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-The Project Gutenberg eBook, Les quatre livres de philosophie morale et
-politique de la Chine , by Confucius and Mencius, Translated by M. G.
-Pauthier
-
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-Title: Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine
-
-
-Author: Confucius and Mencius
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-Release Date: February 18, 2014 [eBook #44958]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-
-***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE
-MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE ***
-
-
-E-text prepared by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe
-(http://www.freeliterature.org) from page images generously made available
-by Münchener DigitalisierungsZentrum, Bayerische Staatsbibliothek
-(http://www.digitale-sammlungen.de)
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-Note: Images of the original pages are available through
- Münchener DigitalisierungsZentrum, Bayerische Staatsbibliothek.
- See
- http://reader.digitale-sammlungen.de/resolve/display/bsb10251363.html
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-CONFUCIUS ET MENCIUS.
-
-LES QUATRE LIVRES
-
-DE PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE
-
-Traduits du Chinois par M. G. Pauthier
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-Paris,
-Charpentier, Libraire-Éditeur,
-17, Rue de Lille.
-1846.
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-INTRODUCTION.
-
-
-«Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y laisse des traces
-plus ou moins durables de son passage: des pyramides, des arcs de
-triomphe, des colonnes, des temples, des cathédrales, en portent
-témoignage à la postérité. Mais les monuments les plus durables,
-ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destinées des
-nations, ce sont les grandes oeuvres de l'intelligence humaine que les
-siècles produisent de loin en loin, et qui, météores extraordinaires,
-apparaissent comme des révélations à des points déterminés du temps et
-de l'espace, pour guider les nations dans les voies providentielles que
-le genre humain doit parcourir[1].»
-
-C'est un de ces monuments providentiels dont on donne ici la première
-traduction française faite sur le texte chinois[2].
-
-Dans un moment où l'Orient semble se réveiller de son sommeil séculaire
-au bruit que font les puissances européennes qui convoitent déjà
-ses dépouilles, il n'est peut-être pas inutile de faire connaître
-les oeuvres du plus grand philosophe moraliste de cette merveilleuse
-contrée, dont les souvenirs touchent au berceau du monde, comme elle
-touche au berceau du soleil. C'est le meilleur moyen de parvenir à
-l'intelligence de l'un des phénomènes les plus extraordinaires que
-présente l'histoire du genre humain.
-
-En Orient, comme dans la plupart des contrées du globe, mais en Orient
-surtout, le sol a été sillonné par de nombreuses révolutions, par des
-bouleversements qui ont changé la face des empires. De grandes nations,
-depuis quatre mille ans, ont paru avec éclat sur cette vaste scène du
-monde. La plupart sont descendues dans la tombe avec les monuments
-de leur civilisation, ou n'ont laissé que de faibles traces de leur
-passage: tel est l'ancien empire de Darius, dont l'antique législation
-nous a été en partie conservée dans les écrits de Zoroastre, et dont
-on cherche maintenant à retrouver les curieux et importants vestiges
-dans les inscriptions cunéiformes de Babylone et de Persépolis. Tel
-est celui des Pharaons, qui, avant de s'ensevelir sous ses éternelles
-pyramides, avait jeté à la postérité, comme un défi, l'énigme de sa
-langue figurative, dont le génie moderne, après deux mille ans de
-tentatives infructueuses, commence enfin à soulever le voile. Mais
-d'autres nations, contemporaines de ces grands empires, ont résisté,
-depuis près de quarante siècles, à toutes les révolutions que la
-nature et l'homme leur ont fait subir. Restées seules debout et
-immuables quand tout s'écroulait autour d'elles, elles ressemblent à
-ces rochers escarpés que les flots des mers battent depuis le jour de
-la création sans pouvoir les ébranler, portant ainsi témoignage de
-l'impuissance du temps pour détruire ce qui n'est pas une oeuvre de
-l'homme.
-
-En effet, c'est un phénomène, on peut le dire, extraordinaire, que
-celui de la nation chinoise et de la nation indienne se conservant
-immobiles, depuis l'origine la plus reculée des sociétés humaines,
-sur la scène si mobile et si changeante du monde! On dirait que leurs
-premiers législateurs, saisissant de leurs bras de fer ces nations
-à leur berceau, leur ont imprimé une forme indélébile, et les ont
-coulées, pour ainsi dire, dans un moule d'airain, tant l'empreinte a
-été forte, tant la forme a été durable! Assurément, il y a là quelques
-vestiges des lois éternelles qui gouvernent le monde.
-
-La civilisation chinoise est, sans aucun doute, la plus ancienne
-civilisation de la terre. Elle remonte authentiquement, c'est-à-dire
-par les preuves de l'histoire chinoise[3], jusqu'à deux mille six cents
-ans avant notre ère. Les documents recueillis dans le _Chou-king_
-ou _Livre par excellence_[4], surtout dans les premiers chapitres,
-sont les documents les plus anciens de l'histoire des peuples. Il est
-vrai que le _Chouking_ fut coordonné par KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)
-dans la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère[5]; mais ce
-grand philosophe, qui avait un si profond respect pour l'antiquité,
-n'altéra point les documents qu'il mit en ordre. D'ailleurs, pour les
-sinologues, le style de ces documents, qui diffère autant du style
-moderne que le style des Douze Tables diffère de celui de Cicéron, est
-une preuve suffisante de leur ancienneté.
-
-Ce qui doit profondément étonner à la lecture de ce beau monument
-de l'antiquité, c'est la haute raison, le sens éminemment moral qui
-y respirent. Les auteurs de ce livre, et les personnages dans la
-bouche desquels sont placés les discours qu'il contient, devaient,
-à une époque si reculée, posséder une grande culture morale, qu'il
-serait difficile de surpasser, même de nos jours. Cette grande culture
-morale, dégagée de tout autre mélange impur que celui de la croyance
-aux indices des sorts, est un fait très-important pour l'histoire de
-l'humanité; car, ou cette grande culture morale était le fruit d'une
-civilisation déjà avancée, ou c'était le produit spontané d'une nature
-éminemment droite et réfléchie: dans l'un et l'autre cas, le fait n'en
-est pas moins digne des méditations du philosophe et de l'historien.
-
-Les idées contenues dans le _Chou-king_ sur la Divinité, sur
-l'influence bienfaisante qu'elle exerce constamment dans les événements
-du monde, sont très-pures et dignes en tout point de la plus saine
-philosophie. On y remarqua surtout l'intervention constante du
-Ciel ou de la Raison suprême dans les relations des princes avec
-les populations, ou des gouvernants avec les gouvernés; et cette
-intervention est toujours en faveur de ces derniers, c'est-à-dire du
-peuple. L'exercice de la souveraineté, qui dans nos sociétés modernes
-n'est le plus souvent que l'exploitation du plus grand nombre au profit
-de quelques-uns, n'est, dans le _Chou-king_, que l'accomplissement
-religieux d'un mandat céleste au profit de tous, qu'une noble et
-grande mission confiée au plus dévoué et au plus digne, et qui était
-retirée dès l'instant que le mandataire manquait à son mandat. Nulle
-part peut-être les droits et les devoirs respectifs des rois et des
-peuples, des gouvernants et des gouvernés, n'ont été enseignés d'une
-manière aussi élevée, aussi digne, aussi conforme à la raison. C'est
-bien là qu'est constamment mise en pratique cette grande maxime de la
-démocratie moderne: _vox populi, vox Dei_, «la voix du peuple est la
-voix de Dieu.» Cette maxime se manifeste partout, mais on la trouve
-ainsi formulée à la fin du chapitre _Kao-yao-mo_, §7 (p. 56 des _Livres
-sacrés de l'Orient_):
-
-«Ce que le Ciel voit et entend n'est que ce que le peuple voit et
-entend. Ce que le peuple juge digne de récompense et de punition est
-ce que le Ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication
-intime entre le Ciel et le peuple; que ceux qui gouvernent les peuples
-soient donc attentifs et réservés.» On la trouve aussi formulée de
-cette manière dans le _Ta-hio_ ou la _Grande Étude_, ch. X, §5 (page 62
-du présent volume):
-
-«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;
-
-Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire.»
-
-On ferait plusieurs volumes, si l'on voulait recueillir tous les
-axiomes semblables qui sont exprimés dans les livres chinois, depuis
-les plus anciens jusqu'aux plus modernes; et, nous devons le dire, on
-ne trouverait pas dans tous les écrivains politiques et moraux de la
-Chine, bien plus nombreux que partout ailleurs, un seul apôtre de la
-tyrannie et de l'oppression, un seul écrivain qui ait eu l'audace,
-pour ne pas dire l'impiété, de nier les droits de tous aux dons de
-Dieu, c'est-à-dire aux avantages qui résultent de la réunion de l'homme
-en société, et de les revendiquer au profit d'un seul ou d'un petit
-nombre. Le pouvoir le plus absolu que les écrivains politiques et les
-moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouvernement n'a jamais
-été qu'un pouvoir délégué par le Ciel ou la Raison suprême absolue, ne
-pouvant s'exercer que dans l'intérêt de tous, pour le bien de tous, et
-jamais dans l'intérêt d'un seul et pour le bien d'un seul. Des limites
-morales infranchissables sont posées à ce pouvoir absolu; et s'il lui
-arrivait de les dépasser, d'enfreindre ces lois morales, d'abuser de
-son mandat, alors, comme l'a dit un célèbre philosophe chinois du
-douzième siècle de notre ère, TCHOU-HI, dans son Commentaire sur le
-premier des _Quatre Livres classiques de la Chine_ (voyez page 61),
-enseigné dans toutes les écoles et les colléges de l'empire, le peuple
-serait dégagé de tout respect et de toute obéissance envers ce même
-pouvoir, qui serait détruit immédiatement, pour faire place à un autre
-pouvoir légitime, c'est-à-dire s'exerçant uniquement dans les intérêts
-de tous.
-
-Ces doctrines sont enseignées dans le _Chou-king_ ou le _Livre sacré
-par excellence_ des Chinois, ainsi que dans les _Quatre Livres
-classiques_ du grand philosophe KHOUNG-TSEU et de ses disciples, dont
-nous donnons dans ce volume une traduction complète et aussi littérale
-que possible. Ces livres, révérés à l'égal des livres les plus
-révérés dans d'autres parties du monde, et qui ont reçu la sanction
-de générations et de populations immenses, forment la base du droit
-public; ils ont été expliqués et commentés par les philosophes et
-les moralistes les plus célèbres, et ils sont continuellement dans
-les mains de tous ceux qui, tout en voulant orner leur intelligence,
-désirent encore posséder la connaissance de ces grandes vérités morales
-qui font seules la prospérité et la félicité des sociétés humaines.
-
-KHOUNG-FOU-TSEU (que les missionnaires européens, en le faisant
-connaître et admirer à l'Europe, nommèrent _Confucius_, en latinisant
-son nom) fut, non pas le premier, mais le plus grand législateur de
-la Chine. C'est lui qui recueillit et mit en ordre, dans la seconde
-moitié du sixième siècle avant notre ère, tous les documents religieux,
-philosophiques, politiques et moraux qui existaient de son temps, et
-en forma un corps de doctrines, sous le titre de _Y-king_, ou _Livre
-sacré des permutations; Chou-king_, ou _Livre sacré par excellence;
-Chi-king_, ou _Livre des Vers; Li-ki_, ou _Livre des Rites_. Les
-_Sse-chou_, ou _Quatre Livres classiques_, sont ses dits et ses maximes
-recueillis par ses disciples. Si l'on peut juger de la valeur d'un
-homme et de la puissance de ses doctrines par l'influence qu'elles
-ont exercée sur les populations, on peut, avec les Chinois, appeler
-KHOUNG-TSEU _le plus grand Instituteur du genre humain que les siècles
-aient jamais produit!_
-
-En effet, il suffit de lire les ouvrages de ce philosophe, composés
-par lui ou recueillis par ses disciples, pour être de l'avis des
-Chinois. Jamais la raison humaine n'a été plus dignement représentée.
-On est vraiment étonné de retrouver dans les écrits de KHOUNG-TSEU
-l'expression d'une si haute et si vertueuse intelligence, en même
-temps que celle d'une civilisation aussi avancée. C'est surtout dans
-le _Lûn-yù_ ou les _Entretiens philosophiques_ que se manifeste la
-belle âme de KHOUNG-TSEU. Où trouver, en effet, des maximes plus
-belles, des idées plus nobles et plus élevées que dans les livres
-dont nous publions la traduction? On ne doit pas être surpris si les
-missionnaires européens, qui les premiers firent connaître ces écrits à
-l'Europe, conçurent pour leur auteur un enthousiasme égal à celui des
-Chinois.
-
-Ses doctrines étaient simples et fondées sur la nature de l'homme.
-Aussi disait-il à ses disciples: «_Ma doctrine est simple et facile
-à pénétrer_[6].» Sur quoi l'un d'eux ajoutait: «La doctrine de notre
-maître consiste uniquement à posséder la droiture du coeur et à aimer
-son prochain comme soi-même[7].»
-
-Cette doctrine, il ne la donnait pas comme nouvelle, mais comme un
-dépôt traditionnel des sages de l'antiquité, qu'il s'était imposé la
-mission de transmettre à la postérité[8]. Cette mission, il l'accomplit
-avec courage, avec dignité, avec persévérance, mais non sans éprouver
-de profonds découragements et de mortelles tristesses. Il faut donc que
-partout ceux qui se dévouent au bonheur de l'humanité s'attendent à
-boire le calice d'amertume, le plus souvent jusqu'à la lie, comme s'ils
-devaient expier par toutes les souffrances humaines les dons supérieurs
-dont leur âme avait été douée pour accomplir leur mission divine!
-
-Cette mission _d'Instituteur du genre humain_, le philosophe chinois
-l'accomplit, disons-nous, dans toute son étendue, et bien autrement
-qu'aucun philosophe de l'antiquité classique. Sa philosophie ne
-consistait pas en spéculations plus ou moins vaines, mais c'était une
-philosophie surtout pratique, qui s'étendait à toutes les conditions
-de la vie, à tous les rapports de l'existence sociale. Le grand but de
-cette philosophie, le but pour ainsi dire unique, était _l'amélioration
-constante de soi-même et des autres hommes;_ de soi-même d'abord,
-ensuite des autres. L'amélioration ou le perfectionnement de soi-même
-est d'une nécessité absolue pour arriver à l'amélioration et au
-perfectionnement des autres. Plus la personne est en évidence, plus
-elle occupe un rang élevé, plus ses devoirs d'amélioration de soi-même
-sont grands; aussi KHOUNG-TSEU considérait-il le gouvernement des
-hommes comme la plus haute et la plus importante mission qui puisse
-être conférée à un mortel, comme un véritable _mandat céleste_. L'étude
-du coeur humain ainsi que l'histoire lui avaient appris que le pouvoir
-pervertissait les hommes quand ils ne savaient pas se défendre de
-ses prestiges, que ses tendances permanentes étaient d'abuser de sa
-force et d'arriver à l'oppression. C'est ce qui donne aux écrits du
-philosophe chinois, comme à tous ceux de sa grande école, un caractère
-si éminemment politique et moral. La vie de KHOUNG-TSEU se consume
-en cherchant à donner des enseignements aux princes de son temps, à
-leur faire connaître leurs devoirs ainsi que la mission dont ils
-sont chargés pour gouverner les peuples et les rendre heureux. On
-le voit constamment plus occupé de prémunir les peuples contre les
-passions et la tyrannie des rois que les rois contre les passions et
-la turbulence des peuples; non pas qu'il regardât les derniers comme
-ayant moins besoin de connaître leurs devoirs et de les remplir, mais
-parce qu'il considérait les rois comme seuls responsables du bien et du
-mal qui arrivaient dans l'empire, de la prospérité ou de la misère des
-populations qui leur étaient confiées. Il attachait à l'exercice de la
-souveraineté des devoirs si étendus et si obligatoires, une influence
-si vaste et si puissante, qu'il ne croyait pas pouvoir trop éclairer
-ceux qui en étaient revêtus des devoirs qu'ils avaient à remplir pour
-accomplir convenablement leur mandat. C'est ce qui lui faisait dire:
-«Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaires, c'est
-ressembler à l'étoile polaire, qui demeure immobile à sa place, tandis
-que toutes les autres étoiles circulent autour d'elle et la prennent
-pour guide[9].»
-
-Il avait une foi si vive dans l'efficacité des doctrines qu'il
-enseignait aux princes de son temps, qu'il disait:
-
-«Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus
-d'une génération pour faire régner partout la vertu de l'humanité[10].»
-
-Quoique la politique du premier philosophe et législateur chinois
-soit essentiellement _démocratique_, c'est-à-dire ayant pour but la
-culture morale et la félicité du peuple, il ne faudrait pas cependant
-prendre ce mot dans l'acception qu'on lui donne habituellement. Rien
-ne s'éloigne peut-être plus de la conception moderne d'un gouvernement
-_démocratique_ que la conception politique du philosophe chinois. Chez
-ce dernier, les lois morales et politiques qui doivent régir le genre
-humain sous le triple rapport de l'homme considéré dans sa nature
-d'être moral perfectible, dans ses relations de famille, et comme
-membre de la société, sont des lois éternelles, immuables, expression
-vraie de la véritable nature de l'homme, en harmonie avec toutes les
-lois du monde visible, transmises et enseignées par des hommes qui
-étaient eux-mêmes la plus haute expression de la nature morale de
-l'homme, soit qu'ils aient dû cette perfection à une faveur spéciale
-du ciel, soit qu'ils l'aient acquise par leurs propres efforts pour
-s'améliorer et se rendre dignes de devenir les instituteurs du genre
-humain. Dans tous les cas, ces lois ne pouvaient être parfaitement
-connues et enseignées que par un très-petit nombre d'hommes, arrivés à
-la plus haute culture morale de l'intelligence à laquelle il soit donné
-à la nature humaine d'atteindre, et qui aient dévoué leur vie tout
-entière et sans réserve à la mission noble et sainte de l'enseignement
-politique pour le bonheur de l'humanité. C'est donc la réalisation
-des lois morales et politiques qui peuvent constituer véritablement la
-société et assurer la félicité publique, lois conçues et enseignées
-par un petit nombre au profit de tous; tandis que, dans la conception
-politique moderne d'un gouvernement démocratique, la connaissance
-des lois morales et politiques qui constituent la société et doivent
-assurer la félicité publique est supposée dans chaque individu dont se
-compose cette société, quel que soit son degré de culture morale et
-intellectuelle; de sorte que, dans cette dernière conception, il arrive
-le plus souvent que celui qui n'a pas même les lumières nécessaires
-pour distinguer le juste de l'injuste, dont l'éducation morale et
-intellectuelle est encore entièrement à faire, ou même dont les
-penchants vicieux sont les seuls mobiles de sa conduite, est appelé,
-surtout si sa fortune le lui permet, à donner des lois à celui dont la
-culture morale et intellectuelle est le plus développée, et dont la
-mission devrait être l'enseignement de cette même société, régie par
-les intelligences les plus nombreuses, il est vrai, mais aussi souvent
-les moins faites pour cette haute mission.
-
-Selon KHOUNG-TSEU, _le gouvernement est ce qui est juste et droit_[11].
-C'est la réalisation des lois éternelles qui doivent faire le
-bonheur de l'humanité, et que les plus hautes intelligences, par une
-application incessante de tous les instants de leur vie, sont seules
-capables de connaître et d'enseigner aux hommes. Au contraire, le
-gouvernement, dans la conception moderne, n'est plus qu'un acte à la
-portée de tout le monde, auquel tout le monde veut prendre part, comme
-à la chose la plus triviale et la plus vulgaire, et à laquelle on n'a
-pas besoin d'être préparé par le moindre travail intellectuel et moral.
-
-Pour faire mieux comprendre les doctrines morales et politiques du
-philosophe chinois, nous pensons qu'il ne sera pas inutile de présenter
-ici un court aperçu des _Quatre Livres classiques_ dont nous donnons la
-traduction.
-
-1° LE TA-HIO OU LA GRANDE ÉTUDE. Ce petit ouvrage se compose d'un
-_texte_ attribué à KHOUNG-TSEU, et d'une _Exposition_ faite par son
-disciple _Thseng-tseu_. Le texte, proprement dit, est fort court.
-Il est nommé _King_ ou _Livre par excellence_; mais tel qu'il est,
-cependant, c'est peut-être, sous le rapport de l'art de raisonner, le
-plus précieux de tous les écrits de l'ancien philosophe chinois, parce
-qu'il offre au plus haut degré l'emploi d'une méthode logique, qui
-décèle dans celui qui en fait usage, sinon la connaissance des procédés
-syllogistiques les plus profonds, enseignés et mis en usage par les
-philosophes indiens et grecs, au moins les progrès d'une philosophie
-qui n'est plus bornée à l'expression aphoristique des idées morales,
-mais qui est déjà passée à l'état scientifique. L'art est ici trop
-évident pour que l'on puisse attribuer l'ordre et l'enchaînement
-logique des propositions à la méthode naturelle d'un esprit droit qui
-n'aurait pas encore eu conscience d'elle-même. On peut donc établir
-que l'argument nommé _sorite_ était déjà connu en Chine environ deux
-siècles avant Aristote, quoique les lois n'en aient peut-être jamais
-été formulées dans cette contrée par des traités spéciaux[12].
-
-Toute la doctrine de ce premier traité repose sur un grand principe
-auquel tous les autres se rattachent et dont ils découlent comme de
-leur source primitive et naturelle: _le perfectionnement de soi-même_.
-Ce principe fondamental, le philosophe chinois le déclare obligatoire
-pour tous les hommes, depuis celui qui est le plus élevé et le plus
-puissant jusqu'au plus obscur et au plus faible; et il établit que
-négliger ce grand devoir, c'est se mettre dans l'impossibilité
-d'arriver à aucun autre perfectionnement moral.
-
-Après avoir lu ce petit traité, on demeure convaincu que le but du
-philosophe chinois a été d'enseigner les devoirs du gouvernement
-politique comme ceux du perfectionnement de soi-même et de la pratique
-de la vertu par tous les hommes.
-
-2° LE TCHOUNG-YOUNG, OU L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU. Le titre de cet
-ouvrage a été interprété de diverses manières par les commentateurs
-chinois. Les uns l'ont entendu comme signifiant _la persévérance de
-la conduite dans une ligne droite également éloignée des extrêmes_,
-c'est-à-dire dans la _voie de la vérité_ que l'on doit constamment
-suivre; les autres l'ont considéré comme signifiant _tenir le milieu
-en se conformant aux temps et aux circonstances_, ce qui nous paraît
-contraire à la doctrine exprimée dans ce livre, qui est d'une nature
-aussi métaphysique que morale. _Tseu-sse_, qui le rédigea, était
-petit-fils et disciple de KHOUNG-TSEU. On voit, à la lecture de ce
-traité, que _Tseu-sse_ voulut exposer les principes métaphysiques
-des doctrines de son maître, et montrer que ces doctrines n'étaient
-pas de simples _préceptes dogmatiques_ puisés dans le sentiment et
-la raison, et qui seraient par conséquent plus ou moins obligatoires
-selon la manière de sentir et de raisonner, mais bien des _principes
-métaphysiques_ fondés sur la nature de l'homme et les lois éternelles
-du monde. Ce caractère élevé, qui domine tout le _Tchoung-young_, et
-que des écrivains modernes, d'un mérite supérieur d'ailleurs[13],
-n'ont pas voulu reconnaître dans les écrits des philosophes chinois,
-place ce traité de morale métaphysique au premier rang des écrits de
-ce genre que nous a légués l'antiquité. On peut certainement le mettre
-à côté, sinon au-dessus de tout ce que la philosophie ancienne nous
-a laissé de plus élevé et de plus pur. On sera même frappé, en le
-lisant, de l'analogie qu'il présente, sous certains rapports, avec les
-doctrines morales de la philosophie stoïque enseignées par Épictète et
-Marc-Aurèle, en même temps qu'avec la métaphysique d'Aristote.
-
-On peut se former une idée de son contenu par l'analyse sommaire que
-nous allons en donner d'après les commentateurs chinois.
-
-Dans le premier chapitre, _Tseu-sse_ expose les idées principales de
-la doctrine de son maître KHOUNG-TSEU, qu'il veut transmettre à la
-postérité. D'abord il fait voir que la _voie droite_, ou la _règle de
-conduite morale_, qui oblige tous les hommes, a sa base fondamentale
-dans le ciel, d'où elle tire son origine, et qu'elle ne peut changer;
-que sa substance véritable, son essence propre, existe complètement
-en nous, et qu'elle ne peut en être séparée; secondement, il parle du
-devoir de conserver cette _règle de conduite morale_, de l'entretenir,
-de l'avoir sans cesse sous les yeux; enfin il dit que les saints
-hommes, ceux qui approchent le plus de l'intelligence divine, type
-parfait de notre imparfaite intelligence, l'ont portée par leurs oeuvres
-à son dernier degré de perfection.
-
-Dans les dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour ainsi
-dire, que des citations de paroles de son maître destinées à corroborer
-et à compléter les sens du premier chapitre. Le grand but de cette
-partie du livre est de montrer que la _prudence éclairée_, l'_humanité_
-ou la _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force d'âme_,
-ces _trois vertus universelles et capitales_, sont comme la porte
-par laquelle on doit entrer dans la _voie droite_ que doivent suivre
-tous les hommes; c'est pourquoi ces vertus ont été traitées dans la
-première partie de l'ouvrage (qui comprend les chapitres 2, 3, 4, 5, 6,
-7, 8, 9, 10 et 11).
-
-Dans le douzième chapitre, _Tseu-sse_ cherche à expliquer le sens
-de cette expression du premier chapitre, où il est dit que la _voie
-droite_ ou la _règle de conduite morale de l'homme_ est tellement
-obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point un seul
-instant. Dans les huit chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ cite sans
-ordre les paroles de son maître KHOUNG-TSEU pour éclaircir le même
-sujet.
-
-Toute morale qui n'aurait pas pour but le perfectionnement de la nature
-humaine serait une morale incomplète et passagère. Aussi le disciple de
-KHOUNG-TSEU, qui veut enseigner la loi éternelle et immuable d'après
-laquelle les actions des hommes doivent être dirigées, établit, dans le
-vingtième chapitre, que la loi suprême, la loi de conduite morale de
-l'homme qui renferme toutes les autres, est la _perfection_. «Il y a un
-principe certain, dit-il, pour reconnaître l'état de perfection. _Celui
-qui ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux, qui ne sait
-pas reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé
-à la perfection._»
-
-Selon le philosophe chinois, le _parfait_, le vrai, dégagé de tout
-mélange, est la loi du ciel; la _perfection_ ou le _perfectionnement_,
-qui consiste à employer tous ses efforts pour découvrir et suivre
-la loi céleste, le vrai principe du mandat du ciel, est la loi de
-l'homme. Par conséquent, il faut que l'homme atteigne la _perfection_
-pour accomplir sa propre loi.
-
-Mais, pour que l'homme puisse accomplir sa loi, il faut qu'il la
-connaisse. «Or, dit _Tseu-sse_ (chap. XXII), il n'y a dans le monde
-que les hommes souverainement parfaits qui puissent connaître à
-fond leur propre nature, la loi de leur être et les devoirs qui en
-dérivent; pouvant connaître à fond la loi de leur être et les devoirs
-qui en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la
-nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner
-tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du
-ciel.» Voilà les hommes parfaits, les saints, c'est-à-dire ceux qui
-sont arrivés à la _perfection_, constitués les instituteurs des
-autres hommes, les seuls capables de leur enseigner leurs devoirs
-et de les diriger dans la _droite voie_, la _voie de la perfection
-morale_. Mais _Tseu-sse_ ne borne point là les facultés de ceux qui
-sont parvenus à la _perfection_. Suivant le procédé logique que
-nous avons signalé précédemment, il montre que les hommes arrivés à
-la _perfection_ développent leurs facultés jusqu'à leur plus haute
-puissance, s'assimilent aux pouvoirs supérieurs de la nature, et
-s'absorbent finalement en eux. «Pouvant connaître à fond, ajoute-t-il,
-la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les
-devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils
-peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres êtres
-vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
-selon leur propre nature; pouvant connaître à fond la nature des êtres
-vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
-selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de
-leurs facultés intelligentes supérieures, aider le «ciel et la terre
-dans la transformation et l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent
-leur complet développement; pouvant aider le ciel et la terre dans la
-transformation et l'entretien des êtres, ils peuvent, par cela même,
-constituer un troisième pouvoir avec le ciel et la terre.» Voilà la loi
-du ciel.
-
-Mais, selon _Tseu-sse_ (chap. XXIII-XXIV), il y a différents degrés de
-_perfection_. Le plus haut degré est à peine compatible avec la nature
-humaine, ou plutôt ceux qui l'ont atteint sont devenus supérieurs à la
-nature humaine. Ils peuvent prévoir l'avenir, la destinée des nations,
-leur élévation et leur chute, et ils sont assimilés aux intelligences
-immatérielles, aux êtres supérieurs à l'homme. Cependant ceux qui
-atteignent un degré de _perfection_ moins élevé, plus accessible à
-la nature de l'homme (chap. XXIII), opèrent un grand bien dans le
-monde par la salutaire influence de leurs bons exemples. On doit donc
-s'efforcer d'atteindre à ce second degré de _perfection_.
-
-«Le _parfait_ (chap. XXV) est par lui-même parfait, absolu; la _loi du
-devoir_ est par elle-même loi du devoir.
-
-Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans
-le parfait, les êtres ne seraient pas.» C'est pourquoi _Tseu-sse_
-place le perfectionnement de soi-même et des autres au premier rang
-des devoirs de l'homme. «Réunir le perfectionnement intérieur et le
-perfectionnement extérieur constitue la règle du devoir.»
-
-«C'est pour cela, dit-il (chap. XXVI), que l'homme souverainement
-parfait ne cesse jamais d'opérer le bien et de travailler au
-perfectionnement des autres hommes.» Ici le philosophe chinois exalte
-tellement la puissance de l'homme parvenu à la _perfection_, qu'il
-l'assimile à celle du ciel et de la terre (chap. XXVI et XXVII).
-C'est un caractère propre à la philosophie de l'Orient[14], et que
-l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'antiquité classique,
-d'attribuer à l'homme parvenu à la _perfection_ philosophique des
-pouvoirs surnaturels qui le placent au rang des puissances surhumaines.
-
-_Tseu-sse_, dans le vingt-neuvième chapitre de son livre, est amené,
-par la méthode de déduction, à établir que les lois qui doivent régir
-un empire ne peuvent pas être proposées par des sages qui ne seraient
-pas revêtus de la dignité souveraine, parce qu'autrement, quoique
-excellentes, elles n'obtiendraient pas du peuple le respect nécessaire
-à leur sanction, et ne seraient point observées. Il en conclut que
-cette haute mission est réservée au souverain, qui doit établir ses
-lois selon les lois du ciel et de la terre, et d'après les inspirations
-des intelligences supérieures. Mais voyez à quelle rare et sublime
-condition il accorde le droit de donner des institutions aux hommes et
-de leur commander! «Il n'y a dans l'univers (chap. XXXI) que l'homme
-souverainement saint qui, par la faculté de connaître à fond et de
-comprendre parfaitement les lois primitives des êtres vivants, soit
-digne de posséder l'autorité souveraine et de commander aux hommes;
-qui, par sa faculté d'avoir une âme grande, magnanime, affable et
-douce, soit capable de posséder le pouvoir de répandre des bienfaits
-avec profusion; qui, par sa faculté d'avoir une âme élevée, ferme,
-imperturbable et constante, soit capable de faire régner la justice et
-l'équité; qui, par sa faculté d'être toujours honnête, simple, grave,
-droit et juste, soit capable de s'attirer le respect et la vénération;
-qui, par sa faculté d'être revêtu des ornements de l'esprit et des
-talents que donne une étude assidue, et de ces lumières que procure
-une exacte investigation des choses les plus cachées, des principes
-les plus subtils, soit capable de discerner avec exactitude le vrai du
-faux, le bien du mal.»
-
-Il ajoute: «Que cet homme souverainement saint apparaisse avec ses
-vertus, ses facultés puissantes, et les peuples ne manqueront pas
-de lui témoigner leur vénération; qu'il parle, et les peuples ne
-manqueront pas d'avoir foi en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples
-ne manqueront pas d'être dans la joie.... Partout où les vaisseaux
-et les chars peuvent parvenir, où les forces de l'industrie humaine
-peuvent faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son
-dais immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil
-et la lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du
-matin fertilisent, tous les êtres humains qui vivent et qui respirent
-ne peuvent manquer de l'aimer et de le révérer.»
-
-Mais ce n'est pas tout d'être _souverainement saint_, pour donner
-des lois aux peuples et pour les gouverner, il faut encore être
-_souverainement parfait_ (chap. XXXII), pour pouvoir distinguer
-et fixer les devoirs des hommes entre eux. La loi de l'homme
-souverainement parfait ne peut être connue que par l'homme
-souverainement saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne peut
-être pratiquée que par l'homme souverainement parfait; il faut donc
-être l'un et l'autre pour être digne de posséder l'autorité souveraine.
-
-3° Le LUN-YU, ou les ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES. La lecture de ces
-_Entretiens philosophiques_ de KHOUNG-TSEU et de ses disciples
-rappelle, sous quelques rapports, les dialogues de Platon, dans
-lesquels Socrate, son maître, occupe le premier plan, mais avec
-toute la différence des lieux et des civilisations. Il y a assurément
-beaucoup moins d'art, si toutefois il y a de l'art, dans les entretiens
-du philosophe chinois, recueillis par quelques-uns de ses disciples,
-que dans les dialogues poétiques du philosophe grec. On pourrait plutôt
-comparer les _dits_ de KHOUNG-TSEU à ceux de Socrate, recueillis par
-son autre disciple Xénophon. Quoi qu'il en soit, l'impression que
-l'on éprouve à la lecture des _Entretiens_ du philosophe chinois avec
-ses disciples n'en est pas moins grande et moins profonde, quoiqu'un
-peu monotone peut-être. Mais cette monotonie même a quelque chose de
-la sérénité et de la majesté d'un enseignement moral qui fait passer
-successivement sous les yeux les divers côtés de la nature humaine en
-la contemplant d'une région supérieure. Et après cette lecture on peut
-se dire comme le philosophe chinois: «Celui qui se livre à l'étude du
-vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche,
-n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction[15]?»
-
-On peut dire que c'est dans ces _Entretiens philosophiques_ que se
-révèle à nous toute la belle âme de KHOUNG-TSEU, sa passion pour la
-vertu, son ardent amour de l'humanité et du bonheur des hommes. Aucun
-sentiment de vanité ou d'orgueil, de menace ou de crainte, ne ternit la
-pureté et l'autorité de ses paroles: «Je ne naquis point doué de la
-science, dit-il; je suis un homme qui a aimé les anciens et qui a fait
-tous ses efforts pour acquérir leurs connaissances[16].»
-
-«Il était complètement exempt de quatre choses, disent ses disciples:
-il était sans amour-propre, sans préjugés, sans égoïsme et sans
-obstination[17].»
-
-L'étude, c'est-à-dire la recherche du bien, du vrai, de la vertu,
-était pour lui le plus grand moyen de perfectionnement. «J'ai passé,
-disait-il, des journées entières sans nourriture, et des nuits entières
-sans sommeil, pour me livrer à la méditation, et cela sans utilité
-réelle: l'étude est bien préférable.»
-
-Il ajoutait: «L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite voie, et
-non du boire et du manger. Si vous cultivez la terre, la faim se trouve
-souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la félicité se trouve dans
-le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne s'inquiète que de ne pas
-atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas de la pauvreté[18].»
-
-Avec quelle admiration il parle de l'un de ses disciples, qui, au sein
-de toutes les privations, ne s'en livrait pas moins avec persévérance à
-l'étude de la sagesse!
-
-«Oh! qu'il était sage _Hoeï!_ Il avait un vase de bambou pour prendre
-sa nourriture, une simple coupe pour boire, et il demeurait dans
-l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que
-lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne
-changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï!_ Oh! qu'il était sage
-_Hoeï_[19]!»
-
-S'il savait honorer la pauvreté, il savait aussi flétrir énergiquement
-la vie matérielle, oisive et inutile. «Ceux qui ne font que boire et
-que manger, disait-il, pendant toute la journée, sans employer leur
-intelligence à quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas
-le métier de bateleur? Qu'ils le pratiquent; ils seront des sages en
-comparaison[20]!»
-
-C'est une question résolue souvent par l'affirmative, que les anciens
-philosophes grecs avaient eu deux doctrines, l'une publique et l'autre
-secrète; l'une pour le vulgaire (_profanum vulgus_), et l'autre
-pour les initiés. La même question ne peut s'élever à l'égard de
-KHOUNG-TSEU; car il déclare positivement qu'il n'a point de doctrine
-secrète. «Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous
-que j'aie pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines
-cachées pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô
-mes disciples! C'est la manière d'agir de _Khieou_ (de lui-même[21]).»
-
-Il serait très-difficile de donner une idée sommaire du _Lûn-yù_,
-à cause de la nature de l'ouvrage, qui présente, non pas un traité
-systématique sur un ou plusieurs sujets, mais des réflexions amenées
-à peu près sans ordre sur toutes sortes de sujets. Voici ce qu'a dit
-un célèbre commentateur chinois du _Lûn-yù_ et des autres livres
-classiques, _Tching-tseu_, qui vivait sur la fin du onzième siècle de
-notre ère:
-
-«Le _Lûn-yù_ est un livre dans lequel sont déposées les paroles
-destinées à transmettre la doctrine de la raison; doctrine qui a été
-l'objet de l'étude persévérante des hommes qui ont atteint le plus haut
-degré de sainteté.... Si l'on demande quel est le but du _Lûn-yù_, je
-répondrai: Le but du _Lûn-yù_ consiste à faire connaître la vertu de
-l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; c'est
-le point principal des discours de KHOUNG-TSEU. Il y enseigne les
-devoirs de tous; seulement, comme ses disciples n'avaient pas les mêmes
-moyens pour arriver aux mêmes résultats (ou à la pratique des devoirs
-qu'ils devaient remplir), il répond diversement à leurs questions.» Le
-_Lûn-yù_ est divisé en deux livres, formant ensemble vingt chapitres.
-Il y eut, selon les commentateurs chinois, trois copies manuscrites du
-_Lûn-yù_; l'une conservée par les hommes instruits de la province de
-_Thsi;_ l'autre par ceux de _Lou_, la province natale de KHOUNG-TSEU,
-et la troisième fut trouvée cachée dans un mur après l'incendie des
-livres: cette dernière copie fut nommée _Kou-lûn_, c'est-à-dire
-l'_Ancien Lûn_. La copie de _Thsi_ comprenait _vingt-deux_ chapitres;
-l'ancienne copie (_Kou-lûn_), _vingt et un;_ et la copie de _Lou_,
-celle qui est maintenant suivie, _vingt_. Les deux chapitres en plus de
-la copie de _Thsi_ ont été perdus; le chapitre en plus de l'ancienne
-copie vient seulement d'une division différente de la même matière.
-
-4° MENG-TSEU. Ce quatrième des livres classiques porte le nom de son
-auteur, qui est placé par les Chinois immédiatement après KHOUNG-TSEU,
-dont il a exposé et développé les doctrines. Plus vif, plus pétulant
-que ce dernier, pour lequel il avait la plus haute admiration, et
-qu'il regardait comme le plus grand instituteur du genre humain que
-les siècles aient jamais produit, il disait: «Depuis qu'il existe
-des hommes, il n'y en a jamais eu de comparables à KHOUNG-TSEU[22].»
-A l'exemple de ce grand maître, il voyagea avec ses disciples (il
-en avait dix-sept) dans les différents petits États de la Chine,
-se rendant à la cour des princes, avec lesquels il philosophait et
-auxquels il donnait souvent des leçons de politique et de sagesse
-dont ils ne profilaient pas toujours. Comme KHOUNG-TSEU (ainsi que
-nous l'avons déjà dit ailleurs[23]), il avait pour but le bonheur de
-ses compatriotes et de l'humanité tout entière. En communiquant la
-connaissance de ses principes d'abord aux princes et aux hommes qui
-occupaient un rang élevé dans la société, et ensuite à un grand nombre
-de disciples que sa renommée attirait autour de lui, il s'efforçait de
-propager le plus possible ces mêmes doctrines au sein de la multitude,
-et d'inculquer dans l'esprit des grands, des princes, que la stabilité
-de leur puissance dépendait uniquement de l'amour et de l'affection
-qu'ils auraient pour leurs peuples. Sa politique parait avoir eu une
-expression plus décidée et plus hardie que celle de son maître. En
-s'efforçant de faire comprendre aux gouvernants et aux gouvernés leurs
-devoirs réciproques, il tendait à soumettre tout l'empire chinois à la
-domination de ses principes. D'un côté il enseignait aux peuples le
-droit divin que les rois avaient à régner, et de l'autre il enseignait
-aux rois que c'était leur devoir de consulter les désirs du peuple,
-et de mettre un frein à l'exercice de leur tyrannie; en un mot, de
-se rendre le _père et la mère du peuple_. MENG-TSEU était un homme
-de principes indépendants, et, contrôle vivant et incorruptible du
-pouvoir, il ne laissait jamais passer un acte d'oppression, dans les
-Etats avec lesquels il avait des relations, sans le blâmer sévèrement.
-
-MENG-TSEU possédait une connaissance profonde du coeur humain, et il a
-déployé dans son ouvrage une grande souplesse de talent, une grande
-habileté à découvrir les mesures arbitraires des princes régnants et
-les abus des fonctionnaires publics. Sa manière de philosopher est
-celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur et de saillies
-spirituelles. Il prend son adversaire, quel qu'il soit, prince ou
-autre, corps à corps, et, de déduction en déduction, de conséquence
-en conséquence, il le mène droit à la sottise ou à l'absurde. Il le
-serre de si près, qu'il ne peut lui échapper. Aucun écrivain oriental
-ne pourrait peut-être offrir plus d'attraits à un lecteur européen,
-surtout à un lecteur français, que MENG-TSEU, parce que (ceci n'est pas
-un paradoxe) ce qu'il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois,
-c'est la vivacité de son esprit. Il manie parfaitement l'ironie, et
-cette arme, dans ses mains, est plus dangereuse et plus aiguë que dans
-celles du sage Socrate.
-
-Voici ce que dit un écrivain chinois du livre de MENG-TSEU: «Les sujets
-traités dans cet ouvrage sont de diverses natures. Ici, les vertus
-de la vie individuelle et de parenté sont examinées; là, l'ordre des
-affaires est discuté. Ici, les devoirs des supérieurs, depuis le
-souverain jusqu'au magistrat du dernier degré, sont prescrits pour
-l'exercice d'un bon gouvernement; là, les travaux des étudiants, des
-laboureurs, des artisans, des négociants, sont exposés aux regards;
-et, dans le cours de l'ouvrage, les lois du monde physique, du
-ciel, de la terre et des montagnes, des rivières, des oiseaux, des
-quadrupèdes, des poissons, des insectes, des plantes, des arbres, sont
-occasionnellement décrites. Bon nombre des affaires que MENG-TSEU
-traita dans le cours de sa vie, dans son commerce avec les hommes; ses
-discours d'occasion avec des personnes de tous rangs; ses instructions
-à ses élèves; ses vues ainsi que ses explications des livres anciens et
-modernes, toutes ces choses sont incorporées dans cette publication. Il
-rappelle aussi les faits historiques, les dits des anciens sages pour
-l'instruction de l'humanité.»
-
-M. Abel Rémusat a ainsi caractérisé les deux plus célèbres philosophes
-de la Chine:
-
-«Le style de MENG-TSEU, moins élevé et moins concis que celui du
-prince des lettres (KOUNG-TSEU), est aussi noble, plus fleuri et plus
-élégant. La forme du dialogue, qu'il a conservée à ses entretiens
-philosophiques avec les grands personnages de son temps, comporte plus
-de variété qu'on ne peut s'attendre à en trouver dans les apophthegmes
-et les maximes de Confucius. Le caractère de leur philosophie diffère
-aussi sensiblement. Confucius est toujours grave, même austère; il
-exalte les gens de bien, dont il fait un portrait idéal, et ne parle
-des hommes vicieux qu'avec une froide indignation. Meng-tseu, avec le
-même amour pour la vertu, semble avoir pour le vice plus de mépris que
-d'horreur; il l'attaque par la force de la raison, et ne dédaigne pas
-même l'arme du ridicule. Sa manière d'argumenter se rapproche de cette
-ironie qu'on attribue à Socrate. Il ne conteste rien à ses adversaires;
-mais, en leur accordant leurs principes, il s'attache à en tirer des
-conséquences absurdes qui les couvrent de confusion. Il ne ménage même
-pas les grands et les princes de son temps, qui souvent ne feignaient
-de le consulter que pour avoir occasion de vanter leur conduite, ou
-pour obtenir de lui les éloges qu'ils croyaient mériter. Rien de
-plus piquant que les réponses qu'il leur fait en ces occasions; rien
-surtout de plus opposé à ce caractère servile et bas qu'un préjugé trop
-répandu prête aux Orientaux, et aux Chinois en particulier. Meng-tseu
-ne ressemble en rien à Aristippe: c'est plutôt à Diogène, mais avec
-plus de dignité et de décence. On est quelquefois tenté de blâmer
-sa vivacité, qui tient de l'aigreur; mais on l'excuse en le voyant
-toujours inspiré par le zèle du bien public[24].»
-
-Quel que soit le jugement que l'on porte sur les deux plus célèbres
-philosophes de la Chine et sur leurs ouvrages, dont nous donnons
-la traduction dans ce volume, il n'en restera pas moins vrai
-qu'ils méritent au plus haut degré l'attention du philosophe et de
-l'historien, et qu'ils doivent occuper un des premiers rangs parmi
-les plus rares génies qui ont éclairé l'humanité et l'ont guidée
-dans le chemin de la civilisation. Bien plus, nous pensons que l'on
-ne trouverait pas dans l'histoire du monde une figure à opposer à
-celle du grand philosophe chinois, pour l'influence si longue et si
-puissante que ses doctrines et ses écrits ont exercée sur ce vaste
-empire qu'il a illustré par sa sagesse et son génie. Et tandis que les
-autres nations de la terre élevaient de toutes parts des temples à des
-êtres inintelligents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise
-en élevait à l'apôtre de la sagesse et de l'humanité, de la morale et
-de la vertu; au grand missionnaire de l'intelligence humaine, dont
-les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans, et se
-concilient maintenant l'admiration et l'amour de plus de trois cents
-millions d'âmes[25].
-
-Avant que de terminer, nous devons dire que ce n'est pas le désir d'une
-vaine gloire qui nous a fait entreprendre la traduction dont nous
-donnons aujourd'hui une édition nouvelle[26], mais bien l'espérance de
-faire partager aux personnes qui la liront une partie des impressions
-morales que nous avons éprouvées nous-même en la composant. Oh! c'est
-assurément une des plus douces et des plus nobles impressions de l'âme
-que la contemplation de cet enseignement si lointain et si pur, dont
-l'humanité, quel que soit son prétendu progrès dans la civilisation, a
-droit de s'enorgueillir. On ne peut lire les ouvrages des deux premiers
-philosophes chinois sans se sentir meilleur, ou du moins sans se sentir
-raffermi dans les principes du vrai comme dans la pratique du bien, et
-sans avoir une plus haute idée de la dignité de notre nature. Dans un
-temps où le sentiment moral semble se corrompre et se perdre, et la
-société marcher aveuglement dans la voie des seuls instincts matériels,
-il ne sera peut-être pas inutile de répéter les enseignements de haute
-et divine raison que le plus grand philosophe de l'antiquité orientale
-a donnés au monde. Nous serons assez récompensé des peines que notre
-traduction nous a coûtées, si nous avons atteint le but que nous nous
-sommes proposé en la composant.
-
-G. PAUTHIER.
-
-
-[1] Avertissement de la traduction française que nous avons donnée en
-1837 du _Ta-hio_ ou de la _Grande Étude, avec une version latine et le
-texte chinois en regard, accompagné du commentaire complet du Tchou-hi
-et de notes tirées des divers autres commentateurs chinois_. Gr. in-8°.
-
-[2] Voyez la note ci-après, p. 33.
-
-[3] On peut consulter à ce sujet notre _Description historique,
-géographique et littéraire de la Chine_, t. I, p. 32 et suiv. F. Didot
-frères, 1857.
-
-[4] Voyez la traduction de ce livre dans les _Livres sacrés de
-l'Orient_ que nous avons publiés chez MM. F. Didot, en un fort vol.
-in-8° à deux colonnes, d'où la traduction que nous donnons ici des
-_Quatre Livres_ a été tirée.
-
-[5] Voyez la Préface du P. Gaubil, pag. 1 et suiv.
-
-[6] _Lun-yu_, chap. IV, §5.
-
-[7] _Id._, §16.
-
-[8] _Id._, chap. VII, §1, 19.
-
-[9] _Lun-yu_, chap. II, §1.
-
-[10] _Id._, chap. XIII, §12.
-
-[11] _Lun-yu_, chap. XII, §17.
-
-[12] Voyez l'Argument philosophique de l'édition _chinoise-latine_ et
-_française_ que nous avons donnée de cet ouvrage. Paris, 1837, grand
-in-8°.
-
-[13] Voyez les Histoires de la philosophie ancienne de Hegel et de H.
-Ritter.
-
-
-[14] Voyez aussi notre traduction des Essais de Colebrooke sur la
-_Philosophie des Hindous_, un vol. in-8°.
-
-[15] _Lun-yu_, chap. I, §1.
-
-[16] _Lun-yu_, chap. V, §19.
-
-[17] _Id._, chap. IX, §.
-
-[18] _Id._, chap. XV, §30 et 31.
-
-[19] _Lun-yu_, chap. VI, §9.
-
-[20] _Id._, chap. XVII, §22.
-
-[21] _Lun-yu_, chap. VI, §23.
-
-[22] _Meng-tseu_, chap. III, pag. 249 de notre traduction. Ce
-témoignage est corroboré dans _Meng-tseu_ par celui de trois des plus
-illustres disciples du philosophe, que _Meng-tseu_ rapporte au même
-endroit.
-
-[23] _Description de la Chine_, t. I, pag. 187.
-
-[24] Vie de _Meng-tseu_. Nouv. Mélanges asiatiques, t. II, pag. 119.
-
-[25] Nous renvoyons, pour les détails biographiques que l'on pourrait
-désirer sur KHOUNG-TSEU et MENG-TSEU, à notre _Description de la Chine_
-déjà citée, t. 1, pag. 120 et suiv., où l'on trouvera aussi le portrait
-de ces deux philosophes.
-
-[26] La traduction que nous publions des _Quatre Livres classiques de
-la Chine_ est la première traduction française qui ait été faite sur le
-texte chinois, excepté toutefois les deux premiers livres: le _Ta-hio_
-ou la _Grande Étude_, et le _Tchoung-young_ ou l'_Invariabilité dans
-le milieu_, qui avalent déjà été traduits en français par quelques
-missionnaires (_Mémoires sur les Chinois_, t. I, p. 436-481) et par
-M. A. Rémusat (_Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque
-du roi_, t. X, pag. 269 et suiv.). La traduction des missionnaires
-n'est qu'une longue paraphrase enthousiaste dans laquelle on reconnaît
-à peine le texte original. Celle du _Tchoung-young_ de M. Rémusat,
-qui est accompagnée du texte chinois et d'une version latine, est
-de beaucoup préférable. La traduction française de l'abbé Pluquet,
-publiée en 1784, sous le titre de: _Les Livres classiques de l'empire
-de la Chine_, a été faite sur la traduction latine du P. Noël, publiée
-à Prague, en 1711, sous ce titre: _Sinensis imperii libri classici
-sex_. Nous avons cru inutile de la consulter pour faire notre propre
-traduction, attendu que nous nous sommes constamment efforcé de nous
-appuyer uniquement sur le texte et les commentaires chinois. (Voyez,
-pour plus de détails, les _Livres sacrés de l'Orient_, p. XXVIII.)
-
-
-
-
-LES SSE CHOU,
-
-OU
-
-LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE
-
-MORALE ET POLITIQUE
-
-DE LA CHINE.
-
-
-LE TA HIO,
-
-OU
-
-LA GRANDE ÉTUDE,
-
-
-OUVRAGE DE
-
-KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)
-
-ET DE SON DISCIPLE THSÊNG-TSEU.
-
-
-PREMIER LIVRE CLASSIQUE.
-
-
-PRÉFACE
-
-DU COMMENTAIRE SUR LE TA HIO,
-
-PAR LE DOCTEUR TCHOU-HI.
-
- * * * * *
-
-
-Le livre de la _Grande Étude_ est cette Grande Étude que dans
-l'antiquité on enseignait aux hommes, et qu'on leur proposait pour
-règle de conduite; or, les hommes tirant du ciel leur origine, il en
-résulte qu'il n'en est aucun qui n'ait été doué par lui des sentiments
-de charité ou d'humanité, de justice, de convenance et de sagesse.
-Cependant, quoique tous les hommes possèdent certaines dispositions
-naturelles et constitutives qu'ils ont reçues en naissant, il en est
-quelques-uns qui n'ont pas le pouvoir ou la faculté de les cultiver et
-de les bien diriger. C'est pourquoi ils ne peuvent pas tous avoir en
-eux les moyens de connaître les dispositions existantes de leur propre
-nature, et ceux de leur donner leur complet développement. Il en est
-qui, possédant une grande perspicacité, une intelligence pénétrante,
-une connaissance intuitive, une sagesse profonde, peuvent développer
-toutes les facultés de leur nature, et ils se distinguent au milieu de
-la foule qui les environne; alors le ciel leur a certainement donné le
-mandat d'être les chefs et les instituteurs des générations infinies;
-il les a chargés de la mission de les gouverner et de les instruire,
-afin de les faire retourner à la pureté primitive de leur nature.
-
-Voilà comment [les anciens empereurs] _Fou-hi, Chin-noung, Hoang-ti,
-Yao_ et _Chun_ occupèrent successivement les plus hautes dignités que
-confère le ciel; comment les ministres d'État furent attentifs à suivre
-et à propager leurs instructions, et d'où les magistrats qui président
-aux lois civiles et à la musique dérivèrent leurs enseignements.
-
-Après l'extinction des trois premières dynasties, les institutions
-qu'elles avaient fondées s'étendirent graduellement. Ainsi, il arriva
-par la suite que dans les palais des rois, comme dans les grandes
-villes et même jusque dans les plus petits villages, il n'y avait
-aucun lieu où l'on ne se livrât à l'étude. Dès que les jeunes gens
-avaient atteint l'âge de huit ans, qu'ils fussent les fils des rois,
-des princes ou de la foule du peuple, ils entraient tous à la _Petite
-École_[1], et là on leur enseignait à arroser, à balayer, à répondre
-promptement et avec soumission à ceux qui les appelaient ou les
-interrogeaient; à entrer et à sortir selon les règles de la bienséance;
-à recevoir les hôtes avec politesse et à les reconduire de même.
-On leur enseignait aussi les usages du monde et des cérémonies, la
-musique, l'art de lancer des flèches, de diriger des chars, ainsi que
-celui d'écrire et de compter.
-
-Lorsqu'ils avaient atteint l'âge de quinze ans, alors, depuis
-l'héritier présomptif de la dignité impériale et tous les autres fils
-de l'empereur, jusqu'aux fils des princes, des premiers ministres,
-des gouverneurs de provinces, des lettrés ou docteurs de l'empire
-promus à des dignités, ainsi que tous ceux d'entre les enfants du
-peuple qui brillaient par des talents supérieurs, entraient à la
-_Grande École_[2], et on leur enseignait les moyens de pénétrer et
-d'approfondir les principes des choses, de rectifier les mouvements
-de leur coeur, de se corriger, de se perfectionner eux-mêmes, et de
-gouverner les hommes. Voilà comment les doctrines que l'on enseignait
-dans les collèges étaient divisées en _grandes_ et _petites_. Par cette
-division et cette composition des études, leur propagation s'étendit
-au loin, et le mode d'enseigner se maintint dans les limites précises
-de cet ordre de subordination; c'est ce qui en fit un véritable
-enseignement. En outre, toute la base de cette institution résidait
-dans la personne du prince, qui en pratiquait tous les devoirs. On ne
-demandait aucun salaire aux enfants du peuple, et on n'exigeait rien
-d'eux que ce dont ils avaient besoin pour vivre journellement. C'est
-pourquoi, dans ces âges passés, il n'y avait aucun homme qui ne se
-livrât à l'étude. Ceux qui étudiaient ainsi se gardaient bien de ne
-pas s'appliquer à connaître les dispositions naturelles que chacun
-d'eux possédait réellement, la conduite qu'il devait suivre dans
-les fonctions qu'il avait à remplir; et chacun d'eux faisait ainsi
-tous ses efforts, épuisait toutes ses facultés, pour atteindre à sa
-véritable destination. Voilà comment il est arrivé que, dans les temps
-florissants de la haute antiquité, le gouvernement a été si glorieux
-dans ceux qui occupaient les emplois élevés, les moeurs si belles, si
-pures dans les inférieurs, et pourquoi il a été impossible aux siècles
-qui leur ont succédé d'atteindre à ce haut degré de perfection.
