or d'une vie insigne. + + + + + VIII + + Dans la maison où notre amour a voulu naître, + Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins, + Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins + Les roses qui nous regardent par les fenêtres. + + Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort, + Et des heures d'été, si belles de silence, + Que j'arrête parfois le temps qui se balance, + Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or. + + Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre + Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien, + Sinon les battements de ton cÅ“ur et du mien + Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre. + + + + + IX + + Le bon travail, fenêtre ouverte, + Avec l'ombre des feuilles vertes + Et le voyage du soleil + Sur le papier vermeil, + Maintient la douce violence + De son silence, + En notre bonne et pensive maison. + + Et vivement les fleurs se penchent + Et les grands fruits luisent, de branche en branche, + Et les merles et les bouvreuils et les pinsons + Chantent et chantent + Pour que mes vers éclatent + Clairs et frais, purs et vrais, + Ainsi que leurs chansons, + Leur chair dorée et leurs pétales écarlates. + + Et je te vois passer dans le jardin, là -bas, + Parfois à l'ombre et au soleil mêlée; + Mais ta tête ne se retourne pas, + Pour que l'heure ne soit troublée + Où je travaille, avec mon cÅ“ur jaloux, + A ces poèmes francs et doux. + + + + + X + + Toute croyance habite au fond de notre amour. + On lie une pensée ardente aux moindres choses: + A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose, + Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour, + Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière. + Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit + Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi. + Un insecte qui mord le cÅ“ur des fleurs trémières + Epouvante: tout est crainte, tout est espoir. + + Que la raison, avec sa neige âpre et calmante, + Refroidisse soudain ces angoisses charmantes, + Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir + Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent; + Soyons heureux de nous sentir, enfants, + Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant; + Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages. + + + + + XI + + L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles; + Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles, + Se mêle à la ferveur de notre être exalté. + Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité. + + Il n'importe que leur raison adhère ou railla + Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles, + Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs; + Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer. + + Ils regardent le jour luire de plage en plage, + Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs; + La fixe certitude et le tremblant espoir + Pour leurs regards ardents ont le même visage. + + Heureux et clairs, ils croient, avec avidité; + Leur âme est la profonde et soudaine clarté + Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes; + Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes. + + Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux; + Vivant des vérités que renferment leurs yeux + Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore; + Et pour eux seuls, les paradis chantent encore. + + + + + XII + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume: + Tout est si calme et consolant, ce soir, + Et le silence est tel, que l'on entendrait choir + Des plumes. + + C'est la bonne heure où, doucement, + S'en vient la bien-aimée, + Comme la brise ou la fumée, + Tout doucement, tout lentement. + Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute; + Et son âme, que j'entends toute, + Je la surprends luire et jaillir + Et je la baise sur ses yeux. + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume, + Où les aveux + De s'être aimés le jour durant, + Du fond du cÅ“ur profond, mais transparent, + S'exhument. + + Et l'on se dit les simples choses: + Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin; + La fleur qui s'est ouverte, + D'entre les mousses vertes; + Et la pensée éclose, en des émois soudains, + Au souvenir d'un mot de tendresse fanée + Surpris au fond d'un vieux tiroir, + Sur un billet de l'autre année. + + + + + XIII + + Les baisers morts des défuntes années + Ont mis leur sceau sur ton visage, + Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge, + Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées. + + Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux + Luire, comme un matin de fête, + Ni, lentement, se repeser ta tête, + Dans le jardin massif et noir de tes cheveux, + + Tes mains chères qui demeurent si douces + Ne viennent plus comme autrefois, + Avec de la lumière au bout des doigts, + Me caresser le front, comme une aube les mousses. + + Ta chair jeune et belle, ta chair + Que je parais de mes pensées, + N'a plus sa fraîcheur pure de rosée, + Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs. + + Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse; + Tout est changé, même ta voix, + Ton corps s'est affaissé comme un pavois, + Pour laisser choir les victoires de la jeunesse. + + Mais néanmoins, mon cÅ“ur ferme et fervent te dit: + Que m'importent les ans jour à jour alourdis, + Puisque je sais que rien au monde + Ne troublera jamais notre être exalté + Et que notre âme est trop profonde + Pour que l'amour dépende encor de la beauté. + + + + + XIV + + + Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord; + Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude, + Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes + Usent l'amour le plus tenace et le plus fort. + + Je te regarde, et tous les jours je te découvre, + Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté: + Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté, + + Mais exalte ton cÅ“ur dont le fond d'or s'entr'ouvre. + Tu te laisses naïvement approfondir, + Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle; + Les mâts au clair, comme une ardente caravelle, + Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs. + + C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance, + A la franchise nue et la simple bonté; + Nous agissons et nous vivons dans la clarté + D'une joyeuse et translucide confiance. + + Ta force est d'être frêle et pure infiniment; + De traverser, le cÅ“ur en feu, tous chemins sombres, + Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre, + Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant. + + + + + XV + + J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie + Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit, + Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie + M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui. + + Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace; + Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs, + Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses + Pour retenir captif notre bonheur tremblant. + + Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises, + Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons, + Je me sentais le cÅ“ur à la fois glace et braise + Et tout à coup aride et rebelle aux pardons. + + Mais tu me dis le mot qui bellement console + Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour; + Et je vivais avec le feu de ta parole + Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour. + + L'homme diminué que je me sentais être, + Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi; + Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre, + Et je croyais en la santé, avec ta foi. + + Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe, + L'air vivace, le vent des champs et des forêts, + Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube, + Et le soleil, en tes baisers profonds et frais. + + + + + XVI + + Tout ce qui vit autour de nous, + Sous la douce et fragile lumière, + Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières, + Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue, + Et les chantants et sautillants oiseaux + Qui follement s'essaiment, + Comme des grappes de joyaux + Dans le soleil, + Tout ce qui vit au beau jardin vermeil, + Ingénument, nous aime; + Et nous, + Nous aimons tout. + + Nous adorons le lys que nous voyons grandir + Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir + --Cercles environnés de pétales de flammes-- + Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes. + + Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas, + Au long des murs, parmi les pariétaires, + Croissent, pour être proches de nos pas; + Et les herbes involontaires, + Dans le gazon où nous avons passé, + Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée. + + Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe, + Simples et purs, ardents et exaltés, + Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes, + Et fièrement, laissant l'impérieux été + Trouer et traverser de ses pleines clartés + Nos chairs, nos cÅ“urs, et nos deux volontés. + + + + + XVII + + Avec mes sens, avec mon cÅ“ur et mon cerveau, + Avec mon être entier tendu comme un flambeau + Vers ta bonté et vers ta charité + Sans cesse inassouvies, + Je t'aime et te louange et je te remercie + D'être venue, un jour, si simplement, + Par les chemins du dévouement, + Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie. + + Depuis ce jour, + Je sais, oh! quel amour + Candide et clair ainsi que la rosée + Tombe de toi sur mon âme tranquillisée. + + Je me sens tien, par tous les liens brûlants + Qui rattachent à leur brasier les flammes; + Toute ma chair, toute mon âme + Monte vers toi, d'un inlassable élan; + Je ne cesse de longuement me souvenir + De ta ferveur profonde et de ton charme, + Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, + Délicieusement, d'inoubliables larmes. + + Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, + Avec le désir fier d'être à jamais celui + Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. + Toute notre tendresse autour de nous flamboie; + Tout écho de mon être à ton appel répond; + L'heure est unique et d'extase solennisée + Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, + Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées. + + + + + XVIII + + Les jours de fraîche et tranquille santé, + Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête, + Le bon travail prend place à mes côtés, + Comme un ami qu'on fête. + + Il vient des pays doux et rayonnants, + Avec des mots plus clairs que les rosées, + Pour y sertir, en les illuminant, + Nos sentiments et nos pensées. + + Il saisit l'être en un tourbillon fou; + Il érige l'esprit, sur de géants pilastres; + Il lui verse le feu qui fait vivre les astres; + Il apporte le don d'être Dieu tout à coup. + + Et les transports fiévreux et les affres profondes, + Tout sert à sa tragique volonté + De rajeunir le sang de la beauté, + Dans les veines du monde. + + Je suis à sa merci, comme une ardente proie. + + Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd, + Vers le repos de ton amour, + Avec les feux de mon idée ample et suprême, + Me semble-t-il--oh! qu'un instant-- + Que je t'apporte, en mon cÅ“ur haletant, + Le battement de cÅ“ur de l'univers lui-même. + + + + + XIX + + Je suis sorti des bosquets du sommeil, + Morose un peu de l'avoir délaissée + Sous leurs branches et leurs ombres tressées, + Loin du joyeux et matinal soleil. + + Déjà luisent les phlox et les roses trémières; + Et je m'en vais par le jardin, songeant + A des vers clairs de cristal et d'argent + Qui tinteraient, dans la lumière. + + Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi, + Avec tant de ferveur et tant d'émoi + Qu'il me semble que ma pensée + De loin, subitement, a déjà traversé, + Pour provoquer ta joie et ton réveil, + Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil. + + Et quand je te rejoins dans notre maison tiède + Que l'ombre et le silence encore possèdent, + Mes baisers francs, mes baisers clairs, + Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair. + + + + + XX + + Hélas! lorsque le plomb des maladies, + Avec mon sang torpide et lourd, + Avec mon sang de jour en jour + Plus torpide et plus lourd, + Coulait, parmi mes veines engourdies; + + Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux, + Sur mes longues mains pâles + Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales + Du mal insidieux; + + Lorsque ma peau séchait comme une écorce, + Que je n'avais plus même assez de force + Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cÅ“ur, + Et baiser, là , notre bonheur; + + Lorsque les jours mornes et identiques + Rongeaient ma via avec morosité, + Jamais je n'aurais pu trouver la volonté + Et la force de me dresser stoïque, + + Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien, + Avec tes mains patientes, douces, sereine, + A chaque heure des si longues semaines, + L'héroïsme secret qui coulait dans le tien. + + + + + XXI + + Le clair jardin c'est la santé. + + Il la prodigue, en sa clarté, + Au va et vient de ses milliers de mains, + De palmes et de feuilles. + + Et la bonne ombre, où il accueille, + Après de longs chemins, + Nos pas, + Verse, à nos membres las, + Une force vivace et douce + Comme ses mousses. + + Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil, + Un cÅ“ur vermeil + Semble habiter au fond de l'eau + Et battre, ardent et jeune, avec le flot; + Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes, + Qui dans leur splendeur bougent, + Tendent, du bout de leurs tiges vivantes, + Leurs coupes d'or et de sang rouge. + + Le jardin clair c'est la santé. + + + + + XXII + + C'était en juin, dans le jardin, + C'était notre heure et notre jour; + Et nos jeux regardaient, avec un tel amour, + Les choses, + Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient + Et nous voyaient et nous aimaient + Les roses. + + Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais: + Les insectes et les oiseaux + Volaient dans l'or et dans la joie + D'un air frêle comme la soie; + Et nos baisers étaient si beaux + Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux. + + On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure + Et veut le ciel entier pour resplendir; + Toute la vie entrait, par de douces brisures, + Dans notre être, pour le grandir. + + Et ce n'étaient que cris invocatoires, + Et fous élans et prières et vÅ“ux, + Et le besoin, soudain, de recréer des dieux, + Afin de croire. + + + + + XXIII + + Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues: + L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours. + Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue, + Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour. + + Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre; + Et ton cÅ“ur m'apparaît si soudainement beau + Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres, + Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop. + + Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute + Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cÅ“ur + Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes, + Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs. + + + + + XXIV + + O le calme jardin d'été où rien ne bouge! + Sinon là -bas, vers le milieu + De l'étang clair et radieux, + Pareils à des langues de feu, + Des poissons rouges. + + Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées + Calmes et apaisées + Et lucides--comme cette eau + De confiance et de repos. + + Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent + Au brusque et merveilleux soleil, + Non loin des iris verts et des blanches coquilles + Et des pierres, immobiles + Autour des bords vermeils. + + Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi, + Dans la fraîcheur et la splendeur + Qui les effleure, + Sans crainte aucune et sans souci, + Qu'ils ramènent, du fond à la surface, + D'autres regrets que des regrets fugaces. + + + + + XXV + + Comme à d'autres, l'heure et l'humeur: + L'heure morose ou l'humeur malévole + Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cÅ“ur; + Mais, néanmoins, jamais, + Même les soirs des jours mauvais, + Nos cÅ“urs ne se sont dit les fatales paroles. + + La sincérité claire, ardente, illuminée, + Nous fut joie et conseil, + Si bien que notre âme passionnée + Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil. + + Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères, + Les égrenant comme un âpre rosaire, + + L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour; + Et doucement et tour à tour + Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute + Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes + + Ainsi, + Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème, + Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes, + Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis, + Et regardant notre âme renaître, + Comme renaît après la pluie, + Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie, + La pureté de verre et d'or d'une fenêtre. + + + + + XXVI + + Les barques d'or du bel été + Qui partirent, folles d'espace, + S'en reviennent mornes et lasses + Des horizons ensanglantés. + + A coups de rames monotones, + Elles s'avancent sur les eaux; + On les prendrait pour des berceaux + Où dormiraient des fleurs d'automne + + Tiges de lys au beau front d'or, + Toutes vous gisez abattues; + Seules, les roses s évertuent + A vivre, au delà de la mort. + + Qu'importe à leur beauté plénière + Qu'Octobre luise ou bien Avril: + Leur désir simple et puéril + Boit, jusqu'au sang, toute lumière. + + Même aux jours noirs, quand meurt le ciel, + Sous la nuée âpre et hagarde, + Sitôt qu'une clarté se darde + Elles s'exaltent vers Noël. + + Vous, nos âmes, faites comme elles; + Elles n'ont pas l'orgueil des lys, + Mais détiennent, entre leurs plis, + L'ardeur sacrée et immortelle. + + + + + XXVII + + Ardeur des sens, ardeur des cÅ“urs, ardeur des âmes, + Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour; + Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes + Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours. + + Tu marches aveuglé par ta propre lumière, + Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés, + Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière + Et que ton feu travaille aux mystères sacrés. + + Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève; + O toi, dont la douceur baigne mon cÅ“ur altier, + A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve? + Je t'aime tout entière, avec mon être entier. + + + + + XXVIII + + L'immobile beauté + Des soirs d'été, + Sur les gazons où ils s'éploient, + Nous offre le symbole + Sans geste vain, ni sans parole, + Du repos dans la joie. + + Le matin jeune et ses surprises + S'en sont allés, avec les brises; + Midi lui-même et les pans de velours + De ses vents chauds, de ses vents lourds + Ne tombe plus sur la plaine torride; + Et voici l'heure où, lentement, le soir, + Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride, + S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir. + + O la planité d'or à l'infini des eaux, + Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux, + Et le tranquille et somptueux silence, + Dont nous goûtons alors + Si fort + L'immuable présence, + Que notre vÅ“u serait d'en vivre ou d'en mourir + Et d'en revivre, + Comme deux cÅ“urs, inlassablement ivres + De lumières, qui ne peuvent périr! + + + + + XXIX + + Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles + Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, + Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, + Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. + + Vous me parliez des temps prochains où nos années, + Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir; + Comment éclaterait le glas des destinées, + Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir. + + Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, + Et votre cÅ“ur brûlait si tranquillement beau + Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte + Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau. + + + + + XXX + + «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi», + Heures superbement et doucement élues, + Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis + Et que nos rosiers d'or au passage saluent; + Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît. + + Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais? + + Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres, + Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, + Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux, + Entrelacer vos pas égaux et radieux; + + Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce + Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses, + --Tel un suprême, immense et souverain espoir-- + Les pas et les adieux de mes «heures du soir». + + + + + LES HEURES DU SOIR + + + + + I + + Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume + Poussaient au bord de nos chemins; + Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains + Et tes cheveux avec des plumes. + + L'ombre était bienveillante à nos pas réunis + En leur marche, sous le feuillage; + Une chanson d'enfant nous venait d'un village + Et remplissait tout l'infini. + + Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne + Sous la garde des longs roseaux, + Et le beau front des bois reflétait dans les eaux + Sa haute et flexible couronne. + + Et tous les deux, sachant que nos cÅ“urs formulaient + Ensemble une même pensée, + Nous songions que c'était notre vie apaisée + Que ce beau soir nous dévoilait. + + Une suprême fois, tu vis le ciel en fête + Se parer et nous dire adieu; + Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux + Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes. + + + + + II + + S'il était vrai + Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés + Pût conserver quelque mémoire + Des amants d'autrefois qui les ont admirés + Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire, + Notre amour s'en viendrait + En cette heure du long regret + Confier à la rose ou dresser dans le chêne + Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine. + + Il survivrait ainsi, + Vainqueur du funèbre souci, + + Dans la tranquille apothéose + Que lui feraient les simples choses; + Il jouirait encor de la pure clarté, + Qu'incline sur la vie une aurore d'été, + Et de la douce pluie aux feuilles suspendue. + + Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue + S'en venait quelque couple en se tenant les mains + Le chêne allongerait jusque sur leur chemin + Son ombre large et puissante, telle qu'une aile, + Et la rose leur enverrait son parfum frêle. + + + + + III + + La glycine est fanée et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur + Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur + T'apporte les parfums de la pauvre Campine. + + Aime et respire-les, en songeante son sort: + Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie; + La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie + Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor. + + En automne, jadis, nous avons vécu d'elle, + De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel, + Jusqu'en décembre où les anges de la Noël + Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile. + + Ton cÅ“ur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain; + Nous y avons aimé les gens des vieux villages, + Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge + Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains. + + Notre calme maison dans la lande brumeuse + Était claire aux regards et facile à l'accueil, + Son toit nous était cher et sa porte et son seuil + Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse. + + Quand la nuit étalait sa totale splendeur + Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence, + Nous y avons reçu des leçons du silence + Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur. + + A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde + Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous; + Nos yeux étaient plus francs, nos cÅ“urs étaient plus doux + Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde. + + Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas, + La tristesse des jours même nous était bonne + Et le peu de soleil de cette fin d'automne + Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las. + + La glycine est fanée, et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur. + Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur + T'apporter les parfums de la pauvre Campine. + + + + + IV + + Mets ta chaise près de la mienne + Et tends les mains vers le foyer + Pour que je voie entre tes doigts + La flamme ancienne + Flamboyer; + Et regarde le feu + Tranquillement, avec tes yeux + Qui n'ont peur d'aucune lumière, + Pour qu'ils me soient encore plus francs + Quand un rayon rapide et fulgurant + Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire, + + Oh! que notre heure est belle et jeune encore + Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or + Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche + Et qu'une lente et douce fièvre, + Que nul de nous ne désire apaiser, + Conduit le sûr et merveilleux baiser + Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres. + + Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, + Dans ta chair accueillante et doucement pâmée + Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie! + Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras + Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, + Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, + Tranquillement, près de ton cÅ“ur, reposera. + + Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle + Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle + Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur + Et qu'après le désir criant sa violence + J'entends se rapprocher le régulier bonheur + Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence. + + + + + V + + Sois-nous propice et consolante encor, lumière, + Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts, + Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons + Respirer au jardin une tiédeur dernière. + + Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil, + Avec un tel amour bondissant de notre âme + Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme + Nous est due à cette heure où nous attend le deuil. + + Tu es celle que nul homme jamais n'oublie + Du jour que tu frappas ses bras victorieux + Et que le soir venu tu dormis en ses yeux + Avec ta splendeur morte et ta force abolie. + + Et tu nous fus toujours la visible ferveur + Qui partout répandue et partout rayonnante + En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante + Semblait vers l'infini partir de notre cÅ“ur. + + + + + VI + + Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins + Et des roses d'orgueil illuminant ses portes, + Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!-- + Je l'aime encor de tout mon cÅ“ur, notre jardin. + + Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce + Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été; + Oh! le dernier parfum lentement éventé + Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses! + + Je me suis égaré, ce soir, en ses détours + Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes; + Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante + J'ai longuement baisé son sol humide et lourd. + + Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent + Et s'étendent partout et la brume et la nuit; + Mon être est comme entré dans sa ruine à lui + Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. + + + + + VII + + Le soir tombe, la lune est d'or. + + Avant la fin de la journée + Va-t'en gaîment jusqu'au jardin + Cueillir avec tes douces mains + Les quelques fleurs qui n'y sont point encor + Tristement, vers la terre, inclinées. + + Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe + Je les admire et tu les aimes, + Et leurs corolles sont quand même + Belles, sur les tiges qui les portent. + + Et lu t'en es allée au loin parmi les buis + Au long d'un chemin monotone + + Et le bouquet que tu cueillis, + Tremble en ta main et tout à coup frissonne; + Et voici que tes doigts songeurs, + Pieusement, rassemblent les lueurs + De ces roses d'automne + Et les tressent avec des pleurs + En une pâle et claire et flexible couronne. + + La dernière lumière a éclairé tes yeux + Et ton long pas s'est fait triste et silencieux. + + Et lentement, à la vesprée, + Les mains vides, tu es rentrée, + Abandonnant non loin de notre porte + Dans un tertre humide et bas + Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts. + + Et j'ai compris alors que dans le jardin las + Où vont passer les vents ainsi que des cohortes + Tu as voulu fleurir une dernière fois + Notre jeunesse qui repose là , + Morte. + + + + + VIII + + Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides, + Au cellier odorant les fruits de ton verger, + Il me semble te voir avec calme ranger + Nos anciens souvenirs parfumés et sapides. + + Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis + Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres; + Et je revis alors mille instants abolis + Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres. + + Le passé ressuscite avec un tel désir + D'être encor le présent et sa vie et sa force, + Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse, + Et que mon cÅ“ur exulte au point d'en défaillir. + + O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne, + Joyaux tombés du collier lourd des étés roux, + Splendeurs illuminant nos heures monotones + Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous. + + + + + IX + + Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages + Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité, + On voit, à travers le branchage à nu, monter + Là -bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages. + + Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous + Ne les a vus groupés non loin de notre porte + Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes + Nous y songeons souvent avec des pensers doux. + + D'autres gens vivent là , entre des murs de pierre, + Derrière un seuil usé que protège un auvent, + N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent + Et la lampe dont luit l'amicale lumière. + + Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu + Et que se tait l'horloge où le temps se balance, + Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence + Pour se sentir penser au travers de leurs jeux. + + Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures + De profonde et tranquille et tendre intimité + Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été + Et dont celle qui vient est toujours la meilleure. + + Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur + Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent; + Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble + Et leurs regards usés par les mêmes douleurs. + + Les roses de leur vie, ils les aiment fanées + Avec leur gloire morte et leur dernier parfum + Et le lourd souvenir de leur éclat défunt + Se frippant feuille à feuille, au jardin des années. + + Contre le noir hiver ainsi que des reclus + Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine + Et rien ne les abat et rien ne les amène + A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus. + + Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages! + Dites, les sentons-nous voisins de notre cÅ“ur! + Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs + Et notre force et notre ardeur dans leur courage! + + Ils sont là , sous leur toit, assis autour des feux + Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre, + Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être + Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux. + + + + + X + + Quand le ciel étoile couvre notre demeure + Nous nous taisons durant des heures + Devant son feu intense et doux + Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous. + + Les grands astres d'argent tracent là -haut leur roule; + Sous les flammes et les lueurs + La nuit étend ses profondeurs + Et le calme est si grand que l'océan l'écoute! + + Mais qu'importe que se taise même la mer, + Si dans l'espace immense et clair + Plein d'invisible violence + Nos cÅ“urs battent si fort qu'ils font tout le silence! + + + + + XI + + Avec le même amour que tu me fus jadis + Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis + Ombraient les longs gazons et les roses dociles, + Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile. + + Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté + Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté, + Mais tout y est serré dans une paix profonde + Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde. + + Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés; + Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers, + Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille + Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles + + Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens + Triompher jour à jour de la douleur des ans; + Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent + Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses. + + Quand ta tête s'incline à mon baiser profond, + Que m'importe que des rides marquent ton front + Et que tes mains se sillonnent de veines dures + Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres! + + Tu ne te plains jamais et tu crois fermement + Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment, + Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme + Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme. + + + + + XII + + Les fleurs du clair accueil au long de la muraille + Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous, + Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille + Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux. + + Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones + Et les pâles brouillards flottent sur les marais. + O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne! + Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt? + + Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière + D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir; + Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre + Et longuement s'y sont couchés pour y mourir. + + Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme + Et passe et fuit et penche et croule sans soutien; + Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme + Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien. + + C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière, + Celle qui recouvrait tout le jardin jadis + A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys + Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières. + + + + + XIII + + Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine + Au grain diamanté, + J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter + Dans la chambre voisine. + + Tu retires le clair et fragile miroir + Du bord de la fenêtre, + Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir + De l'armoire de hêtre. + + J'écoute et te voici qui tisonnes le feu + Et réveilles les braises; + Et qui ranges autour des murs silencieux + Le silence des chaises. + + Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits + La fugace poussière, + Et ta bague se heurte et résonne aux parois + Frémissantes d'un verre. + + Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir, + De ta présence tendre, + Et de la sentir proche et de ne pas la voir, + Et de toujours l'entendre. + + + + + XIV + + Si le sort nous sauva des banales erreurs + Et du mensonge vil et de la triste feinte, + C'est que toujours nous révolta toute contrainte + Dont le joug eût ployé notre double ferveur. + + Tu marchas libre et franche et claire sur ta route, + Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté, + Et redressant vers toi doucement sa fierté + Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute. + + Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu, + Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme; + Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme + C'est toujours vers ton cÅ“ur que je suis revenu. + + Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes + Que mon être se réveillait sincère et vrai, + Et je te répétais les mots doux et sacrés, + Et la tristesse et le pardon étaient tes armes. + + Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs, + Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes + Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes, + Et je restais captif entre tes bras ouverts. + + + + + XV + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée! + + Au temps de juin, jadis, tu me disais: + «Si je savais, ami, si je savais + Que ma présence, un jour, dût te peser. + Avec mon pauvre cÅ“ur et ma triste pensée + Vers n'importe où, je partirais. » + Et doucement ton front montait vers mon baiser. + + Et tu disais encore: + «On se déprend de tout et la vie est si pleine! + Et qu'importe qu'elle soit d'or + La chaîne + Qui lie au même anneau d'un port + Nos deux barques humaines!» + Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine. + + Et tu disais, + Et tu disais encore: + «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais. + Notre existence fut trop haute + Pour se traîner banalement de faute en faute.» + Et tu fuyais et tu fuyais + Et mes deux mains éperdûment te retenaient. + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée. + + + + + XVI + + Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre + Quand le moindre rayon entr'aperçu là -haut + Illumine un instant les pauvres fleurs de givre + Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux. + + L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte, + Et notre vieux jardin nous apparaît encor + Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes + Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or. + + Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide + Se glisse en notre sang et nous réincarnons + L'immense et plein été dans les baisers rapides + Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons. + + + + + XVII + + Subirons-nous, hélas! le poids mort des années + Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens + Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants + Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées? + + Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents + Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê + Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre + Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants? + + Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine, + Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras, + Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas + Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines. + + Car nous conserverons quand même encor nos yeux + Pour regarder le jour dont la nuit est suivie, + Et l'aube et le soleil illuminer la vie + Et faire de la terre un objet merveilleux. + + + + + XVIII + + Les menus faits, les mille riens, + Une lettre, une date, un humble anniversaire, + Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère + Exalte en ces longs soirs ton cÅ“ur comme le mien. + + Et nous solennisons pour nous ces simples choses + Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors, + Pour que le peu de nous qui nous demeure encore + Reste ferme et vaillant devant l'heure morose. + + Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux + De ces pauvres, douces et bienveillantes joies + Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie + Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux, + + Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle, + Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé, + Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé + Qu'il en aime jusqu'aux parcelles. + + + + + XIX + + Viens jusqu'à notre seuil répandre + Ta blanche cendre + O neige pacifique et lentement tombée: + Le tilleul du jardin tient ses branches courbées + Et plus ne fuse au ciel la légère calandre. + + O neige, + Qui réchauffes et qui protèges + Le blé qui lève à peine + + Avec la mousse, avec la laine + Que tu répands de plaine en plaine! + Neige silencieuse et doucement amie + Des maisons, au matin dans le calme endormies, + Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres + Et soudain par le seuil et la porte pénètre + Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes, + O neige lumineuse au travers de notre âme, + Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves + Comme du blé qui lève! + + + + + XX + + Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs, + C'était en des instants de fièvre + Que le regret d'avoir diminué nos cÅ“urs + Nous jaillissait des lèvres, + Et le pardon offert, mais mérité toujours + Et l'étalage exagéré de nos misères + Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères, + Exaltaient notre amour. + + Mais, en ces mois de lourde pluie + Où tout se tasse et se réduit, + Où la clarté même s'ennuie + A refouler de l'ombre et de la nuit, + Notre âme n'est plus assez vibrante et haute + Pour confesser, avec transports, nos fautes. + + Nous les disons à lente voix + Certes, avec tendresse encore, + Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore, + Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts + Comme des choses qu'on dénombre + Et qu'on range dans la maison, + Et pour diminuer leur folie ou leur nombre, + Nous raisonnons. + + + + + XXI + + Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées + J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir, + Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir + La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée. + + Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour! + Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite + Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite + Qu'un émouvant respect attendrit mon amour. + + Et comme au temps où tu m'étais la fiancée + L'ardeur me vient encor de tomber à genoux + Et de toucher la place où bat ton cÅ“ur si doux + Avec des doigts aussi chastes que mes pensées. + + + + + XXII + + Si nos cÅ“urs ont brûlé en des jours exaltants + D'une amour claire autant que haute, + L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents + Et paisibles devant nos fautes. + + Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté, + Par ton ardeur non asservie, + Et c'est de calme doux et de pâle bonté + Que se colore notre vie. + + Nous sommes au couchant de ton soleil, amour, + Et nous masquons notre faiblesse + Avec les mots banals et les pauvres discours + D'une vaine et lente sagesse. + + Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir, + Si dans notre hiver et nos brumes + N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir + Des âmes fières que nous fûmes. + + + + + XXIII + + En ce rugueux hiver où le soleil flottant + S'échoue à l'horizon comme une lourde épave, + J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave + Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps. + + Et plus je le redis, plus ma voix est ravie + Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cÅ“ur, + Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur + Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie. + + Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort + Je le répète avec ma voix toujours la même + Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême + Je le prononcerai à l'heure de la mort! + + + + + XXIV + + Peut-être, + Lorsque mon dernier jour viendra, + Peut-être + Qu'à ma fenêtre, + Ne fût-ce qu'un instant, + Un soleil frêle et tremblotant + Se penchera. + + Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées + Seront quand même encor par sa gloire dorées; + Il glissera son baiser lent, clair et profond + Une dernière fois, sur ma bouche et mon front, + Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières + Avant de se fermer lui rendront sa lumière. + + Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté! + Mon art torride et doux, de son geste suprême, + T'a retenu captif au cÅ“ur de mes poèmes; + Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été, + Telle page t'anime et t'exalte en mes livres, + O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres, + O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin, + Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve + Où mon vieux cÅ“ur humain sera lourd sous l'épreuve, + Tu sois encor son visiteur et son témoin. + + + + + XXV + + Oh! tes si douces mains et leur lente caresse + Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse + Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force + S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse! + + Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine + Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres, + Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres + Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine. + + Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie, + Et que m'est généreux et consolant ton songe. + Pour la première fois tu berces d'un mensonge + Mon cÅ“ur qui t'en excuse et qui t'en remercie; + + Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine + Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être, + Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être + A finir en tes yeux ma belle vie humaine. + + + + + XXVI + + Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière, + Baise-les longuement, car ils t'auront donné + Tout ce qui peut tenir d'amour passionné + Dans le dernier regard de leur ferveur dernière. + + Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau, + Penche vers leur adieu ton triste et beau visage + Pour que s'imprime et dure en eux la seule image + Qu'ils garderont dans le tombeau. + + Et que je sente, avant que le cercueil se cloue, + Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains + Et que près de mon front sur les pâles coussins, + Une suprême fois se repose ta joue. + + Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cÅ“ur, + Qui te conservera une flamme si forte + Que même à travers la terre compacte et morte + Les autres morts en sentiront l'ardeur! + + + + +TABLE + + +_LES HEURES CLAIRES + +O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE +QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX +CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT +LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ +CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ +TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE +OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE +COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CÅ’UR +LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE +VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR +COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE +AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT +ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS +A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT +JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE +JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE +POUR NOUS AIMER DES YEUX +AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE +QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ +DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI +EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS +OH! CE BONHEUR +VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR +SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT +POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE +BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR +LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE +FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE +LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES +S'IL ARRIVE JAMAIS + + +_LES HEURES D'APRÈS MIDI_ + +L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR +ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES +SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON +L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE +JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE +ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN +TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE +DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE +LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE +TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR +L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES +C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME +LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES +VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD +J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE +TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS +AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU +LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ +JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL +HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES +LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ +C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN +ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES +O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE +COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR +LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ +ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES +L'IMMOBILE BEAUTÉ +VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES +«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI» + + +_LES HEURES DU SOIR_ + +DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES +S'IL ÉTAIT VRAI +LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE +METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE +SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE +HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN +LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR +LORSQUE TA MAIN CONFIE +ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS +QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE +AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS +LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL +LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL +SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS +NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE +QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX +SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES +LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS +VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE. +QUAND NOTRE JARDIN CLAIR +AVEC MES VIEILLES MAINS +SI NOS CÅ’URS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS +ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT +PEUT-ÊTRE +OH! TES SI DOUCES MAINS +LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de +es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 *** diff --git a/45468-h/45468-h.htm b/45468-h/45468-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b008cc3 --- /dev/null +++ b/45468-h/45468-h.htm @@ -0,0 +1,2845 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Heures du Soir - Précédées de Les Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren. + </title> + <style type="text/css"> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + 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soie!<br /> +<br /> +Voici la maison douce et son pignon léger,<br /> +Et le jardin et le verger.<br /> +<br /> +Voici le banc, sous les pommiers<br /> +D'où s'effeuille le printemps blanc,<br /> +A pétales frôlants et lents.<br /> +<br /> +Voici des vols de lumineux ramiers<br /> +Planant, ainsi que des présages,<br /> +Dans le ciel clair du paysage.<br /> +<br /> +Voici, pareils à des baisers tombés sur terre<br /> +De la bouche du frôle azur,<br /> +Deux bleus étangs simples et purs,<br /> +Bordés naïvement de fleurs involontaires.<br /> +<br /> +O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,<br /> +En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="II"></a>II<br /> +<br /> +<br /> +Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux<br /> +Ce jardin clair où nous passons silencieux,<br /> +C'est plus encor en nous que se féconde<br /> +Le plus candide et doux jardin du monde.<br /> +<br /> +Car nous vivons toutes les fleurs,<br /> +Toutes les herbes, toutes les palmes<br /> +En nos rires et en nos pleurs<br /> +Le bonheur pur et calme.<br /> +<br /> +Car nous vivons toutes les transparences<br /> +De l'étang bleu qui reflète l'exubérance<br /> +Des roses d'or, et des grands lys vermeils,<br /> +Bouches et lèvres de soleil.<br /> +<br /> +Car nous vivons toute la joie<br /> +Dardée en cris de fête et de printemps,<br /> +En nos aveux, où se côtoient<br /> +Les mots fervents et exaltants.<br /> +<br /> +Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde<br /> +Le plus joyeux et doux jardin du monde.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="III"></a>III<br /> +<br /> +<br /> +Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,<br /> +Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,<br /> +En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br /> +De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br /> +C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,<br /> +O toi la neuve, ô toi l'ancienne!<br /> +Qui vins à moi, du fond de ton éternité<br /> +Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.<br /> +<br /> +Je sens en toi les mêmes choses très profondes<br /> +Qu'en moi-même dormir,<br /> +Et notre soif de souvenir<br /> +Boire l'écho, où nos passés se correspondent.<br /> +<br /> +Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures<br /> +Sans le savoir, pendant l'enfance;<br /> +Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,<br /> +Mêmes éclairs de confiance;<br /> +Car je te suis lié par l'inconnu<br /> +Qui me fixait, jadis, au fond des avenues<br /> +Par où passait ma vie aventurière;<br /> +Et, certes, si j'avais regardé mieux,<br /> +J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br /> +Depuis longtemps, en ses paupières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IV"></a>IV<br /> +<br /> +<br /> +Le ciel en nuit s'est déplié<br /> +Et la lune semble veiller<br /> +Sur le silence endormi.<br /> +<br /> +Tout est si pur et clair,<br /> +Tout est si pur et si pâle dans l'air<br /> +Et sur les lacs du paysage ami,<br /> +Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br /> +Qui tombe d'un roseau<br /> +Et tinte, et puis se tait dans l'eau.<br /> +<br /> +Mais j'ai tes mains entre les miennes<br /> +Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,<br /> +De leurs ferveurs, si doucement;<br /> +Et je te sens si bien en paix de toute chose<br /> +Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,<br /> +Ne troublera, fût-ce un moment,<br /> +La confiance sainte<br /> +Qui dort en nous comme un enfant repose.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="V"></a>V<br /> +<br /> +<br /> +Chaque heure, où je songe à ta bonté<br /> +Si simplement profonde,<br /> +Je me confonds en prières vers toi.<br /> +<br /> +Je suis venu si tard<br /> +Vers la douceur de ton regard,<br /> +Et de si loin vers tes deux mains tendues,<br /> +Tranquillement, par à travers les étendues!<br /> +<br /> +J'avais en moi tant de rouille tenace<br /> +Qui me rongeait, à dents rapaces,<br /> +La confiance.<br /> +<br /> +J'étais si lourd, j'étais si las,<br /> +j'étais si vieux de méfiance,<br /> +J'étais si lourd, j'étais si las<br /> +Du vain chemin de tous mes pas.<br /> +<br /> +Je méritais si peu la merveilleuse joie<br /> +De voir tes pieds illuminer ma voie,<br /> +Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs<br /> +Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VI"></a>VI<br /> +<br /> +<br /> +Tu arbores parfois cette grâce bénigne<br /> +Du matinal jardin tranquille et sinueux<br /> +Qui déroule, là -bas, parmi les lointains bleus,<br /> +Ses doux chemins courbés en cols de cygne.<br /> +<br /> +Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair<br /> +Du vent rapide et exaltant<br /> +Qui passe, avec ses doigts d'éclair,<br /> +Dans les crins d'eau de l'étang blanc.<br /> +<br /> +Au bon toucher de tes deux mains<br /> +Je sens comme des feuilles<br /> +Me doucement frôler;<br /> +Que midi brûle le jardin,<br /> +Les ombres, aussitôt, recueillent<br /> +Les paroles chères dont ton être a tremblé.<br /> +<br /> +Chaque moment me semble, grâce à toi,<br /> +Passer ainsi, divinement en moi;<br /> +Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,<br /> +Où tu te cèles en toi-même<br /> +En refermant les yeux,<br /> +Sens-tu mon doux regard dévotieux,<br /> +Plus humble et long qu'une prière,<br /> +Remercier le tien sous tes closes paupières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VII"></a>VII<br /> +<br /> +<br /> +Oh! laisse frapper à la porte<br /> +La main qui passe avec ses doigts futiles;<br /> +Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br /> +Le reste avec ses doigts futiles,<br /> +<br /> +Laisse passer, par le chemin,<br /> +La triste et fatigante joie,<br /> +Avec ses crécelles en main.<br /> +<br /> +Laisse monter, laisse bruire<br /> +Et s'en aller le rire;<br /> +Laisse passer la foule et ses milliers de voix.<br /> +<br /> +L'instant est si beau de lumière,<br /> +Dans le jardin, autour de nous;<br /> +L'instant est si rare de lumière première,<br /> +Dans notre cÅ“ur, au fond de nous;<br /> +<br /> +Tout nous prêche de n'attendre plus rien<br /> +De ce qui vient ou passe,<br /> +Avec des chansons lasses<br /> +Et des bras las par les chemins,<br /> +<br /> +Et de rester les doux qui bénissons le jour,<br /> +Même devant la nuit d'ombre barricadée,<br /> +Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée<br /> +Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VIII"></a>VIII<br /> +<br /> +<br /> +Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cÅ“ur,<br /> +Ainsi qu'une ample fleur,<br /> +Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;<br /> +Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.<br /> +<br /> +La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;<br /> +Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:<br /> +C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.<br /> +<br /> +La fleur qui est mon cÅ“ur et mon aveu,<br /> +Tout simplement, à tes lèvres confie<br /> +Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br /> +Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.<br /> +<br /> +Laissons l'esprit fleurir sur les collines<br /> +En de capricieux chemins de vanité,<br /> +Et faisons simple accueil à la sincérité<br /> +Qui tient nos deux cÅ“urs vrais en ses mains cristallines;<br /> +Et rien n'est beau comme une confession d'âmes<br /> +Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme<br /> +Des incomptables diamants<br /> +Brûle comme autant d'yeux<br /> +Silencieux<br /> +Le silence des firmaments.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IX"></a>IX<br /> +<br /> +<br /> +Le printemps jeune et bénévole<br /> +Qui vêt le jardin de beauté<br /> +Élucide nos voix et nos paroles<br /> +Et les trempe dans sa limpidité.<br /> +<br /> +La brise et les lèvres des feuilles<br /> +Babillent, et lentement effeuillent<br /> +En nous les syllabes de leur clarté.<br /> +<br /> +Mais le meilleur de nous se gare<br /> +Et fuit les mots matériels;<br /> +Un simple et doux élan muet<br /> +Mieux que tout verbe amarre<br /> +<br /> +Notre bonheur à son vrai ciel:<br /> +Celui de ton âme, à deux genoux,<br /> +Tout simplement, devant la mienne,<br /> +Et de mon âme, à deux genoux,<br /> +Très doucement, devant la tienne.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="X"></a>X<br /> +<br /> +<br /> +Viens lentement t'asseoir<br /> +Près du parterre dont le soir<br /> +Ferme les fleurs de tranquille lumière,<br /> +Laisse filtrer la grande nuit en toi:<br /> +Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br /> +trouble notre prière.<br /> +<br /> +Là -haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:<br /> +Voici le firmament plus net et translucide<br /> +Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;<br /> +Et puis voici le ciel qui regarde à travers.<br /> +<br /> +Les mille voix de l'énorme mystère<br /> +Parlent autour de toi,<br /> +Les mille lois de la nature entière<br /> +Bougent autour de toi,<br /> +Les arcs d'argent de l'invisible<br /> +Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,<br /> +Mais tu n'as peur, oh! simple cÅ“ur,<br /> +Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br /> +Est que toute la terre collabore<br /> +A cet amour que fit éclore<br /> +La vie et son mystère en toi.<br /> +<br /> +Joins donc les mains tranquillement<br /> +Et doucement adore;<br /> +Un grand conseil de pureté<br /> +Flotte, comme une étrange aurore,<br /> +Sous les minuits du firmament.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XI"></a>XI<br /> +<br /> +<br /> +Combien elle est facilement ravie<br /> +Avec ses yeux d'extase ignée;<br /> +Elle, la douce et résignée<br /> +Si simplement devant la vie.<br /> +<br /> +Ce soir, comme un regard la surprenait fervente<br /> +Et comme un mot la transportait<br /> +Au pur jardin de joie, où elle était<br /> +Tout à la fois reine et servante.<br /> +<br /> +Humble d'elle, mais ardente de nous,<br /> +C'était à qui ploierait les deux genoux,<br /> +Pour recueillir le merveilleux bonheur<br /> +Qui, mutuel, nous débordait du cÅ“ur.<br /> +<br /> +Nous écoutions se taire, en nous, la violence<br /> +De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br /> +Et le vivant silence<br /> +Dire des mots que nous ne savions pas.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XII"></a>XII<br /> +<br /> +<br /> +Au temps où longuement j'avais souffert,<br /> +Où les heures m'étaient des pièges,<br /> +Tu m'apparus l'accueillante lumière<br /> +Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,<br /> +Au fond des soirs, sur de la neige.<br /> +<br /> +Ta clarté d'âme hospitalière<br /> +Frôla, sans le blesser, mon cÅ“ur,<br /> +Comme une main de tranquille chaleur.<br /> +<br /> +Puis vint la bonne confiance,<br /> +Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance<br /> +Enfin de nos deux mains amies,<br /> +Un soir de claire entente et de douce accalmie.<br /> +<br /> +Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,<br /> +En nous-mêmes, et sous le ciel,<br /> +Dont les flammes éternisées<br /> +Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,<br /> +Et que l'amour soit devenu la fleur immense<br /> +Naissant du fier désir<br /> +Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,<br /> +En notre cÅ“ur se recommence,<br /> +Je regarde toujours, la petite lumière<br /> +Qui me fut douce, la première.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIII"></a>XIII<br /> +<br /> +<br /> +Et qu'importent et les pourquois et les raisons<br /> +Et qui nous fûmes et qui nous sommes:<br /> +Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br /> +Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.<br /> +<br /> +Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir<br /> +Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère<br /> +Et qu'élans doux et que ferveur involontaire<br /> +Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.<br /> +<br /> +Je te sens claire, avant de te comprendre telle;<br /> +Et c'est ma joie, infiniment,<br /> +De m'éprouver si doucement aimant<br /> +Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.<br /> +<br /> +Soyons simples et bons—et que le jour<br /> +Nous soit tendresse et lumière servies,<br /> +Et laissons dire que la vie<br /> +N'est point faite pour un pareil amour.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIV"></a>XIV<br /> +<br /> +<br /> +A ces reines qui lentement descendent<br /> +Les escaliers en ors et fleurs de la légende,<br /> +Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;<br /> +Jeté donne des noms qui se marient<br /> +A la beauté, à la splendeur et à la joie,<br /> +Et bruissent en syllabes de soie,<br /> +Au long des vers bâtis comme une estrade<br /> +Pour la danse des mots et leurs belles parades.<br /> +<br /> +Mais combien vite on se lasse du jeu,<br /> +A te voir douce et profonde et si peu<br /> +Celle dont on enjolive les attitudes,<br /> +Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br /> +<br /> +Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br /> +Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br /> +Qui bat comme ton cÅ“ur immense et ingénu,<br /> +Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,<br /> +Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière<br /> +Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XV"></a>XV<br /> +<br /> +<br /> +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br /> +Mes plus douces pensées,<br /> +Celles que je te dis, celles aussi<br /> +Qui demeurent imprécisées<br /> +Et trop profondes pour les dire.<br /> +<br /> +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br /> +A toute ton âme, mon âme,<br /> +Avec ses pleurs et ses sourires<br /> +Et son baiser.<br /> +<br /> +Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;<br /> +Des liens d'ombre semblent glisser<br /> +Et s'en aller, avec mélancolie;<br /> +L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,<br /> +L'herbe rayonne et les corolles se déplient,<br /> +Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.<br /> +<br /> +Oh! dis, pouvoir, un jour,<br /> +Entrer ainsi dans la pleine lumière;<br /> +Oh! dis, pouvoir, un jour,<br /> +Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,<br /> +Sans plus aucun voile sur nous,<br /> +Sans plus aucun remords en nous,<br /> +Oh! dis, pouvoir un jour<br /> +Entrer à deux dans le lucide amour!...<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVI"></a>XVI<br /> +<br /> +<br /> +Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière<br /> +Et l'élan fou de cette âme éperdue,<br /> +Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,<br /> +Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.<br /> +<br /> +S'unir pour épurer son être<br /> +Comme deux vitraux d'or en une même abside<br /> +Croisent leurs feux différemment lucides<br /> +Et se pénètrent!<br /> +<br /> +Je suis parfois si lourd, si las,<br /> +D'être celui qui ne sait pas<br /> +Etre parfait, comme il le veut!<br /> +Mon cÅ“ur se bat contre ses vÅ“ux,<br /> +Mon cÅ“ur dont les plantes mauvaises,<br /> +Entre des rocs d'entêtement,<br /> +Dressent, sournoisement,<br /> +Leurs fleurs d'encre ou de braise;<br /> +Mon cÅ“ur si faux, si vrai, selon les jours,<br /> +Mon cÅ“ur contradictoire,<br /> +Mon cÅ“ur exagéré toujours<br /> +De joie immense ou de crainte attentatoire.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVII"></a>XVII<br /> +<br /> +<br /> +Pour nous aimer des yeux,<br /> +Lavons nos deux regards de ceux<br /> +Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie<br /> +Mauvaise et asservie.<br /> +<br /> +L'aube est en fleur et en rosée<br /> +Et en lumière tamisée<br /> +Très douce;<br /> +On croirait voir de molles plumes<br /> +D'argent et de soleil, à travers brumes,<br /> +Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.<br /> +Nos bleus et merveilleux étangs<br /> +Tremblent et s'animent d'or miroitant;<br /> +Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;<br /> +Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,<br /> +Balaie<br /> +La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIII"></a>XVIII<br /> +<br /> +<br /> +Au clos de notre amour, l'été se continue:<br /> +Un paon d'or, là -bas, traverse une avenue;<br /> +Des pétales pavoisent<br /> +—Perles, émeraudes, turquoises—<br /> +L'uniforme sommeil des gazons verts.<br /> +Nos étangs bleus luisent, couverts<br /> +Du baiser blanc des nénuphars de neige;<br /> +Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;<br /> +Un insecte de prisme irrite un cÅ“ur de fleur;<br /> +De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;<br /> +Et, comme des bulles légères, mille abeilles<br /> +Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.<br /> +<br /> +L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;<br /> +Sous les midis profonds et radiants<br /> +On dirait qu'il remue en roses de lumière;<br /> +Tandis qu'au loin, les routes coutumières<br /> +Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br /> +A l'horizon nacré, montent vers le soleil.<br /> +<br /> +Certes, la robe en diamants du bel été<br /> +Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.<br /> +Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,<br /> +Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIX"></a>XIX<br /> +<br /> +<br /> +Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,<br /> +Me soient, sur terre,<br /> +Les images de la bonté.<br /> +<br /> +Laissons nos âmes embrasées<br /> +Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.<br /> +<br /> +Que mes deux mains contre ton cÅ“ur<br /> +Te soient, sur terre,<br /> +Les emblèmes de la douceur.<br /> +<br /> +Vivons pareils à deux prières éperdues<br /> +L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.<br /> +<br /> +Que nos baisers sur nos bouches ravies<br /> +Nous soient sur terre<br /> +Les symboles de notre vie.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XX"></a>XX<br /> +<br /> +<br /> +Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br /> +Dis, combien l'absence, même d'un jour,<br /> +Attriste et attise l'amour<br /> +Et le réveille, en ses brûlures endormies?<br /> +<br /> +Je m'en vais au-devant de ceux<br /> +Qui reviennent des lointains merveilleux<br /> +Où, dès l'aube, tu es allée;<br /> +Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;<br /> +Et, sur la route, épiant leur venue,<br /> +Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br /> +Encor clairs de t'avoir vue.<br /> +<br /> +Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,<br /> +Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br /> +Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas<br /> +Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXI"></a>XXI<br /> +<br /> +<br /> +En ces heures où nous sommes perdus<br /> +Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,<br /> +Quel sang lustral ou quel baptême<br /> +Baigne nos cÅ“urs vers tout l'amour tendus?<br /> +<br /> +Joignant les mains, sans que l'on prie,<br /> +Tendant les bras, sans que l'on crie,<br /> +Mais adorant on ne sait quoi<br /> +De plus lointain et de plus pur que soi,<br /> +L'esprit fervent et ingénu,<br /> +Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.<br /> +<br /> +Comme on s'abîme en la présence<br /> +De ces heures de suprême existence,<br /> +Comme l'âme voudrait des cieux<br /> +Pour y chercher de nouveaux dieux,<br /> +Oh! l'angoissante et merveilleuse joie<br /> +Et l'espérance audacieuse<br /> +D'être, un jour, à travers la mort même, la proie<br /> +De ces affres silencieuses.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXII"></a>XXII<br /> +<br /> +<br /> +Oh! ce bonheur<br /> +Si rare et si frôle parfois<br /> +Qu'il nous fait peur!<br /> +<br /> +Nous avons beau taire nos voix<br /> +Et nous faire comme une tente,<br /> +Avec toute ta chevelure,<br /> +Pour nous créer un abri sûr,<br /> +Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.<br /> +<br /> +Mais notre amour étant comme un ange à genoux<br /> +Prie et supplie<br /> +Que l'avenir donne à d'autres que nous<br /> +Même tendresse et même vie,<br /> +Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.<br /> +<br /> +Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br /> +Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,<br /> +Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme<br /> +De la douceur de notre âme.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIII"></a>XXIII<br /> +<br /> +<br /> +Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br /> +Vivons si hardiment nos plus belles pensées<br /> +Qu'elles s'entrelacent harmonisées<br /> +A l'extase suprême et l'entière ferveur.<br /> +<br /> +Parce qu'en nos âmes pareilles,<br /> +Quelque chose de plus sacré que nous<br /> +Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,<br /> +Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.<br /> +<br /> +Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br /> +Pour humblement le définir<br /> +Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br /> +Qu'à le goûter nos cÅ“urs soient près de défaillir.<br /> +<br /> +Restons quand même, et pour toujours, les fous<br /> +De cet amour presque implacable,<br /> +Et les fervents, à deux genoux,<br /> +Du Dieu soudain qui règne en nous,<br /> +Si violent et si ardemment doux<br /> +Qu'il nous fait mal et nous accable.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIV"></a>XXIV<br /> +<br /> +<br /> +Sitôt que nos bouches se touchent,<br /> +Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes<br /> +Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br /> +Et qui s'unissent en nous-mêmes;<br /> +<br /> +Nous nous sentons le cÅ“ur si divinement frais<br /> +Et si renouvelé par leur lumière<br /> +Première<br /> +Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.<br /> +<br /> +La joie est à nos yeux le seul ferment du monde<br /> +Qui se mûrit et se féconde,<br /> +Innombrable, sur nos routes d'en bas;<br /> +Comme là -haut, par tas,<br /> +Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles<br /> +Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.<br /> +<br /> +L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,<br /> +Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:<br /> +Nos simples mots ont un sens si beau<br /> +Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.<br /> +<br /> +Nous sommes les victorieux sublimes<br /> +Qui conquérons l'éternité.<br /> +Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,<br /> +Et notre amour nous semble avoir toujours été.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXV"></a>XXV<br /> +<br /> +<br /> +Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.<br /> +Si profonde qu'elle en est sainte<br /> +Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;<br /> +Nous descendons ensemble au jardin de la chair.<br /> +<br /> +Tes seins sont là ainsi que des offrandes,<br /> +Et tes deux mains me sont tendues;<br /> +Et rien ne vaut la naïve provende<br /> +Des paroles dites et entendues.<br /> +<br /> +L'ombre des rameaux blancs voyage<br /> +Parmi ta gorge et ton visage<br /> +Et tes cheveux dénouent leur floraison,<br /> +En guirlandes, sur les gazons.<br /> +<br /> +La nuit est toute d'argent bleu,<br /> +La nuit est un beau lit silencieux,<br /> +La nuit douce, dont les brises vont, une à une,<br /> +Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVI"></a>XXVI<br /> +<br /> +<br /> +Bien que déjà , ce soir<br /> +L'automne<br /> +Laisse aux sentes et aux orées,<br /> +Comme des mains dorées,<br /> +Lentes, les feuilles choir,<br /> +Bien que déjà l'automne,<br /> +Ce soir, avec ses bras de vent,<br /> +Moissonne,<br /> +Sur les rosiers fervents<br /> +Les pétales et leur pâleur,<br /> +Ne laissons rien de nos deux âmes<br /> +Tomber soudain avec ces fleurs.<br /> +<br /> +Mais tous les deux, autour des flammes<br /> +De l'âtre en or de souvenir,<br /> +Mais tous les deux, blottissons-nous,<br /> +Les mains au feu et les genoux.<br /> +<br /> +Contre les deuils cachés dans l'avenir,<br /> +Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,<br /> +Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,<br /> +Blottissons-nous, près du foyer,<br /> +Que la mémoire en nous fait flamboyer.<br /> +<br /> +Et si l'automne obère<br /> +A grands pans d'ombre et d'orages planants,<br /> +Les bois, les pelouses et les étangs,<br /> +Que sa douleur du moins n'altère<br /> +L'intérieur jardin tranquillisé,<br /> +Où s'unissent, dans la lumière,<br /> +Les pas égaux de nos pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVII"></a>XXVII<br /> +<br /> +<br /> +Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,<br /> +N'est rien que l'aboutissement<br /> +De deux tendresses entraînées<br /> +L'une vers l'autre, éperdûment.<br /> +<br /> +Tu n'es heureuse de ta chair,<br /> +Si belle en sa fraîcheur natale,<br /> +Que pour, avec ferveur, m'en faire<br /> +L'offre complète et l'aumône totale.<br /> +<br /> +Et je me donne à toi, ne sachant rien<br /> +Sinon que je m'exalte à te connaître,<br /> +Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,<br /> +Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.<br /> +<br /> +L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance<br /> +Unique, et l'unique raison du cÅ“ur,<br /> +A nous, dont le plus fol bonheur<br /> +Est d'être fous de confiance.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVIII"></a>XXVIII<br /> +<br /> +<br /> +Fut-il en nous une seule tendresse,<br /> +Une pensée, une joie, une promesse,<br /> +Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?<br /> +<br /> +Fut-il une prière en secret entendue,<br /> +Dont nous n'ayons serré les mains tendues<br /> +Avec douceur sur notre sein?<br /> +<br /> +Fut-il un seul appel, un seul dessein,<br /> +Un vÅ“u tranquille ou violent<br /> +Dont nous n'ayons accéléré l'élan?<br /> +<br /> +Et, nous aimant ainsi,<br /> +Nos cÅ“urs s'en sont allés, tels des apôtres,<br /> +Vers les doux cÅ“urs timides et transis<br /> +Des autres.<br /> +Ils les ont conviés, par la pensée,<br /> +A se sentir aux nôtres fiancés,<br /> +A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br /> +Comme un peuple de fleurs aime la même branche,<br /> +Qui le suspend et le baigne dans le soleil;<br /> +Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,<br /> +S'est mise à célébrer tout ce qui aime,<br /> +Magnifiant l'amour pour l'amour même,<br /> +Et à chérir, divinement, d'un désir fou,<br /> +Le monde entier qui se résume en nous.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIX"></a>XXIX<br /> +<br /> +<br /> +Le beau jardin fleuri de flammes<br /> +Qui nous semblait le double ou le miroir<br /> +Du jardin clair que nous portions dans l'âme<br /> +Se cristallise en gel et or, ce soif.<br /> +<br /> +Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br /> +Là -bas, aux horizons de marbre,<br /> +Vers où s'en vont, par défilés, les arbres<br /> +Avec leur ombre immense et bleue<br /> +Et régulière, à côté d'eux.<br /> +<br /> +Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br /> +Les grands voiles du froid<br /> +Se déplient seuls, de plaine en plaine,<br /> +Sur des marais d'argent ou des routes en croix.<br /> +<br /> +Les étoiles paraissent vivre.<br /> +Comme l'acier, brille le givre,<br /> +A travers l'air translucide et glacé.<br /> +De clairs métaux pulvérisés<br /> +A l'infini semblent neiger<br /> +De la pâleur d'une lune de cuivre.<br /> +Tout est scintillement dans l'immobilité.<br /> +<br /> +Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté<br /> +Par ces mille regards que projette sur terre,<br /> +Vers les hasards de l'humaine misère,<br /> +La bonne et pure et inchangeable éternité.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXX"></a>XXX<br /> +<br /> +<br /> +S'il arrive jamais<br /> +Que nous soyons, sans le savoir,<br /> +Souffrance ou peine ou désespoir<br /> +L'un pour l'autre; s'il se faisait<br /> +Que la fatigue ou le banal plaisir<br /> +Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;<br /> +Si le cristal de la pure pensée<br /> +Doit en nos cÅ“urs tomber et se briser;<br /> +Si malgré tout, je me sentais<br /> +Vaincu pour n'avoir pas été<br /> +Assez en proie à la divine immensité<br /> +De la bonté;<br /> +Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes<br /> +Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes<br /> +Quand même—et, d'un unique essor,<br /> +L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.<br /> +</p> + + + +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_DAPRES-MIDI" id="LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS-MIDI</a></h4> +<hr class="tb" /> + + +<p class="center"> +<a id="Ib"></a>I<br /> +<br /> +<br /> +L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,<br /> +Poser ses mains sur le front nu de notre amour<br /> +Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.<br /> +<br /> +Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,<br /> +Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes<br /> +Ont laissé choir un peu de leur force fervente<br /> +Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.<br /> +Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,<br /> +Une ombre dure, autour de sa lumière.<br /> +<br /> +Pourtant, voici toujours les floraisons trémières<br /> +Qui persistent à se darder vers leur splendeur,<br /> +Et les saisons ont beau peser sur notre vie,<br /> +Toutes les racines de nos deux cÅ“urs<br /> +Plus que jamais plongent inassouvies,<br /> +Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.<br /> +<br /> +Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses<br /> +Qui s'enlacent autour du temps et se reposent<br /> +La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!<br /> +<br /> +Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,<br /> +Heureux et, clairs encor, après combien d'années!<br /> +Mais si tout autre avait été la destinée<br /> +Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,<br /> +—Quand même!—oh! j'eusse aimé vivre et mourir,<br /> +Sans me plaindre, d'une amour obstinée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IIb"></a>II<br /> +<br /> +<br /> +Roses de Juin, vous les plus belles,<br /> +Avec vos cÅ“urs de soleil transpercés;<br /> +Roses violentes et tranquilles, et telles<br /> +Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;<br /> +Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,<br /> +Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent<br /> +Ou s'apaisent, au va et vient du vent,<br /> +Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;<br /> +Roses d'ardeur muette et de volonté douce,<br /> +Roses de volupté en vos gaines de mousse,<br /> +Vous qui passez les jours du plein été<br /> +A vous aimer, dans la clarté;<br /> +Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses<br /> +Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,<br /> +Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir<br /> +S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IIIb"></a>III<br /> +<br /> +<br /> +Si d'autres fleurs décorent la maison<br /> +Et la splendeur du paysage,<br /> +Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,<br /> +Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.<br /> +<br /> +Dites de quels lointains profonds et inconnus<br /> +Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,<br /> +Avec du soleil sur leurs ailes?<br /> +<br /> +Juillet a remplacé Avril dans le jardin<br /> +Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,<br /> +L'espace est chaud et le vent frêle;<br /> +Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,<br /> +Et l'été passe, en sa robe de diamants<br /> +Et d'étincelles.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IVb"></a>IV<br /> +<br /> +<br /> +L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.<br /> +De la branche, d'où s'envole là -haut<br /> +L'oiseau,<br /> +Tombent des gouttes de rosée.<br /> +<br /> +Une pureté lucide et frêle<br /> +Orne le matin si clair<br /> +Que des prismes semblent briller dans l'air.<br /> +On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.<br /> +<br /> +Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première<br /> +Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière<br /> +Et reflètent le jour qui se lève là -bas.<br /> +Ton front est radieux et ton artère bat.<br /> +<br /> +La vie intense et bonne et sa force divine<br /> +Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,<br /> +En ta poitrine,<br /> +Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,<br /> +Tes mains soudain prennent mes mains<br /> +Et les appuyent comme avec peur,<br /> +Contre ton cÅ“ur.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<a id="Vb"></a><span style="margin-left: 23%;">V</span><br /> +<br /> +<br /> +Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie<br /> +D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie<br /> +Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:<br /> +Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,<br /> +Mes mains douces d'avoir touché le cÅ“ur des fleurs,<br /> +Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs<br /> +Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,<br /> +Devant la terre en fête et sa force éternelle.<br /> +<br /> +L'espace entre ses bras de bougeante clarté,<br /> +Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,<br /> +Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là -bas,<br /> +Avec des cris captifs que délivraient mes pas.<br /> +<br /> +Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;<br /> +Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,<br /> +Les origans ont caressé mes doigts, et l'air<br /> +Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="VIb"></a>VI<br /> +<br /> +<br /> +Asseyons-nous tous deux près du chemin,<br /> +Sur le vieux banc rongé de moisissures,<br /> +Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,<br /> +Longtemps s'abandonner ma main.<br /> +<br /> +Avec ma main qui longtemps s'abandonne<br /> +A la douceur de se sentir sur tes genoux,<br /> +Mon cÅ“ur aussi, mon cÅ“ur fervent et doux<br /> +Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes<br /> +<br /> +Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond<br /> +Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,<br /> +Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,<br /> +Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.<br /> +<br /> +Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence<br /> +Et l'immobilité de nos muets désirs,<br /> +N'était que tout à coup à les sentir frémir<br /> +Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;<br /> +<br /> +Tes mains, où mon bonheur entier reste celé<br /> +Et qui jamais, pour rien au monde,<br /> +N'attenteraient à ces choses profondes<br /> +Dont nous vivons, sans en devoir parler.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VIIb"></a>VII<br /> +<br /> +<br /> +Très doucement, plus doucement encore,<br /> +Berce ma tête entre tes bras,<br /> +Mon front fiévreux et mes yeux las;<br /> +Très doucement, plus doucement encore.<br /> +Baise mes lèvres, et dis-moi<br /> +Ces mots plus doux à chaque aurore,<br /> +Quand me les dit ta voix,<br /> +Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.<br /> +<br /> +Le joug surgit maussade et lourd; la nuit<br /> +Fut de gros rêves traversée;<br /> +La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée<br /> +Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.<br /> +<br /> +Très doucement, plus doucement encore,<br /> +Berce ma tête entre tes bras,<br /> +Mon front fiévreux et mes yeux las;<br /> +C'est toi qui m'es la bonne aurore,<br /> +Dont la caresse est dans ta main<br /> +Et la lumière en tes paroles douces:<br /> +Voici que je renais, sans mal et sans secousse,<br /> +Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,<br /> +Son signe,<br /> +Et me fait vivre, avec la volonté,<br /> +D'être une arme de force et de beauté,<br /> +Aux poings d'or d'une vie insigne.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 20%;"><a id="VIIIb"></a>VIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Dans la maison où notre amour a voulu naître,<br /> +Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,<br /> +Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins<br /> +Les roses qui nous regardent par les fenêtres.<br /> +<br /> +Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,<br /> +Et des heures d'été, si belles de silence,<br /> +Que j'arrête parfois le temps qui se balance,<br /> +Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.<br /> +<br /> +Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre<br /> +Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,<br /> +Sinon les battements de ton cÅ“ur et du mien<br /> +Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="IXb"></a>IX<br /> +<br /> +<br /> +Le bon travail, fenêtre ouverte,<br /> +Avec l'ombre des feuilles vertes<br /> +Et le voyage du soleil<br /> +Sur le papier vermeil,<br /> +Maintient la douce violence<br /> +De son silence,<br /> +En notre bonne et pensive maison.<br /> +<br /> +Et vivement les fleurs se penchent<br /> +Et les grands fruits luisent, de branche en branche,<br /> +Et les merles et les bouvreuils et les pinsons<br /> +Chantent et chantent<br /> +Pour que mes vers éclatent<br /> +Clairs et frais, purs et vrais,<br /> +Ainsi que leurs chansons,<br /> +Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.<br /> +<br /> +Et je te vois passer dans le jardin, là -bas,<br /> +Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;<br /> +Mais ta tête ne se retourne pas,<br /> +Pour que l'heure ne soit troublée<br /> +Où je travaille, avec mon cÅ“ur jaloux,<br /> +A ces poèmes francs et doux.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xb"></a>X</span><br /> +<br /> +<br /> +Toute croyance habite au fond de notre amour.<br /> +On lie une pensée ardente aux moindres choses:<br /> +A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,<br /> +Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,<br /> +Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.<br /> +Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit<br /> +Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.<br /> +Un insecte qui mord le cÅ“ur des fleurs trémières<br /> +Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.<br /> +<br /> +Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,<br /> +Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir</span><br /> +Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;<br /> +<span style="margin-left: 2em">Soyons heureux de nous sentir, enfants,</span><br /> +Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;<br /> +Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIb"></a>XI</span><br /> +<br /> +<br /> +L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;<br /> +Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,<br /> +Se mêle à la ferveur de notre être exalté.<br /> +Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.<br /> +<br /> +Il n'importe que leur raison adhère ou railla<br /> +Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,<br /> +Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;<br /> +Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.<br /> +<br /> +Ils regardent le jour luire de plage en plage,<br /> +Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;<br /> +La fixe certitude et le tremblant espoir<br /> +Pour leurs regards ardents ont le même visage.<br /> +<br /> +Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;<br /> +Leur âme est la profonde et soudaine clarté<br /> +Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;<br /> +Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.<br /> +<br /> +Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;<br /> +Vivant des vérités que renferment leurs yeux<br /> +Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;<br /> +Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XIIb"></a>XII<br /> +<br /> +<br /> +C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:<br /> +Tout est si calme et consolant, ce soir,<br /> +Et le silence est tel, que l'on entendrait choir<br /> +Des plumes.<br /> +<br /> +C'est la bonne heure où, doucement,<br /> +S'en vient la bien-aimée,<br /> +Comme la brise ou la fumée,<br /> +Tout doucement, tout lentement.<br /> +Elle ne dit rien d'abord—et je l'écoute;<br /> +Et son âme, que j'entends toute,<br /> +Je la surprends luire et jaillir<br /> +Et je la baise sur ses yeux.<br /> +<br /> +C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,<br /> +Où les aveux<br /> +De s'être aimés le jour durant,<br /> +Du fond du cÅ“ur profond, mais transparent,<br /> +S'exhument.<br /> +<br /> +Et l'on se dit les simples choses:<br /> +Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;<br /> +La fleur qui s'est ouverte,<br /> +D'entre les mousses vertes;<br /> +Et la pensée éclose, en des émois soudains,<br /> +Au souvenir d'un mot de tendresse fanée<br /> +Surpris au fond d'un vieux tiroir,<br /> +Sur un billet de l'autre année.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIIIb"></a>XIII<br /> +<br /> +<br /> +Les baisers morts des défuntes années<br /> +Ont mis leur sceau sur ton visage,<br /> +Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,<br /> +Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.<br /> +<br /> +Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux<br /> +Luire, comme un matin de fête,<br /> +Ni, lentement, se repeser ta tête,<br /> +Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,<br /> +<br /> +Tes mains chères qui demeurent si douces<br /> +Ne viennent plus comme autrefois,<br /> +Avec de la lumière au bout des doigts,<br /> +Me caresser le front, comme une aube les mousses.<br /> +<br /> +Ta chair jeune et belle, ta chair<br /> +Que je parais de mes pensées,<br /> +N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,<br /> +Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.<br /> +<br /> +Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;<br /> +Tout est changé, même ta voix,<br /> +Ton corps s'est affaissé comme un pavois,<br /> +Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.<br /> +<br /> +Mais néanmoins, mon cÅ“ur ferme et fervent te dit:<br /> +Que m'importent les ans jour à jour alourdis,<br /> +Puisque je sais que rien au monde<br /> +Ne troublera jamais notre être exalté<br /> +Et que notre âme est trop profonde<br /> +Pour que l'amour dépende encor de la beauté.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVb"></a>XIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;<br /> +Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,<br /> +Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes<br /> +Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.<br /> +<br /> +Je te regarde, et tous les jours je te découvre,<br /> +Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:<br /> +Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,<br /> +<br /> +Mais exalte ton cÅ“ur dont le fond d'or s'entr'ouvre.<br /> +Tu te laisses naïvement approfondir,<br /> +Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;<br /> +Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,<br /> +Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.<br /> +<br /> +C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,<br /> +A la franchise nue et la simple bonté;<br /> +Nous agissons et nous vivons dans la clarté<br /> +D'une joyeuse et translucide confiance.<br /> +<br /> +Ta force est d'être frêle et pure infiniment;<br /> +De traverser, le cÅ“ur en feu, tous chemins sombres,<br /> +Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,<br /> +Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVb"></a>XV</span><br /> +<br /> +<br /> +J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie<br /> +Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,<br /> +Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie<br /> +M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.<br /> +<br /> +Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;<br /> +Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,<br /> +Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses<br /> +Pour retenir captif notre bonheur tremblant.<br /> +<br /> +Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,<br /> +Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,<br /> +Je me sentais le cÅ“ur à la fois glace et braise<br /> +Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.<br /> +<br /> +Mais tu me dis le mot qui bellement console<br /> +Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;<br /> +Et je vivais avec le feu de ta parole<br /> +Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.<br /> +<br /> +L'homme diminué que je me sentais être,<br /> +Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;<br /> +Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,<br /> +Et je croyais en la santé, avec ta foi.<br /> +<br /> +Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,<br /> +L'air vivace, le vent des champs et des forêts,<br /> +Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,<br /> +Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XVIb"></a>XVI<br /> +<br /> +<br /> +Tout ce qui vit autour de nous,<br /> +Sous la douce et fragile lumière,<br /> +Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,<br /> +Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,<br /> +Et les chantants et sautillants oiseaux<br /> +Qui follement s'essaiment,<br /> +Comme des grappes de joyaux<br /> +Dans le soleil,<br /> +Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,<br /> +Ingénument, nous aime;<br /> +Et nous,<br /> +Nous aimons tout.<br /> +<br /> +Nous adorons le lys que nous voyons grandir<br /> +Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir<br /> +—Cercles environnés de pétales de flammes—<br /> +Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.<br /> +<br /> +Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,<br /> +Au long des murs, parmi les pariétaires,<br /> +Croissent, pour être proches de nos pas;<br /> +Et les herbes involontaires,<br /> +Dans le gazon où nous avons passé,<br /> +Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.<br /> +<br /> +Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,<br /> +Simples et purs, ardents et exaltés,<br /> +Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,<br /> +Et fièrement, laissant l'impérieux été<br /> +Trouer et traverser de ses pleines clartés<br /> +Nos chairs, nos cÅ“urs, et nos deux volontés.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIIb"></a>XVII<br /> +<br /> +<br /> +Avec mes sens, avec mon cÅ“ur et mon cerveau,<br /> +Avec mon être entier tendu comme un flambeau<br /> +Vers ta bonté et vers ta charité<br /> +Sans cesse inassouvies,<br /> +Je t'aime et te louange et je te remercie<br /> +D'être venue, un jour, si simplement,<br /> +Par les chemins du dévouement,<br /> +Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.<br /> +<br /> +Depuis ce jour,<br /> +Je sais, oh! quel amour<br /> +Candide et clair ainsi que la rosée<br /> +Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.<br /> +<br /> +Je me sens tien, par tous les liens brûlants<br /> +Qui rattachent à leur brasier les flammes;<br /> +Toute ma chair, toute mon âme<br /> +Monte vers toi, d'un inlassable élan;<br /> +Je ne cesse de longuement me souvenir<br /> +De ta ferveur profonde et de ton charme,<br /> +Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,<br /> +Délicieusement, d'inoubliables larmes.<br /> +<br /> +Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,<br /> +Avec le désir fier d'être à jamais celui<br /> +Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.<br /> +Toute notre tendresse autour de nous flamboie;<br /> +Tout écho de mon être à ton appel répond;<br /> +L'heure est unique et d'extase solennisée<br /> +Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,<br /> +Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIIIb"></a>XVIII<br /> +<br /> +<br /> +Les jours de fraîche et tranquille santé,<br /> +Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,<br /> +Le bon travail prend place à mes côtés,<br /> +Comme un ami qu'on fête.<br /> +<br /> +Il vient des pays doux et rayonnants,<br /> +Avec des mots plus clairs que les rosées,<br /> +Pour y sertir, en les illuminant,<br /> +Nos sentiments et nos pensées.<br /> +<br /> +Il saisit l'être en un tourbillon fou;<br /> +Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;<br /> +Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;<br /> +Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.<br /> +<br /> +Et les transports fiévreux et les affres profondes,<br /> +Tout sert à sa tragique volonté<br /> +De rajeunir le sang de la beauté,<br /> +Dans les veines du monde.<br /> +<br /> +Je suis à sa merci, comme une ardente proie.<br /> +<br /> +Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,<br /> +Vers le repos de ton amour,<br /> +Avec les feux de mon idée ample et suprême,<br /> +Me semble-t-il—oh! qu'un instant—<br /> +Que je t'apporte, en mon cÅ“ur haletant,<br /> +Le battement de cÅ“ur de l'univers lui-même.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIXb"></a>XIX<br /> +<br /> +<br /> +Je suis sorti des bosquets du sommeil,<br /> +Morose un peu de l'avoir délaissée<br /> +Sous leurs branches et leurs ombres tressées,<br /> +Loin du joyeux et matinal soleil.<br /> +<br /> +Déjà luisent les phlox et les roses trémières;<br /> +Et je m'en vais par le jardin, songeant<br /> +A des vers clairs de cristal et d'argent<br /> +Qui tinteraient, dans la lumière.<br /> +<br /> +Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,<br /> +Avec tant de ferveur et tant d'émoi<br /> +Qu'il me semble que ma pensée<br /> +De loin, subitement, a déjà traversé,<br /> +Pour provoquer ta joie et ton réveil,<br /> +Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.<br /> +<br /> +Et quand je te rejoins dans notre maison tiède<br /> +Que l'ombre et le silence encore possèdent,<br /> +Mes baisers francs, mes baisers clairs,<br /> +Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXb"></a>XX<br /> +<br /> +<br /> +Hélas! lorsque le plomb des maladies,<br /> +Avec mon sang torpide et lourd,<br /> +Avec mon sang de jour en jour<br /> +Plus torpide et plus lourd,<br /> +Coulait, parmi mes veines engourdies;<br /> +<br /> +Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,<br /> +Sur mes longues mains pâles<br /> +Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales<br /> +Du mal insidieux;<br /> +<br /> +Lorsque ma peau séchait comme une écorce,<br /> +Que je n'avais plus même assez de force<br /> +Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cÅ“ur,<br /> +Et baiser, là , notre bonheur;<br /> +<br /> +Lorsque les jours mornes et identiques<br /> +Rongeaient ma via avec morosité,<br /> +Jamais je n'aurais pu trouver la volonté<br /> +Et la force de me dresser stoïque,<br /> +<br /> +Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,<br /> +Avec tes mains patientes, douces, sereine,<br /> +A chaque heure des si longues semaines,<br /> +L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIb"></a>XXI<br /> +<br /> +<br /> +Le clair jardin c'est la santé.<br /> +<br /> +Il la prodigue, en sa clarté,<br /> +Au va et vient de ses milliers de mains,<br /> +De palmes et de feuilles.<br /> +<br /> +Et la bonne ombre, où il accueille,<br /> +Après de longs chemins,<br /> +Nos pas,<br /> +Verse, à nos membres las,<br /> +Une force vivace et douce<br /> +Comme ses mousses.<br /> +<br /> +Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,<br /> +Un cÅ“ur vermeil<br /> +Semble habiter au fond de l'eau<br /> +Et battre, ardent et jeune, avec le flot;<br /> +Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,<br /> +Qui dans leur splendeur bougent,<br /> +Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,<br /> +Leurs coupes d'or et de sang rouge.<br /> +<br /> +Le jardin clair c'est la santé.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIIb"></a>XXII<br /> +<br /> +<br /> +C'était en juin, dans le jardin,<br /> +C'était notre heure et notre jour;<br /> +Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,<br /> +Les choses,<br /> +Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient<br /> +Et nous voyaient et nous aimaient<br /> +Les roses.<br /> +<br /> +Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:<br /> +Les insectes et les oiseaux<br /> +Volaient dans l'or et dans la joie<br /> +D'un air frêle comme la soie;<br /> +Et nos baisers étaient si beaux<br /> +Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.<br /> +<br /> +On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure<br /> +Et veut le ciel entier pour resplendir;<br /> +Toute la vie entrait, par de douces brisures,<br /> +Dans notre être, pour le grandir.<br /> +<br /> +Et ce n'étaient que cris invocatoires,<br /> +Et fous élans et prières et vÅ“ux,<br /> +Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,<br /> +Afin de croire.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIb"></a>XXIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:<br /> +L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.<br /> +Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,<br /> +Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.<br /> +<br /> +Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;<br /> +Et ton cÅ“ur m'apparaît si soudainement beau<br /> +Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,<br /> +Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.<br /> +<br /> +Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute<br /> +Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cÅ“ur<br /> +Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,<br /> +Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XXIVb"></a>XXIV<br /> +<br /> +<br /> +O le calme jardin d'été où rien ne bouge!<br /> +Sinon là -bas, vers le milieu<br /> +De l'étang clair et radieux,<br /> +Pareils à des langues de feu,<br /> +Des poissons rouges.<br /> +<br /> +Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées<br /> +Calmes et apaisées<br /> +Et lucides—comme cette eau<br /> +De confiance et de repos.<br /> +<br /> +Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent<br /> +Au brusque et merveilleux soleil,<br /> +Non loin des iris verts et des blanches coquilles<br /> +Et des pierres, immobiles<br /> +Autour des bords vermeils.<br /> +<br /> +Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,<br /> +Dans la fraîcheur et la splendeur<br /> +Qui les effleure,<br /> +Sans crainte aucune et sans souci,<br /> +Qu'ils ramènent, du fond à la surface,<br /> +D'autres regrets que des regrets fugaces.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVb"></a>XXV<br /> +<br /> +<br /> +Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:<br /> +L'heure morose ou l'humeur malévole<br /> +Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cÅ“ur;<br /> +Mais, néanmoins, jamais,<br /> +Même les soirs des jours mauvais,<br /> +Nos cÅ“urs ne se sont dit les fatales paroles.<br /> +<br /> +La sincérité claire, ardente, illuminée,<br /> +Nous fut joie et conseil,<br /> +Si bien que notre âme passionnée<br /> +Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.<br /> +<br /> +Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,<br /> +Les égrenant comme un âpre rosaire,<br /> +<br /> +L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;<br /> +Et doucement et tour à tour<br /> +Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute<br /> +Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes<br /> +<br /> +Ainsi,<br /> +Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,<br /> +Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,<br /> +Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,<br /> +Et regardant notre âme renaître,<br /> +Comme renaît après la pluie,<br /> +Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,<br /> +La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 40%;"> +<span style="margin-left: 10%;"><a id="XXVIb"></a>XXVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Les barques d'or du bel été<br /> +Qui partirent, folles d'espace,<br /> +S'en reviennent mornes et lasses<br /> +Des horizons ensanglantés.<br /> +<br /> +A coups de rames monotones,<br /> +Elles s'avancent sur les eaux;<br /> +On les prendrait pour des berceaux<br /> +Où dormiraient des fleurs d'automne<br /> +<br /> +Tiges de lys au beau front d'or,<br /> +Toutes vous gisez abattues;<br /> +Seules, les roses s évertuent<br /> +A vivre, au delà de la mort.<br /> +<br /> +Qu'importe à leur beauté plénière<br /> +Qu'Octobre luise ou bien Avril:<br /> +Leur désir simple et puéril<br /> +Boit, jusqu'au sang, toute lumière.<br /> +<br /> +Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,<br /> +Sous la nuée âpre et hagarde,<br /> +Sitôt qu'une clarté se darde<br /> +Elles s'exaltent vers Noël.<br /> +<br /> +Vous, nos âmes, faites comme elles;<br /> +Elles n'ont pas l'orgueil des lys,<br /> +Mais détiennent, entre leurs plis,<br /> +L'ardeur sacrée et immortelle.<br /> +</p> + +<p class="p6" style="margin-left: 35%;"> +<span style="margin-left: 20%;"><a id="XXVIIb"></a>XXVII</span><br /> +<br /> +<br /> +Ardeur des sens, ardeur des cÅ“urs, ardeur des âmes,<br /> +Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;<br /> +Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes<br /> +Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.<br /> +<br /> +Tu marches aveuglé par ta propre lumière,<br /> +Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,<br /> +Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière<br /> +Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.<br /> +<br /> +Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;<br /> +O toi, dont la douceur baigne mon cÅ“ur altier,<br /> +A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?<br /> +Je t'aime tout entière, avec mon être entier.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XXVIIIb"></a>XXVIII<br /> +<br /> +<br /> +L'immobile beauté<br /> +Des soirs d'été,<br /> +Sur les gazons où ils s'éploient,<br /> +Nous offre le symbole<br /> +Sans geste vain, ni sans parole,<br /> +Du repos dans la joie.<br /> +<br /> +Le matin jeune et ses surprises<br /> +S'en sont allés, avec les brises;<br /> +Midi lui-même et les pans de velours<br /> +De ses vents chauds, de ses vents lourds<br /> +Ne tombe plus sur la plaine torride;<br /> +Et voici l'heure où, lentement, le soir,<br /> +Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,<br /> +S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.<br /> +<br /> +O la planité d'or à l'infini des eaux,<br /> +Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,<br /> +Et le tranquille et somptueux silence,<br /> +Dont nous goûtons alors<br /> +Si fort<br /> +L'immuable présence,<br /> +Que notre vÅ“u serait d'en vivre ou d'en mourir<br /> +Et d'en revivre,<br /> +Comme deux cÅ“urs, inlassablement ivres<br /> +De lumières, qui ne peuvent périr!<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIXb"></a>XXIX</span><br /> +<br /> +<br /> +Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles<br /> +Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,<br /> +Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,<br /> +Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.<br /> +<br /> +Vous me parliez des temps prochains où nos années,<br /> +Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;<br /> +Comment éclaterait le glas des destinées,<br /> +Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.<br /> +<br /> +Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,<br /> +Et votre cÅ“ur brûlait si tranquillement beau<br /> +Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte<br /> +Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXXb"></a>XXX</span><br /> +<br /> +<br /> +«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,<br /> +Heures superbement et doucement élues,<br /> +Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis<br /> +Et que nos rosiers d'or au passage saluent;<br /> +Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.<br /> +<br /> +Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?<br /> +<br /> +Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,<br /> +Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,<br /> +Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,<br /> +Entrelacer vos pas égaux et radieux;<br /> +<br /> +Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce<br /> +Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,<br /> +—Tel un suprême, immense et souverain espoir—<br /> +Les pas et les adieux de mes «heures du soir».<br /> +</p> + + + +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_DU_SOIR" id="LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></h4> + +<hr class="tb" /> + +<p style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Ic"></a>I</span><br /> +<br /> +<br /> +Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume<br /> +<span style="margin-left: 2em">Poussaient au bord de nos chemins;</span><br /> +Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et tes cheveux avec des plumes.</span><br /> +<br /> +L'ombre était bienveillante à nos pas réunis<br /> +<span style="margin-left: 2em">En leur marche, sous le feuillage;</span><br /> +Une chanson d'enfant nous venait d'un village<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et remplissait tout l'infini.</span><br /> +<br /> +Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne<br /> +<span style="margin-left: 2em">Sous la garde des longs roseaux,</span><br /> +Et le beau front des bois reflétait dans les eaux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Sa haute et flexible couronne.</span><br /> +<br /> +Et tous les deux, sachant que nos cÅ“urs formulaient<br /> +<span style="margin-left: 2em">Ensemble une même pensée,</span><br /> +Nous songions que c'était notre vie apaisée<br /> +<span style="margin-left: 2em">Que ce beau soir nous dévoilait.</span><br /> +<br /> +Une suprême fois, tu vis le ciel en fête<br /> +<span style="margin-left: 2em">Se parer et nous dire adieu;</span><br /> +Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIc"></a>II</span><br /> +<br /> +<br /> +S'il était vrai<br /> +Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés<br /> +Pût conserver quelque mémoire<br /> +Des amants d'autrefois qui les ont admirés<br /> +Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,<br /> +Notre amour s'en viendrait<br /> +En cette heure du long regret<br /> +Confier à la rose ou dresser dans le chêne<br /> +Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.<br /> +<br /> +Il survivrait ainsi,<br /> +Vainqueur du funèbre souci,<br /> +<br /> +Dans la tranquille apothéose<br /> +Que lui feraient les simples choses;<br /> +Il jouirait encor de la pure clarté,<br /> +Qu'incline sur la vie une aurore d'été,<br /> +Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.<br /> +<br /> +Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue<br /> +S'en venait quelque couple en se tenant les mains<br /> +Le chêne allongerait jusque sur leur chemin<br /> +Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,<br /> +Et la rose leur enverrait son parfum frêle.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIIc"></a>III</span><br /> +<br /> +<br /> +La glycine est fanée et morte est l'aubépine;<br /> +Mais voici la saison de la bruyère en fleur<br /> +Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur<br /> +T'apporte les parfums de la pauvre Campine.<br /> +<br /> +Aime et respire-les, en songeante son sort:<br /> +Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;<br /> +La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie<br /> +Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.<br /> +<br /> +En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,<br /> +De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,<br /> +Jusqu'en décembre où les anges de la Noël<br /> +Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.<br /> +<br /> +Ton cÅ“ur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;<br /> +Nous y avons aimé les gens des vieux villages,<br /> +Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge<br /> +Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.<br /> +<br /> +Notre calme maison dans la lande brumeuse<br /> +Était claire aux regards et facile à l'accueil,<br /> +Son toit nous était cher et sa porte et son seuil<br /> +Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.<br /> +<br /> +Quand la nuit étalait sa totale splendeur<br /> +Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,<br /> +Nous y avons reçu des leçons du silence<br /> +Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.<br /> +<br /> +A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde<br /> +Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;<br /> +Nos yeux étaient plus francs, nos cÅ“urs étaient plus doux<br /> +Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.<br /> +<br /> +Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,<br /> +La tristesse des jours même nous était bonne<br /> +Et le peu de soleil de cette fin d'automne<br /> +Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.<br /> +<br /> +La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;<br /> +Mais voici la saison de la bruyère en fleur.<br /> +Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur<br /> +T'apporter les parfums de la pauvre Campine.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IVc"></a>IV</span><br /> +<br /> +<br /> +Mets ta chaise près de la mienne<br /> +Et tends les mains vers le foyer<br /> +Pour que je voie entre tes doigts<br /> +La flamme ancienne<br /> +Flamboyer;<br /> +Et regarde le feu<br /> +Tranquillement, avec tes yeux<br /> +Qui n'ont peur d'aucune lumière,<br /> +Pour qu'ils me soient encore plus francs<br /> +Quand un rayon rapide et fulgurant<br /> +Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,<br /> +<br /> +Oh! que notre heure est belle et jeune encore<br /> +Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or<br /> +Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche<br /> +Et qu'une lente et douce fièvre,<br /> +Que nul de nous ne désire apaiser,<br /> +Conduit le sûr et merveilleux baiser<br /> +Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.<br /> +<br /> +Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,<br /> +Dans ta chair accueillante et doucement pâmée<br /> +Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!<br /> +Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras<br /> +Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,<br /> +Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,<br /> +Tranquillement, près de ton cÅ“ur, reposera.<br /> +<br /> +Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle<br /> +Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle<br /> +Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur<br /> +Et qu'après le désir criant sa violence<br /> +J'entends se rapprocher le régulier bonheur<br /> +Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Vc"></a>V</span><br /> +<br /> +<br /> +Sois-nous propice et consolante encor, lumière,<br /> +Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,<br /> +Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons<br /> +Respirer au jardin une tiédeur dernière.<br /> +<br /> +Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,<br /> +Avec un tel amour bondissant de notre âme<br /> +Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme<br /> +Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.<br /> +<br /> +Tu es celle que nul homme jamais n'oublie<br /> +Du jour que tu frappas ses bras victorieux<br /> +Et que le soir venu tu dormis en ses yeux<br /> +Avec ta splendeur morte et ta force abolie.<br /> +<br /> +Et tu nous fus toujours la visible ferveur<br /> +Qui partout répandue et partout rayonnante<br /> +En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante<br /> +Semblait vers l'infini partir de notre cÅ“ur.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIc"></a>VI</span><br /> +<br /> +<br /> +Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins<br /> +Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,<br /> +Mais, si fané soit-il et si flétri—qu'importe!—<br /> +Je l'aime encor de tout mon cÅ“ur, notre jardin.<br /> +<br /> +Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce<br /> +Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;<br /> +Oh! le dernier parfum lentement éventé<br /> +Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!<br /> +<br /> +Je me suis égaré, ce soir, en ses détours<br /> +Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;<br /> +Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante<br /> +J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.<br /> +<br /> +Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent<br /> +Et s'étendent partout et la brume et la nuit;<br /> +Mon être est comme entré dans sa ruine à lui<br /> +Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIc"></a>VII</span><br /> +<br /> +<br /> +Le soir tombe, la lune est d'or.<br /> +<br /> +Avant la fin de la journée<br /> +Va-t'en gaîment jusqu'au jardin<br /> +Cueillir avec tes douces mains<br /> +Les quelques fleurs qui n'y sont point encor<br /> +Tristement, vers la terre, inclinées.<br /> +<br /> +Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe<br /> +Je les admire et tu les aimes,<br /> +Et leurs corolles sont quand même<br /> +Belles, sur les tiges qui les portent.<br /> +<br /> +Et lu t'en es allée au loin parmi les buis<br /> +Au long d'un chemin monotone<br /> +<br /> +Et le bouquet que tu cueillis,<br /> +Tremble en ta main et tout à coup frissonne;<br /> +Et voici que tes doigts songeurs,<br /> +Pieusement, rassemblent les lueurs<br /> +De ces roses d'automne<br /> +Et les tressent avec des pleurs<br /> +En une pâle et claire et flexible couronne.<br /> +<br /> +La dernière lumière a éclairé tes yeux<br /> +Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.<br /> +<br /> +Et lentement, à la vesprée,<br /> +Les mains vides, tu es rentrée,<br /> +Abandonnant non loin de notre porte<br /> +Dans un tertre humide et bas<br /> +Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.<br /> +<br /> +Et j'ai compris alors que dans le jardin las<br /> +Où vont passer les vents ainsi que des cohortes<br /> +Tu as voulu fleurir une dernière fois<br /> +Notre jeunesse qui repose là ,<br /> +Morte.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIIc"></a>VIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,<br /> +Au cellier odorant les fruits de ton verger,<br /> +Il me semble te voir avec calme ranger<br /> +Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.<br /> +<br /> +Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis<br /> +Dans l'or et le soleil et le vent—sur mes lèvres;<br /> +Et je revis alors mille instants abolis<br /> +Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.<br /> +<br /> +Le passé ressuscite avec un tel désir<br /> +D'être encor le présent et sa vie et sa force,<br /> +Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,<br /> +Et que mon cÅ“ur exulte au point d'en défaillir.<br /> +<br /> +O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,<br /> +Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,<br /> +Splendeurs illuminant nos heures monotones<br /> +Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IXc"></a>IX</span><br /> +<br /> +<br /> +Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages<br /> +Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,<br /> +On voit, à travers le branchage à nu, monter<br /> +Là -bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.<br /> +<br /> +Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous<br /> +Ne les a vus groupés non loin de notre porte<br /> +Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes<br /> +Nous y songeons souvent avec des pensers doux.<br /> +<br /> +D'autres gens vivent là , entre des murs de pierre,<br /> +Derrière un seuil usé que protège un auvent,<br /> +N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent<br /> +Et la lampe dont luit l'amicale lumière.<br /> +<br /> +Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu<br /> +Et que se tait l'horloge où le temps se balance,<br /> +Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence<br /> +Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.<br /> +<br /> +Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures<br /> +De profonde et tranquille et tendre intimité<br /> +Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été<br /> +Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.<br /> +<br /> +Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur<br /> +Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;<br /> +Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble<br /> +Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.<br /> +<br /> +Les roses de leur vie, ils les aiment fanées<br /> +Avec leur gloire morte et leur dernier parfum<br /> +Et le lourd souvenir de leur éclat défunt<br /> +Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.<br /> +<br /> +Contre le noir hiver ainsi que des reclus<br /> +Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine<br /> +Et rien ne les abat et rien ne les amène<br /> +A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.<br /> +<br /> +Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!<br /> +Dites, les sentons-nous voisins de notre cÅ“ur!<br /> +Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs<br /> +Et notre force et notre ardeur dans leur courage!<br /> +<br /> +Ils sont là , sous leur toit, assis autour des feux<br /> +Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,<br /> +Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être<br /> +Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xc"></a>X</span><br /> +<br /> +<br /> +Quand le ciel étoile couvre notre demeure<br /> +<span style="margin-left: 1em">Nous nous taisons durant des heures</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">Devant son feu intense et doux</span><br /> +Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.<br /> +<br /> +Les grands astres d'argent tracent là -haut leur roule;<br /> +<span style="margin-left: 1em">Sous les flammes et les lueurs</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">La nuit étend ses profondeurs</span><br /> +Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!<br /> +<br /> +Mais qu'importe que se taise même la mer,<br /> +<span style="margin-left: 1em">Si dans l'espace immense et clair</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">Plein d'invisible violence</span><br /> +Nos cÅ“urs battent si fort qu'ils font tout le silence!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIc"></a>XI</span><br /> +<br /> +<br /> +Avec le même amour que tu me fus jadis<br /> +Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis<br /> +Ombraient les longs gazons et les roses dociles,<br /> +Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.<br /> +<br /> +Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté<br /> +Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,<br /> +Mais tout y est serré dans une paix profonde<br /> +Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.<br /> +<br /> +Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;<br /> +Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,<br /> +Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille<br /> +Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles<br /> +<br /> +Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens<br /> +Triompher jour à jour de la douleur des ans;<br /> +Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent<br /> +Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.<br /> +<br /> +Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,<br /> +Que m'importe que des rides marquent ton front<br /> +Et que tes mains se sillonnent de veines dures<br /> +Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!<br /> +<br /> +Tu ne te plains jamais et tu crois fermement<br /> +Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,<br /> +Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme<br /> +Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIc"></a>XII</span><br /> +<br /> +<br /> +Les fleurs du clair accueil au long de la muraille<br /> +Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,<br /> +Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille<br /> +Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.<br /> +<br /> +Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones<br /> +Et les pâles brouillards flottent sur les marais.<br /> +O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!<br /> +Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?<br /> +<br /> +Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière<br /> +D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;<br /> +Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre<br /> +Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.<br /> +<br /> +Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme<br /> +Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;<br /> +Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme<br /> +Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.<br /> +<br /> +C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,<br /> +Celle qui recouvrait tout le jardin jadis<br /> +A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys<br /> +Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIIc"></a>XIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine<br /> +<span style="margin-left: 2em">Au grain diamanté,</span><br /> +J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter<br /> +<span style="margin-left: 2em">Dans la chambre voisine.</span><br /> +<br /> +Tu retires le clair et fragile miroir<br /> +<span style="margin-left: 2em">Du bord de la fenêtre,</span><br /> +Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir<br /> +<span style="margin-left: 2em">De l'armoire de hêtre.</span><br /> +<br /> +J'écoute et te voici qui tisonnes le feu<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et réveilles les braises;</span><br /> +Et qui ranges autour des murs silencieux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Le silence des chaises.</span><br /> +<br /> +Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits<br /> +<span style="margin-left: 2em">La fugace poussière,</span><br /> +Et ta bague se heurte et résonne aux parois<br /> +<span style="margin-left: 2em">Frémissantes d'un verre.</span><br /> +<br /> +Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">De ta présence tendre,</span><br /> +Et de la sentir proche et de ne pas la voir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et de toujours l'entendre.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVc"></a>XIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Si le sort nous sauva des banales erreurs<br /> +Et du mensonge vil et de la triste feinte,<br /> +C'est que toujours nous révolta toute contrainte<br /> +Dont le joug eût ployé notre double ferveur.<br /> +<br /> +Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,<br /> +Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,<br /> +Et redressant vers toi doucement sa fierté<br /> +Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.<br /> +<br /> +Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,<br /> +Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;<br /> +Car si j'aimai—le sais-je encor?—quelque autre femme<br /> +C'est toujours vers ton cÅ“ur que je suis revenu.<br /> +<br /> +Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes<br /> +Que mon être se réveillait sincère et vrai,<br /> +Et je te répétais les mots doux et sacrés,<br /> +Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.<br /> +<br /> +Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,<br /> +Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes<br /> +Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,<br /> +Et je restais captif entre tes bras ouverts.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVc"></a>XV</span><br /> +<br /> +<br /> +Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!<br /> +<br /> +Au temps de juin, jadis, tu me disais:<br /> +«Si je savais, ami, si je savais<br /> +Que ma présence, un jour, dût te peser.<br /> +Avec mon pauvre cÅ“ur et ma triste pensée<br /> +Vers n'importe où, je partirais. »<br /> +Et doucement ton front montait vers mon baiser.<br /> +<br /> +Et tu disais encore:<br /> +«On se déprend de tout et la vie est si pleine!<br /> +Et qu'importe qu'elle soit d'or<br /> +La chaîne<br /> +Qui lie au même anneau d'un port<br /> +Nos deux barques humaines!»<br /> +Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.<br /> +<br /> +Et tu disais,<br /> +Et tu disais encore:<br /> +«Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.<br /> +Notre existence fut trop haute<br /> +Pour se traîner banalement de faute en faute.»<br /> +Et tu fuyais et tu fuyais<br /> +Et mes deux mains éperdûment te retenaient.<br /> +<br /> +Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIc"></a>XVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre<br /> +Quand le moindre rayon entr'aperçu là -haut<br /> +Illumine un instant les pauvres fleurs de givre<br /> +Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.<br /> +<br /> +L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,<br /> +Et notre vieux jardin nous apparaît encor<br /> +Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes<br /> +Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.<br /> +<br /> +Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide<br /> +Se glisse en notre sang et nous réincarnons<br /> +L'immense et plein été dans les baisers rapides<br /> +Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIc"></a>XVII</span><br /> +<br /> +<br /> +Subirons-nous, hélas! le poids mort des années<br /> +Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens<br /> +Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants<br /> +Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?<br /> +<br /> +Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents<br /> +Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê<br /> +Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre<br /> +Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?<br /> +<br /> +Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,<br /> +Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,<br /> +Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas<br /> +Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.<br /> +<br /> +Car nous conserverons quand même encor nos yeux<br /> +Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,<br /> +Et l'aube et le soleil illuminer la vie<br /> +Et faire de la terre un objet merveilleux.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIIc"></a>XVIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Les menus faits, les mille riens,<br /> +Une lettre, une date, un humble anniversaire,<br /> +Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère<br /> +Exalte en ces longs soirs ton cÅ“ur comme le mien.<br /> +<br /> +Et nous solennisons pour nous ces simples choses<br /> +Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,<br /> +Pour que le peu de nous qui nous demeure encore<br /> +Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.<br /> +<br /> +Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux<br /> +De ces pauvres, douces et bienveillantes joies<br /> +Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie<br /> +Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,<br /> +<br /> +Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,<br /> +Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,<br /> +Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé<br /> +Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIXc"></a>XIX</span><br /> +<br /> +<br /> +Viens jusqu'à notre seuil répandre<br /> +Ta blanche cendre<br /> +O neige pacifique et lentement tombée:<br /> +Le tilleul du jardin tient ses branches courbées<br /> +Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.<br /> +<br /> +O neige,<br /> +Qui réchauffes et qui protèges<br /> +Le blé qui lève à peine<br /> +<br /> +Avec la mousse, avec la laine<br /> +Que tu répands de plaine en plaine!<br /> +Neige silencieuse et doucement amie<br /> +Des maisons, au matin dans le calme endormies,<br /> +Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres<br /> +Et soudain par le seuil et la porte pénètre<br /> +Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,<br /> +O neige lumineuse au travers de notre âme,<br /> +Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves<br /> +Comme du blé qui lève!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXc"></a>XX</span><br /> +<br /> +<br /> +Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,<br /> +C'était en des instants de fièvre<br /> +Que le regret d'avoir diminué nos cÅ“urs<br /> +Nous jaillissait des lèvres,<br /> +Et le pardon offert, mais mérité toujours<br /> +Et l'étalage exagéré de nos misères<br /> +Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,<br /> +Exaltaient notre amour.<br /> +<br /> +Mais, en ces mois de lourde pluie<br /> +Où tout se tasse et se réduit,<br /> +Où la clarté même s'ennuie<br /> +A refouler de l'ombre et de la nuit,<br /> +Notre âme n'est plus assez vibrante et haute<br /> +Pour confesser, avec transports, nos fautes.<br /> +<br /> +Nous les disons à lente voix<br /> +Certes, avec tendresse encore,<br /> +Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,<br /> +Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts<br /> +Comme des choses qu'on dénombre<br /> +Et qu'on range dans la maison,<br /> +Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,<br /> +Nous raisonnons.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIc"></a>XXI</span><br /> +<br /> +<br /> +Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées<br /> +J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,<br /> +Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir<br /> +La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.<br /> +<br /> +Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!<br /> +Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite<br /> +Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite<br /> +Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.<br /> +<br /> +Et comme au temps où tu m'étais la fiancée<br /> +L'ardeur me vient encor de tomber à genoux<br /> +Et de toucher la place où bat ton cÅ“ur si doux<br /> +Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIc"></a>XXII</span><br /> +<br /> +<br /> +Si nos cÅ“urs ont brûlé en des jours exaltants<br /> +<span style="margin-left: 2em">D'une amour claire autant que haute,</span><br /> +L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et paisibles devant nos fautes.</span><br /> +<br /> +Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Par ton ardeur non asservie,</span><br /> +Et c'est de calme doux et de pâle bonté<br /> +<span style="margin-left: 2em">Que se colore notre vie.</span><br /> +<br /> +Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et nous masquons notre faiblesse</span><br /> +Avec les mots banals et les pauvres discours<br /> +<span style="margin-left: 2em">D'une vaine et lente sagesse.</span><br /> +<br /> +Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Si dans notre hiver et nos brumes</span><br /> +N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir<br /> +<span style="margin-left: 2em">Des âmes fières que nous fûmes.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIc"></a>XXIII</span><br /> +<br /> +<br /> +En ce rugueux hiver où le soleil flottant<br /> +S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,<br /> +J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave<br /> +Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.<br /> +<br /> +Et plus je le redis, plus ma voix est ravie<br /> +Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cÅ“ur,<br /> +Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur<br /> +Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.<br /> +<br /> +Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort<br /> +Je le répète avec ma voix toujours la même<br /> +Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême<br /> +Je le prononcerai à l'heure de la mort!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIVc"></a>XXIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Peut-être,<br /> +Lorsque mon dernier jour viendra,<br /> +Peut-être<br /> +Qu'à ma fenêtre,<br /> +Ne fût-ce qu'un instant,<br /> +Un soleil frêle et tremblotant<br /> +Se penchera.<br /> +<br /> +Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées<br /> +Seront quand même encor par sa gloire dorées;<br /> +Il glissera son baiser lent, clair et profond<br /> +Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,<br /> +Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières<br /> +Avant de se fermer lui rendront sa lumière.<br /> +<br /> +Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!<br /> +Mon art torride et doux, de son geste suprême,<br /> +T'a retenu captif au cÅ“ur de mes poèmes;<br /> +Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,<br /> +Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,<br /> +O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,<br /> +O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,<br /> +Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve<br /> +Où mon vieux cÅ“ur humain sera lourd sous l'épreuve,<br /> +Tu sois encor son visiteur et son témoin.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVc"></a>XXV</span><br /> +<br /> +<br /> +Oh! tes si douces mains et leur lente caresse<br /> +Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse<br /> +Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force<br /> +S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!<br /> +<br /> +Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine<br /> +Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,<br /> +Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres<br /> +Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.<br /> +<br /> +Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,<br /> +Et que m'est généreux et consolant ton songe.<br /> +Pour la première fois tu berces d'un mensonge<br /> +Mon cÅ“ur qui t'en excuse et qui t'en remercie;<br /> +<br /> +Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine<br /> +Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,<br /> +Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être<br /> +A finir en tes yeux ma belle vie humaine.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVIc"></a>XXVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,<br /> +Baise-les longuement, car ils t'auront donné<br /> +Tout ce qui peut tenir d'amour passionné<br /> +Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.<br /> +<br /> +Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,<br /> +Penche vers leur adieu ton triste et beau visage<br /> +Pour que s'imprime et dure en eux la seule image<br /> +Qu'ils garderont dans le tombeau.<br /> +<br /> +Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,<br /> +Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains<br /> +Et que près de mon front sur les pâles coussins,<br /> +Une suprême fois se repose ta joue.<br /> +<br /> +Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cÅ“ur,<br /> +Qui te conservera une flamme si forte<br /> +Que même à travers la terre compacte et morte<br /> +Les autres morts en sentiront l'ardeur!<br /> +</p> + + +<hr class="full" /> + +<p style=" margin-left: 15%; font-size: 0.8em;"> +<span class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</span><br /> +<br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></i><br /> +<br /> +<a href="#I">O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE</a><br /> +<a href="#II">QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX</a><br /> +<a href="#III">CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT</a><br /> +<a href="#IV">LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ</a><br /> +<a href="#V">CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ</a><br /> +<a href="#VI">TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE</a><br /> +<a href="#VII">OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE</a><br /> +<a href="#VIII">COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CÅ’UR</a><br /> +<a href="#IX">LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE</a><br /> +<a href="#X">VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR</a><br /> +<a href="#XI">COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE</a><br /> +<a href="#XII">AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT</a><br /> +<a href="#XIII">ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS</a><br /> +<a href="#XIV">A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT</a><br /> +<a href="#XV">JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE</a><br /> +<a href="#XVI">JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE</a><br /> +<a href="#XVII">POUR NOUS AIMER DES YEUX</a><br /> +<a href="#XVIII">AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE</a><br /> +<a href="#XIX">QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ</a><br /> +<a href="#XX">DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI</a><br /> +<a href="#XXI">EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS</a><br /> +<a href="#XXII">OH! CE BONHEUR</a><br /> +<a href="#XXIII">VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR</a><br /> +<a href="#XXIV">SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT</a><br /> +<a href="#XXV">POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE</a><br /> +<a href="#XXVI">BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR</a><br /> +<a href="#XXVII">LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE</a><br /> +<a href="#XXVIII">FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE</a><br /> +<a href="#XXIX">LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES</a><br /> +<a href="#XXX">S'IL ARRIVE JAMAIS</a><br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS MIDI</a></i><br /> +<br /> +<a href="#Ib">L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR</a><br /> +<a href="#IIb">ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES</a><br /> +<a href="#IIIb">SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON</a><br /> +<a href="#IVb">L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE</a><br /> +<a href="#Vb">JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE</a><br /> +<a href="#VIb">ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN</a><br /> +<a href="#VIIb">TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE</a><br /> +<a href="#VIIIb">DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE</a><br /> +<a href="#IXb">LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE</a><br /> +<a href="#Xb">TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR</a><br /> +<a href="#XIb">L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES</a><br /> +<a href="#XIIb">C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME</a><br /> +<a href="#XIIIb">LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES</a><br /> +<a href="#XIVb">VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD</a><br /> +<a href="#XVb">J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE</a><br /> +<a href="#XVIb">TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS</a><br /> +<a href="#XVIIb">AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU</a><br /> +<a href="#XVIIIb">LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ</a><br /> +<a href="#XIXb">JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL</a><br /> +<a href="#XXb">HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES</a><br /> +<a href="#XXIb">LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ</a><br /> +<a href="#XXIIb">C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN</a><br /> +<a href="#XXIIIb">ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES</a><br /> +<a href="#XXIVb">O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE</a><br /> +<a href="#XXVb">COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR</a><br /> +<a href="#XXVIb">LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ</a><br /> +<a href="#XXVIIb">ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES</a><br /> +<a href="#XXVIIIb">L'IMMOBILE BEAUTÉ</a><br /> +<a href="#XXIXb">VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES</a><br /> +<a href="#XXXb">«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»</a><br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></i><br /> +<br /> +<a href="#Ic">DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES</a><br /> +<a href="#IIc">S'IL ÉTAIT VRAI</a><br /> +<a href="#IIIc">LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE</a><br /> +<a href="#IVc">METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE</a><br /> +<a href="#Vc">SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE</a><br /> +<a href="#VIc">HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN</a><br /> +<a href="#VIIc">LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR</a><br /> +<a href="#VIIIc">LORSQUE TA MAIN CONFIE</a><br /> +<a href="#IXc">ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS</a><br /> +<a href="#Xc">QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE</a><br /> +<a href="#XIc">AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS</a><br /> +<a href="#XIIc">LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL</a><br /> +<a href="#XIIIc">LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL</a><br /> +<a href="#XIVc">SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS</a><br /> +<a href="#XVc">NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE</a><br /> +<a href="#XVIc">QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX</a><br /> +<a href="#XVIIc">SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES</a><br /> +<a href="#XVIIIc">LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS</a><br /> +<a href="#XIXc">VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE</a><br /> +<a href="#XXc">QUAND NOTRE JARDIN CLAIR</a><br /> +<a href="#XXIc">AVEC MES VIEILLES MAINS</a><br /> +<a href="#XXIIc">SI NOS CÅ’URS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS</a><br /> +<a href="#XXIIIc">ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT</a><br /> +<a href="#XXIVc">PEUT-ÊTRE</a><br /> +<a href="#XXVc">OH! TES SI DOUCES MAINS</a><br /> +<a href="#XXVIc">LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE</a><br /> +</p> + + + + + + + + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 ***</div> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi + +Author: Émile Verhaeren + +Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + + + + +ÉMILE VERHAEREN + + +Les Heures du Soir + +PRÉCÉDÉES DE + +Les Heures claires + +Les Heures d'après-midi + + +DOUZIÈME ÉDITION + +PARIS. + +MERCVRE DE FRANCE + +XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI + +MCMXXII + + + + + + +A CELLE QUI VIT A MES COTÉS + + + +LES HEURES CLAIRES + + + + + I. + + + + O la splendeur de notre joie + Tissée en or dans l'air de soie! + + Voici la maison douce et son pignon léger, + Et le jardin et le verger. + + Voici le banc, sous les pommiers + D'où s'effeuille le printemps blanc, + A pétales frôlants et lents. + + Voici des vols de lumineux ramiers + Planant, ainsi que des présages, + Dans le ciel clair du paysage. + + Voici, pareils à des baisers tombés sur terre + De la bouche du frôle azur, + Deux bleus étangs simples et purs, + Bordés naïvement de fleurs involontaires. + + O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes, + En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes. + + + + + II + + Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux + Ce jardin clair où nous passons silencieux, + C'est plus encor en nous que se féconde + Le plus candide et doux jardin du monde. + + Car nous vivons toutes les fleurs, + Toutes les herbes, toutes les palmes + En nos rires et en nos pleurs + Le bonheur pur et calme. + + Car nous vivons toutes les transparences + De l'étang bleu qui reflète l'exubérance + Des roses d'or, et des grands lys vermeils, + Bouches et lèvres de soleil. + + Car nous vivons toute la joie + Dardée en cris de fête et de printemps, + En nos aveux, où se côtoient + Les mots fervents et exaltants. + + Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde + Le plus joyeux et doux jardin du monde. + + + + + III + + Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent, + Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents, + En un tumulte fou de sang, de cris ardents, + De blessures et de gueules qui s'entre-mordent, + C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne, + O toi la neuve, ô toi l'ancienne! + Qui vins à moi, du fond de ton éternité + Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté. + + Je sens en toi les mêmes choses très profondes + Qu'en moi-même dormir, + Et notre soif de souvenir + Boire l'écho, où nos passés se correspondent. + + Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures + Sans le savoir, pendant l'enfance; + Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs, + Mêmes éclairs de confiance; + Car je te suis lié par l'inconnu + Qui me fixait, jadis, au fond des avenues + Par où passait ma vie aventurière; + Et, certes, si j'avais regardé mieux, + J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux + Depuis longtemps, en ses paupières. + + + + + IV + + Le ciel en nuit s'est déplié + Et la lune semble veiller + Sur le silence endormi. + + Tout est si pur et clair, + Tout est si pur et si pâle dans l'air + Et sur les lacs du paysage ami, + Qu'elle angoisse, la goutte d'eau + Qui tombe d'un roseau + Et tinte, et puis se tait dans l'eau. + + Mais j'ai tes mains entre les miennes + Et tes yeux sûrs, qui me retiennent, + De leurs ferveurs, si doucement; + Et je te sens si bien en paix de toute chose + Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte, + Ne troublera, fût-ce un moment, + La confiance sainte + Qui dort en nous comme un enfant repose. + + + + + V + + Chaque heure, où je songe à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard, + Et de si loin vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance. + + J'étais si lourd, j'étais si las, + j'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur. + + + + + VI + + Tu arbores parfois cette grâce bénigne + Du matinal jardin tranquille et sinueux + Qui déroule, là -bas, parmi les lointains bleus, + Ses doux chemins courbés en cols de cygne. + + Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair + Du vent rapide et exaltant + Qui passe, avec ses doigts d'éclair, + Dans les crins d'eau de l'étang blanc. + + Au bon toucher de tes deux mains + Je sens comme des feuilles + Me doucement frôler; + Que midi brûle le jardin, + Les ombres, aussitôt, recueillent + Les paroles chères dont ton être a tremblé. + + Chaque moment me semble, grâce à toi, + Passer ainsi, divinement en moi; + Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême, + Où tu te cèles en toi-même + En refermant les yeux, + Sens-tu mon doux regard dévotieux, + Plus humble et long qu'une prière, + Remercier le tien sous tes closes paupières. + + + + + VII + + Oh! laisse frapper à la porte + La main qui passe avec ses doigts futiles; + Notre heure est si unique, et le reste qu'importe, + Le reste avec ses doigts futiles, + + Laisse passer, par le chemin, + La triste et fatigante joie, + Avec ses crécelles en main. + + Laisse monter, laisse bruire + Et s'en aller le rire; + Laisse passer la foule et ses milliers de voix. + + L'instant est si beau de lumière, + Dans le jardin, autour de nous; + L'instant est si rare de lumière première, + Dans notre cÅ“ur, au fond de nous; + + Tout nous prêche de n'attendre plus rien + De ce qui vient ou passe, + Avec des chansons lasses + Et des bras las par les chemins, + + Et de rester les doux qui bénissons le jour, + Même devant la nuit d'ombre barricadée, + Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée + Que, bellement, nous nous faisons de notre amour. + + + + + VIII + + Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cÅ“ur, + Ainsi qu'une ample fleur, + Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée; + Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée. + + La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme; + Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux: + C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme. + + La fleur qui est mon cÅ“ur et mon aveu, + Tout simplement, à tes lèvres confie + Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie + Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu. + + Laissons l'esprit fleurir sur les collines + En de capricieux chemins de vanité, + Et faisons simple accueil à la sincérité + Qui tient nos deux cÅ“urs vrais en ses mains cristallines; + Et rien n'est beau comme une confession d'âmes + Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme + Des incomptables diamants + Brûle comme autant d'yeux + Silencieux + Le silence des firmaments. + + + + + IX + + Le printemps jeune et bénévole + Qui vêt le jardin de beauté + Élucide nos voix et nos paroles + Et les trempe dans sa limpidité. + + La brise et les lèvres des feuilles + Babillent, et lentement effeuillent + En nous les syllabes de leur clarté. + + Mais le meilleur de nous se gare + Et fuit les mots matériels; + Un simple et doux élan muet + Mieux que tout verbe amarre + + Notre bonheur à son vrai ciel: + Celui de ton âme, à deux genoux, + Tout simplement, devant la mienne, + Et de mon âme, à deux genoux, + Très doucement, devant la tienne. + + + + + X + + Viens lentement t'asseoir + Près du parterre dont le soir + Ferme les fleurs de tranquille lumière, + Laisse filtrer la grande nuit en toi: + Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi + trouble notre prière. + + Là -haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire: + Voici le firmament plus net et translucide + Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside; + Et puis voici le ciel qui regarde à travers. + + Les mille voix de l'énorme mystère + Parlent autour de toi, + Les mille lois de la nature entière + Bougent autour de toi, + Les arcs d'argent de l'invisible + Prennent ton âme et sa ferveur pour cible, + Mais tu n'as peur, oh! simple cÅ“ur, + Mais tu n'as peur, puisque ta foi + Est que toute la terre collabore + A cet amour que fit éclore + La vie et son mystère en toi. + + Joins donc les mains tranquillement + Et doucement adore; + Un grand conseil de pureté + Flotte, comme une étrange aurore, + Sous les minuits du firmament. + + + + + XI + + + Combien elle est facilement ravie + Avec ses yeux d'extase ignée; + Elle, la douce et résignée + Si simplement devant la vie. + + Ce soir, comme un regard la surprenait fervente + Et comme un mot la transportait + Au pur jardin de joie, où elle était + Tout à la fois reine et servante. + + Humble d'elle, mais ardente de nous, + C'était à qui ploierait les deux genoux, + Pour recueillir le merveilleux bonheur + Qui, mutuel, nous débordait du cÅ“ur. + + Nous écoutions se taire, en nous, la violence + De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras + Et le vivant silence + Dire des mots que nous ne savions pas. + + + + + XII + + Au temps où longuement j'avais souffert, + Où les heures m'étaient des pièges, + Tu m'apparus l'accueillante lumière + Qui luit, aux fenêtres, l'hiver, + Au fond des soirs, sur de la neige. + + Ta clarté d'âme hospitalière + Frôla, sans le blesser, mon cÅ“ur, + Comme une main de tranquille chaleur. + + Puis vint la bonne confiance, + Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance + Enfin de nos deux mains amies, + Un soir de claire entente et de douce accalmie. + + Depuis, bien que l'été ait succédé au gel, + En nous-mêmes, et sous le ciel, + Dont les flammes éternisées + Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées, + Et que l'amour soit devenu la fleur immense + Naissant du fier désir + Qui sans cesse, pour mieux encor grandir, + En notre cÅ“ur se recommence, + Je regarde toujours, la petite lumière + Qui me fut douce, la première. + + + + + XIII + + Et qu'importent et les pourquois et les raisons + Et qui nous fûmes et qui nous sommes: + Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons + Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes. + + Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir + Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère + Et qu'élans doux et que ferveur involontaire + Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir. + + Je te sens claire, avant de te comprendre telle; + Et c'est ma joie, infiniment, + De m'éprouver si doucement aimant + Sans demander pourquoi ta voix m'appelle. + + Soyons simples et bons--et que le jour + Nous soit tendresse et lumière servies, + Et laissons dire que la vie + N'est point faite pour un pareil amour. + + + + + XIV + + A ces reines qui lentement descendent + Les escaliers en ors et fleurs de la légende, + Dans mon rêve, parfois, je t'apparie; + Jeté donne des noms qui se marient + A la beauté, à la splendeur et à la joie, + Et bruissent en syllabes de soie, + Au long des vers bâtis comme une estrade + Pour la danse des mots et leurs belles parades. + + Mais combien vite on se lasse du jeu, + A te voir douce et profonde et si peu + Celle dont on enjolive les attitudes, + Ton front si clair et pur et blanc de certitude, + + Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux, + Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls + Qui bat comme ton cÅ“ur immense et ingénu, + Oh! combien tout, hormis cela et ta prière, + Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière + Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus. + + + + + XV + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + Mes plus douces pensées, + Celles que je te dis, celles aussi + Qui demeurent imprécisées + Et trop profondes pour les dire. + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + A toute ton âme, mon âme, + Avec ses pleurs et ses sourires + Et son baiser. + + Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie; + Des liens d'ombre semblent glisser + Et s'en aller, avec mélancolie; + L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit, + L'herbe rayonne et les corolles se déplient, + Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit. + + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Entrer ainsi dans la pleine lumière; + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Avec des cris vainqueurs et de hautes prières, + Sans plus aucun voile sur nous, + Sans plus aucun remords en nous, + Oh! dis, pouvoir un jour + Entrer à deux dans le lucide amour!... + + + + + XVI + + Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière + Et l'élan fou de cette âme éperdue, + Pour que, plongée en leur douceur et leur prière, + Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue. + + S'unir pour épurer son être + Comme deux vitraux d'or en une même abside + Croisent leurs feux différemment lucides + Et se pénètrent! + + Je suis parfois si lourd, si las, + D'être celui qui ne sait pas + Etre parfait, comme il le veut! + Mon cÅ“ur se bat contre ses vÅ“ux, + Mon cÅ“ur dont les plantes mauvaises, + Entre des rocs d'entêtement, + Dressent, sournoisement, + Leurs fleurs d'encre ou de braise; + Mon cÅ“ur si faux, si vrai, selon les jours, + Mon cÅ“ur contradictoire, + Mon cÅ“ur exagéré toujours + De joie immense ou de crainte attentatoire. + + + + + XVII + + Pour nous aimer des yeux, + Lavons nos deux regards de ceux + Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie + Mauvaise et asservie. + + L'aube est en fleur et en rosée + Et en lumière tamisée + Très douce; + On croirait voir de molles plumes + D'argent et de soleil, à travers brumes, + Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses. + Nos bleus et merveilleux étangs + Tremblent et s'animent d'or miroitant; + Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent; + Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies, + Balaie + La cendre humide, où traîne encor le crépuscule. + + + + + XVIII + + Au clos de notre amour, l'été se continue: + Un paon d'or, là -bas, traverse une avenue; + Des pétales pavoisent + --Perles, émeraudes, turquoises-- + L'uniforme sommeil des gazons verts. + Nos étangs bleus luisent, couverts + Du baiser blanc des nénuphars de neige; + Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges; + Un insecte de prisme irrite un cÅ“ur de fleur; + De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs; + Et, comme des bulles légères, mille abeilles + Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles. + + L'air est si beau qu'il paraît chatoyant; + Sous les midis profonds et radiants + On dirait qu'il remue en roses de lumière; + Tandis qu'au loin, les routes coutumières + Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils, + A l'horizon nacré, montent vers le soleil. + + Certes, la robe en diamants du bel été + Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté. + Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes, + Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes. + + + + + XIX + + Que tes yeux clairs, tes yeux d'été, + Me soient, sur terre, + Les images de la bonté. + + Laissons nos âmes embrasées + Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées. + + Que mes deux mains contre ton cÅ“ur + Te soient, sur terre, + Les emblèmes de la douceur. + + Vivons pareils à deux prières éperdues + L'une vers l'autre, à toute heure, tendues. + + Que nos baisers sur nos bouches ravies + Nous soient sur terre + Les symboles de notre vie. + + + + + XX + + Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie, + Dis, combien l'absence, même d'un jour, + Attriste et attise l'amour + Et le réveille, en ses brûlures endormies? + + Je m'en vais au-devant de ceux + Qui reviennent des lointains merveilleux + Où, dès l'aube, tu es allée; + Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée; + Et, sur la route, épiant leur venue, + Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux + Encor clairs de t'avoir vue. + + Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée, + Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas, + Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas + Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée. + + + + + XXI + + En ces heures où nous sommes perdus + Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes, + Quel sang lustral ou quel baptême + Baigne nos cÅ“urs vers tout l'amour tendus? + + Joignant les mains, sans que l'on prie, + Tendant les bras, sans que l'on crie, + Mais adorant on ne sait quoi + De plus lointain et de plus pur que soi, + L'esprit fervent et ingénu, + Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu. + + Comme on s'abîme en la présence + De ces heures de suprême existence, + Comme l'âme voudrait des cieux + Pour y chercher de nouveaux dieux, + Oh! l'angoissante et merveilleuse joie + Et l'espérance audacieuse + D'être, un jour, à travers la mort même, la proie + De ces affres silencieuses. + + + + + XXII + + Oh! ce bonheur + Si rare et si frôle parfois + Qu'il nous fait peur! + + Nous avons beau taire nos voix + Et nous faire comme une tente, + Avec toute ta chevelure, + Pour nous créer un abri sûr, + Souvent l'angoisse en nos âmes fermente. + + Mais notre amour étant comme un ange à genoux + Prie et supplie + Que l'avenir donne à d'autres que nous + Même tendresse et même vie, + Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux. + + Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs + Illimitent, jusques au ciel, le désespoir, + Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme + De la douceur de notre âme. + + + + + XXIII + + Vivons, dans notre amour et notre ardeur, + Vivons si hardiment nos plus belles pensées + Qu'elles s'entrelacent harmonisées + A l'extase suprême et l'entière ferveur. + + Parce qu'en nos âmes pareilles, + Quelque chose de plus sacré que nous + Et de plus pur, et de plus grand s'éveille, + Joignons les mains pour l'adorer à travers nous. + + Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes + Pour humblement le définir + Et que si rare et si puissant en soit le charme, + Qu'à le goûter nos cÅ“urs soient près de défaillir. + + Restons quand même, et pour toujours, les fous + De cet amour presque implacable, + Et les fervents, à deux genoux, + Du Dieu soudain qui règne en nous, + Si violent et si ardemment doux + Qu'il nous fait mal et nous accable. + + + + + XXIV + + Sitôt que nos bouches se touchent, + Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes + Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment + Et qui s'unissent en nous-mêmes; + + Nous nous sentons le cÅ“ur si divinement frais + Et si renouvelé par leur lumière + Première + Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît. + + La joie est à nos yeux le seul ferment du monde + Qui se mûrit et se féconde, + Innombrable, sur nos routes d'en bas; + Comme là -haut, par tas, + Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles + Naissent les fleurs myriadaires des