-
-Sur le déclin de la dynastie des Tchéou, lorsqu'il ne paraissait plus
-de souverains doués de sainteté et de vertu, les règlements des grandes
-et petites Écoles n'étaient plus observés; les saines doctrines étaient
-dédaignées et foulées aux pieds; les moeurs publiques tombaient en
-dissolution. Ce fut à cette époque de dépravation générale qu'apparut
-avec éclat la sainteté de KHOUNG-TSEU; mais il ne put alors obtenir des
-princes qu'ils le plaçassent dans les fonctions élevées de ministre
-ou instituteur des hommes, pour leur faire observer ses règlements
-et pratiquer sa doctrine. Dans ces circonstances, il recueillit dans
-la solitude les lois et institutions des anciens rois, les étudia
-soigneusement et les transmit [à ses disciples] pour éclairer les
-siècles à venir. Les chapitres intitulés _Khio-li, Chao-i, Neï-tse_[3],
-concernent les devoirs des élèves, et appartiennent véritablement à
-la _Petite Étude_, dont ils sont comme des ruisseaux détachés ou des
-appendices; mais parce que les instructions concernant la _Petite
-Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux enfants] avaient été complètement
-développées dans les ouvrages ci-dessus, le livre qui nous occupe a
-été destiné à exposer et rendre manifeste à tous les lois claires,
-évidentes, de la _Grande Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux esprits
-mûrs]. En dehors du livre et comme frontispice, sont posés les grands
-principes qui doivent servir de base a ces enseignements, et dans le
-livre, ces mêmes principes sont expliqués et développés en paragraphes
-séparés. Mais, quoique dans une multitude de trois mille disciples,
-il n'y en ait eu aucun qui n'eût souvent entendu les enseignements du
-maître, cependant le contenu de ce livre fut transmis à la postérité
-par les seuls disciples de _Thsêng-tseu_, qui en avait reçu lui-même
-les maximes de son maître KHOUNG-TSEU, et qui, dans une exposition
-concise, en avait expliqué et développé le sens.
-
-Après la mort de _Mêng-tseu_, il ne se trouva plus personne pour
-enseigner et propager cette doctrine des anciens; alors, quoique le
-livre qui la contenait continuât d'exister, ceux qui la comprenaient
-étaient fort rares. Ensuite il est arrivé de là que les lettrés
-dégénérés s'étant habitués à écrire des narrations, à compiler, à faire
-des discours élégants, leurs oeuvres concernant la _Petite Etude_ furent
-au moins doubles de celles de leurs prédécesseurs; mais leurs préceptes
-différents furent d'un usage complètement nul.
-
-Les doctrines du _Vide_ et de la _Non-entité_[4], du _Repos absolu_ et
-de l'_Extinction finale_[5], vinrent ensuite se placer bien au-dessus
-de celle de la _Grande Étude_; mais elles manquaient de base véritable
-et solide. Leur autorité, leurs prétentions, leurs artifices ténébreux,
-leurs fourberies, en un mot, les discours de ceux qui les prêchaient
-pour s'attirer une renommée glorieuse et un vain nom, se sont répandus
-abondamment parmi les hommes, de sorte que l'erreur, en envahissant le
-siècle, a abusé les peuples et a fermé toute voie à la charité et à la
-justice. Bien plus, le trouble et la confusion de toutes les notions
-morales sont sortis de leur sein, au point que les sages mêmes ne
-pouvaient être assez heureux pour obtenir d'entendre et d'apprendre les
-devoirs les plus importants de la grande doctrine, et que les hommes du
-commun ne pouvaient également être assez heureux pour obtenir dans leur
-ignorance d'être éclairés sur les principes d'une bonne administration;
-tant les ténèbres de l'ignorance s'étaient épaissies et avaient
-obscurci les esprits! Cette maladie s'était tellement augmentée dans la
-succession des années, elle était devenue tellement invétérée, qu'à la
-fin de l'époque des cinq dynasties [vers 950 de notre ère] le désordre
-et la confusion étaient au comble.
-
-Mais il n'arrive rien sur cette terre que le ciel ne ramène de nouveau
-dans le cercle de ses révolutions: la dynastie des Soung s'éleva, et
-la vertu fut bientôt florissante; les principes du bon gouvernement et
-l'éducation reprirent leur éclat. A cette époque, apparurent dans la
-province du _Ho-nan_ deux docteurs de la famille _Tching_, lesquels,
-dans le dessein de transmettre à la postérité les écrits de _Mêng-tseu_
-et de ses disciples, les réunirent et en formèrent un corps d'ouvrage.
-Ils commencèrent d'abord par manifester une grande vénération pour
-ce livre [le _Ta Hio_ ou la _Grande Étude_], et ils le remirent en
-lumière, afin qu'il frappât les yeux de tous. A cet effet, ils le
-retirèrent du rang secondaire où il était placé[6], en mirent en ordre
-les matériaux, et lui rendirent ses beautés primitives. Ensuite la
-doctrine qui avait été anciennement exposée dans le livre de la _Grande
-Étude_ pour instruire les hommes, le véritable sens du saint texte
-original [de KHOUNG-TSEU] et de l'explication de son sage disciple,
-furent de nouveau examinés et rendus au siècle dans toute leur
-splendeur. Quoique, moi _Hi_, je ne sois ni habile ni pénétrant, j'ai
-été assez heureux cependant pour retirer quelque fruit de mes propres
-études sur ce livre, et pour entendre la doctrine qui y est contenue.
-J'avais vu qu'il existait encore dans le travail des deux docteurs
-_Tching_ des choses incorrectes, inégales, que d'autres en avaient été
-détachées ou perdues; c'est pourquoi, oubliant mon ignorance et ma
-profonde obscurité, je l'ai corrigé et mis en ordre autant que je l'ai
-pu, en remplissant les lacunes qui y existaient, et en y joignant des
-notes pour faire saisir le sens et la liaison des idées[7]; enfin, en
-suppléant ce que les premiers éditeurs et commentateurs avaient omis ou
-seulement indiqué d'une manière trop concise; en attendant que, dans la
-suite des temps, il vienne un sage capable d'accomplir la tâche que je
-n'ai fait qu'effleurer. Je sais parfaitement que celui qui entreprend
-plus qu'il ne lui convient n'est pas exempt d'encourir pour sa faute le
-blâme de la postérité. Cependant, en ce qui concerne le _gouvernement
-des États, la conversion des peuples, l'amélioration des moeurs_, celui
-qui étudiera mon travail sur le mode et les moyens de se corriger ou
-se perfectionner soi-même et de gouverner les hommes, dira assurément
-qu'il ne lui aura pas été d'un faible secours.
-
-Du règne nommé _Chun-hi_, année _Kuy-yeo_ [1191 de notre ère], second
-mois lunaire _Kia-tseu_, dans la ville de _Sin-ngan_, ou de la _Paix
-nouvelle_ [vulgairement nommée _Hoeï-tchéou_]. Préface de _Tchou-hi._
-
-
-[1] _Siao hio._
-
-[2] _Ta hio._
-
-[3] Chapitres du _Li-ki_, ou _Livre des Rites._
-
-[4] Celle des _Tao-sse_, qui a _Lao-tseu_ pour fondateur.
-
-[5] Celle des _Bouddhistes_, qui a _Fo_ ou _Bouddha_ pour fondateur.
-
-[6] Il formait un des chapitres du _Li-ki._
-
-[7] Il ne faudrait pas croire que cet habile commentateur ait fait
-des changements au texte ancien du livre; il n'a fait que transposer
-quelquefois des chapitres de l'Explication, et suppléer par des notes
-aux lacunes des mots ou des idées; mais il a eu toujours soin d'en
-avertir dans le cours de l'ouvrage, et ses additions explicatives sont
-imprimées en plus petits caractères ou en lignes plus courtes que
-celles du texte primitif.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-DU DOCTEUR TCHING-TSEU.
-
-
-Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Le _Ta hio_ [ou la _Grande Étude_]
-est un livre laissé par KHOUNG-TSEU et son disciple [_Thsêng-tseu_],
-afin que ceux qui commencent à étudier les sciences morales et
-politiques s'en servent comme d'une porte pour entrer dans le sentier
-de la sagesse. On peut voir maintenant que les hommes de l'antiquité,
-qui faisaient leurs études dans un ordre méthodique, s'appuyaient
-uniquement sur le contenu de ce livre; et ceux qui veulent étudier le
-_Lun-yu_ et le _Mêng-tseu_ doivent commencer leurs études par le _Ta
-hio_; alors ils ne courent pas le risque de s'égarer.
-
-
-
-
-LA GRANDE ÉTUDE.
-
-1. La loi de la grande Étude, ou de la philosophie pratique, consiste
-à développer et remettre en lumière le principe lumineux de la raison
-que nous avons reçu du ciel, à renouveler les hommes, et à placer sa
-destination définitive dans la perfection, ou le souverain bien.
-
-2. Il faut d'abord connaître le but auquel ou doit tendre, ou sa
-destination définitive, et prendre ensuite une détermination; la
-détermination étant prise, on peut ensuite avoir l'esprit tranquille
-et calme; l'esprit étant tranquille et calme, on peut ensuite jouir de
-ce repos inaltérable que rien ne peut troubler; étant parvenu à jouir
-de ce repos inaltérable que rien ne peut troubler, on peut ensuite
-méditer et se former un jugement sur l'essence des choses; ayant médité
-et s'étant formé un jugement sur l'essence des choses, on peut ensuite
-atteindre à l'état de perfectionnement désiré.
-
-3. Les êtres de la nature ont une cause et des effets; les actions
-humaines ont un principe et des conséquences: connaître les causes
-et les effets, les principes et les conséquences, c'est approcher
-très-près de la méthode rationnelle avec laquelle on parvient à la
-perfection.
-
-4. Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière
-dans leurs Etats le principe lumineux de la raison que nous recevons du
-ciel s'attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes; ceux
-qui désiraient bien gouverner leurs royaumes s'attachaient auparavant
-à mettre le bon ordre dans leurs familles; ceux qui désiraient mettre
-le bon ordre dans leurs familles s'attachaient auparavant à se corriger
-eux-mêmes; ceux qui désiraient se corriger eux-mêmes s'attachaient
-auparavant à donner de la droiture à leur âme; ceux qui désiraient
-donner de la droiture à leur âme s'attachaient auparavant à rendre
-leurs intentions pures et sincères; ceux qui désiraient rendre leurs
-intentions pures et sincères s'attachaient auparavant à perfectionner
-le plus possible leurs connaissances morales; perfectionner le plus
-possible ses connaissances morales consiste à pénétrer et approfondir
-les principes des actions.
-
-5. Les principes des actions étant pénétrés et approfondis, les
-connaissances morales parviennent ensuite à leur dernier degré de
-perfection; les connaissances morales étant parvenues à leur dernier
-degré de perfection, les intentions sont ensuite rendues pures et
-sincères; les intentions étant rendues pures et sincères, l'âme se
-pénètre ensuite de probité et de droiture; l'âme étant pénétrée de
-probité et de droiture, la personne est ensuite corrigée et améliorée;
-la personne étant corrigée et améliorée, la famille est ensuite bien
-dirigée; la famille étant bien dirigée, le royaume est ensuite bien
-gouverné; le royaume étant bien gouverné, le monde ensuite jouit de la
-paix et de la bonne harmonie.
-
-6. Depuis l'homme le plus élevé en dignité jusqu'au plus humble et au
-plus obscur, devoir égal pour tous: corriger et améliorer sa personne,
-ou le _perfectionnement de soi-même_, est la base fondamentale de tout
-progrès et de tout développement moral.
-
-7. Il n'est pas dans la nature des choses que ce qui a sa base
-fondamentale en désordre et dans la confusion puisse avoir ce qui en
-dérive nécessairement dans un état convenable.
-
-Traiter légèrement ce qui est le principal ou le plus important, et
-gravement ce qui n'est que secondaire, est une méthode d'agir qu'il ne
-faut jamais suivre[1].
-
-Le _King_ ou _Livre par excellence_, qui précède, ne forme qu'un
-chapitre; il contient les propres paroles de KHOUNG-TSEU, que son
-disciple _Thsêng-tseu_ a commentées dans les dix sections ou chapitres
-suivants, composés de ses idées recueillies par ses disciples.
-
-Les tablettes en bambou des anciennes copies avaient été réunies d'une
-manière fautive et confuse; c'est pour cela que _Tching-tseu_ détermina
-leur place, et corrigea en l'examinant la composition du livre. Par la
-disposition qu'il établit, l'ordre et l'arrangement ont été arrêtés
-comme il suit.
-
-
-[1] Le texte entier de l'ouvrage consiste en quinze cent quarante-six
-caractères. Toute l'Exposition [de _Thsêng-tseu_] est composée de
-citations variées qui servent de commentaire au _King_ [ou texte
-original de KHOUNG-TSEU], lorsqu'il n'est pas complètement narratif.
-Ainsi les principes posés dans le texte sont successivement développés
-dans un enchaînement logique. Le sang circule bien partout dans les
-veines. Depuis le commencement jusqu'à la fin, le grave et le léger
-sont employés avec beaucoup d'art et de finesse. La lecture de ce
-livre est agréable et pleine de suavité. On doit le méditer longtemps,
-et l'on ne parviendra même jamais à en épuiser le sens. (_Note du
-Commentateur._)
-
-
-
-
-EXPLICATION DE THSÊNG-TSEU.
-
-
-
-
-CHAPITRE I_er_.
-
-Sur le devoir de développer et de rendre à sa clarté primitive le
-principe lumineux de notre raison.
-
-
-1. Le _Khang-kao_[1] dit: Le roi _Wen_ parvint à _développer et faire
-briller dans tout son éclat le principe lumineux de la raison que nous
-recevons du ciel._
-
-2. Le _Taï-kia_[2] dit: Le roi _Tching-thang_ avait sans cesse les
-regards fixés sur _ce don brillant de l'intelligence que nous recevons
-du ciel._
-
-3. Le _Ti-tien_[3] a dit: _Yao_ put _développer et faire briller dans
-tout son éclat le principe sublime de l'intelligence que nous recevons
-du ciel._
-
-4. Tous ces exemples indiquent que l'on doit cultiver sa nature
-rationnelle et morale.
-
-Voilà le premier chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
-entendre par _développer et remettre en lumière le principe lumineux de
-la raison que nous recevons du ciel._
-
-
-[1] Il forme aujourd'hui un des chapitres du _Chou-king._
-
-[2] Il forme aujourd'hui un chapitres du _Chou-king_.
-
-[3] ibid.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Sur le devoir de renouveler ou d'éclairer les peuples.
-
-
-1. Des caractères gravés sur la baignoire du roi _Tching-thang_
-disaient: Renouvelle-toi complètement chaque jour; fais-le de
-_nouveau_, encore de _nouveau_, et toujours de _nouveau_.
-
-2. Le _Khang-kao_ dit: Fais que le peuple se _renouvelle_.
-
-3. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis
- longtemps une principauté royale,
-
- Elle obtint du ciel (dans la personne de _Wen-wang_) une
- investiture _nouvelle_.»
-
-4. Cela prouve qu'il n'y a rien que le sage ne pousse jusqu'au dernier
-degré de la perfection.
-
-Voilà le second chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
-entendre par _renouveler les peuples_.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-Sur le devoir de placer sa destination définitive dans la perfection ou
-le souverain bien.
-
-
-1. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «C'est dans un rayon de mille _li_ (cent lieues) de la
- résidence royale
-
- Que le peuple aime à _fixer sa demeure_.»
-
-2. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «L'oiseau jaune au chant plaintif _mien-mân
-
- Fixe sa demeure_ dans le creux touffu des montagnes.»
-
-Le philosophe [KHOUNG-TSEU] a dit:
-
-_En fixant là sa demeure_, il prouve qu'il connaît le lieu de sa
-_destination_; et l'homme [la plus intelligente des créatures][4] ne
-pourrait pas en savoir autant que l'oiseau!
-
-3. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Que la vertu de _Wen-wang_ était vaste et profonde!
-
- Comme il sut joindre la splendeur à la sollicitude la
- plus grande pour l'accomplissement de ses différentes
- _destinations!_»
-
-Comme prince, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de
-l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; comme
-sujet, il _plaçait sa destination_ dans les égards dus au souverain;
-comme fils, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de la piété
-filiale; comme père, il _plaçait sa destination_ dans la tendresse
-paternelle; comme entretenant des relations ou contractant des
-engagements avec les hommes, il _plaçait sa destination_ dans la
-pratique de la sincérité et de la fidélité[5].
-
-4. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Regarde là-bas sur les bords du _Ki;_
-
- Oh! qu'ils sont beaux et abondants les verts bambous!
-
- Nous avons un prince orné de science et de sagesse[6];
-
- Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,
-
- A celui qui taille et polit les pierres précieuses.
-
- Oh! qu'il parait grave et silencieux!
-
- Comme sa conduite est austère et digne!
-
- Nous avons un prince orné de science et de sagesse;
-
- Nous ne pourrons jamais l'oublier!»
-
-5. _Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire_, indique
-l'étude ou l'application de l'intelligence à la recherche des principes
-de nos actions; _il ressemble à celui qui taille et polit les pierres
-précieuses_, indique le _perfectionnement de soi-même_. L'expression
-_Oh! qu'il paraît grave et silencieux!_ indique la crainte, la
-sollicitude qu'il éprouve pour atteindre à la perfection. _Comme sa
-conduite est austère et digne!_ exprime combien il mettait de soin à
-rendre sa conduite digne d'être imitée. _Nous avons un prince orné de
-science et de sagesse; nous ne pourrons jamais l'oublier!_ indique
-cette sagesse accomplie, cette perfection morale que le peuple ne peut
-oublier.
-
-6. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Comme la mémoire des anciens rois (_Wen_ et _Wou_) est
- restée dans le souvenir des hommes!»
-
-Les sages et les princes qui les suivirent imitèrent leur sagesse et
-leur sollicitude pour le bien-être de leur postérité. Les populations
-jouirent en paix, par la suite, de ce qu'ils avaient fait pour
-leur bonheur, et elles mirent à profit ce qu'ils firent de bien et
-de profitable dans une division et une distribution équitable des
-terres[7]. C'est pour cela qu'ils ne seront point oubliés dans les
-siècles à venir.
-
- Voilà le troisième chapitre du Commentaire. Il explique
- ce que l'on doit entendre par _placer sa destination
- définitive dans la perfection ou le souverain bien_[8].
-
-
-[4] C'est l'explication que donne le _Ji-kiang_, en développant le
-commentaire laconique de _Tchou-hi_: «L'homme est de tous les êtres
-le plus intelligent; s'il ne pouvait pas choisir le souverain bien
-pour s'y fixer, c'est qu'il ne serait pas même aussi intelligent que
-l'oiseau.»
-
-[5] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi: «_Tchou-tseu_ dit: Chaque homme
-possède en soi le principe de sa _destination_ obligatoire ou de ses
-devoirs de conduite, et atteindre à sa _destination_ est du devoir du
-saint homme.»
-
-[6] _Tcheou-koung_, qui vivait en 1150 avant notre ère, l'un des plus
-sages et des plus savants hommes qu'ait eus la Chine.
-
-[7] C'est l'explication que donnent de ce passage plusieurs
-commentateurs: «Par le partage des champs labourables et leur
-distribution en portions d'un _li_ (un dixième de lieue carrée), chacun
-eut de quoi s'occuper et s'entretenir habituellement; c'est là le
-profit qu'ils en ont tiré.» (Commentaire, _Ho-kiang_.)
-
-[8] Dans ce chapitre sont faites plusieurs citations du _Livre des
-Vers_, qui seront continuées dans les suivants. Les anciennes éditions
-sont fautives à cet endroit. Elles placent ce chapitre après celui sur
-le _devoir de rendre ses intentions pures et sincères_. (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-Sur le devoir de connaître et de distinguer les causes et les effets.
-
-
-1. Le Philosophe a dit: Je puis écouter des plaidoiries et juger des
-procès comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus nécessaire
-de faire en sorte d'empêcher les procès? Ceux qui sont fourbes et
-méchants, il ne faudrait pas leur permettre de porter leurs accusations
-mensongères et de suivre leurs coupables desseins. On parviendrait par
-là à se soumettre entièrement les mauvaises intentions des hommes.
-C'est ce qui s'appelle _connaître la racine ou la cause_.
-
- Voila le quatrième chapitre du Commentaire. Il explique
- ce que l'on doit entendre par _la racine et les
- branches_ ou _la cause et les effets_.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-Sur le devoir de perfectionner ses connaissances morales en pénétrant
-les principes des actions.
-
-
-1. Cela s'appelle _connaître la racine ou la cause_.
-
-2. Cela s'appelle _la perfection de la connaissance_.
-
- Voilà ce qui reste du cinquième chapitre du Commentaire.
- Il expliquait ce que l'on doit entendre par
- _perfectionner ses connaissances morales en pénétrant
- les principes des actions_; il est maintenant perdu. Il
- y a quelque temps, j'ai essayé de recourir aux idées
- de _Tching-tseu_ [autre commentateur du _Ta hio_, un
- peu plus ancien que _Tchou-hi_] pour suppléer à cette
- lacune, en disant:
-
- Les expressions suivantes du texte, _perfectionner ses
- connaissances morales consiste à pénétrer le principe et
- la nature des actions_, signifient que, si nous désirons
- _perfectionner nos connaissances morales_, nous devons
- nous livrer à une investigation profonde des actions, et
- scruter à fond leurs principes ou leur raison d'être;
- car l'intelligence spirituelle de l'homme n'est pas
- évidemment incapable de _connaître_ [ou est adéquate à
- la _connaissance_]; et les êtres de la nature, ainsi
- que les actions humaines, ne sont pas sans avoir un
- principe, une cause ou une raison d'être[9]. Seulement
- ces principes, ces causes, ces raisons d'être n'ont pas
- encore été soumis à d'assez profondes investigations.
- C'est pourquoi la science des hommes n'est pas complète,
- absolue; c'est aussi pour cela que la _Grande Étude_
- commence par enseigner aux hommes que ceux d'entre eux
- qui étudient la philosophie morale doivent soumettre à
- une longue et profonde investigation les êtres de la
- nature et les actions humaines, afin qu'en partant de
- ce qu'ils savent déjà des principes des actions, ils
- puissent augmenter leurs connaissances, et pénétrer
- dans leur nature la plus intime[10]. En s'appliquant
- ainsi à exercer toute son énergie, toutes ses facultés
- intellectuelles, pendant longtemps, on arrive un jour
- à avoir une connaissance, une compréhension intime
- des vrais principes des actions; alors la nature
- intrinsèque et extrinsèque de toutes les actions
- humaines, leur essence la plus subtile comme leurs
- parties les plus grossières, sont pénétrées; et, pour
- notre intelligence ainsi exercée et appliquée par
- des efforts soutenus, tous les principes des actions
- deviennent clairs et manifestes. Voilà ce qui est appelé
- _la pénétration dos principes des actions_; voila ce qui
- est appelé _la perfection des connaissances morales_.
-
-[9] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce passage: «Le coeur ou le
-principe pensant de l'homme est éminemment immatériel, éminemment
-intelligent; il est bien loin d'être dépourvu de tout savoir naturel,
-et toutes les actions humaines sont bien loin de ne pas avoir une cause
-ou une raison d'être également, naturelle.»
-
-[10] Le commentaire _Ho-kiang_ s'exprime ainsi: «Il n'est pas dit
-[dans le texte primitif] qu'il faut chercher à connaître, à scruter
-profondément les principes, les causes; mais il est dit qu'il faut
-chercher à apprécier parfaitement les actions: en disant qu'il faut
-chercher â connaître, à scruter profondément les principes, les causes,
-alors on entraîne facilement l'esprit dans un chaos d'incertitudes
-inextricables; en disant qu'il faut chercher à apprécier parfaitement
-les actions, alors on conduit l'esprit à la recherche de la vérité.»
-
-Pascal a dit: «C'est une chose étrange que les hommes aient voulu
-comprendre les principes des choses, et arriver jusqu'à connaître
-tout! car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une
-présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Sur le devoir de rendre ses intentions pures et sincères.
-
-
-1. Les expressions _rendre ses intentions pures et sincères_
-signifient: Ne dénature point tes inclinations droites, comme celles de
-fuir une odeur désagréable, et d'aimer un objet agréable et séduisant.
-C'est ce qui est appelé la satisfaction de soi-même. C'est pourquoi le
-sage veille attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes.
-
-2. Les hommes vulgaires qui vivent à l'écart et sans témoins commettent
-des actions vicieuses; il n'est rien de mauvais qu'ils ne pratiquent.
-S'ils voient un homme sage qui veille sur soi-même, ils feignent de
-lui ressembler, en cachant leur conduite vicieuse et en faisant parade
-d'une vertu simulée. L'homme qui les voit est comme s'il pénétrait leur
-foie et leurs reins; alors à quoi leur a-t-il servi de dissimuler?
-C'est là ce que l'on entend par le proverbe: _La vérité est dans
-l'intérieur, la forme à l'extérieur_. C'est pourquoi le sage doit
-veiller attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes.
-
-3. _Thsêng-tseu_ a dit: De ce que dix yeux le regardent, de ce que dix
-mains le désignent, combien n'a-t-il pas à redouter, ou à veiller sur
-lui-même!
-
-4. Les richesses ornent et embellissent une maison, la vertu orne et
-embellit la personne; dans cet état de félicité pure, l'âme s'agrandit,
-et la substance matérielle qui lui est soumise profite de même. C'est
-pourquoi le sage doit _rendre ses intentions pures et sincères_[11].
-
- Voilà le sixième chapitre du Commentaire. Il explique ce
- que l'on doit entendre par _rendre ses intentions pures
- et sincères_.
-
-
-[11] «Il est dit dans le _King: Désirant rendre ses intentions pures et
-sincères, ils s'attachaient d'abord à perfectionner au plus haut degré
-leurs connaissances morales_. Il est encore dit: _Les connaissances
-morales étant portées au plus haut degré, les intentions sont ensuite
-rendues pures et sincères_. Or l'essence propre de l'intelligence est
-d'être éclairée; s'il existe en elle des facultés qui ne soient pas
-encore développées, alors ce sont ces facultés qui sont mises au jour
-par le perfectionnement des connaissances morales; il doit donc y avoir
-des personnes qui ne peuvent pas véritablement faire usage de toutes
-leurs facultés, et qui, s'il en est ainsi, se trompent elles-mêmes.
-De cette manière, quelques hommes sont éclairés par eux-mêmes, et ne
-font aucun effort pour devenir tels; alors ce sont ces hommes qui
-éclairent les autres; en outre, ils ne cessent pas de l'être, et ils
-n'aperçoivent aucun obstacle qui puisse les empêcher d'approcher de la
-vertu. C'est pourquoi ce chapitre sert de développement au précédent,
-pour rendre cette vérité évidente. Ensuite il y aura à examiner le
-commencement et la fin de l'usage des facultés, et à établir que leur
-ordre ne peut pas être troublé, et que leurs opérations ne peuvent pas
-manquer de se manifester. C'est ainsi que le philosophe raisonne.»
-(TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Sur le devoir de se perfectionner soi-même en pénétrant son âme de
-probité et de droiture.
-
-
-1. Ces paroles, _se corriger soi-même de toutes passions vicieuses
-consiste à donner de la droiture à son âme_, veulent dire: Si l'âme
-est troublée par la passion de la colère, alors elle ne peut obtenir
-cette _droiture;_ si l'âme est livrée à la crainte, alors elle ne
-peut obtenir cette _droiture_; si l'âme est agitée parla passion de la
-joie et du plaisir, alors elle ne peut obtenir cette _droiture_; si
-l'âme est accablée par la douleur, alors elle ne peut obtenir cette
-_droiture_.
-
-2. L'âme n'étant point maîtresse d'elle-même, on regarde, et on ne voit
-pas; on écoute, et on n'entend pas; on mange, et on ne connaît point la
-saveur des aliments. Cela explique pourquoi l'action de _se corriger
-soi-même de toutes passions vicieuses consiste dans l'obligation de
-donner de la droiture à son âme_.
-
- Voilà le septième chapitre du Commentaire. Il explique
- ce que l'on doit entendre par _se corriger soi-même de
- toute habitude, de toutes passions vicieuses, en donnant
- de la droiture à son âme_[12].
-
-[12] Ce chapitre se rattache aussi au précédent, afin d'en lier le sens
-à celui du chapitre suivant. Or, _les intentions étant rendues pures
-et sincères_, alors la vérité est sans mélange d'erreur, le bien sans
-mélange de mal, et l'on possède véritablement la vertu. Ce qui peut
-la conserver dans l'homme, c'est le coeur ou la faculté intelligente
-dont il est doué pour dompter ou maintenir son corps. Quelques-uns ne
-savent-ils pas seulement rendre leurs intentions pures et sincères,
-sans pouvoir examiner soigneusement les facultés de l'intelligence qui
-sait les conserver telles? alors ils ne possèdent pas encore la vérité
-intérieurement, et ils doivent continuer à améliorer, à perfectionner
-leurs personnes.
-
-Depuis ce chapitre jusqu'à la fin, tout est parfaitement conforme aux
-anciennes éditions. (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-Sur le devoir de mettre le bon ordre dans sa famille, en se
-perfectionnant soi-même.
-
-
-1. Ce que signifient ces mots, _mettre le bon ordre dans sa famille
-consiste auparavant à se corriger soi-même de toutes passions
-vicieuses_, le voici: Les hommes sont partiaux envers leurs parents et
-ceux qu'ils aiment; ils sont aussi partiaux ou injustes envers ceux
-qu'ils méprisent et qu'ils haïssent; envers ceux qu'ils respectent
-et qu'ils révèrent, ils sont également partiaux ou serviles; ils sont
-partiaux ou trop miséricordieux[13] envers ceux qui inspirent la
-compassion et la pitié; ils sont aussi partiaux ou hautains envers ceux
-qu'ils traitent avec supériorité. C'est pourquoi aimer et reconnaître
-les défauts de ceux que l'on aime, haïr et reconnaître les bonnes
-qualités de ceux que l'on hait, est une chose bien rare sous le
-ciel[14].
-
-2. De là vient le proverbe qui dit: _Les pères ne veulent pas
-reconnaître les défauts de leurs enfants, et les laboureurs la
-fertilité de leurs terres_.
-
-3. Cela prouve qu'un homme qui ne s'est pas _corrigé lui-même de ses
-penchants injustes_ est incapable de _mettre le bon ordre dans sa
-famille_.
-
- Voilà le huitième chapitre du Commentaire. Il explique
- ce que l'on doit entendre par _mettre le bon ordre dans
- sa famille, en se corrigeant soi-même de toute habitude,
- de toutes passions vicieuses._
-
-
-[13] C'est le sens que donnent les commentateurs chinois.
-L'_Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit: «Envers les hommes qui
-sont dans la peine et la misère, qui sont épuisés par la souffrance,
-quelques-uns s'abandonnent à une excessive indulgence, et ils sont
-_partiaux_.»
-
-[14] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce chapitre: «_Thsêng-tseu_
-dit: Ce que le saint Livre (le texte de KHOUNG-TSEU) appelle _mettre
-le bon ordre dans sa famille consiste auparavant à se corriger
-soi-même de toutes passions vicieuses_, signifie: Que la personne
-étant le fondement, la base de la famille, celui qui veut _mettre le
-bon ordre dans sa famille_ doit savoir que tout consiste dans les
-sentiments d'amitié et d'aversion, d'amour et de haine qui sont en
-nous, et qu'il s'agit seulement de ne pas être _partial_ et _injuste_,
-dans l'expression de ces sentiments. L'homme se laisse toujours
-naturellement entraîner aux sentiments qui naissent en lui, et, s'il
-est dans le sein d'une famille, il perd promptement la règle de ses
-devoirs naturels. C'est pourquoi, dans ce qu'il aime et dans ce qu'il
-hait, il arrive aussitôt à la _partialité_ et à l'_injustice_, et sa
-_personne n'est point corrigée et améliorée_.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-Sur le devoir de bien gouverner un État, en mettant le bon ordre dans
-sa famille.
-
-
-1. Les expressions du texte, _pour bien gouverner un royaume, il est
-nécessaire de s'attacher auparavant à mettre le bon ordre dans sa
-famille_, peuvent s'expliquer ainsi: Il est impossible qu'un homme qui
-ne peut pas instruire sa propre famille puisse instruire les hommes.
-C'est pourquoi le fils de prince[15], sans sortir de sa famille, se
-perfectionne dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume. La
-piété filiale est le principe qui le dirige dans ses rapports avec le
-souverain; la déférence est le principe qui le dirige dans ses rapports
-avec ceux qui sont plus âgés que lui; la bienveillance la plus tendre
-est le principe qui le dirige dans ses rapports avec la multitude[16].
-
-2. Le _Khang-kao_ dit: Il est comme une mère qui embrasse tendrement
-son nouveau-né[17]. Elle s'efforce de toute son âme à prévenir ses
-désirs naissants; si elle ne les devine pas entièrement, elle ne se
-méprend pas beaucoup sur l'objet de ses voeux. Il n'est pas dans la
-nature qu'une mère apprenne à nourrir un enfant pour se marier ensuite.
-
-3. Une seule famille ayant de l'humanité et de la charité suffira pour
-faire naître dans la nation ces mêmes vertus de charité et d'humanité;
-une seule famille ayant de la politesse et de la condescendance suffira
-pour rendre une nation condescendante et polie; un seul homme, le
-prince[18], étant avare et cupide, suffira pour causer du désordre dans
-une nation. Tel est le principe ou le mobile de ces vertus et de ces
-vices. C'est ce que dit le proverbe: _Un mot perd l'affaire; un homme
-détermine le sort d'un empire_.
-
-4. _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire avec humanité, et le peuple
-les imita. _Kie_ et _Tcheou_[19] gouvernèrent l'empire avec cruauté, et
-le peuple les imita. Ce que ces derniers ordonnaient était contraire à
-ce qu'ils aimaient, et le peuple ne s'y soumit pas. C'est pour cette
-raison que le prince doit lui-même pratiquer toutes les vertus, et
-ensuite engager les autres hommes à les pratiquer. S'il ne les possède
-pas et ne les pratique pas lui-même, il ne doit pas les exiger des
-autres hommes. Que n'ayant rien de bon, rien de vertueux dans le coeur,
-on puisse être capable de commander aux hommes ce qui est bon et
-vertueux, cela est impossible et contraire à la nature des choses.
-
-5. C'est pourquoi _le bon gouvernement d'un royaume consiste dans
-l'obligation préalable de mettre le bon ordre dans sa famille_.
-
-6. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Que le pêcher est beau et ravissant!
-
- Que son feuillage est fleuri et abondant!
-
- Telle une jeune fiancée se rendant à la demeure de son
- époux,
-
- Et se conduisant convenablement envers les personnes de
- sa famille!»
-
-_Conduisez-vous convenablement envers les personnes de votre famille_,
-ensuite vous pourrez instruire et diriger une nation d'hommes.
-
-7. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Faites ce qui est convenable entre frères et soeurs de
- différents âges.»
-
-Si vous faites ce qui est convenable entre frères de différents âges,
-alors vous pourrez instruire de leurs devoirs mutuels les frères aînés
-et les frères cadets d'un royaume[20].
-
-8. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Le prince dont la conduite est toujours pleine d'équité
- et de sagesse
-
- Verra les hommes des quatre parties du monde imiter sa
- droiture.»
-
-Il remplit ses devoirs de père, de fils, de frère ainé et de frère
-cadet, et ensuite le peuple l'imite.
-
-9. C'est ce qui est dit dans le texte: _L'art de bien gouverner une
-nation consiste à mettre auparavant le bon ordre dans sa famille_.
-
- Voilà le neuvième chapitre du Commentaire. Il explique
- ce que l'on doit entendre par _bien gouverner le royaume
- en mettant le bon ordre dans sa famille_.
-
-
-[15] La glose du _Kiang-i-pi-tchi_ dit que c'est le fils d'un prince
-possédant un royaume qui est ici désigné.
-
-[16] En dégageant complètement la pensée du philosophe de sa forme
-chinoise, on voit qu'il assimile le gouvernement de l'État à celui
-de la famille, et qu'à ses yeux, celui qui possède toutes les vertus
-exigées d'un chef de famille possède également toutes les vertus
-exigées d'un souverain. C'est aussi ce que dit le _Commentaire
-impérial_ (_Ji-kiang_): «Ces trois vertus: la _piété filiale_, la
-_déférence_ envers les frères ainés, la _bienveillance_ ou l'affection
-pour ses parents, sont des vertus avec lesquelles le prince orne sa
-personne, tout en instruisant sa famille; elles sont généralement la
-source des bonnes moeurs, et en les étendant, en en faisant une grande
-application, on en fait par conséquent la règle de toutes ses actions.
-Voilà comment le fils du prince, sans sortir de sa famille, se forme
-dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume.»
-
-[17] Le _Commentaire impérial_ (_Ji-kiang_) s'exprime ainsi sur ce
-passage: «Autrefois _Wou-wang_ écrivit un livre pour donner des
-avertissements à _Kang-chou_ (son frère cadet, qu'il envoyait gouverner
-un État dans la province du _Ho-nan_); il dit: Si l'on exerce les
-fonctions de prince, il faut aimer, chérir les cent familles (tout le
-peuple chinois) comme une tendre mère aime et chérit son jeune enfant
-au berceau. Or, dans les premiers temps que son jeune enfant vient
-de naître, chaque mère ne peut pas apprendre par des paroles sorties
-de sa bouche ce que l'enfant désire; la mère, qui par sa nature est
-appelée à lui donner tous ses soins et à ne le laisser manquer de rien,
-s'applique avec la plus grande sincérité du coeur, et beaucoup plus
-souvent qu'il est nécessaire, à chercher à savoir ce qu'il désire, et
-elle le trouve ensuite. Il faut qu'elle cherche à savoir ce que son
-enfant désire, et quoiqu'elle ne puisse pas toujours réussir à deviner
-tous ses voeux, cependant son coeur est satisfait, et le coeur de son
-enfant doit aussi être satisfait; ils ne peuvent pas s'éloigner l'un de
-l'autre. Or, le coeur de cette mère, qui chérit ainsi son jeune enfant
-au berceau, le fait naturellement et de lui-même: toutes les mères ont
-les mêmes sentiments maternels; elles n'ont pas besoin d'attendre qu'on
-les instruise de leur devoir pour pouvoir ainsi aimer leurs enfants.
-Aussi n'a-t-on jamais vu dans le monde qu'une jeune femme apprenne
-d'abord les règles des soins à donner à un jeune enfant au berceau,
-pour se marier ensuite. Si l'on sait une fois que les tendres soins
-qu'une mère prodigue à son jeune enfant lui sont ainsi inspirés par ses
-sentiments naturels, on peut savoir également que ce sont les mêmes
-sentiments de tendresse naturelle qui doivent diriger un prince dans
-_ses rapports avec la multitude_. N'en est-il pas de même dans _ses
-rapports avec le souverain_ et _avec ses aînés?_ Alors c'est ce qui est
-dit, que _sans sortir de sa famille on peut se perfectionner dans l'art
-d'instruire et de gouverner un royaume.»_
-
-[18] Par _un seul homme_ on indique le _prince_. (_Glose_.)
-
-[19] On peut voir ce qui a été dit de ces souverains de la Chine dans
-notre _Résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises, depuis les
-temps les plus anciens jusqu'à nos jours_, pag. 33 et suiv., et pag.
-61, 70. On peut aussi y recourir pour toutes les autres informations
-historiques que nous n'avons pas cru devoir reproduire ici.
-
-[20] Dans la politique de ces philosophes chinois, chaque famille est
-une nation ou État en petit, et toute nation ou tout État n'est qu'une
-grande famille: l'un et l'autre doivent être gouvernés par les mêmes
-principes de sociabilité et soumis aux mêmes devoirs. Ainsi, comme un
-homme qui ne montre pas de vertus dans sa conduite et n'exerce point
-d'empire sur ses passions n'est pas capable de bien administrer une
-famille, de même un prince qui n'a pas les qualités qu'il faut pour
-bien administrer une famille est également incapable de bien gouverner
-une nation. Ces doctrines ne sont point constitutionnelles, parce
-quelles sont en opposition avec la doctrine que le chef de l'_État
-règne_ et _ne gouverne pas_, et qu'elles lui attribuent un pouvoir
-exorbitant sur ses sujets, celui d'un père sur ses enfants, pouvoir
-dont les princes, en Chine, sont aussi portés à abuser que partout
-ailleurs; mais, d'un autre côté, ce caractère d'assimilation au
-père de famille leur impose des devoirs qu'ils trouvent quelquefois
-assez gênants pour se décider à les enfreindre; alors, d'après la
-même politique, les membres de la grande famille ont le droit, sinon
-toujours la force, de déposer les mauvais rois qui ne gouvernent pas en
-vrais pères de famille. On en a vu des exemples.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-Sur le devoir d'entretenir la paix et la bonne harmonie dans le monde,
-en bien gouvernant les royaumes.
-
-
-1. Les expressions du texte, _faire jouir le monde de la paix et de
-l'harmonie consiste à bien gouverner son royaume_, doivent être ainsi
-expliquées: Que celui qui est dans une position supérieure, ou le
-prince, traite ses père et mère avec respect, et le peuple aura de la
-piété filiale; que le prince honore la supériorité d'âge entre les
-frères, et le peuple aura de la déférence fraternelle; que le prince
-ait de la commisération pour les orphelins, et le peuple n'agira pas
-d'une manière contraire. C'est pour cela que le prince a en lui la
-règle et la mesure de toutes les actions.
-
-2. Ce que vous réprouvez dans ceux qui sont au-dessus de vous, ne le
-pratiquez pas envers ceux qui sont au-dessous; ce que vous réprouvez
-dans vos inférieurs, ne le pratiquez pas envers vos supérieurs; ce que
-vous réprouvez dans ceux qui vous précèdent, ne le faites pas à ceux
-qui vous suivent; ce que vous réprouvez dans ceux qui vous suivent, ne
-le faites pas à ceux qui vous précèdent; ce que vous réprouvez dans
-ceux qui sont à votre droite, ne le faites pas à ceux qui sont à votre
-gauche; ce que vous réprouvez dans ceux qui sont à votre gauche, ne le
-faites pas à ceux qui sont à votre droite: voilà ce qui est appelé la
-raison et la règle de toutes les actions.
-
-3. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Le seul prince qui inspire de la joie,
-
- C'est celui qui est le père et la mère du peuple!»
-
-Ce que le peuple aime, l'aimer; ce que le peuple hait, le haïr: voilà
-ce qui est appelé _être le père et la mère du peuple_.
-
-4. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Voyez au loin cette grande montagne du Midi,
-
- Avec ses rochers escarpés et menaçants!
-
- Ainsi, ministre _Yn_, tu brillais dans ta fierté!
-
- Et le peuple te contemplait avec terreur!»
-
-Celui qui possède un empire ne doit pas négliger de veiller
-attentivement sur lui-même, pour pratiquer le bien et éviter le mal;
-s'il ne tient compte de ses principes, alors la ruine de son empire en
-sera la conséquence[21].
-
-5. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Avant que les princes de la dynastie de _Yn_ [ou
- _Chang_] eussent perdu l'affection du peuple,
-
- Ils pouvaient être comparés au Très-Haut.
-
- Nous pouvions considérer dans eux
-
- Que le mandat du ciel n'est pas facile à conserver.»
-
-Ce qui veut dire:
-
-«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;
-
-Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire[22].»
-
-6. C'est pourquoi un prince doit, avant tout, veiller attentivement sur
-son principe rationnel et moral. S'il possède les vertus qui en sont la
-conséquence, il possédera le coeur des hommes; s'il possède le coeur des
-hommes, il possédera aussi le territoire; s'il possède le territoire,
-il en aura les revenus; s'il en a les revenus, il pourra en faire usage
-pour l'administration de l'État. Le principe rationnel et moral est la
-base fondamentale; les richesses ne sont que l'accessoire.
-
-7. Traiter légèrement la base fondamentale ou le principe rationnel et
-moral, et faire beaucoup de cas de l'accessoire ou des richesses, c'est
-pervertir les sentiments du peuple et l'exciter par l'exemple au vol et
-aux rapines.
-
-8. C'est pour cette raison que si un prince ne pense qu'à amasser
-des richesses, alors le peuple, pour l'imiter, s'abandonne à toutes
-ses passions mauvaises; si, au contraire, il dispose convenablement
-des revenus publics, alors le peuple se maintient dans l'ordre et la
-soumission.
-
-9. C'est aussi pour cela que si un souverain ou des magistrats publient
-des décrets et des ordonnances contraires à la justice, ils éprouveront
-une résistance opiniâtre à leur exécution et aussi par des moyens
-contraires à la justice; s'ils acquièrent des richesses par des moyens
-violents et contraires à la justice, ils les perdront aussi par des
-moyens violents et contraires à la justice.
-
-10. Le _Khang-kao_ dit: «Le mandat du ciel qui donne la souveraineté à
-un homme ne la lui confère pas pour toujours.» Ce qui signifie qu'en
-pratiquant le bien ou la justice, on l'obtient, et qu'en pratiquant le
-mal ou l'injustice, on la perd.
-
-11. Les Chroniques de _Thsou_ disent:
-
-«La nation de _Thsou_ ne regarde pas les parures en or et en pierreries
-comme précieuses; mais, pour elle, les hommes vertueux, les bons et
-sages ministres sont les seules choses quelle estime être précieuses.»
-
-12. _Kieou-fan_ a dit:
-
-«Dans les voyages que j'ai faits au dehors, je n'ai trouvé aucun objet
-précieux; l'humanité et l'amitié pour ses parents sont ce que j'ai
-trouvé seulement de précieux.»
-
-13. Le _Thsin-tchi_ dit:
-
-«Que n'ai-je un ministre d'une droiture parfaite, quand même il
-n'aurait d'autre habileté qu'un coeur simple et sans passions; il serait
-comme s'il avait les plus grands talents! Lorsqu'il verrait des hommes
-de haute capacité, il les produirait, et n'en serait pas plus jaloux
-que s'il possédait leurs talents lui-même. S'il venait à distinguer
-un homme d'une vertu et d'une intelligence vastes, il ne se bornerait
-pas à en faire l'éloge du bout des lèvres, il le rechercherait avec
-sincérité et l'emploierait dans les affaires. Je pourrais me reposer
-sur un tel ministre du soin de protéger mes enfants, leurs enfants et
-le peuple. Quel avantage n'en résulterait-il pas pour le royaume[23]!
-
-Mais si un ministre est jaloux des hommes de talent, et que par
-envie il éloigne ou tienne à l'écart ceux qui possèdent une vertu
-et une habileté éminentes, en ne les employant pas dans les charges
-importantes, et en leur suscitant méchamment toutes sortes d'obstacles,
-un tel ministre, quoique possédant des talents, est incapable de
-protéger mes enfants, leurs enfants et le peuple. Ne pourrait-on pas
-dire alors que ce serait un danger imminent, propre à causer la ruine
-de l'empire?»
-
-14. L'homme vertueux et plein d'humanité peut seul éloigner de lui de
-tels hommes, et les rejeter parmi les barbares des quatre extrémités de
-l'empire, ne leur permettant pas d'habiter dans le royaume du milieu.
-
-Cela veut dire que l'homme juste et plein d'humanité seul est capable
-d'aimer et de haïr convenablement les hommes[24].
-
-15. Voir un homme de bien et de talent, et ne pas lui donner de
-l'élévation; lui donner de l'élévation, et ne pas le traiter avec
-toute la déférence qu'il mérite, c'est lui faire injure. Voir un homme
-pervers, et ne pas le repousser; le repousser, et ne pas l'éloigner à
-une grande distance, c'est une chose condamnable pour un prince.
-
-16. Un prince qui aime ceux qui sont l'objet de la haine générale,
-et qui hait ceux qui sont aimés de tous, fait ce que l'on appelle un
-outrage à la nature de l'homme. Des calamités redoutables atteindront
-certainement un tel prince.
-
-17. C'est en cela que les souverains ont une grande règle de conduite
-à laquelle ils doivent se conformer; ils l'acquièrent, cette règle,
-par la sincérité et la fidélité, et ils la perdent par l'orgueil et la
-violence.
-
-18. Il y a un grand principe pour accroître les revenus (de l'État ou
-de la famille). Que ceux qui produisent ces revenus soient nombreux, et
-ceux qui les dissipent, en petit nombre; que ceux qui les font croître
-par leur travail se donnent beaucoup de peine, et que ceux qui les
-consomment le fassent avec modération; alors, de cette manière, les
-revenus seront toujours suffisants[25].
-
-19. L'homme humain et charitable acquiert de la considération à sa
-personne, en usant généreusement de ses richesses; l'homme sans
-humanité et sans charité augmente ses richesses aux dépens de sa
-considération.
-
-20. Lorsque le prince aime l'humanité et pratique la vertu, il est
-impossible que le peuple n'aime pas la justice; et lorsque le peuple
-aime la justice, il est impossible que les affaires du prince n'aient
-pas une heureuse fin; il est également impossible que les impôts dûment
-exigés ne lui soient pas exactement payés.
-
-21. _Meng-hien-tseu_[26] a dit: Ceux qui nourrissent des coursiers et
-possèdent des chars à quatre chevaux n'élèvent pas des poules et des
-pourceaux, qui sont le gain des pauvres. Une famille qui se sert de
-glace dans la cérémonie des ancêtres ne nourrit pas des boeufs et des
-moutons. Une famille de cent chars, ou un prince, n'entretient pas des
-ministres qui ne cherchent qu'à augmenter les impôts pour accumuler des
-trésors. S'il avait des ministres qui ne cherchassent qu'à augmenter
-les impôts pour amasser des richesses, il vaudrait mieux qu'il eût des
-ministres ne pensant qu'à dépouiller le trésor du souverain.--Ce qui
-veut dire que ceux qui gouvernent un royaume ne doivent point faire
-leur richesse privée des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de
-la justice et de l'équité leur seule richesse.
-
-22. Si ceux qui gouvernent les États ne pensent qu'à amasser des
-richesses pour leur usage personnel, ils attireront indubitablement
-auprès d'eux des hommes dépravés; ces hommes leur feront croire
-qu'ils sont des ministres bons et vertueux, et ces hommes dépravés
-gouverneront le royaume. Mais l'administration de ces indignes
-ministres appellera sur le gouvernement les châtiments divins et les
-vengeances du peuple. Quand les affaires publiques sont arrivées à
-ce point, quels ministres, fussent-ils les plus justes et les plus
-vertueux, détourneraient de tels malheurs? Ce qui veut dire que ceux
-qui gouvernent un royaume ne doivent point faire leur richesse privée
-des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de la justice et de
-l'équité leur seule richesse.
-
- Voilà le dixième chapitre du Commentaire. Il explique ce
- que l'on doit entendre par _faire jouir le monde de la
- paix et de l'harmonie en bien gouvernant l'empire_[27].
-
- L'Explication tout entière consiste en dix chapitres.
- Les quatre premiers chapitres exposent l'ensemble
- général de l'ouvrage, et en montrent le but. Les six
- autres chapitres exposent plus en détail les diverses
- branches du sujet de l'ouvrage. Le cinquième chapitre
- enseigne le devoir d'être vertueux et éclairé.
- Le sixième chapitre pose la base fondamentale du
- perfectionnement de soi-même. Ceux qui commencent
- l'étude de ce livre doivent faire tous leurs efforts
- pour surmonter les difficultés que ce chapitre présente
- à sa parfaite intelligence; ceux qui le lisent ne
- doivent pas le regarder comme très-facile à comprendre
- et en faire peu de cas.
-
-
-[21] On veut dire [dans ce paragraphe] que celui qui est dans la
-position la plus élevée de la société [le souverain] ne doit pas
-ne pas prendre en sérieuse considération ce que les hommes ou les
-populations demandent et attendent de lui; s'il ne se conformait pas
-dans sa conduite aux droites règles de la raison, et qu'il se livrât
-de préférence aux actes vicieux [aux actions contraires à l'intérêt du
-peuple] en donnant un libre cours à ses passions d'amitié et de haine,
-alors sa propre personne serait exterminée et le gouvernement périrait;
-c'est là la grande ruine de l'empire [dont il est parlé dans le texte].
-(TCHOU-HI.)
-
-[22] Le _Ho-kiang_ dit a ce sujet: «La fortune du prince dépend du
-ciel, et la volonté du ciel existe dans le peuple. Si le prince obtient
-l'affection et l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec
-complaisance et affermira son trône; mais s'il perd l'affection et
-l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec colère, et il perdra
-son royaume.»
-
-[23] On voit par ces instructions de _Mou-koung_, prince du petit
-royaume de _Thsin_, tirées du _Chou-king_, quelle importance on
-attachait déjà en Chine, 650 ans avant notre ère, au bon choix des
-ministres, pour la prospérité et le bonheur d'un État. Partout
-l'expérience éclaire les hommes! Mais malheureusement ceux qui les
-gouvernent ne savent pas ou ne veulent pas toujours en profiter.
-
-[24] «Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa
-perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu
-opposée, tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à
-l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber.
-On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité, mils bien
-en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux.»
-(PASCAL.)
-
-[25] _Liu-chi_ a dit: «Si dans un royaume le peuple n'est pas paresseux
-et avide d'amusements, alors ceux qui produisent les revenus sont
-nombreux; si la cour n'est pas son séjour de prédilection, alors ceux
-qui mangent ou dissipent ces revenus sont en petit nombre; si on
-n'enlève pas aux laboureurs le temps qu'ils consacrent à leurs travaux,
-alors ceux qui travaillent, qui labourent et qui sèment, se donneront
-beaucoup de peine pour faire produire la terre; si l'on a soin de
-calculer ses revenus pour régler sur eux ses dépenses, alors l'usage
-que l'on en fera sera modéré.»
-
-[26] _Meng-hien-tseu_ était un sage _Ta-fou_, ou mandarin, du royaume
-de _Lou_, dont la postérité s'est éteinte dans son second petit-fils.
-_Ceux qui nourrissent des coursiers et possèdent des chars à quatre
-chevaux_, ce sont les mandarins ou magistrats civils, _Tu-fou_, qui
-passent les premiers examens des lettres à des périodes fixes. _Une
-famille qui se sert de glace dans la cérémonie des ancêtres_, ce sont
-les grands de l'ordre supérieur nommés _King_, qui se servaient de
-_glace_ dans les cérémonies funèbres qu'ils faisaient en l'honneur de
-leurs ancêtres. _Une famille de cent chars_, ce sont les grands de
-l'État qui possédaient des fiefs séparés dont ils tiraient les revenus.
-Le prince devrait plutôt perdre ses propres revenus, ses propres
-richesses, que d'avoir des ministres qui fissent éprouver des vexations
-et des dommages au peuple. C'est pourquoi _il vaut mieux_ que [le
-prince] _ait des ministres qui dépouillent le trésor du souverain_ que
-des _ministres qui surchargent le peuple d'impôts pour accumuler des
-richesses_.
-
-[27] «Le sens de ce chapitre est qu'il faut faire tous ses efforts
-pour être d'accord avec le peuple dans son amour et son aversion, ou
-partager ses sympathies, et qu'il ne faut pas s'appliquer uniquement
-a faire son bien-être matériel. Tout cela est relatif a la règle de
-conduite la plus importante que l'on puisse s'imposer. Celui qui peut
-agir ainsi traite alors bien les sages, se plait dans les avantages qui
-en résultent; chacun obtient ce a quoi il peut prétendre, et le monde
-vit dans la paix et l'harmonie.» (_Glose_.)
-
-_Thoung-yang-hiu-chi_ a dit: «Le grand but, le sens principal de
-ce chapitre signifie que le gouvernement d'un empire consiste dans
-l'application des règles de droiture et d'équité naturelles que
-nous avons en nous, à tous les actes du gouvernement, ainsi qu'au
-choix des hommes que l'on emploie, qui, par leur bonne ou mauvaise
-administration, conservent ou perdent l'empire. Il faut que, dans ce
-qu'ils aiment et dans ce qu'ils haïssent, ils se conforment toujours au
-sentiment du peuple.»
-
-
-
-
-TCHOUNG-YOUNG,
-
-ou
-
-L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU;
-
-
-RECUEILLI PAR TSEU-SSE,
-
-PETIT-FILS ET DISCIPLE DE KHOUNG-TSEU.
-
-
-DEUXIÈME LIVRE CLASSIQUE.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-DU DOCTEUR TCHING-TSEU.
-
-
- Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Ce qui ne dévie
- d'aucun côté est appelé _milieu_ (_tchoung_); ce qui
- ne change pas est appelé _invariable_ (_young_). Le
- _milieu_ est la droite voie, ou la droite règle du
- monde; l'_invariabitilé_ en est la raison fixe. Ce
- livre, comprend les règles de l'intelligence qui ont
- été transmises par les disciples de KHOUNG-TSEU à leurs
- propres disciples. _Tseu-sse_ (petit-fils de KHOUNG-TSEU)
- craignit que, dans la suite des temps, ces règles de
- l'intelligence ne se corrompissent; c'est pourquoi il
- les consigna dans ce livre pour les transmettre lui-même
- à _Mêng-tseu_. _Tseu-sse_, au commencement de son livre,
- parle de la raison qui est une pour tous les hommes;
- dans le milieu, il fait des digressions sur toutes
- sortes de sujets; et à la fin, il revient sur la raison
- unique, dont il réunit tous les éléments. S'étend-il
- dans des digressions variées, alors il parcourt les
- six points fixes du monde (l'est, l'ouest, le nord, le
- sud, le nadir et le zénith); se ressere-t-il dans son
- exposition, alors il se concentre et s'enveloppe pour
- ainsi dire dans les voiles du mystère. La saveur de ce
- livre est inépuisable, tout est fruit dans son étude.
- Celui qui sait parfaitement le lire, s'il le médite avec
- une attention soutenue, et qu'il en saisisse le sens
- profond, alors, quand même il mettrait toute sa vie
- ses maximes en pratique, il ne parviendrait pas à les
- épuiser.
-
-
-
-
-CHAPITRE I_er._
-
-
-1. Le _mandat_ du ciel (ou le principe des opérations vitales et des
-actions intelligentes conférées par le ciel aux êtres vivants[1])
-s'appelle _nature rationnelle_; le principe qui nous dirige dans la
-conformité de nos actions avec la nature rationnelle s'appelle _règle
-de conduite morale_ ou _droite voie_; le système coordonné de la règle
-de conduite morale ou droite voie s'appelle _Doctrine des devoirs_ ou
-_Institutions_.
-
-2. La _règle de conduite morale_ qui doit diriger les actions est
-tellement obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point,
-un seul instant. Si l'on pouvait s'en écarter, ce ne serait plus une
-règle de conduite immuable. C'est pourquoi l'homme supérieur, ou celui
-qui s'est identifié avec la droite voie[2], veille attentivement dans
-son coeur sur les principes qui ne sont pas encore discernés par tous
-les hommes, et il médite avec précaution sur ce qui n'est pas encore
-proclamé et reconnu comme doctrine.
-
-3. Rien n'est plus évident pour le sage que les choses cachées dans le
-secret de la conscience; rien n'est plus manifeste pour lui que les
-causes les plus subtiles des actions. C'est pourquoi l'homme supérieur
-veille attentivement sur les inspirations secrètes de sa conscience.
-
-4. Avant que la joie, la satisfaction, la colère, la tristesse, se
-soient produites dans l'âme (avec excès), l'état dans lequel on se
-trouve s'appelle _milieu_. Lorsqu'une fois elles se sont produites
-dans l'âme, et qu'elles n'ont encore atteint qu'une certaine limite,
-l'état dans lequel on se trouve s'appelle _harmonique_. Ce _milieu_
-est la grande base fondamentale du monde; l'_harmonie_ en est la loi
-universelle et permanente.
-
-5. Lorsque le _milieu_ et l'_harmonie_ sont portés au point de
-perfection, le ciel et la terre sont dans un état de tranquillité
-parfaite, et tous les êtres reçoivent leur complet développement.
-
- Voilà le premier chapitre du livre dans lequel
- _Tseu-sse_ expose les idées principales de la doctrine
- qu'il veut transmettre à la postérité. D'abord il montre
- clairement que la _voie droite_ ou la _règle de conduite
- morale_ tire sa racine fondamentale, sa source primitive
- du ciel, et qu'elle ne peut changer; que sa substance
- véritable existe complètement en nous, et qu'elle ne
- peut en être séparée. Secondement, il parle du devoir
- de la conserver, de l'entretenir, de l'avoir sans cesse
- sous les yeux; enfin il dit que les saints hommes, ceux
- qui approchent le plus de l'intelligence divine, l'ont
- portée par leurs bonnes oeuvres à son dernier degré de
- perfection. Or il veut que ceux qui étudient ce livre
- reviennent sans cesse sur son contenu, qu'ils cherchent
- en eux-mêmes les principes qui y sont enseignés, et s'y
- attachent après les avoir trouvés, afin de repousser
- tout désir dépravé des objets extérieurs, et d'accomplir
- les actes vertueux que comporte leur nature originelle.
- Voilà ce que _Yang-chi_[3] appelait la substance
- nécessaire ou le corps obligatoire du livre. Dans les
- dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour
- ainsi dire, que des citations des paroles de son maître,
- destinées à corroborer et à compléter le sens de ce
- premier chapitre.
-
-
-[1] _Commentaire._
-
-[2] _Glose._
-
-[3] Le philosophe _Yang-tseu_.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-
-1. Le philosophe TCHOUNG-NI (KHOUNG-TSEU) dit: L'homme d'une vertu
-supérieure persévère invariablement dans le milieu; l'homme vulgaire,
-ou sans principes, est constamment en opposition avec ce milieu
-invariable.
-
-2. L'homme d'une vertu supérieure persévère sans doute invariablement
-dans le milieu; par cela même qu'il est d'une vertu supérieure, il
-se conforme aux circonstances pour tenir le milieu. L'homme vulgaire
-et sans principes tient aussi quelquefois le milieu; mais, par
-cela même qu'il est un homme sans principes, il ne craint pas de
-le suivre témérairement en tout et partout (sans se conformer aux
-circonstances[4]).
-
- Voilà le second chapitre.
-
-[4] _Glose_.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-
-1. Le Philosophe (KHOUNG-TSEU) disait: Oh! que la limite de la
-persévérance dans le milieu est admirable! Il y a bien peu d'hommes qui
-sachent s'y tenir longtemps!
-
- Voilà le troisième chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-
-1. Le Philosophe disait: La voie droite n'est pas suivie; j'en
-connais la cause: les hommes instruits la dépassent; les ignorants ne
-l'atteignent pas. La voie droite n'est pas évidente pour tout le monde,
-je le sais: les hommes d'une vertu forte vont au delà; ceux d'une vertu
-faible ne l'atteignent pas.
-
-2. De tous les hommes, il n'en est aucun qui ne boive et ne mange; mais
-bien peu d'entre eux savent discerner les saveurs!
-
- Voilà le quatrième chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-
-1. Le Philosophe disait: Qu'il est à déplorer que la voie droite ne
-soit pas suivie!
-
- Voilà le cinquième chapitre. Ce chapitre se rattache au
- précédent qu'il explique, et l'exclamation sur la _voie
- droite_ qui n'est pas suivie sert de transition pour
- relier le sens du chapitre suivant. (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-
-1. Le Philosophe disait: Que la sagesse et la pénétration de _Chun_
-étaient grandes! Il aimait à interroger les hommes et à examiner
-attentivement en lui-même les réponses de ceux qui l'approchaient; il
-retranchait les mauvaises choses et divulguait les bonnes. Prenant les
-deux extrêmes de ces dernières, il ne se servait que de leur milieu
-envers le peuple. C'est en agissant ainsi qu'il devint le grand _Chun!_
-
- Voilà le sixième chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-1. Le Philosophe disait: Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
-mobiles des actions humaines_, présume trop de sa science; entraîné par
-son orgueil, il tombe bientôt dans mille pièges, dans mille filets
-qu'il ne sait pas éviter. Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
-mobiles des actions humaines_, choisit l'état de persévérance dans
-la voie droite également éloignée des extrêmes; mais il ne peut le
-conserver seulement l'espace d'une lune.
-
- Voilà le septième chapitre. Il y est parlé indirectement
- du grand sage du chapitre précédent. En outre, il y est
- question de la sagesse qui n'est point éclairée, pour
- servir de transition au chapitre suivant. (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-
-1. Le Philosophe disait: _Hoeï_[5], lui, était véritablement un homme!
-Il choisit l'état de persévérance dans la voie droite également
-éloignée des extrêmes. Une fois qu'il avait acquis une vertu, il s'y
-attachait fortement, la cultivait dans son intérieur et ne la perdait
-jamais.
-
- Voilà le huitième chapitre.
-
-[5] Le plus aimé de ses disciples, dont le petit nom était _Yan-youan_.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-
-1. Le Philosophe disait: Les États peuvent être gouvernés avec justice;
-les dignités et les émoluments peuvent être refusés; les instruments de
-gains et de profits peuvent être foulés aux pieds: la persévérance dans
-la voie droite également éloignée des extrêmes ne peut être gardée!
-
- Voilà le neuvième chapitre. Il se rattache au chapitre
- précédent, et il sert de transition au chapitre suivant.
- (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-
-1. _Tseu-lou_ [disciple de KHOUNG-TSEU] interrogea son maître sur la
-force de l'homme.
-
-2. Le Philosophe répondit: Est-ce sur la force virile des contrées
-méridionales, ou sur la force virile des contrées septentrionales?
-Parlez-vous de votre propre force?
-
-3. Avoir des manières bienveillantes et douces pour instruire les
-hommes; avoir de la compassion pour les insensés qui se révoltent
-contre la raison: voilà la force virile propre aux contrées
-méridionales; c'est à elle que s'attachent les sages.
-
-4. Faire sa couche de lames de fer et de cuirasses de peaux de bêtes
-sauvages; contempler sans frémir les approches de la mort: voilà la
-force virile propre aux contrées septentrionales, et c'est à elle que
-s'attachent les braves.
-
-5. Cependant, que la force d'âme du sage qui vit toujours en paix avec
-les hommes et ne se laisse point corrompre par les passions est bien
-plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui qui se
-tient sans dévier dans la voie droite également éloignée des extrêmes
-est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui
-qui, lorsque son pays jouit d'une bonne administration qui est son
-ouvrage, ne se laisse point corrompre ou aveugler par un sot orgueil,
-est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui
-qui, lorsque son pays sans lois manque d'une bonne administration,
-reste immuable dans la vertu jusqu'à la mort, est bien plus forte et
-bien plus grande!
-
- Voilà le dixième chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-
-1. Le Philosophe disait: Rechercher les principes des choses qui sont
-dérobées à l'intelligence humaine; faire des actions extraordinaires
-qui paraissent en dehors de la nature de l'homme; en un mot, opérer des
-prodiges pour se procurer des admirateurs et des sectateurs dans les
-siècles à venir: voilà ce que je ne voudrais pas faire.
-
-2. L'homme d'une vertu supérieure s'applique à suivre et à parcourir
-entièrement la voie droite. Faire la moitié du chemin, et défaillir
-ensuite, est une action que je ne voudrais pas imiter.
-
-3. L'homme d'une vertu supérieure persévère naturellement dans la
-pratique du milieu également éloigné des extrêmes. Fuir le monde,
-n'être ni vu ni connu des hommes, et cependant n'en éprouver aucune
-peine, tout cela n'est possible qu'au saint.
-
- Voilà le onzième chapitre. Les citations des paroles
- de KHOUNG-TSEU par _Tseu-sse_, faites dans l'intention
- d'éclaircir le sens du premier chapitre, s'arrêtent
- ici. Or le grand but de cette partie du livre est de
- montrer que la _prudence_ éclairée, l'_humanité_ ou la
- _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force
- d'âme_, ces trois vertus universelles et capitales,
- sont la porte par où l'on entre dans la voie droite
- que doivent suivre tous les hommes. C'est pourquoi ces
- vertus ont été traitées dans la première partie de
- l'ouvrage, en les illustrant par l'exemple des actions
- du grand _Chun_, de _Yan-youan_ (ou _Hoeï_, le disciple
- chéri de KHOUNG-TSEU), et de _Tseu-lou_ (autre disciple
- du même philosophe). Dans _Chun_, c'est la _prudence
- éclairée_; dans _Yan-youan_, c'est _l'humanité_ ou la
- bienveillance pour tous les hommes; dans _Tseu-lou_,
- c'est la _force d'âme_ ou la _force virile_. Si l'une de
- ces trois vertus manque, alors il n'est plus possible
- d'établir la règle de conduite morale ou la voie droite,
- et de rendre la vertu parfaite. On verra le reste dans
- le vingtième chapitre. (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-
-1. La voie droite [ou la règle de conduite morale du sage] est d'un
-usage si étendu, qu'elle peut s'appliquer à toutes les actions des
-hommes; mais elle est d'une nature tellement subtile, qu'elle n'est pas
-manifeste pour tous.
-
-2. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières de la
-multitude, hommes et femmes, peuvent atteindre à cette science simple
-de se bien conduire; mais il n'est donné à personne, pas même à
-ceux qui sont parvenus au plus haut degré de sainteté, d'atteindre
-à la perfection de cette science morale; il reste toujours quelque
-chose d'inconnu [qui dépasse les plus nobles intelligences sur cette
-terre][6]. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières
-de la multitude, hommes et femmes, peuvent pratiquer cette règle de
-conduite morale dans ce qu'elle a de plus général et de plus commun;
-mais il n'est donné à personne, pas même à ceux qui sont parvenus au
-plus haut degré de sainteté, d'atteindre à la perfection de cette
-règle de conduite morale; il y a encore quelque chose que l'on ne
-peut pratiquer. Le ciel et la terre sont grands sans doute; cependant
-l'homme trouve encore en eux des imperfections. C'est pourquoi le sage,
-en considérant ce que la règle de conduite morale de l'homme a de plus
-grand, dit que le monde ne peut la contenir; et, en considérant ce
-qu'elle a de plus petit, il dit que le monde ne peut la diviser.
-
-3. Le _Livre des Vers_ dit[7]:
-
- «L'oiseau _youan_ s'envole jusque dans les cieux, le
- poisson plonge jusque dans les abîmes.»
-
-Ce qui veut dire que la règle de conduite morale de l'homme est la loi
-de toutes les intelligences; qu'elle illumine l'univers dans le plus
-haut des cieux comme dans les plus profonds abîmes!
-
-4. La règle de conduite morale du sage a son principe dans le coeur de
-tous les hommes, d'où elle s'élève à sa plus haute manifestation pour
-éclairer le ciel et la terre de ses rayons éclatants!
-
- Voilà le douzième chapitre. Il renferme les paroles
- de _Tseu-sse_, destinées à expliquer le sens de cette
- expression du premier chapitre, où il est dit que l'_on
- ne peut s'écarter de la règle de conduite morale de
- l'homme_. Dans les huit chapitres suivants, _Tseu-sse_
- cite sans ordre les paroles de KHOUNG-TSEU pour
- éclaircir le même sujet. (TCHOU-HI.)
-
-[6] _Glose_.
-
-[7] Livre _Ta-ya_, ode _Han-lou_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-
-1. Le Philosophe a dit: La voie droite ou la règle de conduite que
-l'on doit suivre n'est pas éloignée des hommes. Si les hommes se font
-une règle de conduite éloignée d'eux [c'est-à-dire, qui ne soit pas
-conforme à leur propre nature], elle ne doit pas être considérée comme
-une règle de conduite.
-
-2. Le _Livre des Vers_ dit[8]:
-
- «L'artisan qui taille un manche de cognée sur un autre
- manche
-
- N'a pas son modèle éloigné de lui.»
-
-Prenant le manche modèle pour tailler l'autre manche, il le regarde de
-côté et d'autre, et, après avoir confectionné le nouveau manche, il
-les examine bien tous les deux pour voir s'ils diffèrent encore l'un
-de l'autre. De même le sage se sert de l'homme ou de l'humanité pour
-gouverner et diriger les hommes; une fois qu'il les a ramenés au bien,
-il s'arrête là[9].
-
-3. Celui dont le coeur est droit, et qui porte aux autres les mêmes
-sentiments qu'il a pour lui-même, ne s'écarte pas de la loi morale du
-devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle; il ne fait pas
-aux autres ce qu'il désire qui ne lui soit pas fait à lui-même.
-
-4. La règle de conduite morale du sage lui impose quatre grandes
-obligations: moi, je n'en puis pas seulement remplir complétement une.
-Ce qui est exigé d'un fils, qu'il soit soumis à son père, je ne puis
-pas même l'observer encore; ce qui est exigé d'un sujet, qu'il soit
-soumis à son prince, je ne puis pas même l'observer encore; ce qui est
-exigé d'un frère cadet, qu'il soit soumis à son frère aîné, je ne puis
-pas même l'observer encore; ce qui est exigé des amis, qu'ils donnent
-la préférence en tout à leurs amis, je ne puis pas l'observer encore.
-L'exercice de ces vertus constantes, éternelles; la circonspection
-dans les paroles de tous les jours; ne pas négliger de faire tous ses
-efforts pour parvenir à l'entier accomplissement de ses devoirs; ne pas
-se laisser aller à un débordement de paroles superflues; faire en sorte
-que les paroles répondent aux oeuvres, et les oeuvres aux paroles; en
-agissant de cette manière, comment le sage ne serait-il pas sincère et
-vrai?
-
- Voilà le treizième chapitre.
-
-
-[8] Livre _Kouë-foung_, ode _Fa-ko_.
-
-[9] Il ne lui impose pas une perfection contraire à sa nature.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-
-1. L'homme sage qui s'est identifié avec la loi morale [en suivant
-constamment la ligne moyenne également éloignée des extrêmes] agit
-selon les devoirs de son état, sans rien désirer qui lui soit étranger.
-
-2. Est-il riche, comblé d'honneurs, il agit comme doit agir un homme
-riche et comblé d'honneurs. Est-il pauvre et méprisé, il agit comme
-doit agir un homme pauvre et méprisé. Est-il étranger et d'une
-civilisation différente, il agit comme doit agir un homme étranger et
-de civilisation différente. Est-il malheureux, accablé d'infortunes, il
-agit comme doit agir un malheureux accablé d'infortunes. Le sage qui
-s'est identifié avec la loi morale conserve toujours assez d'empire sur
-lui-même pour accomplir les devoirs de son état dans quelque condition
-qu'il se trouve.
-
-3. S'il est dans un rang supérieur, il ne tourmente pas ses inférieurs;
-s'il est dans un rang inférieur, il n'assiège pas de sollicitations
-basses et cupides ceux qui occupent un rang supérieur. Il se tient
-toujours dans la droiture, et ne demande rien aux hommes; alors la paix
-et la sérénité de son âme ne sont pas troublées. Il ne murmure pas
-contre le ciel, et il n'accuse pas les hommes de ses infortunes.
-
-4. C'est pourquoi le sage conserve une âme toujours égale, en attendant
-l'accomplissement de la destinée céleste. L'homme qui est hors de la
-voie du devoir se jette dans mille entreprises téméraires pour chercher
-ce qu'il ne doit pas obtenir.
-
-5. Le Philosophe a dit: L'archer peut être, sous un certain point de
-vue, comparé au sage: s'il s'écarte du but auquel il vise, il rentre
-en lui-même pour en chercher la cause.
-
- Voilà le quatorzième chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-
-1. La voie morale du sage peut être comparée à la route du voyageur,
-qui doit commencer à lui pour s'éloigner ensuite; elle peut aussi être
-comparée au chemin de celui qui gravit un lieu élevé en partant du lieu
-bas où il se trouve.
-
-2. Le _Livre des Vers_ dit[10]:
-
- «Une femme et des enfants qui aiment l'union et
- l'harmonie
-
- Sont comme les accords produits par le _Khin_ et le
- _Che_.
-
- Quand les frères vivent dans l'union et l'harmonie, la
- joie et le bonheur règnent parmi eux. Si le bon ordre
- est établi dans votre famille, votre femme et vos
- enfants seront heureux et satisfaits.»
-
-3. Le Philosophe a dit: Quel contentement et quelle joie doivent
-éprouver un père et une mère à la tête d'une semblable famille!
-
- Voilà le quinzième chapitre.
-
-
-[10] Livre _Siao-ya_, ode _Tchang-ti_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-
-1. Le Philosophe a dit: Que les facultés des puissances subtiles du
-ciel et de la terre sont vastes et profondes!
-
-2. On cherche à les apercevoir, et on ne les voit pas; on cherche à
-les entendre, et on ne les entend pas; identifiées à la substance des
-choses, elles ne peuvent en être séparées.
-
-3. Elles font que, dans tout l'univers, les hommes purifient et
-sanctifient leur coeur, se revêtent de leurs habits de fête pour offrir
-des sacrifices et des oblations à leurs ancêtres. C'est un océan
-d'intelligences subtiles! Elles sont partout au-dessus de nous, à notre
-gauche, à notre droite; elles nous environnent de toutes parts!
-
-4. Le _Livre des Vers_ dit[11]:
-
- «L'arrivée des esprits subtils
-
- Ne peut être déterminée;
-
- A plus forte raison si on les néglige.»
-
-5. Ces esprits cependant, quelque subtils et imperceptibles qu'ils
-soient, se manifestent dans les formes corporelles des êtres; leur
-essence étant une essence réelle, vraie, elle ne peut pas ne pas se
-manifester sous une forme quelconque.
-
- Voilà le seizième chapitre. _On ne peut ni voir ni
- entendre ces esprits subtils_; c'est-à-dire qu'ils
- sont dérobés à nos regards par leur propre nature.
- Identifiés avec la substance des choses telles qu'elles
- existent, ils sont donc aussi d'un usage général. Dans
- les trois chapitres qui précèdent celui-ci, il est parlé
- de choses d'un usage restreint, particulier; dans les
- trois chapitres suivants, il est parlé de choses d'un
- usage général; dans ce chapitre-ci, il est parlé tout
- à la fois de choses d'un usage général, obscures et
- abstraites; il comprend le général et le particulier.
- (TCHOU-HI.)
-
-[11] Livre _Ta-ya_, ode _Y-tchi_.
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-
-1. Le Philosophe a dit: Qu'elle était grande la piété filiale de
-_Chun!_ il fut un saint par sa vertu; sa dignité fut la dignité
-impériale; ses possessions s'étendaient aux quatre mers[12]; il offrit
-les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était
-consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs dans
-une suite de siècles[13].
-
-2. C'est ainsi que sa grande vertu fut, sans aucun doute, le principe
-qui lui fit obtenir sa dignité impériale, ses revenus publics, sa
-renommée, et la longue durée de sa vie.
-
-3. C'est ainsi que le ciel, dans la production continuelle des êtres,
-leur donne sans aucun doute leurs développements selon leurs propres
-natures, ou leurs tendances naturelles; l'arbre debout, il le fait
-croître, le développe; l'arbre tombé, mort, il le dessèche, le réduit
-en poussière.
-
-4. Le _Livre des Vers_ dit[14]:
-
- «Que le prince qui gouverne avec sagesse soit loué!
-
- Sa brillante vertu resplendit de toutes parts;
-
- Il traite comme ils le méritent les magistrats et le
- peuple;
-
- Il tient ses biens et sa puissance du ciel;
-
- Il maintient la paix, la tranquillité et l'abondance en
- distribuant [les richesses qu'il a reçues];
-
- Et le ciel les lui rend de nouveau!»
-
-5. Il est évident par là que la grande vertu des sages leur fait
-obtenir le mandat du ciel pour gouverner les hommes.
-
- Voilà le dix-septième chapitre. Ce chapitre tire son
- origine de la persévérance dans la voie droite, de
- la constance dans les bonnes oeuvres; il a été destiné
- à montrer au plus haut degré leur dernier résultat;
- il fait voir que les effets de la voie du devoir sont
- effectivement très-étendus, et que ce par quoi ils sont
- produits est d'une nature subtile et cachée. Les deux
- chapitres suivants présentent aussi de pareilles idées.
- (TCHOU-HI.)
-
-
-[12] C'est-à-dire, aux douze provinces (_Tcheou_) dans lesquelles était
-alors compris l'empire chinois. (_Glose_.)
-
-[13] _Glose_.
-
-[14] Livre _Ta-ya_, ode _Kia-lo_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-
-1. Le Philosophe a dit: Le seul d'entre les hommes qui n'ait pas
-éprouvé les chagrins de l'âme fut certainement _Wen-wang_. Il eut
-_Wang-ki_ pour père, et _Wou-wang_ fut son fils. Tout le bien que le
-père avait entrepris fut achevé par le fils.
-
-2. _Wou-wang_ continua les bonnes oeuvres de _Taï-wang_, de _Wang-ki_
-et de _Wen-wang_. Il ne revêtit qu'une fois ses habits de guerre, et
-tout l'empire fut à lui. Sa personne ne perdit jamais sa haute renommée
-dans tout l'empire; sa dignité fut celle de fils du Ciel [c'est-à-dire
-d'empereur]; ses possessions s'étendirent aux quatre mers. Il offrit
-les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était
-consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs et sa
-puissance dans une suite de siècles.
-
-3. _Wou-wang_ était déjà très-avancé en âge lorsqu'il accepta le
-mandat du Ciel qui lui conférait l'empire. _Tcheou-koung_ accomplit
-les intentions vertueuses de _Wen-wang_ et de _Wou-wang_. Remontant
-à ses ancêtres, il éleva _Taï-wang_ et _Wang-ki_ au rang de roi,
-qu'ils n'avaient pas possédé, et il leur offrit les sacrifices selon
-le rite impérial. Ces rites furent étendus aux princes tributaires,
-aux grands de l'empire revêtus de dignités, jusqu'aux lettrés et aux
-hommes du peuple sans titres et dignités. Si le père avait été un
-grand de l'empire, et que le fils fût un lettré, celui-ci faisait
-des funérailles à son père selon l'usage des grands de l'empire, et
-il lui sacrifiait selon l'usage des lettrés; si son père avait été un
-lettré, et que le fils fût un grand de l'empire, celui-ci faisait des
-funérailles à son père selon l'usage des lettrés, et il lui sacrifiait
-selon l'usage des grands de l'empire. Le deuil d'une année s'étendait
-jusqu'aux grands; le deuil de trois années s'étendait jusqu'à
-l'empereur. Le deuil du père et de la mère devait être porté trois
-années sans distinction de rang: il était le même pour tous.
-
- Voilà le dix-huitième chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-
-1. Le Philosophe a dit: Oh! que la piété filiale de _Wou-wang_ et de
-_Tcheou-koung_ s'étendit au loin!
-
-2. Cette même piété filiale sut heureusement suivre les intentions des
-anciens sages qui les avaient précédés, et transmettre à la postérité
-le récit de leurs grandes entreprises.
-
-3. Au printemps, à l'automne, ces deux princes décoraient avec soin le
-temple de leurs ancêtres; ils disposaient soigneusement les vases et
-ustensiles anciens les plus précieux [au nombre desquels étaient le
-grand sabre à fourreau de pourpre, et la sphère céleste de _Chun_][15];
-ils exposaient aux regards les robes et les différents vêtements des
-ancêtres, et ils leur offraient les mets de la saison.
-
-4. Ces rites étant ceux de la salle des ancêtres, c'est pour cette
-raison que les assistants étaient soigneusement placés à gauche ou
-adroite, selon que l'exigeait leur dignité ou leur rang; les dignités
-et les rangs étaient observés: c'est pour cette raison que les hauts
-dignitaires étaient distingués du commun des assistants; les fonctions
-cérémoniales étaient attribuées à ceux qui méritaient de les remplir:
-c'est pour cette raison que l'on savait distinguer les sages des autres
-hommes; la foule s'étant retirée de la cérémonie, et la famille s'étant
-réunie dans le festin accoutumé, les jeunes gens servaient les plus
-âgés: c'est pour cette raison que la solennité atteignait les personnes
-les moins élevées en dignité. Pendant les festins, la couleur des
-cheveux était observée: c'est pour cette raison que les assistants
-étaient placés selon leur âge.
-
-5. Ces princes, _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_, succédaient à la dignité
-de leurs ancêtres; ils pratiquaient leurs rites; ils exécutaient leur
-musique; ils respectaient ce qu'ils avaient respecté; ils chérissaient
-ce qu'ils avaient aimé; ils les servaient morts comme ils les auraient
-servis vivants; ils les honoraient ensevelis dans la tombe comme s'ils
-avaient encore été près d'eux: n'est-ce pas là le comble de la piété
-filiale?
-
-6. Les rites du sacrifice au ciel et du sacrifice à la terre étaient
-ceux qu'ils employaient pour rendre leurs hommages au suprême
-Seigneur[16]; les rites du temple des ancêtres étaient ceux qu'ils
-employaient pour offrir des sacrifices à leurs prédécesseurs. Celui
-qui sera parfaitement instruit des rites du sacrifice au ciel et du
-sacrifice à la terre, et qui comprendra parfaitement le sens du grand
-sacrifice quinquennal nommé _Ti_, et du grand sacrifice automnal nommé
-_Tchang_, gouvernera aussi facilement le royaume que s'il regardait
-dans la paume de sa main.
-
- Voilà le dix-neuvième chapitre.
-
-[15] On peut voir la gravure de cette sphère, et la description des
-cérémonies indiquées ci-dessus, dans la _Description de la Chine_, par
-le traducteur, tom. 1, p. 89 et suiv.
-
-[16] «Le ciel et la terre qui est au milieu.» (_Glose_.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-
-1. _Ngai-koung_ interrogea KHOUNG-TSEU sur les principes constitutifs
-d'un bon gouvernement.
-
-2. Le Philosophe dit: Les lois gouvernementales des rois _Wen_ et _Wou_
-sont consignées tout entières sur les tablettes de bambous. Si leurs
-ministres existaient encore, alors leurs lois administratives seraient
-en vigueur; leurs ministres ont cessé d'être, et leurs principes pour
-bien gouverner ne sont plus suivis.
-
-3. Ce sont les vertus, les qualités réunies des ministres d'un prince
-qui font la bonne administration d'un État; comme la vertu fertile
-de la terre, réunissant le mou et le dur, produit et fait croître
-les plantes qui couvrent sa surface. Cette bonne administration dont
-vous me parlez ressemble aux roseaux qui bordent les fleuves; elle se
-produit naturellement sur un sol convenable.
-
-4. Ainsi la bonne administration d'un État dépend des ministres qui lui
-sont préposés. Un prince qui veut imiter la bonne administration des
-anciens rois doit choisir ses ministres d'après ses propres sentiments,
-toujours inspirés par le bien public; pour que ses sentiments aient
-toujours le bien public pour mobile, il doit se conformer à la grande
-loi du devoir; et cette grande loi du devoir doit être cherchée dans
-l'humanité, cette belle vertu du coeur, qui est le principe de l'amour
-pour tous les hommes.
-
-5. Cette humanité, c'est l'homme lui-même; l'amitié pour les parents
-en est le premier devoir. La justice, c'est l'équité; c'est rendre
-à chacun ce qui lui convient: honorer les hommes sages en forme le
-premier devoir. L'art de savoir distinguer ce que l'on doit aux parents
-de différents degrés, celui de savoir comment honorer les sages selon
-leurs mérites, ne s'apprennent que par les rites ou principes de
-conduite inspirés par le ciel[17].
-
-6. C'est pourquoi le prince ne peut pas se dispenser de corriger
-et perfectionner sa personne. Dans l'intention de corriger et
-perfectionner sa personne, il ne peut pas se dispenser de rendre à ses
-parents ce qui leur est dû. Dans l'intention de rendre à ses parents
-ce qui leur est dû, il ne peut pas se dispenser de connaître les
-hommes sages pour les honorer et pour qu'ils puissent l'instruire de
-ses devoirs. Dans l'intention de connaître les homme sages, il ne peut
-pas se dispenser de connaître le ciel, ou la loi qui dirige dans la
-pratique des devoirs prescrits.
-
-7. Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au
-nombre de cinq, et l'homme possède trois facultés naturelles pour les
-pratiquer. Les cinq devoirs sont: les relations qui doivent exister
-entre le prince et ses ministres, le père et ses enfants, le mari et
-la femme, les frères aînés et les frères cadets, et l'union des amis
-entre eux; lesquelles cinq relations constituent la loi naturelle
-du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui
-est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal;
-l'humanité, qui est l'équité du coeur; le courage moral, qui est la
-force d'âme, sont les trois grandes et universelles facultés morales de
-l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands
-devoirs se réduit à une seule et unique condition.
-
-8. Soit qu'il suffise de naître pour connaître ces devoirs universels,
-soit que l'étude ait été nécessaire pour les apprendre, soit que leur
-connaissance ait exigé de grandes peines, lorsqu'on est parvenu à
-cette connaissance, le résultat est le même; soit que l'on pratique
-naturellement et sans efforts ces devoirs universels, soit qu'on
-les pratique dans le but d'en retirer des profits ou des avantages
-personnels, soit qu'on les pratique difficilement et avec efforts,
-lorsqu'on est parvenu à l'accomplissement des oeuvres méritoires, le
-résultat est le même.
-
-9. Le Philosophe a dit: Celui qui aime l'étude, ou l'application de
-son intelligence à la recherche de la loi du devoir, est bien près
-de la science morale; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer
-ses devoirs est bien près de ce dévoûment au bonheur des hommes que
-l'on appelle humanité; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la
-pratique de ses devoirs est bien près de la force d'âme nécessaire pour
-leur accomplissement.
-
-10. Celui qui sait ces trois choses connaît alors les moyens qu'il faut
-employer pour bien régler sa personne, ou se perfectionner soi-même;
-connaissant les moyens qu'il faut employer pour régler sa personne,
-il connaît alors les moyens qu'il faut employer pour faire pratiquer
-la vertu aux autres hommes; connaissant les moyens qu'il faut employer
-pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connaît alors les
-moyens qu'il faut employer pour bien gouverner les empires et les
-royaumes.
-
-11. Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf
-règles invariables à suivre, à savoir: se régler ou se perfectionner
-soi-même, révérer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers
-fonctionnaires de l'État ou les ministres, être en parfaite harmonie
-avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chérir
-le peuple comme un fils, attirer près de soi tous les savants et les
-artistes, accueillir agréablement les hommes qui viennent de loin, les
-étrangers[18], et traiter avec amitié tous les grands vassaux.
-
-12. Dès l'instant que le prince aura bien réglé et amélioré sa
-personne, aussitôt les devoirs universels seront accomplis envers
-lui-même; dès l'instant qu'il aura révéré les sages, aussitôt il n'aura
-plus de doute sur les principes du vrai et du faux, du bien et du mal;
-dès l'instant que ses parents seront l'objet des affections qui leur
-sont dues, aussitôt il n'y aura plus de dissensions entre ses oncles,
-ses frères aînés et ses frères cadets; dès l'instant qu'il honorera
-convenablement les fonctionnaires supérieurs ou ministres, aussitôt il
-verra les affaires d'État en bon ordre; dès l'instant qu'il traitera
-comme il convient les fonctionnaires et magistrats secondaires,
-aussitôt les docteurs, les lettrés s'acquitteront avec zèle de leurs
-devoirs dans les cérémonies; dès l'instant qu'il aimera et traitera le
-peuple comme un fils, aussitôt ce même peuple sera porté à imiter son
-supérieur; dès l'instant qu'il aura attiré près de lui tous les savants
-et les artistes, aussitôt ses richesses seront suffisamment mises en
-usage; dès l'instant qu'il accueillera agréablement les hommes qui
-viennent de loin, aussitôt les hommes des quatre extrémités de l'empire
-accourront en foule dans ses États pour prendre part à ses bienfaits;
-dès l'instant qu'il traitera avec amitié ses grands vassaux, aussitôt
-il sera respecté dans tout l'empire.
-
-13. Se purifier de toutes souillures, avoir toujours un extérieur
-propre et décent et des vêtements distingués; ne se permettre aucun
-mouvement, aucune action contrairement aux rites prescrits[19]: voilà
-les moyens qu'il faut employer pour bien régler sa personne; repousser
-loin de soi les flatteurs, fuir les séductions de la beauté, mépriser
-les richesses, estimer à un haut prix la vertu et les hommes qui
-la pratiquent: voilà les moyens qu'il faut employer pour donner de
-l'émulation aux sages; honorer la dignité de ses parents, augmenter
-leurs revenus, aimer et éviter ce qu'ils aiment et évitent: voilà
-les moyens qu'il faut employer pour faire naître l'amitié entre les
-parents; créer assez de fonctionnaires inférieurs pour exécuter les
-ordres des supérieurs: voilà le moyen qu'il faut employer pour exciter
-le zèle et l'émulation des ministres; augmenter les appointements des
-hommes pleins de fidélité et de probité: voilà le moyen d'exciter le
-zèle et l'émulation des autres fonctionnaires publics; n'exiger de
-services du peuple que dans les temps convenables, diminuer les impôts:
-voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des familles;
-examiner chaque jour si la conduite des hommes que l'on emploie est
-régulière, et voir tous les mois si leurs travaux répondent à leurs
-salaires: voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des
-artistes et des artisans; reconduire les étrangers quand ils s'en
-vont, aller au-devant de ceux qui arrivent pour les bien recevoir,
-faire l'éloge de ceux qui ont de belles qualités et de beaux talents,
-avoir compassion de ceux qui en manquent: voilà les moyens de bien
-recevoir les étrangers; prolonger la postérité des grands feudataires
-sans enfants, les réintégrer dans leurs principautés perdues, rétablir
-le bon ordre dans les États troublés par les séditions, les secourir
-dans les dangers, faire venir à sa cour les grands vassaux, et leur
-ordonner de faire apporter par les gouverneurs de province les présents
-d'usage aux époques fixées; traiter grandement ceux qui s'en vont, et
-généreusement ceux qui arrivent, en n'exigeant d'eux que de légers
-tributs: voilà les moyens de se faire aimer des grands vassaux.
-
-14. Tous ceux qui gouvernent les empires ont ces neuf règles
-invariables à suivre; les moyens à employer pour les pratiquer se
-réduisent à un seul.
-
-15. Toutes les actions vertueuses, tous les devoirs qui ont été
-résolus d'avance, sont par cela même accomplis; s'ils ne sont pas
-résolus d'avance, ils sont par cela même dans un état d'infraction.
-Si l'on a déterminé d'avance les paroles que l'on doit prononcer, on
-n'éprouve par cela même aucune hésitation. Si l'on a déterminé d'avance
-ses affaires, ses occupations dans le monde, par cela même elles
-s'accomplissent facilement. Si l'on a déterminé d'avance sa conduite
-morale dans la vie, on n'éprouvera point de peines de lame. Si l'on a
-déterminé d'avance la loi du devoir, elle ne faillira jamais.
-
-16. Si celui qui est dans un rang inférieur n'obtient pas la confiance
-de son supérieur, le peuple ne peut pas être bien administré; il y a un
-principe certain dans la détermination de ce rapport: _Celui qui n'est
-pas sincère et fidèle avec ses amis n'obtiendra pas la confiance de ses
-supérieurs_. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports
-de sincérité et de fidélité avec les amis: _Celui qui n'est pas soumis
-envers ses parents n'est pas sincère et fidèle avec ses amis_. Il y a
-un principe certain pour déterminer les rapports d'obéissance envers
-les parents: _Si en faisant un retour sur soi-même on ne se trouve
-pas entièrement dépouillé de tout mensonge, de tout ce qui n'est pas
-la vérité; si l'on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas
-complètement ses devoirs d'obéissance envers ses parents_. Il y a un
-principe certain pour reconnaître l'état de perfection: _Celui qui ne
-sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux; qui ne sait pas
-reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé à
-la perfection._
-
-17. Le parfait, le vrai, dégagé de tout mélange, est la loi du ciel;
-la perfection ou le perfectionnement, qui consiste à employer tous ses
-efforts pour découvrir la loi céleste, le vrai principe du mandat du
-ciel, est la loi de l'homme. L'homme _parfait_ [_ching-tche_] atteint
-cette loi sans aucun secours étranger; il n'a pas besoin de méditer,
-de réfléchir longtemps pour l'obtenir; il parvient à elle avec calme
-et tranquillité; c'est là le _saint homme_ [_ching-jin_]. Celui qui
-tend constamment à son perfectionnement est le sage qui sait distinguer
-le bien du mal, qui choisit le bien et s'y attache fortement pour ne
-jamais le perdre.
-
-18. Il doit beaucoup étudier pour apprendre tout ce qui est bien; il
-doit interroger avec discernement, pour chercher à s'éclairer dans
-tout ce qui est bien; il doit veiller soigneusement sur tout ce qui
-est bien, de crainte de le perdre, et le méditer dans son âme; il doit
-s'efforcer toujours de connaître tout ce qui est bien, et avoir grand
-soin de le distinguer de tout ce qui est mal; il doit ensuite fermement
-et constamment pratiquer ce bien.
-
-19. S'il y a des personnes qui n'étudient pas, ou qui, si elles
-étudient, ne profitent pas, qu'elles ne se découragent point, ne
-s'arrêtent point; s'il y a des personnes qui n'interrogent pas les
-hommes instruits, pour s'éclairer sur les choses douteuses ou qu'elles
-ignorent, ou si, en les interrogeant, elles ne peuvent devenir plus
-instruites, qu'elles ne se découragent point; s'il y a des personnes
-qui ne méditent pas, ou qui, si elles méditent, ne parviennent pas à
-acquérir une connaissance claire du principe du bien, qu'elles ne se
-découragent point; s'il y a des personnes qui ne distinguent pas le
-bien du mal, ou qui, si elles le distinguent, n'en ont pas cependant
-une perception claire et nette, qu'elles ne se découragent point; s'il
-y a des personnes qui ne pratiquent pas le bien, ou qui, si elles le
-pratiquent, ne peuvent y employer toutes leurs forces, qu'elles ne
-se découragent point: ce que d'autres feraient en une fois, elles le
-feront en dix; ce que d'autres feraient en cent, elles le feront en
-mille.
-
-20. Celui qui suivra véritablement cette règle de persévérance, quelque
-ignorant qu'il soit, il deviendra nécessairement éclairé; quelque
-faible qu'il soit, il deviendra nécessairement fort.
-
- Voilà le vingtième chapitre. Il contient les paroles
- de KHOUNG-TSEU, destinées à offrir les exemples de
- vertu du grand _Chun_, de _Wen-wang_, de _Wou-wang_
- et de _Tcheou-koung_, pour les continuer. _Tseu-sse_,
- dans ce chapitre, éclaircit ce qu'ils ont transmis par
- la tradition; il le rapporte et le met en ordre. Il
- fait même plus, car il embrasse les devoirs d'un usage
- général, ainsi que les devoirs moins accessibles des
- hommes qui tendent à la perfection, en même temps que
- ceux qui concernent les petits et les grands, afin
- de compléter le sens du douzième chapitre. Dans le
- chapitre précédent, il est parlé de la perfection, et le
- philosophe expose ce qu'il entend par ce terme; ce qu'il
- appelle le _parfait_ est véritablement le noeud central
- et fondamental de ce livre. (TCHOU-HI.)
-
-
-[17] Il y a ici dans l'édition de TCHOU-HI un paragraphe qui se trouve
-plus loin, et que la plupart des autres éditeurs chinois ont supprimé,
-parce qu'il n'a aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, et
-qu'il parait la déplacé et faire un double emploi. Nous l'avons aussi
-supprimé en cet endroit.
-
-[18] La _Glose_ dit que ce sont _les marchands étrangers_ (chang), _les
-commerçants_ (kou), _les hôtes ou visiteurs_ (pin), _et les étrangers
-au pays_ (liu).
-
-[19] «Regarder, écouter, parler, se mouvoir, sortir, entrer, se lever,
-s'asseoir, sont des mouvements qui doivent être conformes aux rites.»
-(_Glose._)
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-
-1. La haute lumière de l'intelligence qui naît de la perfection morale,
-ou de la vérité sans mélange, s'appelle vertu naturelle ou sainteté
-primitive. La perfection morale qui naît de la haute lumière de
-l'intelligence s'appelle instruction ou sainteté acquise. La perfection
-morale suppose la haute lumière de l'intelligence; la haute lumière de
-l'intelligence suppose la perfection morale.
-
- Voilà le vingt et unième chapitre, par lequel _Tseu-sse_
- a lié le sens du chapitre précédent à celui des
- chapitres suivants, dans lesquels il expose la doctrine
- de son maître KHOUNG-TSEU, concernant la _loi du ciel_
- et la _loi de l'homme_. Les onze chapitres qui suivent
- renferment les paroles de _Tseu-sse_, destinées à
- éclaircir et à développer le sens de celui-ci.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-
-1. Il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits qui
-puissent connaître à fond leur propre nature, la loi de leur être,
-et les devoirs qui en dérivent; pouvant connaître à fond leur propre
-nature et les devoirs qui en dérivent, ils peuvent par cela même
-connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et
-leur enseigner tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir
-le mandat du ciel; pouvant connaître à fond la nature des autres
-hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu'ils ont
-à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent par cela même
-connaître à fond la nature des autres êtres vivants et végétants, et
-leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature;
-pouvant connaître à fond la nature des êtres vivants et végétants, et
-leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature,
-ils peuvent par cela même, au moyen de leurs facultés intelligentes
-supérieures, aider le ciel et la terre dans les transformations et
-l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent leur complet développement;
-pouvant aider le ciel et la terre dans les transformations et
-l'entretien des êtres, ils peuvent par cela même constituer un
-troisième pouvoir avec le ciel et la terre.
-
- Voilà le vingt-deuxième chapitre. Il y est parlé de la
- loi du ciel. (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-
-1. Ceux qui viennent immédiatement après ces hommes souverainement
-parfaits par leur propre nature sont ceux qui font tous leurs efforts
-pour rectifier leurs penchants détournés du bien; ces penchants
-détournés du bien peuvent revenir à l'état de perfection; étant arrivés
-à l'état de perfection, alors ils produisent des effets extérieurs
-visibles; ces effets extérieurs visibles étant produits, alors ils se
-manifestent; étant manifestés, alors ils jetteront un grand éclat;
-ayant jeté un grand éclat, alors ils émouvront les coeurs; ayant ému les
-coeurs, alors ils opéreront de nombreuses conversions; ayant opéré de
-nombreuses conversions, alors ils effaceront jusqu'aux dernières traces
-du vice: il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits
-qui puissent être capables d'effacer ainsi les dernières traces du vice
-dans le coeur des hommes.
-
- Voilà le vingt-troisième chapitre. Il y est parlé de la
- loi de l'homme.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-
-1. Les facultés de l'homme souverainement parfait sont si puissantes,
-qu'il peut, par leur moyen, prévoir les choses à venir. L'élévation des
-familles royales s'annonce assurément par d'heureux présages; la chute
-des dynasties s'annonce assurément aussi par de funestes présages; ces
-présages heureux ou funestes se manifestent dans la grande herbe nommée
-_chi_, sur le dos de la tortue, et excitent en elle de tels mouvements,
-qu'ils font frissonner ses quatre membres. Quand des événements
-heureux ou malheureux sont prochains, l'homme souverainement parfait
-prévoit avec certitude s'ils seront heureux; il prévoit également
-avec certitude s'ils seront malheureux; c'est pourquoi l'homme
-souverainement parfait ressemble aux intelligences surnaturelles.
-
- Voilà le vingt-quatrième chapitre. Il y est parlé de la
- loi du ciel.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-
-1. Le _parfait_ est par lui-même parfait absolu; _la loi du devoir_ est
-par elle-même loi de devoir.
-
-2. Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans
-le parfait ou la perfection, les êtres ne seraient pas. C'est pourquoi
-le sage estime cette perfection au-dessus de tout.
-
-3. L'homme parfait ne se borne pas à se perfectionner lui-même
-et s'arrêter ensuite; c'est pour cette raison qu'il s'attache à
-perfectionner aussi les autres êtres. Se perfectionner soi-même est
-sans doute une vertu; perfectionner les autres êtres est une haute
-science; ces deux perfectionnements sont des vertus de la nature ou de
-la faculté rationnelle pure. Réunir le perfectionnement extérieur et le
-perfectionnement intérieur constitue la règle du devoir. C'est ainsi
-que l'on agit convenablement selon les circonstances.
-
- Voilà le vingt-cinquième chapitre. Il y est parlé de la
- loi de l'homme.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-
-1. C'est pour cela que l'homme souverainement parfait ne cesse jamais
-d'opérer le bien, ou de travailler au perfectionnement des autres
-hommes.
-
-2. Ne cessant jamais de travailler au perfectionnement des autres
-hommes, alors il persévère toujours dans ses bonnes actions;
-persévérant toujours dans ses bonnes actions, alors tous les êtres
-portent témoignage de lui.
-
-3. Tous les êtres portant témoignage de lui, alors l'influence de la
-vertu s'agrandit et s'étend au loin; étant agrandie et étendue au loin,
-alors elle est vaste et profonde; étant vaste et profonde, alors elle
-est haute et resplendissante.
-
-4. La vertu de l'homme souverainement parfait est vaste et profonde:
-c'est pour cela qu'il a en lui la faculté de contribuer à l'entretien
-et au développement des êtres; elle est haute et resplendissante: c'est
-pour cela qu'il a en lui la faculté de les éclairer de sa lumière; elle
-est grande et persévérante: c'est pour cela qu'il a en lui la faculté
-de contribuer à leur perfectionnement, et de s'identifier par ses
-oeuvres avec le ciel et la terre.
-
-5. Les hommes souverainement parfaits, par la grandeur et la profondeur
-de leur vertu, s'assimilent avec la terre; par sa hauteur et son
-éclat, ils s'assimilent avec le ciel; par son étendue et sa durée, ils
-s'assimilent avec l'espace et le temps sans limite.
-
-6. Celui qui est dans cette haute condition de sainteté parfaite ne
-se montre point, et cependant, comme la terre, il se révèle par ses
-bienfaits; il ne se déplace point, et cependant, comme le ciel, il
-opère de nombreuses transformations; il n'agit point, et cependant,
-comme l'espace et le temps, il arrive au perfectionnement de ses oeuvres.
-
-7. La puissance ou la loi productive du ciel et de la terre peut être
-exprimée par un seul mot; son action dans l'un et l'autre n'est pas
-double: c'est la perfection; mais alors sa production des êtres est
-incompréhensible.
-
-8. La raison d'être, ou la loi du ciel et de la terre, est vaste en
-effet; elle est profonde! elle est sublime! elle est éclatante! elle
-est immense! elle est éternelle!
-
-9. Si nous portons un instant nos regards vers le ciel, nous
-n'apercevons d'abord qu'un petit espace scintillant de lumière; mais si
-nous pouvions nous élever jusqu'à cet espace lumineux, nous trouverions
-qu'il est d'une immensité sans limites; le soleil, la lune, les
-étoiles, les planètes, y sont suspendus comme à un fil; tous les êtres
-de l'univers en sont couverts comme d'un dais. Maintenant, si nous
-jetons un regard sur la terre, nous croirons d'abord que nous pouvons
-la tenir dans la main; mais, si nous la parcourons, nous la trouverons
-étendue, profonde; soutenant la haute montagne fleurie[20] sans fléchir
-sous son poids; enveloppant les fleuves et les mers dans son sein, sans
-en être inondée, et contenant tous les êtres. Cette montagne ne nous
-semble qu'un petit fragment de rocher; mais, si nous explorons son
-étendue, nous la trouverons vaste et élevée; les plantes et les arbres
-croissant à sa surface, des oiseaux et des quadrupèdes y faisant leur
-demeure, et renfermant elle-même dans son sein des trésors inexploités.
-Et cette eau que nous apercevons de loin nous semble pouvoir à peine
-remplir une coupe légère; mais, si nous parvenons à sa surface, nous ne
-pouvons en sonder la profondeur; des énormes tortues, des crocodiles,
-des hydres, des dragons, des poissons de toute espèce, vivent dans son
-sein; des richesses précieuses y prennent naissance.
-
-10. Le _Livre des Vers_ dit[21]:
-
- «Il n'y a que le mandat du ciel
-
- Dont l'action éloignée ne cesse jamais.»
-
-Voulant dire par là que c'est cette action incessante qui le fait le
-mandat du ciel.
-
-«Oh! comment n'aurait-elle pas été éclatante,
-
-La pureté de la vertu de _Wou-wang_?»
-
-Voulant dire aussi par là que c'est par cette même pureté de vertu
-qu'il fut _Wou-wang_, car elle ne s'éclipsa jamais.
-
- Voilà le vingt-sixième chapitre. Il y est parlé de la
- loi du ciel.
-
-[20] Montagne de la province du _Chen-si_.
-
-[21] Livre _Tcheou-soung_, ode _Weï-thian-tchi-ming_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-
-1. Oh! que la loi du devoir de l'homme saint est grande!
-
-2. C'est un océan sans rivages! elle produit et entretient tous les
-êtres; elle touche au ciel par sa hauteur.
-
-3. Oh! qu'elle est abondante et vaste! elle embrasse trois cents rites
-du premier ordre et trois mille du second.
-
-4. Il faut attendre l'homme capable de suivre une telle loi, pour
-qu'elle soit ensuite pratiquée.
-
-5. C'est pour cela qu'il est dit: «Si l'on ne possède pas la suprême
-vertu des saints hommes, la suprême loi du devoir ne sera pas
-complètement pratiquée.»
-
-6. C'est pour cela aussi que le sage, identifié avec la loi du
-devoir, cultive avec respect sa nature vertueuse, cette raison droite
-qu'il a reçue du ciel, et qu'il s'attache à rechercher et à étudier
-attentivement ce qu'elle lui prescrit. Dans ce but, il pénètre
-jusqu'aux dernières limites de sa profondeur et de son étendue, pour
-saisir ses préceptes les plus subtils et les plus inaccessibles aux
-intelligences vulgaires. Il développe au plus haut degré les hautes
-et pures facultés de son intelligence, et il se fait une loi de
-suivre toujours les principes de la droite raison. Il se conforme
-aux lois déjà reconnues et pratiquées anciennement de la nature
-vertueuse de l'homme, et il cherche à en connaître de nouvelles, non
-encore déterminées; il s'attache avec force à tout ce qui est honnête
-et juste, afin de réunir en lui la pratique des rites, qui sont
-l'expression de la loi céleste.
-
-7. C'est pour cela que s'il est revêtu de la dignité souveraine, il
-n'est point rempli d'un vain orgueil; s'il se trouve dans lune des
-conditions inférieures, il ne se constitue point en état de révolte.
-Que l'administration du royaume soit équitable, sa parole suffira pour
-l'élever à la dignité qu'il mérite; qu'au contraire le royaume soit
-mal gouverné, qu'il y règne des troubles et des séditions, son silence
-suffira pour sauver sa personne.
-
-Le _Livre des Vers_ dit[22]:
-
- «Parce qu'il fut intelligent et prudent observateur des
- événements,
-
- C'est pour cela qu'il conserva sa personne.»
-
-Cela s'accorde avec ce qui est dit précédemment.
-
- Voilà le vingt-septième chapitre. Il y est parlé de la
- loi de l'homme.
-
-
-[22] Livre _Ta-ya_, ode _Tching-ming_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-
-1. Le Philosophe a dit: L'homme ignorant et sans vertu, qui aime à ne
-se servir que de son propre jugement; l'homme sans fonctions publiques,
-qui aime à s'arroger un pouvoir qui ne lui appartient pas; l'homme
-né dans le siècle et soumis aux lois de ce siècle, qui retourne à
-la pratique des lois anciennes, tombées en désuétude ou abolies, et
-tous ceux qui agissent d'une semblable manière, doivent s'attendre à
-éprouver de grands maux.
-
-2. Excepté le fils du Ciel, ou celui qui a reçu originairement un
-mandat pour être le chef de l'empire[23], personne n'a le droit
-d'établir de nouvelles cérémonies, personne n'a le droit de fixer de
-nouvelles lois somptuaires, personne n'a le droit de changer ou de
-corriger la forme des caractères de l'écriture en vigueur.
-
-3. Les chars de l'empire actuel suivent les mêmes ornières que ceux des
-temps passés; les livres sont écrits avec les mêmes caractères, et les
-moeurs sont les mêmes qu'autrefois.
-
-4. Quand même il posséderait la dignité impériale des anciens
-souverains, s'il n'a pas leurs vertus, personne ne doit oser établir de
-nouvelles cérémonies et une nouvelle musique. Quand même il posséderait
-leurs vertus, s'il n'est pas revêtu de leur dignité impériale, personne
-ne doit également oser établir de nouvelles cérémonies et une nouvelle
-musique.
-
-5. Le Philosophe a dit: J'aime à me reporter aux usages et coutumes de
-la dynastie des _Hia;_ mais le petit État de _Khi_, où cette dynastie
-s'est éteinte, ne les a pas suffisamment conservés. J'ai étudié les
-usages et coutumes de la dynastie de _Yin_ [ou _Chang_]; ils sont
-encore en vigueur dans l'État de _Soûng_. J'ai étudié les usages et
-coutumes de la dynastie des _Tcheou_; et comme ce sont celles qui sont
-aujourd'hui en vigueur, je dois aussi les suivre.
-
- Voilà le vingt-huitième chapitre. Il se rattache au
- chapitre précédent, et il n'y a rien de contraire au
- suivant. Il y est aussi question de la loi de l'homme.
- (TCHOU-HI.)
-
-
-[23] C'est ainsi que s'exprime la _Glose_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-
-1. Il y a trois affaires que l'on doit regarder comme de la plus haute
-importance dans le gouvernement d'un empire: _l'établissement des rites
-ou cérémonies, la fixation des lois somptuaires, et l'altération dans
-la forme des caractères de récriture;_ et ceux qui s'y conforment
-commettent peu de fautes.
-
-2. Les lois, les règles d'administration des anciens temps, quoique
-excellentes, n'ont pas une autorité suffisante, parce que l'éloignement
-des temps ne permet pas d'établir convenablement leur authenticité;
-manquant d'authenticité, elles ne peuvent obtenir la confiance du
-peuple; le peuple ne pouvant accorder une confiance suffisante aux
-hommes qui les ont écrites, il ne les observe pas. Celles qui sont
-proposées par des sages non revêtus de la dignité impériale, quoique
-excellentes, n'obtiennent pas le respect nécessaire; n'obtenant pas
-le respect qui est nécessaire à leur sanction, elles n'obtiennent
-pas également la confiance du peuple; n'obtenant pas la confiance du
-peuple, le peuple ne les observe pas.
-
-3. C'est pourquoi la loi du devoir d'un prince sage, dans
-l'établissement des lois les plus importantes, a sa base fondamentale
-en lui-même; l'autorité de sa vertu et de sa haute dignité s'impose à
-tout le peuple; il conforme son administration à celle des fondateurs
-des trois premières dynasties, et il ne se trompe point; il établit ses
-lois selon celles du ciel et de la terre, et elles n'éprouvent aucune
-opposition; il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les
-intelligences supérieures, et il est dégagé de nos doutes; il est cent
-générations à attendre le saint homme, et il n'est pas sujet à nos
-erreurs.