étoiles. + + L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre, + Tout nous éclaire et nous paraît flambeau: + Nos simples mots ont un sens si beau + Que nous les répétons pour les sans cesse entendre. + + Nous sommes les victorieux sublimes + Qui conquérons l'éternité. + Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime, + Et notre amour nous semble avoir toujours été. + + + + + XXV + + Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte. + Si profonde qu'elle en est sainte + Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair; + Nous descendons ensemble au jardin de la chair. + + Tes seins sont là ainsi que des offrandes, + Et tes deux mains me sont tendues; + Et rien ne vaut la naïve provende + Des paroles dites et entendues. + + L'ombre des rameaux blancs voyage + Parmi ta gorge et ton visage + Et tes cheveux dénouent leur floraison, + En guirlandes, sur les gazons. + + La nuit est toute d'argent bleu, + La nuit est un beau lit silencieux, + La nuit douce, dont les brises vont, une à une, + Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune. + + + + + XXVI + + Bien que déjà , ce soir + L'automne + Laisse aux sentes et aux orées, + Comme des mains dorées, + Lentes, les feuilles choir, + Bien que déjà l'automne, + Ce soir, avec ses bras de vent, + Moissonne, + Sur les rosiers fervents + Les pétales et leur pâleur, + Ne laissons rien de nos deux âmes + Tomber soudain avec ces fleurs. + + Mais tous les deux, autour des flammes + De l'âtre en or de souvenir, + Mais tous les deux, blottissons-nous, + Les mains au feu et les genoux. + + Contre les deuils cachés dans l'avenir, + Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, + Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, + Blottissons-nous, près du foyer, + Que la mémoire en nous fait flamboyer. + + Et si l'automne obère + A grands pans d'ombre et d'orages planants, + Les bois, les pelouses et les étangs, + Que sa douleur du moins n'altère + L'intérieur jardin tranquillisé, + Où s'unissent, dans la lumière, + Les pas égaux de nos pensées. + + + + + XXVII + + Le don du corps, lorsque l'âme est donnée, + N'est rien que l'aboutissement + De deux tendresses entraînées + L'une vers l'autre, éperdûment. + + Tu n'es heureuse de ta chair, + Si belle en sa fraîcheur natale, + Que pour, avec ferveur, m'en faire + L'offre complète et l'aumône totale. + + Et je me donne à toi, ne sachant rien + Sinon que je m'exalte à te connaître, + Toujours meilleure, et plus pure, peut-être, + Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien. + + L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance + Unique, et l'unique raison du cÅ“ur, + A nous, dont le plus fol bonheur + Est d'être fous de confiance. + + + + + XXVIII + + Fut-il en nous une seule tendresse, + Une pensée, une joie, une promesse, + Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas? + + Fut-il une prière en secret entendue, + Dont nous n'ayons serré les mains tendues + Avec douceur sur notre sein? + + Fut-il un seul appel, un seul dessein, + Un vÅ“u tranquille ou violent + Dont nous n'ayons accéléré l'élan? + + Et, nous aimant ainsi, + Nos cÅ“urs s'en sont allés, tels des apôtres, + Vers les doux cÅ“urs timides et transis + Des autres. + Ils les ont conviés, par la pensée, + A se sentir aux nôtres fiancés, + A proclamer l'amour avec des ardeurs franches, + Comme un peuple de fleurs aime la même branche, + Qui le suspend et le baigne dans le soleil; + Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, + S'est mise à célébrer tout ce qui aime, + Magnifiant l'amour pour l'amour même, + Et à chérir, divinement, d'un désir fou, + Le monde entier qui se résume en nous. + + + + + XXIX + + Le beau jardin fleuri de flammes + Qui nous semblait le double ou le miroir + Du jardin clair que nous portions dans l'âme + Se cristallise en gel et or, ce soif. + + Un grand silence blanc est descendu s'asseoir + Là -bas, aux horizons de marbre, + Vers où s'en vont, par défilés, les arbres + Avec leur ombre immense et bleue + Et régulière, à côté d'eux. + + Aucun souffle de vent, aucune haleine. + Les grands voiles du froid + Se déplient seuls, de plaine en plaine, + Sur des marais d'argent ou des routes en croix. + + Les étoiles paraissent vivre. + Comme l'acier, brille le givre, + A travers l'air translucide et glacé. + De clairs métaux pulvérisés + A l'infini semblent neiger + De la pâleur d'une lune de cuivre. + Tout est scintillement dans l'immobilité. + + Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté + Par ces mille regards que projette sur terre, + Vers les hasards de l'humaine misère, + La bonne et pure et inchangeable éternité. + + + + + XXX + + S'il arrive jamais + Que nous soyons, sans le savoir, + Souffrance ou peine ou désespoir + L'un pour l'autre; s'il se faisait + Que la fatigue ou le banal plaisir + Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir; + Si le cristal de la pure pensée + Doit en nos cÅ“urs tomber et se briser; + Si malgré tout, je me sentais + Vaincu pour n'avoir pas été + Assez en proie à la divine immensité + De la bonté; + Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes + Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes + Quand même--et, d'un unique essor, + L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort. + + + + + LES HEURES D'APRÈS-MIDI + + + + + I. + + L'âge est venu, pas à pas, jour à jour, + Poser ses mains sur le front nu de notre amour + Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé. + + Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé, + Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes + Ont laissé choir un peu de leur force fervente + Sur l'étang pâle et sur les chemins doux. + Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux, + Une ombre dure, autour de sa lumière. + + Pourtant, voici toujours les floraisons trémières + Qui persistent à se darder vers leur splendeur, + Et les saisons ont beau peser sur notre vie, + Toutes les racines de nos deux cÅ“urs + Plus que jamais plongent inassouvies, + Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur. + + Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses + Qui s'enlacent autour du temps et se reposent + La joue en fleur et feu, contre son flanc transi! + + Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi, + Heureux et, clairs encor, après combien d'années! + Mais si tout autre avait été la destinée + Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir, + --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir, + Sans me plaindre, d'une amour obstinée. + + + + + II + + Roses de Juin, vous les plus belles, + Avec vos cÅ“urs de soleil transpercés; + Roses violentes et tranquilles, et telles + Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés; + Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves, + Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent + Ou s'apaisent, au va et vient du vent, + Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant; + Roses d'ardeur muette et de volonté douce, + Roses de volupté en vos gaines de mousse, + Vous qui passez les jours du plein été + A vous aimer, dans la clarté; + Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses + Oh! que pareils à vous nos multiples désirs, + Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir + S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent! + + + + + III + + Si d'autres fleurs décorent la maison + Et la splendeur du paysage, + Les étangs purs luisent toujours dans le gazon, + Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage. + + Dites de quels lointains profonds et inconnus + Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus, + Avec du soleil sur leurs ailes? + + Juillet a remplacé Avril dans le jardin + Et les tons bleus par les grands tons incarnadins, + L'espace est chaud et le vent frêle; + Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement, + Et l'été passe, en sa robe de diamants + Et d'étincelles. + + + + + IV + + L'ombre est lustrale et l'aurore irisée. + De la branche, d'où s'envole là -haut + L'oiseau, + Tombent des gouttes de rosée. + + Une pureté lucide et frêle + Orne le matin si clair + Que des prismes semblent briller dans l'air. + On écoute une source; on entend un bruit d'ailes. + + Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première + Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière + Et reflètent le jour qui se lève là -bas. + Ton front est radieux et ton artère bat. + + La vie intense et bonne et sa force divine + Entrent si pleinement, tel un battant bonheur, + En ta poitrine, + Que pour en contenir l'angoisse et la fureur, + Tes mains soudain prennent mes mains + Et les appuyent comme avec peur, + Contre ton cÅ“ur. + + + + + V + + Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie + D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie + Du vent joyeux et franc et du soleil superbe: + Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes, + Mes mains douces d'avoir touché le cÅ“ur des fleurs, + Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs + Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles, + Devant la terre en fête et sa force éternelle. + + L'espace entre ses bras de bougeante clarté, + Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté, + Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là -bas, + Avec des cris captifs que délivraient mes pas. + + Je t'apporte la vie et la beauté des plaines; + Respire-les sur moi à franche et bonne haleine, + Les origans ont caressé mes doigts, et l'air + Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair. + + + + + VI + + Asseyons-nous tous deux près du chemin, + Sur le vieux banc rongé de moisissures, + Et que je laisse, entre tes deux mains sûres, + Longtemps s'abandonner ma main. + + Avec ma main qui longtemps s'abandonne + A la douceur de se sentir sur tes genoux, + Mon cÅ“ur aussi, mon cÅ“ur fervent et doux + Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes + + Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond + Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble, + Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble, + Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front. + + Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence + Et l'immobilité de nos muets désirs, + N'était que tout à coup à les sentir frémir + Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent; + + Tes mains, où mon bonheur entier reste celé + Et qui jamais, pour rien au monde, + N'attenteraient à ces choses profondes + Dont nous vivons, sans en devoir parler. + + + + + VII + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + Très doucement, plus doucement encore. + Baise mes lèvres, et dis-moi + Ces mots plus doux à chaque aurore, + Quand me les dit ta voix, + Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore. + + Le joug surgit maussade et lourd; la nuit + Fut de gros rêves traversée; + La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée + Et l'horizon est noir de nuages d'ennui. + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + C'est toi qui m'es la bonne aurore, + Dont la caresse est dans ta main + Et la lumière en tes paroles douces: + Voici que je renais, sans mal et sans secousse, + Au quotidien travail qui trace, en mon chemin, + Son signe, + Et me fait vivre, avec la volonté, + D'être une arme de force et de beauté, + Aux poings d'or d'une vie insigne. + + + + + VIII + + Dans la maison où notre amour a voulu naître, + Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins, + Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins + Les roses qui nous regardent par les fenêtres. + + Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort, + Et des heures d'été, si belles de silence, + Que j'arrête parfois le temps qui se balance, + Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or. + + Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre + Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien, + Sinon les battements de ton cÅ“ur et du mien + Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre. + + + + + IX + + Le bon travail, fenêtre ouverte, + Avec l'ombre des feuilles vertes + Et le voyage du soleil + Sur le papier vermeil, + Maintient la douce violence + De son silence, + En notre bonne et pensive maison. + + Et vivement les fleurs se penchent + Et les grands fruits luisent, de branche en branche, + Et les merles et les bouvreuils et les pinsons + Chantent et chantent + Pour que mes vers éclatent + Clairs et frais, purs et vrais, + Ainsi que leurs chansons, + Leur chair dorée et leurs pétales écarlates. + + Et je te vois passer dans le jardin, là -bas, + Parfois à l'ombre et au soleil mêlée; + Mais ta tête ne se retourne pas, + Pour que l'heure ne soit troublée + Où je travaille, avec mon cÅ“ur jaloux, + A ces poèmes francs et doux. + + + + + X + + Toute croyance habite au fond de notre amour. + On lie une pensée ardente aux moindres choses: + A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose, + Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour, + Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière. + Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit + Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi. + Un insecte qui mord le cÅ“ur des fleurs trémières + Epouvante: tout est crainte, tout est espoir. + + Que la raison, avec sa neige âpre et calmante, + Refroidisse soudain ces angoisses charmantes, + Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir + Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent; + Soyons heureux de nous sentir, enfants, + Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant; + Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages. + + + + + XI + + L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles; + Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles, + Se mêle à la ferveur de notre être exalté. + Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité. + + Il n'importe que leur raison adhère ou railla + Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles, + Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs; + Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer. + + Ils regardent le jour luire de plage en plage, + Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs; + La fixe certitude et le tremblant espoir + Pour leurs regards ardents ont le même visage. + + Heureux et clairs, ils croient, avec avidité; + Leur âme est la profonde et soudaine clarté + Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes; + Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes. + + Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux; + Vivant des vérités que renferment leurs yeux + Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore; + Et pour eux seuls, les paradis chantent encore. + + + + + XII + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume: + Tout est si calme et consolant, ce soir, + Et le silence est tel, que l'on entendrait choir + Des plumes. + + C'est la bonne heure où, doucement, + S'en vient la bien-aimée, + Comme la brise ou la fumée, + Tout doucement, tout lentement. + Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute; + Et son âme, que j'entends toute, + Je la surprends luire et jaillir + Et je la baise sur ses yeux. + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume, + Où les aveux + De s'être aimés le jour durant, + Du fond du cÅ“ur profond, mais transparent, + S'exhument. + + Et l'on se dit les simples choses: + Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin; + La fleur qui s'est ouverte, + D'entre les mousses vertes; + Et la pensée éclose, en des émois soudains, + Au souvenir d'un mot de tendresse fanée + Surpris au fond d'un vieux tiroir, + Sur un billet de l'autre année. + + + + + XIII + + Les baisers morts des défuntes années + Ont mis leur sceau sur ton visage, + Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge, + Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées. + + Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux + Luire, comme un matin de fête, + Ni, lentement, se repeser ta tête, + Dans le jardin massif et noir de tes cheveux, + + Tes mains chères qui demeurent si douces + Ne viennent plus comme autrefois, + Avec de la lumière au bout des doigts, + Me caresser le front, comme une aube les mousses. + + Ta chair jeune et belle, ta chair + Que je parais de mes pensées, + N'a plus sa fraîcheur pure de rosée, + Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs. + + Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse; + Tout est changé, même ta voix, + Ton corps s'est affaissé comme un pavois, + Pour laisser choir les victoires de la jeunesse. + + Mais néanmoins, mon cÅ“ur ferme et fervent te dit: + Que m'importent les ans jour à jour alourdis, + Puisque je sais que rien au monde + Ne troublera jamais notre être exalté + Et que notre âme est trop profonde + Pour que l'amour dépende encor de la beauté. + + + + + XIV + + + Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord; + Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude, + Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes + Usent l'amour le plus tenace et le plus fort. + + Je te regarde, et tous les jours je te découvre, + Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté: + Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté, + + Mais exalte ton cÅ“ur dont le fond d'or s'entr'ouvre. + Tu te laisses naïvement approfondir, + Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle; + Les mâts au clair, comme une ardente caravelle, + Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs. + + C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance, + A la franchise nue et la simple bonté; + Nous agissons et nous vivons dans la clarté + D'une joyeuse et translucide confiance. + + Ta force est d'être frêle et pure infiniment; + De traverser, le cÅ“ur en feu, tous chemins sombres, + Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre, + Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant. + + + + + XV + + J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie + Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit, + Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie + M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui. + + Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace; + Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs, + Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses + Pour retenir captif notre bonheur tremblant. + + Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises, + Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons, + Je me sentais le cÅ“ur à la fois glace et braise + Et tout à coup aride et rebelle aux pardons. + + Mais tu me dis le mot qui bellement console + Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour; + Et je vivais avec le feu de ta parole + Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour. + + L'homme diminué que je me sentais être, + Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi; + Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre, + Et je croyais en la santé, avec ta foi. + + Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe, + L'air vivace, le vent des champs et des forêts, + Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube, + Et le soleil, en tes baisers profonds et frais. + + + + + XVI + + Tout ce qui vit autour de nous, + Sous la douce et fragile lumière, + Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières, + Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue, + Et les chantants et sautillants oiseaux + Qui follement s'essaiment, + Comme des grappes de joyaux + Dans le soleil, + Tout ce qui vit au beau jardin vermeil, + Ingénument, nous aime; + Et nous, + Nous aimons tout. + + Nous adorons le lys que nous voyons grandir + Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir + --Cercles environnés de pétales de flammes-- + Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes. + + Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas, + Au long des murs, parmi les pariétaires, + Croissent, pour être proches de nos pas; + Et les herbes involontaires, + Dans le gazon où nous avons passé, + Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée. + + Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe, + Simples et purs, ardents et exaltés, + Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes, + Et fièrement, laissant l'impérieux été + Trouer et traverser de ses pleines clartés + Nos chairs, nos cÅ“urs, et nos deux volontés. + + + + + XVII + + Avec mes sens, avec mon cÅ“ur et mon cerveau, + Avec mon être entier tendu comme un flambeau + Vers ta bonté et vers ta charité + Sans cesse inassouvies, + Je t'aime et te louange et je te remercie + D'être venue, un jour, si simplement, + Par les chemins du dévouement, + Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie. + + Depuis ce jour, + Je sais, oh! quel amour + Candide et clair ainsi que la rosée + Tombe de toi sur mon âme tranquillisée. + + Je me sens tien, par tous les liens brûlants + Qui rattachent à leur brasier les flammes; + Toute ma chair, toute mon âme + Monte vers toi, d'un inlassable élan; + Je ne cesse de longuement me souvenir + De ta ferveur profonde et de ton charme, + Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, + Délicieusement, d'inoubliables larmes. + + Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, + Avec le désir fier d'être à jamais celui + Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. + Toute notre tendresse autour de nous flamboie; + Tout écho de mon être à ton appel répond; + L'heure est unique et d'extase solennisée + Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, + Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées. + + + + + XVIII + + Les jours de fraîche et tranquille santé, + Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête, + Le bon travail prend place à mes côtés, + Comme un ami qu'on fête. + + Il vient des pays doux et rayonnants, + Avec des mots plus clairs que les rosées, + Pour y sertir, en les illuminant, + Nos sentiments et nos pensées. + + Il saisit l'être en un tourbillon fou; + Il érige l'esprit, sur de géants pilastres; + Il lui verse le feu qui fait vivre les astres; + Il apporte le don d'être Dieu tout à coup. + + Et les transports fiévreux et les affres profondes, + Tout sert à sa tragique volonté + De rajeunir le sang de la beauté, + Dans les veines du monde. + + Je suis à sa merci, comme une ardente proie. + + Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd, + Vers le repos de ton amour, + Avec les feux de mon idée ample et suprême, + Me semble-t-il--oh! qu'un instant-- + Que je t'apporte, en mon cÅ“ur haletant, + Le battement de cÅ“ur de l'univers lui-même. + + + + + XIX + + Je suis sorti des bosquets du sommeil, + Morose un peu de l'avoir délaissée + Sous leurs branches et leurs ombres tressées, + Loin du joyeux et matinal soleil. + + Déjà luisent les phlox et les roses trémières; + Et je m'en vais par le jardin, songeant + A des vers clairs de cristal et d'argent + Qui tinteraient, dans la lumière. + + Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi, + Avec tant de ferveur et tant d'émoi + Qu'il me semble que ma pensée + De loin, subitement, a déjà traversé, + Pour provoquer ta joie et ton réveil, + Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil. + + Et quand je te rejoins dans notre maison tiède + Que l'ombre et le silence encore possèdent, + Mes baisers francs, mes baisers clairs, + Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair. + + + + + XX + + Hélas! lorsque le plomb des maladies, + Avec mon sang torpide et lourd, + Avec mon sang de jour en jour + Plus torpide et plus lourd, + Coulait, parmi mes veines engourdies; + + Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux, + Sur mes longues mains pâles + Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales + Du mal insidieux; + + Lorsque ma peau séchait comme une écorce, + Que je n'avais plus même assez de force + Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cÅ“ur, + Et baiser, là , notre bonheur; + + Lorsque les jours mornes et identiques + Rongeaient ma via avec morosité, + Jamais je n'aurais pu trouver la volonté + Et la force de me dresser stoïque, + + Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien, + Avec tes mains patientes, douces, sereine, + A chaque heure des si longues semaines, + L'héroïsme secret qui coulait dans le tien. + + + + + XXI + + Le clair jardin c'est la santé. + + Il la prodigue, en sa clarté, + Au va et vient de ses milliers de mains, + De palmes et de feuilles. + + Et la bonne ombre, où il accueille, + Après de longs chemins, + Nos pas, + Verse, à nos membres las, + Une force vivace et douce + Comme ses mousses. + + Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil, + Un cÅ“ur vermeil + Semble habiter au fond de l'eau + Et battre, ardent et jeune, avec le flot; + Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes, + Qui dans leur splendeur bougent, + Tendent, du bout de leurs tiges vivantes, + Leurs coupes d'or et de sang rouge. + + Le jardin clair c'est la santé. + + + + + XXII + + C'était en juin, dans le jardin, + C'était notre heure et notre jour; + Et nos jeux regardaient, avec un tel amour, + Les choses, + Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient + Et nous voyaient et nous aimaient + Les roses. + + Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais: + Les insectes et les oiseaux + Volaient dans l'or et dans la joie + D'un air frêle comme la soie; + Et nos baisers étaient si beaux + Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux. + + On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure + Et veut le ciel entier pour resplendir; + Toute la vie entrait, par de douces brisures, + Dans notre être, pour le grandir. + + Et ce n'étaient que cris invocatoires, + Et fous élans et prières et vÅ“ux, + Et le besoin, soudain, de recréer des dieux, + Afin de croire. + + + + + XXIII + + Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues: + L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours. + Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue, + Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour. + + Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre; + Et ton cÅ“ur m'apparaît si soudainement beau + Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres, + Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop. + + Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute + Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cÅ“ur + Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes, + Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs. + + + + + XXIV + + O le calme jardin d'été où rien ne bouge! + Sinon là -bas, vers le milieu + De l'étang clair et radieux, + Pareils à des langues de feu, + Des poissons rouges. + + Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées + Calmes et apaisées + Et lucides--comme cette eau + De confiance et de repos. + + Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent + Au brusque et merveilleux soleil, + Non loin des iris verts et des blanches coquilles + Et des pierres, immobiles + Autour des bords vermeils. + + Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi, + Dans la fraîcheur et la splendeur + Qui les effleure, + Sans crainte aucune et sans souci, + Qu'ils ramènent, du fond à la surface, + D'autres regrets que des regrets fugaces. + + + + + XXV + + Comme à d'autres, l'heure et l'humeur: + L'heure morose ou l'humeur malévole + Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cÅ“ur; + Mais, néanmoins, jamais, + Même les soirs des jours mauvais, + Nos cÅ“urs ne se sont dit les fatales paroles. + + La sincérité claire, ardente, illuminée, + Nous fut joie et conseil, + Si bien que notre âme passionnée + Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil. + + Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères, + Les égrenant comme un âpre rosaire, + + L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour; + Et doucement et tour à tour + Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute + Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes + + Ainsi, + Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème, + Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes, + Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis, + Et regardant notre âme renaître, + Comme renaît après la pluie, + Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie, + La pureté de verre et d'or d'une fenêtre. + + + + + XXVI + + Les barques d'or du bel été + Qui partirent, folles d'espace, + S'en reviennent mornes et lasses + Des horizons ensanglantés. + + A coups de rames monotones, + Elles s'avancent sur les eaux; + On les prendrait pour des berceaux + Où dormiraient des fleurs d'automne + + Tiges de lys au beau front d'or, + Toutes vous gisez abattues; + Seules, les roses s évertuent + A vivre, au delà de la mort. + + Qu'importe à leur beauté plénière + Qu'Octobre luise ou bien Avril: + Leur désir simple et puéril + Boit, jusqu'au sang, toute lumière. + + Même aux jours noirs, quand meurt le ciel, + Sous la nuée âpre et hagarde, + Sitôt qu'une clarté se darde + Elles s'exaltent vers Noël. + + Vous, nos âmes, faites comme elles; + Elles n'ont pas l'orgueil des lys, + Mais détiennent, entre leurs plis, + L'ardeur sacrée et immortelle. + + + + + XXVII + + Ardeur des sens, ardeur des cÅ“urs, ardeur des âmes, + Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour; + Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes + Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours. + + Tu marches aveuglé par ta propre lumière, + Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés, + Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière + Et que ton feu travaille aux mystères sacrés. + + Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève; + O toi, dont la douceur baigne mon cÅ“ur altier, + A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve? + Je t'aime tout entière, avec mon être entier. + + + + + XXVIII + + L'immobile beauté + Des soirs d'été, + Sur les gazons où ils s'éploient, + Nous offre le symbole + Sans geste vain, ni sans parole, + Du repos dans la joie. + + Le matin jeune et ses surprises + S'en sont allés, avec les brises; + Midi lui-même et les pans de velours + De ses vents chauds, de ses vents lourds + Ne tombe plus sur la plaine torride; + Et voici l'heure où, lentement, le soir, + Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride, + S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir. + + O la planité d'or à l'infini des eaux, + Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux, + Et le tranquille et somptueux silence, + Dont nous goûtons alors + Si fort + L'immuable présence, + Que notre vÅ“u serait d'en vivre ou d'en mourir + Et d'en revivre, + Comme deux cÅ“urs, inlassablement ivres + De lumières, qui ne peuvent périr! + + + + + XXIX + + Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles + Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, + Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, + Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. + + Vous me parliez des temps prochains où nos années, + Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir; + Comment éclaterait le glas des destinées, + Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir. + + Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, + Et votre cÅ“ur brûlait si tranquillement beau + Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte + Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau. + + + + + XXX + + «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi», + Heures superbement et doucement élues, + Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis + Et que nos rosiers d'or au passage saluent; + Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît. + + Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais? + + Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres, + Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, + Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux, + Entrelacer vos pas égaux et radieux; + + Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce + Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses, + --Tel un suprême, immense et souverain espoir-- + Les pas et les adieux de mes «heures du soir». + + + + + LES HEURES DU SOIR + + + + + I + + Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume + Poussaient au bord de nos chemins; + Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains + Et tes cheveux avec des plumes. + + L'ombre était bienveillante à nos pas réunis + En leur marche, sous le feuillage; + Une chanson d'enfant nous venait d'un village + Et remplissait tout l'infini. + + Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne + Sous la garde des longs roseaux, + Et le beau front des bois reflétait dans les eaux + Sa haute et flexible couronne. + + Et tous les deux, sachant que nos cÅ“urs formulaient + Ensemble une même pensée, + Nous songions que c'était notre vie apaisée + Que ce beau soir nous dévoilait. + + Une suprême fois, tu vis le ciel en fête + Se parer et nous dire adieu; + Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux + Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes. + + + + + II + + S'il était vrai + Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés + Pût conserver quelque mémoire + Des amants d'autrefois qui les ont admirés + Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire, + Notre amour s'en viendrait + En cette heure du long regret + Confier à la rose ou dresser dans le chêne + Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine. + + Il survivrait ainsi, + Vainqueur du funèbre souci, + + Dans la tranquille apothéose + Que lui feraient les simples choses; + Il jouirait encor de la pure clarté, + Qu'incline sur la vie une aurore d'été, + Et de la douce pluie aux feuilles suspendue. + + Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue + S'en venait quelque couple en se tenant les mains + Le chêne allongerait jusque sur leur chemin + Son ombre large et puissante, telle qu'une aile, + Et la rose leur enverrait son parfum frêle. + + + + + III + + La glycine est fanée et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur + Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur + T'apporte les parfums de la pauvre Campine. + + Aime et respire-les, en songeante son sort: + Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie; + La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie + Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor. + + En automne, jadis, nous avons vécu d'elle, + De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel, + Jusqu'en décembre où les anges de la Noël + Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile. + + Ton cÅ“ur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain; + Nous y avons aimé les gens des vieux villages, + Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge + Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains. + + Notre calme maison dans la lande brumeuse + Était claire aux regards et facile à l'accueil, + Son toit nous était cher et sa porte et son seuil + Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse. + + Quand la nuit étalait sa totale splendeur + Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence, + Nous y avons reçu des leçons du silence + Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur. + + A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde + Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous; + Nos yeux étaient plus francs, nos cÅ“urs étaient plus doux + Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde. + + Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas, + La tristesse des jours même nous était bonne + Et le peu de soleil de cette fin d'automne + Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las. + + La glycine est fanée, et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur. + Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur + T'apporter les parfums de la pauvre Campine. + + + + + IV + + Mets ta chaise près de la mienne + Et tends les mains vers le foyer + Pour que je voie entre tes doigts + La flamme ancienne + Flamboyer; + Et regarde le feu + Tranquillement, avec tes yeux + Qui n'ont peur d'aucune lumière, + Pour qu'ils me soient encore plus francs + Quand un rayon rapide et fulgurant + Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire, + + Oh! que notre heure est belle et jeune encore + Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or + Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche + Et qu'une lente et douce fièvre, + Que nul de nous ne désire apaiser, + Conduit le sûr et merveilleux baiser + Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres. + + Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, + Dans ta chair accueillante et doucement pâmée + Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie! + Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras + Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, + Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, + Tranquillement, près de ton cÅ“ur, reposera. + + Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle + Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle + Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur + Et qu'après le désir criant sa violence + J'entends se rapprocher le régulier bonheur + Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence. + + + + + V + + Sois-nous propice et consolante encor, lumière, + Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts, + Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons + Respirer au jardin une tiédeur dernière. + + Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil, + Avec un tel amour bondissant de notre âme + Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme + Nous est due à cette heure où nous attend le deuil. + + Tu es celle que nul homme jamais n'oublie + Du jour que tu frappas ses bras victorieux + Et que le soir venu tu dormis en ses yeux + Avec ta splendeur morte et ta force abolie. + + Et tu nous fus toujours la visible ferveur + Qui partout répandue et partout rayonnante + En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante + Semblait vers l'infini partir de notre cÅ“ur. + + + + + VI + + Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins + Et des roses d'orgueil illuminant ses portes, + Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!-- + Je l'aime encor de tout mon cÅ“ur, notre jardin. + + Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce + Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été; + Oh! le dernier parfum lentement éventé + Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses! + + Je me suis égaré, ce soir, en ses détours + Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes; + Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante + J'ai longuement baisé son sol humide et lourd. + + Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent + Et s'étendent partout et la brume et la nuit; + Mon être est comme entré dans sa ruine à lui + Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. + + + + + VII + + Le soir tombe, la lune est d'or. + + Avant la fin de la journée + Va-t'en gaîment jusqu'au jardin + Cueillir avec tes douces mains + Les quelques fleurs qui n'y sont point encor + Tristement, vers la terre, inclinées. + + Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe + Je les admire et tu les aimes, + Et leurs corolles sont quand même + Belles, sur les tiges qui les portent. + + Et lu t'en es allée au loin parmi les buis + Au long d'un chemin monotone + + Et le bouquet que tu cueillis, + Tremble en ta main et tout à coup frissonne; + Et voici que tes doigts songeurs, + Pieusement, rassemblent les lueurs + De ces roses d'automne + Et les tressent avec des pleurs + En une pâle et claire et flexible couronne. + + La dernière lumière a éclairé tes yeux + Et ton long pas s'est fait triste et silencieux. + + Et lentement, à la vesprée, + Les mains vides, tu es rentrée, + Abandonnant non loin de notre porte + Dans un tertre humide et bas + Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts. + + Et j'ai compris alors que dans le jardin las + Où vont passer les vents ainsi que des cohortes + Tu as voulu fleurir une dernière fois + Notre jeunesse qui repose là , + Morte. + + + + + VIII + + Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides, + Au cellier odorant les fruits de ton verger, + Il me semble te voir avec calme ranger + Nos anciens souvenirs parfumés et sapides. + + Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis + Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres; + Et je revis alors mille instants abolis + Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres. + + Le passé ressuscite avec un tel désir + D'être encor le présent et sa vie et sa force, + Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse, + Et que mon cÅ“ur exulte au point d'en défaillir. + + O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne, + Joyaux tombés du collier lourd des étés roux, + Splendeurs illuminant nos heures monotones + Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous. + + + + + IX + + Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages + Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité, + On voit, à travers le branchage à nu, monter + Là -bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages. + + Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous + Ne les a vus groupés non loin de notre porte + Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes + Nous y songeons souvent avec des pensers doux. + + D'autres gens vivent là , entre des murs de pierre, + Derrière un seuil usé que protège un auvent, + N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent + Et la lampe dont luit l'amicale lumière. + + Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu + Et que se tait l'horloge où le temps se balance, + Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence + Pour se sentir penser au travers de leurs jeux. + + Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures + De profonde et tranquille et tendre intimité + Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été + Et dont celle qui vient est toujours la meilleure. + + Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur + Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent; + Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble + Et leurs regards usés par les mêmes douleurs. + + Les roses de leur vie, ils les aiment fanées + Avec leur gloire morte et leur dernier parfum + Et le lourd souvenir de leur éclat défunt + Se frippant feuille à feuille, au jardin des années. + + Contre le noir hiver ainsi que des reclus + Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine + Et rien ne les abat et rien ne les amène + A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus. + + Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages! + Dites, les sentons-nous voisins de notre cÅ“ur! + Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs + Et notre force et notre ardeur dans leur courage! + + Ils sont là , sous leur toit, assis autour des feux + Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre, + Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être + Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux. + + + + + X + + Quand le ciel étoile couvre notre demeure + Nous nous taisons durant des heures + Devant son feu intense et doux + Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous. + + Les grands astres d'argent tracent là -haut leur roule; + Sous les flammes et les lueurs + La nuit étend ses profondeurs + Et le calme est si grand que l'océan l'écoute! + + Mais qu'importe que se taise même la mer, + Si dans l'espace immense et clair + Plein d'invisible violence + Nos cÅ“urs battent si fort qu'ils font tout le silence! + + + + + XI + + Avec le même amour que tu me fus jadis + Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis + Ombraient les longs gazons et les roses dociles, + Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile. + + Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté + Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté, + Mais tout y est serré dans une paix profonde + Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde. + + Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés; + Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers, + Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille + Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles + + Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens + Triompher jour à jour de la douleur des ans; + Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent + Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses. + + Quand ta tête s'incline à mon baiser profond, + Que m'importe que des rides marquent ton front + Et que tes mains se sillonnent de veines dures + Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres! + + Tu ne te plains jamais et tu crois fermement + Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment, + Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme + Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme. + + + + + XII + + Les fleurs du clair accueil au long de la muraille + Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous, + Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille + Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux. + + Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones + Et les pâles brouillards flottent sur les marais. + O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne! + Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt? + + Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière + D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir; + Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre + Et longuement s'y sont couchés pour y mourir. + + Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme + Et passe et fuit et penche et croule sans soutien; + Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme + Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien. + + C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière, + Celle qui recouvrait tout le jardin jadis + A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys + Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières. + + + + + XIII + + Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine + Au grain diamanté, + J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter + Dans la chambre voisine. + + Tu retires le clair et fragile miroir + Du bord de la fenêtre, + Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir + De l'armoire de hêtre. + + J'écoute et te voici qui tisonnes le feu + Et réveilles les braises; + Et qui ranges autour des murs silencieux + Le silence des chaises. + + Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits + La fugace poussière, + Et ta bague se heurte et résonne aux parois + Frémissantes d'un verre. + + Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir, + De ta présence tendre, + Et de la sentir proche et de ne pas la voir, + Et de toujours l'entendre. + + + + + XIV + + Si le sort nous sauva des banales erreurs + Et du mensonge vil et de la triste feinte, + C'est que toujours nous révolta toute contrainte + Dont le joug eût ployé notre double ferveur. + + Tu marchas libre et franche et claire sur ta route, + Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté, + Et redressant vers toi doucement sa fierté + Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute. + + Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu, + Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme; + Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme + C'est toujours vers ton cÅ“ur que je suis revenu. + + Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes + Que mon être se réveillait sincère et vrai, + Et je te répétais les mots doux et sacrés, + Et la tristesse et le pardon étaient tes armes. + + Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs, + Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes + Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes, + Et je restais captif entre tes bras ouverts. + + + + + XV + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée! + + Au temps de juin, jadis, tu me disais: + «Si je savais, ami, si je savais + Que ma présence, un jour, dût te peser. + Avec mon pauvre cÅ“ur et ma triste pensée + Vers n'importe où, je partirais. » + Et doucement ton front montait vers mon baiser. + + Et tu disais encore: + «On se déprend de tout et la vie est si pleine! + Et qu'importe qu'elle soit d'or + La chaîne + Qui lie au même anneau d'un port + Nos deux barques humaines!» + Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine. + + Et tu disais, + Et tu disais encore: + «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais. + Notre existence fut trop haute + Pour se traîner banalement de faute en faute.» + Et tu fuyais et tu fuyais + Et mes deux mains éperdûment te retenaient. + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée. + + + + + XVI + + Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre + Quand le moindre rayon entr'aperçu là -haut + Illumine un instant les pauvres fleurs de givre + Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux. + + L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte, + Et notre vieux jardin nous apparaît encor + Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes + Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or. + + Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide + Se glisse en notre sang et nous réincarnons + L'immense et plein été dans les baisers rapides + Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons. + + + + + XVII + + Subirons-nous, hélas! le poids mort des années + Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens + Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants + Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées? + + Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents + Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê + Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre + Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants? + + Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine, + Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras, + Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas + Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines. + + Car nous conserverons quand même encor nos yeux + Pour regarder le jour dont la nuit est suivie, + Et l'aube et le soleil illuminer la vie + Et faire de la terre un objet merveilleux. + + + + + XVIII + + Les menus faits, les mille riens, + Une lettre, une date, un humble anniversaire, + Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère + Exalte en ces longs soirs ton cÅ“ur comme le mien. + + Et nous solennisons pour nous ces simples choses + Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors, + Pour que le peu de nous qui nous demeure encore + Reste ferme et vaillant devant l'heure morose. + + Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux + De ces pauvres, douces et bienveillantes joies + Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie + Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux, + + Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle, + Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé, + Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé + Qu'il en aime jusqu'aux parcelles. + + + + + XIX + + Viens jusqu'à notre seuil répandre + Ta blanche cendre + O neige pacifique et lentement tombée: + Le tilleul du jardin tient ses branches courbées + Et plus ne fuse au ciel la légère calandre. + + O neige, + Qui réchauffes et qui protèges + Le blé qui lève à peine + + Avec la mousse, avec la laine + Que tu répands de plaine en plaine! + Neige silencieuse et doucement amie + Des maisons, au matin dans le calme endormies, + Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres + Et soudain par le seuil et la porte pénètre + Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes, + O neige lumineuse au travers de notre âme, + Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves + Comme du blé qui lève! + + + + + XX + + Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs, + C'était en des instants de fièvre + Que le regret d'avoir diminué nos cÅ“urs + Nous jaillissait des lèvres, + Et le pardon offert, mais mérité toujours + Et l'étalage exagéré de nos misères + Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères, + Exaltaient notre amour. + + Mais, en ces mois de lourde pluie + Où tout se tasse et se réduit, + Où la clarté même s'ennuie + A refouler de l'ombre et de la nuit, + Notre âme n'est plus assez vibrante et haute + Pour confesser, avec transports, nos fautes. + + Nous les disons à lente voix + Certes, avec tendresse encore, + Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore, + Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts + Comme des choses qu'on dénombre + Et qu'on range dans la maison, + Et pour diminuer leur folie ou leur nombre, + Nous raisonnons. + + + + + XXI + + Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées + J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir, + Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir + La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée. + + Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour! + Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite + Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite + Qu'un émouvant respect attendrit mon amour. + + Et comme au temps où tu m'étais la fiancée + L'ardeur me vient encor de tomber à genoux + Et de toucher la place où bat ton cÅ“ur si doux + Avec des doigts aussi chastes que mes pensées. + + + + + XXII + + Si nos cÅ“urs ont brûlé en des jours exaltants + D'une amour claire autant que haute, + L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents + Et paisibles devant nos fautes. + + Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté, + Par ton ardeur non asservie, + Et c'est de calme doux et de pâle bonté + Que se colore notre vie. + + Nous sommes au couchant de ton soleil, amour, + Et nous masquons notre faiblesse + Avec les mots banals et les pauvres discours + D'une vaine et lente sagesse. + + Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir, + Si dans notre hiver et nos brumes + N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir + Des âmes fières que nous fûmes. + + + + + XXIII + + En ce rugueux hiver où le soleil flottant + S'échoue à l'horizon comme une lourde épave, + J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave + Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps. + + Et plus je le redis, plus ma voix est ravie + Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cÅ“ur, + Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur + Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie. + + Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort + Je le répète avec ma voix toujours la même + Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême + Je le prononcerai à l'heure de la mort! + + + + + XXIV + + Peut-être, + Lorsque mon dernier jour viendra, + Peut-être + Qu'à ma fenêtre, + Ne fût-ce qu'un instant, + Un soleil frêle et tremblotant + Se penchera. + + Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées + Seront quand même encor par sa gloire dorées; + Il glissera son baiser lent, clair et profond + Une dernière fois, sur ma bouche et mon front, + Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières + Avant de se fermer lui rendront sa lumière. + + Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté! + Mon art torride et doux, de son geste suprême, + T'a retenu captif au cÅ“ur de mes poèmes; + Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été, + Telle page t'anime et t'exalte en mes livres, + O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres, + O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin, + Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve + Où mon vieux cÅ“ur humain sera lourd sous l'épreuve, + Tu sois encor son visiteur et son témoin. + + + + + XXV + + Oh! tes si douces mains et leur lente caresse + Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse + Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force + S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse! + + Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine + Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres, + Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres + Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine. + + Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie, + Et que m'est généreux et consolant ton songe. + Pour la première fois tu berces d'un mensonge + Mon cÅ“ur qui t'en excuse et qui t'en remercie; + + Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine + Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être, + Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être + A finir en tes yeux ma belle vie humaine. + + + + + XXVI + + Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière, + Baise-les longuement, car ils t'auront donné + Tout ce qui peut tenir d'amour passionné + Dans le dernier regard de leur ferveur dernière. + + Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau, + Penche vers leur adieu ton triste et beau visage + Pour que s'imprime et dure en eux la seule image + Qu'ils garderont dans le tombeau. + + Et que je sente, avant que le cercueil se cloue, + Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains + Et que près de mon front sur les pâles coussins, + Une suprême fois se repose ta joue. + + Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cÅ“ur, + Qui te conservera une flamme si forte + Que même à travers la terre compacte et morte + Les autres morts en sentiront l'ardeur! + + + + +TABLE + + +_LES HEURES CLAIRES + +O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE +QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX +CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT +LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ +CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ +TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE +OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE +COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CÅ’UR +LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE +VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR +COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE +AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT +ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS +A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT +JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE +JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE +POUR NOUS AIMER DES YEUX +AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE +QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ +DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI +EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS +OH! CE BONHEUR +VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR +SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT +POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE +BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR +LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE +FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE +LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES +S'IL ARRIVE JAMAIS + + +_LES HEURES D'APRÈS MIDI_ + +L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR +ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES +SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON +L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE +JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE +ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN +TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE +DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE +LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE +TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR +L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES +C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME +LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES +VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD +J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE +TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS +AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU +LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ +JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL +HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES +LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ +C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN +ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES +O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE +COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR +LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ +ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES +L'IMMOBILE BEAUTÉ +VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES +«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI» + + +_LES HEURES DU SOIR_ + +DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES +S'IL ÉTAIT VRAI +LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE +METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE +SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE +HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN +LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR +LORSQUE TA MAIN CONFIE +ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS +QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE +AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS +LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL +LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL +SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS +NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE +QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX +SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES +LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS +VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE. +QUAND NOTRE JARDIN CLAIR +AVEC MES VIEILLES MAINS +SI NOS CÅ’URS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS +ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT +PEUT-ÊTRE +OH! TES SI DOUCES MAINS +LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de +es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + +***** This file should be named 45468-0.txt or 45468-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/6/45468/ + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi + +Author: Émile Verhaeren + +Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + + + + +ÉMILE VERHAEREN + + +Les Heures du Soir + +PRÉCÉDÉES DE + +Les Heures claires + +Les Heures d'après-midi + + +DOUZIÈME ÉDITION + +PARIS. + +MERCVRE DE FRANCE + +XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI + +MCMXXII + + + + + + +A CELLE QUI VIT A MES COTÉS + + + +LES HEURES CLAIRES + + + + + I. + + + + O la splendeur de notre joie + Tissée en or dans l'air de soie! + + Voici la maison douce et son pignon léger, + Et le jardin et le verger. + + Voici le banc, sous les pommiers + D'où s'effeuille le printemps blanc, + A pétales frôlants et lents. + + Voici des vols de lumineux ramiers + Planant, ainsi que des présages, + Dans le ciel clair du paysage. + + Voici, pareils à des baisers tombés sur terre + De la bouche du frôle azur, + Deux bleus étangs simples et purs, + Bordés naïvement de fleurs involontaires. + + O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes, + En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes. + + + + + II + + Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux + Ce jardin clair où nous passons silencieux, + C'est plus encor en nous que se féconde + Le plus candide et doux jardin du monde. + + Car nous vivons toutes les fleurs, + Toutes les herbes, toutes les palmes + En nos rires et en nos pleurs + Le bonheur pur et calme. + + Car nous vivons toutes les transparences + De l'étang bleu qui reflète l'exubérance + Des roses d'or, et des grands lys vermeils, + Bouches et lèvres de soleil. + + Car nous vivons toute la joie + Dardée en cris de fête et de printemps, + En nos aveux, où se côtoient + Les mots fervents et exaltants. + + Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde + Le plus joyeux et doux jardin du monde. + + + + + III + + Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent, + Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents, + En un tumulte fou de sang, de cris ardents, + De blessures et de gueules qui s'entre-mordent, + C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne, + O toi la neuve, ô toi l'ancienne! + Qui vins à moi, du fond de ton éternité + Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté. + + Je sens en toi les mêmes choses très profondes + Qu'en moi-même dormir, + Et notre soif de souvenir + Boire l'écho, où nos passés se correspondent. + + Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures + Sans le savoir, pendant l'enfance; + Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs, + Mêmes éclairs de confiance; + Car je te suis lié par l'inconnu + Qui me fixait, jadis, au fond des avenues + Par où passait ma vie aventurière; + Et, certes, si j'avais regardé mieux, + J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux + Depuis longtemps, en ses paupières. + + + + + IV + + Le ciel en nuit s'est déplié + Et la lune semble veiller + Sur le silence endormi. + + Tout est si pur et clair, + Tout est si pur et si pâle dans l'air + Et sur les lacs du paysage ami, + Qu'elle angoisse, la goutte d'eau + Qui tombe d'un roseau + Et tinte, et puis se tait dans l'eau. + + Mais j'ai tes mains entre les miennes + Et tes yeux sûrs, qui me retiennent, + De leurs ferveurs, si doucement; + Et je te sens si bien en paix de toute chose + Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte, + Ne troublera, fût-ce un moment, + La confiance sainte + Qui dort en nous comme un enfant repose. + + + + + V + + Chaque heure, où je songe à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard, + Et de si loin vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance. + + J'étais si lourd, j'étais si las, + j'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur. + + + + + VI + + Tu arbores parfois cette grâce bénigne + Du matinal jardin tranquille et sinueux + Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus, + Ses doux chemins courbés en cols de cygne. + + Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair + Du vent rapide et exaltant + Qui passe, avec ses doigts d'éclair, + Dans les crins d'eau de l'étang blanc. + + Au bon toucher de tes deux mains + Je sens comme des feuilles + Me doucement frôler; + Que midi brûle le jardin, + Les ombres, aussitôt, recueillent + Les paroles chères dont ton être a tremblé. + + Chaque moment me semble, grâce à toi, + Passer ainsi, divinement en moi; + Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême, + Où tu te cèles en toi-même + En refermant les yeux, + Sens-tu mon doux regard dévotieux, + Plus humble et long qu'une prière, + Remercier le tien sous tes closes paupières. + + + + + VII + + Oh! laisse frapper à la porte + La main qui passe avec ses doigts futiles; + Notre heure est si unique, et le reste qu'importe, + Le reste avec ses doigts futiles, + + Laisse passer, par le chemin, + La triste et fatigante joie, + Avec ses crécelles en main. + + Laisse monter, laisse bruire + Et s'en aller le rire; + Laisse passer la foule et ses milliers de voix. + + L'instant est si beau de lumière, + Dans le jardin, autour de nous; + L'instant est si rare de lumière première, + Dans notre coeur, au fond de nous; + + Tout nous prêche de n'attendre plus rien + De ce qui vient ou passe, + Avec des chansons lasses + Et des bras las par les chemins, + + Et de rester les doux qui bénissons le jour, + Même devant la nuit d'ombre barricadée, + Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée + Que, bellement, nous nous faisons de notre amour. + + + + + VIII + + Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur, + Ainsi qu'une ample fleur, + Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée; + Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée. + + La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme; + Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux: + C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme. + + La fleur qui est mon coeur et mon aveu, + Tout simplement, à tes lèvres confie + Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie + Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu. + + Laissons l'esprit fleurir sur les collines + En de capricieux chemins de vanité, + Et faisons simple accueil à la sincérité + Qui tient nos deux coeurs vrais en ses mains cristallines; + Et rien n'est beau comme une confession d'âmes + Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme + Des incomptables diamants + Brûle comme autant d'yeux + Silencieux + Le silence des firmaments. + + + + + IX + + Le printemps jeune et bénévole + Qui vêt le jardin de beauté + Élucide nos voix et nos paroles + Et les trempe dans sa limpidité. + + La brise et les lèvres des feuilles + Babillent, et lentement effeuillent + En nous les syllabes de leur clarté. + + Mais le meilleur de nous se gare + Et fuit les mots matériels; + Un simple et doux élan muet + Mieux que tout verbe amarre + + Notre bonheur à son vrai ciel: + Celui de ton âme, à deux genoux, + Tout simplement, devant la mienne, + Et de mon âme, à deux genoux, + Très doucement, devant la tienne. + + + + + X + + Viens lentement t'asseoir + Près du parterre dont le soir + Ferme les fleurs de tranquille lumière, + Laisse filtrer la grande nuit en toi: + Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi + trouble notre prière. + + Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire: + Voici le firmament plus net et translucide + Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside; + Et puis voici le ciel qui regarde à travers. + + Les mille voix de l'énorme mystère + Parlent autour de toi, + Les mille lois de la nature entière + Bougent autour de toi, + Les arcs d'argent de l'invisible + Prennent ton âme et sa ferveur pour cible, + Mais tu n'as peur, oh! simple coeur, + Mais tu n'as peur, puisque ta foi + Est que toute la terre collabore + A cet amour que fit éclore + La vie et son mystère en toi. + + Joins donc les mains tranquillement + Et doucement adore; + Un grand conseil de pureté + Flotte, comme une étrange aurore, + Sous les minuits du firmament. + + + + + XI + + + Combien elle est facilement ravie + Avec ses yeux d'extase ignée; + Elle, la douce et résignée + Si simplement devant la vie. + + Ce soir, comme un regard la surprenait fervente + Et comme un mot la transportait + Au pur jardin de joie, où elle était + Tout à la fois reine et servante. + + Humble d'elle, mais ardente de nous, + C'était à qui ploierait les deux genoux, + Pour recueillir le merveilleux bonheur + Qui, mutuel, nous débordait du coeur. + + Nous écoutions se taire, en nous, la violence + De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras + Et le vivant silence + Dire des mots que nous ne savions pas. + + + + + XII + + Au temps où longuement j'avais souffert, + Où les heures m'étaient des pièges, + Tu m'apparus l'accueillante lumière + Qui luit, aux fenêtres, l'hiver, + Au fond des soirs, sur de la neige. + + Ta clarté d'âme hospitalière + Frôla, sans le blesser, mon coeur, + Comme une main de tranquille chaleur. + + Puis vint la bonne confiance, + Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance + Enfin de nos deux mains amies, + Un soir de claire entente et de douce accalmie. + + Depuis, bien que l'été ait succédé au gel, + En nous-mêmes, et sous le ciel, + Dont les flammes éternisées + Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées, + Et que l'amour soit devenu la fleur immense + Naissant du fier désir + Qui sans cesse, pour mieux encor grandir, + En notre coeur se recommence, + Je regarde toujours, la petite lumière + Qui me fut douce, la première. + + + + + XIII + + Et qu'importent et les pourquois et les raisons + Et qui nous fûmes et qui nous sommes: + Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons + Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes. + + Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir + Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère + Et qu'élans doux et que ferveur involontaire + Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir. + + Je te sens claire, avant de te comprendre telle; + Et c'est ma joie, infiniment, + De m'éprouver si doucement aimant + Sans demander pourquoi ta voix m'appelle. + + Soyons simples et bons--et que le jour + Nous soit tendresse et lumière servies, + Et laissons dire que la vie + N'est point faite pour un pareil amour. + + + + + XIV + + A ces reines qui lentement descendent + Les escaliers en ors et fleurs de la légende, + Dans mon rêve, parfois, je t'apparie; + Jeté donne des noms qui se marient + A la beauté, à la splendeur et à la joie, + Et bruissent en syllabes de soie, + Au long des vers bâtis comme une estrade + Pour la danse des mots et leurs belles parades. + + Mais combien vite on se lasse du jeu, + A te voir douce et profonde et si peu + Celle dont on enjolive les attitudes, + Ton front si clair et pur et blanc de certitude, + + Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux, + Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls + Qui bat comme ton coeur immense et ingénu, + Oh! combien tout, hormis cela et ta prière, + Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière + Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus. + + + + + XV + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + Mes plus douces pensées, + Celles que je te dis, celles aussi + Qui demeurent imprécisées + Et trop profondes pour les dire. + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + A toute ton âme, mon âme, + Avec ses pleurs et ses sourires + Et son baiser. + + Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie; + Des liens d'ombre semblent glisser + Et s'en aller, avec mélancolie; + L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit, + L'herbe rayonne et les corolles se déplient, + Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit. + + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Entrer ainsi dans la pleine lumière; + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Avec des cris vainqueurs et de hautes prières, + Sans plus aucun voile sur nous, + Sans plus aucun remords en nous, + Oh! dis, pouvoir un jour + Entrer à deux dans le lucide amour!... + + + + + XVI + + Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière + Et l'élan fou de cette âme éperdue, + Pour que, plongée en leur douceur et leur prière, + Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue. + + S'unir pour épurer son être + Comme deux vitraux d'or en une même abside + Croisent leurs feux différemment lucides + Et se pénètrent! + + Je suis parfois si lourd, si las, + D'être celui qui ne sait pas + Etre parfait, comme il le veut! + Mon coeur se bat contre ses voeux, + Mon coeur dont les plantes mauvaises, + Entre des rocs d'entêtement, + Dressent, sournoisement, + Leurs fleurs d'encre ou de braise; + Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours, + Mon coeur contradictoire, + Mon coeur exagéré toujours + De joie immense ou de crainte attentatoire. + + + + + XVII + + Pour nous aimer des yeux, + Lavons nos deux regards de ceux + Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie + Mauvaise et asservie. + + L'aube est en fleur et en rosée + Et en lumière tamisée + Très douce; + On croirait voir de molles plumes + D'argent et de soleil, à travers brumes, + Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses. + Nos bleus et merveilleux étangs + Tremblent et s'animent d'or miroitant; + Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent; + Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies, + Balaie + La cendre humide, où traîne encor le crépuscule. + + + + + XVIII + + Au clos de notre amour, l'été se continue: + Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue; + Des pétales pavoisent + --Perles, émeraudes, turquoises-- + L'uniforme sommeil des gazons verts. + Nos étangs bleus luisent, couverts + Du baiser blanc des nénuphars de neige; + Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges; + Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur; + De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs; + Et, comme des bulles légères, mille abeilles + Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles. + + L'air est si beau qu'il paraît chatoyant; + Sous les midis profonds et radiants + On dirait qu'il remue en roses de lumière; + Tandis qu'au loin, les routes coutumières + Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils, + A l'horizon nacré, montent vers le soleil. + + Certes, la robe en diamants du bel été + Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté. + Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes, + Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes. + + + + + XIX + + Que tes yeux clairs, tes yeux d'été, + Me soient, sur terre, + Les images de la bonté. + + Laissons nos âmes embrasées + Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées. + + Que mes deux mains contre ton coeur + Te soient, sur terre, + Les emblèmes de la douceur. + + Vivons pareils à deux prières éperdues + L'une vers l'autre, à toute heure, tendues. + + Que nos baisers sur nos bouches ravies + Nous soient sur terre + Les symboles de notre vie. + + + + + XX + + Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie, + Dis, combien l'absence, même d'un jour, + Attriste et attise l'amour + Et le réveille, en ses brûlures endormies? + + Je m'en vais au-devant de ceux + Qui reviennent des lointains merveilleux + Où, dès l'aube, tu es allée; + Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée; + Et, sur la route, épiant leur venue, + Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux + Encor clairs de t'avoir vue. + + Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée, + Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas, + Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas + Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée. + + + + + XXI + + En ces heures où nous sommes perdus + Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes, + Quel sang lustral ou quel baptême + Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus? + + Joignant les mains, sans que l'on prie, + Tendant les bras, sans que l'on crie, + Mais adorant on ne sait quoi + De plus lointain et de plus pur que soi, + L'esprit fervent et ingénu, + Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu. + + Comme on s'abîme en la présence + De ces heures de suprême existence, + Comme l'âme voudrait des cieux + Pour y chercher de nouveaux dieux, + Oh! l'angoissante et merveilleuse joie + Et l'espérance audacieuse + D'être, un jour, à travers la mort même, la proie + De ces affres silencieuses. + + + + + XXII + + Oh! ce bonheur + Si rare et si frôle parfois + Qu'il nous fait peur! + + Nous avons beau taire nos voix + Et nous faire comme une tente, + Avec toute ta chevelure, + Pour nous créer un abri sûr, + Souvent l'angoisse en nos âmes fermente. + + Mais notre amour étant comme un ange à genoux + Prie et supplie + Que l'avenir donne à d'autres que nous + Même tendresse et même vie, + Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux. + + Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs + Illimitent, jusques au ciel, le désespoir, + Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme + De la douceur de notre âme. + + + + + XXIII + + Vivons, dans notre amour et notre ardeur, + Vivons si hardiment nos plus belles pensées + Qu'elles s'entrelacent harmonisées + A l'extase suprême et l'entière ferveur. + + Parce qu'en nos âmes pareilles, + Quelque chose de plus sacré que nous + Et de plus pur, et de plus grand s'éveille, + Joignons les mains pour l'adorer à travers nous. + + Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes + Pour humblement le définir + Et que si rare et si puissant en soit le charme, + Qu'à le goûter nos coeurs soient près de défaillir. + + Restons quand même, et pour toujours, les fous + De cet amour presque implacable, + Et les fervents, à deux genoux, + Du Dieu soudain qui règne en nous, + Si violent et si ardemment doux + Qu'il nous fait mal et nous accable. + + + + + XXIV + + Sitôt que nos bouches se touchent, + Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes + Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment + Et qui s'unissent en nous-mêmes; + + Nous nous sentons le coeur si divinement frais + Et si renouvelé par leur lumière + Première + Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît. + + La joie est à nos yeux le seul ferment du monde + Qui se mûrit et se féconde, + Innombrable, sur nos routes d'en bas; + Comme là-haut, par tas, + Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles + Naissent les fleurs myriadaires des étoiles. + + L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre, + Tout nous éclaire et nous paraît flambeau: + Nos simples mots ont un sens si beau + Que nous les répétons pour les sans cesse entendre. + + Nous sommes les victorieux sublimes + Qui conquérons l'éternité. + Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime, + Et notre amour nous semble avoir toujours été. + + + + + XXV + + Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte. + Si profonde qu'elle en est sainte + Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair; + Nous descendons ensemble au jardin de la chair. + + Tes seins sont là ainsi que des offrandes, + Et tes deux mains me sont tendues; + Et rien ne vaut la naïve provende + Des paroles dites et entendues. + + L'ombre des rameaux blancs voyage + Parmi ta gorge et ton visage + Et tes cheveux dénouent leur floraison, + En guirlandes, sur les gazons. + + La nuit est toute d'argent bleu, + La nuit est un beau lit silencieux, + La nuit douce, dont les brises vont, une à une, + Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune. + + + + + XXVI + + Bien que déjà, ce soir + L'automne + Laisse aux sentes et aux orées, + Comme des mains dorées, + Lentes, les feuilles choir, + Bien que déjà l'automne, + Ce soir, avec ses bras de vent, + Moissonne, + Sur les rosiers fervents + Les pétales et leur pâleur, + Ne laissons rien de nos deux âmes + Tomber soudain avec ces fleurs. + + Mais tous les deux, autour des flammes + De l'âtre en or de souvenir, + Mais tous les deux, blottissons-nous, + Les mains au feu et les genoux. + + Contre les deuils cachés dans l'avenir, + Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, + Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, + Blottissons-nous, près du foyer, + Que la mémoire en nous fait flamboyer. + + Et si l'automne obère + A grands pans d'ombre et d'orages planants, + Les bois, les pelouses et les étangs, + Que sa douleur du moins n'altère + L'intérieur jardin tranquillisé, + Où s'unissent, dans la lumière, + Les pas égaux de nos pensées. + + + + + XXVII + + Le don du corps, lorsque l'âme est donnée, + N'est rien que l'aboutissement + De deux tendresses entraînées + L'une vers l'autre, éperdûment. + + Tu n'es heureuse de ta chair, + Si belle en sa fraîcheur natale, + Que pour, avec ferveur, m'en faire + L'offre complète et l'aumône totale. + + Et je me donne à toi, ne sachant rien + Sinon que je m'exalte à te connaître, + Toujours meilleure, et plus pure, peut-être, + Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien. + + L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance + Unique, et l'unique raison du coeur, + A nous, dont le plus fol bonheur + Est d'être fous de confiance. + + + + + XXVIII + + Fut-il en nous une seule tendresse, + Une pensée, une joie, une promesse, + Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas? + + Fut-il une prière en secret entendue, + Dont nous n'ayons serré les mains tendues + Avec douceur sur notre sein? + + Fut-il un seul appel, un seul dessein, + Un voeu tranquille ou violent + Dont nous n'ayons accéléré l'élan? + + Et, nous aimant ainsi, + Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres, + Vers les doux coeurs timides et transis + Des autres. + Ils les ont conviés, par la pensée, + A se sentir aux nôtres fiancés, + A proclamer l'amour avec des ardeurs franches, + Comme un peuple de fleurs aime la même branche, + Qui le suspend et le baigne dans le soleil; + Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, + S'est mise à célébrer tout ce qui aime, + Magnifiant l'amour pour l'amour même, + Et à chérir, divinement, d'un désir fou, + Le monde entier qui se résume en nous. + + + + + XXIX + + Le beau jardin fleuri de flammes + Qui nous semblait le double ou le miroir + Du jardin clair que nous portions dans l'âme + Se cristallise en gel et or, ce soif. + + Un grand silence blanc est descendu s'asseoir + Là-bas, aux horizons de marbre, + Vers où s'en vont, par défilés, les arbres + Avec leur ombre immense et bleue + Et régulière, à côté d'eux. + + Aucun souffle de vent, aucune haleine. + Les grands voiles du froid + Se déplient seuls, de plaine en plaine, + Sur des marais d'argent ou des routes en croix. + + Les étoiles paraissent vivre. + Comme l'acier, brille le givre, + A travers l'air translucide et glacé. + De clairs métaux pulvérisés + A l'infini semblent neiger + De la pâleur d'une lune de cuivre. + Tout est scintillement dans l'immobilité. + + Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté + Par ces mille regards que projette sur terre, + Vers les hasards de l'humaine misère, + La bonne et pure et inchangeable éternité. + + + + + XXX + + S'il arrive jamais + Que nous soyons, sans le savoir, + Souffrance ou peine ou désespoir + L'un pour l'autre; s'il se faisait + Que la fatigue ou le banal plaisir + Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir; + Si le cristal de la pure pensée + Doit en nos coeurs tomber et se briser; + Si malgré tout, je me sentais + Vaincu pour n'avoir pas été + Assez en proie à la divine immensité + De la bonté; + Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes + Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes + Quand même--et, d'un unique essor, + L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort. + + + + + LES HEURES D'APRÈS-MIDI + + + + + I. + + L'âge est venu, pas à pas, jour à jour, + Poser ses mains sur le front nu de notre amour + Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé. + + Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé, + Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes + Ont laissé choir un peu de leur force fervente + Sur l'étang pâle et sur les chemins doux. + Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux, + Une ombre dure, autour de sa lumière. + + Pourtant, voici toujours les floraisons trémières + Qui persistent à se darder vers leur splendeur, + Et les saisons ont beau peser sur notre vie, + Toutes les racines de nos deux coeurs + Plus que jamais plongent inassouvies, + Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur. + + Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses + Qui s'enlacent autour du temps et se reposent + La joue en fleur et feu, contre son flanc transi! + + Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi, + Heureux et, clairs encor, après combien d'années! + Mais si tout autre avait été la destinée + Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir, + --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir, + Sans me plaindre, d'une amour obstinée. + + + + + II + + Roses de Juin, vous les plus belles, + Avec vos coeurs de soleil transpercés; + Roses violentes et tranquilles, et telles + Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés; + Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves, + Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent + Ou s'apaisent, au va et vient du vent, + Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant; + Roses d'ardeur muette et de volonté douce, + Roses de volupté en vos gaines de mousse, + Vous qui passez les jours du plein été + A vous aimer, dans la clarté; + Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses + Oh! que pareils à vous nos multiples désirs, + Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir + S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent! + + + + + III + + Si d'autres fleurs décorent la maison + Et la splendeur du paysage, + Les étangs purs luisent toujours dans le gazon, + Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage. + + Dites de quels lointains profonds et inconnus + Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus, + Avec du soleil sur leurs ailes? + + Juillet a remplacé Avril dans le jardin + Et les tons bleus par les grands tons incarnadins, + L'espace est chaud et le vent frêle; + Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement, + Et l'été passe, en sa robe de diamants + Et d'étincelles. + + + + + IV + + L'ombre est lustrale et l'aurore irisée. + De la branche, d'où s'envole là-haut + L'oiseau, + Tombent des gouttes de rosée. + + Une pureté lucide et frêle + Orne le matin si clair + Que des prismes semblent briller dans l'air. + On écoute une source; on entend un bruit d'ailes. + + Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première + Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière + Et reflètent le jour qui se lève là-bas. + Ton front est radieux et ton artère bat. + + La vie intense et bonne et sa force divine + Entrent si pleinement, tel un battant bonheur, + En ta poitrine, + Que pour en contenir l'angoisse et la fureur, + Tes mains soudain prennent mes mains + Et les appuyent comme avec peur, + Contre ton coeur. + + + + + V + + Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie + D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie + Du vent joyeux et franc et du soleil superbe: + Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes, + Mes mains douces d'avoir touché le coeur des fleurs, + Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs + Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles, + Devant la terre en fête et sa force éternelle. + + L'espace entre ses bras de bougeante clarté, + Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté, + Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas, + Avec des cris captifs que délivraient mes pas. + + Je t'apporte la vie et la beauté des plaines; + Respire-les sur moi à franche et bonne haleine, + Les origans ont caressé mes doigts, et l'air + Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair. + + + + + VI + + Asseyons-nous tous deux près du chemin, + Sur le vieux banc rongé de moisissures, + Et que je laisse, entre tes deux mains sûres, + Longtemps s'abandonner ma main. + + Avec ma main qui longtemps s'abandonne + A la douceur de se sentir sur tes genoux, + Mon coeur aussi, mon coeur fervent et doux + Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes + + Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond + Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble, + Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble, + Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front. + + Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence + Et l'immobilité de nos muets désirs, + N'était que tout à coup à les sentir frémir + Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent; + + Tes mains, où mon bonheur entier reste celé + Et qui jamais, pour rien au monde, + N'attenteraient à ces choses profondes + Dont nous vivons, sans en devoir parler. + + + + + VII + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + Très doucement, plus doucement encore. + Baise mes lèvres, et dis-moi + Ces mots plus doux à chaque aurore, + Quand me les dit ta voix, + Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore. + + Le joug surgit maussade et lourd; la nuit + Fut de gros rêves traversée; + La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée + Et l'horizon est noir de nuages d'ennui. + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + C'est toi qui m'es la bonne aurore, + Dont la caresse est dans ta main + Et la lumière en tes paroles douces: + Voici que je renais, sans mal et sans secousse, + Au quotidien travail qui trace, en mon chemin, + Son signe, + Et me fait vivre, avec la volonté, + D'être une arme de force et de beauté, + Aux poings d'or d'une vie insigne. + + + + + VIII + + Dans la maison où notre amour a voulu naître, + Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins, + Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins + Les roses qui nous regardent par les fenêtres. + + Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort, + Et des heures d'été, si belles de silence, + Que j'arrête parfois le temps qui se balance, + Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or. + + Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre + Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien, + Sinon les battements de ton coeur et du mien + Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre. + + + + + IX + + Le bon travail, fenêtre ouverte, + Avec l'ombre des feuilles vertes + Et le voyage du soleil + Sur le papier vermeil, + Maintient la douce violence + De son silence, + En notre bonne et pensive maison. + + Et vivement les fleurs se penchent + Et les grands fruits luisent, de branche en branche, + Et les merles et les bouvreuils et les pinsons + Chantent et chantent + Pour que mes vers éclatent + Clairs et frais, purs et vrais, + Ainsi que leurs chansons, + Leur chair dorée et leurs pétales écarlates. + + Et je te vois passer dans le jardin, là-bas, + Parfois à l'ombre et au soleil mêlée; + Mais ta tête ne se retourne pas, + Pour que l'heure ne soit troublée + Où je travaille, avec mon coeur jaloux, + A ces poèmes francs et doux. + + + + + X + + Toute croyance habite au fond de notre amour. + On lie une pensée ardente aux moindres choses: + A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose, + Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour, + Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière. + Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit + Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi. + Un insecte qui mord le coeur des fleurs trémières + Epouvante: tout est crainte, tout est espoir. + + Que la raison, avec sa neige âpre et calmante, + Refroidisse soudain ces angoisses charmantes, + Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir + Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent; + Soyons heureux de nous sentir, enfants, + Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant; + Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages. + + + + + XI + + L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles; + Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles, + Se mêle à la ferveur de notre être exalté. + Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité. + + Il n'importe que leur raison adhère ou railla + Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles, + Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs; + Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer. + + Ils regardent le jour luire de plage en plage, + Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs; + La fixe certitude et le tremblant espoir + Pour leurs regards ardents ont le même visage. + + Heureux et clairs, ils croient, avec avidité; + Leur âme est la profonde et soudaine clarté + Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes; + Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes. + + Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux; + Vivant des vérités que renferment leurs yeux + Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore; + Et pour eux seuls, les paradis chantent encore. + + + + + XII + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume: + Tout est si calme et consolant, ce soir, + Et le silence est tel, que l'on entendrait choir + Des plumes. + + C'est la bonne heure où, doucement, + S'en vient la bien-aimée, + Comme la brise ou la fumée, + Tout doucement, tout lentement. + Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute; + Et son âme, que j'entends toute, + Je la surprends luire et jaillir + Et je la baise sur ses yeux. + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume, + Où les aveux + De s'être aimés le jour durant, + Du fond du coeur profond, mais transparent, + S'exhument. + + Et l'on se dit les simples choses: + Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin; + La fleur qui s'est ouverte, + D'entre les mousses vertes; + Et la pensée éclose, en des émois soudains, + Au souvenir d'un mot de tendresse fanée + Surpris au fond d'un vieux tiroir, + Sur un billet de l'autre année. + + + + + XIII + + Les baisers morts des défuntes années + Ont mis leur sceau sur ton visage, + Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge, + Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées. + + Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux + Luire, comme un matin de fête, + Ni, lentement, se repeser ta tête, + Dans le jardin massif et noir de tes cheveux, + + Tes mains chères qui demeurent si douces + Ne viennent plus comme autrefois, + Avec de la lumière au bout des doigts, + Me caresser le front, comme une aube les mousses. + + Ta chair jeune et belle, ta chair + Que je parais de mes pensées, + N'a plus sa fraîcheur pure de rosée, + Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs. + + Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse; + Tout est changé, même ta voix, + Ton corps s'est affaissé comme un pavois, + Pour laisser choir les victoires de la jeunesse. + + Mais néanmoins, mon coeur ferme et fervent te dit: + Que m'importent les ans jour à jour alourdis, + Puisque je sais que rien au monde + Ne troublera jamais notre être exalté + Et que notre âme est trop profonde + Pour que l'amour dépende encor de la beauté. + + + + + XIV + + + Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord; + Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude, + Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes + Usent l'amour le plus tenace et le plus fort. + + Je te regarde, et tous les jours je te découvre, + Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté: + Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté, + + Mais exalte ton coeur dont le fond d'or s'entr'ouvre. + Tu te laisses naïvement approfondir, + Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle; + Les mâts au clair, comme une ardente caravelle, + Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs. + + C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance, + A la franchise nue et la simple bonté; + Nous agissons et nous vivons dans la clarté + D'une joyeuse et translucide confiance. + + Ta force est d'être frêle et pure infiniment; + De traverser, le coeur en feu, tous chemins sombres, + Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre, + Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant. + + + + + XV + + J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie + Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit, + Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie + M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui. + + Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace; + Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs, + Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses + Pour retenir captif notre bonheur tremblant. + + Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises, + Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons, + Je me sentais le coeur à la fois glace et braise + Et tout à coup aride et rebelle aux pardons. + + Mais tu me dis le mot qui bellement console + Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour; + Et je vivais avec le feu de ta parole + Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour. + + L'homme diminué que je me sentais être, + Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi; + Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre, + Et je croyais en la santé, avec ta foi. + + Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe, + L'air vivace, le vent des champs et des forêts, + Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube, + Et le soleil, en tes baisers profonds et frais. + + + + + XVI + + Tout ce qui vit autour de nous, + Sous la douce et fragile lumière, + Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières, + Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue, + Et les chantants et sautillants oiseaux + Qui follement s'essaiment, + Comme des grappes de joyaux + Dans le soleil, + Tout ce qui vit au beau jardin vermeil, + Ingénument, nous aime; + Et nous, + Nous aimons tout. + + Nous adorons le lys que nous voyons grandir + Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir + --Cercles environnés de pétales de flammes-- + Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes. + + Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas, + Au long des murs, parmi les pariétaires, + Croissent, pour être proches de nos pas; + Et les herbes involontaires, + Dans le gazon où nous avons passé, + Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée. + + Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe, + Simples et purs, ardents et exaltés, + Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes, + Et fièrement, laissant l'impérieux été + Trouer et traverser de ses pleines clartés + Nos chairs, nos coeurs, et nos deux volontés. + + + + + XVII + + Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau, + Avec mon être entier tendu comme un flambeau + Vers ta bonté et vers ta charité + Sans cesse inassouvies, + Je t'aime et te louange et je te remercie + D'être venue, un jour, si simplement, + Par les chemins du dévouement, + Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie. + + Depuis ce jour, + Je sais, oh! quel amour + Candide et clair ainsi que la rosée + Tombe de toi sur mon âme tranquillisée. + + Je me sens tien, par tous les liens brûlants + Qui rattachent à leur brasier les flammes; + Toute ma chair, toute mon âme + Monte vers toi, d'un inlassable élan; + Je ne cesse de longuement me souvenir + De ta ferveur profonde et de ton charme, + Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, + Délicieusement, d'inoubliables larmes. + + Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, + Avec le désir fier d'être à jamais celui + Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. + Toute notre tendresse autour de nous flamboie; + Tout écho de mon être à ton appel répond; + L'heure est unique et d'extase solennisée + Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, + Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées. + + + + + XVIII + + Les jours de fraîche et tranquille santé, + Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête, + Le bon travail prend place à mes côtés, + Comme un ami qu'on fête. + + Il vient des pays doux et rayonnants, + Avec des mots plus clairs que les rosées, + Pour y sertir, en les illuminant, + Nos sentiments et nos pensées. + + Il saisit l'être en un tourbillon fou; + Il érige l'esprit, sur de géants pilastres; + Il lui verse le feu qui fait vivre les astres; + Il apporte le don d'être Dieu tout à coup. + + Et les transports fiévreux et les affres profondes, + Tout sert à sa tragique volonté + De rajeunir le sang de la beauté, + Dans les veines du monde. + + Je suis à sa merci, comme une ardente proie. + + Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd, + Vers le repos de ton amour, + Avec les feux de mon idée ample et suprême, + Me semble-t-il--oh! qu'un instant-- + Que je t'apporte, en mon coeur haletant, + Le battement de coeur de l'univers lui-même. + + + + + XIX + + Je suis sorti des bosquets du sommeil, + Morose un peu de l'avoir délaissée + Sous leurs branches et leurs ombres tressées, + Loin du joyeux et matinal soleil. + + Déjà luisent les phlox et les roses trémières; + Et je m'en vais par le jardin, songeant + A des vers clairs de cristal et d'argent + Qui tinteraient, dans la lumière. + + Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi, + Avec tant de ferveur et tant d'émoi + Qu'il me semble que ma pensée + De loin, subitement, a déjà traversé, + Pour provoquer ta joie et ton réveil, + Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil. + + Et quand je te rejoins dans notre maison tiède + Que l'ombre et le silence encore possèdent, + Mes baisers francs, mes baisers clairs, + Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair. + + + + + XX + + Hélas! lorsque le plomb des maladies, + Avec mon sang torpide et lourd, + Avec mon sang de jour en jour + Plus torpide et plus lourd, + Coulait, parmi mes veines engourdies; + + Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux, + Sur mes longues mains pâles + Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales + Du mal insidieux; + + Lorsque ma peau séchait comme une écorce, + Que je n'avais plus même assez de force + Pour imprimer ma bouche en feu contre ton coeur, + Et baiser, là, notre bonheur; + + Lorsque les jours mornes et identiques + Rongeaient ma via avec morosité, + Jamais je n'aurais pu trouver la volonté + Et la force de me dresser stoïque, + + Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien, + Avec tes mains patientes, douces, sereine, + A chaque heure des si longues semaines, + L'héroïsme secret qui coulait dans le tien. + + + + + XXI + + Le clair jardin c'est la santé. + + Il la prodigue, en sa clarté, + Au va et vient de ses milliers de mains, + De palmes et de feuilles. + + Et la bonne ombre, où il accueille, + Après de longs chemins, + Nos pas, + Verse, à nos membres las, + Une force vivace et douce + Comme ses mousses. + + Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil, + Un coeur vermeil + Semble habiter au fond de l'eau + Et battre, ardent et jeune, avec le flot; + Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes, + Qui dans leur splendeur bougent, + Tendent, du bout de leurs tiges vivantes, + Leurs coupes d'or et de sang rouge. + + Le jardin clair c'est la santé. + + + + + XXII + + C'était en juin, dans le jardin, + C'était notre heure et notre jour; + Et nos jeux regardaient, avec un tel amour, + Les choses, + Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient + Et nous voyaient et nous aimaient + Les roses. + + Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais: + Les insectes et les oiseaux + Volaient dans l'or et dans la joie + D'un air frêle comme la soie; + Et nos baisers étaient si beaux + Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux. + + On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure + Et veut le ciel entier pour resplendir; + Toute la vie entrait, par de douces brisures, + Dans notre être, pour le grandir. + + Et ce n'étaient que cris invocatoires, + Et fous élans et prières et voeux, + Et le besoin, soudain, de recréer des dieux, + Afin de croire. + + + + + XXIII + + Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues: + L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours. + Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue, + Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour. + + Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre; + Et ton coeur m'apparaît si soudainement beau + Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres, + Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop. + + Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute + Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre coeur + Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes, + Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs. + + + + + XXIV + + O le calme jardin d'été où rien ne bouge! + Sinon là-bas, vers le milieu + De l'étang clair et radieux, + Pareils à des langues de feu, + Des poissons rouges. + + Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées + Calmes et apaisées + Et lucides--comme cette eau + De confiance et de repos. + + Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent + Au brusque et merveilleux soleil, + Non loin des iris verts et des blanches coquilles + Et des pierres, immobiles + Autour des bords vermeils. + + Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi, + Dans la fraîcheur et la splendeur + Qui les effleure, + Sans crainte aucune et sans souci, + Qu'ils ramènent, du fond à la surface, + D'autres regrets que des regrets fugaces. + + + + + XXV + + Comme à d'autres, l'heure et l'humeur: + L'heure morose ou l'humeur malévole + Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le coeur; + Mais, néanmoins, jamais, + Même les soirs des jours mauvais, + Nos coeurs ne se sont dit les fatales paroles. + + La sincérité claire, ardente, illuminée, + Nous fut joie et conseil, + Si bien que notre âme passionnée + Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil. + + Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères, + Les égrenant comme un âpre rosaire, + + L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour; + Et doucement et tour à tour + Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute + Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes + + Ainsi, + Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème, + Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes, + Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis, + Et regardant notre âme renaître, + Comme renaît après la pluie, + Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie, + La pureté de verre et d'or d'une fenêtre. + + + + + XXVI + + Les barques d'or du bel été + Qui partirent, folles d'espace, + S'en reviennent mornes et lasses + Des horizons ensanglantés. + + A coups de rames monotones, + Elles s'avancent sur les eaux; + On les prendrait pour des berceaux + Où dormiraient des fleurs d'automne + + Tiges de lys au beau front d'or, + Toutes vous gisez abattues; + Seules, les roses s évertuent + A vivre, au delà de la mort. + + Qu'importe à leur beauté plénière + Qu'Octobre luise ou bien Avril: + Leur désir simple et puéril + Boit, jusqu'au sang, toute lumière. + + Même aux jours noirs, quand meurt le ciel, + Sous la nuée âpre et hagarde, + Sitôt qu'une clarté se darde + Elles s'exaltent vers Noël. + + Vous, nos âmes, faites comme elles; + Elles n'ont pas l'orgueil des lys, + Mais détiennent, entre leurs plis, + L'ardeur sacrée et immortelle. + + + + + XXVII + + Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes, + Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour; + Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes + Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours. + + Tu marches aveuglé par ta propre lumière, + Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés, + Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière + Et que ton feu travaille aux mystères sacrés. + + Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève; + O toi, dont la douceur baigne mon coeur altier, + A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve? + Je t'aime tout entière, avec mon être entier. + + + + + XXVIII + + L'immobile beauté + Des soirs d'été, + Sur les gazons où ils s'éploient, + Nous offre le symbole + Sans geste vain, ni sans parole, + Du repos dans la joie. + + Le matin jeune et ses surprises + S'en sont allés, avec les brises; + Midi lui-même et les pans de velours + De ses vents chauds, de ses vents lourds + Ne tombe plus sur la plaine torride; + Et voici l'heure où, lentement, le soir, + Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride, + S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir. + + O la planité d'or à l'infini des eaux, + Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux, + Et le tranquille et somptueux silence, + Dont nous goûtons alors + Si fort + L'immuable présence, + Que notre voeu serait d'en vivre ou d'en mourir + Et d'en revivre, + Comme deux coeurs, inlassablement ivres + De lumières, qui ne peuvent périr! + + + + + XXIX + + Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles + Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, + Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, + Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. + + Vous me parliez des temps prochains où nos années, + Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir; + Comment éclaterait le glas des destinées, + Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir. + + Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, + Et votre coeur brûlait si tranquillement beau + Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte + Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau. + + + + + XXX + + «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi», + Heures superbement et doucement élues, + Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis + Et que nos rosiers d'or au passage saluent; + Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît. + + Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais? + + Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres, + Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, + Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux, + Entrelacer vos pas égaux et radieux; + + Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce + Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses, + --Tel un suprême, immense et souverain espoir-- + Les pas et les adieux de mes «heures du soir». + + + + + LES HEURES DU SOIR + + + + + I + + Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume + Poussaient au bord de nos chemins; + Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains + Et tes cheveux avec des plumes. + + L'ombre était bienveillante à nos pas réunis + En leur marche, sous le feuillage; + Une chanson d'enfant nous venait d'un village + Et remplissait tout l'infini. + + Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne + Sous la garde des longs roseaux, + Et le beau front des bois reflétait dans les eaux + Sa haute et flexible couronne. + + Et tous les deux, sachant que nos coeurs formulaient + Ensemble une même pensée, + Nous songions que c'était notre vie apaisée + Que ce beau soir nous dévoilait. + + Une suprême fois, tu vis le ciel en fête + Se parer et nous dire adieu; + Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux + Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes. + + + + + II + + S'il était vrai + Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés + Pût conserver quelque mémoire + Des amants d'autrefois qui les ont admirés + Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire, + Notre amour s'en viendrait + En cette heure du long regret + Confier à la rose ou dresser dans le chêne + Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine. + + Il survivrait ainsi, + Vainqueur du funèbre souci, + + Dans la tranquille apothéose + Que lui feraient les simples choses; + Il jouirait encor de la pure clarté, + Qu'incline sur la vie une aurore d'été, + Et de la douce pluie aux feuilles suspendue. + + Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue + S'en venait quelque couple en se tenant les mains + Le chêne allongerait jusque sur leur chemin + Son ombre large et puissante, telle qu'une aile, + Et la rose leur enverrait son parfum frêle. + + + + + III + + La glycine est fanée et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur + Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur + T'apporte les parfums de la pauvre Campine. + + Aime et respire-les, en songeante son sort: + Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie; + La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie + Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor. + + En automne, jadis, nous avons vécu d'elle, + De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel, + Jusqu'en décembre où les anges de la Noël + Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile. + + Ton coeur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain; + Nous y avons aimé les gens des vieux villages, + Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge + Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains. + + Notre calme maison dans la lande brumeuse + Était claire aux regards et facile à l'accueil, + Son toit nous était cher et sa porte et son seuil + Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse. + + Quand la nuit étalait sa totale splendeur + Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence, + Nous y avons reçu des leçons du silence + Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur. + + A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde + Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous; + Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux + Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde. + + Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas, + La tristesse des jours même nous était bonne + Et le peu de soleil de cette fin d'automne + Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las. + + La glycine est fanée, et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur. + Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur + T'apporter les parfums de la pauvre Campine. + + + + + IV + + Mets ta chaise près de la mienne + Et tends les mains vers le foyer + Pour que je voie entre tes doigts + La flamme ancienne + Flamboyer; + Et regarde le feu + Tranquillement, avec tes yeux + Qui n'ont peur d'aucune lumière, + Pour qu'ils me soient encore plus francs + Quand un rayon rapide et fulgurant + Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire, + + Oh! que notre heure est belle et jeune encore + Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or + Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche + Et qu'une lente et douce fièvre, + Que nul de nous ne désire apaiser, + Conduit le sûr et merveilleux baiser + Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres. + + Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, + Dans ta chair accueillante et doucement pâmée + Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie! + Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras + Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, + Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, + Tranquillement, près de ton coeur, reposera. + + Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle + Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle + Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur + Et qu'après le désir criant sa violence + J'entends se rapprocher le régulier bonheur + Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence. + + + + + V + + Sois-nous propice et consolante encor, lumière, + Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts, + Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons + Respirer au jardin une tiédeur dernière. + + Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil, + Avec un tel amour bondissant de notre âme + Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme + Nous est due à cette heure où nous attend le deuil. + + Tu es celle que nul homme jamais n'oublie + Du jour que tu frappas ses bras victorieux + Et que le soir venu tu dormis en ses yeux + Avec ta splendeur morte et ta force abolie. + + Et tu nous fus toujours la visible ferveur + Qui partout répandue et partout rayonnante + En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante + Semblait vers l'infini partir de notre coeur. + + + + + VI + + Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins + Et des roses d'orgueil illuminant ses portes, + Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!-- + Je l'aime encor de tout mon coeur, notre jardin. + + Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce + Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été; + Oh! le dernier parfum lentement éventé + Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses! + + Je me suis égaré, ce soir, en ses détours + Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes; + Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante + J'ai longuement baisé son sol humide et lourd. + + Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent + Et s'étendent partout et la brume et la nuit; + Mon être est comme entré dans sa ruine à lui + Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. + + + + + VII + + Le soir tombe, la lune est d'or. + + Avant la fin de la journée + Va-t'en gaîment jusqu'au jardin + Cueillir avec tes douces mains + Les quelques fleurs qui n'y sont point encor + Tristement, vers la terre, inclinées. + + Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe + Je les admire et tu les aimes, + Et leurs corolles sont quand même + Belles, sur les tiges qui les portent. + + Et lu t'en es allée au loin parmi les buis + Au long d'un chemin monotone + + Et le bouquet que tu cueillis, + Tremble en ta main et tout à coup frissonne; + Et voici que tes doigts songeurs, + Pieusement, rassemblent les lueurs + De ces roses d'automne + Et les tressent avec des pleurs + En une pâle et claire et flexible couronne. + + La dernière lumière a éclairé tes yeux + Et ton long pas s'est fait triste et silencieux. + + Et lentement, à la vesprée, + Les mains vides, tu es rentrée, + Abandonnant non loin de notre porte + Dans un tertre humide et bas + Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts. + + Et j'ai compris alors que dans le jardin las + Où vont passer les vents ainsi que des cohortes + Tu as voulu fleurir une dernière fois + Notre jeunesse qui repose là, + Morte. + + + + + VIII + + Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides, + Au cellier odorant les fruits de ton verger, + Il me semble te voir avec calme ranger + Nos anciens souvenirs parfumés et sapides. + + Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis + Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres; + Et je revis alors mille instants abolis + Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres. + + Le passé ressuscite avec un tel désir + D'être encor le présent et sa vie et sa force, + Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse, + Et que mon coeur exulte au point d'en défaillir. + + O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne, + Joyaux tombés du collier lourd des étés roux, + Splendeurs illuminant nos heures monotones + Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous. + + + + + IX + + Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages + Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité, + On voit, à travers le branchage à nu, monter + Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages. + + Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous + Ne les a vus groupés non loin de notre porte + Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes + Nous y songeons souvent avec des pensers doux. + + D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre, + Derrière un seuil usé que protège un auvent, + N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent + Et la lampe dont luit l'amicale lumière. + + Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu + Et que se tait l'horloge où le temps se balance, + Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence + Pour se sentir penser au travers de leurs jeux. + + Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures + De profonde et tranquille et tendre intimité + Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été + Et dont celle qui vient est toujours la meilleure. + + Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur + Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent; + Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble + Et leurs regards usés par les mêmes douleurs. + + Les roses de leur vie, ils les aiment fanées + Avec leur gloire morte et leur dernier parfum + Et le lourd souvenir de leur éclat défunt + Se frippant feuille à feuille, au jardin des années. + + Contre le noir hiver ainsi que des reclus + Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine + Et rien ne les abat et rien ne les amène + A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus. + + Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages! + Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur! + Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs + Et notre force et notre ardeur dans leur courage! + + Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux + Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre, + Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être + Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux. + + + + + X + + Quand le ciel étoile couvre notre demeure + Nous nous taisons durant des heures + Devant son feu intense et doux + Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous. + + Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule; + Sous les flammes et les lueurs + La nuit étend ses profondeurs + Et le calme est si grand que l'océan l'écoute! + + Mais qu'importe que se taise même la mer, + Si dans l'espace immense et clair + Plein d'invisible violence + Nos coeurs battent si fort qu'ils font tout le silence! + + + + + XI + + Avec le même amour que tu me fus jadis + Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis + Ombraient les longs gazons et les roses dociles, + Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile. + + Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté + Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté, + Mais tout y est serré dans une paix profonde + Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde. + + Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés; + Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers, + Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille + Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles + + Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens + Triompher jour à jour de la douleur des ans; + Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent + Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses. + + Quand ta tête s'incline à mon baiser profond, + Que m'importe que des rides marquent ton front + Et que tes mains se sillonnent de veines dures + Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres! + + Tu ne te plains jamais et tu crois fermement + Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment, + Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme + Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme. + + + + + XII + + Les fleurs du clair accueil au long de la muraille + Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous, + Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille + Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux. + + Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones + Et les pâles brouillards flottent sur les marais. + O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne! + Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt? + + Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière + D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir; + Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre + Et longuement s'y sont couchés pour y mourir. + + Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme + Et passe et fuit et penche et croule sans soutien; + Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme + Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien. + + C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière, + Celle qui recouvrait tout le jardin jadis + A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys + Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières. + + + + + XIII + + Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine + Au grain diamanté, + J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter + Dans la chambre voisine. + + Tu retires le clair et fragile miroir + Du bord de la fenêtre, + Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir + De l'armoire de hêtre. + + J'écoute et te voici qui tisonnes le feu + Et réveilles les braises; + Et qui ranges autour des murs silencieux + Le silence des chaises. + + Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits + La fugace poussière, + Et ta bague se heurte et résonne aux parois + Frémissantes d'un verre. + + Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir, + De ta présence tendre, + Et de la sentir proche et de ne pas la voir, + Et de toujours l'entendre. + + + + + XIV + + Si le sort nous sauva des banales erreurs + Et du mensonge vil et de la triste feinte, + C'est que toujours nous révolta toute contrainte + Dont le joug eût ployé notre double ferveur. + + Tu marchas libre et franche et claire sur ta route, + Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté, + Et redressant vers toi doucement sa fierté + Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute. + + Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu, + Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme; + Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme + C'est toujours vers ton coeur que je suis revenu. + + Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes + Que mon être se réveillait sincère et vrai, + Et je te répétais les mots doux et sacrés, + Et la tristesse et le pardon étaient tes armes. + + Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs, + Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes + Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes, + Et je restais captif entre tes bras ouverts. + + + + + XV + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée! + + Au temps de juin, jadis, tu me disais: + «Si je savais, ami, si je savais + Que ma présence, un jour, dût te peser. + Avec mon pauvre coeur et ma triste pensée + Vers n'importe où, je partirais. » + Et doucement ton front montait vers mon baiser. + + Et tu disais encore: + «On se déprend de tout et la vie est si pleine! + Et qu'importe qu'elle soit d'or + La chaîne + Qui lie au même anneau d'un port + Nos deux barques humaines!» + Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine. + + Et tu disais, + Et tu disais encore: + «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais. + Notre existence fut trop haute + Pour se traîner banalement de faute en faute.» + Et tu fuyais et tu fuyais + Et mes deux mains éperdûment te retenaient. + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée. + + + + + XVI + + Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre + Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut + Illumine un instant les pauvres fleurs de givre + Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux. + + L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte, + Et notre vieux jardin nous apparaît encor + Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes + Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or. + + Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide + Se glisse en notre sang et nous réincarnons + L'immense et plein été dans les baisers rapides + Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons. + + + + + XVII + + Subirons-nous, hélas! le poids mort des années + Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens + Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants + Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées? + + Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents + Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê + Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre + Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants? + + Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine, + Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras, + Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas + Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines. + + Car nous conserverons quand même encor nos yeux + Pour regarder le jour dont la nuit est suivie, + Et l'aube et le soleil illuminer la vie + Et faire de la terre un objet merveilleux. + + + + + XVIII + + Les menus faits, les mille riens, + Une lettre, une date, un humble anniversaire, + Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère + Exalte en ces longs soirs ton coeur comme le mien. + + Et nous solennisons pour nous ces simples choses + Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors, + Pour que le peu de nous qui nous demeure encore + Reste ferme et vaillant devant l'heure morose. + + Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux + De ces pauvres, douces et bienveillantes joies + Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie + Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux, + + Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle, + Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé, + Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé + Qu'il en aime jusqu'aux parcelles. + + + + + XIX + + Viens jusqu'à notre seuil répandre + Ta blanche cendre + O neige pacifique et lentement tombée: + Le tilleul du jardin tient ses branches courbées + Et plus ne fuse au ciel la légère calandre. + + O neige, + Qui réchauffes et qui protèges + Le blé qui lève à peine + + Avec la mousse, avec la laine + Que tu répands de plaine en plaine! + Neige silencieuse et doucement amie + Des maisons, au matin dans le calme endormies, + Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres + Et soudain par le seuil et la porte pénètre + Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes, + O neige lumineuse au travers de notre âme, + Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves + Comme du blé qui lève! + + + + + XX + + Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs, + C'était en des instants de fièvre + Que le regret d'avoir diminué nos coeurs + Nous jaillissait des lèvres, + Et le pardon offert, mais mérité toujours + Et l'étalage exagéré de nos misères + Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères, + Exaltaient notre amour. + + Mais, en ces mois de lourde pluie + Où tout se tasse et se réduit, + Où la clarté même s'ennuie + A refouler de l'ombre et de la nuit, + Notre âme n'est plus assez vibrante et haute + Pour confesser, avec transports, nos fautes. + + Nous les disons à lente voix + Certes, avec tendresse encore, + Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore, + Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts + Comme des choses qu'on dénombre + Et qu'on range dans la maison, + Et pour diminuer leur folie ou leur nombre, + Nous raisonnons. + + + + + XXI + + Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées + J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir, + Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir + La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée. + + Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour! + Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite + Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite + Qu'un émouvant respect attendrit mon amour. + + Et comme au temps où tu m'étais la fiancée + L'ardeur me vient encor de tomber à genoux + Et de toucher la place où bat ton coeur si doux + Avec des doigts aussi chastes que mes pensées. + + + + + XXII + + Si nos coeurs ont brûlé en des jours exaltants + D'une amour claire autant que haute, + L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents + Et paisibles devant nos fautes. + + Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté, + Par ton ardeur non asservie, + Et c'est de calme doux et de pâle bonté + Que se colore notre vie. + + Nous sommes au couchant de ton soleil, amour, + Et nous masquons notre faiblesse + Avec les mots banals et les pauvres discours + D'une vaine et lente sagesse. + + Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir, + Si dans notre hiver et nos brumes + N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir + Des âmes fières que nous fûmes. + + + + + XXIII + + En ce rugueux hiver où le soleil flottant + S'échoue à l'horizon comme une lourde épave, + J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave + Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps. + + Et plus je le redis, plus ma voix est ravie + Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon coeur, + Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur + Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie. + + Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort + Je le répète avec ma voix toujours la même + Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême + Je le prononcerai à l'heure de la mort! + + + + + XXIV + + Peut-être, + Lorsque mon dernier jour viendra, + Peut-être + Qu'à ma fenêtre, + Ne fût-ce qu'un instant, + Un soleil frêle et tremblotant + Se penchera. + + Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées + Seront quand même encor par sa gloire dorées; + Il glissera son baiser lent, clair et profond + Une dernière fois, sur ma bouche et mon front, + Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières + Avant de se fermer lui rendront sa lumière. + + Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté! + Mon art torride et doux, de son geste suprême, + T'a retenu captif au coeur de mes poèmes; + Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été, + Telle page t'anime et t'exalte en mes livres, + O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres, + O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin, + Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve + Où mon vieux coeur humain sera lourd sous l'épreuve, + Tu sois encor son visiteur et son témoin. + + + + + XXV + + Oh! tes si douces mains et leur lente caresse + Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse + Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force + S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse! + + Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine + Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres, + Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres + Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine. + + Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie, + Et que m'est généreux et consolant ton songe. + Pour la première fois tu berces d'un mensonge + Mon coeur qui t'en excuse et qui t'en remercie; + + Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine + Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être, + Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être + A finir en tes yeux ma belle vie humaine. + + + + + XXVI + + Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière, + Baise-les longuement, car ils t'auront donné + Tout ce qui peut tenir d'amour passionné + Dans le dernier regard de leur ferveur dernière. + + Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau, + Penche vers leur adieu ton triste et beau visage + Pour que s'imprime et dure en eux la seule image + Qu'ils garderont dans le tombeau. + + Et que je sente, avant que le cercueil se cloue, + Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains + Et que près de mon front sur les pâles coussins, + Une suprême fois se repose ta joue. + + Et qu'après je m'en aille au loin avec mon coeur, + Qui te conservera une flamme si forte + Que même à travers la terre compacte et morte + Les autres morts en sentiront l'ardeur! + + + + +TABLE + + +_LES HEURES CLAIRES + +O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE +QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX +CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT +LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ +CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ +TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE +OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE +COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON COEUR +LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE +VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR +COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE +AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT +ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS +A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT +JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE +JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE +POUR NOUS AIMER DES YEUX +AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE +QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ +DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI +EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS +OH! CE BONHEUR +VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR +SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT +POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE +BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR +LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE +FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE +LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES +S'IL ARRIVE JAMAIS + + +_LES HEURES D'APRÈS MIDI_ + +L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR +ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES +SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON +L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE +JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE +ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN +TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE +DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE +LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE +TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR +L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES +C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME +LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES +VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD +J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE +TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS +AVEC MES SENS, AVEC MON COEUR ET MON CERVEAU +LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ +JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL +HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES +LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ +C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN +ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES +O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE +COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR +LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ +ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES COEURS, ARDEUR DES AMES +L'IMMOBILE BEAUTÉ +VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES +«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI» + + +_LES HEURES DU SOIR_ + +DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES +S'IL ÉTAIT VRAI +LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE +METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE +SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE +HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN +LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR +LORSQUE TA MAIN CONFIE +ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS +QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE +AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS +LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL +LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL +SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS +NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE +QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX +SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES +LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS +VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE. +QUAND NOTRE JARDIN CLAIR +AVEC MES VIEILLES MAINS +SI NOS COEURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS +ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT +PEUT-ÊTRE +OH! TES SI DOUCES MAINS +LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les +Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + +***** This file should be named 45468-8.txt or 45468-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/6/45468/ + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/45468-8.zip b/old/45468-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..684dfd5 --- /dev/null +++ b/old/45468-8.zip diff --git a/old/45468-h.zip b/old/45468-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3053e92 --- /dev/null +++ b/old/45468-h.zip diff --git a/old/45468-h/45468-h.htm b/old/45468-h/45468-h.htm new file mode 100644 index 0000000..63b1cdb --- /dev/null +++ b/old/45468-h/45468-h.htm @@ -0,0 +1,3248 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Heures du Soir - Précédées de Les Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren. + </title> + <style type="text/css"> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +.p2 {margin-top: 2em;} +.p4 {margin-top: 4em;} +.p6 {margin-top: 6em;} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +hr.tb {width: 45%;} +hr.chap {width: 65%} +hr.full {width: 95%;} + +hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} +hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} + + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + + .tdl {text-align: left;} + .tdr {text-align: right;} + .tdc {text-align: center;} + + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} +a:link {color: #800000; text-decoration: none; } + +v:link {color: #800000; text-decoration: none; } + +.center {text-align: center;} + +.right {text-align: right;} + +.caption {font-weight: bold;} + +/* Footnotes */ +.footnotes {border: dashed 1px;} + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les +Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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href="#TABLE">Table</a></p> +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_CLAIRES" id="LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></h4> + +<hr class="tb" /> + +<p class="center"> +<a id="I"></a>I<br /> +<br /> +<br /> +O la splendeur de notre joie<br /> +Tissée en or dans l'air de soie!<br /> +<br /> +Voici la maison douce et son pignon léger,<br /> +Et le jardin et le verger.<br /> +<br /> +Voici le banc, sous les pommiers<br /> +D'où s'effeuille le printemps blanc,<br /> +A pétales frôlants et lents.<br /> +<br /> +Voici des vols de lumineux ramiers<br /> +Planant, ainsi que des présages,<br /> +Dans le ciel clair du paysage.<br /> +<br /> +Voici, pareils à des baisers tombés sur terre<br /> +De la bouche du frôle azur,<br /> +Deux bleus étangs simples et purs,<br /> +Bordés naïvement de fleurs involontaires.<br /> +<br /> +O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,<br /> +En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="II"></a>II<br /> +<br /> +<br /> +Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux<br /> +Ce jardin clair où nous passons silencieux,<br /> +C'est plus encor en nous que se féconde<br /> +Le plus candide et doux jardin du monde.<br /> +<br /> +Car nous vivons toutes les fleurs,<br /> +Toutes les herbes, toutes les palmes<br /> +En nos rires et en nos pleurs<br /> +Le bonheur pur et calme.<br /> +<br /> +Car nous vivons toutes les transparences<br /> +De l'étang bleu qui reflète l'exubérance<br /> +Des roses d'or, et des grands lys vermeils,<br /> +Bouches et lèvres de soleil.<br /> +<br /> +Car nous vivons toute la joie<br /> +Dardée en cris de fête et de printemps,<br /> +En nos aveux, où se côtoient<br /> +Les mots fervents et exaltants.<br /> +<br /> +Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde<br /> +Le plus joyeux et doux jardin du monde.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="III"></a>III<br /> +<br /> +<br /> +Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,<br /> +Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,<br /> +En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br /> +De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br /> +C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,<br /> +O toi la neuve, ô toi l'ancienne!<br /> +Qui vins à moi, du fond de ton éternité<br /> +Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.<br /> +<br /> +Je sens en toi les mêmes choses très profondes<br /> +Qu'en moi-même dormir,<br /> +Et notre soif de souvenir<br /> +Boire l'écho, où nos passés se correspondent.<br /> +<br /> +Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures<br /> +Sans le savoir, pendant l'enfance;<br /> +Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,<br /> +Mêmes éclairs de confiance;<br /> +Car je te suis lié par l'inconnu<br /> +Qui me fixait, jadis, au fond des avenues<br /> +Par où passait ma vie aventurière;<br /> +Et, certes, si j'avais regardé mieux,<br /> +J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br /> +Depuis longtemps, en ses paupières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IV"></a>IV<br /> +<br /> +<br /> +Le ciel en nuit s'est déplié<br /> +Et la lune semble veiller<br /> +Sur le silence endormi.<br /> +<br /> +Tout est si pur et clair,<br /> +Tout est si pur et si pâle dans l'air<br /> +Et sur les lacs du paysage ami,<br /> +Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br /> +Qui tombe d'un roseau<br /> +Et tinte, et puis se tait dans l'eau.<br /> +<br /> +Mais j'ai tes mains entre les miennes<br /> +Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,<br /> +De leurs ferveurs, si doucement;<br /> +Et je te sens si bien en paix de toute chose<br /> +Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,<br /> +Ne troublera, fût-ce un moment,<br /> +La confiance sainte<br /> +Qui dort en nous comme un enfant repose.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="V"></a>V<br /> +<br /> +<br /> +Chaque heure, où je songe à ta bonté<br /> +Si simplement profonde,<br /> +Je me confonds en prières vers toi.<br /> +<br /> +Je suis venu si tard<br /> +Vers la douceur de ton regard,<br /> +Et de si loin vers tes deux mains tendues,<br /> +Tranquillement, par à travers les étendues!<br /> +<br /> +J'avais en moi tant de rouille tenace<br /> +Qui me rongeait, à dents rapaces,<br /> +La confiance.<br /> +<br /> +J'étais si lourd, j'étais si las,<br /> +j'étais si vieux de méfiance,<br /> +J'étais si lourd, j'étais si las<br /> +Du vain chemin de tous mes pas.<br /> +<br /> +Je méritais si peu la merveilleuse joie<br /> +De voir tes pieds illuminer ma voie,<br /> +Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs<br /> +Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VI"></a>VI<br /> +<br /> +<br /> +Tu arbores parfois cette grâce bénigne<br /> +Du matinal jardin tranquille et sinueux<br /> +Qui déroule, là -bas, parmi les lointains bleus,<br /> +Ses doux chemins courbés en cols de cygne.<br /> +<br /> +Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair<br /> +Du vent rapide et exaltant<br /> +Qui passe, avec ses doigts d'éclair,<br /> +Dans les crins d'eau de l'étang blanc.<br /> +<br /> +Au bon toucher de tes deux mains<br /> +Je sens comme des feuilles<br /> +Me doucement frôler;<br /> +Que midi brûle le jardin,<br /> +Les ombres, aussitôt, recueillent<br /> +Les paroles chères dont ton être a tremblé.<br /> +<br /> +Chaque moment me semble, grâce à toi,<br /> +Passer ainsi, divinement en moi;<br /> +Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,<br /> +Où tu te cèles en toi-même<br /> +En refermant les yeux,<br /> +Sens-tu mon doux regard dévotieux,<br /> +Plus humble et long qu'une prière,<br /> +Remercier le tien sous tes closes paupières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VII"></a>VII<br /> +<br /> +<br /> +Oh! laisse frapper à la porte<br /> +La main qui passe avec ses doigts futiles;<br /> +Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br /> +Le reste avec ses doigts futiles,<br /> +<br /> +Laisse passer, par le chemin,<br /> +La triste et fatigante joie,<br /> +Avec ses crécelles en main.<br /> +<br /> +Laisse monter, laisse bruire<br /> +Et s'en aller le rire;<br /> +Laisse passer la foule et ses milliers de voix.<br /> +<br /> +L'instant est si beau de lumière,<br /> +Dans le jardin, autour de nous;<br /> +L'instant est si rare de lumière première,<br /> +Dans notre cÅ“ur, au fond de nous;<br /> +<br /> +Tout nous prêche de n'attendre plus rien<br /> +De ce qui vient ou passe,<br /> +Avec des chansons lasses<br /> +Et des bras las par les chemins,<br /> +<br /> +Et de rester les doux qui bénissons le jour,<br /> +Même devant la nuit d'ombre barricadée,<br /> +Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée<br /> +Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VIII"></a>VIII<br /> +<br /> +<br /> +Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cÅ“ur,<br /> +Ainsi qu'une ample fleur,<br /> +Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;<br /> +Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.<br /> +<br /> +La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;<br /> +Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:<br /> +C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.<br /> +<br /> +La fleur qui est mon cÅ“ur et mon aveu,<br /> +Tout simplement, à tes lèvres confie<br /> +Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br /> +Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.<br /> +<br /> +Laissons l'esprit fleurir sur les collines<br /> +En de capricieux chemins de vanité,<br /> +Et faisons simple accueil à la sincérité<br /> +Qui tient nos deux cÅ“urs vrais en ses mains cristallines;<br /> +Et rien n'est beau comme une confession d'âmes<br /> +Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme<br /> +Des incomptables diamants<br /> +Brûle comme autant d'yeux<br /> +Silencieux<br /> +Le silence des firmaments.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IX"></a>IX<br /> +<br /> +<br /> +Le printemps jeune et bénévole<br /> +Qui vêt le jardin de beauté<br /> +Élucide nos voix et nos paroles<br /> +Et les trempe dans sa limpidité.<br /> +<br /> +La brise et les lèvres des feuilles<br /> +Babillent, et lentement effeuillent<br /> +En nous les syllabes de leur clarté.<br /> +<br /> +Mais le meilleur de nous se gare<br /> +Et fuit les mots matériels;<br /> +Un simple et doux élan muet<br /> +Mieux que tout verbe amarre<br /> +<br /> +Notre bonheur à son vrai ciel:<br /> +Celui de ton âme, à deux genoux,<br /> +Tout simplement, devant la mienne,<br /> +Et de mon âme, à deux genoux,<br /> +Très doucement, devant la tienne.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="X"></a>X<br /> +<br /> +<br /> +Viens lentement t'asseoir<br /> +Près du parterre dont le soir<br /> +Ferme les fleurs de tranquille lumière,<br /> +Laisse filtrer la grande nuit en toi:<br /> +Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br /> +trouble notre prière.<br /> +<br /> +Là -haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:<br /> +Voici le firmament plus net et translucide<br /> +Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;<br /> +Et puis voici le ciel qui regarde à travers.<br /> +<br /> +Les mille voix de l'énorme mystère<br /> +Parlent autour de toi,<br /> +Les mille lois de la nature entière<br /> +Bougent autour de toi,<br /> +Les arcs d'argent de l'invisible<br /> +Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,<br /> +Mais tu n'as peur, oh! simple cÅ“ur,<br /> +Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br /> +Est que toute la terre collabore<br /> +A cet amour que fit éclore<br /> +La vie et son mystère en toi.<br /> +<br /> +Joins donc les mains tranquillement<br /> +Et doucement adore;<br /> +Un grand conseil de pureté<br /> +Flotte, comme une étrange aurore,<br /> +Sous les minuits du firmament.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XI"></a>XI<br /> +<br /> +<br /> +Combien elle est facilement ravie<br /> +Avec ses yeux d'extase ignée;<br /> +Elle, la douce et résignée<br /> +Si simplement devant la vie.<br /> +<br /> +Ce soir, comme un regard la surprenait fervente<br /> +Et comme un mot la transportait<br /> +Au pur jardin de joie, où elle était<br /> +Tout à la fois reine et servante.<br /> +<br /> +Humble d'elle, mais ardente de nous,<br /> +C'était à qui ploierait les deux genoux,<br /> +Pour recueillir le merveilleux bonheur<br /> +Qui, mutuel, nous débordait du cÅ“ur.<br /> +<br /> +Nous écoutions se taire, en nous, la violence<br /> +De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br /> +Et le vivant silence<br /> +Dire des mots que nous ne savions pas.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XII"></a>XII<br /> +<br /> +<br /> +Au temps où longuement j'avais souffert,<br /> +Où les heures m'étaient des pièges,<br /> +Tu m'apparus l'accueillante lumière<br /> +Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,<br /> +Au fond des soirs, sur de la neige.<br /> +<br /> +Ta clarté d'âme hospitalière<br /> +Frôla, sans le blesser, mon cÅ“ur,<br /> +Comme une main de tranquille chaleur.<br /> +<br /> +Puis vint la bonne confiance,<br /> +Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance<br /> +Enfin de nos deux mains amies,<br /> +Un soir de claire entente et de douce accalmie.<br /> +<br /> +Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,<br /> +En nous-mêmes, et sous le ciel,<br /> +Dont les flammes éternisées<br /> +Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,<br /> +Et que l'amour soit devenu la fleur immense<br /> +Naissant du fier désir<br /> +Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,<br /> +En notre cÅ“ur se recommence,<br /> +Je regarde toujours, la petite lumière<br /> +Qui me fut douce, la première.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIII"></a>XIII<br /> +<br /> +<br /> +Et qu'importent et les pourquois et les raisons<br /> +Et qui nous fûmes et qui nous sommes:<br /> +Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br /> +Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.<br /> +<br /> +Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir<br /> +Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère<br /> +Et qu'élans doux et que ferveur involontaire<br /> +Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.<br /> +<br /> +Je te sens claire, avant de te comprendre telle;<br /> +Et c'est ma joie, infiniment,<br /> +De m'éprouver si doucement aimant<br /> +Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.<br /> +<br /> +Soyons simples et bons—et que le jour<br /> +Nous soit tendresse et lumière servies,<br /> +Et laissons dire que la vie<br /> +N'est point faite pour un pareil amour.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIV"></a>XIV<br /> +<br /> +<br /> +A ces reines qui lentement descendent<br /> +Les escaliers en ors et fleurs de la légende,<br /> +Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;<br /> +Jeté donne des noms qui se marient<br /> +A la beauté, à la splendeur et à la joie,<br /> +Et bruissent en syllabes de soie,<br /> +Au long des vers bâtis comme une estrade<br /> +Pour la danse des mots et leurs belles parades.<br /> +<br /> +Mais combien vite on se lasse du jeu,<br /> +A te voir douce et profonde et si peu<br /> +Celle dont on enjolive les attitudes,<br /> +Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br /> +<br /> +Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br /> +Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br /> +Qui bat comme ton cÅ“ur immense et ingénu,<br /> +Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,<br /> +Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière<br /> +Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XV"></a>XV<br /> +<br /> +<br /> +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br /> +Mes plus douces pensées,<br /> +Celles que je te dis, celles aussi<br /> +Qui demeurent imprécisées<br /> +Et trop profondes pour les dire.<br /> +<br /> +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br /> +A toute ton âme, mon âme,<br /> +Avec ses pleurs et ses sourires<br /> +Et son baiser.<br /> +<br /> +Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;<br /> +Des liens d'ombre semblent glisser<br /> +Et s'en aller, avec mélancolie;<br /> +L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,<br /> +L'herbe rayonne et les corolles se déplient,<br /> +Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.<br /> +<br /> +Oh! dis, pouvoir, un jour,<br /> +Entrer ainsi dans la pleine lumière;<br /> +Oh! dis, pouvoir, un jour,<br /> +Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,<br /> +Sans plus aucun voile sur nous,<br /> +Sans plus aucun remords en nous,<br /> +Oh! dis, pouvoir un jour<br /> +Entrer à deux dans le lucide amour!...<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVI"></a>XVI<br /> +<br /> +<br /> +Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière<br /> +Et l'élan fou de cette âme éperdue,<br /> +Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,<br /> +Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.<br /> +<br /> +S'unir pour épurer son être<br /> +Comme deux vitraux d'or en une même abside<br /> +Croisent leurs feux différemment lucides<br /> +Et se pénètrent!<br /> +<br /> +Je suis parfois si lourd, si las,<br /> +D'être celui qui ne sait pas<br /> +Etre parfait, comme il le veut!<br /> +Mon cÅ“ur se bat contre ses vÅ“ux,<br /> +Mon cÅ“ur dont les plantes mauvaises,<br /> +Entre des rocs d'entêtement,<br /> +Dressent, sournoisement,<br /> +Leurs fleurs d'encre ou de braise;<br /> +Mon cÅ“ur si faux, si vrai, selon les jours,<br /> +Mon cÅ“ur contradictoire,<br /> +Mon cÅ“ur exagéré toujours<br /> +De joie immense ou de crainte attentatoire.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVII"></a>XVII<br /> +<br /> +<br /> +Pour nous aimer des yeux,<br /> +Lavons nos deux regards de ceux<br /> +Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie<br /> +Mauvaise et asservie.<br /> +<br /> +L'aube est en fleur et en rosée<br /> +Et en lumière tamisée<br /> +Très douce;<br /> +On croirait voir de molles plumes<br /> +D'argent et de soleil, à travers brumes,<br /> +Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.<br /> +Nos bleus et merveilleux étangs<br /> +Tremblent et s'animent d'or miroitant;<br /> +Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;<br /> +Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,<br /> +Balaie<br /> +La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIII"></a>XVIII<br /> +<br /> +<br /> +Au clos de notre amour, l'été se continue:<br /> +Un paon d'or, là -bas, traverse une avenue;<br /> +Des pétales pavoisent<br /> +—Perles, émeraudes, turquoises—<br /> +L'uniforme sommeil des gazons verts.<br /> +Nos étangs bleus luisent, couverts<br /> +Du baiser blanc des nénuphars de neige;<br /> +Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;<br /> +Un insecte de prisme irrite un cÅ“ur de fleur;<br /> +De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;<br /> +Et, comme des bulles légères, mille abeilles<br /> +Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.<br /> +<br /> +L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;<br /> +Sous les midis profonds et radiants<br /> +On dirait qu'il remue en roses de lumière;<br /> +Tandis qu'au loin, les routes coutumières<br /> +Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br /> +A l'horizon nacré, montent vers le soleil.<br /> +<br /> +Certes, la robe en diamants du bel été<br /> +Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.<br /> +Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,<br /> +Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIX"></a>XIX<br /> +<br /> +<br /> +Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,<br /> +Me soient, sur terre,<br /> +Les images de la bonté.<br /> +<br /> +Laissons nos âmes embrasées<br /> +Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.<br /> +<br /> +Que mes deux mains contre ton cÅ“ur<br /> +Te soient, sur terre,<br /> +Les emblèmes de la douceur.<br /> +<br /> +Vivons pareils à deux prières éperdues<br /> +L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.<br /> +<br /> +Que nos baisers sur nos bouches ravies<br /> +Nous soient sur terre<br /> +Les symboles de notre vie.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XX"></a>XX<br /> +<br /> +<br /> +Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br /> +Dis, combien l'absence, même d'un jour,<br /> +Attriste et attise l'amour<br /> +Et le réveille, en ses brûlures endormies?<br /> +<br /> +Je m'en vais au-devant de ceux<br /> +Qui reviennent des lointains merveilleux<br /> +Où, dès l'aube, tu es allée;<br /> +Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;<br /> +Et, sur la route, épiant leur venue,<br /> +Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br /> +Encor clairs de t'avoir vue.<br /> +<br /> +Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,<br /> +Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br /> +Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas<br /> +Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXI"></a>XXI<br /> +<br /> +<br /> +En ces heures où nous sommes perdus<br /> +Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,<br /> +Quel sang lustral ou quel baptême<br /> +Baigne nos cÅ“urs vers tout l'amour tendus?<br /> +<br /> +Joignant les mains, sans que l'on prie,<br /> +Tendant les bras, sans que l'on crie,<br /> +Mais adorant on ne sait quoi<br /> +De plus lointain et de plus pur que soi,<br /> +L'esprit fervent et ingénu,<br /> +Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.<br /> +<br /> +Comme on s'abîme en la présence<br /> +De ces heures de suprême existence,<br /> +Comme l'âme voudrait des cieux<br /> +Pour y chercher de nouveaux dieux,<br /> +Oh! l'angoissante et merveilleuse joie<br /> +Et l'espérance audacieuse<br /> +D'être, un jour, à travers la mort même, la proie<br /> +De ces affres silencieuses.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXII"></a>XXII<br /> +<br /> +<br /> +Oh! ce bonheur<br /> +Si rare et si frôle parfois<br /> +Qu'il nous fait peur!<br /> +<br /> +Nous avons beau taire nos voix<br /> +Et nous faire comme une tente,<br /> +Avec toute ta chevelure,<br /> +Pour nous créer un abri sûr,<br /> +Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.<br /> +<br /> +Mais notre amour étant comme un ange à genoux<br /> +Prie et supplie<br /> +Que l'avenir donne à d'autres que nous<br /> +Même tendresse et même vie,<br /> +Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.<br /> +<br /> +Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br /> +Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,<br /> +Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme<br /> +De la douceur de notre âme.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIII"></a>XXIII<br /> +<br /> +<br /> +Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br /> +Vivons si hardiment nos plus belles pensées<br /> +Qu'elles s'entrelacent harmonisées<br /> +A l'extase suprême et l'entière ferveur.<br /> +<br /> +Parce qu'en nos âmes pareilles,<br /> +Quelque chose de plus sacré que nous<br /> +Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,<br /> +Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.<br /> +<br /> +Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br /> +Pour humblement le définir<br /> +Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br /> +Qu'à le goûter nos cÅ“urs soient près de défaillir.<br /> +<br /> +Restons quand même, et pour toujours, les fous<br /> +De cet amour presque implacable,<br /> +Et les fervents, à deux genoux,<br /> +Du Dieu soudain qui règne en nous,<br /> +Si violent et si ardemment doux<br /> +Qu'il nous fait mal et nous accable.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIV"></a>XXIV<br /> +<br /> +<br /> +Sitôt que nos bouches se touchent,<br /> +Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes<br /> +Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br /> +Et qui s'unissent en nous-mêmes;<br /> +<br /> +Nous nous sentons le cÅ“ur si divinement frais<br /> +Et si renouvelé par leur lumière<br /> +Première<br /> +Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.<br /> +<br /> +La joie est à nos yeux le seul ferment du monde<br /> +Qui se mûrit et se féconde,<br /> +Innombrable, sur nos routes d'en bas;<br /> +Comme là -haut, par tas,<br /> +Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles<br /> +Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.<br /> +<br /> +L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,<br /> +Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:<br /> +Nos simples mots ont un sens si beau<br /> +Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.<br /> +<br /> +Nous sommes les victorieux sublimes<br /> +Qui conquérons l'éternité.<br /> +Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,<br /> +Et notre amour nous semble avoir toujours été.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXV"></a>XXV<br /> +<br /> +<br /> +Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.<br /> +Si profonde qu'elle en est sainte<br /> +Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;<br /> +Nous descendons ensemble au jardin de la chair.<br /> +<br /> +Tes seins sont là ainsi que des offrandes,<br /> +Et tes deux mains me sont tendues;<br /> +Et rien ne vaut la naïve provende<br /> +Des paroles dites et entendues.<br /> +<br /> +L'ombre des rameaux blancs voyage<br /> +Parmi ta gorge et ton visage<br /> +Et tes cheveux dénouent leur floraison,<br /> +En guirlandes, sur les gazons.<br /> +<br /> +La nuit est toute d'argent bleu,<br /> +La nuit est un beau lit silencieux,<br /> +La nuit douce, dont les brises vont, une à une,<br /> +Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVI"></a>XXVI<br /> +<br /> +<br /> +Bien que déjà , ce soir<br /> +L'automne<br /> +Laisse aux sentes et aux orées,<br /> +Comme des mains dorées,<br /> +Lentes, les feuilles choir,<br /> +Bien que déjà l'automne,<br /> +Ce soir, avec ses bras de vent,<br /> +Moissonne,<br /> +Sur les rosiers fervents<br /> +Les pétales et leur pâleur,<br /> +Ne laissons rien de nos deux âmes<br /> +Tomber soudain avec ces fleurs.<br /> +<br /> +Mais tous les deux, autour des flammes<br /> +De l'âtre en or de souvenir,<br /> +Mais tous les deux, blottissons-nous,<br /> +Les mains au feu et les genoux.<br /> +<br /> +Contre les deuils cachés dans l'avenir,<br /> +Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,<br /> +Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,<br /> +Blottissons-nous, près du foyer,<br /> +Que la mémoire en nous fait flamboyer.<br /> +<br /> +Et si l'automne obère<br /> +A grands pans d'ombre et d'orages planants,<br /> +Les bois, les pelouses et les étangs,<br /> +Que sa douleur du moins n'altère<br /> +L'intérieur jardin tranquillisé,<br /> +Où s'unissent, dans la lumière,<br /> +Les pas égaux de nos pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVII"></a>XXVII<br /> +<br /> +<br /> +Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,<br /> +N'est rien que l'aboutissement<br /> +De deux tendresses entraînées<br /> +L'une vers l'autre, éperdûment.<br /> +<br /> +Tu n'es heureuse de ta chair,<br /> +Si belle en sa fraîcheur natale,<br /> +Que pour, avec ferveur, m'en faire<br /> +L'offre complète et l'aumône totale.<br /> +<br /> +Et je me donne à toi, ne sachant rien<br /> +Sinon que je m'exalte à te connaître,<br /> +Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,<br /> +Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.<br /> +<br /> +L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance<br /> +Unique, et l'unique raison du cÅ“ur,<br /> +A nous, dont le plus fol bonheur<br /> +Est d'être fous de confiance.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVIII"></a>XXVIII<br /> +<br /> +<br /> +Fut-il en nous une seule tendresse,<br /> +Une pensée, une joie, une promesse,<br /> +Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?<br /> +<br /> +Fut-il une prière en secret entendue,<br /> +Dont nous n'ayons serré les mains tendues<br /> +Avec douceur sur notre sein?<br /> +<br /> +Fut-il un seul appel, un seul dessein,<br /> +Un vÅ“u tranquille ou violent<br /> +Dont nous n'ayons accéléré l'élan?<br /> +<br /> +Et, nous aimant ainsi,<br /> +Nos cÅ“urs s'en sont allés, tels des apôtres,<br /> +Vers les doux cÅ“urs timides et transis<br /> +Des autres.<br /> +Ils les ont conviés, par la pensée,<br /> +A se sentir aux nôtres fiancés,<br /> +A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br /> +Comme un peuple de fleurs aime la même branche,<br /> +Qui le suspend et le baigne dans le soleil;<br /> +Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,<br /> +S'est mise à célébrer tout ce qui aime,<br /> +Magnifiant l'amour pour l'amour même,<br /> +Et à chérir, divinement, d'un désir fou,<br /> +Le monde entier qui se résume en nous.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIX"></a>XXIX<br /> +<br /> +<br /> +Le beau jardin fleuri de flammes<br /> +Qui nous semblait le double ou le miroir<br /> +Du jardin clair que nous portions dans l'âme<br /> +Se cristallise en gel et or, ce soif.<br /> +<br /> +Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br /> +Là -bas, aux horizons de marbre,<br /> +Vers où s'en vont, par défilés, les arbres<br /> +Avec leur ombre immense et bleue<br /> +Et régulière, à côté d'eux.<br /> +<br /> +Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br /> +Les grands voiles du froid<br /> +Se déplient seuls, de plaine en plaine,<br /> +Sur des marais d'argent ou des routes en croix.<br /> +<br /> +Les étoiles paraissent vivre.<br /> +Comme l'acier, brille le givre,<br /> +A travers l'air translucide et glacé.<br /> +De clairs métaux pulvérisés<br /> +A l'infini semblent neiger<br /> +De la pâleur d'une lune de cuivre.<br /> +Tout est scintillement dans l'immobilité.<br /> +<br /> +Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté<br /> +Par ces mille regards que projette sur terre,<br /> +Vers les hasards de l'humaine misère,<br /> +La bonne et pure et inchangeable éternité.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXX"></a>XXX<br /> +<br /> +<br /> +S'il arrive jamais<br /> +Que nous soyons, sans le savoir,<br /> +Souffrance ou peine ou désespoir<br /> +L'un pour l'autre; s'il se faisait<br /> +Que la fatigue ou le banal plaisir<br /> +Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;<br /> +Si le cristal de la pure pensée<br /> +Doit en nos cÅ“urs tomber et se briser;<br /> +Si malgré tout, je me sentais<br /> +Vaincu pour n'avoir pas été<br /> +Assez en proie à la divine immensité<br /> +De la bonté;<br /> +Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes<br /> +Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes<br /> +Quand même—et, d'un unique essor,<br /> +L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.<br /> +</p> + + + +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_DAPRES-MIDI" id="LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS-MIDI</a></h4> +<hr class="tb" /> + + +<p class="center"> +<a id="Ib"></a>I<br /> +<br /> +<br /> +L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,<br /> +Poser ses mains sur le front nu de notre amour<br /> +Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.<br /> +<br /> +Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,<br /> +Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes<br /> +Ont laissé choir un peu de leur force fervente<br /> +Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.<br /> +Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,<br /> +Une ombre dure, autour de sa lumière.<br /> +<br /> +Pourtant, voici toujours les floraisons trémières<br /> +Qui persistent à se darder vers leur splendeur,<br /> +Et les saisons ont beau peser sur notre vie,<br /> +Toutes les racines de nos deux cÅ“urs<br /> +Plus que jamais plongent inassouvies,<br /> +Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.<br /> +<br /> +Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses<br /> +Qui s'enlacent autour du temps et se reposent<br /> +La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!<br /> +<br /> +Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,<br /> +Heureux et, clairs encor, après combien d'années!<br /> +Mais si tout autre avait été la destinée<br /> +Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,<br /> +—Quand même!—oh! j'eusse aimé vivre et mourir,<br /> +Sans me plaindre, d'une amour obstinée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IIb"></a>II<br /> +<br /> +<br /> +Roses de Juin, vous les plus belles,<br /> +Avec vos cÅ“urs de soleil transpercés;<br /> +Roses violentes et tranquilles, et telles<br /> +Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;<br /> +Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,<br /> +Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent<br /> +Ou s'apaisent, au va et vient du vent,<br /> +Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;<br /> +Roses d'ardeur muette et de volonté douce,<br /> +Roses de volupté en vos gaines de mousse,<br /> +Vous qui passez les jours du plein été<br /> +A vous aimer, dans la clarté;<br /> +Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses<br /> +Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,<br /> +Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir<br /> +S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IIIb"></a>III<br /> +<br /> +<br /> +Si d'autres fleurs décorent la maison<br /> +Et la splendeur du paysage,<br /> +Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,<br /> +Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.<br /> +<br /> +Dites de quels lointains profonds et inconnus<br /> +Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,<br /> +Avec du soleil sur leurs ailes?<br /> +<br /> +Juillet a remplacé Avril dans le jardin<br /> +Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,<br /> +L'espace est chaud et le vent frêle;<br /> +Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,<br /> +Et l'été passe, en sa robe de diamants<br /> +Et d'étincelles.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IVb"></a>IV<br /> +<br /> +<br /> +L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.<br /> +De la branche, d'où s'envole là -haut<br /> +L'oiseau,<br /> +Tombent des gouttes de rosée.<br /> +<br /> +Une pureté lucide et frêle<br /> +Orne le matin si clair<br /> +Que des prismes semblent briller dans l'air.<br /> +On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.<br /> +<br /> +Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première<br /> +Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière<br /> +Et reflètent le jour qui se lève là -bas.<br /> +Ton front est radieux et ton artère bat.<br /> +<br /> +La vie intense et bonne et sa force divine<br /> +Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,<br /> +En ta poitrine,<br /> +Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,<br /> +Tes mains soudain prennent mes mains<br /> +Et les appuyent comme avec peur,<br /> +Contre ton cÅ“ur.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<a id="Vb"></a><span style="margin-left: 23%;">V</span><br /> +<br /> +<br /> +Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie<br /> +D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie<br /> +Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:<br /> +Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,<br /> +Mes mains douces d'avoir touché le cÅ“ur des fleurs,<br /> +Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs<br /> +Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,<br /> +Devant la terre en fête et sa force éternelle.<br /> +<br /> +L'espace entre ses bras de bougeante clarté,<br /> +Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,<br /> +Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là -bas,<br /> +Avec des cris captifs que délivraient mes pas.<br /> +<br /> +Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;<br /> +Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,<br /> +Les origans ont caressé mes doigts, et l'air<br /> +Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="VIb"></a>VI<br /> +<br /> +<br /> +Asseyons-nous tous deux près du chemin,<br /> +Sur le vieux banc rongé de moisissures,<br /> +Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,<br /> +Longtemps s'abandonner ma main.<br /> +<br /> +Avec ma main qui longtemps s'abandonne<br /> +A la douceur de se sentir sur tes genoux,<br /> +Mon cÅ“ur aussi, mon cÅ“ur fervent et doux<br /> +Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes<br /> +<br /> +Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond<br /> +Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,<br /> +Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,<br /> +Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.<br /> +<br /> +Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence<br /> +Et l'immobilité de nos muets désirs,<br /> +N'était que tout à coup à les sentir frémir<br /> +Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;<br /> +<br /> +Tes mains, où mon bonheur entier reste celé<br /> +Et qui jamais, pour rien au monde,<br /> +N'attenteraient à ces choses profondes<br /> +Dont nous vivons, sans en devoir parler.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VIIb"></a>VII<br /> +<br /> +<br /> +Très doucement, plus doucement encore,<br /> +Berce ma tête entre tes bras,<br /> +Mon front fiévreux et mes yeux las;<br /> +Très doucement, plus doucement encore.<br /> +Baise mes lèvres, et dis-moi<br /> +Ces mots plus doux à chaque aurore,<br /> +Quand me les dit ta voix,<br /> +Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.<br /> +<br /> +Le joug surgit maussade et lourd; la nuit<br /> +Fut de gros rêves traversée;<br /> +La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée<br /> +Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.<br /> +<br /> +Très doucement, plus doucement encore,<br /> +Berce ma tête entre tes bras,<br /> +Mon front fiévreux et mes yeux las;<br /> +C'est toi qui m'es la bonne aurore,<br /> +Dont la caresse est dans ta main<br /> +Et la lumière en tes paroles douces:<br /> +Voici que je renais, sans mal et sans secousse,<br /> +Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,<br /> +Son signe,<br /> +Et me fait vivre, avec la volonté,<br /> +D'être une arme de force et de beauté,<br /> +Aux poings d'or d'une vie insigne.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 20%;"><a id="VIIIb"></a>VIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Dans la maison où notre amour a voulu naître,<br /> +Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,<br /> +Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins<br /> +Les roses qui nous regardent par les fenêtres.<br /> +<br /> +Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,<br /> +Et des heures d'été, si belles de silence,<br /> +Que j'arrête parfois le temps qui se balance,<br /> +Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.<br /> +<br /> +Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre<br /> +Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,<br /> +Sinon les battements de ton cÅ“ur et du mien<br /> +Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="IXb"></a>IX<br /> +<br /> +<br /> +Le bon travail, fenêtre ouverte,<br /> +Avec l'ombre des feuilles vertes<br /> +Et le voyage du soleil<br /> +Sur le papier vermeil,<br /> +Maintient la douce violence<br /> +De son silence,<br /> +En notre bonne et pensive maison.<br /> +<br /> +Et vivement les fleurs se penchent<br /> +Et les grands fruits luisent, de branche en branche,<br /> +Et les merles et les bouvreuils et les pinsons<br /> +Chantent et chantent<br /> +Pour que mes vers éclatent<br /> +Clairs et frais, purs et vrais,<br /> +Ainsi que leurs chansons,<br /> +Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.<br /> +<br /> +Et je te vois passer dans le jardin, là -bas,<br /> +Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;<br /> +Mais ta tête ne se retourne pas,<br /> +Pour que l'heure ne soit troublée<br /> +Où je travaille, avec mon cÅ“ur jaloux,<br /> +A ces poèmes francs et doux.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xb"></a>X</span><br /> +<br /> +<br /> +Toute croyance habite au fond de notre amour.<br /> +On lie une pensée ardente aux moindres choses:<br /> +A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,<br /> +Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,<br /> +Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.<br /> +Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit<br /> +Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.<br /> +Un insecte qui mord le cÅ“ur des fleurs trémières<br /> +Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.<br /> +<br /> +Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,<br /> +Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir</span><br /> +Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;<br /> +<span style="margin-left: 2em">Soyons heureux de nous sentir, enfants,</span><br /> +Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;<br /> +Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIb"></a>XI</span><br /> +<br /> +<br /> +L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;<br /> +Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,<br /> +Se mêle à la ferveur de notre être exalté.<br /> +Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.<br /> +<br /> +Il n'importe que leur raison adhère ou railla<br /> +Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,<br /> +Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;<br /> +Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.<br /> +<br /> +Ils regardent le jour luire de plage en plage,<br /> +Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;<br /> +La fixe certitude et le tremblant espoir<br /> +Pour leurs regards ardents ont le même visage.<br /> +<br /> +Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;<br /> +Leur âme est la profonde et soudaine clarté<br /> +Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;<br /> +Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.<br /> +<br /> +Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;<br /> +Vivant des vérités que renferment leurs yeux<br /> +Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;<br /> +Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XIIb"></a>XII<br /> +<br /> +<br /> +C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:<br /> +Tout est si calme et consolant, ce soir,<br /> +Et le silence est tel, que l'on entendrait choir<br /> +Des plumes.<br /> +<br /> +C'est la bonne heure où, doucement,<br /> +S'en vient la bien-aimée,<br /> +Comme la brise ou la fumée,<br /> +Tout doucement, tout lentement.<br /> +Elle ne dit rien d'abord—et je l'écoute;<br /> +Et son âme, que j'entends toute,<br /> +Je la surprends luire et jaillir<br /> +Et je la baise sur ses yeux.<br /> +<br /> +C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,<br /> +Où les aveux<br /> +De s'être aimés le jour durant,<br /> +Du fond du cÅ“ur profond, mais transparent,<br /> +S'exhument.<br /> +<br /> +Et l'on se dit les simples choses:<br /> +Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;<br /> +La fleur qui s'est ouverte,<br /> +D'entre les mousses vertes;<br /> +Et la pensée éclose, en des émois soudains,<br /> +Au souvenir d'un mot de tendresse fanée<br /> +Surpris au fond d'un vieux tiroir,<br /> +Sur un billet de l'autre année.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIIIb"></a>XIII<br /> +<br /> +<br /> +Les baisers morts des défuntes années<br /> +Ont mis leur sceau sur ton visage,<br /> +Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,<br /> +Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.<br /> +<br /> +Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux<br /> +Luire, comme un matin de fête,<br /> +Ni, lentement, se repeser ta tête,<br /> +Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,<br /> +<br /> +Tes mains chères qui demeurent si douces<br /> +Ne viennent plus comme autrefois,<br /> +Avec de la lumière au bout des doigts,<br /> +Me caresser le front, comme une aube les mousses.<br /> +<br /> +Ta chair jeune et belle, ta chair<br /> +Que je parais de mes pensées,<br /> +N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,<br /> +Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.<br /> +<br /> +Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;<br /> +Tout est changé, même ta voix,<br /> +Ton corps s'est affaissé comme un pavois,<br /> +Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.<br /> +<br /> +Mais néanmoins, mon cÅ“ur ferme et fervent te dit:<br /> +Que m'importent les ans jour à jour alourdis,<br /> +Puisque je sais que rien au monde<br /> +Ne troublera jamais notre être exalté<br /> +Et que notre âme est trop profonde<br /> +Pour que l'amour dépende encor de la beauté.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVb"></a>XIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;<br /> +Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,<br /> +Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes<br /> +Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.<br /> +<br /> +Je te regarde, et tous les jours je te découvre,<br /> +Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:<br /> +Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,<br /> +<br /> +Mais exalte ton cÅ“ur dont le fond d'or s'entr'ouvre.<br /> +Tu te laisses naïvement approfondir,<br /> +Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;<br /> +Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,<br /> +Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.<br /> +<br /> +C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,<br /> +A la franchise nue et la simple bonté;<br /> +Nous agissons et nous vivons dans la clarté<br /> +D'une joyeuse et translucide confiance.<br /> +<br /> +Ta force est d'être frêle et pure infiniment;<br /> +De traverser, le cÅ“ur en feu, tous chemins sombres,<br /> +Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,<br /> +Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVb"></a>XV</span><br /> +<br /> +<br /> +J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie<br /> +Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,<br /> +Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie<br /> +M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.<br /> +<br /> +Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;<br /> +Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,<br /> +Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses<br /> +Pour retenir captif notre bonheur tremblant.<br /> +<br /> +Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,<br /> +Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,<br /> +Je me sentais le cÅ“ur à la fois glace et braise<br /> +Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.<br /> +<br /> +Mais tu me dis le mot qui bellement console<br /> +Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;<br /> +Et je vivais avec le feu de ta parole<br /> +Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.<br /> +<br /> +L'homme diminué que je me sentais être,<br /> +Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;<br /> +Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,<br /> +Et je croyais en la santé, avec ta foi.<br /> +<br /> +Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,<br /> +L'air vivace, le vent des champs et des forêts,<br /> +Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,<br /> +Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XVIb"></a>XVI<br /> +<br /> +<br /> +Tout ce qui vit autour de nous,<br /> +Sous la douce et fragile lumière,<br /> +Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,<br /> +Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,<br /> +Et les chantants et sautillants oiseaux<br /> +Qui follement s'essaiment,<br /> +Comme des grappes de joyaux<br /> +Dans le soleil,<br /> +Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,<br /> +Ingénument, nous aime;<br /> +Et nous,<br /> +Nous aimons tout.<br /> +<br /> +Nous adorons le lys que nous voyons grandir<br /> +Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir<br /> +—Cercles environnés de pétales de flammes—<br /> +Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.<br /> +<br /> +Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,<br /> +Au long des murs, parmi les pariétaires,<br /> +Croissent, pour être proches de nos pas;<br /> +Et les herbes involontaires,<br /> +Dans le gazon où nous avons passé,<br /> +Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.<br /> +<br /> +Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,<br /> +Simples et purs, ardents et exaltés,<br /> +Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,<br /> +Et fièrement, laissant l'impérieux été<br /> +Trouer et traverser de ses pleines clartés<br /> +Nos chairs, nos cÅ“urs, et nos deux volontés.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIIb"></a>XVII<br /> +<br /> +<br /> +Avec mes sens, avec mon cÅ“ur et mon cerveau,<br /> +Avec mon être entier tendu comme un flambeau<br /> +Vers ta bonté et vers ta charité<br /> +Sans cesse inassouvies,<br /> +Je t'aime et te louange et je te remercie<br /> +D'être venue, un jour, si simplement,<br /> +Par les chemins du dévouement,<br /> +Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.<br /> +<br /> +Depuis ce jour,<br /> +Je sais, oh! quel amour<br /> +Candide et clair ainsi que la rosée<br /> +Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.<br /> +<br /> +Je me sens tien, par tous les liens brûlants<br /> +Qui rattachent à leur brasier les flammes;<br /> +Toute ma chair, toute mon âme<br /> +Monte vers toi, d'un inlassable élan;<br /> +Je ne cesse de longuement me souvenir<br /> +De ta ferveur profonde et de ton charme,<br /> +Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,<br /> +Délicieusement, d'inoubliables larmes.<br /> +<br /> +Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,<br /> +Avec le désir fier d'être à jamais celui<br /> +Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.<br /> +Toute notre tendresse autour de nous flamboie;<br /> +Tout écho de mon être à ton appel répond;<br /> +L'heure est unique et d'extase solennisée<br /> +Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,<br /> +Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIIIb"></a>XVIII<br /> +<br /> +<br /> +Les jours de fraîche et tranquille santé,<br /> +Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,<br /> +Le bon travail prend place à mes côtés,<br /> +Comme un ami qu'on fête.<br /> +<br /> +Il vient des pays doux et rayonnants,<br /> +Avec des mots plus clairs que les rosées,<br /> +Pour y sertir, en les illuminant,<br /> +Nos sentiments et nos pensées.<br /> +<br /> +Il saisit l'être en un tourbillon fou;<br /> +Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;<br /> +Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;<br /> +Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.<br /> +<br /> +Et les transports fiévreux et les affres profondes,<br /> +Tout sert à sa tragique volonté<br /> +De rajeunir le sang de la beauté,<br /> +Dans les veines du monde.<br /> +<br /> +Je suis à sa merci, comme une ardente proie.<br /> +<br /> +Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,<br /> +Vers le repos de ton amour,<br /> +Avec les feux de mon idée ample et suprême,<br /> +Me semble-t-il—oh! qu'un instant—<br /> +Que je t'apporte, en mon cÅ“ur haletant,<br /> +Le battement de cÅ“ur de l'univers lui-même.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIXb"></a>XIX<br /> +<br /> +<br /> +Je suis sorti des bosquets du sommeil,<br /> +Morose un peu de l'avoir délaissée<br /> +Sous leurs branches et leurs ombres tressées,<br /> +Loin du joyeux et matinal soleil.<br /> +<br /> +Déjà luisent les phlox et les roses trémières;<br /> +Et je m'en vais par le jardin, songeant<br /> +A des vers clairs de cristal et d'argent<br /> +Qui tinteraient, dans la lumière.<br /> +<br /> +Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,<br /> +Avec tant de ferveur et tant d'émoi<br /> +Qu'il me semble que ma pensée<br /> +De loin, subitement, a déjà traversé,<br /> +Pour provoquer ta joie et ton réveil,<br /> +Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.<br /> +<br /> +Et quand je te rejoins dans notre maison tiède<br /> +Que l'ombre et le silence encore possèdent,<br /> +Mes baisers francs, mes baisers clairs,<br /> +Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXb"></a>XX<br /> +<br /> +<br /> +Hélas! lorsque le plomb des maladies,<br /> +Avec mon sang torpide et lourd,<br /> +Avec mon sang de jour en jour<br /> +Plus torpide et plus lourd,<br /> +Coulait, parmi mes veines engourdies;<br /> +<br /> +Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,<br /> +Sur mes longues mains pâles<br /> +Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales<br /> +Du mal insidieux;<br /> +<br /> +Lorsque ma peau séchait comme une écorce,<br /> +Que je n'avais plus même assez de force<br /> +Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cÅ“ur,<br /> +Et baiser, là , notre bonheur;<br /> +<br /> +Lorsque les jours mornes et identiques<br /> +Rongeaient ma via avec morosité,<br /> +Jamais je n'aurais pu trouver la volonté<br /> +Et la force de me dresser stoïque,<br /> +<br /> +Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,<br /> +Avec tes mains patientes, douces, sereine,<br /> +A chaque heure des si longues semaines,<br /> +L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIb"></a>XXI<br /> +<br /> +<br /> +Le clair jardin c'est la santé.<br /> +<br /> +Il la prodigue, en sa clarté,<br /> +Au va et vient de ses milliers de mains,<br /> +De palmes et de feuilles.<br /> +<br /> +Et la bonne ombre, où il accueille,<br /> +Après de longs chemins,<br /> +Nos pas,<br /> +Verse, à nos membres las,<br /> +Une force vivace et douce<br /> +Comme ses mousses.<br /> +<br /> +Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,<br /> +Un cÅ“ur vermeil<br /> +Semble habiter au fond de l'eau<br /> +Et battre, ardent et jeune, avec le flot;<br /> +Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,<br /> +Qui dans leur splendeur bougent,<br /> +Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,<br /> +Leurs coupes d'or et de sang rouge.<br /> +<br /> +Le jardin clair c'est la santé.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIIb"></a>XXII<br /> +<br /> +<br /> +C'était en juin, dans le jardin,<br /> +C'était notre heure et notre jour;<br /> +Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,<br /> +Les choses,<br /> +Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient<br /> +Et nous voyaient et nous aimaient<br /> +Les roses.<br /> +<br /> +Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:<br /> +Les insectes et les oiseaux<br /> +Volaient dans l'or et dans la joie<br /> +D'un air frêle comme la soie;<br /> +Et nos baisers étaient si beaux<br /> +Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.<br /> +<br /> +On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure<br /> +Et veut le ciel entier pour resplendir;<br /> +Toute la vie entrait, par de douces brisures,<br /> +Dans notre être, pour le grandir.<br /> +<br /> +Et ce n'étaient que cris invocatoires,<br /> +Et fous élans et prières et vÅ“ux,<br /> +Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,<br /> +Afin de croire.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIb"></a>XXIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:<br /> +L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.<br /> +Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,<br /> +Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.<br /> +<br /> +Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;<br /> +Et ton cÅ“ur m'apparaît si soudainement beau<br /> +Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,<br /> +Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.<br /> +<br /> +Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute<br /> +Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cÅ“ur<br /> +Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,<br /> +Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XXIVb"></a>XXIV<br /> +<br /> +<br /> +O le calme jardin d'été où rien ne bouge!<br /> +Sinon là -bas, vers le milieu<br /> +De l'étang clair et radieux,<br /> +Pareils à des langues de feu,<br /> +Des poissons rouges.<br /> +<br /> +Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées<br /> +Calmes et apaisées<br /> +Et lucides—comme cette eau<br /> +De confiance et de repos.<br /> +<br /> +Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent<br /> +Au brusque et merveilleux soleil,<br /> +Non loin des iris verts et des blanches coquilles<br /> +Et des pierres, immobiles<br /> +Autour des bords vermeils.<br /> +<br /> +Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,<br /> +Dans la fraîcheur et la splendeur<br /> +Qui les effleure,<br /> +Sans crainte aucune et sans souci,<br /> +Qu'ils ramènent, du fond à la surface,<br /> +D'autres regrets que des regrets fugaces.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVb"></a>XXV<br /> +<br /> +<br /> +Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:<br /> +L'heure morose ou l'humeur malévole<br /> +Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cÅ“ur;<br /> +Mais, néanmoins, jamais,<br /> +Même les soirs des jours mauvais,<br /> +Nos cÅ“urs ne se sont dit les fatales paroles.<br /> +<br /> +La sincérité claire, ardente, illuminée,<br /> +Nous fut joie et conseil,<br /> +Si bien que notre âme passionnée<br /> +Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.<br /> +<br /> +Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,<br /> +Les égrenant comme un âpre rosaire,<br /> +<br /> +L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;<br /> +Et doucement et tour à tour<br /> +Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute<br /> +Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes<br /> +<br /> +Ainsi,<br /> +Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,<br /> +Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,<br /> +Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,<br /> +Et regardant notre âme renaître,<br /> +Comme renaît après la pluie,<br /> +Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,<br /> +La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 40%;"> +<span style="margin-left: 10%;"><a id="XXVIb"></a>XXVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Les barques d'or du bel été<br /> +Qui partirent, folles d'espace,<br /> +S'en reviennent mornes et lasses<br /> +Des horizons ensanglantés.<br /> +<br /> +A coups de rames monotones,<br /> +Elles s'avancent sur les eaux;<br /> +On les prendrait pour des berceaux<br /> +Où dormiraient des fleurs d'automne<br /> +<br /> +Tiges de lys au beau front d'or,<br /> +Toutes vous gisez abattues;<br /> +Seules, les roses s évertuent<br /> +A vivre, au delà de la mort.<br /> +<br /> +Qu'importe à leur beauté plénière<br /> +Qu'Octobre luise ou bien Avril:<br /> +Leur désir simple et puéril<br /> +Boit, jusqu'au sang, toute lumière.<br /> +<br /> +Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,<br /> +Sous la nuée âpre et hagarde,<br /> +Sitôt qu'une clarté se darde<br /> +Elles s'exaltent vers Noël.<br /> +<br /> +Vous, nos âmes, faites comme elles;<br /> +Elles n'ont pas l'orgueil des lys,<br /> +Mais détiennent, entre leurs plis,<br /> +L'ardeur sacrée et immortelle.<br /> +</p> + +<p class="p6" style="margin-left: 35%;"> +<span style="margin-left: 20%;"><a id="XXVIIb"></a>XXVII</span><br /> +<br /> +<br /> +Ardeur des sens, ardeur des cÅ“urs, ardeur des âmes,<br /> +Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;<br /> +Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes<br /> +Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.<br /> +<br /> +Tu marches aveuglé par ta propre lumière,<br /> +Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,<br /> +Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière<br /> +Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.<br /> +<br /> +Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;<br /> +O toi, dont la douceur baigne mon cÅ“ur altier,<br /> +A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?<br /> +Je t'aime tout entière, avec mon être entier.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XXVIIIb"></a>XXVIII<br /> +<br /> +<br /> +L'immobile beauté<br /> +Des soirs d'été,<br /> +Sur les gazons où ils s'éploient,<br /> +Nous offre le symbole<br /> +Sans geste vain, ni sans parole,<br /> +Du repos dans la joie.<br /> +<br /> +Le matin jeune et ses surprises<br /> +S'en sont allés, avec les brises;<br /> +Midi lui-même et les pans de velours<br /> +De ses vents chauds, de ses vents lourds<br /> +Ne tombe plus sur la plaine torride;<br /> +Et voici l'heure où, lentement, le soir,<br /> +Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,<br /> +S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.<br /> +<br /> +O la planité d'or à l'infini des eaux,<br /> +Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,<br /> +Et le tranquille et somptueux silence,<br /> +Dont nous goûtons alors<br /> +Si fort<br /> +L'immuable présence,<br /> +Que notre vÅ“u serait d'en vivre ou d'en mourir<br /> +Et d'en revivre,<br /> +Comme deux cÅ“urs, inlassablement ivres<br /> +De lumières, qui ne peuvent périr!<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIXb"></a>XXIX</span><br /> +<br /> +<br /> +Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles<br /> +Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,<br /> +Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,<br /> +Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.<br /> +<br /> +Vous me parliez des temps prochains où nos années,<br /> +Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;<br /> +Comment éclaterait le glas des destinées,<br /> +Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.<br /> +<br /> +Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,<br /> +Et votre cÅ“ur brûlait si tranquillement beau<br /> +Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte<br /> +Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXXb"></a>XXX</span><br /> +<br /> +<br /> +«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,<br /> +Heures superbement et doucement élues,<br /> +Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis<br /> +Et que nos rosiers d'or au passage saluent;<br /> +Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.<br /> +<br /> +Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?<br /> +<br /> +Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,<br /> +Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,<br /> +Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,<br /> +Entrelacer vos pas égaux et radieux;<br /> +<br /> +Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce<br /> +Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,<br /> +—Tel un suprême, immense et souverain espoir—<br /> +Les pas et les adieux de mes «heures du soir».<br /> +</p> + + + +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_DU_SOIR" id="LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></h4> + +<hr class="tb" /> + +<p style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Ic"></a>I</span><br /> +<br /> +<br /> +Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume<br /> +<span style="margin-left: 2em">Poussaient au bord de nos chemins;</span><br /> +Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et tes cheveux avec des plumes.</span><br /> +<br /> +L'ombre était bienveillante à nos pas réunis<br /> +<span style="margin-left: 2em">En leur marche, sous le feuillage;</span><br /> +Une chanson d'enfant nous venait d'un village<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et remplissait tout l'infini.</span><br /> +<br /> +Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne<br /> +<span style="margin-left: 2em">Sous la garde des longs roseaux,</span><br /> +Et le beau front des bois reflétait dans les eaux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Sa haute et flexible couronne.</span><br /> +<br /> +Et tous les deux, sachant que nos cÅ“urs formulaient<br /> +<span style="margin-left: 2em">Ensemble une même pensée,</span><br /> +Nous songions que c'était notre vie apaisée<br /> +<span style="margin-left: 2em">Que ce beau soir nous dévoilait.</span><br /> +<br /> +Une suprême fois, tu vis le ciel en fête<br /> +<span style="margin-left: 2em">Se parer et nous dire adieu;</span><br /> +Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIc"></a>II</span><br /> +<br /> +<br /> +S'il était vrai<br /> +Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés<br /> +Pût conserver quelque mémoire<br /> +Des amants d'autrefois qui les ont admirés<br /> +Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,<br /> +Notre amour s'en viendrait<br /> +En cette heure du long regret<br /> +Confier à la rose ou dresser dans le chêne<br /> +Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.<br /> +<br /> +Il survivrait ainsi,<br /> +Vainqueur du funèbre souci,<br /> +<br /> +Dans la tranquille apothéose<br /> +Que lui feraient les simples choses;<br /> +Il jouirait encor de la pure clarté,<br /> +Qu'incline sur la vie une aurore d'été,<br /> +Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.<br /> +<br /> +Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue<br /> +S'en venait quelque couple en se tenant les mains<br /> +Le chêne allongerait jusque sur leur chemin<br /> +Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,<br /> +Et la rose leur enverrait son parfum frêle.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIIc"></a>III</span><br /> +<br /> +<br /> +La glycine est fanée et morte est l'aubépine;<br /> +Mais voici la saison de la bruyère en fleur<br /> +Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur<br /> +T'apporte les parfums de la pauvre Campine.<br /> +<br /> +Aime et respire-les, en songeante son sort:<br /> +Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;<br /> +La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie<br /> +Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.<br /> +<br /> +En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,<br /> +De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,<br /> +Jusqu'en décembre où les anges de la Noël<br /> +Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.<br /> +<br /> +Ton cÅ“ur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;<br /> +Nous y avons aimé les gens des vieux villages,<br /> +Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge<br /> +Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.<br /> +<br /> +Notre calme maison dans la lande brumeuse<br /> +Était claire aux regards et facile à l'accueil,<br /> +Son toit nous était cher et sa porte et son seuil<br /> +Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.<br /> +<br /> +Quand la nuit étalait sa totale splendeur<br /> +Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,<br /> +Nous y avons reçu des leçons du silence<br /> +Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.<br /> +<br /> +A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde<br /> +Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;<br /> +Nos yeux étaient plus francs, nos cÅ“urs étaient plus doux<br /> +Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.<br /> +<br /> +Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,<br /> +La tristesse des jours même nous était bonne<br /> +Et le peu de soleil de cette fin d'automne<br /> +Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.<br /> +<br /> +La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;<br /> +Mais voici la saison de la bruyère en fleur.<br /> +Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur<br /> +T'apporter les parfums de la pauvre Campine.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IVc"></a>IV</span><br /> +<br /> +<br /> +Mets ta chaise près de la mienne<br /> +Et tends les mains vers le foyer<br /> +Pour que je voie entre tes doigts<br /> +La flamme ancienne<br /> +Flamboyer;<br /> +Et regarde le feu<br /> +Tranquillement, avec tes yeux<br /> +Qui n'ont peur d'aucune lumière,<br /> +Pour qu'ils me soient encore plus francs<br /> +Quand un rayon rapide et fulgurant<br /> +Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,<br /> +<br /> +Oh! que notre heure est belle et jeune encore<br /> +Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or<br /> +Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche<br /> +Et qu'une lente et douce fièvre,<br /> +Que nul de nous ne désire apaiser,<br /> +Conduit le sûr et merveilleux baiser<br /> +Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.<br /> +<br /> +Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,<br /> +Dans ta chair accueillante et doucement pâmée<br /> +Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!<br /> +Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras<br /> +Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,<br /> +Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,<br /> +Tranquillement, près de ton cÅ“ur, reposera.<br /> +<br /> +Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle<br /> +Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle<br /> +Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur<br /> +Et qu'après le désir criant sa violence<br /> +J'entends se rapprocher le régulier bonheur<br /> +Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Vc"></a>V</span><br /> +<br /> +<br /> +Sois-nous propice et consolante encor, lumière,<br /> +Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,<br /> +Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons<br /> +Respirer au jardin une tiédeur dernière.<br /> +<br /> +Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,<br /> +Avec un tel amour bondissant de notre âme<br /> +Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme<br /> +Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.<br /> +<br /> +Tu es celle que nul homme jamais n'oublie<br /> +Du jour que tu frappas ses bras victorieux<br /> +Et que le soir venu tu dormis en ses yeux<br /> +Avec ta splendeur morte et ta force abolie.<br /> +<br /> +Et tu nous fus toujours la visible ferveur<br /> +Qui partout répandue et partout rayonnante<br /> +En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante<br /> +Semblait vers l'infini partir de notre cÅ“ur.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIc"></a>VI</span><br /> +<br /> +<br /> +Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins<br /> +Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,<br /> +Mais, si fané soit-il et si flétri—qu'importe!—<br /> +Je l'aime encor de tout mon cÅ“ur, notre jardin.<br /> +<br /> +Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce<br /> +Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;<br /> +Oh! le dernier parfum lentement éventé<br /> +Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!<br /> +<br /> +Je me suis égaré, ce soir, en ses détours<br /> +Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;<br /> +Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante<br /> +J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.<br /> +<br /> +Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent<br /> +Et s'étendent partout et la brume et la nuit;<br /> +Mon être est comme entré dans sa ruine à lui<br /> +Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIc"></a>VII</span><br /> +<br /> +<br /> +Le soir tombe, la lune est d'or.<br /> +<br /> +Avant la fin de la journée<br /> +Va-t'en gaîment jusqu'au jardin<br /> +Cueillir avec tes douces mains<br /> +Les quelques fleurs qui n'y sont point encor<br /> +Tristement, vers la terre, inclinées.<br /> +<br /> +Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe<br /> +Je les admire et tu les aimes,<br /> +Et leurs corolles sont quand même<br /> +Belles, sur les tiges qui les portent.<br /> +<br /> +Et lu t'en es allée au loin parmi les buis<br /> +Au long d'un chemin monotone<br /> +<br /> +Et le bouquet que tu cueillis,<br /> +Tremble en ta main et tout à coup frissonne;<br /> +Et voici que tes doigts songeurs,<br /> +Pieusement, rassemblent les lueurs<br /> +De ces roses d'automne<br /> +Et les tressent avec des pleurs<br /> +En une pâle et claire et flexible couronne.<br /> +<br /> +La dernière lumière a éclairé tes yeux<br /> +Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.<br /> +<br /> +Et lentement, à la vesprée,<br /> +Les mains vides, tu es rentrée,<br /> +Abandonnant non loin de notre porte<br /> +Dans un tertre humide et bas<br /> +Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.<br /> +<br /> +Et j'ai compris alors que dans le jardin las<br /> +Où vont passer les vents ainsi que des cohortes<br /> +Tu as voulu fleurir une dernière fois<br /> +Notre jeunesse qui repose là ,<br /> +Morte.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIIc"></a>VIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,<br /> +Au cellier odorant les fruits de ton verger,<br /> +Il me semble te voir avec calme ranger<br /> +Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.<br /> +<br /> +Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis<br /> +Dans l'or et le soleil et le vent—sur mes lèvres;<br /> +Et je revis alors mille instants abolis<br /> +Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.<br /> +<br /> +Le passé ressuscite avec un tel désir<br /> +D'être encor le présent et sa vie et sa force,<br /> +Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,<br /> +Et que mon cÅ“ur exulte au point d'en défaillir.<br /> +<br /> +O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,<br /> +Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,<br /> +Splendeurs illuminant nos heures monotones<br /> +Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IXc"></a>IX</span><br /> +<br /> +<br /> +Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages<br /> +Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,<br /> +On voit, à travers le branchage à nu, monter<br /> +Là -bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.<br /> +<br /> +Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous<br /> +Ne les a vus groupés non loin de notre porte<br /> +Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes<br /> +Nous y songeons souvent avec des pensers doux.<br /> +<br /> +D'autres gens vivent là , entre des murs de pierre,<br /> +Derrière un seuil usé que protège un auvent,<br /> +N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent<br /> +Et la lampe dont luit l'amicale lumière.<br /> +<br /> +Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu<br /> +Et que se tait l'horloge où le temps se balance,<br /> +Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence<br /> +Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.<br /> +<br /> +Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures<br /> +De profonde et tranquille et tendre intimité<br /> +Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été<br /> +Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.<br /> +<br /> +Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur<br /> +Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;<br /> +Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble<br /> +Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.<br /> +<br /> +Les roses de leur vie, ils les aiment fanées<br /> +Avec leur gloire morte et leur dernier parfum<br /> +Et le lourd souvenir de leur éclat défunt<br /> +Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.<br /> +<br /> +Contre le noir hiver ainsi que des reclus<br /> +Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine<br /> +Et rien ne les abat et rien ne les amène<br /> +A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.<br /> +<br /> +Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!<br /> +Dites, les sentons-nous voisins de notre cÅ“ur!<br /> +Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs<br /> +Et notre force et notre ardeur dans leur courage!<br /> +<br /> +Ils sont là , sous leur toit, assis autour des feux<br /> +Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,<br /> +Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être<br /> +Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xc"></a>X</span><br /> +<br /> +<br /> +Quand le ciel étoile couvre notre demeure<br /> +<span style="margin-left: 1em">Nous nous taisons durant des heures</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">Devant son feu intense et doux</span><br /> +Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.<br /> +<br /> +Les grands astres d'argent tracent là -haut leur roule;<br /> +<span style="margin-left: 1em">Sous les flammes et les lueurs</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">La nuit étend ses profondeurs</span><br /> +Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!<br /> +<br /> +Mais qu'importe que se taise même la mer,<br /> +<span style="margin-left: 1em">Si dans l'espace immense et clair</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">Plein d'invisible violence</span><br /> +Nos cÅ“urs battent si fort qu'ils font tout le silence!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIc"></a>XI</span><br /> +<br /> +<br /> +Avec le même amour que tu me fus jadis<br /> +Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis<br /> +Ombraient les longs gazons et les roses dociles,<br /> +Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.<br /> +<br /> +Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté<br /> +Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,<br /> +Mais tout y est serré dans une paix profonde<br /> +Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.<br /> +<br /> +Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;<br /> +Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,<br /> +Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille<br /> +Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles<br /> +<br /> +Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens<br /> +Triompher jour à jour de la douleur des ans;<br /> +Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent<br /> +Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.<br /> +<br /> +Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,<br /> +Que m'importe que des rides marquent ton front<br /> +Et que tes mains se sillonnent de veines dures<br /> +Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!<br /> +<br /> +Tu ne te plains jamais et tu crois fermement<br /> +Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,<br /> +Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme<br /> +Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIc"></a>XII</span><br /> +<br /> +<br /> +Les fleurs du clair accueil au long de la muraille<br /> +Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,<br /> +Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille<br /> +Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.<br /> +<br /> +Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones<br /> +Et les pâles brouillards flottent sur les marais.<br /> +O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!<br /> +Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?<br /> +<br /> +Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière<br /> +D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;<br /> +Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre<br /> +Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.<br /> +<br /> +Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme<br /> +Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;<br /> +Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme<br /> +Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.<br /> +<br /> +C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,<br /> +Celle qui recouvrait tout le jardin jadis<br /> +A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys<br /> +Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIIc"></a>XIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine<br /> +<span style="margin-left: 2em">Au grain diamanté,</span><br /> +J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter<br /> +<span style="margin-left: 2em">Dans la chambre voisine.</span><br /> +<br /> +Tu retires le clair et fragile miroir<br /> +<span style="margin-left: 2em">Du bord de la fenêtre,</span><br /> +Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir<br /> +<span style="margin-left: 2em">De l'armoire de hêtre.</span><br /> +<br /> +J'écoute et te voici qui tisonnes le feu<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et réveilles les braises;</span><br /> +Et qui ranges autour des murs silencieux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Le silence des chaises.</span><br /> +<br /> +Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits<br /> +<span style="margin-left: 2em">La fugace poussière,</span><br /> +Et ta bague se heurte et résonne aux parois<br /> +<span style="margin-left: 2em">Frémissantes d'un verre.</span><br /> +<br /> +Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">De ta présence tendre,</span><br /> +Et de la sentir proche et de ne pas la voir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et de toujours l'entendre.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVc"></a>XIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Si le sort nous sauva des banales erreurs<br /> +Et du mensonge vil et de la triste feinte,<br /> +C'est que toujours nous révolta toute contrainte<br /> +Dont le joug eût ployé notre double ferveur.<br /> +<br /> +Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,<br /> +Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,<br /> +Et redressant vers toi doucement sa fierté<br /> +Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.<br /> +<br /> +Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,<br /> +Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;<br /> +Car si j'aimai—le sais-je encor?—quelque autre femme<br /> +C'est toujours vers ton cÅ“ur que je suis revenu.<br /> +<br /> +Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes<br /> +Que mon être se réveillait sincère et vrai,<br /> +Et je te répétais les mots doux et sacrés,<br /> +Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.<br /> +<br /> +Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,<br /> +Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes<br /> +Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,<br /> +Et je restais captif entre tes bras ouverts.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVc"></a>XV</span><br /> +<br /> +<br /> +Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!<br /> +<br /> +Au temps de juin, jadis, tu me disais:<br /> +«Si je savais, ami, si je savais<br /> +Que ma présence, un jour, dût te peser.<br /> +Avec mon pauvre cÅ“ur et ma triste pensée<br /> +Vers n'importe où, je partirais. »<br /> +Et doucement ton front montait vers mon baiser.<br /> +<br /> +Et tu disais encore:<br /> +«On se déprend de tout et la vie est si pleine!<br /> +Et qu'importe qu'elle soit d'or<br /> +La chaîne<br /> +Qui lie au même anneau d'un port<br /> +Nos deux barques humaines!»<br /> +Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.<br /> +<br /> +Et tu disais,<br /> +Et tu disais encore:<br /> +«Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.<br /> +Notre existence fut trop haute<br /> +Pour se traîner banalement de faute en faute.»<br /> +Et tu fuyais et tu fuyais<br /> +Et mes deux mains éperdûment te retenaient.<br /> +<br /> +Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIc"></a>XVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre<br /> +Quand le moindre rayon entr'aperçu là -haut<br /> +Illumine un instant les pauvres fleurs de givre<br /> +Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.<br /> +<br /> +L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,<br /> +Et notre vieux jardin nous apparaît encor<br /> +Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes<br /> +Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.<br /> +<br /> +Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide<br /> +Se glisse en notre sang et nous réincarnons<br /> +L'immense et plein été dans les baisers rapides<br /> +Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIc"></a>XVII</span><br /> +<br /> +<br /> +Subirons-nous, hélas! le poids mort des années<br /> +Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens<br /> +Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants<br /> +Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?<br /> +<br /> +Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents<br /> +Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê<br /> +Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre<br /> +Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?<br /> +<br /> +Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,<br /> +Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,<br /> +Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas<br /> +Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.<br /> +<br /> +Car nous conserverons quand même encor nos yeux<br /> +Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,<br /> +Et l'aube et le soleil illuminer la vie<br /> +Et faire de la terre un objet merveilleux.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIIc"></a>XVIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Les menus faits, les mille riens,<br /> +Une lettre, une date, un humble anniversaire,<br /> +Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère<br /> +Exalte en ces longs soirs ton cÅ“ur comme le mien.<br /> +<br /> +Et nous solennisons pour nous ces simples choses<br /> +Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,<br /> +Pour que le peu de nous qui nous demeure encore<br /> +Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.<br /> +<br /> +Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux<br /> +De ces pauvres, douces et bienveillantes joies<br /> +Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie<br /> +Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,<br /> +<br /> +Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,<br /> +Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,<br /> +Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé<br /> +Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIXc"></a>XIX</span><br /> +<br /> +<br /> +Viens jusqu'à notre seuil répandre<br /> +Ta blanche cendre<br /> +O neige pacifique et lentement tombée:<br /> +Le tilleul du jardin tient ses branches courbées<br /> +Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.<br /> +<br /> +O neige,<br /> +Qui réchauffes et qui protèges<br /> +Le blé qui lève à peine<br /> +<br /> +Avec la mousse, avec la laine<br /> +Que tu répands de plaine en plaine!<br /> +Neige silencieuse et doucement amie<br /> +Des maisons, au matin dans le calme endormies,<br /> +Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres<br /> +Et soudain par le seuil et la porte pénètre<br /> +Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,<br /> +O neige lumineuse au travers de notre âme,<br /> +Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves<br /> +Comme du blé qui lève!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXc"></a>XX</span><br /> +<br /> +<br /> +Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,<br /> +C'était en des instants de fièvre<br /> +Que le regret d'avoir diminué nos cÅ“urs<br /> +Nous jaillissait des lèvres,<br /> +Et le pardon offert, mais mérité toujours<br /> +Et l'étalage exagéré de nos misères<br /> +Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,<br /> +Exaltaient notre amour.<br /> +<br /> +Mais, en ces mois de lourde pluie<br /> +Où tout se tasse et se réduit,<br /> +Où la clarté même s'ennuie<br /> +A refouler de l'ombre et de la nuit,<br /> +Notre âme n'est plus assez vibrante et haute<br /> +Pour confesser, avec transports, nos fautes.<br /> +<br /> +Nous les disons à lente voix<br /> +Certes, avec tendresse encore,<br /> +Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,<br /> +Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts<br /> +Comme des choses qu'on dénombre<br /> +Et qu'on range dans la maison,<br /> +Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,<br /> +Nous raisonnons.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIc"></a>XXI</span><br /> +<br /> +<br /> +Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées<br /> +J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,<br /> +Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir<br /> +La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.<br /> +<br /> +Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!<br /> +Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite<br /> +Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite<br /> +Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.<br /> +<br /> +Et comme au temps où tu m'étais la fiancée<br /> +L'ardeur me vient encor de tomber à genoux<br /> +Et de toucher la place où bat ton cÅ“ur si doux<br /> +Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIc"></a>XXII</span><br /> +<br /> +<br /> +Si nos cÅ“urs ont brûlé en des jours exaltants<br /> +<span style="margin-left: 2em">D'une amour claire autant que haute,</span><br /> +L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et paisibles devant nos fautes.</span><br /> +<br /> +Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Par ton ardeur non asservie,</span><br /> +Et c'est de calme doux et de pâle bonté<br /> +<span style="margin-left: 2em">Que se colore notre vie.</span><br /> +<br /> +Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et nous masquons notre faiblesse</span><br /> +Avec les mots banals et les pauvres discours<br /> +<span style="margin-left: 2em">D'une vaine et lente sagesse.</span><br /> +<br /> +Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Si dans notre hiver et nos brumes</span><br /> +N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir<br /> +<span style="margin-left: 2em">Des âmes fières que nous fûmes.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIc"></a>XXIII</span><br /> +<br /> +<br /> +En ce rugueux hiver où le soleil flottant<br /> +S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,<br /> +J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave<br /> +Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.<br /> +<br /> +Et plus je le redis, plus ma voix est ravie<br /> +Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cÅ“ur,<br /> +Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur<br /> +Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.<br /> +<br /> +Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort<br /> +Je le répète avec ma voix toujours la même<br /> +Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême<br /> +Je le prononcerai à l'heure de la mort!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIVc"></a>XXIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Peut-être,<br /> +Lorsque mon dernier jour viendra,<br /> +Peut-être<br /> +Qu'à ma fenêtre,<br /> +Ne fût-ce qu'un instant,<br /> +Un soleil frêle et tremblotant<br /> +Se penchera.<br /> +<br /> +Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées<br /> +Seront quand même encor par sa gloire dorées;<br /> +Il glissera son baiser lent, clair et profond<br /> +Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,<br /> +Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières<br /> +Avant de se fermer lui rendront sa lumière.<br /> +<br /> +Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!<br /> +Mon art torride et doux, de son geste suprême,<br /> +T'a retenu captif au cÅ“ur de mes poèmes;<br /> +Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,<br /> +Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,<br /> +O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,<br /> +O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,<br /> +Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve<br /> +Où mon vieux cÅ“ur humain sera lourd sous l'épreuve,<br /> +Tu sois encor son visiteur et son témoin.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVc"></a>XXV</span><br /> +<br /> +<br /> +Oh! tes si douces mains et leur lente caresse<br /> +Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse<br /> +Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force<br /> +S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!<br /> +<br /> +Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine<br /> +Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,<br /> +Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres<br /> +Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.<br /> +<br /> +Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,<br /> +Et que m'est généreux et consolant ton songe.<br /> +Pour la première fois tu berces d'un mensonge<br /> +Mon cÅ“ur qui t'en excuse et qui t'en remercie;<br /> +<br /> +Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine<br /> +Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,<br /> +Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être<br /> +A finir en tes yeux ma belle vie humaine.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVIc"></a>XXVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,<br /> +Baise-les longuement, car ils t'auront donné<br /> +Tout ce qui peut tenir d'amour passionné<br /> +Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.<br /> +<br /> +Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,<br /> +Penche vers leur adieu ton triste et beau visage<br /> +Pour que s'imprime et dure en eux la seule image<br /> +Qu'ils garderont dans le tombeau.<br /> +<br /> +Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,<br /> +Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains<br /> +Et que près de mon front sur les pâles coussins,<br /> +Une suprême fois se repose ta joue.<br /> +<br /> +Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cÅ“ur,<br /> +Qui te conservera une flamme si forte<br /> +Que même à travers la terre compacte et morte<br /> +Les autres morts en sentiront l'ardeur!<br /> +</p> + + +<hr class="full" /> + +<p style=" margin-left: 15%; font-size: 0.8em;"> +<span class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</span><br /> +<br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></i><br /> +<br /> +<a href="#I">O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE</a><br /> +<a href="#II">QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX</a><br /> +<a href="#III">CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT</a><br /> +<a href="#IV">LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ</a><br /> +<a href="#V">CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ</a><br /> +<a href="#VI">TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE</a><br /> +<a href="#VII">OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE</a><br /> +<a href="#VIII">COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CÅ’UR</a><br /> +<a href="#IX">LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE</a><br /> +<a href="#X">VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR</a><br /> +<a href="#XI">COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE</a><br /> +<a href="#XII">AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT</a><br /> +<a href="#XIII">ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS</a><br /> +<a href="#XIV">A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT</a><br /> +<a href="#XV">JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE</a><br /> +<a href="#XVI">JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE</a><br /> +<a href="#XVII">POUR NOUS AIMER DES YEUX</a><br /> +<a href="#XVIII">AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE</a><br /> +<a href="#XIX">QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ</a><br /> +<a href="#XX">DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI</a><br /> +<a href="#XXI">EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS</a><br /> +<a href="#XXII">OH! CE BONHEUR</a><br /> +<a href="#XXIII">VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR</a><br /> +<a href="#XXIV">SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT</a><br /> +<a href="#XXV">POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE</a><br /> +<a href="#XXVI">BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR</a><br /> +<a href="#XXVII">LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE</a><br /> +<a href="#XXVIII">FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE</a><br /> +<a href="#XXIX">LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES</a><br /> +<a href="#XXX">S'IL ARRIVE JAMAIS</a><br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS MIDI</a></i><br /> +<br /> +<a href="#Ib">L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR</a><br /> +<a href="#IIb">ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES</a><br /> +<a href="#IIIb">SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON</a><br /> +<a href="#IVb">L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE</a><br /> +<a href="#Vb">JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE</a><br /> +<a href="#VIb">ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN</a><br /> +<a href="#VIIb">TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE</a><br /> +<a href="#VIIIb">DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE</a><br /> +<a href="#IXb">LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE</a><br /> +<a href="#Xb">TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR</a><br /> +<a href="#XIb">L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES</a><br /> +<a href="#XIIb">C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME</a><br /> +<a href="#XIIIb">LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES</a><br /> +<a href="#XIVb">VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD</a><br /> +<a href="#XVb">J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE</a><br /> +<a href="#XVIb">TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS</a><br /> +<a href="#XVIIb">AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU</a><br /> +<a href="#XVIIIb">LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ</a><br /> +<a href="#XIXb">JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL</a><br /> +<a href="#XXb">HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES</a><br /> +<a href="#XXIb">LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ</a><br /> +<a href="#XXIIb">C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN</a><br /> +<a href="#XXIIIb">ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES</a><br /> +<a href="#XXIVb">O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE</a><br /> +<a href="#XXVb">COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR</a><br /> +<a href="#XXVIb">LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ</a><br /> +<a href="#XXVIIb">ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES</a><br /> +<a href="#XXVIIIb">L'IMMOBILE BEAUTÉ</a><br /> +<a href="#XXIXb">VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES</a><br /> +<a href="#XXXb">«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»</a><br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></i><br /> +<br /> +<a href="#Ic">DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES</a><br /> +<a href="#IIc">S'IL ÉTAIT VRAI</a><br /> +<a href="#IIIc">LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE</a><br /> +<a href="#IVc">METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE</a><br /> +<a href="#Vc">SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE</a><br /> +<a href="#VIc">HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN</a><br /> +<a href="#VIIc">LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR</a><br /> +<a href="#VIIIc">LORSQUE TA MAIN CONFIE</a><br /> +<a href="#IXc">ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS</a><br /> +<a href="#Xc">QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE</a><br /> +<a href="#XIc">AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS</a><br /> +<a href="#XIIc">LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL</a><br /> +<a href="#XIIIc">LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL</a><br /> +<a href="#XIVc">SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS</a><br /> +<a href="#XVc">NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE</a><br /> +<a href="#XVIc">QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX</a><br /> +<a href="#XVIIc">SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES</a><br /> +<a href="#XVIIIc">LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS</a><br /> +<a href="#XIXc">VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE</a><br /> +<a href="#XXc">QUAND NOTRE JARDIN CLAIR</a><br /> +<a href="#XXIc">AVEC MES VIEILLES MAINS</a><br /> +<a href="#XXIIc">SI NOS CÅ’URS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS</a><br /> +<a href="#XXIIIc">ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT</a><br /> +<a href="#XXIVc">PEUT-ÊTRE</a><br /> +<a href="#XXVc">OH! TES SI DOUCES MAINS</a><br /> +<a href="#XXVIc">LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE</a><br /> +</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de +es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + +***** This file should be named 45468-h.htm or 45468-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/6/45468/ + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. 