-
-4. _Il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les
-intelligences supérieures_, et par conséquent il connaît profondément
-la loi du mandat céleste. _Il est cent générations à attendre le saint
-homme, et il n'est pas sujet à nos erreurs_; par conséquent il connait
-profondément les principes de la nature humaine.
-
-5. C'est pourquoi le prince sage n'a qu'à agir, et pendant des siècles
-ses actions sont la loi de l'empire; il n'a qu'à parler, et pendant des
-siècles ses paroles sont la règle de l'empire. Les peuples éloignés
-ont alors espérance en lui; ceux qui l'avoisinent ne s'en fatigueront
-jamais.
-
-6. Le _Livre des Vers_ dit[24]:
-
- «Dans ceux-là il n'y a pas de haine.
-
- Dans ceux-ci il n'y a point de satiété.
-
- Oh! oui, matin et soir
-
- Il sera à jamais l'objet d'éternelles louanges!»
-
-Il n'y a jamais eu de sages princes qui n'aient été tels après avoir
-obtenu une pareille renommée dans le monde.
-
- Voila le vingt-neuvième chapitre. Il se rattache à ces
- paroles du chapitre précédent: _Placé dans le rang
- supérieur_ [ou revêtu de la dignité impériale], _il
- n'est point rempli d'orgueil_. Il y est aussi parlé de
- la loi de l'homme.
-
-
-[24] Livre _Tcheou-soung_, ode _Tching-lou_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-
-1. Le philosophe KHOUNG-TSEU rappelait avec vénération les temps des
-anciens empereurs _Yao_ et _Chun;_ mais il se réglait principalement
-sur la conduite des souverains plus récents _Wen_ et _Wou_. Prenant
-pour exemple de ses actions les lois naturelles et immuables qui
-régissent les corps célestes au-dessus de nos têtes, il imitait la
-succession régulière des saisons qui s'opère dans le ciel; à nos pieds,
-il se conformait aux lois de la terre et de l'eau fixes ou mobiles.
-
-2. On peut le comparer au ciel et à la terre, qui contiennent et
-alimentent tout, qui couvrent et enveloppent tout; on peut le
-comparer aux quatre saisons, qui se succèdent continuellement sans
-interruption; on peut le comparer au soleil et à la lune, qui éclairent
-alternativement le monde.
-
-3. Tous les êtres de la nature vivent ensemble de la vie universelle,
-et ne se nuisent pas les uns aux autres; toutes les lois qui règlent
-les saisons et les corps célestes s'accomplissent en même temps sans se
-contrarier entre elles. L'une des facultés partielles de la nature est
-de faire couler un ruisseau; mais ses grandes énergies, ses grandes et
-souveraines facultés produisent et transforment tous les êtres. Voilà
-en effet ce qui rend grands le ciel et la terre!
-
- Voilà le trentième chapitre. Il traite de la loi du
- ciel. (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-
-1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement saint qui, par
-la faculté de connaître à fond et de comprendre parfaitement les
-lois primitives des êtres vivants, soit digne de posséder l'autorité
-souveraine et de commander aux hommes; qui, par sa faculté d'avoir une
-âme grande, magnanime, affable et douce, soit capable de posséder le
-pouvoir de répandre des bienfaits avec profusion; qui, par sa faculté
-d'avoir une âme élevée, ferme, imperturbable et constante, soit
-capable de faire régner la justice et l'équité; qui, par sa faculté
-d'être toujours honnête, simple, grave, droit et juste, soit capable
-de s'attirer le respect et la vénération; qui, par sa faculté d'être
-revêtu des ornements de l'esprit, et des talents que procure une étude
-assidue, et de ces lumières que donne une exacte investigation des
-choses les plus cachées, des principes les plus subtils, soit capable
-de discerner avec exactitude le vrai du faux, le bien du mal.
-
-2. Ses facultés sont si amples, si vastes, si profondes, que c'est
-comme une source immense d'où tout sort en son temps.
-
-3. Elles sont vastes et étendues comme le ciel; la source cachée
-d'où elles découlent est profonde comme l'abîme. Que cet homme
-souverainement saint apparaisse avec ses vertus, ses facultés
-puissantes, et les peuples ne manqueront pas de lui témoigner leur
-vénération; qu'il parle, et les peuples ne manqueront pas d'avoir foi
-en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples ne manqueront pas d'être
-dans la joie.
-
-4. C'est ainsi que la renommée de ses vertus est un océan qui inonde
-l'empire de toutes parts; elle s'étend même jusqu'aux barbares des
-régions méridionales et septentrionales; partout où les vaisseaux et
-les chars peuvent aborder, où les forces de l'industrie humaine peuvent
-faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son dais
-immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil et la
-lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du matin
-fertilisent; tous les êtres humains qui vivent et qui respirent ne
-peuvent manquer de l'aimer et de le révérer. C'est pourquoi il est dit:
-_Que ses facultés, ses vertus puissantes l'égalent au ciel_.
-
- Voilà le trente et unième chapitre. Il se rattache au
- chapitre précédent; il y est parlé des énergies ou
- facultés partielles de la nature dans la production
- des êtres. Il y est aussi question de la loi du ciel.
- (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-
-1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement parfait par
-la pureté de son âme qui soit capable de distinguer et de fixer les
-devoirs des cinq grandes relations qui existent dans l'empire entre les
-hommes; d'établir sur des principes fixes et conformes à la nature des
-êtres la grande base fondamentale des actions et des opérations qui
-s'exécutent dans le monde; de connaître parfaitement les créations et
-les annihilations du ciel et de la terre. Un tel homme souverainement
-parfait a en lui-même le principe de ses actions.
-
-2. Sa bienveillance envers tous les hommes est extrêmement vaste; ses
-facultés intimes sont extrêmement profondes; ses connaissances des
-choses célestes sont extrêmement étendues.
-
-3. Mais, à moins d'être véritablement très-éclairé, profondément
-intelligent, saint par ses oeuvres, instruit des lois divines, et
-pénétré des quatre grandes vertus célestes [_l'humanité, la justice, la
-bienséance et la science des devoirs_], comment pourrait-on connaître
-ses mérites?
-
- Voilà le trente-deuxième chapitre. Il se rattache au
- chapitre précédent, et il y est parlé des grandes
- énergies ou facultés de la nature dans la production
- des êtres; il y est aussi question de la loi du ciel.
- Dans le chapitre qui précède celui-ci, il est parlé des
- vertus de l'homme souverainement saint; dans celui-ci,
- il est parlé de la loi de l'homme souverainement
- parfait. Ainsi la loi de l'homme souverainement parfait
- ne peut être connue que par l'homme souverainement
- saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne
- peut être pratiquée que par l'homme souverainement
- parfait; alors ce ne sont pas effectivement deux choses
- différentes. Dans ce livre, il est parlé du saint homme
- comme ayant atteint le point le plus extrême de la loi
- céleste; arrivé là, il est impossible d'y rien ajouter.
- (TCHOU-HI.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-
-1. Le _Livre des Vers_ dit[25]:
-
- «Elle couvrait sa robe brodée d'or d'un surtout
- grossier.»
-
-Elle haïssait le faste et la pompe de ses ornements. C'est ainsi que
-les actions vertueuses du sage se dérobent aux regards, et cependant
-se révèlent de plus en plus chaque jour, tandis que les actions
-vertueuses de l'homme inférieur se produisent avec ostentation et
-s'évanouissent chaque jour. La conduite du sage est sans saveur
-comme l'eau, mais cependant elle n'est point fastidieuse; elle est
-retirée, mais cependant elle est belle et grave; elle paraît confuse
-et désordonnée, mais cependant elle est régulière. Le sage connaît les
-choses éloignées, c'est-à-dire le monde, les empires et les hommes,
-par les choses qui le touchent, par sa propre personne; il connaît les
-passions des autres par les siennes propres, par les mouvements de son
-coeur; il connaît les plus secrets mouvements de son coeur par ceux qui
-se révèlent dans les autres. C'est ainsi qu'il peut entrer dans le
-chemin de la vertu.
-
-2. Le _Livre des Vers_ dit[26]:
-
- «Quoique le poisson en plongeant se cache dans l'eau,
-
- Cependant la transparence de l'onde le trahit, et on
- peut le voir tout entier.»
-
-C'est ainsi que le sage en s'examinant intérieurement ne trouve rien
-dans son coeur qu'il ait à se reprocher et dont il ait à rougir. Ce que
-le sage ne peut trouver en lui, n'est-ce pas ce que les autres hommes
-n'aperçoivent pas en eux?
-
-3. Le _Livre des Vers_ dit[27]:
-
- «Sois attentif sur toi-même jusque dans ta maison;
-
- Prends bien garde de ne rien faire, dans le lieu le plus
- secret, dont tu puisses rougir.»
-
-C'est ainsi que le sage s'attire encore le respect, lors même qu'il
-ne se produit pas en public; il est encore vrai et sincère, lors même
-qu'il garde le silence.
-
-4. Le _Livre des Vers_ dit[28]:
-
- «Il se rend avec recueillement et en silence au temple
- des ancêtres,
-
- Et pendant tout le temps du sacrifice il ne s'élève
- aucune discussion sur la préséance des rangs et des
- devoirs.»
-
-C'est ainsi que le sage, sans faire de largesses, porte les hommes à
-pratiquer la vertu; il ne se livre point à des mouvements de colère, et
-il est craint du peuple à l'égal des haches et des coutelas.
-
-5. Le _Livre des Vers_ dit[29]:
-
- «Sa vertu recueillie ne se montrait pas, tant elle était
- profonde!
-
- Cependant tous ses vassaux l'imitèrent!»
-
-C'est pour cela qu'un homme plein de vertus s'attache fortement à
-pratiquer tout ce qui attire le respect, et par cela même il fait que
-tous les États jouissent entre eux d'une bonne harmonie.
-
-6. Le _Livre des Vers_[30] met dans la bouche du souverain suprême ces
-paroles:
-
- «J'aime et je chéris cette vertu brillante qui est
- l'accomplissement de la loi naturelle de l'homme,
-
- Et qui ne se révèle point par beaucoup de pompe et de
- bruit.»
-
-Le Philosophe disait à ce sujet: La pompe extérieure et le bruit
-servent bien peu pour la conversion des peuples.
-
-Le _Livre des Vers_ dit[31]:
-
- «La vertu est légère comme le duvet le plus fin.»
-
-Le duvet léger est aussi l'objet d'une comparaison:
-
- «Les actions, les opérations secrètes du ciel suprême
-
- N'ont ni son ni odeur.»
-
-C'est le dernier degré de l'immatérialité.
-
- Voilà le trente-troisième chapitre. _Tseu-sse_ ayant,
- dans les précédents chapitres, porté l'exposé de sa
- doctrine au dernier degré de l'évidence, revient sur son
- sujet pour en sonder la base. Ensuite il enseigne qu'il
- est de notre devoir de donner une attention sérieuse à
- nos actions et à nos pensées intérieures secrètes; il
- poursuit, et dit qu'il faut faire tous nos efforts pour
- atteindre à cette solide vertu qui attire le respect
- et la vénération de tous les hommes, et procure une
- abondance de paix et de tranquillité dans tout l'empire.
- Il exalte ses effets admirables, merveilleux, qui vont
- jusqu'à la rendre dénuée des attributs matériels du son
- et de l'odeur; et il s'arrête là. Ensuite il reprend les
- idées les plus importantes du Livre, et il les explique
- en les résumant. Son intention, en revenant ainsi sur
- les principes les plus essentiels pour les inculquer
- davantage dans l'esprit des hommes, est très-importante
- et très-profonde. L'étudiant ne doit-il pas épuiser
- tous les efforts de son esprit pour les comprendre?
- (TCHOU-HI.)
-
-
-[25] Livre _Kouë-foung_, ode _Chi-jin_.
-
-[26] Livre _Siao-ya_, ode _Tching-youë_.
-
-[27] Livre _Ta-ya_, ode I.
-
-[28] Livre _Chang-soung_, ode _Lieï-tsou_.
-
-[29] Livre _Tcheou-soung_, ode _Lieï-wen_.
-
-[30] Livre _Ta-ya_, ode _Hoang-i_.
-
-[31] Livre _Ta ya_, ode _Tching-min_.
-
-
-
-
-LE LUN-YU,
-
-OU
-
-LES ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES.
-
-TROISIÈME LIVRE CLASSIQUE.
-
-
-CHANG-LUN,
-
-PREMIER LIVRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER,
-
-COMPOSÉ DE 16 ARTICLES.
-
-
-1. Le philosophe KHOUNG-TSEU a dit: Celui qui se livre à l'étude du
-vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche,
-n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction?
-
-N'est-ce pas aussi une grande satisfaction que de voir arriver près
-de soi, des contrées éloignées, des hommes attirés par une communauté
-d'idées et de sentiments?
-
-Être ignoré ou méconnu des hommes, et ne pas s'en indigner, n'est-ce
-pas le propre de l'homme éminemment vertueux?
-
-2. _Yeou-tseu_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Il est rare que celui qui
-pratique les devoirs de la piété filiale et de la déférence fraternelle
-aime à se révolter contre ses supérieurs; mais il n'arrive jamais
-que celui qui n'aime pas à se révolter contre ses supérieurs aime à
-susciter des troubles dans l'empire.
-
-L'homme supérieur ou le sage applique toutes les forces de son
-intelligence à l'étude des principes fondamentaux; les principes
-fondamentaux étant bien établis, les règles de conduite, les devoirs
-moraux s'en déduisent naturellement. La piété filiale, la déférence
-fraternelle, dont nous avons parlé, ne sont-elles pas le principe
-fondamental de l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les
-hommes?
-
-3. KHOUNG-TSEU dit: Des expressions ornées et fleuries, un extérieur
-recherché et plein d'affectation, s'allient rarement avec une vertu
-sincère.
-
-4. _Thsêng-tseu_ dit: Je m'examine chaque jour sur trois points
-principaux: N'aurais-je pas géré les affaires d'autrui avec le même
-zèle et la même intégrité que les miennes propres? n'aurais-je pas
-été sincère dans mes relations avec mes amis et mes condisciples?
-n'aurais-je pas conservé soigneusement et pratiqué la doctrine qui m'a
-été transmise par mes instituteurs?
-
-5. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui gouverne un royaume de mille chars[1]
-doit obtenir la confiance du peuple, en apportant toute sa sollicitude
-aux affaires de l'État; il doit prendre vivement à coeur les intérêts
-du peuple en modérant ses dépenses, et n'exiger les corvées des
-populations qu'en temps convenable.
-
-6. KHOUNG-TSEU dit: Il faut que les enfants aient de la piété filiale
-dans la maison paternelle, et de la déférence fraternelle au dehors. Il
-faut qu'ils soient attentifs dans leurs actions, sincères et vrais dans
-leurs paroles envers tous les hommes, qu'ils doivent aimer de toute la
-force et l'étendue de leur affection, en s'attachant particulièrement
-aux personnes vertueuses. Et si, après s'être bien acquittés de leurs
-devoirs, ils ont encore des forces de reste, ils doivent s'appliquer à
-orner leur esprit par l'étude et à acquérir des connaissances et des
-talents.
-
-7. _Tseu-hia_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Être épris de la vertu
-des sages au point d'échanger pour elle tous les plaisirs mondains[2];
-servir ses père et mère autant qu'il est en son pouvoir de le faire;
-dévouer sa personne au service de son prince; et, dans les relations
-que l'on entretient avec ses amis, porter toujours une sincérité et
-une fidélité à toute épreuve: quoique celui qui agirait ainsi puisse
-être considéré comme dépourvu d'instruction, moi je l'appellerai
-certainement un homme instruit.
-
-8. KHOUNG-TSEU dit: Si l'homme supérieur n'a point de gravité dans
-sa conduite, il n'inspirera point de respect; et s'il étudie, ses
-connaissances ne seront pas solides. Observez constamment la sincérité
-et la fidélité ou la bonne foi; ne contractez pas des liaisons d'amitié
-avec des personnes inférieures à vous-mêmes moralement ou pour les
-connaissances; si vous commettez quelques fautes, ne craignez pas de
-vous corriger.
-
-9. _Tcheng-tseu_ dit: Il faut être attentif à accomplir dans toutes
-leurs parties les rites funéraires envers ses parents décédés, et
-offrir les sacrifices prescrits; alors le peuple, qui se trouve dans
-une condition inférieure, frappé de cet exemple, retournera à la
-pratique de cette vertu salutaire.
-
-10. _Tseu-kin_ interrogea _Tseu-koung_, en disant: Quand le
-philosophe votre maître est venu dans ce royaume, obligé d'étudier
-son gouvernement, a-t-il lui-même demandé des informations, ou, au
-contraire, est-on venu les lui donner? _Tseu-koung_ répondit: Notre
-maître est bienveillant, droit, respectueux, modeste et condescendant;
-ces qualités lui ont suffi pour obtenir toutes les informations qu'il a
-pu désirer. La manière de prendre des informations de notre maître ne
-diffère-t-elle pas de celle de tous les autres hommes?
-
-11. KHOUNG-TSEU dit: Pendant le vivant de votre père, observez avec
-soin sa volonté; après sa mort, ayez toujours les yeux fixés sur ses
-actions; pendant les trois années qui suivent la mort de son père, le
-fils qui, dans ses actions, ne s'écarte point de sa conduite, peut être
-appelé _doué de piété filiale_.
-
-12. _Yeou-tseu_ dit: Dans la pratique usuelle de la politesse [ou de
-cette éducation distinguée qui est la loi du ciel][3], la déférence ou
-la condescendance envers les autres doit être placée au premier rang.
-C'était la règle de conduite des anciens rois, dont ils tirent un si
-grand éclat; tout ce qu'ils firent, les grandes comme les petites
-choses, en dérivent. Mais il est cependant une condescendance que l'on
-ne doit pas avoir quand on sait que ce n'est que de la condescendance;
-n'étant pas de l'essence même de la véritable politesse, il ne faut pas
-la pratiquer.
-
-13. _Yeou-tseu_ dit: Celui qui ne promet que ce qui est conforme à
-la justice peut tenir sa parole; celui dont la crainte et le respect
-sont conformes aux lois de la politesse éloigne de lui la honte et le
-déshonneur. Par la même raison, si l'on ne perd pas en même temps les
-personnes avec lesquelles on est uni par des liens étroits de parenté,
-on peut devenir un chef de famille.
-
-14. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, quand il est à table, ne
-cherche pas à assouvir son appétit; lorsqu'il est dans sa maison, il
-ne cherche pas les jouissances de l'oisiveté et de la mollesse; il
-est attentif à ses devoirs et vigilant dans ses paroles; il aime à
-fréquenter ceux qui ont des principes droits, afin de régler sur eux sa
-conduite. Un tel homme peut être appelé _philosophe_, ou qui se plaît
-dans l'étude de la sagesse[4].
-
-15. _Tseu-koung_ dit: Comment trouvez-vous l'homme pauvre qui ne
-s'avilit point par une adulation servile; l'homme riche qui ne
-s'enorgueillit point de sa richesse?
-
-KHOUNG-TSEU dit: Un homme peut encore être estimable sans leur
-ressembler; mais ce dernier ne sera jamais comparable à l'homme qui
-trouve du contentement dans sa pauvreté, ou qui, étant riche, se plaît
-néanmoins dans la pratique des vertus sociales.
-
-_Tchou-koung_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[5]:
-
- «Comme l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,
-
- Comme celui qui taille et polit les pierres précieuses.»
-
-Ce passage ne fait-il pas allusion à ceux dont il vient d'être question?
-
-KHOUNG-TSEU répondit: _Sse_ (surnom de _Tseu-Koung_) commence à
-pouvoir citer dans la conversation des passages du _Livre des Vers_; il
-interroge les événements passés pour connaître l'avenir.
-
-16. KHOUNG-TSEU dit: Il ne faut pas s'affliger de ce que les hommes
-ne nous connaissent pas, mais au contraire de ne pas les connaître
-nous-mêmes.
-
-
-[1] «Un _royaume de mille chars_ est un royaume feudataire, dont le
-territoire est assez étendu pour lever une armée de _mille chars de
-guerre_.» (Glose.)
-
-[2] La _Glose_ entend par _Sse, les plaisirs des femmes_.
-
-[3] Commentaire de _Tchou-hi_.
-
-[4] En chinois _hao-hio_, littéralement: _aimant, chérissant l'étude_.
-
-[5] Ode _Khi-ngao_, section _Veï-foung_.
-
-
-
-
-CHAPITRE II,
-
-COMPOSÉ DE 24 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe[6] dit: Gouverner son pays avec la vertu et la
-capacité nécessaires, c'est ressembler à l'étoile polaire, qui demeure
-immobile à sa place, tandis que toutes les autres étoiles circulent
-autour d'elle et la prennent pour guide.
-
-2. Le Philosophe dit: Le sens des trois cents odes du _Livre des Vers_
-est contenu dans une seule de ses expressions: «Que vos pensées ne
-soient point perverses.»
-
-3. Le Philosophe dit: Si on gouverne le peuple selon les lois d'une
-bonne administration, et qu'on le maintienne dans l'ordre par la
-crainte des supplices, il sera circonspect dans sa conduite, sans
-rougir de ses mauvaises actions. Mais si on le gouverne selon les
-principes de la vertu, et qu'on le maintienne dans l'ordre par les
-seules lois de la politesse sociale [qui n'est que la loi du ciel], il
-éprouvera de la honte d'une action coupable, et il avancera dans le
-chemin de la vertu.
-
-4. Le Philosophe dit: A l'âge de quinze ans, mon esprit était
-continuellement occupé à l'étude; à trente ans, je m'étais arrêté
-dans des principes solides et fixes; à quarante, je n'éprouvais plus
-de doutes et d'hésitation; à cinquante, je connaissais la loi du ciel
-[c'est-à-dire la loi constitutive que le ciel a conférée à chaque être
-de la nature pour accomplir régulièrement sa destinée[7]]; à soixante,
-je saisissais facilement les causes des événements; à soixante et dix,
-je satisfaisais aux désirs de mon coeur, sans toutefois dépasser la
-mesure.
-
-5. _Meng-i-tseu_ (grand du petit royaume de _Lou_) demanda ce que
-c'était que l'obéissance filiale.
-
-Le Philosophe dit qu'elle consistait à ne pas s'opposer aux principes
-de la raison.
-
-_Fan-tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), en conduisant le char
-de son maître, fut interpellé par lui de cette manière: _Meng-sun_[8]
-me questionnait un jour sur la piété filiale; je lui répondis qu'elle
-consistait à ne pas s'opposer aux principes de la raison.
-
-_Fan-tchi_ dit: Qu'entendez-vous par là? Le Philosophe répondit:
-Pendant la vie de ses père et mère, il faut leur rendre les devoirs
-qui leur sont dus, selon les principes de la raison naturelle qui nous
-est inspirée par le ciel (_li_); lorsqu'ils meurent, il faut aussi les
-ensevelir selon les cérémonies prescrites par les rites [qui ne sont
-que l'expression sociale de la raison céleste], et ensuite leur offrir
-des sacrifices également conformes aux rites.
-
-6. _Meng-wou-pe_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
-Philosophe dit: Il n'y a que les pères et les mères qui s'affligent
-véritablement de la maladie de leurs enfants.
-
-7. _Tseu-yeou_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
-Philosophe dit: Maintenant, ceux qui sont considérés comme ayant de la
-piété filiale sont ceux qui nourrissent leurs père et mère; mais ce
-soin s'étend également aux chiens et aux chevaux, car on leur procure
-aussi leur nourriture. Si on n'a pas de vénération et de respect pour
-ses parents, quelle différence y aurait-il dans notre manière d'agir?
-
-8. _Tseu-hia_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
-Philosophe dit: C'est dans la manière d'agir et de se comporter que
-réside toute la difficulté. Si les pères et mères ont des travaux
-à faire, et que les enfants les exemptent de leurs peines; si ces
-derniers ont le boire et le manger en abondance, et qu'ils leur en
-cèdent une partie, est-ce là exercer la piété filiale?
-
-9. Le Philosophe dit: Je m'entretiens avec _Hoeï_ (disciple chéri
-du Philosophe) pendant toute la journée, et il ne trouve rien à
-m'objecter, comme si c'était un homme sans capacité. De retour chez
-lui, il s'examine attentivement en particulier, et il se trouve alors
-capable d'illustrer ma doctrine. _Hoeï_ n'est pas un homme sans
-capacité.
-
-10. Le Philosophe dit: Observez attentivement les actions d'un homme;
-voyez quels sont ses penchants; examinez attentivement quels sont ses
-sujets de joie. Comment pourrait-il échapper à vos investigations?
-Comment pourrait-il plus longtemps vous en imposer?
-
-11. Le Philosophe dit: Rendez-vous complètement maître de ce que vous
-venez d'apprendre, et apprenez toujours de nouveau; vous pourrez alors
-devenir un instituteur des hommes.
-
-12. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'est pas un vain ustensile
-employé aux usages vulgaires.
-
-13. _Tseu-koung_ demanda quel était l'homme supérieur. Le Philosophe
-dit: C'est celui qui d'abord met ses paroles en pratique, et ensuite
-parle conformément à ses actions.
-
-14. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est celui qui a une
-bienveillance égale pour tous, et qui est sans égoïsme et sans
-partialité. L'homme vulgaire est celui qui n'a que des sentiments d
-égoïsme, sans disposition bienveillante pour tous les hommes en général.
-
-15. Le Philosophe dit: Si vous étudiez sans que votre pensée soit
-appliquée, vous perdrez tout le fruit de votre étude; si, au contraire,
-vous vous abandonnez à vos pensées sans les diriger vers l'étude, vous
-vous exposez à de graves inconvénients.
-
-16. Le Philosophe dit: Opposez-vous aux principes différents des
-véritables[9]; ils sont dangereux et portent à la perversité[10].
-
-17. Le Philosophe dit: _Yeou_, savez-vous ce que c'est que la science?
-Savoir que l'on sait ce que l'on sait, et savoir que l'on ne sait pas
-ce que l'on ne sait pas: voilà la véritable science.
-
-18. _Tseu-tchang_ étudia dans le but d'obtenir les fonctions de
-gouverneur. Le Philosophe lui dit: Écoutez beaucoup, afin de diminuer
-vos doutes; soyez attentif à ce que vous dites, afin de ne rien dire de
-superflu; alors vous commettrez rarement des fautes. Voyez beaucoup,
-afin de diminuer les dangers que vous pourriez courir en n'étant pas
-informé de ce qui se passe. Veillez attentivement sur vos actions, et
-vous aurez rarement du repentir. Si dans vos paroles il vous arrive
-rarement de commettre des fautes, et si dans vos actions vous trouvez
-rarement une cause de repentir, vous possédez déjà la charge à laquelle
-vous aspirez.
-
-19. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) fit la question suivante: Comment
-ferai-je pour assurer la soumission du peuple? KHOUNG-TSEU lui
-répondit: Élevez, honorez les hommes droits et intègres; abaissez,
-destituez les hommes corrompus et pervers, alors le peuple vous obéira.
-Élevez, honorez les hommes corrompus et pervers; abaissez, destituez
-les hommes droits et intègres, et le peuple vous désobéira.
-
-20. _Ki-kang_ (grand du royaume de _Lou_) demanda comment il faudrait
-faire pour rendre le peuple respectueux, fidèle, et pour l'exciter à la
-pratique de la vertu. Le Philosophe dit: Surveillez-le avec dignité et
-fermeté, et alors il sera respectueux; ayez de la piété filiale et de
-la commisération, et alors il sera fidèle; élevez aux charges publiques
-et aux honneurs les hommes vertueux, et donnez de l'instruction à ceux
-qui ne peuvent se la procurer par eux-mêmes, alors il sera excité à la
-vertu.
-
-21. Quelqu'un parla ainsi à KHOUNG-TSEU: Philosophe, pourquoi
-n'exercez-vous pas une fonction dans l'administration publique? Le
-Philosophe dit: On lit dans le _Chou-king_[11]: «S'agit-il de la piété
-filiale? Il n'y a que la piété filiale et la concorde entre les frères
-de différents âges, qui doivent être principalement cultivées par
-ceux qui occupent des fonctions publiques: ceux qui pratiquent ces
-vertus remplissent par cela même des fonctions publiques d'ordre et
-d'administration.»
-
-Pourquoi considérer seulement ceux qui occupent des emplois publics
-comme remplissant des fonctions publiques?
-
-22. Le Philosophe dit: Un homme dépourvu de sincérité et de fidélité
-est un être incompréhensible à mes yeux. C'est un grand char sans
-flèche, un petit char sans timon; comment peut-il se conduire dans le
-chemin de la vie?
-
-23. _Tseu-tchang_ demanda si les événements de dix générations
-pouvaient être connus d'avance.
-
-Le Philosophe dit: Ce que la dynastie des _Yn_ (ou des _Chang_) emprunta
-à celle des _Hia_ en fait de rites et de cérémonies, peut être connu;
-ce que la dynastie des _Tcheou_ (sous laquelle vivait le Philosophe)
-emprunta à celle des _Yn_ en fait de rites et de cérémonies, peut être
-connu. Qu'une autre dynastie succède à celle des _Tcheou_[12] alors
-même les événements de cent générations pourront être prédits[13].
-
-24. Le Philosophe dit: Si ce n'est pas au génie auquel on doit
-sacrifier que l'on sacrifie, l'action que l'on fait n'est qu'une
-tentative de séduction avec un dessein mauvais; si l'on voit une chose
-juste, et qu'on ne la pratique pas, on commet une lâcheté.
-
-
-[6] Nous emploierons dorénavant ce mot pour rendre le mot chinois
-_tseu_, lorsqu'il est isolé, terme dont on qualifie en Chine ceux qui
-se sont livrés à l'étude de la sagesse, et dont le chef et le modèle
-est KHOUNG-tseu», ou KHOUNG-FOU-tseu.
-
-[7] _Commentaire_.
-
-[8] Celui dont il vient d'être question.
-
-[9] Ce sont des principes, des doctrines contraires à celles des saints
-hommes. (TCHOU-HI.)
-
-[10] Le commentateur _Tching-tseu_ dit que les paroles ou la doctrine
-de _Fo_, ainsi que celles de _Yana_ et de _Mé_, ne sont pas conformes à
-la raison.
-
-[11] Voyez la traduction de ce _Livre_ dans notre volume intitulé _Les
-Livres sacrés de l'Orient_.
-
-[12] Cette supposition même est hardie de la part du Philosophe.
-
-[13] Selon les commentateurs chinois, qui ne font que confirmer ce
-qui résulte clairement du texte, le Philosophe dit à son disciple que
-l'étude du passé peut seule faire prévoir l'avenir, et que par son
-moyen on peut arriver à connaître la loi des événements sociaux.
-
-
-
-
-CHAPITRE III,
-
-COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.
-
-
-1. KHOUNG-TSEU dit que _Ki-chi_ (grand du royaume de _Lou_) employait
-huit troupes de musiciens à ses fêtes de famille; s'il peut se
-permettre d'agir ainsi, que n'est-il pas capable de faire[14]?
-
-2. Les trois familles (des grands du royaume de _Lou_) se servaient de
-la musique _Young-tchi_. Le Philosophe dit:
-
-«Il n'y a que les princes qui assistent à la cérémonie;
-
-Le fils du Ciel (l'empereur) conserve un air profondément recueilli et
-réservé.» (Passage du _Livre des Vers_.)
-
-Comment ces paroles pourraient-elles s'appliquer à la salle des trois
-familles?
-
-3. Le Philosophe dit: Être homme, et ne pas pratiquer les vertus que
-comporte l'humanité, comment serait-ce se conformer aux rites? Être
-homme, et ne pas posséder les vertus que comporte l'humanité[15],
-comment jouerait-on dignement de la musique?
-
-4. _Ling-fang_ (habitant du royaume de _Lou_) demanda quel était le
-principe fondamental des rites [ou de la raison céleste, formulé en
-diverses cérémonies sociales][16].
-
-Le Philosophe dit: C'est là une grande question, assurément! En fait de
-rites, une stricte économie est préférable à l'extravagance; en fait de
-cérémonies funèbres, une douleur silencieuse est préférable à une pompe
-vaine et stérile.
-
-5. Le Philosophe dit: Les barbares du nord et de l'occident (les _I_
-et les _Joung_) ont des princes qui les gouvernent; ils ne ressemblent
-pas à nous tous, hommes de _Hia_ (de l'empire des _Hi_), qui n'en avons
-point.
-
-6. _Ki-chi_ alla sacrifier au mont _Taï-chan_ (dans le royaume
-de _Lou_). Le Philosophe interpella _Yen-yéou_[17], en lui
-disant: Ne pouvez-vous pas l'en empêcher? Ce dernier lui répondit
-respectueusement: Je ne le puis! Le Philosophe s'écria: Hélas! hélas!
-ce que vous avez dit relativement au mont _Taï-chan_ me fait voir que
-vous êtes inférieur à _Ling-fang_ (pour la connaissance des devoirs du
-cérémonial[18]).
-
-7. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'a de querelles ou de
-contestations avec personne. S'il lui arrive d'en avoir, c'est quand
-il faut tirer au but. Il cède la place à son antagoniste vaincu, et
-il monte dans la salle; il en descend ensuite pour prendre une tasse
-avec lui (en signe de paix). Voilà les seules contestations de l'homme
-supérieur.
-
-8. _Tseu-hia_ fit une question en ces termes:
-
-«Que sa bouche fine et délicate a un sourire agréable!
-
-Que son regard est doux et ravissant! Il faut que le fond du tableau
-soit préparé pour peindre!» (Paroles du _Livre des Vers_.) Quel est le
-sens de ces paroles?
-
-Le Philosophe dit: Préparez d'abord le fond du tableau pour y appliquer
-ensuite les couleurs. _Tseu-hia_ dit: Les lois du rituel sont donc
-secondaires? Le Philosophe dit: Vous avez saisi ma pensée, ô _Chang!_
-Vous commencez maintenant à comprendre mes entretiens sur la poésie.
-
-9. Le Philosophe dit: Je puis parler des rites et des cérémonies de la
-dynastie _Hia_; mais _Ki_ est incapable d'en comprendre le sens caché.
-Je puis parler des rites et des cérémonies de la dynastie _Yn_; mais
-_Sung_ est incapable d'en saisir le sens caché: le secours des lois
-et l'opinion des sages ne suffisent pas pour en connaître les causes.
-S'ils suffisaient, alors nous pourrions en saisir le sens le plus caché.
-
-10. Le Philosophe dit: Dans le grand sacrifice royal nommé _Ti_, après
-que la libation a été faite pour demander la descente des esprits, je
-ne désire plus rester spectateur de la cérémonie.
-
-11. Quelqu'un ayant demandé quel était le sens du grand sacrifice
-royal, le Philosophe dit: Je ne le connais pas. Celui qui connaîtrait
-ce sens, tout ce qui est sous le ciel serait pour lui clair et
-manifeste; il n'éprouverait pas plus de difficultés à tout connaître
-qu'à poser le doigt dans la paume de sa main.
-
-12. Il faut sacrifier aux ancêtres comme s'ils étaient présents; il
-faut adorer les esprits et les génies comme s'ils étaient présents. Le
-Philosophe dit: Je ne fais pas les cérémonies du sacrifice comme si ce
-n'était pas un sacrifice.
-
-13. _Wang-sun-kia_ demanda ce que l'on entendait en disant qu'il valait
-mieux adresser ses hommages au génie des grains qu'au génie du foyer.
-Le Philosophe dit: Il n'en est pas ainsi; dans cette supposition, celui
-qui a commis une faute envers le ciel[19] ne saurait pas à qui adresser
-sa prière.
-
-14. Le Philosophe dit: Les fondateurs de la dynastie des _Tchcou_
-examinèrent les lois et la civilisation des deux dynasties qui les
-avaient précédés; quels progrès ne firent-ils pas faire à cette
-civilisation! Je suis pour les _Tcheou_.
-
-15. Quand le Philosophe entra dans le grand temple, il s'informa
-minutieusement de chaque chose; quelqu'un s'écria: Qui dira maintenant
-que le fils de l'homme de _Tséou_[20] connaît les rites et les
-cérémonies? Lorsqu'il est entré dans le grand temple, il s'est informé
-minutieusement de chaque chose! Le Philosophe ayant entendu ces
-paroles, dit: Cela même est conforme aux rites.
-
-16. Le Philosophe dit: En tirant à la cible, il ne s'agit pas de
-dépasser le but, mais de l'atteindre; toutes les forces ne sont pas
-égales; c'était là la règle des anciens.
-
-17. _Tseu-koung_ désira abolir le sacrifice du mouton, qui s'offrait
-le premier jour de la douzième lune. Le Philosophe dit: _Sse_, vous
-n'êtes occupés que du sacrifice du mouton; moi je ne le suis que de la
-cérémonie.
-
-18. Le Philosophe dit: Si quelqu'un sert (maintenant) le prince comme
-il doit l'être, en accomplissant les rites, les hommes le considèrent
-comme un courtisan et un flatteur.
-
-19. _Ting_ (prince de _Lou_) demanda comment un prince doit employer
-ses ministres, et les ministres servir le prince. KHOUNG-TSEU répondit
-avec déférence: Un prince doit employer ses ministres selon qu'il est
-prescrit dans les rites; les ministres doivent servir le prince avec
-fidélité.
-
-20. Le Philosophe dit: Les modulations joyeuses de l'ode _Kouan-tseu_
-n'excitent pas des désirs licencieux; les modulations tristes ne
-blessent pas les sentiments.
-
-21. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) questionna _Tsaï-ngo_, disciple de
-KHOUNG-TSEU, relativement aux autels ou tertres de terre érigés en
-l'honneur des génies. _Tsaï-ngo_ répondit avec déférence: Les familles
-princières de la dynastie _Hia_ érigèrent ces autels autour de l'arbre
-_pin_; les hommes de la dynastie _Yn_, autour des _cyprès_; ceux
-de la dynastie _Tcheou_, autour du _châtaignier_: car on dit que le
-_châtaignier_ a la faculté de rendre le peuple craintif[21].
-
-Le Philosophe ayant entendu ces mots, dit: Il ne faut pas parler des
-choses accomplies, ni donner des avis concernant celles qui ne peuvent
-pas se faire convenablement; ce qui est passé doit être exempt de blâme.
-
-22. Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ (grand ou _ta-fou_ de l'État
-de _Thsi_) est un vase de bien peu de capacité. Quelqu'un dit:
-_Kouan-tchoung_ est donc avare et parcimonieux? [Le Philosophe]
-répliqua: _Kouan-chi_ (le même) a trois grands corps de bâtiments
-nommés _Koueï_, et dans le service de ses palais il n'emploie pas plus
-d'un homme pour un office: est-ce là de l'avarice et de la parcimonie?
-
-Alors, s'il en est ainsi, _Kouan-tchoung_ connaît-il les rites?
-
-[Le Philosophe] répondit: Les princes d'un petit État ont leurs portes
-protégées par des palissades; _Kouan-chi_ a aussi ses portes protégées
-par des palissades. Quand deux princes d'un petit État se rencontrent,
-pour fêter leur bienvenue, après avoir bu ensemble, ils renversent
-leurs coupes; _Kouan-chi_ a aussi renversé sa coupe. Si _Kouan-chi_
-connaît les rites ou usages prescrits, pourquoi vouloir qu'il ne les
-connaisse pas?
-
-23. Le Philosophe s'entretenant un jour sur la musique avec le
-_Taï-sse_, ou intendant de la musique du royaume de _Lou_, dit: En fait
-de musique, vous devez être parfaitement instruit; quand on compose un
-air, toutes les notes ne doivent-elles pas concourir à l'ouverture? en
-avançant, ne doit-on pas chercher à produire l'harmonie, la clarté, la
-régularité, dans le but de compléter le chant?
-
-24. Le résident de _Y_ demanda avec prière d'être introduit [près
-du Philosophe], disant: «Lorsque des hommes supérieurs sont arrivés
-dans ces lieux, je n'ai jamais été empêché de les voir.» Ceux qui
-suivaient le Philosophe l'introduisirent, et quand le résident sortit,
-il leur dit: Disciples du Philosophe, en quelque nombre que vous
-soyez, pourquoi gémissez-vous de ce que votre maître a perdu sa charge
-dans le gouvernement? L'empire[22] est sans lois, sans direction
-depuis longtemps; le ciel va prendre ce grand homme pour en faire un
-héraut[23] rassemblant les populations sur son passage, et pour opérer
-une grande réformation.
-
-25. Le Philosophe appelait le chant de musique nommé _Tchao_ (composé
-par _Chun_) parfaitement beau, et même parfaitement propre à inspirer
-la vertu. Il appelait le chant de musique nommé _Vou_, _guerrier_,
-parfaitement beau, mais nullement propre à inspirer la vertu.
-
-26. Le Philosophe dit: Occuper le rang suprême, et ne pas exercer des
-bienfaits envers ceux que l'on gouverne; pratiquer les rites et usages
-prescrits sans aucune sorte de respect, et les cérémonies funèbres sans
-douleur véritable: voilà ce que je ne puis me résigner à voir.
-
-
-[14] Il était permis aux empereurs, par les rites, d'avoir _huit_
-troupes de musiciens dans les fêtes; aux princes, _six_; et aux
-_ta-fou_ ou ministres, _quatre_. _Ki-chi_ usurpait le rang de prince.
-
-[15] _Jin_, la _droite raison du monde._ (_Comm_.)
-
-[16] C'est ainsi que les commentateurs chinois entendent le mot _li_.
-
-[17] Disciple du Philosophe, et aide-assistant de _Ki-chi_.
-
-[18] Il n'y avait que le chef de l'État qui avait le droit d'aller
-sacrifier au mont _Taï-chan_.
-
-[19] «Envers la raison (_li_)» (_Comm_.)
-
-[20] L'homme de _Tséou_, c'est-à-dire le père de KHOUNG-TSEU.
-
-[21] Le nom même du châtaignier, _li_, signifie _craindre_.
-
-[22] Littéralement: _tout ce qui est sous le ciel_ (_Thian-hia_, le
-_monde_).
-
-[23] Tel est le sens que comportent les deux mots chinois _mou-to_,
-littéralement: _clochette avec battant de bois_, dont se servaient les
-hérauts dans les anciens temps, pour rassembler la multitude dans le
-but de lui faire connaître un message du prince. (_Comment_.) Le texte
-porte littéralement: _le ciel va prendre votre maître pour en faire
-une clochette avec un battant de bois_. Nous avons dû traduire en le
-paraphrasant, pour en faire comprendre le sens.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV,
-
-COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe dit: L'humanité ou les sentiments de bienveillance
-envers les autres sont admirablement pratiqués dans les campagnes;
-celui qui, choisissant sa résidence, ne veut pas habiter parmi ceux qui
-possèdent si bien l'humanité ou les sentiments de bienveillance envers
-les autres, peut-il être considéré comme doué d'intelligence?
-
-2. Le Philosophe dit: Ceux qui sont dépourvus d'_humanité_[24] ne
-peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvreté, ne peuvent
-se maintenir longtemps vertueux dans l'abondance et les plaisirs. Ceux
-qui sont pleins d'humanité aiment à trouver le repos dans les vertus de
-l'humanité; et ceux qui possèdent la science trouvent leur profit dans
-l'humanité.
-
-3. Le Philosophe dit: Il n'y a que l'homme plein d'humanité qui puisse
-aimer véritablement les hommes et les haïr d'une manière convenable[25].
-
-4. Le Philosophe dit: Si la pensée est sincèrement dirigée vers les
-vertus de l'humanité, on ne commettra point d'actions vicieuses.
-
-5. Le Philosophe dit: Les richesses et les honneurs sont l'objet du
-désir des hommes; si on ne peut les obtenir par des voies honnêtes et
-droites, il faut y renoncer. La pauvreté et une position humble ou vile
-sont l'objet de la haine et du mépris des hommes; si on ne peut en
-sortir par des voies honnêtes et droites, il faut y rester. Si l'homme
-supérieur abandonne les vertus de l'humanité, comment pourrait-il
-rendre sa réputation de sagesse parfaite? L'homme supérieur ne doit pas
-un seul instant[26] agir contrairement aux vertus de l'humanité. Dans
-les moments les plus pressés, comme dans les plus confus, il doit s'y
-conformer.
-
-6. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui aimât
-convenablement les hommes pleins d'humanité, qui eût une haine
-convenable pour les hommes vicieux et pervers. Celui qui aime les
-hommes pleins d'humanité ne met rien au-dessus d'eux; celui qui hait
-les hommes sans humanité pratique l'humanité; il ne permet pas que les
-hommes sans humanité approchent de lui.
-
-Y a-t-il des personnes qui puissent faire un seul jour usage de toutes
-leurs forces pour la pratique des vertus de l'humanité? [S'il s'en est
-trouvé] je n'ai jamais vu que leurs forces n'aient pas été suffisantes
-[pour accomplir leur dessein], et, s'il en existe, je ne les ai pas
-encore vues.
-
-7. Le Philosophe dit: Les fautes des hommes sont relatives à l'état de
-chacun. En examinant attentivement ces fautes, on arrivera à connaître
-si leur humanité était une véritable humanité.
-
-8. Le Philosophe dit: Si le matin vous avez entendu la voix de la
-raison céleste, le soir vous pourrez mourir[27].
-
-9. Le Philosophe dit: L'homme d'étude dont la pensée est dirigée
-vers la pratique de la raison, mais qui rougit de porter de mauvais
-vêtements et de se nourrir de mauvais aliments, n'est pas encore apte à
-entendre la sainte parole de la justice.
-
-10. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, dans toutes les circonstances
-de la vie, est exempt de préjugés et d'obstination; il ne se règle que
-d'après la justice.
-
-11. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fixe ses pensées sur la
-vertu; l'homme vulgaire les attache à la terre. L'homme supérieur ne
-se préoccupe que de l'observation des lois; l'homme vulgaire ne pense
-qu'aux profits.
-
-12. Le Philosophe dit: Appliquez-vous uniquement aux gains et
-aux profits, et vos actions vous feront recueillir beaucoup de
-ressentiments.
-
-13. Le Philosophe dit: L'on peut, par une réelle et sincère observation
-des rites, régir un royaume; et cela n'est pas difficile à obtenir. Si
-l'on ne pouvait pas, par une réelle et sincère observation des rites,
-régir un royaume, à quoi servirait de se conformer aux rites?
-
-14. Le Philosophe dit: Ne soyez point inquiet de ne point occuper
-d'emplois publics; mais soyez inquiet d'acquérir les talents
-nécessaires pour occuper ces emplois. Ne soyez point affligé de ne pas
-encore être connu; mais cherchez à devenir digne de l'être.
-
-15. Le Philosophe dit: _San!_ (nom de _Thsêng-tseu_) ma doctrine est
-simple et facile à pénétrer. _Thsêng-tseu_ répondit: Cela est certain.
-
-Le Philosophe étant sorti, ses disciples demandèrent ce que leur
-maître avait voulu dire. _Thsêng-tseu_ répondit: «La doctrine de notre
-maître consiste uniquement à avoir la droiture du coeur et à aimer son
-prochain comme soi-même[28].»
-
-16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est influencé par la justice;
-l'homme vulgaire est influencé par l'amour du gain.
-
-17. Le Philosophe dit: Quand vous voyez un sage, réfléchissez en
-vous-même si vous avez les mêmes vertus que lui. Quand vous voyez un
-pervers, rentrez en vous-même, et examinez attentivement votre conduite.
-
-18. Le Philosophe dit: En vous acquittant de vos devoirs envers vos
-père et mère, ne faites que très-peu d'observations; si vous voyez
-qu'ils ne sont pas disposés à suivre vos remontrances, ayez pour eux
-les mêmes respects, et ne vous opposez pas à leur volonté; si vous
-éprouvez de leur part de mauvais traitements, n'en murmurez pas.
-
-19. Le Philosophe dit: Tant que votre père et votre mère subsistent, ne
-vous éloignez pas d'eux; si vous vous éloignez, vous devez leur faire
-connaître la contrée où vous allez vous rendre.
-
-20. Le Philosophe dit: Pendant trois années (depuis sa mort), ne vous
-écartez pas de la voie qu'a suivie votre père; votre conduite pourra
-être alors appelée de la piété filiale.
-
-21. Le Philosophe dit: L'âge de votre père et de votre mère ne doit pas
-être ignoré de vous; il doit faire naître en vous, tantôt de la joie,
-tantôt de la crainte.
-
-22. Le Philosophe dit: Les anciens ne laissaient point échapper de
-vaines paroles, craignant que leurs actions n'y répondissent point.
-
-23. Le Philosophe dit: Ceux qui se perdent en restant sur leurs gardes
-sont bien rares!
-
-24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur aime à être lent dans ses
-paroles, mais rapide dans ses actions.
-
-25. Le Philosophe dit: La vertu ne reste pas comme une orpheline
-abandonnée; elle doit nécessairement avoir des voisins.
-
-26. _Tseu-yeou_ dit: Si dans le service d'un prince il arrive
-de le blâmer souvent, on tombe bientôt en disgrâce. Si dans les
-relations d'amitié on blâme souvent son ami, on éprouvera bientôt son
-indifférence.
-
-
-[24] Nous emploierons désormais ce terme pour rendre le caractère
-chinois _jin_, qui comprend toutes les vertus attachées à l'_humanité_.
-
-[25] La même idée est exprimée presque avec les mêmes termes dans le
-_Ta-hio_, chap. X, paragr. 14.
-
-[26] Littéralement: _intervalle d'un repas_.
-
-[27] Le caractère _Tao_ de cette admirable sentence, que nous avons
-traduit par _voix de la raison divine_, est expliqué ainsi par
-_Tchou-hi_: La raison ou le principe des devoirs dans les actions de la
-vie: _sse we thang jan tchi li_.
-
-[28] En chinois, _tchoung_ et _chou_. On croira difficilement que notre
-traduction soit exacte; cependant nous ne pensons pas que l'on puisse
-en faire une plus fidèle.
-
-
-
-
-CHAPITRE V,
-
-COMPOSÉ DE 27 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe dit que _Kong-tchi-tchang_ (un de ses disciples)
-pouvait se marier, quoiqu'il fût dans les prisons, parce qu'il n'était
-pas criminel; et il se maria avec la fille du Philosophe.
-
-Le Philosophe dit à _Nan-young_ (un de ses disciples) que si le royaume
-était gouverné selon les principes de la droite raison, il ne serait
-pas repoussé des emplois publics; que si, au contraire, il n'était pas
-gouverné par les principes de la droite raison, il ne subirait aucun
-châtiment: et il le maria avec la fille de son frère aîné.
-
-2. Le Philosophe dit que _Tseu-tsien_ (un de ses disciples) était un
-homme d'une vertu supérieure. Si le royaume de _Lou_ ne possédait aucun
-homme supérieur, où celui-ci aurait-il pris sa vertu éminente?
-
-3. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Que pensez-vous de
-moi? Le Philosophe répondit: Vous êtes un vase.--Et quel vase? reprit
-le disciple.--Un vase chargé d'ornements[29], dit le Philosophe.
-
-4. Quelqu'un dit que _Young_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) était
-plein d'humanité, mais qu'il était dénué des talents de la parole.
-Le Philosophe dit: A quoi bon faire usage de la faculté de parler
-avec adresse? Les discussions de paroles que l'on a avec les hommes
-nous attirent souvent leur haine. Je ne sais pas s'il a les vertus de
-l'humanité; pourquoi m'informerais-je s'il sait parler avec adresse?
-
-5. Le Philosophe pensait à faire donner à _Tsi-tiao-kaï_ (un de
-ses disciples) un emploi dans le gouvernement. Ce dernier dit
-respectueusement à son maître: Je suis encore tout à fait incapable
-de comprendre parfaitement les doctrines que vous nous enseignez. Le
-Philosophe fut ravi de ces paroles.
-
-6. Le Philosophe dit: La voie droite (sa doctrine) n'est point
-fréquentée. Si je me dispose à monter un bateau pour aller en mer,
-celui qui me suivra, n'est-ce pas _Yeou_ (surnom de _Tseu-lou_)?
-_Tseu-lou_, entendant ces paroles, fut ravi de joie. Le Philosophe dit:
-_Yeou,_ vous me surpassez en force et en audace, mais non en ce qui
-consiste à saisir la raison des actions humaines.
-
-7. _Meng-wou-pe_ (premier ministre du royaume de _Lou_) demanda si
-_Tseu-lou_ était humain. Le Philosophe dit: Je l'ignore. Ayant répété
-sa demande, le Philosophe répondit: S'il s'agissait de commander les
-forces militaires d'un royaume de mille chars, _Tseu-lou_ en serait
-capable; mais je ne sais pas quelle est son humanité.
-
---Et _Kieou_, qu'en faut-il penser? Le Philosophe dit: _Kieou?_ s'il
-s'agissait d'une ville de mille maisons, ou d'une famille de cent
-chars, il pourrait en être le gouverneur: je ne sais pas quelle est son
-humanité.
-
---Et _Tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), qu'en faut-il penser? Le
-Philosophe dit: _Tchi_, ceint d'une ceinture officielle, et occupant
-un poste à la cour, serait capable, par son élocution fleurie,
-d'introduire et de reconduire les hôtes: je ne sais pas quelle est son
-humanité.
-
-8. Le Philosophe interpella _Tseu-koung_, en disant: Lequel de vous,
-ou de _Hoeï_, surpasse l'autre en qualités? [_Tseu-koung_] répondit
-avec respect: Moi _Sse_, comment oserais-je espérer d'égaler seulement
-_Hoeï? Hoeï_ n'a besoin que d'entendre une partie d'une chose pour en
-comprendre de suite les dix parties; moi _Sse_, d'avoir entendu cette
-seule partie, je ne puis en comprendre que deux [sur dix].
-
-Le Philosophe dit: Vous ne lui ressemblez pas; je vous accorde que vous
-ne lui ressemblez pas.
-
-9. _Tsaï-yu_ se reposait ordinairement sur un lit pendant le jour. Le
-Philosophe dit: Le bois pourri ne peut être sculpté; un mur de boue ne
-peut être blanchi; à quoi servirait-il de réprimander _Yu_?
-
-Le Philosophe dit: Dans le commencement de mes relations avec les
-hommes, j'écoutais leurs paroles, et je croyais qu'ils s'y conformaient
-dans leurs actions. Maintenant, dans mes relations avec les hommes,
-j'écoute leurs paroles, mais j'examine leurs actions. _Tsaï-yu_ a opéré
-en moi ce changement.
-
-10. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui fût
-inflexible dans ses principes. Quelqu'un lui répondit avec respect:
-Et _Chin-tchang?_ Le Philosophe dit: _Chang_ est adonné au plaisir;
-comment serait-il inflexible dans ses principes?
-
-11. _Tseu-koung_ dit: Ce que je ne désire pas que les hommes me
-fassent, je désire également ne pas le faire aux autres hommes. Le
-Philosophe dit: _Sse_, vous n'avez pas encore atteint ce point de
-perfection.
-
-12. _Tseu-koung_ dit: On peut souvent entendre parler notre maître
-sur les qualités et les talents nécessaires pour faire un homme
-parfaitement distingué; mais il est bien rare de l'entendre discourir
-sur la nature de l'homme et sur la raison céleste.
-
-13. _Tseu-lou_ avait entendu (dans les enseignements de son maître)
-quelque maxime morale qu'il n'avait pas encore pratiquée; il craignait
-d'en entendre encore de semblables.
-
-14. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Pourquoi
-_Khoung-wen-tseu_ est-il appelé _lettré_, ou d'_une éducation
-distinguée_ (_wen_)? Le Philosophe dit: Il est intelligent, et il aime
-l'étude; il ne rougit pas d'interroger ses inférieurs (pour en recevoir
-d'utiles informations); c'est pour cela qu'il est appelé _lettré_ ou
-d'_une éducation distinguée._
-
-15. Le Philosophe dit que _Tseu-tchan_ (grand de l'Etat de _Tching_)
-possédait les qualités, au nombre de quatre, d'un homme supérieur;
-ses actions étaient empreintes de gravité et de dignité; en servant
-son supérieur, il était respectueux; dans les soins qu'il prenait
-pour la subsistance du peuple, il était plein de bienveillance et de
-sollicitude; dans la distribution des emplois publics, il était juste
-et équitable.
-
-16. Le Philosophe dit: _Ngan-ping-tchoung_ (grand de l'Etat de _Thsi_)
-savait se conduire parfaitement dans ses relations avec les hommes;
-après un long commerce avec lui, les hommes continuaient à le respecter.
-
-17. Le Philosophe dit: _Tchang-wen-tchoung_ (grand du royaume de _Lou_)
-logea une grande tortue dans une demeure spéciale, dont les sommités
-représentaient des montagnes, et les poutres des herbes marines. Que
-doit-on penser de son intelligence?
-
-18. _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Le mandarin
-_Tseu-wen_ fut trois fois promu aux fonctions de premier ministre
-(_ling-yin_) sans manifester de la joie, et il perdit par trois fois
-cette charge sans montrer aucun regret. Comme ancien premier ministre,
-il se fit un devoir d'instruire de ses fonctions le nouveau premier
-ministre. Que doit-on penser de cette conduite? Le Philosophe dit
-qu'elle fut droite et parfaitement honorable. [Le disciple] reprit:
-Etait-ce de l'humanité? [Le Philosophe] répondit: Je ne le sais pas
-encore: pourquoi [dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la
-grande vertu de l'humanité?