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Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi + +Author: Émile Verhaeren + +Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + + + + +ÉMILE VERHAEREN + + +Les Heures du Soir + +PRÉCÉDÉES DE + +Les Heures claires + +Les Heures d'après-midi + + +DOUZIÈME ÉDITION + +PARIS. + +MERCVRE DE FRANCE + +XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI + +MCMXXII + + + + + + +A CELLE QUI VIT A MES COTÉS + + + +LES HEURES CLAIRES + + + + + I. + + + + O la splendeur de notre joie + Tissée en or dans l'air de soie! + + Voici la maison douce et son pignon léger, + Et le jardin et le verger. + + Voici le banc, sous les pommiers + D'où s'effeuille le printemps blanc, + A pétales frôlants et lents. + + Voici des vols de lumineux ramiers + Planant, ainsi que des présages, + Dans le ciel clair du paysage. + + Voici, pareils à des baisers tombés sur terre + De la bouche du frôle azur, + Deux bleus étangs simples et purs, + Bordés naïvement de fleurs involontaires. + + O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes, + En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes. + + + + + II + + Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux + Ce jardin clair où nous passons silencieux, + C'est plus encor en nous que se féconde + Le plus candide et doux jardin du monde. + + Car nous vivons toutes les fleurs, + Toutes les herbes, toutes les palmes + En nos rires et en nos pleurs + Le bonheur pur et calme. + + Car nous vivons toutes les transparences + De l'étang bleu qui reflète l'exubérance + Des roses d'or, et des grands lys vermeils, + Bouches et lèvres de soleil. + + Car nous vivons toute la joie + Dardée en cris de fête et de printemps, + En nos aveux, où se côtoient + Les mots fervents et exaltants. + + Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde + Le plus joyeux et doux jardin du monde. + + + + + III + + Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent, + Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents, + En un tumulte fou de sang, de cris ardents, + De blessures et de gueules qui s'entre-mordent, + C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne, + O toi la neuve, ô toi l'ancienne! + Qui vins à moi, du fond de ton éternité + Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté. + + Je sens en toi les mêmes choses très profondes + Qu'en moi-même dormir, + Et notre soif de souvenir + Boire l'écho, où nos passés se correspondent. + + Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures + Sans le savoir, pendant l'enfance; + Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs, + Mêmes éclairs de confiance; + Car je te suis lié par l'inconnu + Qui me fixait, jadis, au fond des avenues + Par où passait ma vie aventurière; + Et, certes, si j'avais regardé mieux, + J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux + Depuis longtemps, en ses paupières. + + + + + IV + + Le ciel en nuit s'est déplié + Et la lune semble veiller + Sur le silence endormi. + + Tout est si pur et clair, + Tout est si pur et si pâle dans l'air + Et sur les lacs du paysage ami, + Qu'elle angoisse, la goutte d'eau + Qui tombe d'un roseau + Et tinte, et puis se tait dans l'eau. + + Mais j'ai tes mains entre les miennes + Et tes yeux sûrs, qui me retiennent, + De leurs ferveurs, si doucement; + Et je te sens si bien en paix de toute chose + Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte, + Ne troublera, fût-ce un moment, + La confiance sainte + Qui dort en nous comme un enfant repose. + + + + + V + + Chaque heure, où je songe à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard, + Et de si loin vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance. + + J'étais si lourd, j'étais si las, + j'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur. + + + + + VI + + Tu arbores parfois cette grâce bénigne + Du matinal jardin tranquille et sinueux + Qui déroule, là -bas, parmi les lointains bleus, + Ses doux chemins courbés en cols de cygne. + + Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair + Du vent rapide et exaltant + Qui passe, avec ses doigts d'éclair, + Dans les crins d'eau de l'étang blanc. + + Au bon toucher de tes deux mains + Je sens comme des feuilles + Me doucement frôler; + Que midi brûle le jardin, + Les ombres, aussitôt, recueillent + Les paroles chères dont ton être a tremblé. + + Chaque moment me semble, grâce à toi, + Passer ainsi, divinement en moi; + Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême, + Où tu te cèles en toi-même + En refermant les yeux, + Sens-tu mon doux regard dévotieux, + Plus humble et long qu'une prière, + Remercier le tien sous tes closes paupières. + + + + + VII + + Oh! laisse frapper à la porte + La main qui passe avec ses doigts futiles; + Notre heure est si unique, et le reste qu'importe, + Le reste avec ses doigts futiles, + + Laisse passer, par le chemin, + La triste et fatigante joie, + Avec ses crécelles en main. + + Laisse monter, laisse bruire + Et s'en aller le rire; + Laisse passer la foule et ses milliers de voix. + + L'instant est si beau de lumière, + Dans le jardin, autour de nous; + L'instant est si rare de lumière première, + Dans notre cÅ“ur, au fond de nous; + + Tout nous prêche de n'attendre plus rien + De ce qui vient ou passe, + Avec des chansons lasses + Et des bras las par les chemins, + + Et de rester les doux qui bénissons le jour, + Même devant la nuit d'ombre barricadée, + Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée + Que, bellement, nous nous faisons de notre amour. + + + + + VIII + + Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cÅ“ur, + Ainsi qu'une ample fleur, + Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée; + Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée. + + La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme; + Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux: + C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme. + + La fleur qui est mon cÅ“ur et mon aveu, + Tout simplement, à tes lèvres confie + Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie + Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu. + + Laissons l'esprit fleurir sur les collines + En de capricieux chemins de vanité, + Et faisons simple accueil à la sincérité + Qui tient nos deux cÅ“urs vrais en ses mains cristallines; + Et rien n'est beau comme une confession d'âmes + Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme + Des incomptables diamants + Brûle comme autant d'yeux + Silencieux + Le silence des firmaments. + + + + + IX + + Le printemps jeune et bénévole + Qui vêt le jardin de beauté + Élucide nos voix et nos paroles + Et les trempe dans sa limpidité. + + La brise et les lèvres des feuilles + Babillent, et lentement effeuillent + En nous les syllabes de leur clarté. + + Mais le meilleur de nous se gare + Et fuit les mots matériels; + Un simple et doux élan muet + Mieux que tout verbe amarre + + Notre bonheur à son vrai ciel: + Celui de ton âme, à deux genoux, + Tout simplement, devant la mienne, + Et de mon âme, à deux genoux, + Très doucement, devant la tienne. + + + + + X + + Viens lentement t'asseoir + Près du parterre dont le soir + Ferme les fleurs de tranquille lumière, + Laisse filtrer la grande nuit en toi: + Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi + trouble notre prière. + + Là -haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire: + Voici le firmament plus net et translucide + Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside; + Et puis voici le ciel qui regarde à travers. + + Les mille voix de l'énorme mystère + Parlent autour de toi, + Les mille lois de la nature entière + Bougent autour de toi, + Les arcs d'argent de l'invisible + Prennent ton âme et sa ferveur pour cible, + Mais tu n'as peur, oh! simple cÅ“ur, + Mais tu n'as peur, puisque ta foi + Est que toute la terre collabore + A cet amour que fit éclore + La vie et son mystère en toi. + + Joins donc les mains tranquillement + Et doucement adore; + Un grand conseil de pureté + Flotte, comme une étrange aurore, + Sous les minuits du firmament. + + + + + XI + + + Combien elle est facilement ravie + Avec ses yeux d'extase ignée; + Elle, la douce et résignée + Si simplement devant la vie. + + Ce soir, comme un regard la surprenait fervente + Et comme un mot la transportait + Au pur jardin de joie, où elle était + Tout à la fois reine et servante. + + Humble d'elle, mais ardente de nous, + C'était à qui ploierait les deux genoux, + Pour recueillir le merveilleux bonheur + Qui, mutuel, nous débordait du cÅ“ur. + + Nous écoutions se taire, en nous, la violence + De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras + Et le vivant silence + Dire des mots que nous ne savions pas. + + + + + XII + + Au temps où longuement j'avais souffert, + Où les heures m'étaient des pièges, + Tu m'apparus l'accueillante lumière + Qui luit, aux fenêtres, l'hiver, + Au fond des soirs, sur de la neige. + + Ta clarté d'âme hospitalière + Frôla, sans le blesser, mon cÅ“ur, + Comme une main de tranquille chaleur. + + Puis vint la bonne confiance, + Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance + Enfin de nos deux mains amies, + Un soir de claire entente et de douce accalmie. + + Depuis, bien que l'été ait succédé au gel, + En nous-mêmes, et sous le ciel, + Dont les flammes éternisées + Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées, + Et que l'amour soit devenu la fleur immense + Naissant du fier désir + Qui sans cesse, pour mieux encor grandir, + En notre cÅ“ur se recommence, + Je regarde toujours, la petite lumière + Qui me fut douce, la première. + + + + + XIII + + Et qu'importent et les pourquois et les raisons + Et qui nous fûmes et qui nous sommes: + Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons + Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes. + + Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir + Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère + Et qu'élans doux et que ferveur involontaire + Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir. + + Je te sens claire, avant de te comprendre telle; + Et c'est ma joie, infiniment, + De m'éprouver si doucement aimant + Sans demander pourquoi ta voix m'appelle. + + Soyons simples et bons--et que le jour + Nous soit tendresse et lumière servies, + Et laissons dire que la vie + N'est point faite pour un pareil amour. + + + + + XIV + + A ces reines qui lentement descendent + Les escaliers en ors et fleurs de la légende, + Dans mon rêve, parfois, je t'apparie; + Jeté donne des noms qui se marient + A la beauté, à la splendeur et à la joie, + Et bruissent en syllabes de soie, + Au long des vers bâtis comme une estrade + Pour la danse des mots et leurs belles parades. + + Mais combien vite on se lasse du jeu, + A te voir douce et profonde et si peu + Celle dont on enjolive les attitudes, + Ton front si clair et pur et blanc de certitude, + + Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux, + Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls + Qui bat comme ton cÅ“ur immense et ingénu, + Oh! combien tout, hormis cela et ta prière, + Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière + Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus. + + + + + XV + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + Mes plus douces pensées, + Celles que je te dis, celles aussi + Qui demeurent imprécisées + Et trop profondes pour les dire. + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + A toute ton âme, mon âme, + Avec ses pleurs et ses sourires + Et son baiser. + + Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie; + Des liens d'ombre semblent glisser + Et s'en aller, avec mélancolie; + L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit, + L'herbe rayonne et les corolles se déplient, + Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit. + + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Entrer ainsi dans la pleine lumière; + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Avec des cris vainqueurs et de hautes prières, + Sans plus aucun voile sur nous, + Sans plus aucun remords en nous, + Oh! dis, pouvoir un jour + Entrer à deux dans le lucide amour!... + + + + + XVI + + Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière + Et l'élan fou de cette âme éperdue, + Pour que, plongée en leur douceur et leur prière, + Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue. + + S'unir pour épurer son être + Comme deux vitraux d'or en une même abside + Croisent leurs feux différemment lucides + Et se pénètrent! + + Je suis parfois si lourd, si las, + D'être celui qui ne sait pas + Etre parfait, comme il le veut! + Mon cÅ“ur se bat contre ses vÅ“ux, + Mon cÅ“ur dont les plantes mauvaises, + Entre des rocs d'entêtement, + Dressent, sournoisement, + Leurs fleurs d'encre ou de braise; + Mon cÅ“ur si faux, si vrai, selon les jours, + Mon cÅ“ur contradictoire, + Mon cÅ“ur exagéré toujours + De joie immense ou de crainte attentatoire. + + + + + XVII + + Pour nous aimer des yeux, + Lavons nos deux regards de ceux + Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie + Mauvaise et asservie. + + L'aube est en fleur et en rosée + Et en lumière tamisée + Très douce; + On croirait voir de molles plumes + D'argent et de soleil, à travers brumes, + Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses. + Nos bleus et merveilleux étangs + Tremblent et s'animent d'or miroitant; + Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent; + Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies, + Balaie + La cendre humide, où traîne encor le crépuscule. + + + + + XVIII + + Au clos de notre amour, l'été se continue: + Un paon d'or, là -bas, traverse une avenue; + Des pétales pavoisent + --Perles, émeraudes, turquoises-- + L'uniforme sommeil des gazons verts. + Nos étangs bleus luisent, couverts + Du baiser blanc des nénuphars de neige; + Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges; + Un insecte de prisme irrite un cÅ“ur de fleur; + De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs; + Et, comme des bulles légères, mille abeilles + Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles. + + L'air est si beau qu'il paraît chatoyant; + Sous les midis profonds et radiants + On dirait qu'il remue en roses de lumière; + Tandis qu'au loin, les routes coutumières + Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils, + A l'horizon nacré, montent vers le soleil. + + Certes, la robe en diamants du bel été + Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté. + Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes, + Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes. + + + + + XIX + + Que tes yeux clairs, tes yeux d'été, + Me soient, sur terre, + Les images de la bonté. + + Laissons nos âmes embrasées + Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées. + + Que mes deux mains contre ton cÅ“ur + Te soient, sur terre, + Les emblèmes de la douceur. + + Vivons pareils à deux prières éperdues + L'une vers l'autre, à toute heure, tendues. + + Que nos baisers sur nos bouches ravies + Nous soient sur terre + Les symboles de notre vie. + + + + + XX + + Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie, + Dis, combien l'absence, même d'un jour, + Attriste et attise l'amour + Et le réveille, en ses brûlures endormies? + + Je m'en vais au-devant de ceux + Qui reviennent des lointains merveilleux + Où, dès l'aube, tu es allée; + Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée; + Et, sur la route, épiant leur venue, + Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux + Encor clairs de t'avoir vue. + + Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée, + Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas, + Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas + Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée. + + + + + XXI + + En ces heures où nous sommes perdus + Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes, + Quel sang lustral ou quel baptême + Baigne nos cÅ“urs vers tout l'amour tendus? + + Joignant les mains, sans que l'on prie, + Tendant les bras, sans que l'on crie, + Mais adorant on ne sait quoi + De plus lointain et de plus pur que soi, + L'esprit fervent et ingénu, + Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu. + + Comme on s'abîme en la présence + De ces heures de suprême existence, + Comme l'âme voudrait des cieux + Pour y chercher de nouveaux dieux, + Oh! l'angoissante et merveilleuse joie + Et l'espérance audacieuse + D'être, un jour, à travers la mort même, la proie + De ces affres silencieuses. + + + + + XXII + + Oh! ce bonheur + Si rare et si frôle parfois + Qu'il nous fait peur! + + Nous avons beau taire nos voix + Et nous faire comme une tente, + Avec toute ta chevelure, + Pour nous créer un abri sûr, + Souvent l'angoisse en nos âmes fermente. + + Mais notre amour étant comme un ange à genoux + Prie et supplie + Que l'avenir donne à d'autres que nous + Même tendresse et même vie, + Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux. + + Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs + Illimitent, jusques au ciel, le désespoir, + Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme + De la douceur de notre âme. + + + + + XXIII + + Vivons, dans notre amour et notre ardeur, + Vivons si hardiment nos plus belles pensées + Qu'elles s'entrelacent harmonisées + A l'extase suprême et l'entière ferveur. + + Parce qu'en nos âmes pareilles, + Quelque chose de plus sacré que nous + Et de plus pur, et de plus grand s'éveille, + Joignons les mains pour l'adorer à travers nous. + + Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes + Pour humblement le définir + Et que si rare et si puissant en soit le charme, + Qu'à le goûter nos cÅ“urs soient près de défaillir. + + Restons quand même, et pour toujours, les fous + De cet amour presque implacable, + Et les fervents, à deux genoux, + Du Dieu soudain qui règne en nous, + Si violent et si ardemment doux + Qu'il nous fait mal et nous accable. + + + + + XXIV + + Sitôt que nos bouches se touchent, + Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes + Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment + Et qui s'unissent en nous-mêmes; + + Nous nous sentons le cÅ“ur si divinement frais + Et si renouvelé par leur lumière + Première + Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît. + + La joie est à nos yeux le seul ferment du monde + Qui se mûrit et se féconde, + Innombrable, sur nos routes d'en bas; + Comme là -haut, par tas, + Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles + Naissent les fleurs myriadaires des étoiles. + + L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre, + Tout nous éclaire et nous paraît flambeau: + Nos simples mots ont un sens si beau + Que nous les répétons pour les sans cesse entendre. + + Nous sommes les victorieux sublimes + Qui conquérons l'éternité. + Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime, + Et notre amour nous semble avoir toujours été. + + + + + XXV + + Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte. + Si profonde qu'elle en est sainte + Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair; + Nous descendons ensemble au jardin de la chair. + + Tes seins sont là ainsi que des offrandes, + Et tes deux mains me sont tendues; + Et rien ne vaut la naïve provende + Des paroles dites et entendues. + + L'ombre des rameaux blancs voyage + Parmi ta gorge et ton visage + Et tes cheveux dénouent leur floraison, + En guirlandes, sur les gazons. + + La nuit est toute d'argent bleu, + La nuit est un beau lit silencieux, + La nuit douce, dont les brises vont, une à une, + Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune. + + + + + XXVI + + Bien que déjà , ce soir + L'automne + Laisse aux sentes et aux orées, + Comme des mains dorées, + Lentes, les feuilles choir, + Bien que déjà l'automne, + Ce soir, avec ses bras de vent, + Moissonne, + Sur les rosiers fervents + Les pétales et leur pâleur, + Ne laissons rien de nos deux âmes + Tomber soudain avec ces fleurs. + + Mais tous les deux, autour des flammes + De l'âtre en or de souvenir, + Mais tous les deux, blottissons-nous, + Les mains au feu et les genoux. + + Contre les deuils cachés dans l'avenir, + Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, + Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, + Blottissons-nous, près du foyer, + Que la mémoire en nous fait flamboyer. + + Et si l'automne obère + A grands pans d'ombre et d'orages planants, + Les bois, les pelouses et les étangs, + Que sa douleur du moins n'altère + L'intérieur jardin tranquillisé, + Où s'unissent, dans la lumière, + Les pas égaux de nos pensées. + + + + + XXVII + + Le don du corps, lorsque l'âme est donnée, + N'est rien que l'aboutissement + De deux tendresses entraînées + L'une vers l'autre, éperdûment. + + Tu n'es heureuse de ta chair, + Si belle en sa fraîcheur natale, + Que pour, avec ferveur, m'en faire + L'offre complète et l'aumône totale. + + Et je me donne à toi, ne sachant rien + Sinon que je m'exalte à te connaître, + Toujours meilleure, et plus pure, peut-être, + Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien. + + L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance + Unique, et l'unique raison du cÅ“ur, + A nous, dont le plus fol bonheur + Est d'être fous de confiance. + + + + + XXVIII + + Fut-il en nous une seule tendresse, + Une pensée, une joie, une promesse, + Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas? + + Fut-il une prière en secret entendue, + Dont nous n'ayons serré les mains tendues + Avec douceur sur notre sein? + + Fut-il un seul appel, un seul dessein, + Un vÅ“u tranquille ou violent + Dont nous n'ayons accéléré l'élan? + + Et, nous aimant ainsi, + Nos cÅ“urs s'en sont allés, tels des apôtres, + Vers les doux cÅ“urs timides et transis + Des autres. + Ils les ont conviés, par la pensée, + A se sentir aux nôtres fiancés, + A proclamer l'amour avec des ardeurs franches, + Comme un peuple de fleurs aime la même branche, + Qui le suspend et le baigne dans le soleil; + Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, + S'est mise à célébrer tout ce qui aime, + Magnifiant l'amour pour l'amour même, + Et à chérir, divinement, d'un désir fou, + Le monde entier qui se résume en nous. + + + + + XXIX + + Le beau jardin fleuri de flammes + Qui nous semblait le double ou le miroir + Du jardin clair que nous portions dans l'âme + Se cristallise en gel et or, ce soif. + + Un grand silence blanc est descendu s'asseoir + Là -bas, aux horizons de marbre, + Vers où s'en vont, par défilés, les arbres + Avec leur ombre immense et bleue + Et régulière, à côté d'eux. + + Aucun souffle de vent, aucune haleine. + Les grands voiles du froid + Se déplient seuls, de plaine en plaine, + Sur des marais d'argent ou des routes en croix. + + Les étoiles paraissent vivre. + Comme l'acier, brille le givre, + A travers l'air translucide et glacé. + De clairs métaux pulvérisés + A l'infini semblent neiger + De la pâleur d'une lune de cuivre. + Tout est scintillement dans l'immobilité. + + Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté + Par ces mille regards que projette sur terre, + Vers les hasards de l'humaine misère, + La bonne et pure et inchangeable éternité. + + + + + XXX + + S'il arrive jamais + Que nous soyons, sans le savoir, + Souffrance ou peine ou désespoir + L'un pour l'autre; s'il se faisait + Que la fatigue ou le banal plaisir + Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir; + Si le cristal de la pure pensée + Doit en nos cÅ“urs tomber et se briser; + Si malgré tout, je me sentais + Vaincu pour n'avoir pas été + Assez en proie à la divine immensité + De la bonté; + Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes + Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes + Quand même--et, d'un unique essor, + L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort. + + + + + LES HEURES D'APRÈS-MIDI + + + + + I. + + L'âge est venu, pas à pas, jour à jour, + Poser ses mains sur le front nu de notre amour + Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé. + + Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé, + Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes + Ont laissé choir un peu de leur force fervente + Sur l'étang pâle et sur les chemins doux. + Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux, + Une ombre dure, autour de sa lumière. + + Pourtant, voici toujours les floraisons trémières + Qui persistent à se darder vers leur splendeur, + Et les saisons ont beau peser sur notre vie, + Toutes les racines de nos deux cÅ“urs + Plus que jamais plongent inassouvies, + Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur. + + Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses + Qui s'enlacent autour du temps et se reposent + La joue en fleur et feu, contre son flanc transi! + + Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi, + Heureux et, clairs encor, après combien d'années! + Mais si tout autre avait été la destinée + Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir, + --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir, + Sans me plaindre, d'une amour obstinée. + + + + + II + + Roses de Juin, vous les plus belles, + Avec vos cÅ“urs de soleil transpercés; + Roses violentes et tranquilles, et telles + Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés; + Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves, + Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent + Ou s'apaisent, au va et vient du vent, + Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant; + Roses d'ardeur muette et de volonté douce, + Roses de volupté en vos gaines de mousse, + Vous qui passez les jours du plein été + A vous aimer, dans la clarté; + Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses + Oh! que pareils à vous nos multiples désirs, + Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir + S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent! + + + + + III + + Si d'autres fleurs décorent la maison + Et la splendeur du paysage, + Les étangs purs luisent toujours dans le gazon, + Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage. + + Dites de quels lointains profonds et inconnus + Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus, + Avec du soleil sur leurs ailes? + + Juillet a remplacé Avril dans le jardin + Et les tons bleus par les grands tons incarnadins, + L'espace est chaud et le vent frêle; + Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement, + Et l'été passe, en sa robe de diamants + Et d'étincelles. + + + + + IV + + L'ombre est lustrale et l'aurore irisée. + De la branche, d'où s'envole là -haut + L'oiseau, + Tombent des gouttes de rosée. + + Une pureté lucide et frêle + Orne le matin si clair + Que des prismes semblent briller dans l'air. + On écoute une source; on entend un bruit d'ailes. + + Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première + Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière + Et reflètent le jour qui se lève là -bas. + Ton front est radieux et ton artère bat. + + La vie intense et bonne et sa force divine + Entrent si pleinement, tel un battant bonheur, + En ta poitrine, + Que pour en contenir l'angoisse et la fureur, + Tes mains soudain prennent mes mains + Et les appuyent comme avec peur, + Contre ton cÅ“ur. + + + + + V + + Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie + D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie + Du vent joyeux et franc et du soleil superbe: + Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes, + Mes mains douces d'avoir touché le cÅ“ur des fleurs, + Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs + Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles, + Devant la terre en fête et sa force éternelle. + + L'espace entre ses bras de bougeante clarté, + Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté, + Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là -bas, + Avec des cris captifs que délivraient mes pas. + + Je t'apporte la vie et la beauté des plaines; + Respire-les sur moi à franche et bonne haleine, + Les origans ont caressé mes doigts, et l'air + Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair. + + + + + VI + + Asseyons-nous tous deux près du chemin, + Sur le vieux banc rongé de moisissures, + Et que je laisse, entre tes deux mains sûres, + Longtemps s'abandonner ma main. + + Avec ma main qui longtemps s'abandonne + A la douceur de se sentir sur tes genoux, + Mon cÅ“ur aussi, mon cÅ“ur fervent et doux + Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes + + Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond + Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble, + Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble, + Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front. + + Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence + Et l'immobilité de nos muets désirs, + N'était que tout à coup à les sentir frémir + Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent; + + Tes mains, où mon bonheur entier reste celé + Et qui jamais, pour rien au monde, + N'attenteraient à ces choses profondes + Dont nous vivons, sans en devoir parler. + + + + + VII + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + Très doucement, plus doucement encore. + Baise mes lèvres, et dis-moi + Ces mots plus doux à chaque aurore, + Quand me les dit ta voix, + Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore. + + Le joug surgit maussade et lourd; la nuit + Fut de gros rêves traversée; + La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée + Et l'horizon est noir de nuages d'ennui. + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + C'est toi qui m'es la bonne aurore, + Dont la caresse est dans ta main + Et la lumière en tes paroles douces: + Voici que je renais, sans mal et sans secousse, + Au quotidien travail qui trace, en mon chemin, + Son signe, + Et me fait vivre, avec la volonté, + D'être une arme de force et de beauté, + Aux poings d'or d'une vie insigne. + + + + + VIII + + Dans la maison où notre amour a voulu naître, + Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins, + Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins + Les roses qui nous regardent par les fenêtres. + + Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort, + Et des heures d'été, si belles de silence, + Que j'arrête parfois le temps qui se balance, + Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or. + + Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre + Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien, + Sinon les battements de ton cÅ“ur et du mien + Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre. + + + + + IX + + Le bon travail, fenêtre ouverte, + Avec l'ombre des feuilles vertes + Et le voyage du soleil + Sur le papier vermeil, + Maintient la douce violence + De son silence, + En notre bonne et pensive maison. + + Et vivement les fleurs se penchent + Et les grands fruits luisent, de branche en branche, + Et les merles et les bouvreuils et les pinsons + Chantent et chantent + Pour que mes vers éclatent + Clairs et frais, purs et vrais, + Ainsi que leurs chansons, + Leur chair dorée et leurs pétales écarlates. + + Et je te vois passer dans le jardin, là -bas, + Parfois à l'ombre et au soleil mêlée; + Mais ta tête ne se retourne pas, + Pour que l'heure ne soit troublée + Où je travaille, avec mon cÅ“ur jaloux, + A ces poèmes francs et doux. + + + + + X + + Toute croyance habite au fond de notre amour. + On lie une pensée ardente aux moindres choses: + A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose, + Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour, + Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière. + Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit + Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi. + Un insecte qui mord le cÅ“ur des fleurs trémières + Epouvante: tout est crainte, tout est espoir. + + Que la raison, avec sa neige âpre et calmante, + Refroidisse soudain ces angoisses charmantes, + Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir + Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent; + Soyons heureux de nous sentir, enfants, + Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant; + Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages. + + + + + XI + + L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles; + Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles, + Se mêle à la ferveur de notre être exalté. + Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité. + + Il n'importe que leur raison adhère ou railla + Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles, + Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs; + Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer. + + Ils regardent le jour luire de plage en plage, + Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs; + La fixe certitude et le tremblant espoir + Pour leurs regards ardents ont le même visage. + + Heureux et clairs, ils croient, avec avidité; + Leur âme est la profonde et soudaine clarté + Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes; + Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes. + + Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux; + Vivant des vérités que renferment leurs yeux + Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore; + Et pour eux seuls, les paradis chantent encore. + + + + + XII + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume: + Tout est si calme et consolant, ce soir, + Et le silence est tel, que l'on entendrait choir + Des plumes. + + C'est la bonne heure où, doucement, + S'en vient la bien-aimée, + Comme la brise ou la fumée, + Tout doucement, tout lentement. + Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute; + Et son âme, que j'entends toute, + Je la surprends luire et jaillir + Et je la baise sur ses yeux. + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume, + Où les aveux + De s'être aimés le jour durant, + Du fond du cÅ“ur profond, mais transparent, + S'exhument. + + Et l'on se dit les simples choses: + Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin; + La fleur qui s'est ouverte, + D'entre les mousses vertes; + Et la pensée éclose, en des émois soudains, + Au souvenir d'un mot de tendresse fanée + Surpris au fond d'un vieux tiroir, + Sur un billet de l'autre année. + + + + + XIII + + Les baisers morts des défuntes années + Ont mis leur sceau sur ton visage, + Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge, + Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées. + + Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux + Luire, comme un matin de fête, + Ni, lentement, se repeser ta tête, + Dans le jardin massif et noir de tes cheveux, + + Tes mains chères qui demeurent si douces + Ne viennent plus comme autrefois, + Avec de la lumière au bout des doigts, + Me caresser le front, comme une aube les mousses. + + Ta chair jeune et belle, ta chair + Que je parais de mes pensées, + N'a plus sa fraîcheur pure de rosée, + Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs. + + Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse; + Tout est changé, même ta voix, + Ton corps s'est affaissé comme un pavois, + Pour laisser choir les victoires de la jeunesse. + + Mais néanmoins, mon cÅ“ur ferme et fervent te dit: + Que m'importent les ans jour à jour alourdis, + Puisque je sais que rien au monde + Ne troublera jamais notre être exalté + Et que notre âme est trop profonde + Pour que l'amour dépende encor de la beauté. + + + + + XIV + + + Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord; + Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude, + Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes + Usent l'amour le plus tenace et le plus fort. + + Je te regarde, et tous les jours je te découvre, + Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté: + Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté, + + Mais exalte ton cÅ“ur dont le fond d'or s'entr'ouvre. + Tu te laisses naïvement approfondir, + Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle; + Les mâts au clair, comme une ardente caravelle, + Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs. + + C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance, + A la franchise nue et la simple bonté; + Nous agissons et nous vivons dans la clarté + D'une joyeuse et translucide confiance. + + Ta force est d'être frêle et pure infiniment; + De traverser, le cÅ“ur en feu, tous chemins sombres, + Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre, + Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant. + + + + + XV + + J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie + Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit, + Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie + M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui. + + Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace; + Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs, + Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses + Pour retenir captif notre bonheur tremblant. + + Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises, + Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons, + Je me sentais le cÅ“ur à la fois glace et braise + Et tout à coup aride et rebelle aux pardons. + + Mais tu me dis le mot qui bellement console + Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour; + Et je vivais avec le feu de ta parole + Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour. + + L'homme diminué que je me sentais être, + Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi; + Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre, + Et je croyais en la santé, avec ta foi. + + Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe, + L'air vivace, le vent des champs et des forêts, + Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube, + Et le soleil, en tes baisers profonds et frais. + + + + + XVI + + Tout ce qui vit autour de nous, + Sous la douce et fragile lumière, + Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières, + Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue, + Et les chantants et sautillants oiseaux + Qui follement s'essaiment, + Comme des grappes de joyaux + Dans le soleil, + Tout ce qui vit au beau jardin vermeil, + Ingénument, nous aime; + Et nous, + Nous aimons tout. + + Nous adorons le lys que nous voyons grandir + Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir + --Cercles environnés de pétales de flammes-- + Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes. + + Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas, + Au long des murs, parmi les pariétaires, + Croissent, pour être proches de nos pas; + Et les herbes involontaires, + Dans le gazon où nous avons passé, + Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée. + + Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe, + Simples et purs, ardents et exaltés, + Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes, + Et fièrement, laissant l'impérieux été + Trouer et traverser de ses pleines clartés + Nos chairs, nos cÅ“urs, et nos deux volontés. + + + + + XVII + + Avec mes sens, avec mon cÅ“ur et mon cerveau, + Avec mon être entier tendu comme un flambeau + Vers ta bonté et vers ta charité + Sans cesse inassouvies, + Je t'aime et te louange et je te remercie + D'être venue, un jour, si simplement, + Par les chemins du dévouement, + Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie. + + Depuis ce jour, + Je sais, oh! quel amour + Candide et clair ainsi que la rosée + Tombe de toi sur mon âme tranquillisée. + + Je me sens tien, par tous les liens brûlants + Qui rattachent à leur brasier les flammes; + Toute ma chair, toute mon âme + Monte vers toi, d'un inlassable élan; + Je ne cesse de longuement me souvenir + De ta ferveur profonde et de ton charme, + Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, + Délicieusement, d'inoubliables larmes. + + Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, + Avec le désir fier d'être à jamais celui + Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. + Toute notre tendresse autour de nous flamboie; + Tout écho de mon être à ton appel répond; + L'heure est unique et d'extase solennisée + Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, + Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées. + + + + + XVIII + + Les jours de fraîche et tranquille santé, + Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête, + Le bon travail prend place à mes côtés, + Comme un ami qu'on fête. + + Il vient des pays doux et rayonnants, + Avec des mots plus clairs que les rosées, + Pour y sertir, en les illuminant, + Nos sentiments et nos pensées. + + Il saisit l'être en un tourbillon fou; + Il érige l'esprit, sur de géants pilastres; + Il lui verse le feu qui fait vivre les astres; + Il apporte le don d'être Dieu tout à coup. + + Et les transports fiévreux et les affres profondes, + Tout sert à sa tragique volonté + De rajeunir le sang de la beauté, + Dans les veines du monde. + + Je suis à sa merci, comme une ardente proie. + + Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd, + Vers le repos de ton amour, + Avec les feux de mon idée ample et suprême, + Me semble-t-il--oh! qu'un instant-- + Que je t'apporte, en mon cÅ“ur haletant, + Le battement de cÅ“ur de l'univers lui-même. + + + + + XIX + + Je suis sorti des bosquets du sommeil, + Morose un peu de l'avoir délaissée + Sous leurs branches et leurs ombres tressées, + Loin du joyeux et matinal soleil. + + Déjà luisent les phlox et les roses trémières; + Et je m'en vais par le jardin, songeant + A des vers clairs de cristal et d'argent + Qui tinteraient, dans la lumière. + + Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi, + Avec tant de ferveur et tant d'émoi + Qu'il me semble que ma pensée + De loin, subitement, a déjà traversé, + Pour provoquer ta joie et ton réveil, + Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil. + + Et quand je te rejoins dans notre maison tiède + Que l'ombre et le silence encore possèdent, + Mes baisers francs, mes baisers clairs, + Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair. + + + + + XX + + Hélas! lorsque le plomb des maladies, + Avec mon sang torpide et lourd, + Avec mon sang de jour en jour + Plus torpide et plus lourd, + Coulait, parmi mes veines engourdies; + + Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux, + Sur mes longues mains pâles + Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales + Du mal insidieux; + + Lorsque ma peau séchait comme une écorce, + Que je n'avais plus même assez de force + Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cÅ“ur, + Et baiser, là , notre bonheur; + + Lorsque les jours mornes et identiques + Rongeaient ma via avec morosité, + Jamais je n'aurais pu trouver la volonté + Et la force de me dresser stoïque, + + Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien, + Avec tes mains patientes, douces, sereine, + A chaque heure des si longues semaines, + L'héroïsme secret qui coulait dans le tien. + + + + + XXI + + Le clair jardin c'est la santé. + + Il la prodigue, en sa clarté, + Au va et vient de ses milliers de mains, + De palmes et de feuilles. + + Et la bonne ombre, où il accueille, + Après de longs chemins, + Nos pas, + Verse, à nos membres las, + Une force vivace et douce + Comme ses mousses. + + Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil, + Un cÅ“ur vermeil + Semble habiter au fond de l'eau + Et battre, ardent et jeune, avec le flot; + Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes, + Qui dans leur splendeur bougent, + Tendent, du bout de leurs tiges vivantes, + Leurs coupes d'or et de sang rouge. + + Le jardin clair c'est la santé. + + + + + XXII + + C'était en juin, dans le jardin, + C'était notre heure et notre jour; + Et nos jeux regardaient, avec un tel amour, + Les choses, + Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient + Et nous voyaient et nous aimaient + Les roses. + + Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais: + Les insectes et les oiseaux + Volaient dans l'or et dans la joie + D'un air frêle comme la soie; + Et nos baisers étaient si beaux + Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux. + + On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure + Et veut le ciel entier pour resplendir; + Toute la vie entrait, par de douces brisures, + Dans notre être, pour le grandir. + + Et ce n'étaient que cris invocatoires, + Et fous élans et prières et vÅ“ux, + Et le besoin, soudain, de recréer des dieux, + Afin de croire. + + + + + XXIII + + Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues: + L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours. + Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue, + Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour. + + Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre; + Et ton cÅ“ur m'apparaît si soudainement beau + Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres, + Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop. + + Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute + Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cÅ“ur + Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes, + Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs. + + + + + XXIV + + O le calme jardin d'été où rien ne bouge! + Sinon là -bas, vers le milieu + De l'étang clair et radieux, + Pareils à des langues de feu, + Des poissons rouges. + + Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées + Calmes et apaisées + Et lucides--comme cette eau + De confiance et de repos. + + Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent + Au brusque et merveilleux soleil, + Non loin des iris verts et des blanches coquilles + Et des pierres, immobiles + Autour des bords vermeils. + + Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi, + Dans la fraîcheur et la splendeur + Qui les effleure, + Sans crainte aucune et sans souci, + Qu'ils ramènent, du fond à la surface, + D'autres regrets que des regrets fugaces. + + + + + XXV + + Comme à d'autres, l'heure et l'humeur: + L'heure morose ou l'humeur malévole + Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cÅ“ur; + Mais, néanmoins, jamais, + Même les soirs des jours mauvais, + Nos cÅ“urs ne se sont dit les fatales paroles. + + La sincérité claire, ardente, illuminée, + Nous fut joie et conseil, + Si bien que notre âme passionnée + Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil. + + Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères, + Les égrenant comme un âpre rosaire, + + L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour; + Et doucement et tour à tour + Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute + Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes + + Ainsi, + Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème, + Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes, + Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis, + Et regardant notre âme renaître, + Comme renaît après la pluie, + Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie, + La pureté de verre et d'or d'une fenêtre. + + + + + XXVI + + Les barques d'or du bel été + Qui partirent, folles d'espace, + S'en reviennent mornes et lasses + Des horizons ensanglantés. + + A coups de rames monotones, + Elles s'avancent sur les eaux; + On les prendrait pour des berceaux + Où dormiraient des fleurs d'automne + + Tiges de lys au beau front d'or, + Toutes vous gisez abattues; + Seules, les roses s évertuent + A vivre, au delà de la mort. + + Qu'importe à leur beauté plénière + Qu'Octobre luise ou bien Avril: + Leur désir simple et puéril + Boit, jusqu'au sang, toute lumière. + + Même aux jours noirs, quand meurt le ciel, + Sous la nuée âpre et hagarde, + Sitôt qu'une clarté se darde + Elles s'exaltent vers Noël. + + Vous, nos âmes, faites comme elles; + Elles n'ont pas l'orgueil des lys, + Mais détiennent, entre leurs plis, + L'ardeur sacrée et immortelle. + + + + + XXVII + + Ardeur des sens, ardeur des cÅ“urs, ardeur des âmes, + Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour; + Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes + Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours. + + Tu marches aveuglé par ta propre lumière, + Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés, + Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière + Et que ton feu travaille aux mystères sacrés. + + Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève; + O toi, dont la douceur baigne mon cÅ“ur altier, + A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve? + Je t'aime tout entière, avec mon être entier. + + + + + XXVIII + + L'immobile beauté + Des soirs d'été, + Sur les gazons où ils s'éploient, + Nous offre le symbole + Sans geste vain, ni sans parole, + Du repos dans la joie. + + Le matin jeune et ses surprises + S'en sont allés, avec les brises; + Midi lui-même et les pans de velours + De ses vents chauds, de ses vents lourds + Ne tombe plus sur la plaine torride; + Et voici l'heure où, lentement, le soir, + Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride, + S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir. + + O la planité d'or à l'infini des eaux, + Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux, + Et le tranquille et somptueux silence, + Dont nous goûtons alors + Si fort + L'immuable présence, + Que notre vÅ“u serait d'en vivre ou d'en mourir + Et d'en revivre, + Comme deux cÅ“urs, inlassablement ivres + De lumières, qui ne peuvent périr! + + + + + XXIX + + Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles + Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, + Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, + Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. + + Vous me parliez des temps prochains où nos années, + Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir; + Comment éclaterait le glas des destinées, + Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir. + + Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, + Et votre cÅ“ur brûlait si tranquillement beau + Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte + Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau. + + + + + XXX + + «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi», + Heures superbement et doucement élues, + Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis + Et que nos rosiers d'or au passage saluent; + Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît. + + Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais? + + Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres, + Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, + Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux, + Entrelacer vos pas égaux et radieux; + + Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce + Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses, + --Tel un suprême, immense et souverain espoir-- + Les pas et les adieux de mes «heures du soir». + + + + + LES HEURES DU SOIR + + + + + I + + Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume + Poussaient au bord de nos chemins; + Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains + Et tes cheveux avec des plumes. + + L'ombre était bienveillante à nos pas réunis + En leur marche, sous le feuillage; + Une chanson d'enfant nous venait d'un village + Et remplissait tout l'infini. + + Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne + Sous la garde des longs roseaux, + Et le beau front des bois reflétait dans les eaux + Sa haute et flexible couronne. + + Et tous les deux, sachant que nos cÅ“urs formulaient + Ensemble une même pensée, + Nous songions que c'était notre vie apaisée + Que ce beau soir nous dévoilait. + + Une suprême fois, tu vis le ciel en fête + Se parer et nous dire adieu; + Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux + Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes. + + + + + II + + S'il était vrai + Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés + Pût conserver quelque mémoire + Des amants d'autrefois qui les ont admirés + Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire, + Notre amour s'en viendrait + En cette heure du long regret + Confier à la rose ou dresser dans le chêne + Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine. + + Il survivrait ainsi, + Vainqueur du funèbre souci, + + Dans la tranquille apothéose + Que lui feraient les simples choses; + Il jouirait encor de la pure clarté, + Qu'incline sur la vie une aurore d'été, + Et de la douce pluie aux feuilles suspendue. + + Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue + S'en venait quelque couple en se tenant les mains + Le chêne allongerait jusque sur leur chemin + Son ombre large et puissante, telle qu'une aile, + Et la rose leur enverrait son parfum frêle. + + + + + III + + La glycine est fanée et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur + Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur + T'apporte les parfums de la pauvre Campine. + + Aime et respire-les, en songeante son sort: + Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie; + La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie + Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor. + + En automne, jadis, nous avons vécu d'elle, + De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel, + Jusqu'en décembre où les anges de la Noël + Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile. + + Ton cÅ“ur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain; + Nous y avons aimé les gens des vieux villages, + Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge + Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains. + + Notre calme maison dans la lande brumeuse + Était claire aux regards et facile à l'accueil, + Son toit nous était cher et sa porte et son seuil + Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse. + + Quand la nuit étalait sa totale splendeur + Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence, + Nous y avons reçu des leçons du silence + Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur. + + A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde + Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous; + Nos yeux étaient plus francs, nos cÅ“urs étaient plus doux + Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde. + + Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas, + La tristesse des jours même nous était bonne + Et le peu de soleil de cette fin d'automne + Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las. + + La glycine est fanée, et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur. + Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur + T'apporter les parfums de la pauvre Campine. + + + + + IV + + Mets ta chaise près de la mienne + Et tends les mains vers le foyer + Pour que je voie entre tes doigts + La flamme ancienne + Flamboyer; + Et regarde le feu + Tranquillement, avec tes yeux + Qui n'ont peur d'aucune lumière, + Pour qu'ils me soient encore plus francs + Quand un rayon rapide et fulgurant + Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire, + + Oh! que notre heure est belle et jeune encore + Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or + Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche + Et qu'une lente et douce fièvre, + Que nul de nous ne désire apaiser, + Conduit le sûr et merveilleux baiser + Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres. + + Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, + Dans ta chair accueillante et doucement pâmée + Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie! + Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras + Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, + Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, + Tranquillement, près de ton cÅ“ur, reposera. + + Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle + Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle + Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur + Et qu'après le désir criant sa violence + J'entends se rapprocher le régulier bonheur + Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence. + + + + + V + + Sois-nous propice et consolante encor, lumière, + Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts, + Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons + Respirer au jardin une tiédeur dernière. + + Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil, + Avec un tel amour bondissant de notre âme + Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme + Nous est due à cette heure où nous attend le deuil. + + Tu es celle que nul homme jamais n'oublie + Du jour que tu frappas ses bras victorieux + Et que le soir venu tu dormis en ses yeux + Avec ta splendeur morte et ta force abolie. + + Et tu nous fus toujours la visible ferveur + Qui partout répandue et partout rayonnante + En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante + Semblait vers l'infini partir de notre cÅ“ur. + + + + + VI + + Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins + Et des roses d'orgueil illuminant ses portes, + Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!-- + Je l'aime encor de tout mon cÅ“ur, notre jardin. + + Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce + Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été; + Oh! le dernier parfum lentement éventé + Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses! + + Je me suis égaré, ce soir, en ses détours + Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes; + Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante + J'ai longuement baisé son sol humide et lourd. + + Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent + Et s'étendent partout et la brume et la nuit; + Mon être est comme entré dans sa ruine à lui + Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. + + + + + VII + + Le soir tombe, la lune est d'or. + + Avant la fin de la journée + Va-t'en gaîment jusqu'au jardin + Cueillir avec tes douces mains + Les quelques fleurs qui n'y sont point encor + Tristement, vers la terre, inclinées. + + Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe + Je les admire et tu les aimes, + Et leurs corolles sont quand même + Belles, sur les tiges qui les portent. + + Et lu t'en es allée au loin parmi les buis + Au long d'un chemin monotone + + Et le bouquet que tu cueillis, + Tremble en ta main et tout à coup frissonne; + Et voici que tes doigts songeurs, + Pieusement, rassemblent les lueurs + De ces roses d'automne + Et les tressent avec des pleurs + En une pâle et claire et flexible couronne. + + La dernière lumière a éclairé tes yeux + Et ton long pas s'est fait triste et silencieux. + + Et lentement, à la vesprée, + Les mains vides, tu es rentrée, + Abandonnant non loin de notre porte + Dans un tertre humide et bas + Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts. + + Et j'ai compris alors que dans le jardin las + Où vont passer les vents ainsi que des cohortes + Tu as voulu fleurir une dernière fois + Notre jeunesse qui repose là , + Morte. + + + + + VIII + + Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides, + Au cellier odorant les fruits de ton verger, + Il me semble te voir avec calme ranger + Nos anciens souvenirs parfumés et sapides. + + Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis + Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres; + Et je revis alors mille instants abolis + Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres. + + Le passé ressuscite avec un tel désir + D'être encor le présent et sa vie et sa force, + Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse, + Et que mon cÅ“ur exulte au point d'en défaillir. + + O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne, + Joyaux tombés du collier lourd des étés roux, + Splendeurs illuminant nos heures monotones + Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous. + + + + + IX + + Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages + Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité, + On voit, à travers le branchage à nu, monter + Là -bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages. + + Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous + Ne les a vus groupés non loin de notre porte + Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes + Nous y songeons souvent avec des pensers doux. + + D'autres gens vivent là , entre des murs de pierre, + Derrière un seuil usé que protège un auvent, + N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent + Et la lampe dont luit l'amicale lumière. + + Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu + Et que se tait l'horloge où le temps se balance, + Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence + Pour se sentir penser au travers de leurs jeux. + + Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures + De profonde et tranquille et tendre intimité + Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été + Et dont celle qui vient est toujours la meilleure. + + Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur + Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent; + Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble + Et leurs regards usés par les mêmes douleurs. + + Les roses de leur vie, ils les aiment fanées + Avec leur gloire morte et leur dernier parfum + Et le lourd souvenir de leur éclat défunt + Se frippant feuille à feuille, au jardin des années. + + Contre le noir hiver ainsi que des reclus + Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine + Et rien ne les abat et rien ne les amène + A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus. + + Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages! + Dites, les sentons-nous voisins de notre cÅ“ur! + Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs + Et notre force et notre ardeur dans leur courage! + + Ils sont là , sous leur toit, assis autour des feux + Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre, + Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être + Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux. + + + + + X + + Quand le ciel étoile couvre notre demeure + Nous nous taisons durant des heures + Devant son feu intense et doux + Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous. + + Les grands astres d'argent tracent là -haut leur roule; + Sous les flammes et les lueurs + La nuit étend ses profondeurs + Et le calme est si grand que l'océan l'écoute! + + Mais qu'importe que se taise même la mer, + Si dans l'espace immense et clair + Plein d'invisible violence + Nos cÅ“urs battent si fort qu'ils font tout le silence! + + + + + XI + + Avec le même amour que tu me fus jadis + Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis + Ombraient les longs gazons et les roses dociles, + Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile. + + Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté + Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté, + Mais tout y est serré dans une paix profonde + Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde. + + Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés; + Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers, + Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille + Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles + + Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens + Triompher jour à jour de la douleur des ans; + Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent + Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses. + + Quand ta tête s'incline à mon baiser profond, + Que m'importe que des rides marquent ton front + Et que tes mains se sillonnent de veines dures + Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres! + + Tu ne te plains jamais et tu crois fermement + Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment, + Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme + Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme. + + + + + XII + + Les fleurs du clair accueil au long de la muraille + Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous, + Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille + Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux. + + Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones + Et les pâles brouillards flottent sur les marais. + O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne! + Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt? + + Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière + D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir; + Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre + Et longuement s'y sont couchés pour y mourir. + + Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme + Et passe et fuit et penche et croule sans soutien; + Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme + Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien. + + C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière, + Celle qui recouvrait tout le jardin jadis + A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys + Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières. + + + + + XIII + + Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine + Au grain diamanté, + J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter + Dans la chambre voisine. + + Tu retires le clair et fragile miroir + Du bord de la fenêtre, + Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir + De l'armoire de hêtre. + + J'écoute et te voici qui tisonnes le feu + Et réveilles les braises; + Et qui ranges autour des murs silencieux + Le silence des chaises. + + Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits + La fugace poussière, + Et ta bague se heurte et résonne aux parois + Frémissantes d'un verre. + + Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir, + De ta présence tendre, + Et de la sentir proche et de ne pas la voir, + Et de toujours l'entendre. + + + + + XIV + + Si le sort nous sauva des banales erreurs + Et du mensonge vil et de la triste feinte, + C'est que toujours nous révolta toute contrainte + Dont le joug eût ployé notre double ferveur. + + Tu marchas libre et franche et claire sur ta route, + Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté, + Et redressant vers toi doucement sa fierté + Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute. + + Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu, + Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme; + Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme + C'est toujours vers ton cÅ“ur que je suis revenu. + + Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes + Que mon être se réveillait sincère et vrai, + Et je te répétais les mots doux et sacrés, + Et la tristesse et le pardon étaient tes armes. + + Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs, + Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes + Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes, + Et je restais captif entre tes bras ouverts. + + + + + XV + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée! + + Au temps de juin, jadis, tu me disais: + «Si je savais, ami, si je savais + Que ma présence, un jour, dût te peser. + Avec mon pauvre cÅ“ur et ma triste pensée + Vers n'importe où, je partirais. » + Et doucement ton front montait vers mon baiser. + + Et tu disais encore: + «On se déprend de tout et la vie est si pleine! + Et qu'importe qu'elle soit d'or + La chaîne + Qui lie au même anneau d'un port + Nos deux barques humaines!» + Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine. + + Et tu disais, + Et tu disais encore: + «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais. + Notre existence fut trop haute + Pour se traîner banalement de faute en faute.» + Et tu fuyais et tu fuyais + Et mes deux mains éperdûment te retenaient. + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée. + + + + + XVI + + Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre + Quand le moindre rayon entr'aperçu là -haut + Illumine un instant les pauvres fleurs de givre + Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux. + + L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte, + Et notre vieux jardin nous apparaît encor + Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes + Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or. + + Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide + Se glisse en notre sang et nous réincarnons + L'immense et plein été dans les baisers rapides + Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons. + + + + + XVII + + Subirons-nous, hélas! le poids mort des années + Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens + Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants + Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées? + + Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents + Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê + Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre + Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants? + + Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine, + Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras, + Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas + Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines. + + Car nous conserverons quand même encor nos yeux + Pour regarder le jour dont la nuit est suivie, + Et l'aube et le soleil illuminer la vie + Et faire de la terre un objet merveilleux. + + + + + XVIII + + Les menus faits, les mille riens, + Une lettre, une date, un humble anniversaire, + Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère + Exalte en ces longs soirs ton cÅ“ur comme le mien. + + Et nous solennisons pour nous ces simples choses + Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors, + Pour que le peu de nous qui nous demeure encore + Reste ferme et vaillant devant l'heure morose. + + Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux + De ces pauvres, douces et bienveillantes joies + Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie + Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux, + + Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle, + Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé, + Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé + Qu'il en aime jusqu'aux parcelles. + + + + + XIX + + Viens jusqu'à notre seuil répandre + Ta blanche cendre + O neige pacifique et lentement tombée: + Le tilleul du jardin tient ses branches courbées + Et plus ne fuse au ciel la légère calandre. + + O neige, + Qui réchauffes et qui protèges + Le blé qui lève à peine + + Avec la mousse, avec la laine + Que tu répands de plaine en plaine! + Neige silencieuse et doucement amie + Des maisons, au matin dans le calme endormies, + Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres + Et soudain par le seuil et la porte pénètre + Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes, + O neige lumineuse au travers de notre âme, + Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves + Comme du blé qui lève! + + + + + XX + + Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs, + C'était en des instants de fièvre + Que le regret d'avoir diminué nos cÅ“urs + Nous jaillissait des lèvres, + Et le pardon offert, mais mérité toujours + Et l'étalage exagéré de nos misères + Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères, + Exaltaient notre amour. + + Mais, en ces mois de lourde pluie + Où tout se tasse et se réduit, + Où la clarté même s'ennuie + A refouler de l'ombre et de la nuit, + Notre âme n'est plus assez vibrante et haute + Pour confesser, avec transports, nos fautes. + + Nous les disons à lente voix + Certes, avec tendresse encore, + Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore, + Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts + Comme des choses qu'on dénombre + Et qu'on range dans la maison, + Et pour diminuer leur folie ou leur nombre, + Nous raisonnons. + + + + + XXI + + Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées + J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir, + Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir + La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée. + + Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour! + Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite + Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite + Qu'un émouvant respect attendrit mon amour. + + Et comme au temps où tu m'étais la fiancée + L'ardeur me vient encor de tomber à genoux + Et de toucher la place où bat ton cÅ“ur si doux + Avec des doigts aussi chastes que mes pensées. + + + + + XXII + + Si nos cÅ“urs ont brûlé en des jours exaltants + D'une amour claire autant que haute, + L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents + Et paisibles devant nos fautes. + + Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté, + Par ton ardeur non asservie, + Et c'est de calme doux et de pâle bonté + Que se colore notre vie. + + Nous sommes au couchant de ton soleil, amour, + Et nous masquons notre faiblesse + Avec les mots banals et les pauvres discours + D'une vaine et lente sagesse. + + Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir, + Si dans notre hiver et nos brumes + N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir + Des âmes fières que nous fûmes. + + + + + XXIII + + En ce rugueux hiver où le soleil flottant + S'échoue à l'horizon comme une lourde épave, + J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave + Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps. + + Et plus je le redis, plus ma voix est ravie + Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cÅ“ur, + Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur + Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie. + + Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort + Je le répète avec ma voix toujours la même + Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême + Je le prononcerai à l'heure de la mort! + + + + + XXIV + + Peut-être, + Lorsque mon dernier jour viendra, + Peut-être + Qu'à ma fenêtre, + Ne fût-ce qu'un instant, + Un soleil frêle et tremblotant + Se penchera. + + Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées + Seront quand même encor par sa gloire dorées; + Il glissera son baiser lent, clair et profond + Une dernière fois, sur ma bouche et mon front, + Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières + Avant de se fermer lui rendront sa lumière. + + Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté! + Mon art torride et doux, de son geste suprême, + T'a retenu captif au cÅ“ur de mes poèmes; + Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été, + Telle page t'anime et t'exalte en mes livres, + O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres, + O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin, + Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve + Où mon vieux cÅ“ur humain sera lourd sous l'épreuve, + Tu sois encor son visiteur et son témoin. + + + + + XXV + + Oh! tes si douces mains et leur lente caresse + Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse + Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force + S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse! + + Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine + Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres, + Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres + Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine. + + Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie, + Et que m'est généreux et consolant ton songe. + Pour la première fois tu berces d'un mensonge + Mon cÅ“ur qui t'en excuse et qui t'en remercie; + + Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine + Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être, + Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être + A finir en tes yeux ma belle vie humaine. + + + + + XXVI + + Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière, + Baise-les longuement, car ils t'auront donné + Tout ce qui peut tenir d'amour passionné + Dans le dernier regard de leur ferveur dernière. + + Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau, + Penche vers leur adieu ton triste et beau visage + Pour que s'imprime et dure en eux la seule image + Qu'ils garderont dans le tombeau. + + Et que je sente, avant que le cercueil se cloue, + Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains + Et que près de mon front sur les pâles coussins, + Une suprême fois se repose ta joue. + + Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cÅ“ur, + Qui te conservera une flamme si forte + Que même à travers la terre compacte et morte + Les autres morts en sentiront l'ardeur! + + + + +TABLE + + +_LES HEURES CLAIRES + +O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE +QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX +CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT +LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ +CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ +TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE +OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE +COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CÅ’UR +LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE +VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR +COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE +AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT +ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS +A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT +JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE +JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE +POUR NOUS AIMER DES YEUX +AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE +QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ +DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI +EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS +OH! CE BONHEUR +VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR +SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT +POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE +BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR +LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE +FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE +LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES +S'IL ARRIVE JAMAIS + + +_LES HEURES D'APRÈS MIDI_ + +L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR +ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES +SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON +L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE +JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE +ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN +TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE +DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE +LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE +TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR +L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES +C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME +LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES +VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD +J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE +TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS +AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU +LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ +JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL +HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES +LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ +C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN +ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES +O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE +COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR +LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ +ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES +L'IMMOBILE BEAUTÉ +VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES +«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI» + + +_LES HEURES DU SOIR_ + +DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES +S'IL ÉTAIT VRAI +LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE +METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE +SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE +HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN +LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR +LORSQUE TA MAIN CONFIE +ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS +QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE +AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS +LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL +LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL +SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS +NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE +QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX +SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES +LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS +VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE. +QUAND NOTRE JARDIN CLAIR +AVEC MES VIEILLES MAINS +SI NOS CÅ’URS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS +ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT +PEUT-ÊTRE +OH! TES SI DOUCES MAINS +LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de +es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + +***** This file should be named 45468-0.txt or 45468-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/6/45468/ + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi + +Author: Émile Verhaeren + +Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + + + + +ÉMILE VERHAEREN + + +Les Heures du Soir + +PRÉCÉDÉES DE + +Les Heures claires + +Les Heures d'après-midi + + +DOUZIÈME ÉDITION + +PARIS. + +MERCVRE DE FRANCE + +XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI + +MCMXXII + + + + + + +A CELLE QUI VIT A MES COTÉS + + + +LES HEURES CLAIRES + + + + + I. + + + + O la splendeur de notre joie + Tissée en or dans l'air de soie! + + Voici la maison douce et son pignon léger, + Et le jardin et le verger. + + Voici le banc, sous les pommiers + D'où s'effeuille le printemps blanc, + A pétales frôlants et lents. + + Voici des vols de lumineux ramiers + Planant, ainsi que des présages, + Dans le ciel clair du paysage. + + Voici, pareils à des baisers tombés sur terre + De la bouche du frôle azur, + Deux bleus étangs simples et purs, + Bordés naïvement de fleurs involontaires. + + O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes, + En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes. + + + + + II + + Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux + Ce jardin clair où nous passons silencieux, + C'est plus encor en nous que se féconde + Le plus candide et doux jardin du monde. + + Car nous vivons toutes les fleurs, + Toutes les herbes, toutes les palmes + En nos rires et en nos pleurs + Le bonheur pur et calme. + + Car nous vivons toutes les transparences + De l'étang bleu qui reflète l'exubérance + Des roses d'or, et des grands lys vermeils, + Bouches et lèvres de soleil. + + Car nous vivons toute la joie + Dardée en cris de fête et de printemps, + En nos aveux, où se côtoient + Les mots fervents et exaltants. + + Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde + Le plus joyeux et doux jardin du monde. + + + + + III + + Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent, + Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents, + En un tumulte fou de sang, de cris ardents, + De blessures et de gueules qui s'entre-mordent, + C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne, + O toi la neuve, ô toi l'ancienne! + Qui vins à moi, du fond de ton éternité + Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté. + + Je sens en toi les mêmes choses très profondes + Qu'en moi-même dormir, + Et notre soif de souvenir + Boire l'écho, où nos passés se correspondent. + + Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures + Sans le savoir, pendant l'enfance; + Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs, + Mêmes éclairs de confiance; + Car je te suis lié par l'inconnu + Qui me fixait, jadis, au fond des avenues + Par où passait ma vie aventurière; + Et, certes, si j'avais regardé mieux, + J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux + Depuis longtemps, en ses paupières. + + + + + IV + + Le ciel en nuit s'est déplié + Et la lune semble veiller + Sur le silence endormi. + + Tout est si pur et clair, + Tout est si pur et si pâle dans l'air + Et sur les lacs du paysage ami, + Qu'elle angoisse, la goutte d'eau + Qui tombe d'un roseau + Et tinte, et puis se tait dans l'eau. + + Mais j'ai tes mains entre les miennes + Et tes yeux sûrs, qui me retiennent, + De leurs ferveurs, si doucement; + Et je te sens si bien en paix de toute chose + Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte, + Ne troublera, fût-ce un moment, + La confiance sainte + Qui dort en nous comme un enfant repose. + + + + + V + + Chaque heure, où je songe à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard, + Et de si loin vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance. + + J'étais si lourd, j'étais si las, + j'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur. + + + + + VI + + Tu arbores parfois cette grâce bénigne + Du matinal jardin tranquille et sinueux + Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus, + Ses doux chemins courbés en cols de cygne. + + Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair + Du vent rapide et exaltant + Qui passe, avec ses doigts d'éclair, + Dans les crins d'eau de l'étang blanc. + + Au bon toucher de tes deux mains + Je sens comme des feuilles + Me doucement frôler; + Que midi brûle le jardin, + Les ombres, aussitôt, recueillent + Les paroles chères dont ton être a tremblé. + + Chaque moment me semble, grâce à toi, + Passer ainsi, divinement en moi; + Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême, + Où tu te cèles en toi-même + En refermant les yeux, + Sens-tu mon doux regard dévotieux, + Plus humble et long qu'une prière, + Remercier le tien sous tes closes paupières. + + + + + VII + + Oh! laisse frapper à la porte + La main qui passe avec ses doigts futiles; + Notre heure est si unique, et le reste qu'importe, + Le reste avec ses doigts futiles, + + Laisse passer, par le chemin, + La triste et fatigante joie, + Avec ses crécelles en main. + + Laisse monter, laisse bruire + Et s'en aller le rire; + Laisse passer la foule et ses milliers de voix. + + L'instant est si beau de lumière, + Dans le jardin, autour de nous; + L'instant est si rare de lumière première, + Dans notre coeur, au fond de nous; + + Tout nous prêche de n'attendre plus rien + De ce qui vient ou passe, + Avec des chansons lasses + Et des bras las par les chemins, + + Et de rester les doux qui bénissons le jour, + Même devant la nuit d'ombre barricadée, + Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée + Que, bellement, nous nous faisons de notre amour. + + + + + VIII + + Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur, + Ainsi qu'une ample fleur, + Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée; + Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée. + + La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme; + Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux: + C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme. + + La fleur qui est mon coeur et mon aveu, + Tout simplement, à tes lèvres confie + Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie + Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu. + + Laissons l'esprit fleurir sur les collines + En de capricieux chemins de vanité, + Et faisons simple accueil à la sincérité + Qui tient nos deux coeurs vrais en ses mains cristallines; + Et rien n'est beau comme une confession d'âmes + Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme + Des incomptables diamants + Brûle comme autant d'yeux + Silencieux + Le silence des firmaments. + + + + + IX + + Le printemps jeune et bénévole + Qui vêt le jardin de beauté + Élucide nos voix et nos paroles + Et les trempe dans sa limpidité. + + La brise et les lèvres des feuilles + Babillent, et lentement effeuillent + En nous les syllabes de leur clarté. + + Mais le meilleur de nous se gare + Et fuit les mots matériels; + Un simple et doux élan muet + Mieux que tout verbe amarre + + Notre bonheur à son vrai ciel: + Celui de ton âme, à deux genoux, + Tout simplement, devant la mienne, + Et de mon âme, à deux genoux, + Très doucement, devant la tienne. + + + + + X + + Viens lentement t'asseoir + Près du parterre dont le soir + Ferme les fleurs de tranquille lumière, + Laisse filtrer la grande nuit en toi: + Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi + trouble notre prière. + + Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire: + Voici le firmament plus net et translucide + Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside; + Et puis voici le ciel qui regarde à travers. + + Les mille voix de l'énorme mystère + Parlent autour de toi, + Les mille lois de la nature entière + Bougent autour de toi, + Les arcs d'argent de l'invisible + Prennent ton âme et sa ferveur pour cible, + Mais tu n'as peur, oh! simple coeur, + Mais tu n'as peur, puisque ta foi + Est que toute la terre collabore + A cet amour que fit éclore + La vie et son mystère en toi. + + Joins donc les mains tranquillement + Et doucement adore; + Un grand conseil de pureté + Flotte, comme une étrange aurore, + Sous les minuits du firmament. + + + + + XI + + + Combien elle est facilement ravie + Avec ses yeux d'extase ignée; + Elle, la douce et résignée + Si simplement devant la vie. + + Ce soir, comme un regard la surprenait fervente + Et comme un mot la transportait + Au pur jardin de joie, où elle était + Tout à la fois reine et servante. + + Humble d'elle, mais ardente de nous, + C'était à qui ploierait les deux genoux, + Pour recueillir le merveilleux bonheur + Qui, mutuel, nous débordait du coeur. + + Nous écoutions se taire, en nous, la violence + De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras + Et le vivant silence + Dire des mots que nous ne savions pas. + + + + + XII + + Au temps où longuement j'avais souffert, + Où les heures m'étaient des pièges, + Tu m'apparus l'accueillante lumière + Qui luit, aux fenêtres, l'hiver, + Au fond des soirs, sur de la neige. + + Ta clarté d'âme hospitalière + Frôla, sans le blesser, mon coeur, + Comme une main de tranquille chaleur. + + Puis vint la bonne confiance, + Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance + Enfin de nos deux mains amies, + Un soir de claire entente et de douce accalmie. + + Depuis, bien que l'été ait succédé au gel, + En nous-mêmes, et sous le ciel, + Dont les flammes éternisées + Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées, + Et que l'amour soit devenu la fleur immense + Naissant du fier désir + Qui sans cesse, pour mieux encor grandir, + En notre coeur se recommence, + Je regarde toujours, la petite lumière + Qui me fut douce, la première. + + + + + XIII + + Et qu'importent et les pourquois et les raisons + Et qui nous fûmes et qui nous sommes: + Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons + Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes. + + Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir + Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère + Et qu'élans doux et que ferveur involontaire + Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir. + + Je te sens claire, avant de te comprendre telle; + Et c'est ma joie, infiniment, + De m'éprouver si doucement aimant + Sans demander pourquoi ta voix m'appelle. + + Soyons simples et bons--et que le jour + Nous soit tendresse et lumière servies, + Et laissons dire que la vie + N'est point faite pour un pareil amour. + + + + + XIV + + A ces reines qui lentement descendent + Les escaliers en ors et fleurs de la légende, + Dans mon rêve, parfois, je t'apparie; + Jeté donne des noms qui se marient + A la beauté, à la splendeur et à la joie, + Et bruissent en syllabes de soie, + Au long des vers bâtis comme une estrade + Pour la danse des mots et leurs belles parades. + + Mais combien vite on se lasse du jeu, + A te voir douce et profonde et si peu + Celle dont on enjolive les attitudes, + Ton front si clair et pur et blanc de certitude, + + Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux, + Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls + Qui bat comme ton coeur immense et ingénu, + Oh! combien tout, hormis cela et ta prière, + Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière + Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus. + + + + + XV + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + Mes plus douces pensées, + Celles que je te dis, celles aussi + Qui demeurent imprécisées + Et trop profondes pour les dire. + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + A toute ton âme, mon âme, + Avec ses pleurs et ses sourires + Et son baiser. + + Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie; + Des liens d'ombre semblent glisser + Et s'en aller, avec mélancolie; + L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit, + L'herbe rayonne et les corolles se déplient, + Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit. + + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Entrer ainsi dans la pleine lumière; + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Avec des cris vainqueurs et de hautes prières, + Sans plus aucun voile sur nous, + Sans plus aucun remords en nous, + Oh! dis, pouvoir un jour + Entrer à deux dans le lucide amour!... + + + + + XVI + + Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière + Et l'élan fou de cette âme éperdue, + Pour que, plongée en leur douceur et leur prière, + Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue. + + S'unir pour épurer son être + Comme deux vitraux d'or en une même abside + Croisent leurs feux différemment lucides + Et se pénètrent! + + Je suis parfois si lourd, si las, + D'être celui qui ne sait pas + Etre parfait, comme il le veut! + Mon coeur se bat contre ses voeux, + Mon coeur dont les plantes mauvaises, + Entre des rocs d'entêtement, + Dressent, sournoisement, + Leurs fleurs d'encre ou de braise; + Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours, + Mon coeur contradictoire, + Mon coeur exagéré toujours + De joie immense ou de crainte attentatoire. + + + + + XVII + + Pour nous aimer des yeux, + Lavons nos deux regards de ceux + Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie + Mauvaise et asservie. + + L'aube est en fleur et en rosée + Et en lumière tamisée + Très douce; + On croirait voir de molles plumes + D'argent et de soleil, à travers brumes, + Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses. + Nos bleus et merveilleux étangs + Tremblent et s'animent d'or miroitant; + Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent; + Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies, + Balaie + La cendre humide, où traîne encor le crépuscule. + + + + + XVIII + + Au clos de notre amour, l'été se continue: + Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue; + Des pétales pavoisent + --Perles, émeraudes, turquoises-- + L'uniforme sommeil des gazons verts. + Nos étangs bleus luisent, couverts + Du baiser blanc des nénuphars de neige; + Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges; + Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur; + De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs; + Et, comme des bulles légères, mille abeilles + Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles. + + L'air est si beau qu'il paraît chatoyant; + Sous les midis profonds et radiants + On dirait qu'il remue en roses de lumière; + Tandis qu'au loin, les routes coutumières + Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils, + A l'horizon nacré, montent vers le soleil. + + Certes, la robe en diamants du bel été + Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté. + Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes, + Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes. + + + + + XIX + + Que tes yeux clairs, tes yeux d'été, + Me soient, sur terre, + Les images de la bonté. + + Laissons nos âmes embrasées + Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées. + + Que mes deux mains contre ton coeur + Te soient, sur terre, + Les emblèmes de la douceur. + + Vivons pareils à deux prières éperdues + L'une vers l'autre, à toute heure, tendues. + + Que nos baisers sur nos bouches ravies + Nous soient sur terre + Les symboles de notre vie. + + + + + XX + + Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie, + Dis, combien l'absence, même d'un jour, + Attriste et attise l'amour + Et le réveille, en ses brûlures endormies? + + Je m'en vais au-devant de ceux + Qui reviennent des lointains merveilleux + Où, dès l'aube, tu es allée; + Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée; + Et, sur la route, épiant leur venue, + Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux + Encor clairs de t'avoir vue. + + Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée, + Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas, + Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas + Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée. + + + + + XXI + + En ces heures où nous sommes perdus + Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes, + Quel sang lustral ou quel baptême + Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus? + + Joignant les mains, sans que l'on prie, + Tendant les bras, sans que l'on crie, + Mais adorant on ne sait quoi + De plus lointain et de plus pur que soi, + L'esprit fervent et ingénu, + Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu. + + Comme on s'abîme en la présence + De ces heures de suprême existence, + Comme l'âme voudrait des cieux + Pour y chercher de nouveaux dieux, + Oh! l'angoissante et merveilleuse joie + Et l'espérance audacieuse + D'être, un jour, à travers la mort même, la proie + De ces affres silencieuses. + + + + + XXII + + Oh! ce bonheur + Si rare et si frôle parfois + Qu'il nous fait peur! + + Nous avons beau taire nos voix + Et nous faire comme une tente, + Avec toute ta chevelure, + Pour nous créer un abri sûr, + Souvent l'angoisse en nos âmes fermente. + + Mais notre amour étant comme un ange à genoux + Prie et supplie + Que l'avenir donne à d'autres que nous + Même tendresse et même vie, + Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux. + + Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs + Illimitent, jusques au ciel, le désespoir, + Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme + De la douceur de notre âme. + + + + + XXIII + + Vivons, dans notre amour et notre ardeur, + Vivons si hardiment nos plus belles pensées + Qu'elles s'entrelacent harmonisées + A l'extase suprême et l'entière ferveur. + + Parce qu'en nos âmes pareilles, + Quelque chose de plus sacré que nous + Et de plus pur, et de plus grand s'éveille, + Joignons les mains pour l'adorer à travers nous. + + Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes + Pour humblement le définir + Et que si rare et si puissant en soit le charme, + Qu'à le goûter nos coeurs soient près de défaillir. + + Restons quand même, et pour toujours, les fous + De cet amour presque implacable, + Et les fervents, à deux genoux, + Du Dieu soudain qui règne en nous, + Si violent et si ardemment doux + Qu'il nous fait mal et nous accable. + + + + + XXIV + + Sitôt que nos bouches se touchent, + Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes + Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment + Et qui s'unissent en nous-mêmes; + + Nous nous sentons le coeur si divinement frais + Et si renouvelé par leur lumière + Première + Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît. + + La joie est à nos yeux le seul ferment du monde + Qui se mûrit et se féconde, + Innombrable, sur nos routes d'en bas; + Comme là-haut, par tas, + Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles + Naissent les fleurs myriadaires des étoiles. + + L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre, + Tout nous éclaire et nous paraît flambeau: + Nos simples mots ont un sens si beau + Que nous les répétons pour les sans cesse entendre. + + Nous sommes les victorieux sublimes + Qui conquérons l'éternité. + Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime, + Et notre amour nous semble avoir toujours été. + + + + + XXV + + Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte. + Si profonde qu'elle en est sainte + Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair; + Nous descendons ensemble au jardin de la chair. + + Tes seins sont là ainsi que des offrandes, + Et tes deux mains me sont tendues; + Et rien ne vaut la naïve provende + Des paroles dites et entendues. + + L'ombre des rameaux blancs voyage + Parmi ta gorge et ton visage + Et tes cheveux dénouent leur floraison, + En guirlandes, sur les gazons. + + La nuit est toute d'argent bleu, + La nuit est un beau lit silencieux, + La nuit douce, dont les brises vont, une à une, + Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune. + + + + + XXVI + + Bien que déjà, ce soir + L'automne + Laisse aux sentes et aux orées, + Comme des mains dorées, + Lentes, les feuilles choir, + Bien que déjà l'automne, + Ce soir, avec ses bras de vent, + Moissonne, + Sur les rosiers fervents + Les pétales et leur pâleur, + Ne laissons rien de nos deux âmes + Tomber soudain avec ces fleurs. + + Mais tous les deux, autour des flammes + De l'âtre en or de souvenir, + Mais tous les deux, blottissons-nous, + Les mains au feu et les genoux. + + Contre les deuils cachés dans l'avenir, + Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, + Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, + Blottissons-nous, près du foyer, + Que la mémoire en nous fait flamboyer. + + Et si l'automne obère + A grands pans d'ombre et d'orages planants, + Les bois, les pelouses et les étangs, + Que sa douleur du moins n'altère + L'intérieur jardin tranquillisé, + Où s'unissent, dans la lumière, + Les pas égaux de nos pensées. + + + + + XXVII + + Le don du corps, lorsque l'âme est donnée, + N'est rien que l'aboutissement + De deux tendresses entraînées + L'une vers l'autre, éperdûment. + + Tu n'es heureuse de ta chair, + Si belle en sa fraîcheur natale, + Que pour, avec ferveur, m'en faire + L'offre complète et l'aumône totale. + + Et je me donne à toi, ne sachant rien + Sinon que je m'exalte à te connaître, + Toujours meilleure, et plus pure, peut-être, + Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien. + + L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance + Unique, et l'unique raison du coeur, + A nous, dont le plus fol bonheur + Est d'être fous de confiance. + + + + + XXVIII + + Fut-il en nous une seule tendresse, + Une pensée, une joie, une promesse, + Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas? + + Fut-il une prière en secret entendue, + Dont nous n'ayons serré les mains tendues + Avec douceur sur notre sein? + + Fut-il un seul appel, un seul dessein, + Un voeu tranquille ou violent + Dont nous n'ayons accéléré l'élan? + + Et, nous aimant ainsi, + Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres, + Vers les doux coeurs timides et transis + Des autres. + Ils les ont conviés, par la pensée, + A se sentir aux nôtres fiancés, + A proclamer l'amour avec des ardeurs franches, + Comme un peuple de fleurs aime la même branche, + Qui le suspend et le baigne dans le soleil; + Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, + S'est mise à célébrer tout ce qui aime, + Magnifiant l'amour pour l'amour même, + Et à chérir, divinement, d'un désir fou, + Le monde entier qui se résume en nous. + + + + + XXIX + + Le beau jardin fleuri de flammes + Qui nous semblait le double ou le miroir + Du jardin clair que nous portions dans l'âme + Se cristallise en gel et or, ce soif. + + Un grand silence blanc est descendu s'asseoir + Là-bas, aux horizons de marbre, + Vers où s'en vont, par défilés, les arbres + Avec leur ombre immense et bleue + Et régulière, à côté d'eux. + + Aucun souffle de vent, aucune haleine. + Les grands voiles du froid + Se déplient seuls, de plaine en plaine, + Sur des marais d'argent ou des routes en croix. + + Les étoiles paraissent vivre. + Comme l'acier, brille le givre, + A travers l'air translucide et glacé. + De clairs métaux pulvérisés + A l'infini semblent neiger + De la pâleur d'une lune de cuivre. + Tout est scintillement dans l'immobilité. + + Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté + Par ces mille regards que projette sur terre, + Vers les hasards de l'humaine misère, + La bonne et pure et inchangeable éternité. + + + + + XXX + + S'il arrive jamais + Que nous soyons, sans le savoir, + Souffrance ou peine ou désespoir + L'un pour l'autre; s'il se faisait + Que la fatigue ou le banal plaisir + Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir; + Si le cristal de la pure pensée + Doit en nos coeurs tomber et se briser; + Si malgré tout, je me sentais + Vaincu pour n'avoir pas été + Assez en proie à la divine immensité + De la bonté; + Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes + Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes + Quand même--et, d'un unique essor, + L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort. + + + + + LES HEURES D'APRÈS-MIDI + + + + + I. + + L'âge est venu, pas à pas, jour à jour, + Poser ses mains sur le front nu de notre amour + Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé. + + Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé, + Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes + Ont laissé choir un peu de leur force fervente + Sur l'étang pâle et sur les chemins doux. + Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux, + Une ombre dure, autour de sa lumière. + + Pourtant, voici toujours les floraisons trémières + Qui persistent à se darder vers leur splendeur, + Et les saisons ont beau peser sur notre vie, + Toutes les racines de nos deux coeurs + Plus que jamais plongent inassouvies, + Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur. + + Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses + Qui s'enlacent autour du temps et se reposent + La joue en fleur et feu, contre son flanc transi! + + Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi, + Heureux et, clairs encor, après combien d'années! + Mais si tout autre avait été la destinée + Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir, + --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir, + Sans me plaindre, d'une amour obstinée. + + + + + II + + Roses de Juin, vous les plus belles, + Avec vos coeurs de soleil transpercés; + Roses violentes et tranquilles, et telles + Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés; + Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves, + Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent + Ou s'apaisent, au va et vient du vent, + Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant; + Roses d'ardeur muette et de volonté douce, + Roses de volupté en vos gaines de mousse, + Vous qui passez les jours du plein été + A vous aimer, dans la clarté; + Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses + Oh! que pareils à vous nos multiples désirs, + Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir + S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent! + + + + + III + + Si d'autres fleurs décorent la maison + Et la splendeur du paysage, + Les étangs purs luisent toujours dans le gazon, + Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage. + + Dites de quels lointains profonds et inconnus + Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus, + Avec du soleil sur leurs ailes? + + Juillet a remplacé Avril dans le jardin + Et les tons bleus par les grands tons incarnadins, + L'espace est chaud et le vent frêle; + Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement, + Et l'été passe, en sa robe de diamants + Et d'étincelles. + + + + + IV + + L'ombre est lustrale et l'aurore irisée. + De la branche, d'où s'envole là-haut + L'oiseau, + Tombent des gouttes de rosée. + + Une pureté lucide et frêle + Orne le matin si clair + Que des prismes semblent briller dans l'air. + On écoute une source; on entend un bruit d'ailes. + + Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première + Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière + Et reflètent le jour qui se lève là-bas. + Ton front est radieux et ton artère bat. + + La vie intense et bonne et sa force divine + Entrent si pleinement, tel un battant bonheur, + En ta poitrine, + Que pour en contenir l'angoisse et la fureur, + Tes mains soudain prennent mes mains + Et les appuyent comme avec peur, + Contre ton coeur. + + + + + V + + Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie + D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie + Du vent joyeux et franc et du soleil superbe: + Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes, + Mes mains douces d'avoir touché le coeur des fleurs, + Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs + Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles, + Devant la terre en fête et sa force éternelle. + + L'espace entre ses bras de bougeante clarté, + Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté, + Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas, + Avec des cris captifs que délivraient mes pas. + + Je t'apporte la vie et la beauté des plaines; + Respire-les sur moi à franche et bonne haleine, + Les origans ont caressé mes doigts, et l'air + Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair. + + + + + VI + + Asseyons-nous tous deux près du chemin, + Sur le vieux banc rongé de moisissures, + Et que je laisse, entre tes deux mains sûres, + Longtemps s'abandonner ma main. + + Avec ma main qui longtemps s'abandonne + A la douceur de se sentir sur tes genoux, + Mon coeur aussi, mon coeur fervent et doux + Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes + + Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond + Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble, + Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble, + Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front. + + Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence + Et l'immobilité de nos muets désirs, + N'était que tout à coup à les sentir frémir + Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent; + + Tes mains, où mon bonheur entier reste celé + Et qui jamais, pour rien au monde, + N'attenteraient à ces choses profondes + Dont nous vivons, sans en devoir parler. + + + + + VII + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + Très doucement, plus doucement encore. + Baise mes lèvres, et dis-moi + Ces mots plus doux à chaque aurore, + Quand me les dit ta voix, + Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore. + + Le joug surgit maussade et lourd; la nuit + Fut de gros rêves traversée; + La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée + Et l'horizon est noir de nuages d'ennui. + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + C'est toi qui m'es la bonne aurore, + Dont la caresse est dans ta main + Et la lumière en tes paroles douces: + Voici que je renais, sans mal et sans secousse, + Au quotidien travail qui trace, en mon chemin, + Son signe, + Et me fait vivre, avec la volonté, + D'être une arme de force et de beauté, + Aux poings d'or d'une vie insigne. + + + + + VIII + + Dans la maison où notre amour a voulu naître, + Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins, + Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins + Les roses qui nous regardent par les fenêtres. + + Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort, + Et des heures d'été, si belles de silence, + Que j'arrête parfois le temps qui se balance, + Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or. + + Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre + Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien, + Sinon les battements de ton coeur et du mien + Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre. + + + + + IX + + Le bon travail, fenêtre ouverte, + Avec l'ombre des feuilles vertes + Et le voyage du soleil + Sur le papier vermeil, + Maintient la douce violence + De son silence, + En notre bonne et pensive maison. + + Et vivement les fleurs se penchent + Et les grands fruits luisent, de branche en branche, + Et les merles et les bouvreuils et les pinsons + Chantent et chantent + Pour que mes vers éclatent + Clairs et frais, purs et vrais, + Ainsi que leurs chansons, + Leur chair dorée et leurs pétales écarlates. + + Et je te vois passer dans le jardin, là-bas, + Parfois à l'ombre et au soleil mêlée; + Mais ta tête ne se retourne pas, + Pour que l'heure ne soit troublée + Où je travaille, avec mon coeur jaloux, + A ces poèmes francs et doux. + + + + + X + + Toute croyance habite au fond de notre amour. + On lie une pensée ardente aux moindres choses: + A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose, + Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour, + Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière. + Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit + Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi. + Un insecte qui mord le coeur des fleurs trémières + Epouvante: tout est crainte, tout est espoir. + + Que la raison, avec sa neige âpre et calmante, + Refroidisse soudain ces angoisses charmantes, + Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir + Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent; + Soyons heureux de nous sentir, enfants, + Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant; + Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages. + + + + + XI + + L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles; + Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles, + Se mêle à la ferveur de notre être exalté. + Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité. + + Il n'importe que leur raison adhère ou railla + Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles, + Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs; + Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer. + + Ils regardent le jour luire de plage en plage, + Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs; + La fixe certitude et le tremblant espoir + Pour leurs regards ardents ont le même visage. + + Heureux et clairs, ils croient, avec avidité; + Leur âme est la profonde et soudaine clarté + Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes; + Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes. + + Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux; + Vivant des vérités que renferment leurs yeux + Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore; + Et pour eux seuls, les paradis chantent encore. + + + + + XII + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume: + Tout est si calme et consolant, ce soir, + Et le silence est tel, que l'on entendrait choir + Des plumes. + + C'est la bonne heure où, doucement, + S'en vient la bien-aimée, + Comme la brise ou la fumée, + Tout doucement, tout lentement. + Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute; + Et son âme, que j'entends toute, + Je la surprends luire et jaillir + Et je la baise sur ses yeux. + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume, + Où les aveux + De s'être aimés le jour durant, + Du fond du coeur profond, mais transparent, + S'exhument. + + Et l'on se dit les simples choses: + Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin; + La fleur qui s'est ouverte, + D'entre les mousses vertes; + Et la pensée éclose, en des émois soudains, + Au souvenir d'un mot de tendresse fanée + Surpris au fond d'un vieux tiroir, + Sur un billet de l'autre année. + + + + + XIII + + Les baisers morts des défuntes années + Ont mis leur sceau sur ton visage, + Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge, + Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées. + + Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux + Luire, comme un matin de fête, + Ni, lentement, se repeser ta tête, + Dans le jardin massif et noir de tes cheveux, + + Tes mains chères qui demeurent si douces + Ne viennent plus comme autrefois, + Avec de la lumière au bout des doigts, + Me caresser le front, comme une aube les mousses. + + Ta chair jeune et belle, ta chair + Que je parais de mes pensées, + N'a plus sa fraîcheur pure de rosée, + Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs. + + Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse; + Tout est changé, même ta voix, + Ton corps s'est affaissé comme un pavois, + Pour laisser choir les victoires de la jeunesse. + + Mais néanmoins, mon coeur ferme et fervent te dit: + Que m'importent les ans jour à jour alourdis, + Puisque je sais que rien au monde + Ne troublera jamais notre être exalté + Et que notre âme est trop profonde + Pour que l'amour dépende encor de la beauté. + + + + + XIV + + + Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord; + Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude, + Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes + Usent l'amour le plus tenace et le plus fort. + + Je te regarde, et tous les jours je te découvre, + Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté: + Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté, + + Mais exalte ton coeur dont le fond d'or s'entr'ouvre. + Tu te laisses naïvement approfondir, + Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle; + Les mâts au clair, comme une ardente caravelle, + Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs. + + C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance, + A la franchise nue et la simple bonté; + Nous agissons et nous vivons dans la clarté + D'une joyeuse et translucide confiance. + + Ta force est d'être frêle et pure infiniment; + De traverser, le coeur en feu, tous chemins sombres, + Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre, + Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant. + + + + + XV + + J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie + Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit, + Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie + M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui. + + Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace; + Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs, + Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses + Pour retenir captif notre bonheur tremblant. + + Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises, + Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons, + Je me sentais le coeur à la fois glace et braise + Et tout à coup aride et rebelle aux pardons. + + Mais tu me dis le mot qui bellement console + Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour; + Et je vivais avec le feu de ta parole + Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour. + + L'homme diminué que je me sentais être, + Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi; + Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre, + Et je croyais en la santé, avec ta foi. + + Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe, + L'air vivace, le vent des champs et des forêts, + Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube, + Et le soleil, en tes baisers profonds et frais. + + + + + XVI + + Tout ce qui vit autour de nous, + Sous la douce et fragile lumière, + Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières, + Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue, + Et les chantants et sautillants oiseaux + Qui follement s'essaiment, + Comme des grappes de joyaux + Dans le soleil, + Tout ce qui vit au beau jardin vermeil, + Ingénument, nous aime; + Et nous, + Nous aimons tout. + + Nous adorons le lys que nous voyons grandir + Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir + --Cercles environnés de pétales de flammes-- + Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes. + + Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas, + Au long des murs, parmi les pariétaires, + Croissent, pour être proches de nos pas; + Et les herbes involontaires, + Dans le gazon où nous avons passé, + Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée. + + Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe, + Simples et purs, ardents et exaltés, + Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes, + Et fièrement, laissant l'impérieux été + Trouer et traverser de ses pleines clartés + Nos chairs, nos coeurs, et nos deux volontés. + + + + + XVII + + Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau, + Avec mon être entier tendu comme un flambeau + Vers ta bonté et vers ta charité + Sans cesse inassouvies, + Je t'aime et te louange et je te remercie + D'être venue, un jour, si simplement, + Par les chemins du dévouement, + Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie. + + Depuis ce jour, + Je sais, oh! quel amour + Candide et clair ainsi que la rosée + Tombe de toi sur mon âme tranquillisée. + + Je me sens tien, par tous les liens brûlants + Qui rattachent à leur brasier les flammes; + Toute ma chair, toute mon âme + Monte vers toi, d'un inlassable élan; + Je ne cesse de longuement me souvenir + De ta ferveur profonde et de ton charme, + Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, + Délicieusement, d'inoubliables larmes. + + Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, + Avec le désir fier d'être à jamais celui + Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. + Toute notre tendresse autour de nous flamboie; + Tout écho de mon être à ton appel répond; + L'heure est unique et d'extase solennisée + Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, + Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées. + + + + + XVIII + + Les jours de fraîche et tranquille santé, + Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête, + Le bon travail prend place à mes côtés, + Comme un ami qu'on fête. + + Il vient des pays doux et rayonnants, + Avec des mots plus clairs que les rosées, + Pour y sertir, en les illuminant, + Nos sentiments et nos pensées. + + Il saisit l'être en un tourbillon fou; + Il érige l'esprit, sur de géants pilastres; + Il lui verse le feu qui fait vivre les astres; + Il apporte le don d'être Dieu tout à coup. + + Et les transports fiévreux et les affres profondes, + Tout sert à sa tragique volonté + De rajeunir le sang de la beauté, + Dans les veines du monde. + + Je suis à sa merci, comme une ardente proie. + + Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd, + Vers le repos de ton amour, + Avec les feux de mon idée ample et suprême, + Me semble-t-il--oh! qu'un instant-- + Que je t'apporte, en mon coeur haletant, + Le battement de coeur de l'univers lui-même. + + + + + XIX + + Je suis sorti des bosquets du sommeil, + Morose un peu de l'avoir délaissée + Sous leurs branches et leurs ombres tressées, + Loin du joyeux et matinal soleil. + + Déjà luisent les phlox et les roses trémières; + Et je m'en vais par le jardin, songeant + A des vers clairs de cristal et d'argent + Qui tinteraient, dans la lumière. + + Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi, + Avec tant de ferveur et tant d'émoi + Qu'il me semble que ma pensée + De loin, subitement, a déjà traversé, + Pour provoquer ta joie et ton réveil, + Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil. + + Et quand je te rejoins dans notre maison tiède + Que l'ombre et le silence encore possèdent, + Mes baisers francs, mes baisers clairs, + Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair. + + + + + XX + + Hélas! lorsque le plomb des maladies, + Avec mon sang torpide et lourd, + Avec mon sang de jour en jour + Plus torpide et plus lourd, + Coulait, parmi mes veines engourdies; + + Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux, + Sur mes longues mains pâles + Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales + Du mal insidieux; + + Lorsque ma peau séchait comme une écorce, + Que je n'avais plus même assez de force + Pour imprimer ma bouche en feu contre ton coeur, + Et baiser, là, notre bonheur; + + Lorsque les jours mornes et identiques + Rongeaient ma via avec morosité, + Jamais je n'aurais pu trouver la volonté + Et la force de me dresser stoïque, + + Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien, + Avec tes mains patientes, douces, sereine, + A chaque heure des si longues semaines, + L'héroïsme secret qui coulait dans le tien. + + + + + XXI + + Le clair jardin c'est la santé. + + Il la prodigue, en sa clarté, + Au va et vient de ses milliers de mains, + De palmes et de feuilles. + + Et la bonne ombre, où il accueille, + Après de longs chemins, + Nos pas, + Verse, à nos membres las, + Une force vivace et douce + Comme ses mousses. + + Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil, + Un coeur vermeil + Semble habiter au fond de l'eau + Et battre, ardent et jeune, avec le flot; + Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes, + Qui dans leur splendeur bougent, + Tendent, du bout de leurs tiges vivantes, + Leurs coupes d'or et de sang rouge. + + Le jardin clair c'est la santé. + + + + + XXII + + C'était en juin, dans le jardin, + C'était notre heure et notre jour; + Et nos jeux regardaient, avec un tel amour, + Les choses, + Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient + Et nous voyaient et nous aimaient + Les roses. + + Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais: + Les insectes et les oiseaux + Volaient dans l'or et dans la joie + D'un air frêle comme la soie; + Et nos baisers étaient si beaux + Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux. + + On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure + Et veut le ciel entier pour resplendir; + Toute la vie entrait, par de douces brisures, + Dans notre être, pour le grandir. + + Et ce n'étaient que cris invocatoires, + Et fous élans et prières et voeux, + Et le besoin, soudain, de recréer des dieux, + Afin de croire. + + + + + XXIII + + Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues: + L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours. + Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue, + Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour. + + Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre; + Et ton coeur m'apparaît si soudainement beau + Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres, + Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop. + + Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute + Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre coeur + Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes, + Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs. + + + + + XXIV + + O le calme jardin d'été où rien ne bouge! + Sinon là-bas, vers le milieu + De l'étang clair et radieux, + Pareils à des langues de feu, + Des poissons rouges. + + Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées + Calmes et apaisées + Et lucides--comme cette eau + De confiance et de repos. + + Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent + Au brusque et merveilleux soleil, + Non loin des iris verts et des blanches coquilles + Et des pierres, immobiles + Autour des bords vermeils. + + Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi, + Dans la fraîcheur et la splendeur + Qui les effleure, + Sans crainte aucune et sans souci, + Qu'ils ramènent, du fond à la surface, + D'autres regrets que des regrets fugaces. + + + + + XXV + + Comme à d'autres, l'heure et l'humeur: + L'heure morose ou l'humeur malévole + Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le coeur; + Mais, néanmoins, jamais, + Même les soirs des jours mauvais, + Nos coeurs ne se sont dit les fatales paroles. + + La sincérité claire, ardente, illuminée, + Nous fut joie et conseil, + Si bien que notre âme passionnée + Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil. + + Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères, + Les égrenant comme un âpre rosaire, + + L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour; + Et doucement et tour à tour + Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute + Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes + + Ainsi, + Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème, + Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes, + Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis, + Et regardant notre âme renaître, + Comme renaît après la pluie, + Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie, + La pureté de verre et d'or d'une fenêtre. + + + + + XXVI + + Les barques d'or du bel été + Qui partirent, folles d'espace, + S'en reviennent mornes et lasses + Des horizons ensanglantés. + + A coups de rames monotones, + Elles s'avancent sur les eaux; + On les prendrait pour des berceaux + Où dormiraient des fleurs d'automne + + Tiges de lys au beau front d'or, + Toutes vous gisez abattues; + Seules, les roses s évertuent + A vivre, au delà de la mort. + + Qu'importe à leur beauté plénière + Qu'Octobre luise ou bien Avril: + Leur désir simple et puéril + Boit, jusqu'au sang, toute lumière. + + Même aux jours noirs, quand meurt le ciel, + Sous la nuée âpre et hagarde, + Sitôt qu'une clarté se darde + Elles s'exaltent vers Noël. + + Vous, nos âmes, faites comme elles; + Elles n'ont pas l'orgueil des lys, + Mais détiennent, entre leurs plis, + L'ardeur sacrée et immortelle. + + + + + XXVII + + Ardeur des sens, ardeur des coeurs, ardeur des âmes, + Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour; + Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes + Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours. + + Tu marches aveuglé par ta propre lumière, + Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés, + Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière + Et que ton feu travaille aux mystères sacrés. + + Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève; + O toi, dont la douceur baigne mon coeur altier, + A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve? + Je t'aime tout entière, avec mon être entier. + + + + + XXVIII + + L'immobile beauté + Des soirs d'été, + Sur les gazons où ils s'éploient, + Nous offre le symbole + Sans geste vain, ni sans parole, + Du repos dans la joie. + + Le matin jeune et ses surprises + S'en sont allés, avec les brises; + Midi lui-même et les pans de velours + De ses vents chauds, de ses vents lourds + Ne tombe plus sur la plaine torride; + Et voici l'heure où, lentement, le soir, + Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride, + S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir. + + O la planité d'or à l'infini des eaux, + Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux, + Et le tranquille et somptueux silence, + Dont nous goûtons alors + Si fort + L'immuable présence, + Que notre voeu serait d'en vivre ou d'en mourir + Et d'en revivre, + Comme deux coeurs, inlassablement ivres + De lumières, qui ne peuvent périr! + + + + + XXIX + + Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles + Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, + Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, + Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. + + Vous me parliez des temps prochains où nos années, + Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir; + Comment éclaterait le glas des destinées, + Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir. + + Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, + Et votre coeur brûlait si tranquillement beau + Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte + Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau. + + + + + XXX + + «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi», + Heures superbement et doucement élues, + Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis + Et que nos rosiers d'or au passage saluent; + Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît. + + Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais? + + Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres, + Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, + Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux, + Entrelacer vos pas égaux et radieux; + + Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce + Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses, + --Tel un suprême, immense et souverain espoir-- + Les pas et les adieux de mes «heures du soir». + + + + + LES HEURES DU SOIR + + + + + I + + Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume + Poussaient au bord de nos chemins; + Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains + Et tes cheveux avec des plumes. + + L'ombre était bienveillante à nos pas réunis + En leur marche, sous le feuillage; + Une chanson d'enfant nous venait d'un village + Et remplissait tout l'infini. + + Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne + Sous la garde des longs roseaux, + Et le beau front des bois reflétait dans les eaux + Sa haute et flexible couronne. + + Et tous les deux, sachant que nos coeurs formulaient + Ensemble une même pensée, + Nous songions que c'était notre vie apaisée + Que ce beau soir nous dévoilait. + + Une suprême fois, tu vis le ciel en fête + Se parer et nous dire adieu; + Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux + Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes. + + + + + II + + S'il était vrai + Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés + Pût conserver quelque mémoire + Des amants d'autrefois qui les ont admirés + Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire, + Notre amour s'en viendrait + En cette heure du long regret + Confier à la rose ou dresser dans le chêne + Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine. + + Il survivrait ainsi, + Vainqueur du funèbre souci, + + Dans la tranquille apothéose + Que lui feraient les simples choses; + Il jouirait encor de la pure clarté, + Qu'incline sur la vie une aurore d'été, + Et de la douce pluie aux feuilles suspendue. + + Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue + S'en venait quelque couple en se tenant les mains + Le chêne allongerait jusque sur leur chemin + Son ombre large et puissante, telle qu'une aile, + Et la rose leur enverrait son parfum frêle. + + + + + III + + La glycine est fanée et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur + Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur + T'apporte les parfums de la pauvre Campine. + + Aime et respire-les, en songeante son sort: + Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie; + La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie + Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor. + + En automne, jadis, nous avons vécu d'elle, + De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel, + Jusqu'en décembre où les anges de la Noël + Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile. + + Ton coeur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain; + Nous y avons aimé les gens des vieux villages, + Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge + Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains. + + Notre calme maison dans la lande brumeuse + Était claire aux regards et facile à l'accueil, + Son toit nous était cher et sa porte et son seuil + Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse. + + Quand la nuit étalait sa totale splendeur + Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence, + Nous y avons reçu des leçons du silence + Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur. + + A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde + Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous; + Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux + Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde. + + Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas, + La tristesse des jours même nous était bonne + Et le peu de soleil de cette fin d'automne + Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las. + + La glycine est fanée, et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur. + Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur + T'apporter les parfums de la pauvre Campine. + + + + + IV + + Mets ta chaise près de la mienne + Et tends les mains vers le foyer + Pour que je voie entre tes doigts + La flamme ancienne + Flamboyer; + Et regarde le feu + Tranquillement, avec tes yeux + Qui n'ont peur d'aucune lumière, + Pour qu'ils me soient encore plus francs + Quand un rayon rapide et fulgurant + Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire, + + Oh! que notre heure est belle et jeune encore + Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or + Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche + Et qu'une lente et douce fièvre, + Que nul de nous ne désire apaiser, + Conduit le sûr et merveilleux baiser + Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres. + + Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, + Dans ta chair accueillante et doucement pâmée + Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie! + Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras + Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, + Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, + Tranquillement, près de ton coeur, reposera. + + Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle + Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle + Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur + Et qu'après le désir criant sa violence + J'entends se rapprocher le régulier bonheur + Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence. + + + + + V + + Sois-nous propice et consolante encor, lumière, + Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts, + Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons + Respirer au jardin une tiédeur dernière. + + Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil, + Avec un tel amour bondissant de notre âme + Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme + Nous est due à cette heure où nous attend le deuil. + + Tu es celle que nul homme jamais n'oublie + Du jour que tu frappas ses bras victorieux + Et que le soir venu tu dormis en ses yeux + Avec ta splendeur morte et ta force abolie. + + Et tu nous fus toujours la visible ferveur + Qui partout répandue et partout rayonnante + En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante + Semblait vers l'infini partir de notre coeur. + + + + + VI + + Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins + Et des roses d'orgueil illuminant ses portes, + Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!-- + Je l'aime encor de tout mon coeur, notre jardin. + + Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce + Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été; + Oh! le dernier parfum lentement éventé + Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses! + + Je me suis égaré, ce soir, en ses détours + Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes; + Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante + J'ai longuement baisé son sol humide et lourd. + + Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent + Et s'étendent partout et la brume et la nuit; + Mon être est comme entré dans sa ruine à lui + Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. + + + + + VII + + Le soir tombe, la lune est d'or. + + Avant la fin de la journée + Va-t'en gaîment jusqu'au jardin + Cueillir avec tes douces mains + Les quelques fleurs qui n'y sont point encor + Tristement, vers la terre, inclinées. + + Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe + Je les admire et tu les aimes, + Et leurs corolles sont quand même + Belles, sur les tiges qui les portent. + + Et lu t'en es allée au loin parmi les buis + Au long d'un chemin monotone + + Et le bouquet que tu cueillis, + Tremble en ta main et tout à coup frissonne; + Et voici que tes doigts songeurs, + Pieusement, rassemblent les lueurs + De ces roses d'automne + Et les tressent avec des pleurs + En une pâle et claire et flexible couronne. + + La dernière lumière a éclairé tes yeux + Et ton long pas s'est fait triste et silencieux. + + Et lentement, à la vesprée, + Les mains vides, tu es rentrée, + Abandonnant non loin de notre porte + Dans un tertre humide et bas + Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts. + + Et j'ai compris alors que dans le jardin las + Où vont passer les vents ainsi que des cohortes + Tu as voulu fleurir une dernière fois + Notre jeunesse qui repose là, + Morte. + + + + + VIII + + Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides, + Au cellier odorant les fruits de ton verger, + Il me semble te voir avec calme ranger + Nos anciens souvenirs parfumés et sapides. + + Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis + Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres; + Et je revis alors mille instants abolis + Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres. + + Le passé ressuscite avec un tel désir + D'être encor le présent et sa vie et sa force, + Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse, + Et que mon coeur exulte au point d'en défaillir. + + O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne, + Joyaux tombés du collier lourd des étés roux, + Splendeurs illuminant nos heures monotones + Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous. + + + + + IX + + Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages + Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité, + On voit, à travers le branchage à nu, monter + Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages. + + Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous + Ne les a vus groupés non loin de notre porte + Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes + Nous y songeons souvent avec des pensers doux. + + D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre, + Derrière un seuil usé que protège un auvent, + N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent + Et la lampe dont luit l'amicale lumière. + + Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu + Et que se tait l'horloge où le temps se balance, + Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence + Pour se sentir penser au travers de leurs jeux. + + Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures + De profonde et tranquille et tendre intimité + Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été + Et dont celle qui vient est toujours la meilleure. + + Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur + Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent; + Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble + Et leurs regards usés par les mêmes douleurs. + + Les roses de leur vie, ils les aiment fanées + Avec leur gloire morte et leur dernier parfum + Et le lourd souvenir de leur éclat défunt + Se frippant feuille à feuille, au jardin des années. + + Contre le noir hiver ainsi que des reclus + Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine + Et rien ne les abat et rien ne les amène + A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus. + + Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages! + Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur! + Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs + Et notre force et notre ardeur dans leur courage! + + Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux + Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre, + Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être + Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux. + + + + + X + + Quand le ciel étoile couvre notre demeure + Nous nous taisons durant des heures + Devant son feu intense et doux + Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous. + + Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule; + Sous les flammes et les lueurs + La nuit étend ses profondeurs + Et le calme est si grand que l'océan l'écoute! + + Mais qu'importe que se taise même la mer, + Si dans l'espace immense et clair + Plein d'invisible violence + Nos coeurs battent si fort qu'ils font tout le silence! + + + + + XI + + Avec le même amour que tu me fus jadis + Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis + Ombraient les longs gazons et les roses dociles, + Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile. + + Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté + Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté, + Mais tout y est serré dans une paix profonde + Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde. + + Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés; + Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers, + Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille + Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles + + Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens + Triompher jour à jour de la douleur des ans; + Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent + Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses. + + Quand ta tête s'incline à mon baiser profond, + Que m'importe que des rides marquent ton front + Et que tes mains se sillonnent de veines dures + Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres! + + Tu ne te plains jamais et tu crois fermement + Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment, + Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme + Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme. + + + + + XII + + Les fleurs du clair accueil au long de la muraille + Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous, + Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille + Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux. + + Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones + Et les pâles brouillards flottent sur les marais. + O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne! + Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt? + + Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière + D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir; + Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre + Et longuement s'y sont couchés pour y mourir. + + Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme + Et passe et fuit et penche et croule sans soutien; + Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme + Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien. + + C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière, + Celle qui recouvrait tout le jardin jadis + A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys + Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières. + + + + + XIII + + Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine + Au grain diamanté, + J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter + Dans la chambre voisine. + + Tu retires le clair et fragile miroir + Du bord de la fenêtre, + Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir + De l'armoire de hêtre. + + J'écoute et te voici qui tisonnes le feu + Et réveilles les braises; + Et qui ranges autour des murs silencieux + Le silence des chaises. + + Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits + La fugace poussière, + Et ta bague se heurte et résonne aux parois + Frémissantes d'un verre. + + Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir, + De ta présence tendre, + Et de la sentir proche et de ne pas la voir, + Et de toujours l'entendre. + + + + + XIV + + Si le sort nous sauva des banales erreurs + Et du mensonge vil et de la triste feinte, + C'est que toujours nous révolta toute contrainte + Dont le joug eût ployé notre double ferveur. + + Tu marchas libre et franche et claire sur ta route, + Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté, + Et redressant vers toi doucement sa fierté + Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute. + + Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu, + Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme; + Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme + C'est toujours vers ton coeur que je suis revenu. + + Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes + Que mon être se réveillait sincère et vrai, + Et je te répétais les mots doux et sacrés, + Et la tristesse et le pardon étaient tes armes. + + Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs, + Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes + Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes, + Et je restais captif entre tes bras ouverts. + + + + + XV + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée! + + Au temps de juin, jadis, tu me disais: + «Si je savais, ami, si je savais + Que ma présence, un jour, dût te peser. + Avec mon pauvre coeur et ma triste pensée + Vers n'importe où, je partirais. » + Et doucement ton front montait vers mon baiser. + + Et tu disais encore: + «On se déprend de tout et la vie est si pleine! + Et qu'importe qu'elle soit d'or + La chaîne + Qui lie au même anneau d'un port + Nos deux barques humaines!» + Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine. + + Et tu disais, + Et tu disais encore: + «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais. + Notre existence fut trop haute + Pour se traîner banalement de faute en faute.» + Et tu fuyais et tu fuyais + Et mes deux mains éperdûment te retenaient. + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée. + + + + + XVI + + Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre + Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut + Illumine un instant les pauvres fleurs de givre + Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux. + + L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte, + Et notre vieux jardin nous apparaît encor + Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes + Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or. + + Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide + Se glisse en notre sang et nous réincarnons + L'immense et plein été dans les baisers rapides + Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons. + + + + + XVII + + Subirons-nous, hélas! le poids mort des années + Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens + Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants + Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées? + + Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents + Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê + Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre + Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants? + + Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine, + Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras, + Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas + Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines. + + Car nous conserverons quand même encor nos yeux + Pour regarder le jour dont la nuit est suivie, + Et l'aube et le soleil illuminer la vie + Et faire de la terre un objet merveilleux. + + + + + XVIII + + Les menus faits, les mille riens, + Une lettre, une date, un humble anniversaire, + Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère + Exalte en ces longs soirs ton coeur comme le mien. + + Et nous solennisons pour nous ces simples choses + Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors, + Pour que le peu de nous qui nous demeure encore + Reste ferme et vaillant devant l'heure morose. + + Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux + De ces pauvres, douces et bienveillantes joies + Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie + Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux, + + Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle, + Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé, + Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé + Qu'il en aime jusqu'aux parcelles. + + + + + XIX + + Viens jusqu'à notre seuil répandre + Ta blanche cendre + O neige pacifique et lentement tombée: + Le tilleul du jardin tient ses branches courbées + Et plus ne fuse au ciel la légère calandre. + + O neige, + Qui réchauffes et qui protèges + Le blé qui lève à peine + + Avec la mousse, avec la laine + Que tu répands de plaine en plaine! + Neige silencieuse et doucement amie + Des maisons, au matin dans le calme endormies, + Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres + Et soudain par le seuil et la porte pénètre + Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes, + O neige lumineuse au travers de notre âme, + Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves + Comme du blé qui lève! + + + + + XX + + Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs, + C'était en des instants de fièvre + Que le regret d'avoir diminué nos coeurs + Nous jaillissait des lèvres, + Et le pardon offert, mais mérité toujours + Et l'étalage exagéré de nos misères + Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères, + Exaltaient notre amour. + + Mais, en ces mois de lourde pluie + Où tout se tasse et se réduit, + Où la clarté même s'ennuie + A refouler de l'ombre et de la nuit, + Notre âme n'est plus assez vibrante et haute + Pour confesser, avec transports, nos fautes. + + Nous les disons à lente voix + Certes, avec tendresse encore, + Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore, + Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts + Comme des choses qu'on dénombre + Et qu'on range dans la maison, + Et pour diminuer leur folie ou leur nombre, + Nous raisonnons. + + + + + XXI + + Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées + J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir, + Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir + La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée. + + Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour! + Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite + Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite + Qu'un émouvant respect attendrit mon amour. + + Et comme au temps où tu m'étais la fiancée + L'ardeur me vient encor de tomber à genoux + Et de toucher la place où bat ton coeur si doux + Avec des doigts aussi chastes que mes pensées. + + + + + XXII + + Si nos coeurs ont brûlé en des jours exaltants + D'une amour claire autant que haute, + L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents + Et paisibles devant nos fautes. + + Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté, + Par ton ardeur non asservie, + Et c'est de calme doux et de pâle bonté + Que se colore notre vie. + + Nous sommes au couchant de ton soleil, amour, + Et nous masquons notre faiblesse + Avec les mots banals et les pauvres discours + D'une vaine et lente sagesse. + + Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir, + Si dans notre hiver et nos brumes + N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir + Des âmes fières que nous fûmes. + + + + + XXIII + + En ce rugueux hiver où le soleil flottant + S'échoue à l'horizon comme une lourde épave, + J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave + Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps. + + Et plus je le redis, plus ma voix est ravie + Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon coeur, + Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur + Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie. + + Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort + Je le répète avec ma voix toujours la même + Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême + Je le prononcerai à l'heure de la mort! + + + + + XXIV + + Peut-être, + Lorsque mon dernier jour viendra, + Peut-être + Qu'à ma fenêtre, + Ne fût-ce qu'un instant, + Un soleil frêle et tremblotant + Se penchera. + + Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées + Seront quand même encor par sa gloire dorées; + Il glissera son baiser lent, clair et profond + Une dernière fois, sur ma bouche et mon front, + Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières + Avant de se fermer lui rendront sa lumière. + + Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté! + Mon art torride et doux, de son geste suprême, + T'a retenu captif au coeur de mes poèmes; + Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été, + Telle page t'anime et t'exalte en mes livres, + O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres, + O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin, + Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve + Où mon vieux coeur humain sera lourd sous l'épreuve, + Tu sois encor son visiteur et son témoin. + + + + + XXV + + Oh! tes si douces mains et leur lente caresse + Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse + Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force + S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse! + + Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine + Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres, + Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres + Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine. + + Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie, + Et que m'est généreux et consolant ton songe. + Pour la première fois tu berces d'un mensonge + Mon coeur qui t'en excuse et qui t'en remercie; + + Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine + Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être, + Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être + A finir en tes yeux ma belle vie humaine. + + + + + XXVI + + Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière, + Baise-les longuement, car ils t'auront donné + Tout ce qui peut tenir d'amour passionné + Dans le dernier regard de leur ferveur dernière. + + Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau, + Penche vers leur adieu ton triste et beau visage + Pour que s'imprime et dure en eux la seule image + Qu'ils garderont dans le tombeau. + + Et que je sente, avant que le cercueil se cloue, + Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains + Et que près de mon front sur les pâles coussins, + Une suprême fois se repose ta joue. + + Et qu'après je m'en aille au loin avec mon coeur, + Qui te conservera une flamme si forte + Que même à travers la terre compacte et morte + Les autres morts en sentiront l'ardeur! + + + + +TABLE + + +_LES HEURES CLAIRES + +O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE +QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX +CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT +LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ +CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ +TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE +OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE +COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON COEUR +LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE +VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR +COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE +AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT +ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS +A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT +JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE +JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE +POUR NOUS AIMER DES YEUX +AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE +QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ +DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI +EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS +OH! CE BONHEUR +VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR +SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT +POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE +BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR +LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE +FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE +LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES +S'IL ARRIVE JAMAIS + + +_LES HEURES D'APRÈS MIDI_ + +L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR +ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES +SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON +L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE +JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE +ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN +TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE +DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE +LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE +TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR +L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES +C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME +LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES +VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD +J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE +TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS +AVEC MES SENS, AVEC MON COEUR ET MON CERVEAU +LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ +JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL +HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES +LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ +C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN +ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES +O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE +COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR +LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ +ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES COEURS, ARDEUR DES AMES +L'IMMOBILE BEAUTÉ +VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES +«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI» + + +_LES HEURES DU SOIR_ + +DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES +S'IL ÉTAIT VRAI +LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE +METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE +SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE +HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN +LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR +LORSQUE TA MAIN CONFIE +ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS +QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE +AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS +LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL +LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL +SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS +NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE +QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX +SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES +LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS +VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE. +QUAND NOTRE JARDIN CLAIR +AVEC MES VIEILLES MAINS +SI NOS COEURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS +ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT +PEUT-ÊTRE +OH! TES SI DOUCES MAINS +LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de les +Heures claires, Les Heures d'après-midi, by Émile Verhaeren + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + +***** This file should be named 45468-8.txt or 45468-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/6/45468/ + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Heures du Soir - Précédées de les Heures claires, Les Heures d'après-midi + +Author: Émile Verhaeren + +Release Date: April 24, 2014 [EBook #45468] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + + + + + +</pre> + +<h2>ÉMILE VERHAEREN</h2> +<hr class="r5" /> +<h1>Les Heures du Soir</h1> + +<h5>PRÉCÉDÉES DE</h5> + +<h2>Les Heures claires</h2> + +<h2>Les Heures d'après-midi</h2> +<hr class="r5" /> +<h5>DOUZIÈME ÉDITION</h5> + +<h5>PARIS.</h5> + +<h5>MERCVRE DE FRANCE</h5> + +<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI</h5> + +<h5>MCMXXII</h5> + + + +<hr class="full" /> +<h6>A CELLE QUI VIT A MES COTÉS</h6> + + +<p><a href="#TABLE">Table</a></p> +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_CLAIRES" id="LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></h4> + +<hr class="tb" /> + +<p class="center"> +<a id="I"></a>I<br /> +<br /> +<br /> +O la splendeur de notre joie<br /> +Tissée en or dans l'air de soie!<br /> +<br /> +Voici la maison douce et son pignon léger,<br /> +Et le jardin et le verger.<br /> +<br /> +Voici le banc, sous les pommiers<br /> +D'où s'effeuille le printemps blanc,<br /> +A pétales frôlants et lents.<br /> +<br /> +Voici des vols de lumineux ramiers<br /> +Planant, ainsi que des présages,<br /> +Dans le ciel clair du paysage.<br /> +<br /> +Voici, pareils à des baisers tombés sur terre<br /> +De la bouche du frôle azur,<br /> +Deux bleus étangs simples et purs,<br /> +Bordés naïvement de fleurs involontaires.<br /> +<br /> +O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,<br /> +En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="II"></a>II<br /> +<br /> +<br /> +Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux<br /> +Ce jardin clair où nous passons silencieux,<br /> +C'est plus encor en nous que se féconde<br /> +Le plus candide et doux jardin du monde.<br /> +<br /> +Car nous vivons toutes les fleurs,<br /> +Toutes les herbes, toutes les palmes<br /> +En nos rires et en nos pleurs<br /> +Le bonheur pur et calme.<br /> +<br /> +Car nous vivons toutes les transparences<br /> +De l'étang bleu qui reflète l'exubérance<br /> +Des roses d'or, et des grands lys vermeils,<br /> +Bouches et lèvres de soleil.<br /> +<br /> +Car nous vivons toute la joie<br /> +Dardée en cris de fête et de printemps,<br /> +En nos aveux, où se côtoient<br /> +Les mots fervents et exaltants.<br /> +<br /> +Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde<br /> +Le plus joyeux et doux jardin du monde.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="III"></a>III<br /> +<br /> +<br /> +Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,<br /> +Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,<br /> +En un tumulte fou de sang, de cris ardents,<br /> +De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,<br /> +C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,<br /> +O toi la neuve, ô toi l'ancienne!<br /> +Qui vins à moi, du fond de ton éternité<br /> +Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté.<br /> +<br /> +Je sens en toi les mêmes choses très profondes<br /> +Qu'en moi-même dormir,<br /> +Et notre soif de souvenir<br /> +Boire l'écho, où nos passés se correspondent.<br /> +<br /> +Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures<br /> +Sans le savoir, pendant l'enfance;<br /> +Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,<br /> +Mêmes éclairs de confiance;<br /> +Car je te suis lié par l'inconnu<br /> +Qui me fixait, jadis, au fond des avenues<br /> +Par où passait ma vie aventurière;<br /> +Et, certes, si j'avais regardé mieux,<br /> +J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux<br /> +Depuis longtemps, en ses paupières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IV"></a>IV<br /> +<br /> +<br /> +Le ciel en nuit s'est déplié<br /> +Et la lune semble veiller<br /> +Sur le silence endormi.<br /> +<br /> +Tout est si pur et clair,<br /> +Tout est si pur et si pâle dans l'air<br /> +Et sur les lacs du paysage ami,<br /> +Qu'elle angoisse, la goutte d'eau<br /> +Qui tombe d'un roseau<br /> +Et tinte, et puis se tait dans l'eau.<br /> +<br /> +Mais j'ai tes mains entre les miennes<br /> +Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,<br /> +De leurs ferveurs, si doucement;<br /> +Et je te sens si bien en paix de toute chose<br /> +Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,<br /> +Ne troublera, fût-ce un moment,<br /> +La confiance sainte<br /> +Qui dort en nous comme un enfant repose.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="V"></a>V<br /> +<br /> +<br /> +Chaque heure, où je songe à ta bonté<br /> +Si simplement profonde,<br /> +Je me confonds en prières vers toi.<br /> +<br /> +Je suis venu si tard<br /> +Vers la douceur de ton regard,<br /> +Et de si loin vers tes deux mains tendues,<br /> +Tranquillement, par à travers les étendues!<br /> +<br /> +J'avais en moi tant de rouille tenace<br /> +Qui me rongeait, à dents rapaces,<br /> +La confiance.<br /> +<br /> +J'étais si lourd, j'étais si las,<br /> +j'étais si vieux de méfiance,<br /> +J'étais si lourd, j'étais si las<br /> +Du vain chemin de tous mes pas.<br /> +<br /> +Je méritais si peu la merveilleuse joie<br /> +De voir tes pieds illuminer ma voie,<br /> +Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs<br /> +Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VI"></a>VI<br /> +<br /> +<br /> +Tu arbores parfois cette grâce bénigne<br /> +Du matinal jardin tranquille et sinueux<br /> +Qui déroule, là -bas, parmi les lointains bleus,<br /> +Ses doux chemins courbés en cols de cygne.<br /> +<br /> +Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair<br /> +Du vent rapide et exaltant<br /> +Qui passe, avec ses doigts d'éclair,<br /> +Dans les crins d'eau de l'étang blanc.<br /> +<br /> +Au bon toucher de tes deux mains<br /> +Je sens comme des feuilles<br /> +Me doucement frôler;<br /> +Que midi brûle le jardin,<br /> +Les ombres, aussitôt, recueillent<br /> +Les paroles chères dont ton être a tremblé.<br /> +<br /> +Chaque moment me semble, grâce à toi,<br /> +Passer ainsi, divinement en moi;<br /> +Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,<br /> +Où tu te cèles en toi-même<br /> +En refermant les yeux,<br /> +Sens-tu mon doux regard dévotieux,<br /> +Plus humble et long qu'une prière,<br /> +Remercier le tien sous tes closes paupières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VII"></a>VII<br /> +<br /> +<br /> +Oh! laisse frapper à la porte<br /> +La main qui passe avec ses doigts futiles;<br /> +Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,<br /> +Le reste avec ses doigts futiles,<br /> +<br /> +Laisse passer, par le chemin,<br /> +La triste et fatigante joie,<br /> +Avec ses crécelles en main.<br /> +<br /> +Laisse monter, laisse bruire<br /> +Et s'en aller le rire;<br /> +Laisse passer la foule et ses milliers de voix.<br /> +<br /> +L'instant est si beau de lumière,<br /> +Dans le jardin, autour de nous;<br /> +L'instant est si rare de lumière première,<br /> +Dans notre cÅ“ur, au fond de nous;<br /> +<br /> +Tout nous prêche de n'attendre plus rien<br /> +De ce qui vient ou passe,<br /> +Avec des chansons lasses<br /> +Et des bras las par les chemins,<br /> +<br /> +Et de rester les doux qui bénissons le jour,<br /> +Même devant la nuit d'ombre barricadée,<br /> +Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée<br /> +Que, bellement, nous nous faisons de notre amour.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VIII"></a>VIII<br /> +<br /> +<br /> +Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cÅ“ur,<br /> +Ainsi qu'une ample fleur,<br /> +Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée;<br /> +Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée.<br /> +<br /> +La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme;<br /> +Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux:<br /> +C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.<br /> +<br /> +La fleur qui est mon cÅ“ur et mon aveu,<br /> +Tout simplement, à tes lèvres confie<br /> +Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie<br /> +Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu.<br /> +<br /> +Laissons l'esprit fleurir sur les collines<br /> +En de capricieux chemins de vanité,<br /> +Et faisons simple accueil à la sincérité<br /> +Qui tient nos deux cÅ“urs vrais en ses mains cristallines;<br /> +Et rien n'est beau comme une confession d'âmes<br /> +Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme<br /> +Des incomptables diamants<br /> +Brûle comme autant d'yeux<br /> +Silencieux<br /> +Le silence des firmaments.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IX"></a>IX<br /> +<br /> +<br /> +Le printemps jeune et bénévole<br /> +Qui vêt le jardin de beauté<br /> +Élucide nos voix et nos paroles<br /> +Et les trempe dans sa limpidité.<br /> +<br /> +La brise et les lèvres des feuilles<br /> +Babillent, et lentement effeuillent<br /> +En nous les syllabes de leur clarté.<br /> +<br /> +Mais le meilleur de nous se gare<br /> +Et fuit les mots matériels;<br /> +Un simple et doux élan muet<br /> +Mieux que tout verbe amarre<br /> +<br /> +Notre bonheur à son vrai ciel:<br /> +Celui de ton âme, à deux genoux,<br /> +Tout simplement, devant la mienne,<br /> +Et de mon âme, à deux genoux,<br /> +Très doucement, devant la tienne.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="X"></a>X<br /> +<br /> +<br /> +Viens lentement t'asseoir<br /> +Près du parterre dont le soir<br /> +Ferme les fleurs de tranquille lumière,<br /> +Laisse filtrer la grande nuit en toi:<br /> +Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi<br /> +trouble notre prière.<br /> +<br /> +Là -haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire:<br /> +Voici le firmament plus net et translucide<br /> +Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;<br /> +Et puis voici le ciel qui regarde à travers.<br /> +<br /> +Les mille voix de l'énorme mystère<br /> +Parlent autour de toi,<br /> +Les mille lois de la nature entière<br /> +Bougent autour de toi,<br /> +Les arcs d'argent de l'invisible<br /> +Prennent ton âme et sa ferveur pour cible,<br /> +Mais tu n'as peur, oh! simple cÅ“ur,<br /> +Mais tu n'as peur, puisque ta foi<br /> +Est que toute la terre collabore<br /> +A cet amour que fit éclore<br /> +La vie et son mystère en toi.<br /> +<br /> +Joins donc les mains tranquillement<br /> +Et doucement adore;<br /> +Un grand conseil de pureté<br /> +Flotte, comme une étrange aurore,<br /> +Sous les minuits du firmament.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XI"></a>XI<br /> +<br /> +<br /> +Combien elle est facilement ravie<br /> +Avec ses yeux d'extase ignée;<br /> +Elle, la douce et résignée<br /> +Si simplement devant la vie.<br /> +<br /> +Ce soir, comme un regard la surprenait fervente<br /> +Et comme un mot la transportait<br /> +Au pur jardin de joie, où elle était<br /> +Tout à la fois reine et servante.<br /> +<br /> +Humble d'elle, mais ardente de nous,<br /> +C'était à qui ploierait les deux genoux,<br /> +Pour recueillir le merveilleux bonheur<br /> +Qui, mutuel, nous débordait du cÅ“ur.<br /> +<br /> +Nous écoutions se taire, en nous, la violence<br /> +De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras<br /> +Et le vivant silence<br /> +Dire des mots que nous ne savions pas.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XII"></a>XII<br /> +<br /> +<br /> +Au temps où longuement j'avais souffert,<br /> +Où les heures m'étaient des pièges,<br /> +Tu m'apparus l'accueillante lumière<br /> +Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,<br /> +Au fond des soirs, sur de la neige.<br /> +<br /> +Ta clarté d'âme hospitalière<br /> +Frôla, sans le blesser, mon cÅ“ur,<br /> +Comme une main de tranquille chaleur.<br /> +<br /> +Puis vint la bonne confiance,<br /> +Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance<br /> +Enfin de nos deux mains amies,<br /> +Un soir de claire entente et de douce accalmie.<br /> +<br /> +Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,<br /> +En nous-mêmes, et sous le ciel,<br /> +Dont les flammes éternisées<br /> +Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,<br /> +Et que l'amour soit devenu la fleur immense<br /> +Naissant du fier désir<br /> +Qui sans cesse, pour mieux encor grandir,<br /> +En notre cÅ“ur se recommence,<br /> +Je regarde toujours, la petite lumière<br /> +Qui me fut douce, la première.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIII"></a>XIII<br /> +<br /> +<br /> +Et qu'importent et les pourquois et les raisons<br /> +Et qui nous fûmes et qui nous sommes:<br /> +Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons<br /> +Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.<br /> +<br /> +Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir<br /> +Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère<br /> +Et qu'élans doux et que ferveur involontaire<br /> +Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.<br /> +<br /> +Je te sens claire, avant de te comprendre telle;<br /> +Et c'est ma joie, infiniment,<br /> +De m'éprouver si doucement aimant<br /> +Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.<br /> +<br /> +Soyons simples et bons—et que le jour<br /> +Nous soit tendresse et lumière servies,<br /> +Et laissons dire que la vie<br /> +N'est point faite pour un pareil amour.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIV"></a>XIV<br /> +<br /> +<br /> +A ces reines qui lentement descendent<br /> +Les escaliers en ors et fleurs de la légende,<br /> +Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;<br /> +Jeté donne des noms qui se marient<br /> +A la beauté, à la splendeur et à la joie,<br /> +Et bruissent en syllabes de soie,<br /> +Au long des vers bâtis comme une estrade<br /> +Pour la danse des mots et leurs belles parades.<br /> +<br /> +Mais combien vite on se lasse du jeu,<br /> +A te voir douce et profonde et si peu<br /> +Celle dont on enjolive les attitudes,<br /> +Ton front si clair et pur et blanc de certitude,<br /> +<br /> +Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,<br /> +Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls<br /> +Qui bat comme ton cÅ“ur immense et ingénu,<br /> +Oh! combien tout, hormis cela et ta prière,<br /> +Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière<br /> +Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XV"></a>XV<br /> +<br /> +<br /> +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br /> +Mes plus douces pensées,<br /> +Celles que je te dis, celles aussi<br /> +Qui demeurent imprécisées<br /> +Et trop profondes pour les dire.<br /> +<br /> +Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,<br /> +A toute ton âme, mon âme,<br /> +Avec ses pleurs et ses sourires<br /> +Et son baiser.<br /> +<br /> +Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie;<br /> +Des liens d'ombre semblent glisser<br /> +Et s'en aller, avec mélancolie;<br /> +L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit,<br /> +L'herbe rayonne et les corolles se déplient,<br /> +Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.<br /> +<br /> +Oh! dis, pouvoir, un jour,<br /> +Entrer ainsi dans la pleine lumière;<br /> +Oh! dis, pouvoir, un jour,<br /> +Avec des cris vainqueurs et de hautes prières,<br /> +Sans plus aucun voile sur nous,<br /> +Sans plus aucun remords en nous,<br /> +Oh! dis, pouvoir un jour<br /> +Entrer à deux dans le lucide amour!...<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVI"></a>XVI<br /> +<br /> +<br /> +Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière<br /> +Et l'élan fou de cette âme éperdue,<br /> +Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,<br /> +Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.<br /> +<br /> +S'unir pour épurer son être<br /> +Comme deux vitraux d'or en une même abside<br /> +Croisent leurs feux différemment lucides<br /> +Et se pénètrent!<br /> +<br /> +Je suis parfois si lourd, si las,<br /> +D'être celui qui ne sait pas<br /> +Etre parfait, comme il le veut!<br /> +Mon cÅ“ur se bat contre ses vÅ“ux,<br /> +Mon cÅ“ur dont les plantes mauvaises,<br /> +Entre des rocs d'entêtement,<br /> +Dressent, sournoisement,<br /> +Leurs fleurs d'encre ou de braise;<br /> +Mon cÅ“ur si faux, si vrai, selon les jours,<br /> +Mon cÅ“ur contradictoire,<br /> +Mon cÅ“ur exagéré toujours<br /> +De joie immense ou de crainte attentatoire.