-
-_Tsouï-tseu_ (grand du royaume de _Thsi_), ayant assassiné le prince
-de _Thsi, Tchin-wen-tseu_ (également grand dignitaire, _ta-fou_, de
-l'Etat de _Thsi_), qui possédait dix quadriges (ou quarante chevaux
-de guerre), s'en défit, et se retira dans un autre royaume. Lorsqu'il
-y fut arrivé, il dit: «Ici aussi il y a des grands comme notre
-_Tsouï-tseu_.» Il s'éloigna de là, et se rendit dans un autre royaume.
-Lorsqu'il y fut arrivé, il dit encore: «Ici aussi il y a des grands
-comme notre _Tsouï-tseu_.» Et il s'éloigna de nouveau. Que doit-on
-penser de cette conduite? Le Philosophe dit: Il était pur.--Etait-ce
-de l'humanité? [Le Philosophe] dit: Je ne le sais pas encore; pourquoi
-[dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la grande vertu de
-l'humanité?
-
-19. _Ki-wen-tseu_ (grand du royaume de _Lou_) réfléchissait trois fois
-avant d'agir. Le Philosophe ayant entendu ces paroles, dit: Deux fois
-peuvent suffire.
-
-20. Le Philosophe dit: _Ning-wou-tseu_ (grand de l'Etat de _Weï_), tant
-que le royaume fut gouverné selon les principes de la droite raison,
-affecta de montrer sa science; mais, lorsque le royaume ne fut plus
-dirigé par les principes de la droite raison, alors il affecta une
-grande ignorance. Sa science peut être égalée; sa [feinte] ignorance ne
-peut pas l'être.
-
-21. Le Philosophe étant dans l'Etat de _Tchin_ s'écria: Je veux m'en
-retourner! je veux m'en retourner! les disciples que j'ai dans mon pays
-ont de l'ardeur, de l'habileté, du savoir, des manières parfaites; mais
-ils ne savent pas de quelle façon ils doivent se maintenir dans la voie
-droite.
-
-22. Le Philosophe dit: _Pe-i_ et _Chou-tsi_[30] ne pensent point
-aux fautes que l'on a pu commettre autrefois [si l'on a changé de
-conduite]; aussi il est rare que le peuple éprouve des ressentiments
-contre eux.
-
-23. Le Philosophe dit: Qui peut dire que _Weï-sang-kao_ était un homme
-droit? Quelqu'un lui ayant demandé du vinaigre, il alla en chercher
-chez son voisin pour le lui donner.
-
-24. Le Philosophe dit: Des paroles fleuries, des manières affectées, et
-un respect exagéré, voilà ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU
-(petit nom du Philosophe) j'en rougis également. Cacher dans son sein
-de la haine et des ressentiments en faisant des démonstrations d'amitié
-à quelqu'un, voilà ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU, j'en
-rougis également.
-
-25. _Yen-youan_ et _Ki-lou_ étant à ses côtés, le Philosophe leur
-dit: Pourquoi l'un et l'autre ne m'exprimez-vous pas votre pensée?
-_Tseu-lou_ dit: Moi, je désire des chars, des chevaux, des pelisses
-fines et légères, pour les partager avec mes amis. Quand même ils me
-les prendraient, je n'en éprouverais aucun ressentiment.
-
-_Yen-youan_ dit: Moi, je désire de ne pas m'enorgueillir de ma vertu ou
-de mes talents, et de ne pas répandre le bruit de mes bonnes actions.
-
-_Tseu-lou_ dit: Je désirerais entendre exprimer la pensée de notre
-maître. Le Philosophe dit: Je voudrais procurer aux vieillards un doux
-repos; aux amis et à ceux avec lesquels on a des relations, conserver
-une fidélité constante; aux enfants et aux faibles, donner des soins
-tout maternels[31].
-
-26. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai pas encore vu un homme qui ait pu
-apercevoir ses défauts et qui s'en soit blâmé intérieurement.
-
-27. Le Philosophe dit: Dans un village de dix maisons, il doit y avoir
-des hommes aussi droits, aussi sincères que KHIEOU (lui-même); mais il
-n'y en a point qui aiment l'étude comme lui.
-
-
-[29] Vase _hou-lien_, richement orné, dont en faisait usage pour mettre
-le grain dans le temple des ancêtres. On peut voir les nos.
-21, 22, 23 (45e planche) des vases que l'auteur de cette
-traduction a fait graver, et publier dans le 1er volume de
-sa _Description historique, géographique et littéraire de l'empire de
-la Chine;_ Paris, F. Didot, 1837.
-
-[30] Deux fils du prince _Kou-tchou_.
-
-[31] «Laissez venir à moi les petits enfants.» (_Évangile_.)
-
-
-
-
-CHAPITRE VI,
-
-COMPOSÉ DE 28 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe dit: _Young_ peut remplir les fonctions de celui qui
-se place sur son siège, la face tournée vers le midi (c'est-à-dire
-gouverner un État).
-
-_Tchoung-koung_ (_Young_) dit: Et _Tsang-pe-tseu?_ Le Philosophe dit:
-Il le peut; il a le jugement libre et pénétrant.
-
-_Tchoung-koung_ dit: Se maintenir toujours dans une situation digne
-de respect, et agir d'une manière grande et libérale dans la haute
-direction des peuples qui nous sont confiés, n'est-ce pas là aussi ce
-qui rend propre à gouverner? Mais si on n'a que de la libéralité, et
-que toutes ses actions répondent à cette disposition de caractère,
-n'est-ce pas manquer des conditions nécessaires et ne posséder que
-l'excès d'une qualité?
-
-Le Philosophe dit: Les paroles de _Young_ sont conformes à la raison.
-
-2. _Ngaï-kong_ demanda quel était celui des disciples du Philosophe qui
-avait le plus grand amour de l'étude.
-
-KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Il y avait _Yan-hoeï_ qui aimait
-l'étude avec passion; il ne pouvait éloigner de lui l'ardent désir de
-savoir; il ne commettait pas deux fois la même faute. Malheureusement
-sa destinée a été courte, et il est mort jeune. Maintenant il n'est
-plus[32]! je n'ai pas appris qu'un autre eût un aussi grand amour de
-l'étude.
-
-3. _Tseu-hoa_ ayant été envoyé (par le Philosophe) dans le royaume
-de _Tchi_, _Yan-tseu_ demanda du riz pour la mère de _Tseu-hoa_, qui
-était momentanément privée de la présence de son fils. Le Philosophe
-dit: Donnez-lui-en une mesure. Le disciple en demanda davantage.
-Donnez-lui-en une mesure et demie, répliqua-t-il. _Yan-tseu_ lui donna
-cinq _ping_ de riz (ou huit mesures).
-
-Le Philosophe dit: _Tchi_ (_Tseu-hoa_), en se rendant dans l'État de
-_Thsi_, montait des chevaux fringants, portait des pelisses fines et
-légères; j'ai toujours entendu dire que l'homme supérieur assistait
-les nécessiteux, et n'augmentait pas les richesses du riche.
-
-_Youan-sse_ (un des disciples du Philosophe) ayant été fait gouverneur
-d'une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses
-appointements. Il les refusa.
-
-Le Philosophe dit: Ne les refusez pas; donnez-les aux habitants des
-villages voisins de votre demeure.
-
-4. Le Philosophe, interpellant _Tchoung-koung_, dit: Le petit d'une
-vache de couleur mêlée, qui aurait le poil jaune et des cornes sur
-la tête, quoiqu'on puisse désirer ne l'employer à aucun usage, [les
-génies] des montagnes et des rivières le rejetteraient-ils?
-
-5. Le Philosophe dit: Quant à _Hoeï_, son coeur pendant trois mois ne
-s'écarta point de la grande vertu de l'humanité. Les autres hommes
-agissent ainsi pendant un jour ou un mois; et voilà tout!
-
-6. _Ki-kang-tseu_ demanda si _Tchoung-yeou_ pourrait occuper un emploi
-supérieur dans l'administration publique. Le Philosophe dit: _Yeou_
-est certainement propre à occuper un emploi dans l'administration
-publique; pourquoi ne le serait-il pas?--Il demanda ensuite: Et _Sse_
-est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration
-publique?--_Sse_ a un esprit pénétrant, très-propre à occuper un
-emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?--Il
-demanda encore: _Kieou_ est-il propre à occuper un emploi supérieur
-dans l'administration publique?--_Kieou_, avec ses talents nombreux
-et distingués, est très-propre à occuper un emploi supérieur dans
-l'administration publique; pourquoi non?
-
-7. _Ki-chi_ envoya un messager à _Min-tseu-kien_ (disciple de
-KHOUNG-TSEU), pour lui demander s'il voudrait être gouverneur de _Pi.
-Min-tseu-kien_ répondit: Veuillez remercier pour moi voire maître; et
-s'il m'envoyait de nouveau un messager, il me trouverait certainement
-établi sur les bords de la rivière _Wan_ (hors de ses États).
-
-8. _Pe-nieou_ (disciple de KHOUING-TSEU) étant malade, le Philosophe
-demanda à le voir. Il lui prit la main à travers la croisée, et dit:
-Je le perds! c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eut cette
-maladie; c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eût cette maladie!
-
-9. Le Philosophe dit: O qu'il était sage, _Hoeï!_ il avait un vase
-de bambou pour prendre sa nourriture, une coupe pour boire, et il
-demeurait dans l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un
-autre homme que lui n'aurait pu supporter ses privations et ses
-souffrances. Cela ne changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï_: ô
-qu'il était sage, _Hoeï!_
-
-10. _Yan-kieou_ dit: Ce n'est pas que je ne me plaise dans l'étude
-de votre doctrine, maître; mais mes forces sont insuffisantes. Le
-Philosophe dit: Ceux dont les forces sont insuffisantes font la moitié
-du chemin et s'arrêtent; mais vous, vous manquez de bonne volonté.
-
-11. Le Philosophe, interpellant _Tseu-hia_, lui dit: Que votre savoir
-soit le savoir d'un homme supérieur, et non celui d'un homme vulgaire.
-
-12. Lorsque _Tseu-yeou_ était gouverneur de la ville de _Wou_, le
-Philosophe lui dit: Avez-vous des hommes de mérite? Il répondit:
-Nous avons _Tan-taï_, surnommé _Mie-ming_, lequel en voyageant ne
-prend point de chemin de traverse, et qui, excepté lorsqu'il s'agit
-d'affaires publiques, n'a jamais mis les pieds dans la demeure de _Yen_
-(_Tseu-yeou_).
-
-13. Le Philosophe dit: _Meng-tchi-fan_ (grand de l'État de _Lou_)
-ne se vantait pas de ses belles actions. Lorsque l'armée battait
-en retraite, il était à l'arrière-garde; mais lorsqu'on était près
-d'entrer en ville, il piquait son cheval et disait: Ce n'est pas que
-j'aie eu plus de courage que les autres pour rester en arrière; mon
-cheval ne voulait pas avancer.
-
-14. Le Philosophe dit: Si l'on n'a pas l'adresse insinuante de _To_,
-intendant du temple des ancêtres, et la beauté de _Soung-tchao_, il est
-difficile, hélas! d'avancer dans le siècle où nous sommes.
-
-15. Le Philosophe dit: Comment sortir d'une maison sans passer par la
-porte? pourquoi donc les hommes ne suivent-ils pas la droite voie?
-
-16. Le Philosophe dit: Si les penchants naturels de l'homme dominent
-son éducation, alors ce n'est qu'un rustre grossier; si, au contraire,
-l'éducation domine les penchants naturels de l'homme [dans lesquels
-sont compris la droiture, la bonté de coeur, etc.], alors ce n'est qu'un
-homme politique. Mais lorsque l'éducation et les penchants naturels
-sont dans d'égales proportions, ils forment l'homme supérieur.
-
-17. Le Philosophe dit: La nature de l'homme est droite; si cette
-droiture du naturel vient à se perdre pendant la vie, on a repoussé
-loin de soi tout bonheur.
-
-18. Le Philosophe dit: Celui qui connaît les principes de la droite
-raison n'égale pas celui qui les aime; celui qui les aime n'égale pas
-celui qui en fait ses délices et les pratique.
-
-19. Le Philosophe dit: Les hommes au-dessus d'une intelligence moyenne
-peuvent être instruits dans les plus hautes connaissances du savoir
-humain; les hommes au-dessous d'une intelligence moyenne ne peuvent pas
-être instruits des hautes connaissances du savoir humain.
-
-20. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que le savoir. Le Philosophe dit:
-Employer toutes ses forces pour faire ce qui est juste et convenable
-aux hommes; révérer les esprits et les génies, et s'en tenir toujours
-à la distance qui leur est due: voilà ce que l'on peut appeler
-_savoir_. Il demanda ce que c'était que l'humanité. L'humanité [dit le
-Philosophe], c'est ce qui est d'abord difficile à pratiquer, et que
-l'on peut cependant acquérir par beaucoup d'efforts: voilà ce qui peut
-être appelé _humanité_.
-
-21. Le Philosophe dit: L'homme instruit est [comme] une eau limpide qui
-réjouit; l'homme humain est [comme] une montagne qui réjouit. L'homme
-instruit a en lui un grand priucipe de mouvement, l'homme humain un
-principe de repos. L'homme instruit a en lui des motifs instantanés de
-joie; l'homme humain a pour lui l'éternité.
-
-22. Le Philosophe dit: L'État de _Thsi_, par un changement ou une
-révolution, arrivera à la puissance de l'Etat de _Lou_; l'Etat de
-_Lou_, par une révolution, arrivera au gouvernement de la droite raison.
-
-23. Le Philosophe dit: Lorsqu'une coupe à anses a perdu ses anses,
-est-ce encore une coupe à anses, est-ce encore une coupe à anses?
-
-24. _Tsaï-ngo_ fit une question en ces termes: Si un homme plein de
-la vertu de l'humanité se trouvait interpellé en ces mots: «Un homme
-est tombé dans un puits,» pratiquerait-il la vertu de l'humanité, s'il
-l'y suivait? Le Philosophe dit: Pourquoi agirait-il ainsi? Dans ce
-cas, l'homme supérieur doit s'éloigner; il ne doit pas se précipiter
-lui-même dans le puits; il ne doit point s'abuser sur l'étendue du
-devoir, qui ne l'oblige point à perdre la vie [pour agir contrairement
-aux principes de la raison].
-
-25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur doit appliquer toute son étude
-à former son éducation, à acquérir des connaissances; il doit attacher
-une grande importance aux rites ou usages prescrits. En agissant ainsi,
-il pourra ne pas s'écarter de la droite raison.
-
-26. Le Philosophe ayant fait une visite à _Nan-tseu_ (femme de
-_Ling-koung_, prince de l'Etat de _Weï_), _Tseu-lou_ n'en fut pas
-satisfait. KHOUNG-TSEU s'inclina en signe de résignation, et dit: «Si
-j'ai mal agi, que le ciel me rejette, que le ciel me rejette.»
-
-27. Le Philosophe dit: L'invariabilité dans le milieu est ce qui
-constitue la vertu; n'en est-ce pas le faite même? Les hommes rarement
-y persévèrent.
-
-28. _Tseu-koung_ dit: S'il y avait un homme qui manifestât une extrême
-bienveillance envers le peuple, et ne s'occupât que du bonheur de la
-multitude, qu'en faudrait-il penser? pourrait-on l'appeler homme doué
-de la vertu de l'humanité? Le Philosophe dit: Pourquoi se servir [pour
-le qualifier] du mot _humanité?_ ne serait-il pas plutôt un _saint?
-Yao_ et _Chun_ sembleraient même bien au-dessous de lui.
-
-L'homme qui a la vertu de l'humanité désire s'établir lui-même, et
-ensuite établir les autres hommes; il désire connaître les principes
-des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes.
-
-Avoir assez d'empire sur soi-même pour juger des autres par comparaison
-avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l'on agît envers
-nous-même, c'est ce que l'on peut appeler la doctrine de l'_humanité;_
-il n'y a rien au delà.
-
-
-[32] _Yan-hoeï_ mourut à trente-deux ans.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII,
-
-COMPOSÉ DE 37 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe dit: Je commente, j'éclaircis (les anciens ouvrages),
-mais je n'en compose pas de nouveaux. J'ai foi dans les anciens, et je
-les aime; j'ai la plus haute estime pour notre _Lao-pang_[33].
-
-2. Le Philosophe dit: Méditer en silence et rappeler à sa mémoire
-les objets de ses méditations; se livrer à l'étude, et ne pas se
-rebuter; instruire les hommes, et ne pas se laisser abattre: comment
-parviendrai-je à posséder ces vertus?
-
-3. Le Philosophe dit: La vertu n'est pas cultivée; l'étude n'est pas
-recherchée avec soin; si l'on entend professer des principes de justice
-et d'équité, on ne veut pas les suivre; les méchants et les pervers ne
-veulent pas se corriger: voilà ce qui fait ma douleur!
-
-4. Lorsque le Philosophe se trouvait chez lui, sans préoccupation
-d'affaires, que ses manières étaient douces et persuasives! que son air
-était affable et prévenant!
-
-5. Le Philosophe dit: O combien je suis déchu de moi-même! depuis
-longtemps, je n'ai plus vu en songe _Tcheou-koung_[34].
-
-6. Le Philosophe dit: Que la pensée soit constamment fixée sur les
-principes de la droite voie;
-
-Que l'on tende sans cesse à la vertu de l'humanité;
-
-Que l'on s'applique, dans les moments de loisir, à la culture des
-arts[35].
-
-7. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'une personne est venue me voir,
-et m'a offert les présents d'usage[36], je n'ai jamais manqué de
-l'instruire.
-
-8. Le Philosophe dit: Si un homme ne fait aucun effort pour développer
-son esprit, je ne le développerai point moi-même. Si un homme ne veut
-faire aucun usage de sa faculté de parler, je ne pénétrerai pas le
-sens de ses expressions; si, après avoir fait connaître l'angle d'un
-carré, on ne sait pas la dimension des trois autres angles, alors je ne
-renouvelle pas la démonstration.
-
-9. Quand le Philosophe se trouvait à table avec une personne qui
-éprouvait des chagrins de la perte de quelqu'un, il ne pouvait manger
-pour satisfaire son appétit. Le Philosophe, dans ce jour (de deuil) se
-livrait lui-même à la douleur, et il ne pouvait chanter.
-
-10. Le Philosophe, interpellant _Yen-youan_, lui dit: Si on nous
-emploie dans les fonctions publiques, alors nous remplissons notre
-devoir; si on nous renvoie, alors nous nous reposons dans la vie
-privée. Il n'y a que vous et moi qui agissions ainsi.
-
-_Tseu-lou_ dit: Si vous conduisiez trois corps d'armée ou _Kiun_ de
-douze mille cinq cents hommes chacun, lequel de nous prendriez-vous
-pour lieutenant?
-
-Le Philosophe dit: Celui qui de ses seules mains nous engagerait au
-combat avec un tigre; qui, sans motifs, voudrait passer un fleuve
-à gué; qui prodiguerait sa vie sans raison et sans remords: je ne
-voudrais pas le prendre pour lieutenant. Il me faudrait un homme qui
-portât une vigilance soutenue dans la direction des affaires; qui aimât
-à former des plans et à les mettre à exécution.
-
-11. Le Philosophe dit: Si, pour acquérir des richesses par des moyens
-honnêtes, il me fallait faire un vil métier, je le ferais; mais si les
-moyens n'étaient pas honnêtes, j'aimerais mieux m'appliquer à ce que
-j'aime.
-
-12. Le Philosophe portait la plus grande attention sur l'ordre, la
-guerre et la maladie.
-
-13. Le Philosophe étant dans le royaume de _Thsi_, entendit la musique
-nommée _Tchao_ (de _Chun_). Il en éprouva tant d'émotion, que pendant
-trois lunes il ne connut pas le goût des aliments. Il dit: Je ne me
-figure pas que depuis la composition de cette musique on soit jamais
-arrivé à ce point de perfection.
-
-14. _Yen-yeou_ dit: Notre maître aidera-t-il le prince de _Weï_?
-_Tseu-koung_ dit: Pour cela, je le lui demanderai.
-
-Il entra (dans l'appartement de son maître), et dit: Que pensez-vous
-de _Pe-i_ et de _Chou-tsi?_ Le Philosophe dit: Ces hommes étaient de
-véritables sages de l'antiquité. Il ajouta: N'éprouvèrent-ils aucun
-regret?--Ils cherchèrent à acquérir la vertu de l'humanité, et ils
-obtinrent cette vertu: pourquoi auraient-ils éprouvé des regrets? En
-sortant (_Tseu-koung_) dit: Notre maître n'assistera pas (le prince de
-_Weï_).
-
-15. Le Philosophe dit: Se nourrir d'un peu de riz, boire de l'eau,
-n'avoir que son bras courbé pour appuyer sa tête, est un état qui a
-aussi sa satisfaction. Être riche et honoré par des moyens iniques,
-c'est pour moi comme le nuage flottant qui passe.
-
-16. Le Philosophe dit: S'il m'était accordé d'ajouter à mon âge de
-nombreuses années, j'en demanderais cinquante pour étudier le _Y-king_,
-afin que je pusse me rendre exempt de fautes graves.
-
-17. Les sujets dont le Philosophe parlait habituellement étaient le
-_Livre des Vers_, le _Livre des Annales_ et le _Livre des Rites_.
-C'étaient les sujets constants de ses entretiens.
-
-18. _Ye-kong_ interrogea _Tseu-lou_ sur KHOUNG-TSEU. _Tseu-lou_ ne lui
-répondit pas.
-
-Le Philosophe dit: Pourquoi ne lui avez-vous pas répondu? C'est un
-homme qui, par tous les efforts qu'il fait pour acquérir la science,
-oublie de prendre de la nourriture; qui, par la joie qu'il éprouve de
-l'avoir acquise, oublie les peines qu'elle lui a causées, et qui ne
-s'inquiète pas de l'approche de la vieillesse. Je vous en instruis.
-
-19. Le Philosophe dit: Je ne naquis point doué de la science. Je suis
-un homme qui a aimé les anciens, et qui a fait tous ses efforts pour
-acquérir leurs connaissances.
-
-20. Le Philosophe ne parlait, dans ses entretiens, ni des choses
-extraordinaires, ni de la bravoure, ni des troubles civils, ni des
-esprits.
-
-21. Le Philosophe dit: Si nous sommes trois qui voyagions ensemble,
-je trouverai nécessairement deux instituteurs [dans mes compagnons de
-voyage]; je choisirai l'homme de bien pour l'imiter, et l'homme pervers
-pour me corriger.
-
-22. Le Philosophe dit: Le ciel a fait naître la vertu en moi; que peut
-donc me faire _Hoan-touï?_
-
-23. Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous que j'aie
-pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines cachées
-pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô mes
-disciples! C'est la manière d'agir de KHIEOU (de lui-même).
-
-24. Le Philosophe employait quatre sortes d'enseignements: la
-littérature, la pratique des actions vertueuses, la droiture ou la
-sincérité, et la fidélité.
-
-25. Le Philosophe dit: Je ne puis parvenir à voir un saint homme; tout
-ce que je puis, c'est de voir un sage.
-
-Le Philosophe dit; Je ne puis parvenir à voir un homme véritablement
-vertueux; tout ce que je puis, c'est de parvenir à voir un homme
-constant et ferme dans ses idées.
-
-Manquer de tout, et agir comme si l'on possédait avec abondance; être
-vide, et se montrer plein; être petit, et se montrer grand, est un rôle
-difficile à soutenir constamment.
-
-26. Le Philosophe péchait quelquefois à l'hameçon, mais non au filet;
-il chassait aux oiseaux avec une flèche, mais non avec des pièges.
-
-27. Le Philosophe dit: Comment se trouve-t-il des hommes qui agissent
-sans savoir ce qu'ils font? je ne voudrais pas me comporter ainsi. Il
-faut écouter les avis de beaucoup de personnes, choisir ce que ces avis
-ont de bon et le suivre; voir beaucoup et réfléchir mûrement sur ce que
-l'on a vu; c'est le second pas de la connaissance.
-
-28. Les _Heou-hiang_ (habitants d'un pays ainsi nommé) étaient
-difficiles à instruire. Un de leurs jeunes gens étant venu visiter les
-disciples du Philosophe, ils délibérèrent s'ils le recevraient parmi
-eux.
-
-Le Philosophe dit: Je l'ai admis à entrer [au nombre de mes disciples];
-je ne l'ai pas admis à s'en aller. D'où vient cette opposition de votre
-part? cet homme s'est purifié, s'est renouvelé lui-même afin d'entrer à
-mon école; louez-le de s'être ainsi purifié; je ne réponds pas de ses
-actions passées ou futures.
-
-29. Le Philosophe dit: L'humanité est-elle si éloignée de nous! je
-désire posséder l'humanité, et l'humanité vient à moi.
-
-30. Le juge du royaume de _Tchin_ demanda si _Tchao-kong_ connaissait
-les rites. KHOUNG-TSEU dit: Il connaît les rites.
-
-KHOUNG-TSEU s'étant éloigné, [le juge] salua _Ou-ma-ki_, et, le
-faisant entrer, il lui dit: J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne
-donnait pas son assentiment aux fautes des autres; cependant un homme
-supérieur y a donné son assentiment. Le prince s'est marié avec une
-femme de la famille _Ou_, du même nom que le sien, et il l'a appelée
-_Ou-meng-tseu_. Un prince doit connaître les rites et coutumes:
-pourquoi, lui, ne les connaît-il pas?
-
-_Ou-ma-ki_ avertit le Philosophe, qui s'écria: Que KHIEOU est heureux!
-s'il commet une faute, les hommes sont sûrs de la connaître.
-
-31. Lorsque le Philosophe se trouvait avec quelqu'un qui savait bien
-chanter, il l'engageait à chanter la même pièce une seconde fois, et il
-l'accompagnait de la voix.
-
-32. Le Philosophe dit: En littérature, je ne suis pas l'égal d'autres
-hommes. Si je veux que mes actions soient celles d'un homme supérieur,
-alors je ne puis jamais atteindre à la perfection.
-
-33. Le Philosophe dit: Si je pense à un homme qui réunisse la sainteté
-à la vertu de l'humanité, comment oserais-je me comparer à lui! Tout
-ce que je sais, c'est que je m'efforce de pratiquer ces vertus sans
-me rebuter, et de les enseigner aux autres sans me décourager et
-me laisser abattre. C'est là tout ce que je vous puis dire de moi.
-_Kong-si-hoa_ dit: Il est juste d'ajouter que nous, vos disciples, nous
-ne pouvons pas même apprendre ces choses.
-
-34. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ le pria de permettre
-à ses disciples d'adresser pour lui leurs prières[37] aux esprits et
-aux génies. Le Philosophe dit: Cela convient-il? _Tseu-lou_ répondit
-avec respect: Cela convient. Il est dit dans le livre intitulé _Louï_:
-«Adressez vos _prières_ aux esprits et aux génies d'en haut et d'en bas
-[du ciel et de la terre].» Le Philosophe dit:
-
-La prière de KHIEOU [la sienne] est permanente.
-
-35. Le Philosophe dit: Si l'on est prodigue et adonné au luxe, alors on
-n'est pas soumis. Si l'on est trop parcimonieux, alors on est vil et
-abject. La bassesse est cependant encore préférable à la désobéissance.
-
-36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur a de l'équanimité et de la
-tranquillité d'àme. L'homme vulgaire éprouve sans cesse du trouble et
-de l'inquiétude.
-
-37. Le Philosophe était d'un abord aimable et prévenant; sa gravité
-sans roideur et la dignité de son maintien inspiraient du respect sans
-contrainte.
-
-
-[33] Sage, _ta-fou_, de la dynastie des _Chang_.
-
-[34] Voyez notre _Description de la Chine_, t. 1, p. 84 et suiv.
-
-[35] Ces arts sont, selon le Commentaire, les rites, la musique, l'art
-de tirer de l'arc, l'équitation, l'écriture et l'arithmétique.
-
-[36] Des morceaux de viande salée et sechée au soleil.
-
-[37] Le mot chinois, selon le commentateur, implique l'Idée _d'éviter
-le mal et d'avancer dans la vertu_ avec l'assistance des esprits. Si
-l'on n'a aucun motif de _prier_, alors l'on ne doit pas _prier_.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII,
-
-COMPOSÉ DE 21 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe dit: C'est _Taï-pé_[38] qui pouvait être appelé
-souverainement vertueux! ou ne trouvait rien à ajouter à sa vertu.
-Trois fois il refusa l'empire, et le peuple ne voyait rien de louable
-dans son action désintéressée.
-
-2. Le Philosophe dit: Si la déférence et le respect envers les autres
-ne sont pas réglés par les rites ou l'éducation, alors ce n'est plus
-qu'une chose fastidieuse; si la vigilance et la sollicitude ne sont
-pas réglées par l'éducation, alors ce n'est qu'une timidité outrée; si
-le courage viril n'est pas réglé par l'éducation, alors ce n'est que
-de l'insubordination; si la droiture n'est pas réglée par l'éducation,
-alors elle entraîne dans une grande confusion.
-
-Si ceux qui sont dans une condition supérieure traitent leurs parents
-comme ils doivent l'être, alors le peuple s'élèvera à la vertu de
-l'humanité. Pour la même raison, s'ils ne négligent et n'abandonnent
-pas leurs anciens amis, alors le peuple n'agira pas d'une manière
-contraire.
-
-3. _Thsêng-tseu_, étant dangereusement malade, fit venir auprès de lui
-ses disciples, et leur dit: Découvrez-moi les pieds, découvrez-moi les
-mains. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Ayez la même crainte et la même circonspection
-
- Que si vous contempliez sous vos yeux un abîme profond,
-
- Que si vous marchiez sur une glace fragile!»
-
-Maintenant ou plus tard, je sais que je dois vous quitter, mes chers
-disciples.
-
-4. _Thsêng-tseu_ étant malade, _Meng-king-tseu_ (grand du royaume de
-_Lou_) demanda des nouvelles de sa santé. _Thsêng-tseu_ prononça ces
-paroles: «Quand l'oiseau est près de mourir, son chant devient triste;
-quand l'homme est près de mourir, ses paroles portent l'empreinte de la
-vertu.»
-
-Les choses que l'homme supérieur met au-dessus de tout, dans la pratique
-de la raison, sont au nombre de trois: dans sa démarche et dans son
-attitude, il a soin d'éloigner tout ce qui sentirait la brutalité et
-la rudesse; il fait en sorte que la véritable expression de sa figure
-représente autant que possible la réalité et la sincérité de ses
-sentiments; que dans les paroles qui lui échappent de la bouche et dans
-l'intonation de sa voix, il éloigne tout ce qui pourrait être bas ou
-vulgaire et contraire à la raison. Quant à ce qui concerne les vases
-en bambous [choses moins importantes], il faut que quelqu'un préside à
-leur conservation.
-
-5. _Thsêng-tseu_ dit: Posséder la capacité et les talents, et prendre
-avis de ceux qui en sont dépourvus; avoir beaucoup, et prendre avis de
-ceux qui n'ont rien; être riche, et se comporter comme si l'on était
-pauvre; être plein, et paraître vide ou dénué de tout; se laisser
-offenser sans en témoigner du ressentiment; autrefois j'avais un ami
-qui se conduisait ainsi dans la vie.
-
-6. _Thsêng-tseu_ dit: L'homme à qui l'on peut confier un jeune
-orphelin de six palmes (_tchi_) de haut[39], à qui l'on peut remettre
-l'administration et le commandement d'un royaume de cent _li_
-d'étendue, et qui, lorsque apparaît un grand déchirement politique, ne
-se laisse pas arracher à son devoir, n'est-ce pas un homme supérieur?
-Oui, c'est assurément un homme supérieur!
-
-7. _Thsêng-tseu_ dit: Les lettrés ne doivent pas ne pas avoir l'âme
-ferme et élevée, car leur fardeau est lourd, et leur route longue.
-
-L'humanité est le fardeau qu'ils ont à porter (ou le devoir qu'ils ont
-à remplir): n'est-il pas en effet bien lourd et bien important? C'est
-à la mort seulement qu'on cesse de le porter: la route n'est-elle pas
-bien longue?
-
-8. Le Philosophe dit: Elevons notre esprit par la lecture du _Livre des
-Vers_; établissons nos principes de conduite sur le _Livre des Rites_;
-perfectionnons-nous par la _Musique_.
-
-9. Le Philosophe dit: On peut forcer le peuple à suivre les principes
-de la justice et de la raison; on ne peut pas le forcer à les
-comprendre.
-
-10. L'homme qui se plait dans les actions courageuses et viriles,
-s'il éprouve les privations et les souffrances de la misère, causera
-du trouble et du désordre; mais l'homme qui est dépourvu des vertus
-de l'humanité, les souffrances et les privations même lui manquant,
-causera beaucoup plus de troubles et de désordres.
-
-11. Le Philosophe dit: Supposé qu'un homme soit doué de la beauté et
-des talents de _Tcheou-koung_, mais qu'il soit en même temps hautain et
-d'une avarice sordide, ce qui lui reste de ses qualités ne vaut pas la
-peine qu'on y fasse attention.
-
-12. Le Philosophe dit: Il n'est pas facile de trouver une personne qui
-pendant trois années se livre constamment à l'étude [de la sagesse]
-sans avoir en vue les émoluments qu'elle peut en retirer.
-
-13. Le Philosophe dit: Celui qui a une foi inébranlable dans la
-vérité, et qui aime l'étude avec passion, conserve jusqu'à la mort les
-principes de la vertu, qui en sont la conséquence.
-
-Si un État se trouve en danger de révolution [par suite de son mauvais
-gouvernement], n'allez pas le visiter; un pays qui est livré au
-désordre ne peut pas y rester. Si un empire se trouve gouverné par les
-principes de la droiture et de la raison, allez le visiter; s'il n'est
-pas gouverné par les principes de la raison, restez ignorés dans la
-retraite et la solitude.
-
-Si un État est gouverné par les principes de la raison, la pauvreté et
-la misère sont un sujet de honte; si un État n'est pas gouverné parles
-principes de la raison, la richesse et les honneurs sont alors les
-sujets de honte[40].
-
-14. Le Philosophe dit: Si vous n'occupez pas des fonctions dans un
-gouvernement, ne donnez pas votre avis sur son administration.
-
-15. Le Philosophe dit: Comme le chef de musique nommé _Tchi_, dans son
-chant qui commence par ces mots: _Kouan-tsiu-tchi-louan_, avait su
-charmer l'oreille par la grâce et la mélodie!
-
-16. Le Philosophe dit: Être courageux et hardi sans droiture, hébété
-sans attention, inepte sans sincérité; je ne connais pas de tels
-caractères.
-
-17. Le Philosophe dit: Étudiez toujours comme si vous ne pouviez jamais
-atteindre [au sommet de la science], comme si vous craigniez de perdre
-le fruit de vos études.
-
-18. Le Philosophe dit: O quelle élévation, quelle sublimité dans le
-gouvernement de _Chun_ et de _Yu!_ et cependant il n'était encore rien
-à leurs yeux.
-
-19. Le Philosophe dit: O qu'elle était grande la conduite de _Yao_
-dans l'administration de l'empire! qu'elle était élevée et sublime! il
-n'y a que le ciel qui pouvait l'égaler en grandeur; il n'y a que _Yao_
-qui pouvait imiter ainsi le ciel! Ses vertus étaient si vastes et si
-profondes, que le peuple ne trouvait point de noms pour leur donner!
-
-O quelle grandeur! quelle sublimité dans ses actions et ses mérites! et
-que les monuments qu'il a laissés de sa sagesse sont admirables!
-
-20. _Chun_ avait cinq ministres; et l'empire était bien gouverné.
-
-_Wou-wang_ disait: J'ai pour ministres dix hommes d'État habiles dans
-l'art de gouverner.
-
-KHOUNG-TSEU dit: Les hommes de talent sont rares et difficiles à
-trouver; n'est-ce pas la vérité? A partir de l'époque de _Chang_
-(_Yao_) et de _Yu_ (_Chun_) jusqu'à ces ministres (de _Wou-wang_),
-pleins de mérites, il y a eu une femme, ainsi que neuf hommes de
-talent; et voilà tout.
-
-De trois parties qui formaient l'empire (_Wen-wang_) en eut deux,
-avec lesquelles il continua à servir la dynastie de _Yn_. La vertu
-du fondateur de la dynastie des _Tcheou_ peut être appelée une vertu
-sublime.
-
-21. Le Philosophe dit: Je ne vois aucun défaut dans _Yu!_ il était
-sobre dans le boire et le manger, et souverainement pieux envers
-les esprits et les génies. Ses vêtements ordinaires étaient mauvais
-et grossiers; mais comme ses robes et ses autres habillements de
-cérémonies étaient beaux et parés! Il habitait une humble demeure; mais
-il employa tous ses efforts à faire élever des digues et creuser des
-canaux pour l'écoulement des eaux. Je ne vois aucun défaut dans _Yu_.
-
-
-[38] Fils ainé de _Taï-wang_, des _Tchéou_.
-
-[39] L'héritier du trône.
-
-[40] Ces admirables principes n'ont pas besoin de commentaire».
-
-
-
-
-CHAPITRE IX,
-
-COMPOSÉ DE 30 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe parlait rarement du gain, du destin [ou mandat du
-ciel, _ming_] et de l'humanité [la plus grande des vertus].
-
-2. Un homme du village de _Ta-hiang_ dit: Que KHOUNG-TSEU est grand!
-cependant ce n'est pas son vaste savoir qui a fait sa renommée.
-
-Le Philosophe ayant entendu ces paroles, interpella ses disciples en
-leur disant: Que dois-je entreprendre de faire? Prendrai-je l'état de
-voiturier, ou apprendrai-je celui d'archer? Je serai voiturier.
-
-3. Le Philosophe dit: Autrefois on portait un bonnet d'étoffe de lin,
-pour se conformer aux rites; maintenant on porte un bonnet de soie
-comme plus économique; je veux suivre la multitude. Autrefois on
-s'inclinait respectueusement au bas des degrés de la salle de réception
-pour saluer son prince, en se conformant aux rites; maintenant on salue
-en haut des degrés. Ceci est de l'orgueil. Quoique je m'éloigne en cela
-de la multitude, je suivrai le mode ancien.
-
-4. Le Philosophe était complètement exempt de quatre choses: il était
-sans amour-propre, sans préjugés, sans obstination et sans égoïsme.
-
-5. Le Philosophe éprouva des inquiétudes et des frayeurs à _Kouang_. Il
-dit: _Wen-wang_ n'est plus; la mise en lumière de la pure doctrine ne
-dépend-elle pas maintenant de moi?
-
-Si le ciel avait résolu de laisser périr cette doctrine, ceux qui ont
-succédé à _Wen-wang_, qui n'est plus, n'auraient pas eu la faculté de
-la faire revivre et de lui rendre son ancien éclat. Le ciel ne veut
-donc pas que cette doctrine périsse. Que me veulent donc les hommes de
-_Kouang?_
-
-6. Un _Taï-tsaï_, ou grand fonctionnaire public, interrogea un jour
-_Tseu-koung_ en ces termes: Votre maître est-il un saint? N'a-t-il pas
-un grand nombre de talents?
-
-_Tseu-koung_ dit: Certainement le ciel lui a départi presque tout ce
-qui constitue la sainteté, et, en outre, un grand nombre de talents.
-
-Le Philosophe ayant entendu parler de ces propos, dit: Ce grand
-fonctionnaire me connait-il? Quand j'étais petit, je me suis trouvé
-dans des circonstances pénibles et difficiles; c'est pourquoi j'ai
-acquis un grand nombre de talents pour la pratique des affaires
-vulgaires. L'homme supérieur possède-t-il un grand nombre de ces
-talents? Non, il n'en possède pas un grand nombre.
-
-_Lao_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) dit: Le Philosophe répétait
-souvent: «Je ne fus pas employé jeune dans les charges publiques; c'est
-pourquoi je m'appliquai à l'étude des arts.»
-
-7. Le Philosophe dit: Suis-je véritablement en possession de la
-science? je n'en sais rien[41]. Mais s'il se rencontre un ignorant qui
-me fasse des questions, tant vides soient-elles, j'y réponds de mon
-mieux, en épuisant le sujet sous toutes ses faces.
-
-8. Le Philosophe dit: L'oiseau nommé _Foung_ ou _Foung-ling_ ne vient
-pas, le fleuve ne fait pas sortir de son sein le [tableau sur lequel
-est figuré le dragon]. C'en est fait de moi.
-
-9. Lorsque le Philosophe voyait quelqu'un en habits de deuil, ou
-portant le bonnet et la robe de magistrat, ou aveugle, quand même
-il eut été plus jeune que lui, il se levait à son approche [s'il
-se trouvait assis]. S'il passait devant lui assis, le Philosophe
-accélérait le pas.
-
-10. _Yen-youan_ s'écria en soupirant: Si je considère la doctrine
-de notre maître, je ne vois rien de plus élevé; si je cherche à la
-pénétrer, je ne trouve rien de plus impénétrable; si je la regarde
-comme devant mes yeux et me précédant, aussitôt elle m'échappe et me
-fuit.
-
-Mon maître m'a cependant conduit pas à pas; il a développé
-graduellement mon esprit, car il savait admirablement captiver les
-hommes par ses paroles; il a étendu beaucoup mes connaissances dans les
-sciences qui constituent l'éducation, et il m'a surtout fait étudier le
-_Livre des Rites_.
-
-Si je voulais m'arrêter, je ne le pouvais pas. Quand j'avais épuisé
-toutes mes forces, [cette doctrine] était toujours là comme fixée
-devant moi à une certaine distance. Quoique j'aie désiré ardemment de
-l'atteindre, je n'ai pu y parvenir.
-
-11. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ lui envoya un disciple
-pour lui servir de ministre.
-
-Dans un intervalle [de souffrance] que lui laissa la maladie, le
-Philosophe dit: N'y a-t-il pas déjà longtemps que _Yeou_ (_Tseu-lou_)
-se conduit d'une manière peu conforme à la raison? Je n'ai pas de
-ministres, et cependant j'ai quelqu'un qui en fait les fonctions; qui
-trompé-je, de moi ou du ciel?
-
-Plutôt que de mourir entre les mains d'un ministre, n'aurait-il pas
-mieux valu pour moi de mourir entre les mains de mes disciples?
-Quoique, dans ce dernier cas, je n'eusse pas obtenu de grandes
-funérailles, je serais mort dans la droite voie!
-
-12. _Tseu-koung_ dit: Si j'avais un beau joyau dans les circonstances
-actuelles, devrais-je le renfermer et le cacher dans une boîte, ou
-chercher à le vendre un bon prix? Le Philosophe dit: Vendez-le!
-vendez-le! Mais j'attendrais quelqu'un qui pût l'estimer sa valeur.
-
-13. Le Philosophe témoigna le désir d'aller habiter parmi les
-_Kieou-i_, ou les neuf tribus barbares des régions orientales.
-Quelqu'un dit: Ce serait une condition vile et abjecte; comment avoir
-un pareil désir? Le Philosophe dit: Où l'homme supérieur, le sage,
-habite, comment y aurait-il bassesse et abjection?
-
-14. Le Philosophe dit: Lorsque du royaume de _Weï_ je retournai dans
-celui de _Lou_, je corrigeai et rectifiai la musique. Les chants
-compris sous les noms de _Ya_ et de _Soung_ [deux divisions du _Livre
-des Vers_] furent remis chacun à la place qu'ils doivent occuper.
-
-15. Le Philosophe dit: Quand vous êtes hors de chez vous, rendez vos
-devoirs à vos magistrats supérieurs. Quand vous êtes chez vous, faites
-votre devoir envers vos père et mère et vos frères. Dans les cérémonies
-funèbres, ne vous permettez aucune négligence. Ne vous livrez à aucun
-excès dans l'usage du vin. Comment pourrais-je tolérer une conduite
-contraire?
-
-16. Le Philosophe, étant sur le bord d'une rivière, dit: Comme elle
-coule avec majesté! elle ne s'arrête ni jour ni nuit!
-
-17. Le Philosophe dit: Je n'ai encore vu personne qui aimât autant la
-vertu que l'on aime la beauté du corps.
-
-18. Le Philosophe dit: Soit une comparaison: je veux former un
-monticule de terre; avant d'avoir rempli un panier, je puis m'arrêter;
-je m'arrête. Soit une autre comparaison: je veux niveler un terrain;
-quoique j'aie déjà transporté un panier de terre, j'ai toujours la
-liberté de discontinuer ou d'avancer; je puis agir d'une façon ou d'une
-autre.
-
-19. Le Philosophe dit: Dans le cours de nos entretiens, celui dont
-l'esprit ne se lassait point, ne s'engourdissait point, c'était _Hoeï_.
-
-20. Le Philosophe, parlant de _Yen-youan_ (_Hoeï_), disait: Hélas! je
-le vis toujours avancer et jamais s'arrêter.
-
-21. Le Philosophe dit: L'herbe pousse, mais ne donne point de fleurs;
-si elle donne des fleurs, elle ne produit point de graines mûres.
-Voilà où en est le sage!
-
-22. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'un enfant est né, il faut
-respecter ses facultés; la science qui lui viendra par la suite ne
-ressemble en rien à son état présent. S'il arrive à l'âge de quarante
-ou de cinquante ans sans avoir rien appris, il n'est plus digne d'aucun
-respect.
-
-23. Le Philosophe dit: Un langage sincère et conforme à la droite
-raison n'obtiendra-t-il pas l'assentiment universel? C'est un
-changement de conduite, une conversion à la vertu, qui est honorable et
-bien par-dessus tout. Un langage insinuant et flatteur ne causera-t-il
-pas de la satisfaction à celui qui l'entend? c'est la recherche du vrai
-qui est honorable et bien par-dessus tout. Éprouver de la satisfaction
-en entendant un langage flatteur, et ne pas rechercher le vrai; donner
-son assentiment à un langage sincère et conforme à la droite raison, et
-ne pas se convertir à la vertu: c'est ce que je n'ai jamais approuvé et
-pratiqué moi-même.
-
-24. Le Philosophe dit: Mettez toujours au premier rang la droiture du
-coeur et la fidélité; ne contractez point d'amitié avec ceux qui ne vous
-ressemblent pas; si vous commettez une faute, alors ne craignez pas de
-changer de conduite.
-
-25. Le Philosophe dit: A une armée de trois divisions (un corps de
-37,500 hommes) on peut enlever son général [et la mettre en déroute];
-à l'homme le plus abject ou le plus vulgaire, on ne peut enlever sa
-pensée!
-
-26. Le Philosophe dit: S'il y a quelqu'un qui, vêtu d'habits les plus
-humbles et les plus grossiers, puisse s'asseoir sans rougir à côté de
-ceux qui portent les vêtements les plus précieux et les plus belles
-fourrures, c'est _Yeou!_
-
-«Sans envie de nuire et sans désirs ambitieux,
-
-A quelle action simple et vertueuse n'est-on pas propre[42]?»
-
-_Tseu-lou_ (_Yeou_) avait sans cesse la maxime précédente à la bouche.
-Le Philosophe dit: C'est à l'étude et à la pratique de la droite raison
-qu'il faut surtout s'appliquer; comment suffirait-il de faire le bien?
-
-27. Le Philosophe dit: Quand la saison de l'hiver arrive, c'est alors
-que l'on reconnaît le pin et le cyprès [dont les feuilles ne tombent
-pas], tandis que les autres feuilles tombent.
-
-28. Celui qui est instruit et éclairé par la raison n'hésite point;
-celui qui possède la vertu de l'humanité n'éprouve point de regret;
-celui qui est fort et courageux n'a point de crainte.
-
-29. Le Philosophe dit: On peut s'appliquer de toutes ses forces à
-l'étude, sans pouvoir rencontrer les vrais principes de la raison,
-la véritable doctrine; on peut rencontrer les vrais principes de la
-raison, sans pouvoir s'y établir d'une manière fixe; on peut s'y
-établir d'une manière fixe, sans pouvoir déterminer leur valeur d'une
-manière certaine, relativement aux temps et aux circonstances.
-
-30. «Les fleurs du prunier sont agitées de côté et d'autre,
-
-«Et je pense à leur porter un appui.
-
- Comment ne penserais-je pas à toi,
-
- O ma demeure, dont je suis si éloigné[43]!»
-
-Le Philosophe dit: On ne doit jamais penser à la distance, quelle
-qu'elle soit, qui nous sépare [de la vertu].
-
-
-[41] _Wou-tchi-ye;_ non scio equidem.
-
-[42] Paroles du _Livre des Vers_.
-
-[43] Citation d'un ancien _Livre des Vers_. Les deux premiers vers
-n'ont aucun sens, selon TCHOU-HI; ils servent seulement d'exorde aux
-deux suivants.
-
-
-
-
-CHAPITRE X,
-
-COMPOSÉ DE 18 ARTICLES.
-
-
-1. KHOUNG-TSEU, lorsqu'il résidait encore dans son village, était
-extrêmement sincère et droit; mais il avait tant de modestie, qu'il
-paraissait dépourvu de la faculté de parler.
-
-Lorsqu'il se trouva dans le temple des ancêtres et à la cour de son
-souverain, il parla clairement et distinctement; et tout ce qu'il dit
-portait l'empreinte de la réflexion et de la maturité.
-
-2. A la cour, il parla aux officiers inférieurs avec fermeté et
-droiture; aux officiers supérieurs, avec une franchise polie.
-
-Lorsque le prince était présent, il conservait une attitude
-respectueuse et digne.
-
-3. Lorsque le prince le mandait à sa cour, et le chargeait de recevoir
-les hôtes[44], son attitude changeait soudain. Sa démarche était grave
-et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.
-
-S'il venait à saluer les personnes qui se trouvaient auprès de lui,
-soit à droite, soit à gauche, sa robe, devant et derrière, tombait
-toujours droite et bien disposée.
-
-Son pas était accéléré en introduisant les hôtes, et il tenait les bras
-étendus comme les ailes d'un oiseau.
-
-Quand l'hôte était parti, il se faisait un devoir d'aller rendre
-compte [au prince] de sa mission en lui disant: «L'hôte n'est plus en
-votre présence.»
-
-4. Lorsqu'il entrait sous la porte du palais, il inclinait le corps,
-comme si la porte n'avait pas été assez haute pour le laisser passer.
-
-Il ne s'arrêtait point en passant sous la porte, et dans sa marche il
-ne foulait point le seuil de ses pieds.
-
-En passant devant le trône, sa contenance changeait tout à coup; sa
-démarche était grave et mesurée, comme s'il avait eu des entraves. Ses
-paroles semblaient aussi embarrassées que ses pieds.
-
-Prenant sa robe avec les deux mains, il montait ainsi dans la salle du
-palais, le corps incliné, et retenait son haleine comme s'il n'eût pas
-osé respirer.
-
-En sortant, après avoir fait un pas, il se relâchait peu à peu de sa
-contenance grave et respectueuse, et prenait un air riant; et, quand il
-atteignait le bas de l'escalier, laissant retomber sa robe, il étendait
-de nouveau les bras comme les ailes d'un oiseau; et en repassant devant
-le trône sa contenance changeait de nouveau, et sa démarche était grave
-et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.
-
-5. En recevant la marque distinctive de sa dignité [comme envoyé de
-son prince], il inclina profondément le corps, comme s'il n'avait pu
-la supporter. Ensuite il l'éleva en haut avec les deux mains, comme
-s'il avait voulu la présenter à quelqu'un, et la baissa jusqu'à terre,
-comme pour la remettre à un autre; présentant dans sa contenance et son
-attitude l'apparence de la crainte, et dans sa démarche tantôt lente,
-tantôt rapide, comme les différents mouvements de son âme.
-
-En offrant les présents royaux selon l'usage, il avait une contenance
-grave et affable; en offrant les autres présents, son air avait encore
-quelque chose de plus affable et de plus prévenant.
-
-6. Le Philosophe ne portait point de vêtements avec des parements
-pourpres ou bleu foncé.
-
-Il ne faisait point ses habillements ordinaires d'étoffe rouge ou
-violette.
-
-Dans la saison chaude, il portait une robe d'étoffe de chanvre fine ou
-grossière, sous laquelle il en mettait toujours une autre pour faire
-ressortir la première.
-
-Ses vêtements noirs (d'hiver) étaient fourrés de peaux d'agneau; ses
-vêtements blancs, de peaux de daim; ses vêtements jaunes, de peaux de
-renard.
-
-La robe qu'il portait chez lui eut pendant longtemps la manche droite
-plus courte que l'autre.
-
-Son vêtement de nuit ou de repos était toujours une fois et demie aussi
-long que son corps.
-
-Il portait dans sa maison des vêtements épais faits de poils de renard.
-
-Excepté dans les temps de deuil, aucun motif ne l'empêchait de porter
-attaché à ses vêtements tout ce qui était d'usage.
-
-S'il ne portait pas le vêtement propre aux sacrifices et aux cérémonies
-nommé _wei-chang_, sa robe était toujours un peu ouverte sur le côté.
-
-Il n'allait pas faire de visites de condoléance avec une robe garnie de
-peaux d'agneau et un bonnet noir.
-
-Le premier jour de chaque lune, il mettait ses habits de cour, et se
-rendait au palais [pour présenter ses devoirs au prince].
-
-7. Dans les jours d'abstinence, il se couvrait constamment d'une robe
-blanche de lin.
-
-Dans ces mêmes jours d'abstinence, il se faisait toujours un devoir de
-changer sa manière de vivre; il se faisait aussi un devoir de changer
-le lieu où il avait l'habitude de reposer.
-
-8. Quant à la nourriture, il ne rejetait pas le riz cuit à l'eau, ni
-les viandes de boeuf ou de poisson découpées en petits morceaux.
-
-Il ne mangeait jamais de mets corrompus par la chaleur, ni de poisson
-ni des autres viandes déjà entrées en putréfaction. Si la couleur en
-était altérée, il n'en mangeait pas; si l'odeur en était mauvaise, il
-n'en mangeait pas; s'ils avaient perdu leur saveur, il n'en mangeait
-pas; si ce n'était pas des produits de la saison, il n'en mangeait pas.
-
-La viande qui n'était pas coupée en lignes droites, il ne la mangeait
-pas. Si un mets n'avait pas la sauce qui lui convenait, il n'en
-mangeait pas.
-
-Quand même il aurait eu beaucoup de viande à son repas, il faisait en
-sorte de n'en prendre jamais une quantité qui excédât celle de son
-pain ou de son riz. Il n'y avait que pour sa boisson qu'il n'était
-pas réglé; mais il n'en prenait jamais une quantité qui pût porter le
-trouble dans son esprit.
-
-Si le vin était acheté sur un marché public, il n'en buvait pas; si
-on lui présentait de la viande sèche achetée sur les marchés, il n'en
-mangeait pas.
-
-Il ne s'abstenait pas de gingembre dans ses aliments.
-
-Il ne mangeait jamais beaucoup.
-
-Quand on offrait les sacrifices et les oblations dans les palais du
-prince, il ne retenait pas pour lui, même pour une nuit, la viande
-qu'il avait reçue. Quand il y offrait lui-même les oblations de viande
-à ses ancêtres, il ne passait pas trois jours sans la servir; si les
-trois jours étaient passés, on ne la mangeait plus.
-
-En mangeant, il n'entretenait point de conversation; en prenant son
-repos au lit, il ne parlait point.
-
-Quand même il n'eût pris que très-peu d'aliments, et des plus communs,
-soit des végétaux, ou du bouillon, il en offrait toujours une petite
-quantité comme oblation ou libation; et il faisait cette cérémonie avec
-le respect et la gravité convenables.
-
-9. Si la natte sur laquelle il devait s'asseoir n'était pas étendue
-régulièrement, il ne s'asseyait pas dessus.
-
-10. Quand des habitants de son village l'invitaient à un festin, il ne
-sortait de table que lorsque les vieillards qui portaient des bâtons
-étaient eux-mêmes sortis.
-
-Quand les habitants de son village faisaient la cérémonie nommée _nô_,
-pour chasser les esprits malins, il se revêtait de sa robe de cour, et
-allait s'asseoir parmi les assistants du côté oriental de la salle.
-
-11. Quand il envoyait quelqu'un prendre des informations dans d'autres
-Etats, il lui faisait deux fois la révérence, et l'accompagnait jusqu'à
-une certaine distance.
-
-_Kang-tseu_ lui ayant envoyé un certain médicament, il le reçut avec un
-témoignage de reconnaissance; mais il dit: KHIEOU ne connaît pas assez
-ce médicament, il n'ose pas le goûter.
-
-12. Son écurie ayant été incendiée, le Philosophe, de retour de la
-cour, dit: Le feu a-t-il atteint quelque personne? je ne m'inquiète pas
-des chevaux.
-
-13. Lorsque le prince lui envoyait en présent des aliments[45], il se
-faisait aussitôt un devoir de les placer régulièrement sur sa table et
-de les goûter. Lorsque le prince lui envoyait un présent de chair crue,
-il la faisait toujours cuire, et il l'offrait ensuite [aux mânes de
-ses ancêtres]. Si le prince lui envoyait en présent un animal vivant,
-il se faisait un devoir de le nourrir et de l'entretenir avec soin.
-S'il était invité par le prince à dîner à ses côtés, lorsque celui-ci
-se disposait à faire une oblation, le Philosophe en goûtait d'abord.
-
-S'il était malade, et que le prince allât le voir, il se faisait mettre
-la tête à l'orient, se revêtait de ses habits de cour, et se ceignait
-de sa plus belle ceinture.
-
-Lorsque le prince le mandait près de lui, sans attendre son attelage,
-qui le suivait, il s'y rendait à pied.
-
-14. Lorsqu'il entrait dans le grand temple des ancêtres, il s'informait
-minutieusement de chaque chose.