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVII"></a>XVII<br /> +<br /> +<br /> +Pour nous aimer des yeux,<br /> +Lavons nos deux regards de ceux<br /> +Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie<br /> +Mauvaise et asservie.<br /> +<br /> +L'aube est en fleur et en rosée<br /> +Et en lumière tamisée<br /> +Très douce;<br /> +On croirait voir de molles plumes<br /> +D'argent et de soleil, à travers brumes,<br /> +Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.<br /> +Nos bleus et merveilleux étangs<br /> +Tremblent et s'animent d'or miroitant;<br /> +Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent;<br /> +Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies,<br /> +Balaie<br /> +La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIII"></a>XVIII<br /> +<br /> +<br /> +Au clos de notre amour, l'été se continue:<br /> +Un paon d'or, là -bas, traverse une avenue;<br /> +Des pétales pavoisent<br /> +—Perles, émeraudes, turquoises—<br /> +L'uniforme sommeil des gazons verts.<br /> +Nos étangs bleus luisent, couverts<br /> +Du baiser blanc des nénuphars de neige;<br /> +Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges;<br /> +Un insecte de prisme irrite un cÅ“ur de fleur;<br /> +De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs;<br /> +Et, comme des bulles légères, mille abeilles<br /> +Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.<br /> +<br /> +L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;<br /> +Sous les midis profonds et radiants<br /> +On dirait qu'il remue en roses de lumière;<br /> +Tandis qu'au loin, les routes coutumières<br /> +Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,<br /> +A l'horizon nacré, montent vers le soleil.<br /> +<br /> +Certes, la robe en diamants du bel été<br /> +Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.<br /> +Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,<br /> +Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIX"></a>XIX<br /> +<br /> +<br /> +Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,<br /> +Me soient, sur terre,<br /> +Les images de la bonté.<br /> +<br /> +Laissons nos âmes embrasées<br /> +Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées.<br /> +<br /> +Que mes deux mains contre ton cÅ“ur<br /> +Te soient, sur terre,<br /> +Les emblèmes de la douceur.<br /> +<br /> +Vivons pareils à deux prières éperdues<br /> +L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.<br /> +<br /> +Que nos baisers sur nos bouches ravies<br /> +Nous soient sur terre<br /> +Les symboles de notre vie.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XX"></a>XX<br /> +<br /> +<br /> +Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,<br /> +Dis, combien l'absence, même d'un jour,<br /> +Attriste et attise l'amour<br /> +Et le réveille, en ses brûlures endormies?<br /> +<br /> +Je m'en vais au-devant de ceux<br /> +Qui reviennent des lointains merveilleux<br /> +Où, dès l'aube, tu es allée;<br /> +Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée;<br /> +Et, sur la route, épiant leur venue,<br /> +Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux<br /> +Encor clairs de t'avoir vue.<br /> +<br /> +Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,<br /> +Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,<br /> +Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas<br /> +Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXI"></a>XXI<br /> +<br /> +<br /> +En ces heures où nous sommes perdus<br /> +Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes,<br /> +Quel sang lustral ou quel baptême<br /> +Baigne nos cÅ“urs vers tout l'amour tendus?<br /> +<br /> +Joignant les mains, sans que l'on prie,<br /> +Tendant les bras, sans que l'on crie,<br /> +Mais adorant on ne sait quoi<br /> +De plus lointain et de plus pur que soi,<br /> +L'esprit fervent et ingénu,<br /> +Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.<br /> +<br /> +Comme on s'abîme en la présence<br /> +De ces heures de suprême existence,<br /> +Comme l'âme voudrait des cieux<br /> +Pour y chercher de nouveaux dieux,<br /> +Oh! l'angoissante et merveilleuse joie<br /> +Et l'espérance audacieuse<br /> +D'être, un jour, à travers la mort même, la proie<br /> +De ces affres silencieuses.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXII"></a>XXII<br /> +<br /> +<br /> +Oh! ce bonheur<br /> +Si rare et si frôle parfois<br /> +Qu'il nous fait peur!<br /> +<br /> +Nous avons beau taire nos voix<br /> +Et nous faire comme une tente,<br /> +Avec toute ta chevelure,<br /> +Pour nous créer un abri sûr,<br /> +Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.<br /> +<br /> +Mais notre amour étant comme un ange à genoux<br /> +Prie et supplie<br /> +Que l'avenir donne à d'autres que nous<br /> +Même tendresse et même vie,<br /> +Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux.<br /> +<br /> +Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs<br /> +Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,<br /> +Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme<br /> +De la douceur de notre âme.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIII"></a>XXIII<br /> +<br /> +<br /> +Vivons, dans notre amour et notre ardeur,<br /> +Vivons si hardiment nos plus belles pensées<br /> +Qu'elles s'entrelacent harmonisées<br /> +A l'extase suprême et l'entière ferveur.<br /> +<br /> +Parce qu'en nos âmes pareilles,<br /> +Quelque chose de plus sacré que nous<br /> +Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,<br /> +Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.<br /> +<br /> +Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes<br /> +Pour humblement le définir<br /> +Et que si rare et si puissant en soit le charme,<br /> +Qu'à le goûter nos cÅ“urs soient près de défaillir.<br /> +<br /> +Restons quand même, et pour toujours, les fous<br /> +De cet amour presque implacable,<br /> +Et les fervents, à deux genoux,<br /> +Du Dieu soudain qui règne en nous,<br /> +Si violent et si ardemment doux<br /> +Qu'il nous fait mal et nous accable.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIV"></a>XXIV<br /> +<br /> +<br /> +Sitôt que nos bouches se touchent,<br /> +Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes<br /> +Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment<br /> +Et qui s'unissent en nous-mêmes;<br /> +<br /> +Nous nous sentons le cÅ“ur si divinement frais<br /> +Et si renouvelé par leur lumière<br /> +Première<br /> +Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.<br /> +<br /> +La joie est à nos yeux le seul ferment du monde<br /> +Qui se mûrit et se féconde,<br /> +Innombrable, sur nos routes d'en bas;<br /> +Comme là -haut, par tas,<br /> +Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles<br /> +Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.<br /> +<br /> +L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,<br /> +Tout nous éclaire et nous paraît flambeau:<br /> +Nos simples mots ont un sens si beau<br /> +Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.<br /> +<br /> +Nous sommes les victorieux sublimes<br /> +Qui conquérons l'éternité.<br /> +Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,<br /> +Et notre amour nous semble avoir toujours été.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXV"></a>XXV<br /> +<br /> +<br /> +Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte.<br /> +Si profonde qu'elle en est sainte<br /> +Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair;<br /> +Nous descendons ensemble au jardin de la chair.<br /> +<br /> +Tes seins sont là ainsi que des offrandes,<br /> +Et tes deux mains me sont tendues;<br /> +Et rien ne vaut la naïve provende<br /> +Des paroles dites et entendues.<br /> +<br /> +L'ombre des rameaux blancs voyage<br /> +Parmi ta gorge et ton visage<br /> +Et tes cheveux dénouent leur floraison,<br /> +En guirlandes, sur les gazons.<br /> +<br /> +La nuit est toute d'argent bleu,<br /> +La nuit est un beau lit silencieux,<br /> +La nuit douce, dont les brises vont, une à une,<br /> +Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVI"></a>XXVI<br /> +<br /> +<br /> +Bien que déjà , ce soir<br /> +L'automne<br /> +Laisse aux sentes et aux orées,<br /> +Comme des mains dorées,<br /> +Lentes, les feuilles choir,<br /> +Bien que déjà l'automne,<br /> +Ce soir, avec ses bras de vent,<br /> +Moissonne,<br /> +Sur les rosiers fervents<br /> +Les pétales et leur pâleur,<br /> +Ne laissons rien de nos deux âmes<br /> +Tomber soudain avec ces fleurs.<br /> +<br /> +Mais tous les deux, autour des flammes<br /> +De l'âtre en or de souvenir,<br /> +Mais tous les deux, blottissons-nous,<br /> +Les mains au feu et les genoux.<br /> +<br /> +Contre les deuils cachés dans l'avenir,<br /> +Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,<br /> +Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,<br /> +Blottissons-nous, près du foyer,<br /> +Que la mémoire en nous fait flamboyer.<br /> +<br /> +Et si l'automne obère<br /> +A grands pans d'ombre et d'orages planants,<br /> +Les bois, les pelouses et les étangs,<br /> +Que sa douleur du moins n'altère<br /> +L'intérieur jardin tranquillisé,<br /> +Où s'unissent, dans la lumière,<br /> +Les pas égaux de nos pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVII"></a>XXVII<br /> +<br /> +<br /> +Le don du corps, lorsque l'âme est donnée,<br /> +N'est rien que l'aboutissement<br /> +De deux tendresses entraînées<br /> +L'une vers l'autre, éperdûment.<br /> +<br /> +Tu n'es heureuse de ta chair,<br /> +Si belle en sa fraîcheur natale,<br /> +Que pour, avec ferveur, m'en faire<br /> +L'offre complète et l'aumône totale.<br /> +<br /> +Et je me donne à toi, ne sachant rien<br /> +Sinon que je m'exalte à te connaître,<br /> +Toujours meilleure, et plus pure, peut-être,<br /> +Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.<br /> +<br /> +L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance<br /> +Unique, et l'unique raison du cÅ“ur,<br /> +A nous, dont le plus fol bonheur<br /> +Est d'être fous de confiance.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVIII"></a>XXVIII<br /> +<br /> +<br /> +Fut-il en nous une seule tendresse,<br /> +Une pensée, une joie, une promesse,<br /> +Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas?<br /> +<br /> +Fut-il une prière en secret entendue,<br /> +Dont nous n'ayons serré les mains tendues<br /> +Avec douceur sur notre sein?<br /> +<br /> +Fut-il un seul appel, un seul dessein,<br /> +Un vÅ“u tranquille ou violent<br /> +Dont nous n'ayons accéléré l'élan?<br /> +<br /> +Et, nous aimant ainsi,<br /> +Nos cÅ“urs s'en sont allés, tels des apôtres,<br /> +Vers les doux cÅ“urs timides et transis<br /> +Des autres.<br /> +Ils les ont conviés, par la pensée,<br /> +A se sentir aux nôtres fiancés,<br /> +A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,<br /> +Comme un peuple de fleurs aime la même branche,<br /> +Qui le suspend et le baigne dans le soleil;<br /> +Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,<br /> +S'est mise à célébrer tout ce qui aime,<br /> +Magnifiant l'amour pour l'amour même,<br /> +Et à chérir, divinement, d'un désir fou,<br /> +Le monde entier qui se résume en nous.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIX"></a>XXIX<br /> +<br /> +<br /> +Le beau jardin fleuri de flammes<br /> +Qui nous semblait le double ou le miroir<br /> +Du jardin clair que nous portions dans l'âme<br /> +Se cristallise en gel et or, ce soif.<br /> +<br /> +Un grand silence blanc est descendu s'asseoir<br /> +Là -bas, aux horizons de marbre,<br /> +Vers où s'en vont, par défilés, les arbres<br /> +Avec leur ombre immense et bleue<br /> +Et régulière, à côté d'eux.<br /> +<br /> +Aucun souffle de vent, aucune haleine.<br /> +Les grands voiles du froid<br /> +Se déplient seuls, de plaine en plaine,<br /> +Sur des marais d'argent ou des routes en croix.<br /> +<br /> +Les étoiles paraissent vivre.<br /> +Comme l'acier, brille le givre,<br /> +A travers l'air translucide et glacé.<br /> +De clairs métaux pulvérisés<br /> +A l'infini semblent neiger<br /> +De la pâleur d'une lune de cuivre.<br /> +Tout est scintillement dans l'immobilité.<br /> +<br /> +Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté<br /> +Par ces mille regards que projette sur terre,<br /> +Vers les hasards de l'humaine misère,<br /> +La bonne et pure et inchangeable éternité.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXX"></a>XXX<br /> +<br /> +<br /> +S'il arrive jamais<br /> +Que nous soyons, sans le savoir,<br /> +Souffrance ou peine ou désespoir<br /> +L'un pour l'autre; s'il se faisait<br /> +Que la fatigue ou le banal plaisir<br /> +Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;<br /> +Si le cristal de la pure pensée<br /> +Doit en nos cÅ“urs tomber et se briser;<br /> +Si malgré tout, je me sentais<br /> +Vaincu pour n'avoir pas été<br /> +Assez en proie à la divine immensité<br /> +De la bonté;<br /> +Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes<br /> +Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes<br /> +Quand même—et, d'un unique essor,<br /> +L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.<br /> +</p> + + + +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_DAPRES-MIDI" id="LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS-MIDI</a></h4> +<hr class="tb" /> + + +<p class="center"> +<a id="Ib"></a>I<br /> +<br /> +<br /> +L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,<br /> +Poser ses mains sur le front nu de notre amour<br /> +Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.<br /> +<br /> +Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,<br /> +Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes<br /> +Ont laissé choir un peu de leur force fervente<br /> +Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.<br /> +Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,<br /> +Une ombre dure, autour de sa lumière.<br /> +<br /> +Pourtant, voici toujours les floraisons trémières<br /> +Qui persistent à se darder vers leur splendeur,<br /> +Et les saisons ont beau peser sur notre vie,<br /> +Toutes les racines de nos deux cÅ“urs<br /> +Plus que jamais plongent inassouvies,<br /> +Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.<br /> +<br /> +Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses<br /> +Qui s'enlacent autour du temps et se reposent<br /> +La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!<br /> +<br /> +Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,<br /> +Heureux et, clairs encor, après combien d'années!<br /> +Mais si tout autre avait été la destinée<br /> +Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,<br /> +—Quand même!—oh! j'eusse aimé vivre et mourir,<br /> +Sans me plaindre, d'une amour obstinée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IIb"></a>II<br /> +<br /> +<br /> +Roses de Juin, vous les plus belles,<br /> +Avec vos cÅ“urs de soleil transpercés;<br /> +Roses violentes et tranquilles, et telles<br /> +Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;<br /> +Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,<br /> +Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent<br /> +Ou s'apaisent, au va et vient du vent,<br /> +Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;<br /> +Roses d'ardeur muette et de volonté douce,<br /> +Roses de volupté en vos gaines de mousse,<br /> +Vous qui passez les jours du plein été<br /> +A vous aimer, dans la clarté;<br /> +Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses<br /> +Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,<br /> +Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir<br /> +S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IIIb"></a>III<br /> +<br /> +<br /> +Si d'autres fleurs décorent la maison<br /> +Et la splendeur du paysage,<br /> +Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,<br /> +Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.<br /> +<br /> +Dites de quels lointains profonds et inconnus<br /> +Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,<br /> +Avec du soleil sur leurs ailes?<br /> +<br /> +Juillet a remplacé Avril dans le jardin<br /> +Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,<br /> +L'espace est chaud et le vent frêle;<br /> +Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,<br /> +Et l'été passe, en sa robe de diamants<br /> +Et d'étincelles.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="IVb"></a>IV<br /> +<br /> +<br /> +L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.<br /> +De la branche, d'où s'envole là -haut<br /> +L'oiseau,<br /> +Tombent des gouttes de rosée.<br /> +<br /> +Une pureté lucide et frêle<br /> +Orne le matin si clair<br /> +Que des prismes semblent briller dans l'air.<br /> +On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.<br /> +<br /> +Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première<br /> +Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière<br /> +Et reflètent le jour qui se lève là -bas.<br /> +Ton front est radieux et ton artère bat.<br /> +<br /> +La vie intense et bonne et sa force divine<br /> +Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,<br /> +En ta poitrine,<br /> +Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,<br /> +Tes mains soudain prennent mes mains<br /> +Et les appuyent comme avec peur,<br /> +Contre ton cÅ“ur.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<a id="Vb"></a><span style="margin-left: 23%;">V</span><br /> +<br /> +<br /> +Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie<br /> +D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie<br /> +Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:<br /> +Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,<br /> +Mes mains douces d'avoir touché le cÅ“ur des fleurs,<br /> +Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs<br /> +Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,<br /> +Devant la terre en fête et sa force éternelle.<br /> +<br /> +L'espace entre ses bras de bougeante clarté,<br /> +Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,<br /> +Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là -bas,<br /> +Avec des cris captifs que délivraient mes pas.<br /> +<br /> +Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;<br /> +Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,<br /> +Les origans ont caressé mes doigts, et l'air<br /> +Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="VIb"></a>VI<br /> +<br /> +<br /> +Asseyons-nous tous deux près du chemin,<br /> +Sur le vieux banc rongé de moisissures,<br /> +Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,<br /> +Longtemps s'abandonner ma main.<br /> +<br /> +Avec ma main qui longtemps s'abandonne<br /> +A la douceur de se sentir sur tes genoux,<br /> +Mon cÅ“ur aussi, mon cÅ“ur fervent et doux<br /> +Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes<br /> +<br /> +Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond<br /> +Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,<br /> +Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,<br /> +Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.<br /> +<br /> +Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence<br /> +Et l'immobilité de nos muets désirs,<br /> +N'était que tout à coup à les sentir frémir<br /> +Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;<br /> +<br /> +Tes mains, où mon bonheur entier reste celé<br /> +Et qui jamais, pour rien au monde,<br /> +N'attenteraient à ces choses profondes<br /> +Dont nous vivons, sans en devoir parler.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="VIIb"></a>VII<br /> +<br /> +<br /> +Très doucement, plus doucement encore,<br /> +Berce ma tête entre tes bras,<br /> +Mon front fiévreux et mes yeux las;<br /> +Très doucement, plus doucement encore.<br /> +Baise mes lèvres, et dis-moi<br /> +Ces mots plus doux à chaque aurore,<br /> +Quand me les dit ta voix,<br /> +Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.<br /> +<br /> +Le joug surgit maussade et lourd; la nuit<br /> +Fut de gros rêves traversée;<br /> +La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée<br /> +Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.<br /> +<br /> +Très doucement, plus doucement encore,<br /> +Berce ma tête entre tes bras,<br /> +Mon front fiévreux et mes yeux las;<br /> +C'est toi qui m'es la bonne aurore,<br /> +Dont la caresse est dans ta main<br /> +Et la lumière en tes paroles douces:<br /> +Voici que je renais, sans mal et sans secousse,<br /> +Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,<br /> +Son signe,<br /> +Et me fait vivre, avec la volonté,<br /> +D'être une arme de force et de beauté,<br /> +Aux poings d'or d'une vie insigne.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 20%;"><a id="VIIIb"></a>VIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Dans la maison où notre amour a voulu naître,<br /> +Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,<br /> +Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins<br /> +Les roses qui nous regardent par les fenêtres.<br /> +<br /> +Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,<br /> +Et des heures d'été, si belles de silence,<br /> +Que j'arrête parfois le temps qui se balance,<br /> +Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.<br /> +<br /> +Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre<br /> +Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,<br /> +Sinon les battements de ton cÅ“ur et du mien<br /> +Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="IXb"></a>IX<br /> +<br /> +<br /> +Le bon travail, fenêtre ouverte,<br /> +Avec l'ombre des feuilles vertes<br /> +Et le voyage du soleil<br /> +Sur le papier vermeil,<br /> +Maintient la douce violence<br /> +De son silence,<br /> +En notre bonne et pensive maison.<br /> +<br /> +Et vivement les fleurs se penchent<br /> +Et les grands fruits luisent, de branche en branche,<br /> +Et les merles et les bouvreuils et les pinsons<br /> +Chantent et chantent<br /> +Pour que mes vers éclatent<br /> +Clairs et frais, purs et vrais,<br /> +Ainsi que leurs chansons,<br /> +Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.<br /> +<br /> +Et je te vois passer dans le jardin, là -bas,<br /> +Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;<br /> +Mais ta tête ne se retourne pas,<br /> +Pour que l'heure ne soit troublée<br /> +Où je travaille, avec mon cÅ“ur jaloux,<br /> +A ces poèmes francs et doux.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xb"></a>X</span><br /> +<br /> +<br /> +Toute croyance habite au fond de notre amour.<br /> +On lie une pensée ardente aux moindres choses:<br /> +A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,<br /> +Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,<br /> +Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.<br /> +Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit<br /> +Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.<br /> +Un insecte qui mord le cÅ“ur des fleurs trémières<br /> +Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.<br /> +<br /> +Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,<br /> +Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir</span><br /> +Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;<br /> +<span style="margin-left: 2em">Soyons heureux de nous sentir, enfants,</span><br /> +Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;<br /> +Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIb"></a>XI</span><br /> +<br /> +<br /> +L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;<br /> +Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,<br /> +Se mêle à la ferveur de notre être exalté.<br /> +Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.<br /> +<br /> +Il n'importe que leur raison adhère ou railla<br /> +Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,<br /> +Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;<br /> +Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.<br /> +<br /> +Ils regardent le jour luire de plage en plage,<br /> +Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;<br /> +La fixe certitude et le tremblant espoir<br /> +Pour leurs regards ardents ont le même visage.<br /> +<br /> +Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;<br /> +Leur âme est la profonde et soudaine clarté<br /> +Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;<br /> +Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.<br /> +<br /> +Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;<br /> +Vivant des vérités que renferment leurs yeux<br /> +Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;<br /> +Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XIIb"></a>XII<br /> +<br /> +<br /> +C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:<br /> +Tout est si calme et consolant, ce soir,<br /> +Et le silence est tel, que l'on entendrait choir<br /> +Des plumes.<br /> +<br /> +C'est la bonne heure où, doucement,<br /> +S'en vient la bien-aimée,<br /> +Comme la brise ou la fumée,<br /> +Tout doucement, tout lentement.<br /> +Elle ne dit rien d'abord—et je l'écoute;<br /> +Et son âme, que j'entends toute,<br /> +Je la surprends luire et jaillir<br /> +Et je la baise sur ses yeux.<br /> +<br /> +C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,<br /> +Où les aveux<br /> +De s'être aimés le jour durant,<br /> +Du fond du cÅ“ur profond, mais transparent,<br /> +S'exhument.<br /> +<br /> +Et l'on se dit les simples choses:<br /> +Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;<br /> +La fleur qui s'est ouverte,<br /> +D'entre les mousses vertes;<br /> +Et la pensée éclose, en des émois soudains,<br /> +Au souvenir d'un mot de tendresse fanée<br /> +Surpris au fond d'un vieux tiroir,<br /> +Sur un billet de l'autre année.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIIIb"></a>XIII<br /> +<br /> +<br /> +Les baisers morts des défuntes années<br /> +Ont mis leur sceau sur ton visage,<br /> +Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,<br /> +Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.<br /> +<br /> +Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux<br /> +Luire, comme un matin de fête,<br /> +Ni, lentement, se repeser ta tête,<br /> +Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,<br /> +<br /> +Tes mains chères qui demeurent si douces<br /> +Ne viennent plus comme autrefois,<br /> +Avec de la lumière au bout des doigts,<br /> +Me caresser le front, comme une aube les mousses.<br /> +<br /> +Ta chair jeune et belle, ta chair<br /> +Que je parais de mes pensées,<br /> +N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,<br /> +Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.<br /> +<br /> +Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;<br /> +Tout est changé, même ta voix,<br /> +Ton corps s'est affaissé comme un pavois,<br /> +Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.<br /> +<br /> +Mais néanmoins, mon cÅ“ur ferme et fervent te dit:<br /> +Que m'importent les ans jour à jour alourdis,<br /> +Puisque je sais que rien au monde<br /> +Ne troublera jamais notre être exalté<br /> +Et que notre âme est trop profonde<br /> +Pour que l'amour dépende encor de la beauté.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVb"></a>XIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;<br /> +Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,<br /> +Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes<br /> +Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.<br /> +<br /> +Je te regarde, et tous les jours je te découvre,<br /> +Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:<br /> +Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,<br /> +<br /> +Mais exalte ton cÅ“ur dont le fond d'or s'entr'ouvre.<br /> +Tu te laisses naïvement approfondir,<br /> +Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;<br /> +Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,<br /> +Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.<br /> +<br /> +C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,<br /> +A la franchise nue et la simple bonté;<br /> +Nous agissons et nous vivons dans la clarté<br /> +D'une joyeuse et translucide confiance.<br /> +<br /> +Ta force est d'être frêle et pure infiniment;<br /> +De traverser, le cÅ“ur en feu, tous chemins sombres,<br /> +Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,<br /> +Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVb"></a>XV</span><br /> +<br /> +<br /> +J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie<br /> +Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,<br /> +Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie<br /> +M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.<br /> +<br /> +Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;<br /> +Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,<br /> +Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses<br /> +Pour retenir captif notre bonheur tremblant.<br /> +<br /> +Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,<br /> +Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,<br /> +Je me sentais le cÅ“ur à la fois glace et braise<br /> +Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.<br /> +<br /> +Mais tu me dis le mot qui bellement console<br /> +Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;<br /> +Et je vivais avec le feu de ta parole<br /> +Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.<br /> +<br /> +L'homme diminué que je me sentais être,<br /> +Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;<br /> +Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,<br /> +Et je croyais en la santé, avec ta foi.<br /> +<br /> +Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,<br /> +L'air vivace, le vent des champs et des forêts,<br /> +Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,<br /> +Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XVIb"></a>XVI<br /> +<br /> +<br /> +Tout ce qui vit autour de nous,<br /> +Sous la douce et fragile lumière,<br /> +Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,<br /> +Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,<br /> +Et les chantants et sautillants oiseaux<br /> +Qui follement s'essaiment,<br /> +Comme des grappes de joyaux<br /> +Dans le soleil,<br /> +Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,<br /> +Ingénument, nous aime;<br /> +Et nous,<br /> +Nous aimons tout.<br /> +<br /> +Nous adorons le lys que nous voyons grandir<br /> +Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir<br /> +—Cercles environnés de pétales de flammes—<br /> +Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.<br /> +<br /> +Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,<br /> +Au long des murs, parmi les pariétaires,<br /> +Croissent, pour être proches de nos pas;<br /> +Et les herbes involontaires,<br /> +Dans le gazon où nous avons passé,<br /> +Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.<br /> +<br /> +Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,<br /> +Simples et purs, ardents et exaltés,<br /> +Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,<br /> +Et fièrement, laissant l'impérieux été<br /> +Trouer et traverser de ses pleines clartés<br /> +Nos chairs, nos cÅ“urs, et nos deux volontés.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIIb"></a>XVII<br /> +<br /> +<br /> +Avec mes sens, avec mon cÅ“ur et mon cerveau,<br /> +Avec mon être entier tendu comme un flambeau<br /> +Vers ta bonté et vers ta charité<br /> +Sans cesse inassouvies,<br /> +Je t'aime et te louange et je te remercie<br /> +D'être venue, un jour, si simplement,<br /> +Par les chemins du dévouement,<br /> +Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.<br /> +<br /> +Depuis ce jour,<br /> +Je sais, oh! quel amour<br /> +Candide et clair ainsi que la rosée<br /> +Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.<br /> +<br /> +Je me sens tien, par tous les liens brûlants<br /> +Qui rattachent à leur brasier les flammes;<br /> +Toute ma chair, toute mon âme<br /> +Monte vers toi, d'un inlassable élan;<br /> +Je ne cesse de longuement me souvenir<br /> +De ta ferveur profonde et de ton charme,<br /> +Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,<br /> +Délicieusement, d'inoubliables larmes.<br /> +<br /> +Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,<br /> +Avec le désir fier d'être à jamais celui<br /> +Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.<br /> +Toute notre tendresse autour de nous flamboie;<br /> +Tout écho de mon être à ton appel répond;<br /> +L'heure est unique et d'extase solennisée<br /> +Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,<br /> +Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XVIIIb"></a>XVIII<br /> +<br /> +<br /> +Les jours de fraîche et tranquille santé,<br /> +Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,<br /> +Le bon travail prend place à mes côtés,<br /> +Comme un ami qu'on fête.<br /> +<br /> +Il vient des pays doux et rayonnants,<br /> +Avec des mots plus clairs que les rosées,<br /> +Pour y sertir, en les illuminant,<br /> +Nos sentiments et nos pensées.<br /> +<br /> +Il saisit l'être en un tourbillon fou;<br /> +Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;<br /> +Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;<br /> +Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.<br /> +<br /> +Et les transports fiévreux et les affres profondes,<br /> +Tout sert à sa tragique volonté<br /> +De rajeunir le sang de la beauté,<br /> +Dans les veines du monde.<br /> +<br /> +Je suis à sa merci, comme une ardente proie.<br /> +<br /> +Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,<br /> +Vers le repos de ton amour,<br /> +Avec les feux de mon idée ample et suprême,<br /> +Me semble-t-il—oh! qu'un instant—<br /> +Que je t'apporte, en mon cÅ“ur haletant,<br /> +Le battement de cÅ“ur de l'univers lui-même.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XIXb"></a>XIX<br /> +<br /> +<br /> +Je suis sorti des bosquets du sommeil,<br /> +Morose un peu de l'avoir délaissée<br /> +Sous leurs branches et leurs ombres tressées,<br /> +Loin du joyeux et matinal soleil.<br /> +<br /> +Déjà luisent les phlox et les roses trémières;<br /> +Et je m'en vais par le jardin, songeant<br /> +A des vers clairs de cristal et d'argent<br /> +Qui tinteraient, dans la lumière.<br /> +<br /> +Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,<br /> +Avec tant de ferveur et tant d'émoi<br /> +Qu'il me semble que ma pensée<br /> +De loin, subitement, a déjà traversé,<br /> +Pour provoquer ta joie et ton réveil,<br /> +Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.<br /> +<br /> +Et quand je te rejoins dans notre maison tiède<br /> +Que l'ombre et le silence encore possèdent,<br /> +Mes baisers francs, mes baisers clairs,<br /> +Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXb"></a>XX<br /> +<br /> +<br /> +Hélas! lorsque le plomb des maladies,<br /> +Avec mon sang torpide et lourd,<br /> +Avec mon sang de jour en jour<br /> +Plus torpide et plus lourd,<br /> +Coulait, parmi mes veines engourdies;<br /> +<br /> +Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,<br /> +Sur mes longues mains pâles<br /> +Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales<br /> +Du mal insidieux;<br /> +<br /> +Lorsque ma peau séchait comme une écorce,<br /> +Que je n'avais plus même assez de force<br /> +Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cÅ“ur,<br /> +Et baiser, là , notre bonheur;<br /> +<br /> +Lorsque les jours mornes et identiques<br /> +Rongeaient ma via avec morosité,<br /> +Jamais je n'aurais pu trouver la volonté<br /> +Et la force de me dresser stoïque,<br /> +<br /> +Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,<br /> +Avec tes mains patientes, douces, sereine,<br /> +A chaque heure des si longues semaines,<br /> +L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIb"></a>XXI<br /> +<br /> +<br /> +Le clair jardin c'est la santé.<br /> +<br /> +Il la prodigue, en sa clarté,<br /> +Au va et vient de ses milliers de mains,<br /> +De palmes et de feuilles.<br /> +<br /> +Et la bonne ombre, où il accueille,<br /> +Après de longs chemins,<br /> +Nos pas,<br /> +Verse, à nos membres las,<br /> +Une force vivace et douce<br /> +Comme ses mousses.<br /> +<br /> +Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,<br /> +Un cÅ“ur vermeil<br /> +Semble habiter au fond de l'eau<br /> +Et battre, ardent et jeune, avec le flot;<br /> +Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,<br /> +Qui dans leur splendeur bougent,<br /> +Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,<br /> +Leurs coupes d'or et de sang rouge.<br /> +<br /> +Le jardin clair c'est la santé.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXIIb"></a>XXII<br /> +<br /> +<br /> +C'était en juin, dans le jardin,<br /> +C'était notre heure et notre jour;<br /> +Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,<br /> +Les choses,<br /> +Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient<br /> +Et nous voyaient et nous aimaient<br /> +Les roses.<br /> +<br /> +Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:<br /> +Les insectes et les oiseaux<br /> +Volaient dans l'or et dans la joie<br /> +D'un air frêle comme la soie;<br /> +Et nos baisers étaient si beaux<br /> +Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.<br /> +<br /> +On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure<br /> +Et veut le ciel entier pour resplendir;<br /> +Toute la vie entrait, par de douces brisures,<br /> +Dans notre être, pour le grandir.<br /> +<br /> +Et ce n'étaient que cris invocatoires,<br /> +Et fous élans et prières et vÅ“ux,<br /> +Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,<br /> +Afin de croire.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIb"></a>XXIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:<br /> +L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.<br /> +Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,<br /> +Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.<br /> +<br /> +Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;<br /> +Et ton cÅ“ur m'apparaît si soudainement beau<br /> +Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,<br /> +Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.<br /> +<br /> +Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute<br /> +Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cÅ“ur<br /> +Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,<br /> +Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XXIVb"></a>XXIV<br /> +<br /> +<br /> +O le calme jardin d'été où rien ne bouge!<br /> +Sinon là -bas, vers le milieu<br /> +De l'étang clair et radieux,<br /> +Pareils à des langues de feu,<br /> +Des poissons rouges.<br /> +<br /> +Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées<br /> +Calmes et apaisées<br /> +Et lucides—comme cette eau<br /> +De confiance et de repos.<br /> +<br /> +Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent<br /> +Au brusque et merveilleux soleil,<br /> +Non loin des iris verts et des blanches coquilles<br /> +Et des pierres, immobiles<br /> +Autour des bords vermeils.<br /> +<br /> +Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,<br /> +Dans la fraîcheur et la splendeur<br /> +Qui les effleure,<br /> +Sans crainte aucune et sans souci,<br /> +Qu'ils ramènent, du fond à la surface,<br /> +D'autres regrets que des regrets fugaces.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<a id="XXVb"></a>XXV<br /> +<br /> +<br /> +Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:<br /> +L'heure morose ou l'humeur malévole<br /> +Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cÅ“ur;<br /> +Mais, néanmoins, jamais,<br /> +Même les soirs des jours mauvais,<br /> +Nos cÅ“urs ne se sont dit les fatales paroles.<br /> +<br /> +La sincérité claire, ardente, illuminée,<br /> +Nous fut joie et conseil,<br /> +Si bien que notre âme passionnée<br /> +Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.<br /> +<br /> +Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,<br /> +Les égrenant comme un âpre rosaire,<br /> +<br /> +L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;<br /> +Et doucement et tour à tour<br /> +Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute<br /> +Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes<br /> +<br /> +Ainsi,<br /> +Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,<br /> +Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,<br /> +Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,<br /> +Et regardant notre âme renaître,<br /> +Comme renaît après la pluie,<br /> +Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,<br /> +La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 40%;"> +<span style="margin-left: 10%;"><a id="XXVIb"></a>XXVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Les barques d'or du bel été<br /> +Qui partirent, folles d'espace,<br /> +S'en reviennent mornes et lasses<br /> +Des horizons ensanglantés.<br /> +<br /> +A coups de rames monotones,<br /> +Elles s'avancent sur les eaux;<br /> +On les prendrait pour des berceaux<br /> +Où dormiraient des fleurs d'automne<br /> +<br /> +Tiges de lys au beau front d'or,<br /> +Toutes vous gisez abattues;<br /> +Seules, les roses s évertuent<br /> +A vivre, au delà de la mort.<br /> +<br /> +Qu'importe à leur beauté plénière<br /> +Qu'Octobre luise ou bien Avril:<br /> +Leur désir simple et puéril<br /> +Boit, jusqu'au sang, toute lumière.<br /> +<br /> +Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,<br /> +Sous la nuée âpre et hagarde,<br /> +Sitôt qu'une clarté se darde<br /> +Elles s'exaltent vers Noël.<br /> +<br /> +Vous, nos âmes, faites comme elles;<br /> +Elles n'ont pas l'orgueil des lys,<br /> +Mais détiennent, entre leurs plis,<br /> +L'ardeur sacrée et immortelle.<br /> +</p> + +<p class="p6" style="margin-left: 35%;"> +<span style="margin-left: 20%;"><a id="XXVIIb"></a>XXVII</span><br /> +<br /> +<br /> +Ardeur des sens, ardeur des cÅ“urs, ardeur des âmes,<br /> +Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;<br /> +Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes<br /> +Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.<br /> +<br /> +Tu marches aveuglé par ta propre lumière,<br /> +Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,<br /> +Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière<br /> +Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.<br /> +<br /> +Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;<br /> +O toi, dont la douceur baigne mon cÅ“ur altier,<br /> +A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?<br /> +Je t'aime tout entière, avec mon être entier.<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="text-align: center;"> +<a id="XXVIIIb"></a>XXVIII<br /> +<br /> +<br /> +L'immobile beauté<br /> +Des soirs d'été,<br /> +Sur les gazons où ils s'éploient,<br /> +Nous offre le symbole<br /> +Sans geste vain, ni sans parole,<br /> +Du repos dans la joie.<br /> +<br /> +Le matin jeune et ses surprises<br /> +S'en sont allés, avec les brises;<br /> +Midi lui-même et les pans de velours<br /> +De ses vents chauds, de ses vents lourds<br /> +Ne tombe plus sur la plaine torride;<br /> +Et voici l'heure où, lentement, le soir,<br /> +Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,<br /> +S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.<br /> +<br /> +O la planité d'or à l'infini des eaux,<br /> +Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,<br /> +Et le tranquille et somptueux silence,<br /> +Dont nous goûtons alors<br /> +Si fort<br /> +L'immuable présence,<br /> +Que notre vÅ“u serait d'en vivre ou d'en mourir<br /> +Et d'en revivre,<br /> +Comme deux cÅ“urs, inlassablement ivres<br /> +De lumières, qui ne peuvent périr!<br /> +</p> + + + + +<p class="p6" style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIXb"></a>XXIX</span><br /> +<br /> +<br /> +Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles<br /> +Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,<br /> +Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,<br /> +Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.<br /> +<br /> +Vous me parliez des temps prochains où nos années,<br /> +Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;<br /> +Comment éclaterait le glas des destinées,<br /> +Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.<br /> +<br /> +Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,<br /> +Et votre cÅ“ur brûlait si tranquillement beau<br /> +Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte<br /> +Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXXb"></a>XXX</span><br /> +<br /> +<br /> +«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,<br /> +Heures superbement et doucement élues,<br /> +Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis<br /> +Et que nos rosiers d'or au passage saluent;<br /> +Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.<br /> +<br /> +Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?<br /> +<br /> +Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,<br /> +Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,<br /> +Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,<br /> +Entrelacer vos pas égaux et radieux;<br /> +<br /> +Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce<br /> +Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,<br /> +—Tel un suprême, immense et souverain espoir—<br /> +Les pas et les adieux de mes «heures du soir».<br /> +</p> + + + +<hr class="chap" /> +<h4><a name="LES_HEURES_DU_SOIR" id="LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></h4> + +<hr class="tb" /> + +<p style="margin-left: 33%;"> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Ic"></a>I</span><br /> +<br /> +<br /> +Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume<br /> +<span style="margin-left: 2em">Poussaient au bord de nos chemins;</span><br /> +Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et tes cheveux avec des plumes.</span><br /> +<br /> +L'ombre était bienveillante à nos pas réunis<br /> +<span style="margin-left: 2em">En leur marche, sous le feuillage;</span><br /> +Une chanson d'enfant nous venait d'un village<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et remplissait tout l'infini.</span><br /> +<br /> +Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne<br /> +<span style="margin-left: 2em">Sous la garde des longs roseaux,</span><br /> +Et le beau front des bois reflétait dans les eaux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Sa haute et flexible couronne.</span><br /> +<br /> +Et tous les deux, sachant que nos cÅ“urs formulaient<br /> +<span style="margin-left: 2em">Ensemble une même pensée,</span><br /> +Nous songions que c'était notre vie apaisée<br /> +<span style="margin-left: 2em">Que ce beau soir nous dévoilait.</span><br /> +<br /> +Une suprême fois, tu vis le ciel en fête<br /> +<span style="margin-left: 2em">Se parer et nous dire adieu;</span><br /> +Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIc"></a>II</span><br /> +<br /> +<br /> +S'il était vrai<br /> +Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés<br /> +Pût conserver quelque mémoire<br /> +Des amants d'autrefois qui les ont admirés<br /> +Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire,<br /> +Notre amour s'en viendrait<br /> +En cette heure du long regret<br /> +Confier à la rose ou dresser dans le chêne<br /> +Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.<br /> +<br /> +Il survivrait ainsi,<br /> +Vainqueur du funèbre souci,<br /> +<br /> +Dans la tranquille apothéose<br /> +Que lui feraient les simples choses;<br /> +Il jouirait encor de la pure clarté,<br /> +Qu'incline sur la vie une aurore d'été,<br /> +Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.<br /> +<br /> +Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue<br /> +S'en venait quelque couple en se tenant les mains<br /> +Le chêne allongerait jusque sur leur chemin<br /> +Son ombre large et puissante, telle qu'une aile,<br /> +Et la rose leur enverrait son parfum frêle.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IIIc"></a>III</span><br /> +<br /> +<br /> +La glycine est fanée et morte est l'aubépine;<br /> +Mais voici la saison de la bruyère en fleur<br /> +Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur<br /> +T'apporte les parfums de la pauvre Campine.<br /> +<br /> +Aime et respire-les, en songeante son sort:<br /> +Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie;<br /> +La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie<br /> +Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor.<br /> +<br /> +En automne, jadis, nous avons vécu d'elle,<br /> +De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,<br /> +Jusqu'en décembre où les anges de la Noël<br /> +Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile.<br /> +<br /> +Ton cÅ“ur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain;<br /> +Nous y avons aimé les gens des vieux villages,<br /> +Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge<br /> +Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains.<br /> +<br /> +Notre calme maison dans la lande brumeuse<br /> +Était claire aux regards et facile à l'accueil,<br /> +Son toit nous était cher et sa porte et son seuil<br /> +Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse.<br /> +<br /> +Quand la nuit étalait sa totale splendeur<br /> +Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence,<br /> +Nous y avons reçu des leçons du silence<br /> +Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur.<br /> +<br /> +A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde<br /> +Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous;<br /> +Nos yeux étaient plus francs, nos cÅ“urs étaient plus doux<br /> +Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde.<br /> +<br /> +Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas,<br /> +La tristesse des jours même nous était bonne<br /> +Et le peu de soleil de cette fin d'automne<br /> +Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las.<br /> +<br /> +La glycine est fanée, et morte est l'aubépine;<br /> +Mais voici la saison de la bruyère en fleur.<br /> +Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur<br /> +T'apporter les parfums de la pauvre Campine.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IVc"></a>IV</span><br /> +<br /> +<br /> +Mets ta chaise près de la mienne<br /> +Et tends les mains vers le foyer<br /> +Pour que je voie entre tes doigts<br /> +La flamme ancienne<br /> +Flamboyer;<br /> +Et regarde le feu<br /> +Tranquillement, avec tes yeux<br /> +Qui n'ont peur d'aucune lumière,<br /> +Pour qu'ils me soient encore plus francs<br /> +Quand un rayon rapide et fulgurant<br /> +Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire,<br /> +<br /> +Oh! que notre heure est belle et jeune encore<br /> +Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or<br /> +Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche<br /> +Et qu'une lente et douce fièvre,<br /> +Que nul de nous ne désire apaiser,<br /> +Conduit le sûr et merveilleux baiser<br /> +Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.<br /> +<br /> +Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée,<br /> +Dans ta chair accueillante et doucement pâmée<br /> +Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie!<br /> +Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras<br /> +Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,<br /> +Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies,<br /> +Tranquillement, près de ton cÅ“ur, reposera.<br /> +<br /> +Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle<br /> +Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle<br /> +Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur<br /> +Et qu'après le désir criant sa violence<br /> +J'entends se rapprocher le régulier bonheur<br /> +Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Vc"></a>V</span><br /> +<br /> +<br /> +Sois-nous propice et consolante encor, lumière,<br /> +Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts,<br /> +Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons<br /> +Respirer au jardin une tiédeur dernière.<br /> +<br /> +Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,<br /> +Avec un tel amour bondissant de notre âme<br /> +Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme<br /> +Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.<br /> +<br /> +Tu es celle que nul homme jamais n'oublie<br /> +Du jour que tu frappas ses bras victorieux<br /> +Et que le soir venu tu dormis en ses yeux<br /> +Avec ta splendeur morte et ta force abolie.<br /> +<br /> +Et tu nous fus toujours la visible ferveur<br /> +Qui partout répandue et partout rayonnante<br /> +En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante<br /> +Semblait vers l'infini partir de notre cÅ“ur.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIc"></a>VI</span><br /> +<br /> +<br /> +Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins<br /> +Et des roses d'orgueil illuminant ses portes,<br /> +Mais, si fané soit-il et si flétri—qu'importe!—<br /> +Je l'aime encor de tout mon cÅ“ur, notre jardin.<br /> +<br /> +Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce<br /> +Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été;<br /> +Oh! le dernier parfum lentement éventé<br /> +Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses!<br /> +<br /> +Je me suis égaré, ce soir, en ses détours<br /> +Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes;<br /> +Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante<br /> +J'ai longuement baisé son sol humide et lourd.<br /> +<br /> +Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent<br /> +Et s'étendent partout et la brume et la nuit;<br /> +Mon être est comme entré dans sa ruine à lui<br /> +Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIc"></a>VII</span><br /> +<br /> +<br /> +Le soir tombe, la lune est d'or.<br /> +<br /> +Avant la fin de la journée<br /> +Va-t'en gaîment jusqu'au jardin<br /> +Cueillir avec tes douces mains<br /> +Les quelques fleurs qui n'y sont point encor<br /> +Tristement, vers la terre, inclinées.<br /> +<br /> +Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe<br /> +Je les admire et tu les aimes,<br /> +Et leurs corolles sont quand même<br /> +Belles, sur les tiges qui les portent.<br /> +<br /> +Et lu t'en es allée au loin parmi les buis<br /> +Au long d'un chemin monotone<br /> +<br /> +Et le bouquet que tu cueillis,<br /> +Tremble en ta main et tout à coup frissonne;<br /> +Et voici que tes doigts songeurs,<br /> +Pieusement, rassemblent les lueurs<br /> +De ces roses d'automne<br /> +Et les tressent avec des pleurs<br /> +En une pâle et claire et flexible couronne.<br /> +<br /> +La dernière lumière a éclairé tes yeux<br /> +Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.<br /> +<br /> +Et lentement, à la vesprée,<br /> +Les mains vides, tu es rentrée,<br /> +Abandonnant non loin de notre porte<br /> +Dans un tertre humide et bas<br /> +Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.<br /> +<br /> +Et j'ai compris alors que dans le jardin las<br /> +Où vont passer les vents ainsi que des cohortes<br /> +Tu as voulu fleurir une dernière fois<br /> +Notre jeunesse qui repose là ,<br /> +Morte.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="VIIIc"></a>VIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,<br /> +Au cellier odorant les fruits de ton verger,<br /> +Il me semble te voir avec calme ranger<br /> +Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.<br /> +<br /> +Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis<br /> +Dans l'or et le soleil et le vent—sur mes lèvres;<br /> +Et je revis alors mille instants abolis<br /> +Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.<br /> +<br /> +Le passé ressuscite avec un tel désir<br /> +D'être encor le présent et sa vie et sa force,<br /> +Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,<br /> +Et que mon cÅ“ur exulte au point d'en défaillir.<br /> +<br /> +O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne,<br /> +Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,<br /> +Splendeurs illuminant nos heures monotones<br /> +Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="IXc"></a>IX</span><br /> +<br /> +<br /> +Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages<br /> +Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,<br /> +On voit, à travers le branchage à nu, monter<br /> +Là -bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.<br /> +<br /> +Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous<br /> +Ne les a vus groupés non loin de notre porte<br /> +Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes<br /> +Nous y songeons souvent avec des pensers doux.<br /> +<br /> +D'autres gens vivent là , entre des murs de pierre,<br /> +Derrière un seuil usé que protège un auvent,<br /> +N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent<br /> +Et la lampe dont luit l'amicale lumière.<br /> +<br /> +Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu<br /> +Et que se tait l'horloge où le temps se balance,<br /> +Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence<br /> +Pour se sentir penser au travers de leurs jeux.<br /> +<br /> +Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures<br /> +De profonde et tranquille et tendre intimité<br /> +Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été<br /> +Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.<br /> +<br /> +Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur<br /> +Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent;<br /> +Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble<br /> +Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.<br /> +<br /> +Les roses de leur vie, ils les aiment fanées<br /> +Avec leur gloire morte et leur dernier parfum<br /> +Et le lourd souvenir de leur éclat défunt<br /> +Se frippant feuille à feuille, au jardin des années.<br /> +<br /> +Contre le noir hiver ainsi que des reclus<br /> +Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine<br /> +Et rien ne les abat et rien ne les amène<br /> +A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.<br /> +<br /> +Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages!<br /> +Dites, les sentons-nous voisins de notre cÅ“ur!<br /> +Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs<br /> +Et notre force et notre ardeur dans leur courage!<br /> +<br /> +Ils sont là , sous leur toit, assis autour des feux<br /> +Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,<br /> +Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être<br /> +Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="Xc"></a>X</span><br /> +<br /> +<br /> +Quand le ciel étoile couvre notre demeure<br /> +<span style="margin-left: 1em">Nous nous taisons durant des heures</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">Devant son feu intense et doux</span><br /> +Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.<br /> +<br /> +Les grands astres d'argent tracent là -haut leur roule;<br /> +<span style="margin-left: 1em">Sous les flammes et les lueurs</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">La nuit étend ses profondeurs</span><br /> +Et le calme est si grand que l'océan l'écoute!<br /> +<br /> +Mais qu'importe que se taise même la mer,<br /> +<span style="margin-left: 1em">Si dans l'espace immense et clair</span><br /> +<span style="margin-left: 1em">Plein d'invisible violence</span><br /> +Nos cÅ“urs battent si fort qu'ils font tout le silence!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIc"></a>XI</span><br /> +<br /> +<br /> +Avec le même amour que tu me fus jadis<br /> +Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis<br /> +Ombraient les longs gazons et les roses dociles,<br /> +Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.<br /> +<br /> +Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté<br /> +Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,<br /> +Mais tout y est serré dans une paix profonde<br /> +Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.<br /> +<br /> +Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés;<br /> +Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers,<br /> +Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille<br /> +Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles<br /> +<br /> +Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens<br /> +Triompher jour à jour de la douleur des ans;<br /> +Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent<br /> +Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses.<br /> +<br /> +Quand ta tête s'incline à mon baiser profond,<br /> +Que m'importe que des rides marquent ton front<br /> +Et que tes mains se sillonnent de veines dures<br /> +Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres!<br /> +<br /> +Tu ne te plains jamais et tu crois fermement<br /> +Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,<br /> +Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme<br /> +Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIc"></a>XII</span><br /> +<br /> +<br /> +Les fleurs du clair accueil au long de la muraille<br /> +Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,<br /> +Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille<br /> +Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.<br /> +<br /> +Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones<br /> +Et les pâles brouillards flottent sur les marais.<br /> +O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne!<br /> +Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt?<br /> +<br /> +Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière<br /> +D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir;<br /> +Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre<br /> +Et longuement s'y sont couchés pour y mourir.<br /> +<br /> +Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme<br /> +Et passe et fuit et penche et croule sans soutien;<br /> +Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme<br /> +Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.<br /> +<br /> +C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière,<br /> +Celle qui recouvrait tout le jardin jadis<br /> +A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys<br /> +Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIIIc"></a>XIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine<br /> +<span style="margin-left: 2em">Au grain diamanté,</span><br /> +J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter<br /> +<span style="margin-left: 2em">Dans la chambre voisine.</span><br /> +<br /> +Tu retires le clair et fragile miroir<br /> +<span style="margin-left: 2em">Du bord de la fenêtre,</span><br /> +Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir<br /> +<span style="margin-left: 2em">De l'armoire de hêtre.</span><br /> +<br /> +J'écoute et te voici qui tisonnes le feu<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et réveilles les braises;</span><br /> +Et qui ranges autour des murs silencieux<br /> +<span style="margin-left: 2em">Le silence des chaises.</span><br /> +<br /> +Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits<br /> +<span style="margin-left: 2em">La fugace poussière,</span><br /> +Et ta bague se heurte et résonne aux parois<br /> +<span style="margin-left: 2em">Frémissantes d'un verre.</span><br /> +<br /> +Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">De ta présence tendre,</span><br /> +Et de la sentir proche et de ne pas la voir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et de toujours l'entendre.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIVc"></a>XIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Si le sort nous sauva des banales erreurs<br /> +Et du mensonge vil et de la triste feinte,<br /> +C'est que toujours nous révolta toute contrainte<br /> +Dont le joug eût ployé notre double ferveur.<br /> +<br /> +Tu marchas libre et franche et claire sur ta route,<br /> +Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté,<br /> +Et redressant vers toi doucement sa fierté<br /> +Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute.<br /> +<br /> +Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu,<br /> +Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme;<br /> +Car si j'aimai—le sais-je encor?—quelque autre femme<br /> +C'est toujours vers ton cÅ“ur que je suis revenu.<br /> +<br /> +Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes<br /> +Que mon être se réveillait sincère et vrai,<br /> +Et je te répétais les mots doux et sacrés,<br /> +Et la tristesse et le pardon étaient tes armes.<br /> +<br /> +Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs,<br /> +Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes<br /> +Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes,<br /> +Et je restais captif entre tes bras ouverts.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVc"></a>XV</span><br /> +<br /> +<br /> +Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée!<br /> +<br /> +Au temps de juin, jadis, tu me disais:<br /> +«Si je savais, ami, si je savais<br /> +Que ma présence, un jour, dût te peser.<br /> +Avec mon pauvre cÅ“ur et ma triste pensée<br /> +Vers n'importe où, je partirais. »<br /> +Et doucement ton front montait vers mon baiser.<br /> +<br /> +Et tu disais encore:<br /> +«On se déprend de tout et la vie est si pleine!<br /> +Et qu'importe qu'elle soit d'or<br /> +La chaîne<br /> +Qui lie au même anneau d'un port<br /> +Nos deux barques humaines!»<br /> +Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.<br /> +<br /> +Et tu disais,<br /> +Et tu disais encore:<br /> +«Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.<br /> +Notre existence fut trop haute<br /> +Pour se traîner banalement de faute en faute.»<br /> +Et tu fuyais et tu fuyais<br /> +Et mes deux mains éperdûment te retenaient.<br /> +<br /> +Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIc"></a>XVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre<br /> +Quand le moindre rayon entr'aperçu là -haut<br /> +Illumine un instant les pauvres fleurs de givre<br /> +Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.<br /> +<br /> +L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,<br /> +Et notre vieux jardin nous apparaît encor<br /> +Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes<br /> +Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or.<br /> +<br /> +Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide<br /> +Se glisse en notre sang et nous réincarnons<br /> +L'immense et plein été dans les baisers rapides<br /> +Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIc"></a>XVII</span><br /> +<br /> +<br /> +Subirons-nous, hélas! le poids mort des années<br /> +Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens<br /> +Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants<br /> +Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées?<br /> +<br /> +Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents<br /> +Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê<br /> +Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre<br /> +Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants?<br /> +<br /> +Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine,<br /> +Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras,<br /> +Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas<br /> +Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines.<br /> +<br /> +Car nous conserverons quand même encor nos yeux<br /> +Pour regarder le jour dont la nuit est suivie,<br /> +Et l'aube et le soleil illuminer la vie<br /> +Et faire de la terre un objet merveilleux.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XVIIIc"></a>XVIII</span><br /> +<br /> +<br /> +Les menus faits, les mille riens,<br /> +Une lettre, une date, un humble anniversaire,<br /> +Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère<br /> +Exalte en ces longs soirs ton cÅ“ur comme le mien.<br /> +<br /> +Et nous solennisons pour nous ces simples choses<br /> +Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,<br /> +Pour que le peu de nous qui nous demeure encore<br /> +Reste ferme et vaillant devant l'heure morose.<br /> +<br /> +Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux<br /> +De ces pauvres, douces et bienveillantes joies<br /> +Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie<br /> +Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux,<br /> +<br /> +Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,<br /> +Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,<br /> +Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé<br /> +Qu'il en aime jusqu'aux parcelles.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XIXc"></a>XIX</span><br /> +<br /> +<br /> +Viens jusqu'à notre seuil répandre<br /> +Ta blanche cendre<br /> +O neige pacifique et lentement tombée:<br /> +Le tilleul du jardin tient ses branches courbées<br /> +Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.<br /> +<br /> +O neige,<br /> +Qui réchauffes et qui protèges<br /> +Le blé qui lève à peine<br /> +<br /> +Avec la mousse, avec la laine<br /> +Que tu répands de plaine en plaine!<br /> +Neige silencieuse et doucement amie<br /> +Des maisons, au matin dans le calme endormies,<br /> +Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres<br /> +Et soudain par le seuil et la porte pénètre<br /> +Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,<br /> +O neige lumineuse au travers de notre âme,<br /> +Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves<br /> +Comme du blé qui lève!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXc"></a>XX</span><br /> +<br /> +<br /> +Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs,<br /> +C'était en des instants de fièvre<br /> +Que le regret d'avoir diminué nos cÅ“urs<br /> +Nous jaillissait des lèvres,<br /> +Et le pardon offert, mais mérité toujours<br /> +Et l'étalage exagéré de nos misères<br /> +Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères,<br /> +Exaltaient notre amour.<br /> +<br /> +Mais, en ces mois de lourde pluie<br /> +Où tout se tasse et se réduit,<br /> +Où la clarté même s'ennuie<br /> +A refouler de l'ombre et de la nuit,<br /> +Notre âme n'est plus assez vibrante et haute<br /> +Pour confesser, avec transports, nos fautes.<br /> +<br /> +Nous les disons à lente voix<br /> +Certes, avec tendresse encore,<br /> +Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore,<br /> +Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts<br /> +Comme des choses qu'on dénombre<br /> +Et qu'on range dans la maison,<br /> +Et pour diminuer leur folie ou leur nombre,<br /> +Nous raisonnons.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIc"></a>XXI</span><br /> +<br /> +<br /> +Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées<br /> +J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,<br /> +Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir<br /> +La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.<br /> +<br /> +Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour!<br /> +Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite<br /> +Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite<br /> +Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.<br /> +<br /> +Et comme au temps où tu m'étais la fiancée<br /> +L'ardeur me vient encor de tomber à genoux<br /> +Et de toucher la place où bat ton cÅ“ur si doux<br /> +Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIc"></a>XXII</span><br /> +<br /> +<br /> +Si nos cÅ“urs ont brûlé en des jours exaltants<br /> +<span style="margin-left: 2em">D'une amour claire autant que haute,</span><br /> +L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et paisibles devant nos fautes.</span><br /> +<br /> +Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Par ton ardeur non asservie,</span><br /> +Et c'est de calme doux et de pâle bonté<br /> +<span style="margin-left: 2em">Que se colore notre vie.</span><br /> +<br /> +Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Et nous masquons notre faiblesse</span><br /> +Avec les mots banals et les pauvres discours<br /> +<span style="margin-left: 2em">D'une vaine et lente sagesse.</span><br /> +<br /> +Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir,<br /> +<span style="margin-left: 2em">Si dans notre hiver et nos brumes</span><br /> +N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir<br /> +<span style="margin-left: 2em">Des âmes fières que nous fûmes.</span><br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIIIc"></a>XXIII</span><br /> +<br /> +<br /> +En ce rugueux hiver où le soleil flottant<br /> +S'échoue à l'horizon comme une lourde épave,<br /> +J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave<br /> +Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.<br /> +<br /> +Et plus je le redis, plus ma voix est ravie<br /> +Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cÅ“ur,<br /> +Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur<br /> +Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.<br /> +<br /> +Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort<br /> +Je le répète avec ma voix toujours la même<br /> +Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême<br /> +Je le prononcerai à l'heure de la mort!<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXIVc"></a>XXIV</span><br /> +<br /> +<br /> +Peut-être,<br /> +Lorsque mon dernier jour viendra,<br /> +Peut-être<br /> +Qu'à ma fenêtre,<br /> +Ne fût-ce qu'un instant,<br /> +Un soleil frêle et tremblotant<br /> +Se penchera.<br /> +<br /> +Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées<br /> +Seront quand même encor par sa gloire dorées;<br /> +Il glissera son baiser lent, clair et profond<br /> +Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,<br /> +Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières<br /> +Avant de se fermer lui rendront sa lumière.<br /> +<br /> +Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté!<br /> +Mon art torride et doux, de son geste suprême,<br /> +T'a retenu captif au cÅ“ur de mes poèmes;<br /> +Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été,<br /> +Telle page t'anime et t'exalte en mes livres,<br /> +O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,<br /> +O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin,<br /> +Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve<br /> +Où mon vieux cÅ“ur humain sera lourd sous l'épreuve,<br /> +Tu sois encor son visiteur et son témoin.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVc"></a>XXV</span><br /> +<br /> +<br /> +Oh! tes si douces mains et leur lente caresse<br /> +Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse<br /> +Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force<br /> +S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse!<br /> +<br /> +Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine<br /> +Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres,<br /> +Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres<br /> +Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine.<br /> +<br /> +Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie,<br /> +Et que m'est généreux et consolant ton songe.<br /> +Pour la première fois tu berces d'un mensonge<br /> +Mon cÅ“ur qui t'en excuse et qui t'en remercie;<br /> +<br /> +Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine<br /> +Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être,<br /> +Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être<br /> +A finir en tes yeux ma belle vie humaine.<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 23%;"><a id="XXVIc"></a>XXVI</span><br /> +<br /> +<br /> +Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,<br /> +Baise-les longuement, car ils t'auront donné<br /> +Tout ce qui peut tenir d'amour passionné<br /> +Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.<br /> +<br /> +Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,<br /> +Penche vers leur adieu ton triste et beau visage<br /> +Pour que s'imprime et dure en eux la seule image<br /> +Qu'ils garderont dans le tombeau.<br /> +<br /> +Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,<br /> +Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains<br /> +Et que près de mon front sur les pâles coussins,<br /> +Une suprême fois se repose ta joue.<br /> +<br /> +Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cÅ“ur,<br /> +Qui te conservera une flamme si forte<br /> +Que même à travers la terre compacte et morte<br /> +Les autres morts en sentiront l'ardeur!<br /> +</p> + + +<hr class="full" /> + +<p style=" margin-left: 15%; font-size: 0.8em;"> +<span class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</span><br /> +<br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_CLAIRES">LES HEURES CLAIRES</a></i><br /> +<br /> +<a href="#I">O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE</a><br /> +<a href="#II">QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX</a><br /> +<a href="#III">CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT</a><br /> +<a href="#IV">LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ</a><br /> +<a href="#V">CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ</a><br /> +<a href="#VI">TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE</a><br /> +<a href="#VII">OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE</a><br /> +<a href="#VIII">COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CÅ’UR</a><br /> +<a href="#IX">LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE</a><br /> +<a href="#X">VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR</a><br /> +<a href="#XI">COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE</a><br /> +<a href="#XII">AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT</a><br /> +<a href="#XIII">ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS</a><br /> +<a href="#XIV">A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT</a><br /> +<a href="#XV">JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE</a><br /> +<a href="#XVI">JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE</a><br /> +<a href="#XVII">POUR NOUS AIMER DES YEUX</a><br /> +<a href="#XVIII">AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE</a><br /> +<a href="#XIX">QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ</a><br /> +<a href="#XX">DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI</a><br /> +<a href="#XXI">EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS</a><br /> +<a href="#XXII">OH! CE BONHEUR</a><br /> +<a href="#XXIII">VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR</a><br /> +<a href="#XXIV">SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT</a><br /> +<a href="#XXV">POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE</a><br /> +<a href="#XXVI">BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR</a><br /> +<a href="#XXVII">LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE</a><br /> +<a href="#XXVIII">FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE</a><br /> +<a href="#XXIX">LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES</a><br /> +<a href="#XXX">S'IL ARRIVE JAMAIS</a><br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_DAPRES-MIDI">LES HEURES D'APRÈS MIDI</a></i><br /> +<br /> +<a href="#Ib">L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR</a><br /> +<a href="#IIb">ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES</a><br /> +<a href="#IIIb">SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON</a><br /> +<a href="#IVb">L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE</a><br /> +<a href="#Vb">JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE</a><br /> +<a href="#VIb">ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN</a><br /> +<a href="#VIIb">TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE</a><br /> +<a href="#VIIIb">DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE</a><br /> +<a href="#IXb">LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE</a><br /> +<a href="#Xb">TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR</a><br /> +<a href="#XIb">L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES</a><br /> +<a href="#XIIb">C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME</a><br /> +<a href="#XIIIb">LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES</a><br /> +<a href="#XIVb">VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD</a><br /> +<a href="#XVb">J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE</a><br /> +<a href="#XVIb">TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS</a><br /> +<a href="#XVIIb">AVEC MES SENS, AVEC MON CÅ’UR ET MON CERVEAU</a><br /> +<a href="#XVIIIb">LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ</a><br /> +<a href="#XIXb">JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL</a><br /> +<a href="#XXb">HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES</a><br /> +<a href="#XXIb">LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ</a><br /> +<a href="#XXIIb">C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN</a><br /> +<a href="#XXIIIb">ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES</a><br /> +<a href="#XXIVb">O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE</a><br /> +<a href="#XXVb">COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR</a><br /> +<a href="#XXVIb">LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ</a><br /> +<a href="#XXVIIb">ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CÅ’URS, ARDEUR DES AMES</a><br /> +<a href="#XXVIIIb">L'IMMOBILE BEAUTÉ</a><br /> +<a href="#XXIXb">VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES</a><br /> +<a href="#XXXb">«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI»</a><br /> +<br /> +<i><a href="#LES_HEURES_DU_SOIR">LES HEURES DU SOIR</a></i><br /> +<br /> +<a href="#Ic">DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES</a><br /> +<a href="#IIc">S'IL ÉTAIT VRAI</a><br /> +<a href="#IIIc">LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE</a><br /> +<a href="#IVc">METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE</a><br /> +<a href="#Vc">SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE</a><br /> +<a href="#VIc">HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN</a><br /> +<a href="#VIIc">LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR</a><br /> +<a href="#VIIIc">LORSQUE TA MAIN CONFIE</a><br /> +<a href="#IXc">ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS</a><br /> +<a href="#Xc">QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE</a><br /> +<a href="#XIc">AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS</a><br /> +<a href="#XIIc">LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL</a><br /> +<a href="#XIIIc">LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL</a><br /> +<a href="#XIVc">SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS</a><br /> +<a href="#XVc">NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE</a><br /> +<a href="#XVIc">QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX</a><br /> +<a href="#XVIIc">SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES</a><br /> +<a href="#XVIIIc">LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS</a><br /> +<a href="#XIXc">VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE</a><br /> +<a href="#XXc">QUAND NOTRE JARDIN CLAIR</a><br /> +<a href="#XXIc">AVEC MES VIEILLES MAINS</a><br /> +<a href="#XXIIc">SI NOS CÅ’URS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS</a><br /> +<a href="#XXIIIc">ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT</a><br /> +<a href="#XXIVc">PEUT-ÊTRE</a><br /> +<a href="#XXVc">OH! TES SI DOUCES MAINS</a><br /> +<a href="#XXVIc">LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE</a><br /> +</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de +es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HEURES DU SOIR *** + +***** This file should be named 45468-h.htm or 45468-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/6/45468/ + +Produced by Marc D'Hooghe at http://www.freeliterature.org +(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque +nationale de France) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. 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Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> |