-
-15. Si quelqu'un de ses amis venait à mourir, n'ayant personne pour
-lui rendre les devoirs funèbres, il disait: Le soin de ses funérailles
-m'appartient.
-
-Recevait-il des présents de ses amis, quoique ce fussent des chars
-et des chevaux, s'il n'y avait pas de viande qu'il pût offrir comme
-oblation à ses ancêtres, il ne les remerciait par aucune marque de
-politesse.
-
-16. Quand il se livrait au sommeil, il ne prenait pas la position d'un
-homme mort; et lorsqu'il était dans sa maison, il se dépouillait de sa
-gravité habituelle.
-
-Si quelqu'un lui faisait une visite pendant qu'il portait des habits
-de deuil, quand même c'eût été une personne de sa connaissance
-particulière, il ne manquait jamais de changer de contenance et de
-prendre un air convenable; s'il rencontrait quelqu'un en bonnet de
-cérémonie, ou qui fût aveugle, quoique lui-même ne portât que ses
-vêtements ordinaires, il ne manquait jamais de lui témoigner de la
-déférence et du respect.
-
-Quand il rencontrait une personne portant des vêtements de deuil, il la
-saluait en descendant de son attelage; il agissait de même lorsqu'il
-rencontrait les personnes qui portaient les tablettes sur lesquelles
-étaient inscrits les noms des citoyens[46].
-
-Si l'on avait préparé pour le recevoir un festin splendide, il ne
-manquait jamais de changer de contenance et de se lever de table pour
-s'en aller.
-
-Quand le tonnerre se faisait entendre tout à coup, ou que se levaient
-des vents violents, il ne manquait jamais de changer de contenance [de
-prendre un air de crainte respectueux envers le ciel][47].
-
-17. Quand il montait sur son char, il se tenait debout ayant les rênes
-en mains.
-
-Quand il se tenait au milieu, il ne regardait point en arrière, ni ne
-parlait sans un motif grave; il ne montrait rien du bout du doigt.
-
-18. Il disait: Lorsque l'oiseau aperçoit le visage du chasseur, il se
-dérobe à ses regards, et il va se reposer dans un lieu sûr.
-
-Il disait encore: «Que le faisan qui habite là au sommet de la colline
-sait bien choisir son temps [pour prendre sa nourriture]!» _Tseu-lou_
-ayant vu le faisan, voulut le prendre; mais celui-ci poussa trois cris,
-et s'envola.
-
-
-[44] Les princes ou grands vassaux qui gouvernent le royaume.
-(TCHOU-HI.)
-
-[45] Cette usage est maintenu en Chine jusqu'à nos jours. Voyez les
-divers relations d'ambassades européennes la cour de l'empereur de la
-Chine.
-
-[46] Quels beaux sentiments, et comme ils relèvent la dignité de
-l'homme!
-
-[47] _Commentaire chinois._
-
-
-
-
-HIA-LUN,
-
-SECOND LIVRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI,
-
-COMPOSÉ DE 25 ARTICLES.
-
-
-1. Le Philosophe dit: Ceux qui les premiers firent des progrès dans
-la connaissance des rites et dans l'art de la musique sont regardés
-[aujourd'hui] comme des hommes grossiers. Ceux qui après eux et de
-notre temps ont fait de nouveaux progrès dans les rites et dans la
-musique sont regardés comme des hommes supérieurs.
-
-Pour mon propre usage, je suis les anciens.
-
-2. Le Philosophe disait: De tous ceux qui me suivirent dans les Etats
-de _Tchin_ et de _Tsaï_, aucun ne vient maintenant à ma porte [pour
-écouter mes leçons].
-
-Ceux qui montraient le plus de vertu dans leur conduite étaient
-_Yan-youan_, _Min-tseu-kian_, _Jan-pe-nieou_ et _Tchoung-koung_;
-ceux qui brillaient par la parole et dans les discussions étaient
-_Tsaï-ngo_, et _Tseu-koung;_ ceux qui avaient le plus de talents pour
-l'administration des affaires étaient _Jan-yeou_ et _Ki-lou_; ceux
-qui excellaient dans les études philosophiques étaient _Tseu-yeou_ et
-_Tseu-hia_.
-
-3. Le Philosophe dit: _Hoeï_ ne m'aidait point [dans mes
-discussions][1]; dans tout ce que je disais, il ne trouvait rien dont
-il ne fût satisfait.
-
-4. Le Philosophe dit: O quelle piété filiale avait _Min-tseu-kian!_
-Personne ne différait là-dessus de sentiment avec le témoignage de ses
-père et mère et de ses frères.
-
-5. _Nan-young_ trois fois par jour répétait l'ode _Pe-koueï_ du _Livre
-des Vers_. KHOUNG-TSEU lui donna la fille de son frère en mariage.
-
-6. _Ki-kang-tseu_ demanda lequel des disciples du Philosophe avait
-le plus d'application et d'amour pour l'étude. KHOUNG-TSEU répondit
-avec déférence: C'était _Yan-hoeï_ qui aimait le plus l'étude! mais,
-malheureusement, sa destinée a été courte; il est mort avant le temps.
-Maintenant c'en est fait; il n'est plus!
-
-7. _Yan-youan_ étant mort, _Yan-lou_ (père de _Yan-youan_) pria
-qu'on lui remit le char du Philosophe pour le vendre, afin de faire
-construire un tombeau pour son fils avec le prix qu'il en retirerait.
-
-Le Philosophe dit: Qu'il ait du talent ou qu'il n'en ait pas, chaque
-père reconnaît toujours son fils pour son fils. _Li_ (ou _Pe-yu_, fils
-de KHOUNG-TSEU) étant mort, il n'eut qu'un cercueil intérieur, et
-non un tombeau. Je ne puis pas aller à pied pour faire construire un
-tombeau [à _Yan-youan_]; puisque je marche avec les grands dignitaires,
-je ne dois pas aller à pied.
-
-8. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe dit: Hélas! le ciel m'accable
-de douleurs! hélas! le ciel m'accable de douleurs!
-
-9. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe le pleura avec excès. Les
-disciples qui le suivaient dirent: Notre maître se livre trop à sa
-douleur.
-
-[Le Philosophe] dit: N'ai-je pas éprouvé une perte extrême?
-
-Si je ne regrette pas extrêmement un tel homme, pour qui donc
-éprouverais-je une pareille douleur?
-
-10. _Yan-youan_ étant mort, ses condisciples désirèrent lui faire de
-grandes funérailles. Le Philosophe dit: Il ne le faut pas.
-
-Ses condisciples lui firent des funérailles somptueuses.
-
-Le Philosophe dit: _Hoeï_ (_Yan-youan_) me considérait comme son père;
-moi je ne puis le considérer comme mon fils; la cause n'en vient pas de
-moi, mais de mes disciples.
-
-11. _Ki-lou_ demanda comment il fallait servir les esprits et les
-génies. Le Philosophe dit: Quand on n'est pas encore en état de
-servir les hommes, comment pourrait-on servir les esprits et les
-génies?--Permettez-moi, ajouta-t-il, que j'ose vous demander ce que
-c'est que la mort? [Le Philosophe] dit: Quand on ne sait pas encore ce
-que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort?
-
-12. _Min-tseu_ se tenait près du Philosophe, l'air calme et serein;
-_Tseu-lou_, l'air austère et hardi; _Jan-yeou_ et _Tseu-Koung_, l'air
-grave et digne. Le Philosophe en était satisfait.
-
-En ce qui concerne _Yeou_ (ou _Tseu-lou_, dit-il), il ne lui arrivera
-pas de mourir de sa mort naturelle[2].
-
-13. Les habitants du royaume de _Lou_ voulaient construire un grenier
-public.
-
-_Min-tseu-kian_ dit: Pourquoi l'ancien ne servirait-il pas encore, et
-pourquoi agir comme vous le faites? Qu'est-il besoin de le changer et
-d'en construire un autre [qui coûtera beaucoup de sueurs au peuple][3]?
-
-Le Philosophe dit: Cet homme n'est pas un homme à vaines paroles; s'il
-parle, c'est toujours à propos et dans un but utile.
-
-14. Le Philosophe dit: Comment les sons de la guitare[4] de _Yeou_
-(_Tseu-lou_) peuvent-ils parvenir jusqu'à la porte de KHIEOU? [à cause
-de cela] les disciples du Philosophe ne portaient plus le même respect
-à _Tseu-lou_. Le Philosophe dit: _Yeou_ est déjà monté dans la grande
-salle, quoiqu'il ne soit pas encore entré dans la demeure intérieure.
-
-15. _Tseu-koung_ demanda lequel de _Sse_ ou de _Chang_ était le plus
-sage? Le Philosophe dit: _Sse_ dépasse le but; _Chang_ ne l'atteint pas.
-
---Il ajouta: Cela étant ainsi, alors _Sse_ est-il supérieur à _Chang?_
-
-Le Philosophe dit: Dépasser, c'est comme ne pas atteindre.
-
-16. _Ki-chi_ était plus riche que _Tcheou-koung_, et cependant _Kieou_
-levait pour lui des tributs plus considérables, et il ne faisait que
-les augmenter sans cesse.
-
-Le Philosophe dit: Il n'est pas de ceux qui fréquentent mes leçons. Les
-petits enfants doivent publier ses crimes au bruit du tambour, et il
-leur est permis de le poursuivre de leurs railleries.
-
-17. _Tchaï_ est sans intelligence.
-
-_San_ a l'esprit lourd et peu pénétrant.
-
-_Sse_ est léger et inconstant.
-
-_Yeou_ a les manières peu polies.
-
-18. Le Philosophe dit: _Hoeï_, lui, approchait beaucoup de la voie
-droite! il fut souvent réduit à la plus extrême indigence.
-
-_Sse_ ne voulait point admettre le mandat du ciel; mais il ne cherchait
-qu'à accumuler des richesses. Comme il tentait beaucoup d'entreprises,
-alors il atteignait souvent son but.
-
-19. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'était que la voie ou la règle de
-conduite de l'homme vertueux par sa nature. Le Philosophe dit: Elle
-consiste à marcher droit sans suivre les traces des anciens, et ainsi à
-ne pas pénétrer dans la demeure la plus secrète [des saints hommes].
-
-20. Le Philosophe dit: Si quelqu'un discourt solidement et vivement, le
-prendrez-vous pour un homme supérieur, ou pour un rhéteur qui en impose?
-
-21. _Tseu-lou_ demanda si aussitôt qu'il avait entendu une chose [une
-maxime ou un précepte de vertu enseigné par le Philosophe] il devait
-la mettre immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Vous avez un
-père et un frère aîné qui existent encore [et qui sont vos précepteurs
-naturels]; pourquoi donc, aussitôt que vous auriez entendu une chose,
-la mettriez-vous immédiatement en pratique? _Yan-yeou_ demanda
-également si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre
-immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Aussitôt que vous l'avez
-entendue, mettez-la en pratique. _Kong-si-hoa_ dit: _Yeou_ (_Tseu-lou_)
-a demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la
-mettre immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Vous avez un
-père et un frère aîné qui existent encore. _Khieou_ (_Yan-yeou_) a
-demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre
-immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Aussitôt que vous
-l'avez entendue, mettez-la en pratique. Moi, _Tchi_ (_Kong-si-hoa_),
-j'hésite [sur le sens de ces deux réponses]; je n'ose faire une
-nouvelle question. Le Philosophe dit: Quant à _Khieou_, il est toujours
-disposé à reculer; c'est pourquoi je l'aiguillonne pour qu'il avance:
-_Yeou_ aime à surpasser les autres hommes; c'est pourquoi je le retiens.
-
-22. Le Philosophe éprouva un jour une alarme dans _Kouang. Yan-youan_
-était resté en arrière. [Lorsqu'il eut rejoint], le Philosophe lui
-dit: Je vous croyais mort! [Le disciple] dit: Le maître étant vivant,
-comment _Hoeï_ (_Yan-youan_) oserait-il mourir?
-
-23. _Ki-tseu-jan_[5] demanda si _Tchouang-yeou_ et _Yan-khieou_
-pouvaient être appelés de grands ministres.
-
-Le Philosophe répondit: Je pensais que ce serait sur des choses
-importantes et extraordinaires que vous me feriez une question, et vous
-êtes venu me parler de _Yeou_ et de _Khieou!_
-
-Ceux que l'on appelle grands ministres servent leur prince selon les
-principes de la droite raison [et non selon les désirs du prince][6];
-s'ils ne le peuvent pas, alors ils se retirent.
-
-Maintenant _Yeou_ et _Khieou_ peuvent être considérés comme ayant
-augmenté le nombre des ministres.
-
-Il ajouta: Alors ils ne feront donc que suivre la volonté de leur
-maître?
-
-Le Philosophe dit: Faire périr son père ou son prince, ce ne serait pas
-même suivre sa volonté.
-
-24. _Tseu-lou_[7] fit nommer _Tseu-kao_ gouverneur de _Pi_.
-
-Le Philosophe dit: Vous avez fait du tort à ce jeune homme.
-
-_Tseu-lou_ dit: Il aura des populations à gouverner, il aura les
-esprits de la terre et des grains à ménager; qu'a-t-il besoin de
-lire des livres [en pratiquant les affaires comme il va le faire]? il
-deviendra par la suite assez instruit.
-
-Le Philosophe dit: C'est là le motif pourquoi je hais les docteurs de
-cette sorte.
-
-25. _Tseu-lou, Thseng-sie[8], Yan-yeou, Kong-si-hoa,_ étaient assis aux
-côtés du Philosophe.
-
-Le Philosophe dit: Ne serais-je même que d'un jour plus âgé que vous,
-n'en tenez compte dans nos entretiens [n'ayez aucune réserve par
-rapport à mon âge].
-
-Demeurant à l'écart et dans l'isolement, alors vous dites: Nous ne
-sommes pas connus. Si quelqu'un vous connaissait, alors que feriez-vous?
-
-_Tseu-lou_ répondit avec un air léger, mais respectueux: Supposé un
-royaume de dix mille chars de guerre, pressé entre d'autres grands
-royaumes, ajoutez même, par des armées nombreuses, et qu'avec cela il
-souffre de la disette et de la famine; que _Yeou_ (_Tseu-lou_) soit
-préposé à son administration, en moins de trois années je pourrais
-faire en sorte que le peuple de ce royaume reprît un courage viril et
-qu'il connût sa condition. Le Philosophe sourit à ces paroles.
-
-Et vous, _Khieou_, que pensez-vous?
-
-Le disciple répondit respectueusement: Supposé une province de soixante
-ou de soixante et dix _li_ d'étendue, ou même de cinquante ou de
-soixante _li_, et que _Khieou_ soit préposé à son administration,
-en moins de trois ans je pourrais faire en sorte que le peuple eût
-le suffisant. Quant aux rites et à la musique, j'en confierais
-l'enseignement à un homme supérieur.
-
-Et vous, _Tchi_, que pensez-vous?
-
-Le disciple répondit respectueusement: Je ne dirai pas que je puis
-faire ces choses; je désire étudier. Lorsque se font les cérémonies du
-temple des ancêtres, et qu'ont lieu de grandes assemblées publiques,
-revêtu de ma robe d'azur et des autres vêtements propres à un tel
-lieu et à de telles cérémonies, je voudrais y prendre part en qualité
-d'humble fonctionnaire.
-
-Et vous, _Tian_, que pensez-vous?
-
-Le disciple ne fit plus que tirer quelques sons rares de sa guitare;
-mais, ces sons se prolongeant, il la déposa, et, se levant, il répondit
-respectueusement: Mon opinion diffère entièrement de celles de mes
-trois condisciples.--Le Philosophe dit: Qui vous empêche de l'exprimer?
-chacun ici peut dire sa pensée. [Le disciple] dit: Le printemps n'étant
-plus, ma robe de printemps mise de côté, mais coiffé du bonnet de
-virilité[9], accompagné de cinq ou six hommes et de six ou sept jeunes
-gens, j'aimerais à aller me baigner dans les eaux de l'_Y_[10], à aller
-prendre le frais dans ces lieux touffus où l'on offre les sacrifices
-au ciel pour demander la pluie, moduler quelques airs, et retourner
-ensuite à ma demeure.
-
-Le Philosophe, applaudissant à ces paroles par un soupir de
-satisfaction, dit: Je suis de l'avis de _Tian_.
-
-Les trois disciples partirent, et _Thseng-sie_ resta encore quelque
-temps. _Thseng-sie_ dit: Que doit-on penser des paroles de ces trois
-disciples? Le Philosophe dit: Chacun d'eux a exprimé son opinion, et
-voilà tout.--Il ajouta: Maître, pourquoi avez-vous souri aux paroles de
-_Yeou_?
-
-[Le Philosophe] dit: On doit administrer un royaume selon les lois et
-coutumes établies; les paroles de _Yeou_ n'étaient pas modestes, c'est
-pourquoi j'ai souri.
-
-Mais _Khieou_ lui-même n'exprimait-il pas le désir d'administrer aussi
-un Etat? Comment voir cela dans une province de soixante à soixante et
-dix _li_, et même de cinquante à soixante _li_ d'étendue? ce n'est pas
-là un royaume.
-
-Et _Tchi_, n'était-ce pas des choses d'un royaume dont il entendait
-parler? ces cérémonies du temple des ancêtres, ces assemblées
-publiques, ne sont-elles pas le privilége des grands de tous les
-ordres? et comment _Tchi_ pourrait-il y prendre part en qualité
-d'humble fonctionnaire? qui pourrait donc remplir les grandes fonctions?
-
-
-[1] Parce qu'il était toujours de l'avis de son maître.
-
-[2] A cause de son esprit aventureux et hardi.
-
-[3] Commentaire de TCHOU-HI.
-
-[4] Instrument de musique nommé _sse_ en chinois. On en peut voir la
-figure dans notre ouvrage cité. _Planche_ 2.
-
-[5] Fils puîné de _Ki-chi_, qui, par la grande puissance que sa famille
-avait acquise, avait fait nommer ses deux fils ministres. (TCHOU-HI.)
-
-[6] Commentaire.
-
-[7] _Tseu-lou_ était gouverneur de _Ki-chi_.
-
-[8] Père de _Thseng-tseu_, rédacteur du _Ta-hio._
-
-[9] _Kouan_, bonnet que le père donne à son fils à l'âge de vingt an».
-
-[10] Située au midi de la ville de _Kou_.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII,
-
-COMPOSÉ DE 24 ARTICLES.
-
-
-1. _Yan-youan_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le
-Philosophe dit: Avoir un empire absolu sur soi-même, retourner aux
-rites [ou aux lois primitives de la raison céleste manifestée dans les
-sages coutumes], c'est pratiquer la vertu de l'humanité. Qu'un seul
-jour un homme dompte ses penchants et ses désirs déréglés, et qu'il
-retourne à la pratique des lois primitives, tout l'empire s'accordera
-à dire qu'il a la vertu de l'humanité. Mais la vertu de l'humanité
-dépend-elle de soi-même, ou bien dépend-elle des autres hommes?
-_Yan-youan_ dit: Permettez-moi de demander quelles sont les diverses
-ramifications de cette vertu? Le Philosophe dit: Ne regardez rien
-contrairement aux rites; n'entendez rien contrairement aux rites; ne
-dites rien contrairement aux rites; ne faites rien contrairement aux
-rites. _Yan-youan_ dit: Quoique _Hoeï_ (lui-même) n'ait pas fait preuve
-jusqu'ici de pénétration, il demande à mettre ces préceptes en pratique.
-
-2. _Tchoung--houng_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité.
-Le Philosophe dit: Quand vous êtes sorti de chez vous, comportez-vous
-comme si vous deviez voir un hôte d'une grande distinction; en
-dirigeant le peuple, comportez-vous avec le même respect que si vous
-offriez le grand sacrifice. Ce que vous ne désirez pas qui vous
-soit fait à vous-même, ne le faites pas aux autres hommes. [En vous
-comportant ainsi] dans le royaume, personne n'aura contre vous de
-ressentiment; dans votre famille, personne n'aura contre vous de
-ressentiment.
-
-_Tchoung-houng_ dit: Quoique _Young_ (_Tchoung-houng_) n'ait pas fait
-preuve jusqu'ici de pénétration, il demande à mettre ces préceptes en
-pratique.
-
-3. _Sse-ma-nieou_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité.
-
-Le Philosophe dit: Celui qui est doué de la vertu de l'humanité est
-sobre de paroles.--Il ajouta: Celui qui est sobre de paroles, c'est
-celui-là que l'on appelle doué de la vertu de l'humanité. Le Philosophe
-dit: Pratiquer l'humanité est une chose difficile; pour en parler, ne
-faut-il pas être sobre de paroles?
-
-4. _Sse-ma-nieou_ demanda ce qu'était l'homme supérieur. Le
-Philosophe dit: L'homme supérieur n'éprouve ni regrets ni crainte.
-[_Sse-ma-nieou_] ajouta: Celui qui n'éprouve ni regrets ni crainte,
-c'est celui-là que l'on appelle l'homme supérieur. Le Philosophe dit:
-Celui qui, s'étant examiné intérieurement, ne trouve en lui aucun
-sujet de peine, celui-là qu'aurait-il à regretter? qu'aurait-il à
-craindre?
-
-5. _Sse-ma-nieou_, affecté de tristesse, dit: Tous les hommes ont des
-frères; moi seul je n'en ai point!
-
-_Tseu-hia_ dit: _Chang_ (lui-même) a entendu dire:
-
-Que la vie et la mort étaient soumises à une loi immuable fixée dès
-l'origine, et que les richesses et les honneurs dépendaient du ciel;
-
-Que l'homme supérieur veille avec une sérieuse attention sur lui-même,
-et ne cesse d'agir ainsi; qu'il porte dans le commerce des hommes une
-déférence toujours digne, avec des manières distinguées et polies,
-regardant tous les hommes qui habitent dans l'intérieur des quatre mers
-[tout l'univers] comme ses propres frères. En agissant ainsi, pourquoi
-l'homme supérieur s'affligerait-il donc de n'avoir pas de frères?
-
-6. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'était que la pénétration. Le
-Philosophe dit: Ne pas écouter des calomnies qui s'insinuent à petit
-bruit comme une eau qui coule doucement, et des accusations dont
-les auteurs seraient prêts à se couper un morceau de chair pour les
-affirmer; cela peut être appelé de la pénétration. Ne pas tenir compte
-des calomnies qui s'insinuent à petit bruit comme une eau qui coule
-doucement, et des accusations dont les auteurs sont toujours prêts à
-se couper un morceau de chair pour les affirmer; cela peut être aussi
-appelé de l'extrême pénétration.
-
-7. _Tseu-koung_ demanda ce que c'était que l'administration des
-affaires publiques. Le Philosophe dit: Ayez de quoi fournir
-suffisamment aux besoins des populations, des troupes en quantité
-suffisante, et que le peuple vous soit fidèle.
-
-_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilité de parvenir à
-ces conditions, et que l'une doive être écartée, laquelle de ces trois
-choses faut-il écarter de préférence? [Le Philosophe] dit: Il faut
-écarter les troupes.
-
-_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilité de parvenir
-aux autres conditions, et qu'il faille en écarter encore une, laquelle
-de ces deux choses faut-il écarter de préférence? [Le Philosophe] dit:
-Écartez les provisions. Depuis la plus haute antiquité, tous les hommes
-sont sujets à la mort; mais un peuple qui n'aurait pas de confiance et
-de fidélité dans ceux qui le gouvernent ne pourrait subsister.
-
-8. _Ko-tseu-tching_ (grand de l'État de _Weï_) dit: L'homme supérieur
-est naturel, sincère; et voilà tout. A quoi sert-il de lui donner les
-ornements de l'éducation?
-
-_Tseu-koung_ dit: Oh! quel discours avez-vous tenu, maître, sur l'homme
-supérieur! quatre chevaux attelés ne pourraient le ramener dans votre
-bouche. Les ornements de l'éducation sont comme le naturel; le naturel,
-comme les ornements de l'éducation. Les peaux de tigre et de léopard,
-lorsqu'elles sont tannées, sont comme les peaux de chien et de mouton
-tannées.
-
-9. _Ngaï-koung_ questionna _Yeou-jo_ en ces termes: L'année est
-stérile, et les revenus du royaume ne suffisent pas; que faire dans ces
-circonstances?
-
-_Yeou-jo_ répondit avec déférence: Pourquoi n'exigez-vous pas la dîme?
-[Le prince] dit: Les deux dixièmes ne me suffisent pas; d'après cela,
-que ferais-je du dixième seul?
-
-[_Yeou-jo_] répondit de nouveau avec déférence: Si les cent familles
-[tout le peuple chinois] ont le suffisant, comment le prince ne
-l'aurait-il pas? les cent familles n'ayant pas le suffisant, pourquoi
-le prince l'exigerait-il?
-
-10. _Tseu-tchang_ fit une question concernant la manière dont on
-pouvait accumuler des vertus et dissiper les erreurs de l'esprit. Le
-Philosophe dit: Mettre au premier rang la droiture et la fidélité
-à sa parole; se livrer à tout ce qui est juste [en tâchant de se
-perfectionner chaque jour]; c'est accumuler des vertus. En aimant
-quelqu'un, désirer qu'il vive; en le détestant, désirer qu'il meure,
-c'est par conséquent désirer sa vie, et, en outre, désirer sa mort;
-c'est là le trouble, l'erreur de l'esprit.
-
-L'homme parfait ne recherche point les richesses; il a même du respect
-pour les phénomènes extraordinaires[11].
-
-11. _King-kong_, prince de _Thsi_, questionna KHOUNG-TSEU sur le
-gouvernement.
-
-KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Que le prince soit prince;
-le ministre, ministre; le père, père; le fils, fils. [Le prince]
-ajouta: Fort bien! c'est la vérité! si le prince n'est pas prince, si
-le ministre n'est pas ministre, si le père n'est pas père, si le fils
-n'est pas fils, quoique les revenus territoriaux soient abondants,
-comment parviendrais-je à en jouir et à les consommer?
-
-12. Le Philosophe dit: Celui qui avec la moitié d'une parole peut
-terminer des différends, n'est-ce pas _Yeou_ (_Tseu-lou_)?
-
-_Tseu-lou_ ne met pas l'intervalle d'une nuit dans l'exécution de ses
-résolutions.
-
-13. Le Philosophe dit: Je puis écouter des plaidoiries, et juger des
-procès comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus nécessaire
-de faire en sorte d'empêcher les procès[12]?
-
-14. _Tseu-tchang_ fit une question sur le gouvernement. Le Philosophe
-dit: Réfléchissez mûrement, ne vous lassez jamais de faire le bien et
-de traiter les choses avec droiture.
-
-15. Le Philosophe dit: Celui qui a des études très-étendues en
-littérature se fait un devoir de se conformer aux rites; il peut même
-prévenir les séditions.
-
-16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur perfectionne ou développe
-les bonnes qualités des autres hommes; il ne perfectionne pas ou ne
-développe pas leurs mauvais penchants; l'homme vulgaire est l'opposé.
-
-17. _Ki-kang-tseu_ questionna KHOUNG-TSEU sur le gouvernement.
-KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Le gouvernement, c'est ce qui est
-juste et droit. Si vous gouvernez avec justice et droiture, qui oserait
-ne pas être juste et droit?
-
-18. _Ki-kang-tseu_ ayant une grande crainte des voleurs, questionna
-KHOUNG-TSEU à leur sujet. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence:
-Si vous ne désirez point le bien des autres, quand même vous les en
-récompenseriez, vos sujets ne voleraient point.
-
-19. _Ki-kang-tseu_ questionna de nouveau KHOUNG-TSEU sur la manière de
-gouverner, en disant: Si je mets à mort ceux qui ne respectent aucune
-loi, pour favoriser ceux qui observent les lois, qu'arrivera-t-il
-de là? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Vous qui gouvernez les
-affaires publiques, qu'avez-vous besoin d'employer les supplices? aimez
-la vertu, et le peuple sera vertueux. Les vertus d'un homme supérieur
-sont comme le vent; les vertus d'un homme vulgaire sont comme l'herbe;
-l'herbe, lorsque le vent passe dessus, s'incline.
-
-20. _Tseu-tchang_ demanda quel devait être un chef pour pouvoir être
-appelé illustre [ou d'une vertu reconnue par tous les hommes]?
-
-Le Philosophe répondit: Qu'appelez-vous illustration?
-
-_Tseu-tchang_ répondit avec respect: Si l'on réside dans les provinces,
-d'entendre bien parler de soi; si l'on réside dans sa famille,
-d'entendre bien parler de soi.
-
-Le Philosophe dit: Cela, c'est simplement une bonne renommée, et non de
-l'illustration. L'illustration dont il s'agit consiste à posséder le
-naturel, la droiture, et à chérir la justice; à examiner attentivement
-les paroles des hommes, à considérer leur contenance, à soumettre sa
-volonté à celle des autres hommes. [De cette manière] si l'on réside
-dans les provinces, on est certainement illustre; si l'on réside dans
-sa famille, on est certainement illustre.
-
-Cette renommée, dont il s'agit, consiste quelquefois à ne prendre que
-l'apparence de la vertu de l'humanité, et de s'en éloigner dans ses
-actions. En demeurant dans cette voie, on n'éprouve aucun doute; si
-l'on réside dans les provinces, on entendra bien parler de soi; si l'on
-réside dans sa famille, on entendra bien parler de soi.
-
-21. _Fan-tchi_ ayant suivi le Philosophe dans la partie inférieure du
-lieu sacré où l'on faisait les sacrifices au ciel pour demander la
-pluie [_Wou-yu_] dit: Permettez-moi que j'ose vous demander ce qu'il
-faut faire pour accumuler des vertus, se corriger de ses défauts, et
-discerner les erreurs de l'esprit[13]?
-
-Le Philosophe dit: Oh! c'est là une grande et belle question!
-
-Il faut placer avant tout le devoir de faire ce que l'on doit faire
-[pour acquérir la vertu], et ne mettre qu'au second rang le fruit que
-l'on en obtient; n'est-ce pas là accumuler des vertus? combattre ses
-défauts ou ses mauvais penchants, ne pas combattre les défauts ou
-les mauvais penchants des autres, n'est-ce pas là se corriger de ses
-défauts? par un ressentiment ou une colère d'un seul matin perdre son
-corps, pour que le malheur atteigne ses parents, n'est-ce pas là un
-trouble de l'esprit?
-
-22. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le
-Philosophe dit: Aimer les hommes.--Il demanda ce que c'était que la
-science. Le Philosophe dit: Connaître les hommes. _Fan-tchi_ ne pénétra
-pas le sens de ces réponses.
-
-Le Philosophe dit: Elever aux honneurs les hommes justes et droits,
-et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi, rendre les
-pervers justes et droits.
-
-_Fan-tchi_, en s'en retournaut, rencontra _Tseu-hia_, et lui dit: Je
-viens de faire une visite à notre maître, et je l'ai questionné sur
-la science. Le maître m'a dit: Elever aux honneurs les hommes justes
-et droits, et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi,
-rendre les pervers justes et droits. Qu'a-t-il voulu dire?
-
-_Tseu-hia_ dit: O que ces paroles sont fertiles en applications!
-
-_Chun_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi la foule, et éleva aux
-plus grands honneurs _Kao-yao_; ceux qui étaient vicieux et pervers,
-il les tint éloignés. _Chang_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi
-la foule, et éleva aux plus grands honneurs _Y-yn_; ceux qui étaient
-vicieux et pervers, il les tint éloignés.
-
-23. _Tseu-koung_ demanda comment il fallait se comporter dans ses
-relations avec ses amis? Le Philosophe dit: Avertissez avec droiture
-de coeur, et ramenez votre ami dans le chemin de la vertu. Si vous ne
-pouvez pas agir ainsi, abstenez-vous. Ne vous déshonorez pas vous-même.
-
-24. _Thsêng-tseu_ dit: L'homme supérieur emploie son éducation [ou
-ses talents acquis par l'étude] à rassembler des amis, et ses amis à
-l'aider dans la pratique de l'humanité.
-
-
-[11] Plusieurs commentateurs chinois regardent cette phrase comme
-défectueuse ou interpolée.
-
-[12] Ce paragraphe se trouve déjà dans le _Ta-hio_, chap. IV, §1.
-
-[13] Voyez l'_Article_ 10 de ce même chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII,
-
-COMPOSÉ DE 30 ARTICLES.
-
-
-1. _Tseu-lou_ fit une question sur la manière de bien gouverner.
-Le Philosophe dit: Donnez le premier au peuple, et de votre propre
-personne, l'exemple de la vertu; donnez le premier au peuple, et de
-votre propre personne, l'exemple des labeurs[14].
-
---Je vous prie d'ajouter quelque chose à ces instructions.--Ne vous
-lassez jamais d'agir ainsi.
-
-2. _Tchoung-koung_, exerçant les fonctions de ministre de _Ki-chi_,
-fit uue question sur la manière de bien gouverner. Le Philosophe
-dit: Commencez par avoir de bons fonctionnaires sous vos ordres pour
-diriger avec intelligence et probité les diverses branches de votre
-administration; pardonnez les fautes légères; élevez les hommes de
-vertus et de talents aux dignités publiques. [_Tchoung-koung_] ajouta:
-Comment connaître les hommes de vertus et de talents afin de les élever
-aux dignités? [Le Philosophe] dit: Elevez aux dignités ceux que vous
-connaissez être tels; ceux que vous ne connaissez pas, croyez-vous que
-les autres hommes les négligeront?
-
-3. _Tseu-lou_ dit: Supposons que le prince de l'Etat de _Meï_ vous
-désire, maître, pour diriger les affaires publiques; à quoi vous
-appliqueriez-vous d'abord de préférence?
-
-Le Philosophe dit: Ne serait-ce pas à rendre correctes les
-dénominations mêmes des personnes et des choses?
-
-_Tseu-lou_ dit: Est-ce véritablement cela? Maître, vous vous écartez de
-la question. A quoi bon cette rectification?
-
-Le Philosophe dit: Vous êtes bien simple, _Yeou!_ L'homme supérieur,
-dans ce qu'il ne connaît pas bien, éprouve une sorte d'hésitation et
-d'embarras.
-
-Si les dénominations ne sont pas exactes, correctes, alors les
-instructions qui les concernent n'y répondent pas comme il convient;
-les instructions ne répondant pas aux dénominations des personnes
-et des choses, alors les affaires ne peuvent être traitées comme il
-convient.
-
-Les affaires n'étant pas traitées comme il convient, alors les rites
-et la musique ne sont pas en honneur; les rites et la musique n'étant
-pas en honneur, alors les peines et les supplices n'atteignent pas leur
-but d'équité et de justice; les peines et les supplices n'atteignant
-pas leur but d'équité et de justice, alors le peuple ne sait où poser
-sûrement ses pieds et tendre ses mains.
-
-C'est pourquoi l'homme supérieur, dans les noms qu'il donne, doit
-toujours faire en sorte que ses instructions y répondent exactement;
-les instructions étant telles, elles devront être facilement exécutées.
-L'homme supérieur, dans ses instructions, n'est jamais inconsidéré ou
-futile.
-
-4. _Fan-tchi_ pria son maître de l'instruire dans l'agriculture. Le
-Philosophe dit: Je n'ai pas les connaissances d'un vieil agriculteur.
-Il le pria de lui enseigner la culture des jardins. Il répondit: Je
-n'ai pas les connaissances d'un vieux jardinier.
-
-_Fan-tchi_ étant sorti, le Philosophe dit: Quel homme vulgaire que ce
-_Fan-siu!_
-
-Si ceux qui occupent les rangs supérieurs dans la société aiment à
-observer les rites, alors le peuple n'osera pas ne pas les respecter;
-si les supérieurs se plaisent dans la pratique de la justice, alors le
-peuple n'osera pas ne pas être soumis; si les supérieurs chérissent la
-sincérité et la fidélité, alors le peuple n'osera pas ne pas pratiquer
-ces vertus. Si les choses se passent ainsi, alors les peuples des
-quatre régions, portant sur leurs épaules leurs enfants enveloppés de
-langes, accourront se ranger sous vos lois. [Quand on peut faire de
-pareilles choses], à quoi bon s'occuper d'agriculture?
-
-5. Le Philosophe dit: Qu'un homme ait appris à réciter les trois cents
-odes du _Livre des Vers_, s'il reçoit un traitement pour exercer des
-fonctions dans l'administration publique, qu'il ne sait pas remplir;
-ou s'il est envoyé comme ambassadeur dans les quatre régions du monde,
-sans pouvoir par lui-même accomplir convenablement sa mission; quand
-même il aurait encore lu davantage, à quoi cela servirait-il?
-
-6. Le Philosophe dit: Si la personne de celui qui commande aux autres
-ou qui les gouverne est dirigée d'après la droiture et l'équité,
-il n'a pas besoin d'ordonner le bien pour qu'on le pratique; si sa
-personne n'est pas dirigée par la droiture et l'équité, quand même il
-ordonnerait le bien, il ne serait pas obéi.
-
-7. Le Philosophe dit: Les gouvernements des Etats de _Lou_ et de _Wëi_
-sont frères.
-
-8. Le Philosophe disait de _Kong-tseu-king_, grand de l'Etat de _Weï_,
-qu'il s'était parfaitement bien comporté dans sa famille. Quand
-il commença à posséder quelque chose, il disait: J'aurai un jour
-davantage; quand il eut un peu plus, il disait: C'est bien; quand il
-eut de grandes richesses, il disait: C'est parfait.
-
-9. Le Philosophe ayant voulu se rendre dans l'Etat de _Wëi, Yan-yeou_
-conduisit son char.
-
-Le Philosophe dit: Quelle multitude [quelle grande population]!
-
-_Yan-yeou_ dit: Une grande multitude en effet. Qu'y aurait-il à
-faire pour elle? Le Philosophe dit: La rendre riche et heureuse. [Le
-disciple] ajouta: Quand elle serait riche et heureuse, que faudrait-il
-faire encore pour elle? [Le Philosophe] dit: L'instruire.
-
-10. Le Philosophe dit: Si [un gouvernement] voulait m'employer aux
-affaires publiques, dans le cours d'une douzaine de lunes je pourrais
-déjà réformer quelques abus; dans trois années, la réformation serait
-complète.
-
-11. Le Philosophe dit: «Si des hommes sages et vertueux gouvernaient un
-Etat pendant sept années, ils pourraient dompter les hommes cruels [les
-convertir au bien] et supprimer les supplices.» Qu'elles sont parfaites
-ces paroles [des anciens sages]!
-
-12. Le Philosophe dit: Si je possédais le mandat de la royauté, il ne
-me faudrait pas plus d'une génération[15] pour faire régner partout la
-vertu de l'humanité.
-
-13. Le Philosophe dit: Si quelqu'un règle sa personne selon
-les principes de l'équité et de la droiture, quelle difficulté
-éprouvera-t-il dans l'administration du gouvernement? s'il ne règle pas
-sa personne selon les principes de l'équité et de la droiture, comment
-pourrait-il rectifier la conduite des autres hommes?
-
-14. _Yan-yeou_ étant revenu de la cour, le Philosophe lui dit: Pourquoi
-si tard? [Le disciple] lui répondit respectueusement: Nous avons eu à
-traiter des affaires concernant l'administration. Le Philosophe dit:
-C'étaient des affaires de famille, sans doute; car, s'il se fût agi
-des affaires d'administration publique, quoique je ne sois plus en
-fonctions, je suis encore appelé à en prendre connaissance.
-
-15. _Ting-kong_ (prince de _Lou_) demanda s'il y avait un mot qui eût
-la puissance de faire prospérer un Etat. KHOUNG-TSEU lui répondit avec
-déférence: Un seul mot ne peut avoir cette puissance; on peut cependant
-approcher de cette concision désirée.
-
-Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Faire son devoir comme
-prince est difficile; le faire comme ministre n'est pas facile[16].»
-
-Si vous savez que de faire son devoir comme prince est une chose
-difficile, n'est-ce pas en presque un seul mot trouver le moyen de
-faire prospérer un Etat?
-
-[Le même prince] ajouta: Y a-t-il un mot qui ait la puissance de perdre
-un Etat? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Un seul mot ne peut
-avoir cette puissance; on peut cependant approcher de cette concision
-désirée. Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Je ne vois pas
-qu'un prince ait plaisir à remplir ses devoirs, à moins que ses paroles
-ne trouvent point de contradicteurs.» Qu'il fasse le bien, et qu'on ne
-s'y oppose pas: n'est-ce pas en effet très-bien? qu'il fasse le mal, et
-que l'on ne s'y oppose pas: n'est-ce pas, dans ce peu de mots, trouver
-la cause de la ruine d'un État?
-
-16. _Ye-koung_ demanda ce que c'était que le bon gouvernement.
-
-Le Philosophe dit: Rendez satisfaits et contents ceux qui sont près de
-vous, et ceux qui sont éloignés accourront d'eux-mêmes.
-
-17. _Tseu-hia_, étant gouverneur de _Kiu-fou_ (ville de l'Etat de
-_Lou_), demanda ce que c'était que le bon gouvernement. Le Philosophe
-dit: Ne désirez pas aller trop vite dans l'expédition des affaires,
-et n'ayez pas en vue de petits avantages personnels. Si vous désirez
-expédier promptement les affaires, alors vous ne les comprendrez pas
-bien; si vous avez en vue de petits avantages personnels, alors les
-grandes affaires ne se termineront pas convenablement.
-
-18. _Ye-kong_, s'entretenant avec KHOUNG-TSEU, dit: Dans mon village,
-il y a un homme d'une droiture et d'une sincérité parfaites; son père
-ayant volé un mouton, le fils porta témoignage contre lui.
-
-KHOUNG-TSEU dit: Les hommes sincères et droits de mon lieu natal
-diffèrent beaucoup de celui-là: le père cache les fautes de son fils,
-le fils cache les fautes de son père. La droiture et la sincérité
-existent dans cette conduite.
-
-10. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le
-Philosophe répondit: Dans la vie privée, ayez toujours une tenue grave
-et digne; dans le maniement des affaires, soyez toujours attentif et
-vigilant; dans les rapports que vous avez avec les hommes, soyez droit
-et fidèle à vos engagements. Quand même vous iriez parmi les barbares
-des deux extrémités de l'empire, vous ne devez point négliger ces
-principes.
-
-20. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: A quelles conditions
-un homme peut-il être appelé lettré du premier ordre (_ssè_), ou homme
-d'État? Le Philosophe dit: Celui qui, dans ses actions et dans sa
-personne, a toujours le sentiment de la honte du mal; qui, envoyé comme
-ambassadeur dans les quatre régions, ne déshonore pas le mandat de son
-prince; celui-là peut être appelé lettré du premier ordre ou homme
-d'État.
-
-[_Tseu-koung_] ajouta: Permettez-moi de vous demander quel est celui
-qui vient après? [Le Philosophe] dit: Celui dont les parents et les
-proches vantent la piété filiale, et dont les compagnons de jeunesse
-célèbrent la déférence fraternelle.
-
-Il ajouta encore: Permettez-moi de vous demander quel est celui qui
-vient ensuite? [Le Philosophe] dit: Celui qui est toujours sincère dans
-ses paroles, ferme et persévérant dans ses entreprises; quand même il
-aurait la dureté de la pierre, qu'il serait un homme vulgaire, il peut
-cependant être considéré comme celui qui suit immédiatement.
-
-Il poursuivit ainsi: Ceux qui sont de nos jours à la tête de
-l'administration publique, quels hommes sont-ils?
-
-Le Philosophe dit: Hélas! ce sont des hommes de la même capacité que le
-boisseau nommé _téou_ et la mesure nommée _chao_. Comment seraient-ils
-dignes d'être comptés?
-
-21. Le Philosophe dit: Je ne puis trouver des hommes qui marchent dans
-la voie droite, pour leur communiquer la doctrine; me faudra-t-il
-recourir à des hommes qui aient les projets élevés et hardis, mais qui
-manquent de résolution pour exécuter, ou, à défaut de science, doués
-d'un caractère persévérant et ferme? Les hommes aux projets élevés et
-hardis, mais qui manquent de résolution pour exécuter, en avançant
-dans la voie droite, prennent, pour exemple à suivre, les actions
-extraordinaires des grands hommes; les hommes qui n'ont qu'un caractère
-persévérant et ferme s'abstiennent au moins de pratiquer ce qui dépasse
-leur raison.
-
-22. Le Philosophe dit: Les hommes des provinces méridionales ont un
-proverbe ainsi conçu: «Un homme qui n'a point de persévérance n'est
-capable ni d'exercer l'art de la divination, ni celui de la médecine.»
-Ce proverbe est parfaitement juste.
-
-«Celui qui ne persévère pas dans sa vertu éprouvera quelque honte.»
-[_Y-king_.]
-
-Le Philosophe dit: Celui qui ne pénètre pas le sens de ces paroles
-n'est propre à rien.
-
-23. L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois
-agir absolument de même.
-
-L'homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s'accorder
-avec eux.
-
-24. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Si tous les hommes de
-son village chérissent quelqu'un, qu'en faut-il penser? Le Philosophe
-dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un jugement équitable.--Si
-tous les hommes de son village haïssent quelqu'un, qu'en faut-il
-penser? Le Philosophe dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un
-jugement équitable. Ce serait, bien différent si les hommes vertueux
-d'entre les habitants de ce village le chérissaient, et si les hommes
-vicieux de ce même village le haïssaient.
-
-25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est facilement servi, mais
-difficilement satisfait. Si on tâche de lui déplaire par des moyens
-contraires à la droite raison, il n'est point satisfait. Dans l'emploi
-qu'il fait des hommes, il mesure leur capacité [il les emploie selon
-leur capacité]. L'homme vulgaire est difficilement servi et facilement
-satisfait. Si on tâche de lui plaire, quoique ce soit par des moyens
-contraires à la raison, il est également satisfait. Dans l'emploi qu'il
-fait des hommes il ne cherche que son avantage personnel.
-
-26. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, s'il se trouve dans une haute
-position, ne montre point de faste et d'orgueil; l'homme vulgaire
-montre du faste et de l'orgueil, sans être dans une position élevée.
-
-27. Le Philosophe dit: L'homme qui est ferme, patient, simple et
-naturel, sobre en paroles, approche beaucoup de la vertu de l'humanité.
-
-28. _Tseu-lou_ fit une question en ces termes: A quelles conditions un
-homme peut-il être appelé lettré du premier ordre, ou homme d'État? Le
-Philosophe dit: Rechercher le vrai avec sincérité, exposer le résultat
-de ses recherches ou de ses informations avec la même sincérité;
-avoir toujours un air affable et prévenant: voilà ce que l'on peut
-appeler les conditions d'un lettré de premier ordre. Les amis et les
-connaissances doivent être traités avec sincérité et franchise; les
-frères, avec affabilité et prévenance.
-
-29. Le Philosophe dit: Si un homme vertueux instruisait le peuple
-pendant sept ans, il pourrait le rendre habile dans l'art militaire.
-
-30. Le Philosophe dit: Employer à l'armée des populations non
-instruites dans l'art militaire, c'est les livrer à leur propre perte.
-
-
-[14] Ces deux maximes sont exprimées dans le texte par quatre
-caractères: _sian-tchi, lâo-tchî_; PRÆEAS EO, LABORES EO.
-
-[15] Un laps de temps de trente années. (TCHOU-HI.)
-
-[16] Wêï kiùn, nân; wêï tchin, pòu ì: _agere principem, difficile;
-agere ministrum, non facile._
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV,
-
-COMPOSÉ DE 47 ARTICLES.
-
-
-1. _Hien_[17] demanda ce que c'était que la honte. Le Philosophe dit:
-Quand l'État est gouverné par les principes de la droite raison,
-recevoir des émoluments[18]; quand l'État n'est pas gouverné par les
-principes de la droite raison, recevoir également des émoluments: c'est
-là de la honte.
-
-2.--Aimer à dompter son désir de combattre, et ne pas satisfaire ses
-ressentiments, ni ses penchants avides; cela ne peut-il pas être
-considéré comme la vertu de l'humanité?
-
-Le Philosophe dit: Si cela peut être considéré comme difficile, comme
-la vertu de l'humanité, c'est ce que je ne sais pas.
-
-3. Le Philosophe dit: Si un lettré aime trop l'oisiveté et le repos de
-sa demeure, il n'est pas digne d'être considéré comme lettré.
-
-4. Le Philosophe dit: Si l'État est gouverné par les principes de la
-droite raison, parlez hautement et dignement, agissez hautement et
-dignement. Si l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite
-raison, agissez toujours hautement et dignement, mais parlez avec
-mesure et précaution.
-
-5. Le Philosophe dit: Celui qui a des vertus doit avoir la faculté de
-s'exprimer facilement; celui qui a la faculté de s'exprimer facilement
-ne doit pas nécessairement posséder ces vertus. Celui qui est doué
-de la vertu de l'humanité doit posséder le courage viril; celui qui
-est doué du courage viril ne possède pas nécessairement la vertu de
-l'humanité.
-
-6. _Nan-koung-kouo_ questionna KHOUNG-TSEU en ces termes: _Y_ savait
-parfaitement tirer de l'arc; _Ngao_ savait parfaitement conduire
-un navire, même dans un bassin à sec. L'un et l'autre cependant ne
-trouvèrent-ils pas la mort? _Yu_ et _Tsie_ labouraient la terre de leur
-propre personne, et cependant ils obtinrent l'empire. Le maître ne
-répondit point. _Nan-koung-kouo_ sortit. Le Philosophe dit: C'est un
-homme supérieur que cet homme-là! comme il sait admirablement rehausser
-la vertu!
-
-7. Le Philosophe dit: Il y a eu des hommes supérieurs qui n'étaient pas
-doués de la vertu de l'humanité; mais il n'y a pas encore eu d'homme
-sans mérite qui fût doué de la vertu de l'humanité.
-
-8. Le Philosophe dit: Si l'on aime bien, ne peut-on pas aussi bien
-châtier[19]? Si l'on a de la droiture et de la fidélité, ne peut-on pas
-faire des remontrances?
-
-9. Le Philosophe dit: S'il fallait rédiger les documents d'une mission
-officielle, _Pi-chin_ en traçait le plan et les esquissait; _Chi-chou_
-les examinait attentivement et y plaçait les dits des anciens;
-l'ambassadeur chargé de remplir la mission, _Tseu-yu_, corrigeait le
-tout; _Tseu-tchan_, de _Thoung-li_, y ajoutait les divers ornements du
-style.
-
-10. Quelqu'un demanda quel était _Tseu-tchan?_ Le Philosophe dit:
-C'était un homme bienfaisant.
-
-On demanda aussi quel était _Tseu-si?_ [Le Philosophe] dit: Celui-là?
-celui-là? [cette question est déplacée].
-
-On demanda quel était _Kouan-tchoung?_ Il dit: C'est un homme
-qui avait enlevé à _Pe-chi_[20] un fief de trois cents familles.
-[Cependant ce dernier] se nourrissant d'aliments grossiers, ne laissa
-échapper jusqu'à la fin de ses jours aucune parole de ressentiment ou
-d'indignation.
-
-11. Le Philosophe dit: Il est difficile d'être pauvre, et de n'éprouver
-aucun ressentiment; il est facile en comparaison d'être riche, et de ne
-pas s'en enorgueillir.
-
-12. Le Philosophe dit: _Meng-kong-tcho_ (grand fonctionnaire du
-royaume de _Lou_) est très-propre à être le premier intendant des
-familles _Tchao_ et _Weï_[21]; mais il n'est pas capable d'être grand
-fonctionnaire des petits États de _Ting_ et de _Sie_.
-
-13. _Tseu-lou_ demanda en quoi consistait l'homme accompli. Le
-Philosophe répondit: S'il réunit la science de _Wou-tchoung_[22], la
-modération de _Kong-tcho_[22b], la force virile de _Tchouang-tseu_ de
-Pian[23], l'habileté dans les arts de _Jen-khieou_; si, outre cela, il
-est versé dans la connaissance des rites et de la musique, il peut
-être considéré comme un homme accompli.
-
-Il ajouta: Qu'est-il besoin que l'homme accompli de nos jours soit tel
-qu'il vient d'être décrit? Si, en voyant un profit à obtenir, il pense
-à la justice; si, en voyant un danger, il dévoue sa vie; si, lorsqu'il
-s'agit d'anciens engagements, il n'oublie pas les paroles de ses jours
-d'autrefois, il pourra aussi être considéré comme un homme accompli.
-
-14. Le Philosophe questionna _Kong-ming_, surnommé _Kia_[24], sur
-_Kong-tcho-wen-tseu_[25], en ces termes: Faut-il le croire? on dit que
-votre maître ne parle pas, ne rit pas, et n'accepte rien de personne?
-
-_Kong-ming-kia_ répondit avec respect: Ceux qui ont rapporté cela vont
-trop loin. Mon maître parle en temps opportun; il ne fatigue pas les
-autres de ses discours. Quand il faut être joyeux, il rit; mais il ne
-fatigue pas les autres de sa gaîté. Quand cela est juste, il reçoit ce
-qu'on lui offre; mais on n'est pas fatigué de sa facilité à recevoir.
-Le Philosophe dit: Il se comporte ainsi! commeut se peut-il comporter
-ainsi!
-
-15. Le Philosophe dit: _Tsang-wou-tchoung_ cherchait à obtenir du
-prince de _Lou_ que sa postérité eût toujours la terre de _Fang_ en
-sa possession. Quoiqu'il eût dit qu'il ne voulait pas l'exiger de son
-prince, je n'ajoute pas foi à ses paroles.
-
-16. Le Philosophe dit: _Wen-kong_, prince de _Tçin_, était un fourbe
-sans droiture; _Wan-kong_, prince de _Thsi_, était un homme droit sans
-fourberie.
-
-17. _Tseu-lou_ dit: _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou. Tchao-hoü_ mourut
-avec lui; _Kouan-tchoung_ ne mourut pas: ne doit-on pas dire qu'il a
-manqué de la vertu de l'humanité?
-
-Le Philosophe dit: _Wan-kong_ réunit et pacifia tous les grands de
-l'État, sans recourir à la force des armes; ce résultat fut dû à
-l'habileté de _Kouan-tchoung_: quel est celui dont l'humanité peut
-égaler la sienne!
-
-18. _Tseu-koung_ dit: _Kouan-tchoung_ n'était pas dénué de la vertu de
-l'humanité. Lorsque _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou_, [_Kouan-tchoung_,
-son ministre] ne sut pas mourir; mais il aida le meurtrier dans ses
-entreprises.
-
-Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ aida _Wan-kong_ à soumettre les
-grands de tous les ordres, à remettre de l'unité et de l'ordre dans
-l'empire. Le peuple, jusqu'à nos jours, a conservé les bienfaits de
-son administration. Sans _Kouan-tchoung_ j'aurais les cheveux rasés,
-et ma robe suspendue en noeuds à mon côté gauche [selon la coutume des
-barbares][26].
-
-Pourquoi [_Kouan-tchoung_], comme un homme ou une femme vulgaire,
-aurait-il accompli le devoir d'une médiocre fidélité, en s'étranglant
-ou en se jetant dans un fossé plein d'eau, sans laisser un souvenir
-dans la mémoire des hommes[27]!
-
-19. L'intendant de _Kong-tcho-wen-tseu_, étant devenu ministre par le
-choix et avec l'appui de ce grand dignitaire, se rendit avec lui à la
-cour du prince. Le Philosophe ayant appris ce fait, dit: Il était
-digne par ses vertus et ses connaissances d'être considéré comme _paré
-des ornements de l'éducation_ (wen).
-
-20. Le Philosophe ayant dit que _Ling-kong_, prince de _Weï_, était
-sans principes, _Khang-tseu_ observa que s'il en était ainsi, pourquoi
-n'avait-il pas été privé de sa dignité?
-
-KHOUNG-TSEU dit: _Tchoung-cho-yu_ préside à la réception des hôles et
-des étrangers; _Chou-to_ préside aux cérémonies du temple des ancêtres;
-_Wang-sun-kia_ préside aux affaires militaires: cela étant ainsi,
-pourquoi l'aurait-on privé de sa dignité?
-
-21. Le Philosophe dit: Celui qui parle sans modération et sans retenue
-met difficilement ses paroles en pratique.
-
-22. _Tchin-tching-tseu_ (grand de l'État de _Thsi_) mit à mort
-_Kien-kong_ (prince de _Thsi_).
-
-KHOUNG-TSEU se purifia le corps par un bain, et se rendit à la cour (de
-_Lou_), où il annonça l'événement à _Ngai-kong_ (prince de _Lou_) en
-ces termes: _Tchin-heng_ a tué son prince, je viens demander qu'il soit
-puni.
-
-Le prince dit: Exposez l'affaire à mes trois grands dignitaires.
-
-KHOUNG-TSEU dit: Comme je marche immédiatement après les grands
-dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire
-connaître l'événement. Le prince dit: C'est à mes trois grands
-dignitaires qu'il faut exposer le fait.
-
-Il exposa le fait aux trois grands dignitaires, qui jugèrent que
-cette démarche ne convenait pas. KHOUNG-TSEU ajouta: Comme je marche
-immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me
-dispenser de vous faire connaître le fait.
-
-23. _Tseu-lou_ demanda comment il fallait servir le prince. Le
-Philosophe dit: Ne l'abusez pas, et résistez-lui dans l'occasion.
-
-24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'élève continuellement
-en intelligence et en pénétration; l'homme sans mérites descend
-continuellement dans l'ignorance et le vice.
-
-25. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, ceux qui se livraient à
-l'étude le faisaient pour eux-mêmes; maintenant, ceux qui se livrent à
-l'étude le font pour les autres [pour paraître instruits aux yeux des
-autres][28].
-
-26. _Kieou-pe-yu_ (grand dignitaire de l'État de _Weï_) envoya un homme
-à KHOUNG-TSEU pour savoir de ses nouvelles. KHOUNG-TSEU fit asseoir
-l'envoyé près de lui, et lui fit une question en ces termes: Que
-fait votre maître? L'envoyé repondit avec respect: Mon maître désire
-diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut en venir à bout.
-L'envoyé étant sorti, le Philosophe dit: Quel digne envoyé! quel digne
-envoyé!
-
-27. Le Philosophe dit: Que lorsqu'une chose ne rentrait pas dans ses
-fonctions, il ne fallait pas se mêler de la diriger.
-
-28. THSÊNG-TSEU dit: «Quand l'homme supérieur médite sur une chose, il
-ne sort pas de ses fonctions.» (_Y-King_.)
-
-29. Le Philosophe dit: L'homme supérieur rougit de la crainte que ses
-paroles ne dépassent ses actions.
-
-30. Le Philosophe dit: Les voies droites, ou vertus principales de
-l'homme supérieur, sont au nombre de trois, que je n'ai pas encore
-pu complètement atteindre: la _vertu de l'humanité_, qui dissipe les
-tristesses; la _science_, qui dissipe les doutes de l'esprit; et le
-_courage viril_, qui dissipe les craintes.
-
-_Tseu-koung_ dit: Notre maître parle de lui-même avec trop d'humilité.
-
-31. _Tseu-koung_ s'occupait à comparer entre eux les hommes des
-diverses contrées. Le Philosophe dit: _Sse_, vous êtes sans doute
-un sage très-éclairé; quant à moi, je n'ai pas assez de loisir pour
-m'occuper de ces choses.
-
-32. Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent
-point; mais affligez-vous plutôt de ce que vous n'avez pas encore pu
-mériter d'être connu.
-
-33. Le Philosophe dit: Ne pas se révolter d'être trompé par les hommes,
-ne pas se prémunir contre leur manque de foi, lorsque cependant on l'a
-prévu d'avance, n'est-ce pas là être sage?
-
-34. _Weï-seng_, surnommé _Mèou_, s'adressant à KHOUNG-TSEU, lui dit:
-KHIEOU [petit nom du Philosophe], pourquoi êtes-vous toujours par voies
-et par chemins pour propager votre doctrine? N'aimez-vous pas un peu
-trop à en parler?
-
-KHOUNG-TSEU dit: Je n'oserais me permettre d'aimer trop à persuader par
-la parole; mais je hais l'obstination à s'attacher à une idée fixe.
-
-35. Le Philosophe dit: Quand on voit le beau cheval nommé _Ki_, on ne
-loue pas en lui la force, mais les qualités supérieures.
-
-36. Quelqu'un dit: Que doit-on penser de celui qui rend bienfaits pour
-injures[29]?
-
-Le Philosophe dit: [Si l'on agit ainsi], avec quoi payera-t-on les
-bienfaits mêmes?
-
-Il faut payer par l'équité la haine et les injures, et les bienfaits
-par des bienfaits.
-
-37. Le Philosophe dit: Je ne suis connu de personne.
-
-_Tseu-koung_ dit: Comment se fait-il que personne ne vous connaisse?
-Le Philosophe dit: Je n'en veux pas au ciel, je n'en accuse pas les
-hommes. Humble et simple étudiant, je suis arrivé par moi-même à
-pénétrer les choses. Si quelqu'un me connaît, c'est le ciel!
-
-38. _Kong-pe-liao_ calomniait _Tseu-lou_ près de _Ki-sun. Tseu-fou,
-king-pe_ (grand de l'État de _Lou_) en informa le Philosophe en ces
-termes: Son supérieur [_Ki-sun_] a certainement une pensée de doute
-d'après le rapport de _Kong-pe-liao_. Je suis assez fort pour châtier
-[le calomniateur], et exposer son cadavre dans la cour du marché.
-
-Le Philosophe dit: Si la voie de la droite raison doit être suivie,
-c'est le décret du ciel; si la voie de la droite raison doit
-être abandonnée, c'est le décret du ciel. Comment _Kong-pe-liao_
-arrêterait-il les décrets du ciel?
-
-39. Le Philosophe dit: Les sages fuient le siècle.
-
-Ceux qui les suivent immédiatement fuient leur patrie.
-
-Ceux qui suivent immédiatement ces derniers fuient les plaisirs.
-
-Ceux qui viennent après fuient les paroles trompeuses.
-
-40. Le Philosophe dit: Ceux qui ont agi ainsi sont au nombre de sept.
-
-41. _Tseu-lou_ passa la nuit à _Chi-men_. Le gardien de la porte
-lui dit: D'où venez-vous? _Tseu-lou_ lui dit: Je viens de près de
-KHOUNG-TSEU. Le gardien ajouta: Il doit savoir sans doute qu'il ne peut
-pas faire prévaloir ses doctrines, et cependant il s'applique toujours
-activement à les propager.
-
-42. Le Philosophe étant un jour occupé à jouer de son instrument de
-pierre nommé _king_, dans l'État de _Weï_, un homme, portant un panier
-sur ses épaules, vint à passer devant la porte de KHOUNG-TSEU, et
-s'écria: Oh! qu'il a de coeur celui qui joue ainsi du _king!_
-
-Après un instant de silence, il ajouta: O les hommes vils! quelle
-harmonie! _king! king!_ personne ne sait l'apprécier. Il a cessé de
-jouer; c'est fini.
-
-«Si l'eau est profonde, alors ils la passent sans relever leur robe;
-
-Si elle n'est pas profonde, alors ils la relèvent[30].»
-
-Le Philosophe dit: Pour celui qui est persévérant et ferme, il n'est
-rien de difficile.
-
-43. _Tseu-tchang_ dit: Le _Chou-king_ rapporte que _Kao-tsoung_ passa
-dans le _Lyang-yn_[31] trois années sans parler; quel est le sens de ce
-passage?
-
-Le Philosophe dit: Pourquoi citer seulement _Kao-tsoung?_ Tous les
-hommes de l'antiquité agissaient ainsi. Lorsque le prince avait
-cessé de vivre, tous les magistrats ou fonctionnaires publics qui
-continuaient leurs fonctions recevaient du premier ministre leurs
-instructions pendant trois années.
-
-44. Le Philosophe dit: Si celui qui occupe le premier rang dans l'État
-aime à se conformer aux rites, alors le peuple se laisse facilement
-gouverner.
-
-45. _Tseu-lou_ demanda ce qu'était l'homme supérieur. Le Philosophe
-répondit: Il s'efforce constamment d'améliorer sa personne pour
-s'attirer le respect.--C'est là tout ce qu'il fait?--Il améliore
-constamment sa personne pour procurer aux autres du repos et de la
-tranquillité.--C'est là tout ce qu'il fait?--Il améliore constamment
-sa personne pour rendre heureuses toutes les populations. Il améliore
-constamment sa personne pour rendre heureuses toutes les populations:
-_Yao_ et _Chun_ eux-mêmes agirent ainsi.
-
-46. _Youan-jang_ (un ancien ami du Philosophe), plus âgé que lui,
-était assis sur le chemin les jambes croisées. Le Philosophe lui dit:
-Étant enfant, n'avoir pas eu de déférence fraternelle; dans l'âge mûr,
-n'avoir rien fait de louable; parvenu à la vieillesse, ne pas mourir:
-c'est être un vaurien. Et il lui frappa les jambes avec son bâton [pour
-le faire relever].
-
-47. Un jeune homme du village de _Kiouë-thang_ était chargé par le
-Philosophe de recevoir les personnes qui le visitaient. Quelqu'un lui
-demanda s'il avait fait de grands progrès dans l'étude.
-
-Le Philosophe dit: J'ai vu ce jeune homme s'asseoir sur le siège[32];
-je l'ai vu marchant de pair avec ses maîtres[33]; je ne cherche pas à
-lui faire faire des progrès dans l'étude, je désire seulement qu'il
-devienne un homme distingué.
-
-
-[17] Petit nom de _Youan-sse_.
-
-[18] Pour des fonctions que l'on ne remplit pas, ou que l'on n'a pas
-besoin de remplir.
-
-«L'État étant bien gouverné, ne pas remplir activement ses fonctions;
-l'État étant mal gouverné, ne pas avoir le courage d'être seul
-vertueux, et cependant savoir consommer ses émoluments; dans l'un et
-l'autre cas on doit éprouver de la honte.» (TCHOU-HI)
-
-[19] «Qui aime bien, châtie bien,» dit aussi un proverbe français.
-
-[20] Grand de l'État de _Thsi_.
-
-[21] Familles de l'État de _Tçin_, ayant le rang de _king_, donné aux
-premiers dignitaires.
-
-[22] Grand fonctionnaire de _Lou_.
-
-[23] Grand fonctionnaire de la ville de _Pian_, dans l'État de _Lou_.
-
-[24] De l'État de _Weï_.
-
-[25] Grand dignitaire de l'État de _Weï_.
-
-[26] _Commentaire_.
-
-[27] Ces paroles éloquentes du philosophe chinois sont une admirable
-leçon pour ceux qui placent la loi du devoir dans de vaines et stériles
-doctrines. Oh! sans doute il vaut cent fois mieux consacrer sa vie au
-service de son pays, au bonheur de l'humanité tout entière, que de la
-jeter en holocauste à une vaine poussière! Si, comme le dit le grand
-philosophe que nous traduisons, _Kouan-tchoung_ s'était suicidé, comme
-des esprits étroits l'auraient voulu, pour ne pas survivre à la défaite
-et à la mort du prince dont il était le ministre, il n'aurait pas
-accompli les grandes réformes populaires qu'il accomplit, et, par suite
-de l'état de barbarie où serait tombée la Chine, KHOUNG-TSEU n'aurait
-été lui-même qu'un barbare!
-
-[28] _Commentaire_.
-
-[29] Voyez _l'Évangile_ et le _Koran_. L'_Évangile_ dit qu'il faut
-rendre le bien pour le mal; le _Koran_, qu'il faut rendre le mal pour
-le mal. Le précepte du Philosophe chinois nous parait moins sublime que
-celui de Jésus, mais peut-être plus conforme aux lois équitables de
-la nature humaine. _Tchou-hi_, sur cette phrase, renvoie au livre de
-_Lao-tseu_, où le caractère _té_, ordinairement _vertu_, est expliqué
-par _Ngan-hoeï, bienfaisant, bienfaits_.
-
-[30] Citation du _Livre des Vers. Weï-foung_, ode _Pao-yéou-kou._
-
-
-[31] Demeure pour passer les années de deuil.
-
-[32] Au lieu de se tenir à un angle de l'appartement, comme il
-convenait à un jeune homme.
-
-[33] Au lieu de marcher à leur suite.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV,
-
-COMPOSÉ DE 41 ARTICLES.
-
-
-1. _Ling-kong_, prince de _Weï_, questionna KHOUNG-TSEU sur l'art
-militaire. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Si vous
-m'interrogiez sur les affaires des cérémonies et des sacrifices, je
-pourrais vous répondre en connaissance de cause. Quant aux affaires
-de l'art militaire, je ne les ai pas étudiées. Le lendemain matin il
-partit.
-
-Étant arrivé dans l'État de _Tching_, les vivres lui manquèrent
-complètement. Les disciples qui le suivaient tombaient de faiblesse,
-sans pouvoir se relever.
-
-_Tseu-lou_, manifestant son mécontentement, dit: Les hommes supérieurs
-éprouvent donc aussi les besoins de la faim? Le Philosophe dit: L'homme
-supérieur est plus fort que le besoin; l'homme vulgaire, dans le
-besoin, se laisse aller à la défaillance.
-
-2. Le Philosophe dit: _Sse_, ne pensez-vous pas que j'ai beaucoup
-appris, et que j'ai retenu tout cela dans ma mémoire?
-
-[Le disciple] répondit avec respect: Assurément; n'en est-il pas ainsi?
-
-Il n'en est pas ainsi; je ramène tout à un seul principe.
-
-3. Le Philosophe dit: _Yeou_ [petit nom de _Tseu-lou_], ceux qui
-connaissent la vertu sont bien rares!
-
-4. Le Philosophe dit: Celui qui sans agir gouvernait l'État, n'était-ce
-pas _Chun?_ comment faisait-il? Offrant toujours dans sa personne
-l'aspect vénérable de la vertu, il n'avait qu'à se tenir la face
-tournée vers le midi, et cela suffisait.
-
-5. _Tseu-tchang_ demanda comment il fallait se conduire dans la vie.
-
-Le Philosophe dit: Que vos paroles soient sincères et fidèles; que vos
-actions soient constamment honorables et dignes; quand même vous seriez
-dans le pays des barbares du midi et du nord, votre conduite sera
-exemplaire. Mais, si vos paroles ne sont pas sincères et fidèles, vos
-actions constamment honorables et dignes, quand même vous seriez dans
-une cité de deux mille familles, ou dans un hameau de vingt-cinq, que
-penserait-on de votre conduite?
-
-Lorsque vous êtes en repos, ayez toujours ces maximes sous les yeux;
-lorsque vous voyagez sur un char, voyez-les inscrites sur le joug de
-votre attelage. De cette manière, votre conduite sera exemplaire.
-
-_Tseu-tchang_ écrivit ces maximes sur sa ceinture.
-
-6. Le Philosophe dit: Oh! qu'il était droit et véridique
-l'historiographe _Yu_ (grand dignitaire du royaume de _Weï_)! Lorsque
-l'État était gouverné selon les principes de la raison, il allait droit
-comme une flèche; lorsque l'État n'était pas gouverné par les principes
-de la raison, il allait également droit comme une flèche.
-
-_Khiu-pe-yu_ était un homme supérieur! Si l'État était gouverné par
-les principes de la droite raison, alors il remplissait des fonctions
-publiques; si l'État n'était pas gouverné par les principes de la
-droite raison, alors il résignait ses fonctions et se retirait dans la
-solitude.
-
-7. Le Philosophe dit: Si vous devez vous entretenir avec un homme [sur
-des sujets de morale], et que vous ne lui parliez pas, vous le perdez.
-Si un homme n'est pas disposé à recevoir vos instructions morales, et
-que vous les lui donniez, vous perdez vos paroles. L'homme sage et
-éclairé ne perd pas les hommes [faute de les instruire]; il ne perd
-également pas ses instructions.
-
-8. Le Philosophe dit: Le lettré qui a les pensées grandes et élevées,
-l'homme doué de la vertu de l'humanité, ne cherchent point à vivre pour
-nuire à l'humanité; ils aimeraient mieux livrer leur personne à la mort
-pour accomplir la vertu de l'humanité.
-
-9. _Tseu-koung_ demanda en quoi consistait la pratique de l'humanité.
-Le Philosophe dit: L'artisan qui veut bien exécuter son oeuvre doit
-commencer par bien aiguiser ses instruments. Lorsque vous habiterez
-dans un État quelconque, fréquentez pour les imiter les sages d'entre
-les grands fonctionnaires de cet État, et liez-vous d'amitié avec les
-hommes humains et vertueux d'entre les lettrés.
-
-10. _Yan-youan_ demanda comment il fallait gouverner un État.
-
-Le Philosophe dit: Suivez la division des temps de la dynastie _Hia_.
-
-Montez les chars de la dynastie _Yn_; portez les bonnets de la dynastie
-_Tcheou_. Quant à la musique, adoptez les airs _chaô-woû_ [de _Chun_].
-
-Rejetez les modulations de _Tching_; éloignez de vous les flatteurs.
-Les modulations de _Tching_ sont licencieuses; les flatteurs sont
-dangereux.
-
-11. Le Philosophe dit: L'homme qui ne médite ou ne prévoit pas les
-choses éloignées doit éprouver un chagrin prochain.
-
-12. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai encore vu personne qui aimât la
-vertu comme on aime la beauté corporelle[34].
-
-13. Le Philosophe dit: _Tsang-wen-tchoung_ n'était-il pas un secret
-accapareur d'emplois publics? Il connaissait la sagesse et les talents
-de _Lieou-hia-hoeï_, et il ne voulut point qu'il put siéger avec lui à
-la cour.
-
-14. Le Philosophe dit: Soyez sévères envers vous-mêmes et indulgents
-envers les autres, alors vous éloignerez de vous les ressentiments.
-
-15. Le Philosophe dit: Si un homme ne dit point souvent en lui-même:
-Comment ferai-je ceci? comment éviterai-je cela? comment, moi,
-pourrais-je lui dire: Ne faites pas ceci, évitez cela? C'en est fait de
-lui.
-
-16. Le Philosophe dit: Quand une multitude de personnes se trouvent
-ensemble pendant toute une journée, leurs paroles ne sont pas toutes
-celles de l'équité et de la justice; elles aiment à ne s'occuper que de
-choses vulgaires et pleines de ruses. Qu'il leur est difficile de faire
-le bien!
-
-17. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fait de l'équité et de la
-justice la base de toutes ses actions; les rites forment la règle de
-sa conduite; la déférence et la modestie le dirigent au dehors; la
-sincérité et la fidélité lui servent d'accomplissements. N'est-ce pas
-un homme supérieur?
-
-18. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'afflige de son impuissance
-[à faire tout le bien qu'il désire]; il ne s'afflige pas d'être ignoré
-et méconnu des hommes.
-
-19. Le Philosophe dit: L'homme supérieur regrette de voir sa vie
-s'écouler sans laisser après lui des actions dignes d'éloges.
-
-20. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne demande rien qu'à lui-même;
-l'homme vulgaire et sans mérite demande tout aux autres.
-
-21. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est ferme dans ses
-résolutions, sans avoir de différends avec personne; il vit en paix
-avec la foule, sans être de la foule.
-
-22. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne donne pas de l'élévation
-à un homme pour ses paroles; il ne rejette pas des paroles à cause de
-l'homme qui les a prononcées.
-
-23. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Y a-t-il un mot dans
-la langue que l'on puisse se borner à pratiquer seul jusqu'à la fin de
-l'existence? Le Philosophe dit: Il y a le mot _chou_[35], dont le sens
-est: _Ce que l'on ne désire pas qui nous soit fait, il ne faut pas le
-faire aux autres_.
-
-24. Le Philosophe dit: Dans mes relations avec les hommes, m'est-il
-arrivé de blâmer quelqu'un, ou de le louer outre mesure? S'il se trouve
-quelqu'un que j'aie loué outre mesure, il a pris à tâche de justifier
-par la suite mes éloges.
-
-Ces personnes [dont j'aurais exagéré les défauts ou les qualités]
-pratiquent les lois d'équité et de droiture des trois dynasties; [quel
-motif aurais-je eu de les en blâmer]?
-
-25. Le Philosophe dit: J'ai presque vu le jour où l'historien de
-l'empire laissait des lacunes dans ses récits [quand il n'était pas sûr
-des faits]; où celui qui possédait un cheval le prêtait aux autres pour
-le monter; maintenant ces moeurs sont perdues.
-
-26. Le Philosophe dit: Les paroles artificieuses pervertissent la vertu
-même; une impatience capricieuse ruine les plus grands projets.
-
-27. Le Philosophe dit: Que la foule déteste quelqu'un, vous devez
-examiner attentivement avant de juger; que la foule se passionne pour
-quelqu'un, vous devez examiner attentivement avant de juger.
-
-28. Le Philosophe dit: L'homme peut agrandir la voie de la vertu; la
-voie de la vertu ne peut pas agrandir l'homme.
-
-29. Le Philosophe dit: Celui qui a une conduite vicieuse, et ne se
-corrige pas, celui-là peut être appelé vicieux.
-
-30. Le Philosophe dit: J'ai passé des journées entières sans
-nourriture, et des nuits entières sans sommeil, pour me livrer à des
-méditations, et cela sans utilité réelle; l'étude est bien préférable.
-
-31. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite
-voie; il ne s'occupe pas du boire et du manger. Si vous cultivez la
-terre, la faim se trouve souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la
-félicité se trouve dans le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne
-s'inquiète que de ne pas atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas
-de la pauvreté.
-
-32. Le Philosophe dit: Si l'on a assez de connaissance pour atteindre
-à la pratique de la raison, et que la vertu de l'humanité que l'on
-possède ne suffise pas pour persévérer dans cette pratique; quoiqu'on y
-parvienne, on finira nécessairement par l'abandonner.
-
-Dans le cas où l'on aurait assez de connaissance pour atteindre à la
-pratique de la raison, et où la vertu de l'humanité que l'on possède
-suffirait pour persévérer dans cette pratique; si l'on n'a ni gravité
-ni dignité, alors le peuple n'a aucune considération pour vous.
-
-Enfin, quand même on aurait assez de connaissance pour atteindre à la
-pratique de la raison, que la vertu de l'humanité que l'on possède
-suffirait pour persévérer dans cette pratique, et que l'on y joindrait
-la gravité et la dignité convenables; si l'on traite le peuple d'une
-manière contraire aux rites, il n'y a pas encore là de vertu.
-
-33. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne peut pas être connu et
-apprécié convenablement dans les petites choses, parce qu'il est
-capable d'en entreprendre de grandes. L'homme vulgaire, au contraire,
-n'étant pas capable d'entreprendre de grandes choses, peut être connu
-et apprécié dans les petites.
-
-34, Le Philosophe dit: La vertu de l'humanité est plus salutaire aux
-hommes que l'eau et le feu: j'ai vu des hommes mourir pour avoir foulé
-l'eau et le feu; je n'en ai jamais vu mourir pour avoir foulé le
-sentier de l'humanité.
-
-35. Le Philosophe dit: Faites-vous un devoir de pratiquer la vertu
-de l'humanité, et ne l'abandonnez pas même sur l'injonction de vos
-instituteurs.
-
-36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur se conduit toujours
-conformément à la droiture et à la vérité, et il n'a pas d'obstination.
-
-37. Le Philosophe dit: En servant un prince, ayez beaucoup de soin et
-d'attention pour ses affaires, et faites peu de cas de ses émoluments.
-
-38. Le Philosophe dit: Ayez des enseignements pour tout le monde, sans
-distinction de classes ou de rangs.
-
-39. Le Philosophe dit: Les principes de conduite étant différents, on
-ne peut s'aider mutuellement par des conseils.
-
-40. Le Philosophe dit: Si les expressions dont on se sert sont nettes
-et intelligibles, cela suffit.
-
-L'intendant de la musique, nommé _Mian_[36], vint un jour voir
-(KHOUNG-TSEU). Arrivé au pied des degrés, le Philosophe lui dit: Voici
-les degrés. Arrivé près des siéges, le Philosophe lui dit: Voici les
-siéges. Et tous deux s'assirent. Le Philosophe l'informa alors qu'un
-tel s'était assis là, un tel autre là. L'intendant de la musique,
-_Mian_, étant parti, _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Ce
-que vous avez dit à l'intendant est-il conforme aux principes?
-
-41. Le Philosophe dit: Assurément; c'est là la manière d'aider et
-d'assister les maîtres d'une science quelconque.
-
-
-[34] Voyez la même pensée exprimée ci-devant.
-
-[35] Voyez ce mot, et l'explication que nous en avons donnée dans notre
-édition déjà citée du _Ta-hio, en chinois, en latin et en français_,
-avec la traduction complète du commentaire de _Tchou-hi_, p. 66. Voyez
-aussi la même maxime déjà plusieurs fois exprimée précédemment.
-
-[36] Il était aveugle.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI,
-
-COMPOSÉ DE 14 ARTICLES.
-
-
-1. _Ki-chi_ était sur le point d'aller combattre _Tchouan-yu_[37].
-
-_Jan-yeou_ et _Ki-lou_, qui étaient près de KHOUNG-TSEU, lui dirent:
-_Ki-chi_ se prépare à avoir un démêlé avec _Tchouan-yu_.
-
-Le Philosophe dit: _Khieou_ (_Jan-tjeou_)! n'est-ce pas votre faute?
-
-Ce _Tchouan-yu_ reçut autrefois des anciens rois la souveraineté sur
-_Thoung-moung_[38].
-
-En outre, il rentre par une partie de ses confins dans le territoire
-de l'Etat (de _Lou_). Il est le vassal des esprits de la terre et des
-grains [c'est un Etat vassal du prince de _Lou_]. Comment aurait-il à
-subir une invasion?
-
-_Jan-yeou_ dit: Notre maître le désire. Nous deux, ses ministres, nous
-ne le désirons pas.
-
-KHOUNG-TSEU dit: _Khieou_! [l'ancien et illustre historien]
-_Tcheou-jin_ a dit: «Tant que vos forces vous servent, remplissez votre
-devoir; si vous ne pouvez pas le remplir, cessez vos fonctions. Si un
-homme en danger n'est pas secouru; si, lorsqu'on le voit tomber, on ne
-le soutient pas, alors à quoi servent ceux qui sont là pour l'assister?»
-
-Il suit de là que vos paroles sont fautives. Si le tigre ou le buffle
-s'échappent de l'enclos où ils sont renfermés; si la tortue à la pierre
-précieuse s'échappe du coffre où elle était gardée, à qui en est la
-faute?
-
-_Jan-yeou_ dit: Maintenant, ce pays de _Tchouan-yu_ est fortifié, et se
-rapproche beaucoup de _Pi_ [ville appartenant en propre à _Ki-chi_]. Si
-maintenant on ne s'en empare pas, il deviendra nécessairement, dans les
-générations à venir, une source d'inquiétudes et de troubles pour nos
-fils et nos petits-fils.
-
-KHOUNG-TSEU dit: _Khieou!_ l'homme supérieur hait ces détours d'un
-homme qui se défend de toute ambition cupide, lorsque ses actions le
-démentent.
-
-J'ai toujours entendu dire que ceux qui possèdent un royaume, ou qui
-sont chefs de grandes familles, ne se plaignent pas de ce que ceux
-qu'ils gouvernent ou administrent sont peu nombreux, mais qu'ils se
-plaignent de ne pas avoir l'étendue de territoire qu'ils prétendent
-leur être due; qu'ils ne se plaignent pas de la pauvreté où peuvent
-se trouver les populations, mais qu'ils se plaignent de la discorde
-qui règne entre elles et eux. Car, si chacun obtient la part qui lui
-est due, il n'y a point de pauvres; si la concorde règne, il n'y a pas
-pénurie d'habitants; s'il y a paix et tranquillité, il n'y a pas cause
-de ruine ou de révolution.
-
-Les choses doivent se passer ainsi. C'est pourquoi, si les populations
-éloignées ne sont pas soumises, alors cultivez la science et la vertu,
-afin de les ramener à vous par vos mérites. Une fois qu'elles sont
-revenues à l'obéissance, alors faites-les jouir de la paix et de la
-tranquillité.
-
-Maintenant, _Yeou_ et _Khieou_, en aidant votre maître, vous ne
-ramènerez pas à l'obéissance les populations éloignées, et celles-ci ne
-pourront venir se soumettre d'elles-mêmes. L'État est divisé, troublé,
-déchiré par les dissensions intestines, et vous n'êtes pas capables de
-le protéger.
-
-Et cependant vous projetez de porter les armes au sein de cet État.
-Je crains bien que les petits-fils de _Ki_ n'éprouvent un jour que la
-source continuelle de leurs craintes et de leurs alarmes n'est pas dans
-le pays de _Tchouan-yu_, mais dans l'intérieur de leur propre famille.
-
-2. KHOUNG-TSEU dit: Quand l'empire est gouverné par les principes de la
-droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre
-les rebelles, procèdent des fils du Ciel [des empereurs]. Si l'empire
-est sans loi, s'il n'est pas gouverné par les principes de la droite
-raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les
-rebelles, procèdent des princes tributaires ou des vassaux de tous les
-rangs. Quand [ces choses, qui sont exclusivement dans les attributions
-impériales,] procèdent des princes tributaires, il arrive rarement
-que, dans l'espace de dix générations[39], ces derniers ne perdent
-pas leur pouvoir usurpé [qui tombe alors dans les mains des grands
-fonctionnaires publics]. Quand il arrive que ces actes de l'autorité
-impériale procèdent des grands fonctionnaires, il est rare que, dans
-l'espace de cinq générations, ces derniers ne perdent pas leur pouvoir
-[qui tombe entre les mains des intendants des grandes familles]. Quand
-les intendants des grandes familles s'emparent du pouvoir royal, il est
-rare qu'ils ne le perdent pas dans l'espace de trois générations.
-
-Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors
-l'administration ne réside pas dans les grands fonctionnaires.
-
-Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors
-les hommes de la foule ne s'occupent pas à délibérer et à exprimer leur
-sentiment sur les actes qui dépendent de l'autorité impériale.
-
-3. KHOUNG-TSEU dit: Les revenus publics n'ont pas été versés à la
-demeure du prince pendant cinq générations; la direction des affaires
-publiques est tombée entre les mains des grands fonctionnaires pendant
-quatre générations. C'est pourquoi les fils et les petits-fils des
-trois _Houan_ [trois familles de princes de _Lou_] ont été si affaiblis.
-
-4. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes d'amis qui sont utiles, et
-trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et véridiques, les
-amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence,
-sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravité tout
-extérieure et sans droiture, les amis prodigues d'éloges et de basses
-flatteries, les amis qui n'ont que de la loquacité sans intelligence,
-sont les amis nuisibles.
-
-5. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes de joies ou satisfactions
-qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction
-de s'instruire à fond dans les rites et la musique, la satisfaction
-d'instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction
-de posséder l'amitié d'un grand nombre de sages, sont les joies ou
-satisfactions utiles; la satisfaction que donne la vanité et l'orgueil,
-la satisfaction de l'oisiveté et de la mollesse, la satisfaction de la
-bonne chère et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles.
-
-6. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui sont auprès des princes vertueux pour les
-aider dans leurs devoirs ont trois fautes à éviter: de parler sans y
-avoir été invités, ce qui est appelé précipitation; de ne pas parler
-lorsqu'on y est invité, ce qui est appelé taciturnité; de parler sans
-avoir observé la contenance et la disposition [du prince], ce qui est
-appelé aveuglement.
-
-7. KHOUNG-TSEU dit: Il y a pour l'homme supérieur trois choses dont
-il cherche à se préserver: dans le temps de la jeunesse, lorsque le
-sang et les esprits vitaux ne sont pas encore fixés [que la forme
-corporelle n'a pas encore pris tout son développement][40], ce que
-l'on doit éviter, ce sont les plaisirs sensuels; quand on a atteint la
-maturité, et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur
-force et leur vigueur, ce que l'on doit éviter, ce sont les rixes et
-les querelles; quand on est arrivé à la vieillesse, que le sang et
-les esprits vitaux tombent dans un état de langueur, ce que l'on doit
-éviter, c'est le désir d'amasser des richesses.
-
-8. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois choses que l'homme supérieur révère:
-il révère les décrets du ciel, il révère les grands hommes, il révère
-les paroles des saints.
-
-Les hommes vulgaires ne connaissent pas les décrets du ciel, et par
-conséquent ils ne les révèrent pas; ils font peu de cas des grands
-hommes, et ils se jouent des paroles des saints.
-
-9. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui, du jour même de leur naissance, possèdent
-la science, sont les hommes du premier ordre [supérieurs à tous les
-autres]; ceux qui, par l'étude, acquièrent la science, viennent après
-eux; ceux qui, ayant l'esprit lourd et épais, acquièrent cependant des
-connaissances par l'étude, viennent ensuite; enfin ceux qui, ayant
-l'esprit lourd et épais, n'étudient pas et n'apprennent rien, ceux-là
-sont du dernier rang parmi les hommes.
-
-10. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, ou l'homme accompli dans la
-vertu, a neuf sujets principaux de méditations: en regardant, il pense
-à s'éclairer; en écoutant, il pense à s'instruire; dans son air et
-son attitude, il pense à conserver du calme et de la sérénité; dans
-sa contenance, il pense à conserver toujours de la gravité et de la
-dignité; dans ses paroles, il pense à conserver toujours de la fidélité
-et de la sincérité; dans ses actions, il pense à s'attirer toujours
-du respect; dans ses doutes, il pense à interroger les autres; dans
-la colère, il pense à réprimer ses mouvements; en voyant des gains à
-obtenir, il pense à la justice.
-
-11. KHOUNG-TSEU dit: «On considère le bien comme si on pouvait
-l'atteindre; on considère le vice comme si on touchait de l'eau
-bouillante.» J'ai vu des hommes agir ainsi, et j'ai entendu des hommes
-tenir ce langage.
-
-«On se retire dans le secret de la solitude pour chercher dans sa
-pensée les principes de la raison; on cultive la justice pour mettre
-en pratique ces mêmes principes de la raison.» J'ai entendu tenir ce
-langage, mais je n'ai pas encore vu d'homme agir ainsi.
-
-12. _King-kong_, prince de _Thsi_, avait mille quadriges de chevaux.
-Après sa mort, on dit que le peuple ne trouva à louer en lui aucune
-vertu. _Pei_ et _Chou-tsi_ moururent de faim au bas de la montagne
-_Cheou-yang_, et le peuple n'a cessé jusqu'à nos jours de faire leur
-éloge.
-
-N'est-ce pas cela que je disais?
-
-13. _Tchin-kang_ fit une question à _Pe-yu_ (fils de KHOUNG-TSEU) en
-ces termes: Avez-vous entendu des choses extraordinaires?
-
-Il lui répondit avec déférence: Je n'ai rien entendu. [Mon père] est
-presque toujours seul. Moi _Li_, en passant un jour rapidement dans
-la salle, je fus interpellé par lui en ces termes: Etudiez-vous le
-_Livre des Vers?_ Je lui répondis avec respect: Je ne l'ai pas encore
-étudié.--Si vous n'étudiez pas le _Livre des Vers_, vous n'aurez rien
-à dire dans la conversation. Je me retirai, et j'étudiai le _Livre des
-Vers_.
-
-Un autre jour qu'il était seul, je passai encore à la hâte dans la
-salle, et il me dit: Etudiez-vous le _Livre des Rites?_ Je lui répondis
-avec respect: Je ne l'ai pas encore étudié.--Si vous n'étudiez pas le
-_Livre des Rites_, vous n'aurez rien pour vous fixer dans la vie. Je me
-retirai, et j'étudiai le _Livre des Rites_.
-
-Après avoir entendu ces paroles, _Tchin-kang_ s'en retourna et s'écria
-tout joyeux: J'ai fait une question sur une chose, et j'ai obtenu la
-connaissance de trois. J'ai entendu parler du _Livre des Vers_, du
-_Livre des Rites;_ j'ai appris en outre que l'homme supérieur tenait
-son fils éloigné de lui.
-
-14. L'épouse du prince d'un Etat est qualifiée par le prince lui-même
-de _Fou-jin_, ou _compagne de l'homme_. Cette épouse [nommée _Fou-jin_]
-s'appelle elle-même _petite fille_. Les habitants de l'Etat l'appellent
-_épouse_ ou _compagne du prince_. Elle se qualifie, devant les princes
-des différents Etats, _pauvre petite reine_. Les hommes des différents
-Etats la nomment aussi _compagne du prince_.
-
-
-[37] Nom d'un royaume. (_Commentaire_.)
-
-[38] Nom d'une montagne. (_Ibid_.)
-
-[39] Ou de dix périodes de trente années.
-
-[40] _Commentaire._
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII,
-
-COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.
-
-
-1. _Yang-ho_ (intendant de la maison de _Ki-chi_) désira que
-KHOUNG-TSEU lui fit une visite. KHOUNG-TSEU n'alla pas le voir.
-L'intendant l'engagea de nouveau en lui envoyant un porc. KHOUNG-TSEU,
-ayant choisi le moment où il était absent pour lui faire ses
-compliments, le rencontra dans la rue.
-
-[_Yang-ho_] aborda KHOUNG-TSEU en ces termes: Venez, j'ai à parler avec
-vous. Il dit: Cacher soigneusement dans son sein des trésors précieux,
-pendant que son pays est livré aux troubles et à la confusion, peut-on
-appeler cela de l'humanité? [Le Philosophe] dit: On ne le peut.--Aimer
-à s'occuper des affaires publiques et toujours perdre les occasions de
-le faire, peut-on appeler cela sagesse et prudence? [Le Philosophe]
-dit: On ne le peut.--Les soleils et les lunes [les jours et les
-mois] passent, s'écoulent rapidement. Les années ne sont pas à notre
-disposition.--KHOUNG-TSEU dit: C'est bien, je me chargerai d'un emploi
-public.
-
-2. Le Philosophe dit: Par la nature, nous nous rapprochons beaucoup les
-uns des autres; par l'éducation, nous devenons très-éloignés.
-
-3. Le Philosophe dit: Il n'y a que les hommes d'un savoir et d'une
-intelligence supérieurs qui ne changent point en vivant avec les hommes
-de la plus basse ignorance, de l'esprit le plus lourd et le plus épais.
-
-4. Le Philosophe s'étant rendu à _Wou-tching_ (petite ville de _Lou_),
-il y entendit un concert de voix humaines mêlées aux sons d'un
-instrument à cordes.
-
-Le maître se prit à sourire légèrement, et dit: Quand on tue une poule,
-pourquoi se servir d'un glaive qui sert à tuer les boeufs?
-
-_Tseu-yeou_ répondit avec respect: Autrefois, moi _Yen_, j'ai entendu
-dire à mon maître que si l'homme supérieur qui occupe un emploi élevé
-dans le gouvernement étudie assidûment les principes de la droite
-raison [les rites, la musique, etc.], alors par cela même il aime les
-hommes et il en est aimé; et que si les hommes du peuple étudient
-assidûment les principes de la droite raison, alors ils se laissent
-facilement gouverner.
-
-Le Philosophe dit: Mes chers disciples, les paroles de _Yen_ sont
-justes. Dans ce que j'ai dit il y a quelques instants, je ne faisais
-que plaisanter.
-
-5. _Kong-chan, feï-jao_ (ministre de _Ki-chi_), ayant appris qu'une
-révolte avait éclaté à _Pi_, en avertit le Philosophe, selon l'usage.
-Le Philosophe désirait se rendre auprès de lui.
-
-_Tseu-lou_, n'étant pas satisfait de cette démarche, dit: Ne vous y
-rendez pas, rien ne vous y oblige; qu'avez-vous besoin d'aller voir la
-famille de _Kong-chan?_
-
-Le Philosophe dit: Puisque cet homme m'appelle, pourquoi n'aurait-il
-aucun motif d'agir ainsi? S'il lui arrive de m'employer, je ferai du
-royaume de _Lou_ un État de _Tcheou_ oriental[41].
-
-6. _Tseu-tchang_ demanda à KHOUNG-TSEU ce que c'était que la vertu de
-l'humanité. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui peut accomplir cinq choses dans
-le monde est doué de la vertu de l'humanité. [_Tseu-tchang_] demanda
-en suppliant quelles étaient ces cinq choses. [Le Philosophe] dit: Le
-respect de soi-même et des autres, la générosité, la fidélité ou la
-sincérité, l'application au bien, et la bienveillance pour tous.
-
-Si vous observez dans toutes vos actions le respect de vous-même et
-des autres, alors vous ne serez méprisé de personne; si vous êtes
-généreux, alors vous obtiendrez l'affection du peuple; si vous êtes
-sincère et fidèle, alors les hommes auront confiance en vous; si vous
-êtes appliqué au bien, alors vous aurez des mérites; si vous êtes
-bienveillant et miséricordieux, alors vous aurez tout ce qu'il faut
-pour gouverner les hommes.
-
-7. _Pi-hi_ (grand fonctionnaire de l'État de _Tçin_) demanda à voir
-[KHOUNG-TSEU]. Le Philosophe désira se rendre à son invitation.
-
-_Tseu-lou_ dit: Autrefois, moi _Yeou_, j'ai souvent entendu dire à
-mon maître ces paroles: Si quelqu'un commet des actes vicieux de sa
-propre personne, l'homme supérieur ne doit pas entrer dans sa demeure.
-_Pi-hi_ s'est révolté contre _Tchoung-meou_[42]; d'après cela, comment
-expliquer la visite de mon maître?
-
-Le Philosophe dit: Oui, sans doute, j'ai tenu ces propos; mais ne
-disais-je pas aussi: Les corps les plus durs ne s'usent-ils point
-par le frottement? Ne disais-je pas encore: La blancheur inaltérable
-ne devient-elle pas noire par son contact avec une couleur noire?
-Pensez-vous que je suis un melon de saveur amère, qui n'est bon qu'à
-être suspendu sans être mangé?
-
-8. Le Philosophe dit: _Yeou_, avez-vous entendu parler des six maximes
-et des six défauts qu'elles impliquent? [Le disciple] répondit avec
-respect: Jamais.--Prenez place à côté de moi, je vais vous les
-expliquer.
-
-L'amour de l'humanité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut
-l'ignorance ou la stupidité; l'amour de la science, sans l'amour de
-l'étude, a pour défaut l'incertitude ou la perplexité; l'amour de la
-sincérité et de la fidélité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la
-duperie; l'amour de la droiture, sans l'amour de l'étude, a pour défaut
-une témérité inconsidérée; l'amour du courage viril, sans l'amour de
-l'étude, a pour défaut l'insubordination; l'amour de la fermeté et de
-la persévérance, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la démence ou
-l'attachement à une idée fixe.
-
-9. Le Philosophe dit: Mes chers disciples, pourquoi n'étudiez-vous pas
-le _Livre des Vers?_
-
-Le _Livre des Vers_ est propre à élever les sentiments et les idées;
-
-Il est propre à former le jugement par la contemplation des choses;
-
-Il est propre à réunir les hommes dans une mutuelle harmonie;
-
-Il est propre à exciter des regrets sans ressentiments.
-
-[On y trouve enseigné] que lorsqu'on est près de ses parents, on doit
-les servir, et que lorsqu'on en est éloigné, on doit servir le prince.
-
-On s'y instruit très au long des noms d'arbres, de plantes, de bêtes
-sauvages et d'oiseaux.
-
-10. Le Philosophe interpella _Pé-yu_ (son fils), en disant: Vous
-exercez-vous dans l'étude du _Tcheou-nan_ et du _Tchao-nan_ [les deux
-premiers chapitres du _Livre des Vers_]? Les hommes qui n'étudient pas
-le _Tcheou-nan_ et le _Tchao-nan_ sont comme s'ils se tenaient debout
-le visage tourné vers la muraille.
-
-11. Le Philosophe dit: On cite à chaque instant les _Rites!_ les
-_Rites!_ Les pierres précieuses et les habits de cérémonies ne
-sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue les _rites_? On cite
-à chaque instant la _Musique!_ la _Musique!_ Les clochettes et les
-tambours ne sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue la _musique?_
-
-12. Le Philosophe dit: Ceux qui montrent extérieurement un air grave et
-austère, lorsqu'ils sont intérieurement légers et pusillanimes, sont à
-comparer aux hommes les plus vulgaires. Ils ressemblent à des larrons
-qui veulent percer un mur pour commettre leurs vols.
-
-13. Le Philosophe dit: Ceux qui recherchent les suffrages des
-villageois sont des voleurs de vertus.
-
-14. Le Philosophe dit: Ceux qui dans la voie publique écoutent une
-affaire et la discutent font un abandon de la vertu.
-
-15. Le Philosophe dit: Comment les hommes vils et abjects
-pourraient-ils servir le prince?
-
-Ces hommes, avant d'avoir obtenu leurs emplois, sont déjà tourmentés de
-la crainte de ne pas les obtenir; lorsqu'ils les ont obtenus, ils sont
-tourmentés de la crainte de les perdre.
-
-Dès l'instant qu'ils sont tourmentés de la crainte de perdre leurs
-emplois, il n'est rien dont ils ne soient capables.
-
-16. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, les peuples avaient trois
-travers d'esprit; de nos jours, quelques-uns de ces travers sont
-perdus; l'ambition des anciens s'attachait aux grandes choses et
-dédaignait les petites; l'ambition des hommes de nos jours est modérée
-sur les grandes choses et très-ardente sur les petites.
-
-La gravité et l'austérité des anciens étaient modérées sans
-extravagance; la gravité et l'austérité des hommes de nos jours est
-irascible, extravagante. La grossière ignorance des anciens était
-droite et sincère; la grossière ignorance des hommes de nos jours n'est
-que fourberie, et voilà tout.
-
-17. Le Philosophe dit: Les hommes aux paroles artificieuses et
-fleuries, aux manières engageantes, sont rarement doués de la vertu de
-l'humanité.
-
-18. Le Philosophe dit: Je déteste la couleur violette [couleur
-intermédiaire], qui dérobe aux regards la véritable couleur de pourpre.
-Je déteste les sons musicaux de _Tching_, qui portent le trouble et la
-confusion dans la véritable musique. Je déteste les langues aiguës [ou
-calomniatrices], qui bouleversent les États et les familles.
-
-19. Le Philosophe dit: Je désire ne pas passer mon temps à parler.
-
-_Tseu-koung_ dit: Si notre maître ne parle pas, alors comment ses
-disciples transmettront-ils ses paroles à la postérité?
-
-Le Philosophe dit: Le ciel, comment parle-t-il? les quatre saisons
-suivent leur cours; tous les êtres de la nature reçoivent tour à tour
-l'existence. Comment le ciel parle-t-il?
-
-20. _Jou-pei_[43] désirait voir KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU s'excusa sur
-son indisposition; mais aussitôt que le porteur du message fut sorti de
-la porte, le Philosophe prit sa guitare, et se mit à chanter, dans le
-dessein de se faire entendre.
-
-21. _Tsaï-ngo_ demanda si, au lieu de trois années de deuil après la
-mort des parents, une révolution de douze lunes [ou une année] ne
-suffirait pas.
-
-Si l'homme supérieur n'observait pas les rites sur le deuil pendant
-trois années, ces rites tomberaient certainement en désuétude; si
-pendant trois années il ne cultivait pas la musique, la musique
-certainement périrait.
-
-Quand les anciens fruits sont parvenus à leur maturité, de nouveaux
-fruits se montrent et prennent leur place. On change le feu en forant
-les bois qui le donnent[44]. Une révolution de douze lunes peut suffire
-pour toutes ces choses.
-
-Le Philosophe dit: Si l'on se bornait à se nourrir du plus beau riz,
-et à se vêtir des plus beaux habillements, seriez-vous satisfait et
-tranquille?--Je serais satisfait et tranquille.
-
-Si vous vous trouvez satisfait et tranquille de cette manière d'agir,
-alors pratiquez-la.
-
-Mais cet homme supérieur [dont vous avez parlé], tant qu'il sera dans
-le deuil de ses parents, ne trouvera point de douceur dans les mets
-les plus recherchés qui lui seront offerts; il ne trouvera point de
-plaisir à entendre la musique, il ne trouvera point de repos dans
-les lieux qu'il habitera. C'est pourquoi il ne fera pas [ce que vous
-proposez; il ne réduira pas ses trois années de deuil à une révolution
-de douze lunes]. Maintenant, si vous êtes satisfait de cette réduction,
-pratiquez-la.
-
-_Tsaï-ngo_ étant sorti, le Philosophe dit: _Yu_ (petit nom de
-_Tsaï-ngo_) n'est pas doué de la vertu de l'humanité. Lorsque l'enfant
-a atteint sa troisième année d'âge, il est sevré du sein de ses père et
-mère; alors suivent trois années de deuil pour les parents; ce deuil
-est en usage dans tout l'empire; _Yu_ n'a-t-il pas eu ces trois années
-d'affection publique de la part de ses père et mère?
-
-22. Le Philosophe dit: Ceux qui ne font que boire et manger pendant
-toute la journée, sans employer leur intelligence à quelque objet digne
-d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas le métier de bateleur? Qu'ils le
-pratiquent, ils seront des sages en comparaison!
-
-23. _Tseu-lou_ dit: L'homme supérieur estime-t-il beaucoup le courage
-viril? Le Philosophe dit: L'homme supérieur met au-dessus de tout
-l'équité et la justice. Si l'homme supérieur possède le courage viril
-ou la bravoure sans la justice, il fomente des troubles dans L'État.
-L'homme vulgaire qui possède le courage viril, ou la bravoure sans la
-justice, commet des violences et des rapines.
-
-24. _Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur a-t-il en lui des sentiments
-de haine ou d'aversion? Le Philosophe dit: Il a en lui des sentiments
-de haine ou d'aversion. Il hait ou déteste ceux qui divulguent les
-fautes des autres hommes; il déteste ceux qui, occupant les rangs les
-plus bas de la société, calomnient leurs supérieurs; il déteste les
-braves et les forts qui ne tiennent aucun compte des rites; il déteste
-les audacieux et les téméraires qui s'arrêtent au milieu de leurs
-entreprises sans avoir le coeur de les achever.
-
-[_Tseu-koung_] dit: C'est aussi ce que moi _Sse_, je déteste
-cordialement. Je déteste ceux qui prennent tous les détours, toutes
-les précautious possibles pour être considérés comme des hommes d'une
-prudence accomplie; je déteste ceux qui rejettent toute soumission,
-toute règle de discipline, afin de passer pour braves et courageux;
-je déteste ceux qui révèlent les défauts secrets des autres, afin de
-passer pour droits et sincères.
-
-25. Le Philosophe dit: Ce sont les servantes et les domestiques
-qui sont les plus difficiles à entretenir. Les traitez-vous comme
-des proches, alors ils sont insoumis; les tenez-vous éloignés, ils
-conçoivent de la haine et des ressentiments.
-
-26. Le Philosophe dit: Si, parvenu à l'âge de quarante ans [l'âge de la
-maturité de la raison], on s'attire encore la réprobation [des sages],
-c'en est fait, il n'y a plus rien à espérer.
-
-
-[41] C'est-à-dire qu'il introduira dans l'État de _Lou_, situé à
-l'orient de celui des _Tcheou_, les sages doctrines de l'antiquité
-conservées dans ce dernier État.
-
-[42] Nom de cité.
-
-[43] Homme du royaume de _Lou_.
-
-[44] C'était un usage de renouveler le feu à chaque saison.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII,
-
-COMPOSÉ DE 11 ARTICLES.
-
-
-1. _Weï-tseu_[45] ayant résigné ses fonctions, _Ki-tseu_[46] devint
-l'esclave (de _Cheou-sin_). _Pi-kan_ lit des remontrances, et fut mis à
-mort. KHOUNG-TSEU dit: La dynastie _Yn_ (ou _Chang_) eut trois hommes
-doués de la grande vertu de l'humanité[47].
-
-2. _Lieou-hia-hoeï_ exerçait l'emploi de chef des prisons de l'État; il
-fut trois fois destitué de ses fonctions. Une personne lui dit: Et vous
-n'avez pas encore quitté ce pays? Il répondit: Si je sers les hommes
-selon l'équité et la raison, comment trouverais-je un pays où je ne
-serais pas trois fois destitué de mes fonctions? Si je sers les hommes
-contrairement à l'équité et à la raison, comment devrais-je quitter le
-pays où sont mon père et ma mère?
-
-3. _King-kong_, prince de _Thsi_, s'occupant de la manière dont il
-recevrait KHOUNG-TSEU, dit: «Je ne puis le recevoir avec les mêmes
-égards que j'ai eus envers _Ki-chi_[48]. Je le recevrai d'une manière
-intermédiaire entre _Ki_ et _Meng_[49].» Il ajouta: «Je suis vieux, je
-ne pourrais pas utiliser sa présence.» KHOUNG-TSEU se remit en route
-pour une autre destination.
-
-4. Les ministres du prince de _Thsi_ avaient envoyé des musiciennes au
-prince de _Lou. Ki-hoan-tseu_ (grand fonctionnaire de _Lou_) les reçut;
-mais pendant trois jours elles ne furent pas présentées à la cour.
-KHOUNG-TSEU s'éloigna [parce que sa présence gênait la cour].
-
-5. Le sot _Tsie-yu_, de l'État de _Thsou_, en faisant passer son char
-devant celui de KHOUNG-TSEU, chantait ces mots: «Oh! le phénix! oh!
-le phénix! comme sa vertu est en décadence! Les choses passées ne
-sont plus soumises à sa censure; les choses futures ne peuvent se
-conjecturer. Arrêtez-vous donc! arrêtez-vous donc! Ceux qui maintenant
-dirigent les affaires publiques sont dans un éminent danger!»
-
-KHOUNG-TSEU descendit de son char dans le dessein de parler à cet
-homme; mais celui-ci s'éloigna rapidement, et le Philosophe ne put
-l'atteindre pour lui parler.
-
-6. _Tchang-tsiu_ et _Ki-nie_ étaient ensemble à labourer la terre.
-KHOUNG-TSEU, passant auprès d'eux, envoya _Tseu-lou_ leur demander où
-était le gué [pour passer la rivière].
-
-_Tchang-tsiu_ dit: Quel est cet homme qui conduit le char? _Tseu-lou_
-dit: C'est KHOUNG-KHIEOU. L'autre ajouta: C'est KHOUNG-KHIEOU de
-_Lou?_--C'est lui-même.--Si c'est lui, il connaît le gué.
-
-[_Tseu-lou_] fit la même demande à _Ki-nie. Ki-nie_ dit: Mon fils,
-qui êtes-vous? Il répondit: Je suis _Tching-yeou._--Êtes-vous un des
-disciples de KHOUNG-KHIEOU de _Lou?_ Il répondit respectueusement:
-Oui.--Oh! l'empire tout entier se précipite comme un torrent vers sa
-ruine, et il ne se trouve personne pour le changer, le réformer! Et
-vous, vous êtes le disciple d'un maître qui ne fuit que les hommes
-[qui ne veulent pas l'employer][50]. Pourquoi ne vous faites-vous pas
-le disciple des maîtres qui fuient le siècle [comme nous]?--Et le
-laboureur continua à semer son grain.
-
-_Tseu-lou_ alla rapporter ce qu'on lui avait dit. Le Philosophe s'écria
-en soupirant: Les oiseaux et les quadrupèdes ne peuvent se réunir pour
-vivre ensemble; si je n'avais pas de tels hommes pour disciples, qui
-aurais-je? Quand l'empire a de bonnes lois et qu'il est bien gouverné,
-je n'ai pas à m'occuper de le réformer.
-
-7. _Tseu-lou_ étant resté en arrière de la suite du Philosophe, il
-rencontra un vieillard portant une corbeille suspendue à un bâton.
-_Tseu-lou_ l'interrogea en disant: Avez-vous vu notre maître? Le
-vieillard répondit: Vos quatre membres ne sont pas accoutumés à la
-fatigue; vous ne savez pas faire la distinction des cinq sortes de
-grains: quel est votre maître? En même temps il planta son bâton en
-terre, et s'occupa à arracher des racines.
-
-_Tseu-lou_ joignit les mains sur sa poitrine en signe de respect, et se
-tint debout près du vieillard.
-
-Ce dernier retint _Tseu-lou_ avec lui pour passer la nuit. Il tua une
-poule, prépara un petit repas, et lui offrit à manger. Il lui présenta
-ensuite ses deux fils.
-
-Le lendemain, lorsque le jour parut, _Tseu-lou_ se mit en route pour
-rejoindre son maître, et l'instruire de ce qui lui était arrivé. Le
-Philosophe dit: C'est un solitaire qui vit dans la retraite. Il fit
-ensuite retourner _Tseu-lou_ pour le voir. Mais lorsqu'il arriva, le
-vieillard était parti [afin de dérober ses traces].
-
-_Tseu-lou_ dit: Ne pas accepter d'emploi public est contraire à la
-justice. Si on se fait une loi de ne pas violer l'ordre des rapports
-qui existent entre les différents âges, comment serait-il permis de
-violer la loi de justice, bien plus importante, qui existe entre les
-ministres et le prince[51]? Désirant conserver pure sa personne, on
-porte le trouble et la confusion dans les grands devoirs sociaux.
-L'homme supérieur qui accepte un emploi public remplit son devoir. Les
-principes de la droite raison n'étant pas mis en pratique, il le sait
-[et il s'efforce d'y remédier].
-
-8. Des hommes illustres sans emplois publics furent _Pe-y, Chou-thsi_
-(prince de_Kou-tchou_), _Yu-tchoung_ (le même que _Taï-pé_, du pays des
-_Man_ ou barbares du midi), _Y-ye, Tchou-tchang, Lieou-hia-hoeï_ et
-_Chao-lien_ (barbares de l'est).
-
-Le Philosophe dit: N'abandonnèrent-ils jamais leurs résolutions, et ne
-déshonorèrent-ils jamais leur caractère, _Pe-y_ et _Chou-thsi?_ On dit
-que _Lieou-hia-hoeï_ et _Chao-lien_ ne soutinrent pas jusqu'au bout
-leurs résolutions, et qu'ils déshonorèrent leur caractère. Leur langage
-était en harmonie avec la raison et la justice, tandis que leurs actes
-étaient en harmonie avec les sentiments des hommes. Mais en voilà assez
-sur ces personnes et sur leurs actes.
-
-On dit que _Yu-tchoung_ et _Y-ye_ habitèrent dans le secret de
-la solitude, et qu'ils répandirent hardiment leur doctrine. Ils
-conservèrent à leur personne toute sa pureté; leur conduite se trouvait
-en harmonie avec leur caractère insociable, et était conforme à la
-raison.
-
-Quant à moi, je diffère de ces hommes; je ne dis pas d'avance: Cela se
-peut, cela ne se peut pas.
-
-9. L'intendant en chef de la musique de l'État de _Lou,_ nommé _Tchi_,
-se réfugia dans l'État de _Thsi_.
-
-Le chef de la seconde tablée ou troupe, _Kan_, se réfugia dans l'État
-de _Tsou_. Le chef de la troisième troupe, _Liao_, se réfugia dans
-l'État de _Thsai_. Le chef de la quatrième troupe, _Kiouë_, se réfugia
-dans l'État de _Thsin_.
-
-Celui qui frappait le grand tambour, _Fang-chou_, se retira dans une
-île du _Hoang-ho_.
-
-Celui qui frappait le petit tambour, _Wou_, se retira dans le pays de
-_Han_.
-
-L'intendant en second, nommé _Yang_, et celui qui jouait des
-instruments de pierre, nommé _Siang_, se retirèrent dans une île de la
-mer.
-
-10. _Tcheou-koung_ (le prince de _Tcheou_) s'adressa à _Lou-koung_
-(le prince de _Lou_), en disant: L'homme supérieur ne néglige pas ses
-parents et ne les éloigne pas de lui; il n'excite pas des ressentiments
-dans le coeur de ses grands fonctionnaires, en ne voulant pas se servir
-d'eux; il ne repousse pas, sans de graves motifs, les anciennes
-familles de dignitaires, et il n'exige pas toutes sortes de talents et
-de services d'un seul homme.
-
-11. Les [anciens] _Tcheou_ avaient huit hommes accomplis; c'étaient
-_Pe-ta, Pe-kouo, Tchoung-to, Tchoung-kouë, Chou-ye, Chou-hia, Ki-souï,
-Ki-wa_.
-
-
-[45] Prince feudataire de l'État de _Weï_, frère du tyran _Cheou-sin_.
-Voyez notre _Résumé historique de l'histoire et de la civilisation
-chinoises, etc_., pag. 70 et suiv.
-
-[46] Oncle de _Cheou-sin_, ainsi que _Pi-kan_, que le premier fit
-périr de la manière la plus cruelle, Voyez l'ouvrage cité, p 70,
-2e col.
-
-[47] _Weï-tseu, Ki-tseu_, et _Pi-kan._
-
-[48] Grand de premier ordre de l'État de _Lou_.
-
-[49] Grand du dernier ordre de l'État de _Lou._
-
-[50] Commentaire chinois.
-
-[51] Si l'homme a des devoirs de famille à remplir, il a aussi des
-devoirs sociaux plus importants, et auxquels il ne peut se soustraire
-sans faillir; tel est celui d'occuper des fonctions publiques lorsque
-l'on peut être utile à son pays. C'est manquer à ce devoir que de
-s'éloigner de la vie politique et de se retirer dans la retraite
-lorsque ses services peuvent être utiles. Voila la pensée d'un
-philosophe chinois, qui avait à combattre des sectateurs d'une doctrine
-contraire. Voyez notre édition du _Livre de la Raison suprême et de la
-Vertu_, du philosophe LAO-TSEU, le contemporain de KHOUNG-TSEU.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX,
-
-COMPOSÉ DE 25 ARTICLES[52].
-
-
-1. _Tseu-tchang_ dit: L'homme qui s'est élevé au-dessus des autres
-par les acquisitions de son intelligence[53] prodigue sa vie à la vue
-du danger. S'il voit des circonstances propres à lui faire obtenir
-des profits, il médite sur la justice et le devoir. En offrant un
-sacrifice, il médite sur le respect et la gravité, qui en sont
-inséparables. En accomplissant des cérémonies funèbres, il médite sur
-les sentiments de regret et de douleur qu'il éprouve. Ce sont là les
-devoirs qu'il se plaît à remplir.
-
-2. _Tseu-tchang_ dit: Ceux qui embrassent la vertu sans lui donner
-aucun développement; qui ont su acquérir la connaissance des principes
-de la droite raison sans pouvoir persévérer dans sa pratique:
-qu'importe au monde que ces hommes aient existé ou qu'ils n'aient pas
-existé?
-
-3. Les disciples de _Tseu-hia_ demandèrent à _Tseu-tchang_ ce que
-c'était que l'amitié ou l'association des amis. _Tseu-tchang_ dit:
-Qu'en pense votre maître _Tseu-hia_? [Les disciples] répondirent avec
-respect: _Tseu-hia_ dit que ceux qui peuvent se lier utilement par les
-liens de l'amitié s'associent, et que ceux dont l'association serait
-nuisible ne s'associent pas. _Tseu-tchang_ ajouta: Cela diffère de ce
-que j'ai entendu dire. J'ai appris que l'homme supérieur honorait les
-sages et embrassait dans son affection toute la multitude; qu'il louait
-hautement les hommes vertueux et avait pitié de ceux qui ne l'étaient
-pas. Suis-je un grand sage; pourquoi, dans mes relations avec les
-hommes, n'aurais-je pas une bienveillance commune pour tous? Ne suis-je
-pas un sage; les hommes sages (dans votre système) me repousseront.
-S'il en est ainsi, pourquoi repousser de soi certains hommes?
-
-4. _Tseu-hia_ dit: Quoique certaines professions de la vie
-soient humbles[54], elles sont cependant véritablement dignes de
-considération. Néanmoins, si ceux qui suivent ces professions veulent
-parvenir à ce qu'il y a de plus éloigné de leur état[55], je crains
-qu'ils ne puissent réussir. C'est pourquoi l'homme supérieur ne
-pratique pas ces professions inférieures.
-
-5. _Tseu-hia_ dit: Celui qui chaque jour acquiert des connaissances
-qui lui manquaient, et qui chaque mois n'oublie pas ce qu'il a pu
-apprendre, peut être dit aimer l'étude.
-
-6. _Tseu-hia_ dit: Donnez beaucoup d'étendue à vos études, et portez-y
-une volonté ferme et constante. Interrogez attentivement, et méditez à
-loisir sur ce que vous avez entendu. La vertu de l'humanité, la vertu
-supérieure est là.
-
-7. _Tseu-hia_ dit: Tous ceux qui pratiquent les arts manuels
-s'établissent dans des ateliers pour confectionner leurs ouvrages;
-l'homme supérieur étudie pour porter à la perfection les règles des
-devoirs.
-
-8. _Tseu-hia_ dit: Les hommes vicieux déguisent leurs fautes sous un
-certain dehors d'honnêteté.
-
-9. _Tseu-hia_ dit: L'homme supérieur a trois apparences changeantes:
-si on le considère de loin, il parait grave, austère; si on approche de
-lui, on le trouve doux et affable; si on entend ses paroles, il paraît
-sévère et rigide.
-
-10. _Tseu-hia_ dit: Ceux qui remplissent les fonctions supérieures d'un
-Etat se concilient d'abord la confiance de leur peuple pour obtenir de
-lui le prix de ses sueurs; s'ils n'obtiennent pas sa confiance, alors
-ils sont considérés comme le traitant d'une manière cruelle. Si le
-peuple a donné à son prince des preuves de sa fidélité, il peut alors
-lui faire des remontrances; s'il n'a pas encore donné des preuves de sa
-fidélité, il sera considéré comme calomniant son prince.
-
-11. _Tseu-hia_ dit: Dans les grandes entreprises morales, ne dépassez
-pas le but; dans les petites entreprises morales, vous pouvez aller au
-delà ou rester en deçà sans de grands inconvénients.
-
-12. _Tseu-yeou_ dit: Les disciples de _Tseu-hia_ sont de petits
-enfants; ils peuvent arroser, balayer, répondre respectueusement, se
-présenter avec gravité et se retirer de même. Ce ne sont là que les
-branches ou les choses les moins importantes; mais la racine de tout,
-la chose la plus importante, leur manque complètement[56]. Que faut-il
-donc penser de leur science?
-
-_Tseu-hia_, ayant entendu ces paroles, dit: Oh! _Yan-yeou_ excède les
-bornes. Dans l'enseignement des doctrines de l'homme supérieur, que
-doit-on enseigner d'abord, que doit-on s'efforcer d'inculquer ensuite?
-Par exemple, parmi les arbres et les plantes, il y a différentes
-classes qu'il faut distinguer. Dans renseignement des doctrines de
-l'homme supérieur, comment se laisser aller à la déception? Cet
-enseignement a un commencement et une fin; c'est celui du saint homme.
-
-13. _Tseu-hia_ dit: Si pendant que l'on occupe un emploi public on a du
-temps et des forces de reste, alors on doit s'appliquer à l'étude de
-ses devoirs; quand un étudiant est arrivé au point d'avoir du temps et
-des forces de reste, il doit alors occuper un emploi public.
-
-14. _Tseu-yeou_ dit: Lorsqu'on est en deuil de ses père et mère, on
-doit porter l'expression de sa douleur à ses dernières limites, et
-s'arrêter là.
-
-15. _Tseu-yeou_ dit: Mon ami _Tchang_ se jette toujours dans les plus
-difficiles entreprises; cependant il n'a pas encore pu acquérir la
-vertu de l'humanité.
-
-10. _Thsêng-tseu_ dit: Que _Tchang_ a la contenance grave et digne!
-cependant il ne peut pas pratiquer avec les hommes la vertu de
-l'humanité!
-
-17. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu dire au maître qu'il n'est personne
-qui puisse épuiser toutes les facultés de sa nature. Si quelqu'un le
-pouvait, ce devrait être dans l'expression de la douleur pour la perte
-de ses père et mère.
-
-18. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu souvent le maître parler de la
-piété filiale de _Meng-tchouang-tseu_. [Ce grand dignitaire de l'Etat
-de _Lou_] peut être imité dans ses autres vertus; mais, après la mort
-de son père, il ne changea ni ses ministres ni sa manière de gouverner;
-et c'est en cela qu'il est difficile à imiter.
-
-19. Lorsque_Meng-chi_ (_Meng-tchouang-tseu_) nomma _Yang-fou_ ministre
-de la justice, _Yang-fou_ consulta _Thsêng-tseu_ [son maître] sur
-la manière dont il devait se conduire. _Thsêng-tseu_ dit: Si les
-supérieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice et du devoir,
-le peuple se détache également du devoir et perd pour longtemps toute
-soumission. Si vous acquérez la preuve qu'il a de tels sentiments de
-révolte contre les lois, alors ayez compassion de lui, prenez-le en
-pitié et ne vous en réjouissez jamais.
-
-20. _Tseu-koung_ dit: La perversité de _Cheou-_(_sin_) ne fut pas aussi
-extrême qu'on l'a rapporté. C'est pour cela que l'homme supérieur doit
-avoir en horreur de demeurer dans des lieux immondes; tous les vices et
-les crimes possibles lui seraient imputés.
-
-21. _Tseu-koung_ dit: Les erreurs de l'homme supérieur sont comme des
-éclipses du soleil et de la lune. S'il commet des fautes, tous les
-hommes les voient; s'il se corrige, tous les hommes le contemplent.
-
-22. _Kong-sun-tchao_, grand de l'Etat de _Weï_, questionna _Tseu-koung_
-en ces termes: A quoi ont servi les études de _Tchoung-ni_
-[KHOUNG-TSEU]?
-
-_Tseu-koung_ dit: Les doctrines des [anciens rois] _Wen_ et _Wou_ ne
-se sont pas perdues sur la terre; elles se sont maintenues parmi les
-hommes. Les sages ont conservé dans leur mémoire leurs grands préceptes
-de conduite; et ceux qui étaient avancés dans la sagesse ont conservé
-dans leur mémoire les préceptes de morale moins importants qu'ils
-avaient laissés au monde. Il n'est rien qui ne se soit conservé des
-préceptes et des doctrines salutaires de _Wen_ et de _Wou_. Comment le
-maître ne les aurait-il pas étudiés? et même comment n'aurait-il eu
-qu'un seul et unique précepteur?
-
-23. _Chou-sun_, du rang de _Wou-chou_ [grand de l'Etat de _Lou_],
-s'entretenant avec d'autres dignitaires du premier ordre à la cour du
-prince, dit: _Tseu-koung_ est bien supérieur en sagesse à _Tchoung-ni_.
-
-_Tseu-fou_, du rang de _King-pe_ [grand dignitaire de l'Etat de
-_Lou_], en informa _Tseu-koung. Tseu-koung_ dit: Pour me servir de la
-comparaison d'un palais et de ses murs, moi _Sse_, je ne suis qu'un mur
-qui atteint à peine aux épaules; mais, si vous considérez attentivement
-tout l'édifice, vous le trouverez admirable.
-
-Les murs de l'édifice de mon maître sont très-élevés. Si vous ne
-parvenez pas à en franchir la porte, vous ne pourrez contempler toute
-la beauté du temple des ancêtres, ni les richesses de toutes les
-magistratures de l'Etat.
-
-Ceux qui parviennent à franchir cette porte sont quelques rares
-personnes. Les propos de mon supérieur [_Wou-chou_, relativement à
-KHOUNG-TSEU et à lui] ne sont-ils pas parfaitement analogues?
-
-24. _Chou-sun Wou-chou_ ayant de nouveau rabaissé le mérite de
-_Tchoung-ni, Tseu-koung_ dit: N'agissez pas ainsi; _Tchoung-ni_ ne
-doit pas être calomnié. La sagesse des autres hommes est une colline
-ou un monticule que l'on peut franchir; _Tchoung-ni_ est le soleil et
-la lune, qui ne peuvent pas être atteints et dépassés. Quand même les
-hommes [qui aiment l'obscurité] désireraient se séparer complétement de
-ces astres resplendissants, quelle injure feraient-ils au soleil et à
-la lune? Vous voyez trop bien maintenant que vous ne connaissez pas la
-mesure des choses.
-
-25. _Tching-tseu-king_ (disciple de KHOUNG-TSEU), s'adressant à
-_Tseu-koung_, dit: Vous avez une constance grave et digne; en quoi
-_Tchoung-ni_ est-il plus sage que vous?
-
-_Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur, par un seul mot qui lui échappe,
-est considéré comme très-éclairé sur les principes des choses; et par
-un seul mot il est considéré comme ne sachant rien. On doit donc mettre
-une grande circonspection dans ses paroles.
-
-Notre maître ne peut pas être atteint [dans son intelligence
-supérieure]; il est comme le ciel, sur lequel on ne peut monter, même
-avec les plus hautes échelles.
-
-Si notre maître obtenait de gouverner des Etats, il n'avait qu'à
-dire [au peuple]: Etablissez ceci, aussitôt il l'établissait; suivez
-cette voie morale, aussitôt il la suivait; conservez la paix et la
-tranquillité, aussitôt il se rendait à ce conseil; éloignez toute
-discorde, aussitôt l'union et la concorde régnaient. Tant qu'il vécut,
-les hommes l'honorèrent; après sa mort, ils l'ont regretté et pleuré.
-D'après cela, comment pouvoir atteindre à sa haute sagesse?
-
-
-[52] Ce chapitre ne rapporte que les dits des disciples de KHOUNG-TSEU.
-Ceux de _Tseu-hia_ sont les plus nombreux; ceux de _Tseu-koung_, après.
-(_Commentaire_.)
-
-[53] Tel est le sens du mot _sse_, donné par quelques commentateurs
-chinois.
-
-[54] Comme celles de laboureur, jardinier, médecin, etc.
-(_Commentaire_.)
-
-[55] Comme le gouvernement du royaume, la pacification de l'empire,
-etc. (_Commentaire_.)
-
-[56] Voyez le _Ta-hio_, chap. I, pag. 46-47.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX,
-
-COMPOSÉ DE 3 ARTICLES.
-
-
-1. _Yao_ dit: O _Chun!_ le ciel a résolu que la succession de la
-dynastie impériale reposerait désormais sur votre personne. Tenez
-toujours fermement et sincèrement le milieu de la droite voie. Si les
-peuples qui sont situés entre les quatre mers souffrent de la disette
-et de la misère, les revenus du prince seront à jamais supprimés.
-
-_Chun_ confia aussi un semblable mandat à _Yu_. [Celui-ci] dit: Moi
-humble et pauvre _Li_, tout ce que j'ose, c'est de me servir d'un
-taureau noir [dans les sacrifices]; tout ce que j'ose, c'est d'en
-instruire l'empereur souverain et auguste. S'il a commis des fautes,
-n'osé-je [moi, son ministre] l'en blâmer? Les ministres naturels de
-l'empereur [les sages de l'empire][57] ne sont pas laissés dans
-l'obscurité; ils sont tous en évidence dans le coeur de l'empereur. Ma
-pauvre personne a beaucoup de défauts qui ne sont pas communs [aux
-sages] des quatre régions de l'empire. Si les [sages] des quatre
-régions de l'empire ont des défauts, ces défauts existent également
-dans ma pauvre personne.
-
-_Tcheou_ (_Wou-wang_) eut une grande libéralité; les hommes vertueux
-furent à ses yeux les plus éminents.
-
-[Il disait]: Quoique l'on ait des parents très-proches [comme des
-fils et des petits-fils], il n'est rien comme des hommes doués de la
-vertu de l'humanité[58]! je voudrais que les fautes de tout le peuple
-retombassent sur moi seul.
-
-[_Wou-wang_] donna beaucoup de soin et d'attention aux poids et
-mesures. Il examina les lois et les constitutions, rétablit dans leurs
-emplois les magistrats qui en avaient été privés, et l'administration
-des quatre parties de l'empire fut remise en ordre.
-
-Il releva les royaumes détruits [il les rétablit et les rendit à leurs
-anciens possesseurs][59]; il renoua le fil des générations interrompues
-[il donna des rois aux royaumes qui n'en avaient plus][60]; il rendit
-leurs honneurs à ceux qui avaient été exilés. Les populations de
-l'empire revinrent d'elles-mêmes se soumettre à lui.
-
-Ce qu'il regardait comme de plus digne d'attention et de plus
-important, c'était l'entretien du peuple, les funérailles et les
-sacrifices aux ancêtres.
-
-Si vous avez de la générosité et de la grandeur d'àme, alors vous vous
-gagnez la foule; si vous avez de la sincérité et de la droiture, alors
-le peuple se confie à vous; si vous êtes actif et vigilant, alors
-toutes vos affaires ont d'heureux résultats; si vous portez un égal
-intérêt à tout le monde, alors le peuple est dans la joie.
-
-2. _Tseu-tchang_ fit une question à KHOUNG-TSEU en ces termes: Comment
-pensez-vous que l'on doive diriger les affaires de l'administration
-publique? Le Philosophe dit: Honorez les cinq choses excellentes[61],
-fuyez les quatre mauvaises actions[62]; voilà comment vous pourrez
-diriger les affaires de l'administration publique. _Tseu-tchang_ dit:
-Qu'appelez-vous les cinq choses excellentes? Le Philosophe dit: L'homme
-supérieur [qui commande aux autres] doit répandre des bienfaits, sans
-être prodigue; exiger des services du peuple, sans soulever ses haines;
-désirer des revenus suffisants, sans s'abandonner à l'avarice et à la
-cupidité; avoir de la dignité et de la grandeur, sans orgueilleuse
-ostentation, et de la majesté sans rudesse.
-
-_Tseu-tchang_ dit: Qu'entendez-vous par être bienfaisant sans
-prodigalité? Le Philosophe dit: Favoriser continuellement tout ce
-qui peut procurer des avantages au peuple, en lui faisant du bien,
-n'est-ce pas là être bienfaisant sans prodigalité? Déterminer, pour
-les faire exécuter par le peuple, les corvées qui sont raisonnablement
-nécessaires, et les lui imposer: qui pourrait s'en indigner? Désirer
-seulement tout ce qui peut être utile à l'humanité, et l'obtenir,
-est-ce là de la cupidité? Si l'homme supérieur [ou le chef de l'État]
-n'a ni une trop grande multitude de populations, ni un trop petit
-nombre; s'il n'a ni de trop grandes ni de trop petites affaires; s'il
-n'ose avoir de mépris pour personne: n'est-ce pas là le cas d'avoir de
-la dignité sans ostentation? Si l'homme supérieur compose régulièrement
-ses vêtements, s'il met de la gravité et de la majesté dans son
-attitude et sa contenance, les hommes le considéreront avec respect et
-vénération; n'est-ce pas là de la majesté sans rudesse?
-
-_Tseu-tchang_ dit: Qu'en tendez-vous par les quatre mauvaises actions?
-Le Philosophe dit: C'est ne pas instruire le peuple et le tuer
-[moralement, en le laissant tomber dans le mal][63]: on appelle cela
-cruauté ou tyrannie; c'est ne pas donner des avertissements préalables,
-et vouloir exiger une conduite parfaite: on appelle cela violence,
-oppression; c'est différer de donner ses ordres, et vouloir l'exécution
-d'une chose aussitôt qu'elle est résolue: on appelle cela injustice
-grave; de même que, dans ses rapports journaliers avec les hommes,
-montrer une sordide avarice, on appelle cela se comporter comme un
-collecteur d'impôts.
-
-3. Le Philosophe dit: Si l'on ne se croit pas chargé de remplir une
-mission, un mandat, on ne peut pas être considéré comme un homme
-supérieur.
-
-Si l'on ne connaît pas les rites ou les lois qui règlent les relations
-sociales, on n'a rien pour se fixer dans sa conduite.
-
-Si l'on ne connaît pas la valeur des paroles des hommes, on ne les
-connaît pas eux-mêmes.
-
-
-[57] _Commentaire._
-
-[58] Chapitre _Taï-tchi_, du _Chou-king_. Voyez la traduction que nous
-en avons publiée dans les _Livres sacrés de l'Orient_. Paris, F. Didot,
-1840.
-
-[59] _Commentaire._
-
-[60] _Ibid._
-
-[61] «Ce sont des choses qui procurent des avantages au peuple.»
-(_Commentaire_.)
-
-[62] «Ce sont celles qui portent un détriment au peuple.»
-(_Commentaire_.)
-
-
-[63] _Commentaire._
-
-
-
-FIN DU LUN-YU.
-
-
-
-
-MENG-TSEU,
-
-QUATRIÈME LIVRE CLASSIQUE.
-
-
-PREMIER LIVRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER,
-
-COMPOSÉ DE 7 ARTICLES.
-
-
-1. MENG-TSEU alla visiter _Hoeï-wang_, prince de la ville de _Liang_
-[roi de l'État de _Weï_][1].
-
-Le roi lui dit: Sage vénérable, puisque vous n'avez pas jugé que la
-distance de mille _li_ [cent lieues] fût trop longue pour vous rendre à
-ma cour, sans doute que vous m'apportez de quoi enrichir mon royaume?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Roi! qu'est-il besoin de parler de
-gains ou de profits? j'apporte avec moi l'humanité, la justice; et
-voilà tout.
-
-Si le roi dit: Comment ferai-je pour enrichir mon royaume? les grands
-dignitaires diront: Comment ferons-nous pour enrichir nos familles? Les
-lettrés et les hommes du peuple diront: Comment ferons-nous pour nous
-enrichir nous-mêmes? Si les supérieurs et les inférieurs se disputent
-ainsi à qui obtiendra le plus de richesses, le royaume se trouvera en
-danger. Dans un royaume de dix mille chars de guerre, celui qui détrône
-ou tue son prince doit être le chef d'une famille de mille chars de
-guerre[2]. Dans un royaume de mille chars de guerre, celui qui détrône
-ou tue son prince doit être le chef d'une famille de cent chars de
-guerre[3]. De dix mille prendre mille, et de mille prendre cent, ce
-n'est pas prendre une petite portion[4]. Si on place en second lieu
-la justice, et en premier lieu le gain ou le profit, tant que [les
-supérieurs] ne seront pas renversés et dépouillés, [les inférieurs] ne
-seront pas satisfaits.
-
-Il n'est jamais arrivé que celui qui possède véritablement la vertu de
-l'humanité abandonnât ses parents [ses père et mère]; il n'est jamais
-arrivé que l'homme juste et équitable fit peu de cas de son prince.
-
-Roi, parlons en effet de l'humanité et de la justice; rien que de cela.
-A quoi bon parler de gains et de profits?
-
-2. MENG-TSEU étant allé voir un autre jour _Hoeï-wang_, de _Liang_, le
-roi, qui était occupé sur son étang à considérer les oies sauvages et
-les cerfs, lui dit: Le sage ne se plaît-il pas aussi à ce spectacle?
-
-MENG-TSEU lui répondit respectueusement: Il faut être parvenu à la
-possession de la sagesse pour se réjouir de ce spectacle. Si l'on ne
-possède pas encore la sagesse, quoique l'on possède ces choses, on ne
-doit pas s'en faire un amusement.
-
-Le _Livre des Vers_[5] dit:
-
- «Il commence (_Wen-wang_) par esquisser le plan de la
- tour de l'Intelligence [observatoire];
-
- Il l'esquisse, il en trace le plan, et on l'exécute;
-
- La foule du peuple, en s'occupant de ces travaux,
-
- Ne met pas une journée entière à l'achever.
-
- En commençant de tracer le plan (_Wou-wang_) défendait
- de se hâter;
-
- Et cependant le peuple accourait à l'oeuvre comme un fils.
-
- Lorsque le roi (_Wou-wang_) se tenait dans le parc de
- l'Intelligence,
-
- Il aimait à voir les cerfs et les biches se reposer en
- liberté, s'enfuir à son approche;
-
- Il aimait à voir ces cerfs et ces biches éclatants de
- force et de santé,
-
- Et les oiseaux blancs, dont les ailes étaient
- resplendissantes.
-
- Lorsque le roi se tenait près de l'étang de
- l'Intelligence,
-
- Il se plaisait à voir la multitude des poissons dont il
- était plein bondir sous ses yeux.»
-
-_Wen-wang_ se servit des bras du peuple pour construire sa tour et pour
-creuser son étang; et cependant le peuple était joyeux et content de
-son roi. Il appela sa tour _la Tour de l'Intelligence_ [parce qu'elle
-avait été construite en moins d'un jour][6]; et il appela son étang
-_l'Étang de l'Intelligence_ [pour la même raison]. Le peuple se
-réjouissait de ce que son roi avait des cerfs, des biches, des poissons
-de toutes sortes. Les hommes [supérieurs] de l'antiquité n'avaient de
-joie qu'avec le peuple, que lorsque le peuple se réjouissait avec eux;
-c'est pourquoi ils pouvaient véritablement se réjouir.
-
-Le _Tchang-tchi_[7] dit: «Quand ce soleil périra, nous périrons avec
-lui.» Si le peuple désire périr avec lui, quoique le roi ait une tour,
-un étang, des oiseaux et des bêtes fauves, comment pourrait-il se
-réjouir seul?
-
-3. _Hoeï-wang_ de _Liang_ dit: Moi qui ai si peu de capacité dans
-l'administration du royaume, j'épuise cependant à cela toutes les
-facultés de mon intelligence. Si la partie de mon État située dans
-l'enceinte formée par le fleuve _Hoang-ho_ vient à souffrir de la
-famine, alors j'en transporte les populations valides à l'orient du
-fleuve, et je fais passer des grains de ce côté dans la partie qui
-entoure le fleuve. Si la partie de mon État située à l'orient du
-fleuve vient à souffrir de la famine, j'agis de même. J'ai examiné
-l'administration des royaumes voisins; il n'y a aucun [prince] qui,
-comme votre pauvre serviteur, emploie toutes les facultés de son
-intelligence à [soulager son peuple]. Les populations des royaumes
-voisins, cependant, ne diminuent pas, et les sujets de votre pauvre
-serviteur n'augmentent pas. Pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU répondit respectueusement: Roi, vous aimez la guerre;
-permettez-moi d'emprunter une comparaison à l'art militaire: Lorsqu'au
-son du tambour le combat s'engage, que les lances et les sabres se sont
-mêlés; abandonnant leurs boucliers et traînant leurs armes, les uns
-fuient; un certain nombre d'entre eux font cent pas et s'arrêtent, et
-un certain nombre d'autres font cinquante pas et s'arrêtent: si ceux
-qui n'ont fui que de cinquante pas se moquent de ceux qui ont fui de
-cent, qu'en penserez-vous?
-
-[Le roi] dit: Il ne leur est pas permis de railler les autres;
-ils n'ont fait que fuir moins de cent pas. C'est également fuir.
-[MENG-TSEU] dit: Roi, si vous savez cela, alors n'espérez pas voir la
-population de votre royaume s'accroître plus que celle des royaumes
-voisins.
-
-Si vous n'intervenez point dans les affaires des laboureurs en les
-enlevant, par des corvées forcées, aux travaux de chaque saison, les
-récoltes dépasseront la consommation. Si des filets à tissu serré ne
-sont pas jetés dans les étangs et les viviers, les poissons de diverses
-sortes ne pourront pas être consommés. Si vous ne portez la hache dans
-les forêts que dans les temps convenables, il y aura toujours du bois
-en abondance. Ayant plus de poissons qu'il n'en pourra être consommé,
-et plus de bois qu'il n'en sera employé, il résultera de là que le
-peuple aura de quoi nourrir les vivants et offrir des sacrifices aux
-morts; alors il ne murmurera point. Voilà le point fondamental d'un bon
-gouvernement.
-
-Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive
-cinq arpents de terre, et les personnes âgées pourront se couvrir de
-vêtements de soie. Faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules,
-des chiens[8] et des pourceaux de toute espèce, et les personnes âgées
-de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas,
-dans les saisons qui exigent des travaux assidus, les bras des familles
-qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne
-seront pas exposées aux horreurs de la faim. Veillez attentivement
-à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les
-devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens
-pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs
-traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les
-septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande,
-et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de
-la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de
-prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur le peuple.
-
-Mais, au lieu de cela, vos chiens et vos pourceaux dévorent la
-nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remédier. Le peuple meurt
-de faim sur les routes et les grands chemins, et vous ne savez pas
-ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des hommes morts de faim,
-vous dites: _Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la stérilité de la
-terre_. Cela diffère-t-il d'un homme qui, ayant percé un autre homme
-de son glaive, dirait: _Ce n'est pas moi, c'est mon épée!_ Ne rejetez
-pas la faute sur les intempéries des saisons, et les populations de
-l'empire viendront à vous pour recevoir des soulagements à leurs
-misères.
-
-4. _Hoeï-wang_ de _Liang_ dit: Moi, homme de peu de vertu, je désire
-sincèrement suivre vos leçons.
-
-MENG-TSEU ajouta avec respect: Tuer un homme avec un bâton ou avec une
-épée, trouvez-vous à cela quelque différence?
-
-Le roi dit: Il n'y a aucune différence.--Le tuer avec une épée ou avec
-un mauvais gouvernement, y trouvez-vous de la différence?
-
-Le roi dit: Je n'y trouve aucune différence. [MENG-TSEU] ajouta: Vos
-cuisines regorgent de viandes, et vos écuries sont pleines de chevaux
-engraissés. Mais le visage décharné du peuple montre la pâleur de la
-faim, et les campagnes sont couvertes des cadavres de personnes mortes
-de misère. Agir ainsi, c'est exciter des bêtes féroces à dévorer les
-hommes.
-
-Les bêtes féroces se dévorent entre elles et sont en horreur aux
-hommes. Vous devez gouverner et vous conduire dans l'administration
-de l'État comme étant le père et la mère du peuple. Si vous ne vous
-dispensez pas d'exciter les bêtes féroces à dévorer les hommes, comment
-pourriez-vous être considéré comme le père et la mère du peuple?
-
-TCHOUNG-NI a dit: «Les premiers qui façonnèrent des statues ou
-mannequins de bois [pour les funérailles] ne furent-ils pas privés
-de postérité?» Le Philosophe disait cela, parce qu'ils avaient fait
-des hommes à leur image, et qu'ils les avaient employés [dans les
-sacrifices]. Qu'aurait-il dit de ceux qui agissent de manière à faire
-mourir le peuple de faim et de misère?
-
-5. _Hoëi-wang_ de _Liang_ dit: Le royaume de _Tçin_[9] n'avait pas
-d'égal en puissance dans tout l'empire. Sage vénérable, c'est ce que
-vous savez fort bien. Lorsqu'il tomba en partage à ma chétive personne,
-aussitôt à l'orient je fus défait par le roi de _Thsi_, et mon fils
-ainé périt. A l'occident, j'ai perdu dans une guerre contre le roi
-de _Thsin_ sept cents _li_ de territoire[10]. Au midi j'ai reçu un
-affront du roi de _Thsou_. Moi, homme de peu de vertu, je rougis de ces
-défaites. Je voudrais, pour l'honneur de ceux qui sont morts, effacer
-en une seule fois toutes ces ignominies. Que dois-je faire pour cela?
-
-MENG-TSEU répondit respectueusement: Avec un territoire de cent
-_li_ d'étendue [dix lieues], on peut cependant parvenir à régner en
-souverain.
-
-Roi, si votre gouvernement est humain et bienfaisant pour le peuple,
-si vous diminuez les peines et les supplices, si vous allégez les
-impôts et les tributs de toute nature, les laboureurs sillonneront
-plus profondément la terre, et arracheront la zizanie de leurs champs.
-Ceux qui sont jeunes et forts, dans leurs jours de loisir, cultiveront
-en eux la vertu de la piété filiale, de la déférence envers leurs
-frères aînés, de la droiture et de la sincérité. A l'intérieur, ils
-s'emploieront à servir leurs parents; au dehors, ils s'emploieront à
-servir les vieillards et leurs supérieurs. Vous pourrez alors parvenir
-à leur faire saisir leurs bâtons pour frapper les durs boucliers et les
-armes aiguës des hommes de _Thsin_ et de _Thsou_.
-
-Les rois de ces États dérobent à leurs peuples le temps le plus
-précieux, en les empêchant de labourer leur terre et d'arracher
-l'ivraie de leurs champs, afin de pouvoir nourrir leurs pères et leurs
-mères. Leurs pères et leurs mères souffrent du froid et de la faim;
-leurs frères, leurs femmes et leurs enfants sont séparés l'un de
-l'autre et dispersés de tous côtés [pour chercher leur nourriture].
-
-Ces rois ont précipité leurs peuples dans un abîme de misère en leur
-faisant souffrir toutes sortes de tyrannies. Prince, si vous marchez
-pour les combattre, quel est celui d'entre eux qui s'opposerait à vos
-desseins?
-
-C'est pourquoi il est dit: «Celui qui est humain n'a pas d'ennemis.»
-Roi, je vous en prie, plus d'hésitation.
-
-6. MENG-TSEU alla visiter _Siang-wang_ de _Liang_ [fils du roi
-précédent].
-
-En sortant de son audience, il tint ce langage à quelques personnes: En
-le considérant de loin, je ne lui ai pas trouvé de ressemblance avec un
-prince; en l'approchant de près, je n'ai rien vu en lui qui inspirât
-le respect. Tout en l'abordant, il m'a demandé: Comment faut-il s'y
-prendre pour consolider l'empire? Je lui ai répondu avec respect: On
-lui donne de la stabilité par l'unité.--Qui pourra lui donner cette
-unité?
-
-J'ai répondu avec respect: Celui qui ne trouve pas de plaisir à tuer
-les hommes peut lui donner cette unité.
-
---Qui sont ceux qui viendront se rendre à lui?--J'ai répondu avec
-respect: Dans tout l'empire il n'est personne qui ne vienne se
-soumettre à lui. Roi, connaissez-vous ces champs de blé en herbe? Si,
-pendant la septième ou la huitième lune, il survient une sécheresse,
-alors ces blés se dessèchent. Mais si dans l'espace immense du ciel se
-forment d'épais nuages, et que la pluie tombe avec abondance, alors
-les tiges de blé, reprenant de la vigueur, se redressent. Qui pourrait
-les empêcher de se redresser ainsi? Maintenant ceux qui, dans tout
-ce grand empire, sont constitués les _pasteurs des hommes_[11], il
-n'en est pas un qui ne se plaise à faire tuer les hommes. S'il s'en
-trouvait parmi eux un seul qui n'aimât pas à faire tuer les hommes,
-alors toutes les populations de l'empire tendraient vers lui leurs
-bras, et n'espéreraient plus qu'en lui. Si ce que je dis est la
-vérité, les populations viendront se réfugier sous son aile, semblables
-à des torrents qui se précipitent dans les vallées. Lorsqu'elles se
-précipiteront comme un torrent, qui pourra leur résister?
-
-7. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en disant:
-Pourrais-je obtenir de vous d'entendre le récit des actions de _Houan_,
-prince de _Thsi_, et de _Wen_, prince de _Tçin_?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: De tous les disciples de TCHOUNG-NI
-aucun n'a raconté les faits et gestes de _Houan_ et de _Wen_. C'est
-pourquoi ils n'ont pas été transmis aux générations qui les ont suivis;
-et votre serviteur n'en a jamais entendu le récit. Si vous ne cessez de
-me presser de questions semblables, quand nous occuperons-nous de l'art
-de gouverner un empire?
-
-[Le roi] dit: Quelles règles faut-il suivre pour bien gouverner?
-
-[MENG-TSEU] dit: Donnez tous vos soins au peuple, et vous ne
-rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner.
-
-Le roi ajouta: Dites-moi si ma chétive personne est capable d'aimer et
-de chérir le peuple?
-
---Vous en êtes capable, répliqua MENG-TSEU.
-
---D'où savez-vous que j'en suis capable? [MENG-TSEU] dit: Votre
-serviteur a entendu dire à _Hou-hé_[12] ces paroles: «Le roi était
-assis dans la salle d'audience; des hommes qui conduisaient un boeuf
-lié par des cordes vinrent à passer au bas de la salle. Le roi, les
-ayant vus, leur dit: Où menez-vous ce boeuf? Ils lui répondirent
-respectueusement: Nous allons nous servir [de son sang] pour arroser
-une cloche. Le roi dit: Lâchez-le; je ne puis supporter de voir sa
-frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mène au lieu
-du supplice. Ils répondirent avec respect: Si nous agissons ainsi, nous
-renoncerons donc à arroser la cloche de son sang? [Le roi] reprit:
-Comment pourriez-vous y renoncer? remplacez-le par un mouton.» Je ne
-sais pas si cela s'est passé ainsi.
-
-Le roi dit: Cela s'est passé ainsi.
-
-MENG-TSEU ajouta: Cette compassion du coeur suffit pour régner. Les
-cent familles [tout le peuple chinois] ont toutes considéré le roi,
-dans cette occasion, comme mû par des sentiments d'avarice; mais votre
-serviteur savait d'une manière certaine que le roi était mû par un
-sentiment de compassion.
-
-Le roi dit: Assurément. Dans la réalité, j'ai donné lieu au peuple
-de me croire mû par des sentiments d'avarice. Cependant, quoique le
-royaume de _Thsi_ soit resserré dans d'étroites limites, comment
-aurais-je sauvé un boeuf par avarice? seulement je n'ai pu supporter
-de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on
-mène au lieu du supplice. C'est pourquoi je l'ai fait remplacer par un
-mouton.
-
-MENG-TSEU dit: Prince, ne soyez pas surpris de ce que les cent familles
-ont considéré le roi comme ayant été mû, dans cette occasion, par des
-sentiments d'avarice. Vous aviez fait remplacer une grande victime
-par une petite; comment le peuple aurait-il deviné le motif de votre
-action? Roi, si vous avez eu compassion seulement d'un être innocent
-que l'on menait au lieu du supplice, alors pourquoi entre le boeuf et
-le mouton avez-vous fait un choix? Le roi répondit en souriant: C'est
-cependant la vérité; mais quelle était ma pensée? Je ne l'ai pas
-épargné à cause de sa valeur, mais je l'ai échangé contre un mouton.
-Toutefois le peuple a eu raison de m'accuser d'avarice.
-
-MENG-TSEU dit: Rien en cela ne doit vous blesser; car c'est l'humanité
-qui vous a inspiré ce détour. Lorsque vous aviez le boeuf sous vos yeux,
-vous n'aviez pas encore vu le mouton. Quand l'homme supérieur a vu les
-animaux vivants, il ne peut supporter de les voir mourir; quand il a
-entendu leurs cris d'agonie, il ne peut supporter de manger leur chair.
-C'est pourquoi l'homme supérieur place son abattoir et sa cuisine dans
-des lieux éloignés.
-
-Le roi, charmé de cette explication, dit: On lit dans le _Livre des
-Vers_:
-
- «Un autre homme avait une pensée;
-
- Moi, je l'ai devinée, et lui ai donné sa mesure[13].»
-
-Maître, vous avez exprimé ma pensée. J'avais fait cette action; mais
-en y réfléchissant à plusieurs reprises, et en cherchant les motifs
-qui m'avaient fait agir comme j'ai agi, je n'avais pu parvenir à m'en
-rendre compte intérieurement. Maître, en m'expliquant ces motifs, j'ai
-senti renaître en mon coeur de grands mouvements de compassion. Mais ces
-mouvements du coeur, quel rapport ont-ils avec l'art de régner?
-
-MENG-TSEU dit: S'il se trouvait un homme qui dît au roi: Mes forces
-sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, mais
-non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de
-croissance de l'extrémité des poils d'automne de certains animaux,
-mais elle ne peut discerner une voiture chargée de bois qui suit
-la grande route: roi, auriez-vous foi en ses paroles?--Le roi dit:
-Aucunement.--Maintenant vos bienfaits ont pu atteindre jusqu'à un
-animal, mais vos bonnes oeuvres n'arrivent pas jusqu'aux populations.
-Quelle en est la cause? Cependant, si l'homme ne soulève pas une plume,
-c'est parce qu'il ne fait pas usage de ses forces; s'il ne voit pas la
-voiture chargée de bois, c'est qu'il ne fait pas usage de sa faculté
-de voir; si les populations ne reçoivent pas de vous des bienfaits,
-c'est que vous ne faites pas usage de votre faculté bienfaisante.
-C'est pourquoi, si un roi ne gouverne pas comme il doit gouverner [en
-comblant le peuple de bienfaits][14], c'est parce qu'il ne le _fait_
-pas, et non parce qu'il ne le _peut_ pas.
-
-Le roi dit: En quoi diffèrent les apparences du mauvais gouvernement
-par _mauvais vouloir_ ou par _impuissance?_
-
-MENG-TSEU dit: Si l'on conseillait à un homme de prendre sous son bras
-la montagne _Taï-chan_ pour la transporter dans l'Océan septentrional,
-et que cet homme dit: _Je ne le puis_, on le croirait, parce qu'il
-dirait la vérité; mais si on lui ordonnait de rompre un jeune rameau
-d'arbre, et qu'il dit encore: _Je ne le puis_, alors il y aurait de
-sa part _mauvais vouloir_, et non _impuissance_. De même, le roi qui
-ne gouverne pas bien comme il le devrait faire n'est pas à comparer à
-l'espèce d'homme essayant de prendre la montagne de _Taï-chan_ sous son
-bras pour la transporter dans l'Océan septentrional, mais à l'espèce
-d'homme disant ne pouvoir rompre le jeune rameau d'arbre.
-
-Si la piété filiale que j'ai pour un parent, et l'amitié fraternelle
-que j'éprouve pour mes frères, inspirent aux autres hommes les mêmes
-sentiments; si la tendresse toute paternelle avec laquelle je traite
-mes enfants inspire aux autres hommes le même sentiment, je pourrai
-aussi facilement répandre des bienfaits dans l'empire que de tourner la
-main. Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Je me comporte comme je le dois envers ma femme,
-
- Ensuite envers mes frères aîné et cadets,
-
- Afin de gouverner convenablement mon État, qui n'est
- qu'une famille[15]»
-
-Cela veut dire qu'il faut cultiver ces sentiments d'humanité dans son
-coeur, et les appliquer aux personnes désignées, et que cela suffit.
-C'est pourquoi celui qui met en action, qui produit au dehors ces bons
-sentiments, peut embrasser dans sa tendre affection les populations
-comprises entre les quatre mers; celui qui ne réalise pas ces bons
-sentiments, qui ne leur fait produire aucun effet, ne peut pas même
-entourer de ses soins et de son affection sa femme et ses enfants. Ce
-qui rendait les hommes des anciens temps si supérieurs aux hommes de
-nos jours n'était pas autre chose; ils suivaient l'ordre de la nature
-dans l'application de leurs bienfaits, et voilà tout. Maintenant
-que vos bienfaits ont pu atteindre les animaux, vos bonnes oeuvres
-ne s'étendront-elles pas jusqu'aux populations, et celles-ci en
-seront-elles seules privées?
-
-Quand on a placé des objets dans la balance, on connaît ceux qui
-sont lourds et ceux qui sont légers. Quand on a mesuré des objets,
-on connaît ceux qui sont longs et ceux qui sont courts. Toutes les
-choses ont en général ce caractère; mais le coeur de l'homme est la
-chose la plus importante de toutes. Roi, je vous en prie, mesurez-le
-[c'est-à-dire, tâchez d'en déterminer les véritables sentiments].
-
-O roi! quand vous faites briller aux yeux les armes aiguës et les
-boucliers, que vous exposez au danger les chefs et leurs soldats,
-et que vous vous attirez ainsi les ressentiments de tous les grands
-vassaux, vous en réjouissez-vous dans votre coeur?
-
-Le roi dit: Aucunement. Comment me réjouirais-je de pareilles choses?
-Tout ce que je cherche en agissant ainsi, c'est d'arriver à ce qui fait
-le plus grand objet de mes désirs.
-
-MENG-TSEU dit: Pourrais-je parvenir à connaître le plus grand des voeux
-du roi? Le roi sourit, et ne répondit pas.
-
-[MENG-TSEU] ajouta: Serait-ce que les mets de vos festins ne sont pas
-assez copieux et assez splendides pour satisfaire votre bouche? et
-vos vêtements assez légers et assez chauds pour couvrir vos membres?
-ou bien serait-ce que les couleurs les plus variées des fleurs ne
-suffisent point pour charmer vos regards, et que les sons et les chants
-les plus harmonieux ne suffisent point pour ravir vos oreilles? ou
-enfin, les officiers du palais ne suffisent-ils plus à exécuter vos
-ordres en votre présence? La foule des serviteurs du roi est assez
-grande pour pouvoir lui procurer toutes ces jouissances; et le roi,
-cependant, n'est-il pas affecté de ces choses?
-
-Le roi dit: Aucunement. Je ne suis point affecté de ces choses.
-
-MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, alors je puis connaître le grand but
-des désirs du roi. Il veut agrandir les terres de son domaine, pour
-faire venir à sa cour les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, commander à
-tout l'empire du milieu, et pacifier les barbares des quatre régions.
-Mais agir comme il le fait pour parvenir à ce qu'il désire, c'est
-comme si l'on montait sur un arbre pour y chercher des poissons.
-
-Le roi dit: La difficulté serait-elle donc aussi grande?
-
-MENG-TSEU ajouta: Elle est encore plus grande et plus dangereuse. En
-montant sur un arbre pour y chercher des poissons, quoiqu'il soit sûr
-que l'on ne puisse y en trouver, il n'en résulte aucune conséquence
-fâcheuse; mais en agissant comme vous agissez pour obtenir ce que vous
-désirez de tous vos voeux, vous épuisez en vain toutes les forces de
-votre intelligence dans ce but unique; il s'ensuivra nécessairement une
-foule de calamités.
-
-[Le roi] dit: Pourrais-je savoir quelles sont ces calamités?
-
-[MENG-TSEU] dit: Si les hommes de _Tseou_[16] et ceux de _Thsou_
-entrent en guerre, alors, ô roi! lesquels, selon vous, resteront
-vainqueurs?
-
-Le roi dit: Les hommes de _Thsou_ seront les vainqueurs.
-
---S'il en est ainsi, alors un petit royaume ne pourra certainement
-en subjuguer un grand. Un petit nombre de combattants ne pourra
-certainement pas résister à un grand nombre; les faibles ne pourront
-certainement pas résister aux forts. Le territoire situé dans
-l'intérieur des mers [l'empire de la Chine tout entier] comprend neuf
-régions de mille _li_ chacune. Le royaume de _Thsi_ [celui de son
-interlocuteur], en réunissant toutes ses possessions, n'a qu'une seule
-de ces neuf portions de l'empire. Si avec [les forces réunies] d'une
-seule de ces régions il veut se soumettre les huit autres, en quoi
-différera-t-il du royaume de _Tseou_, qui attaquerait celui de _Thsou?_
-Or il vous faut réfléchir de nouveau sur le grand objet de vos voeux.
-
-Maintenant, ô roi! si vous faites que dans toutes les parties de votre
-administration publique se manifeste l'action d'un bon gouvernement;
-si vous répandez au loin les bienfaits de l'humanité, il en résultera
-que tous ceux qui dans l'empire occupent des emplois publics voudront
-venir résider à la cour du roi; que tous les laboureurs voudront venir
-labourer les champs du roi; que tous les marchands voudront venir
-apporter leurs marchandises sur les marchés du roi; que tous les
-voyageurs et les étrangers voudront voyager sur les chemins du roi; que
-toutes les populations de l'empire, qui détestent la tyrannie de leurs
-princes, voudront accourir à la hâte près du roi pour l'instruire de
-leurs souffrances. S'il en était ainsi, qui pourrait les retenir?
-
-Le roi dit: Moi, homme de peu de capacité, je ne puis parvenir à ces
-résultats par un gouvernement si parfait; je désire que vous, maître,
-vous aidiez ma volonté [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que
-vous m'éclairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas doué
-de beaucoup de perspicacité, je vous prie cependant d'essayer cette
-entreprise.
-
-[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18] constamment nécessaires à la
-vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela
-n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultivée s'est
-élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il
-manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison il
-manque d'une âme constamment égale et vertueuse; s'il manque d'une âme
-constamment égale et vertueuse, violation de la justice, dépravation
-du coeur, licence du vice, excès de la débauche, il n'est rien qu'il ne
-soit capable de faire. S'il arrive à ce point de tomber dans le crime
-[en se révoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre
-lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans
-des filets. Comment, s'il existait un homme véritablement doué de la
-vertu de l'humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette
-action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets?
-
-C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient
-la propriété privée du peuple[20], obtient pour résultat nécessaire,
-en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et
-mère; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs
-femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie
-des productions des années abondantes, et que, dans les années de
-calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il
-pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu.
-C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité.
-
-Aujourd'hui la constitution de la propriété privée du peuple est telle,
-qu'en considérant la première chose de toutes, les enfants n'ont pas
-de quoi servir leurs père et mère, et qu'en considérant la seconde,
-les pères n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants;
-qu'avec les années d'abondance le peuple souffre jusqu'à la fin de
-sa vie la peine et la misère, et que dans les années de calamités
-il n'est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles
-extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort en craignant de
-manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des
-doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'équité et
-de la justice?
-
-O roi! si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne
-ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale
-[la constitution de la propriété privée][21]?
-
-Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive
-cinq arpents de terre, et les personnes âgées de cinquante ans
-pourront porter des vêtements de soie; faites que l'on ne néglige pas
-d'élever des poules, des pourceaux de différentes espèces, et les
-personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande.
-N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les
-bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles
-nombreuses ne seront pas exposées aux souffrances de la faim. Veillez
-attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges
-propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des
-jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à
-cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes
-routes. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent
-de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du
-froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas
-encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur
-tout l'empire.
-
-
-[1] Petit État de la Chine à l'époque de MENG-TSEU, et dont la capitale
-se nommait _Ta-liang_; de son vivant, ce prince se nommait _Weï-yng_;
-après sa mort, on le nomma _Liang-hoeï-wang, roi bienfaisant_ de la
-ville de _Liang_. Selon le _Li-taï-ki-sse_, il commença a régner la
-6e année de _Lie-wang_ des _Tcheou_, c'est-à-dire 370 ans
-avant notre ère. Son règne dura dix-huit ans. La visite que lui fit
-MENG-TSEU dut avoir lieu (d'après le §3 de ce chapitre, pag. 249) après
-la 9e année de son règne ou après la 362e année qui a précédé notre
-ère.
-
-[2] «Un grand vassal, possédant un fief de mille _li_ ou cent lieues
-carrées.» (_Commentaire_.)
-
-[3] Un _ta-fou_, ou grand dignitaire (_Ibid_).
-
-[4] C'est prendre le dixième, qui était alors la proportion habituelle
-de l'impôt public.
-
-[5] Section _Ta-ya_, ode _Ling-thaï_.
-
-[6] _Commentaire._
-
-[7] Chapitre du _Chou-king_. Voyez la note ci-devant, p. 240.
-
-[8] Il y a en Chine des chiens que l'on mange; l'on peut en voir au
-Jardin des Plantes de Paris.
-
-[9] Une partie du royaume de _Weï_ appartenait autrefois au royaume de
-_Tçin._
-
-
-[10] Cet événement eut lieu la 8e et la 9e année
-du règne de _Hoeï-wang_ ou 363-362 ans avant notre ère.
-
-[11] _Jin-mou_. «Ce sont les princes qui nourrissent ci entretiennent
-[_littéralement:_ qui font paître] les peuples. (_Comm_.) Cette
-expression se trouve aussi dans Homère: Poimen laon.
-
-[12] L'un des ministres du roi.
-
-[13] Ode _Khiao-yen_, section _Siao-ya._
-
-[14] _Commentaire._
-
-[15] Ode _Sse-tchaï_, section _Ta-ya_.
-
-[16] le royaume de _Tseou_ était petit; celui de _Thsou_ était grand.
-(_Commentaire_.)
-
-[17] _Commentaire._
-
-[18] _Tchan_, patrimoine quelconque en terres ou en maisons; moyens
-d'existence.
-
-[19] _Commentaire._
-
-[20] Le texte porte: _Tchi min tchi tchan_: CONSTITUENDO POPULI
-REM-FAMILIAREM. La _Glose_ ajoute: _Tchan, chi tien tchan_; CETTE
-PROPRIÉTÉ PRIVÉE EST UNE PROPRIÉTÉ EN CHAMPS CULTIVABLES.
-
-[21] _Commentaire chinois_. Le paragraphe qui suit est une répétition
-de celui qui se trouve déjà dans ce même chapitre, p. 247.
-
-
-
-
-CHAPITRE II,
-
-COMPOSÉ DE 16 ARTICLES.
-
-
-1. _Tchouang-pao_[1], étant allé voir MENG-TSEU, lui dit: Moi _Pao_,
-un jour que j'étais allé voir le roi, le roi, dans la conversation,
-me dit qu'il aimait beaucoup la musique. Moi _Pao_, je n'ai su
-que lui répondre. Que pensez-vous de cet amour du roi pour la
-musique?--MENG-TSEU dit: Si le roi aime la musique avec prédilection,
-le royaume de _Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement].
-
-Un autre jour, MENG-TSEU étant allé visiter le roi, lui dit: Le roi a
-dit dans la conversation, à _Tchouang-y-tseu_ (_Tchouang-pao_), qu'il
-aimait beaucoup la musique; le fait est-il vrai? Le roi, ayant changé
-de couleur, répondit: Ma chétive personne n'est pas capable d'aimer
-la musique des anciens rois. Seulement j'aime beaucoup la musique
-appropriée aux moeurs de notre génération.
-
-MENG-TSEU dit: Si le roi aime beaucoup la musique, alors le royaume de
-_Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement]. La musique de
-nos jours ressemble à la musique de l'antiquité.
-
-Le roi dit: Pourrais-je obtenir de vous des explications là-dessus?
-
-MENG-TSEU dit: Si vous prenez seul le plaisir de la musique, ou si
-vous le partagez avec les autres hommes, dans lequel de ces deux cas
-éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus grand sera
-assurément celui que je partagerai avec les autres hommes. MENG-TSEU
-ajouta: Si vous jouissez du plaisir de la musique avec un petit nombre
-de personnes, ou si vous en jouissez avec la multitude, dans lequel de
-ces deux cas éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus
-grand plaisir sera assurément celui que je partagerai avec la multitude.
-
---Votre serviteur vous prie de lui laisser continuer la conversation
-sur la musique.
-
-Je suppose que le roi commence à jouer en ce lieu de ses instruments de
-musique, tout le peuple entendant les sons des divers instruments de
-musique[2] du roi, éprouvera aussitôt un vif mécontentement, froncera
-le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime beaucoup à jouer de ses
-instruments de musique; mais comment gouverne-t-il donc, pour que
-nous soyons arrivés au comble de la misère? Les pères et les fils ne
-se voient plus; les frères, les femmes, les enfants sont séparés l'un
-de l'autre et dispersés de tous côtés.» Maintenant, que le roi aille
-à la chasse dans ce pays-ci, tout le peuple, entendant le bruit des
-chevaux et des chars du roi, voyant la magnificence de ses étendards
-ornés de plumes et de queues flottantes, éprouvera aussitôt un vif
-mécontentement, froncera le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime
-beaucoup la chasse; comment fait-il donc pour que nous soyons arrivés
-au comble de la misère? Les pères et les fils ne se voient plus; les
-frères, les femmes et les enfants sont séparés l'un de l'autre et
-dispersés de tous côtés.» La cause de ce vif mécontentement, c'est que
-le roi ne fait pas participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs.
-
-Je suppose maintenant que le roi commence à jouer en ces lieux de
-ses instruments de musique, tout le peuple, entendant les sons des
-divers instruments du roi, éprouvera un vif sentiment de joie que
-témoignera son visage riant, et il se dira: «Notre roi se porte sans
-doute fort bien, autrement comment pourrait-il jouer des instruments de
-musique?» Maintenant, que le roi aille à la chasse dans ce pays-ci, le
-peuple, entendant le bruit des chevaux et des chars du roi, voyant la
-magnificence de ses étendards ornés de plumes et de queues flottantes,
-éprouvera un vif sentiment de joie que témoignera son visage riant, et
-il se dira: «Notre roi se porte sans doute fort bien, autrement comment
-pourrait-il aller à la chasse? La cause de cette joie, c'est que le roi
-aura fait participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs.
-
-Maintenant, si le roi fait participer le peuple à sa joie et à ses
-plaisirs, alors il régnera véritablement.
-
-2. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en ces termes:
-J'ai entendu dire que le parc du roi _Wen-wang_ avait soixante et dix
-_li_ [sept lieues] de circonférence; les avait-il véritablement?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: C'est ce que l'histoire rapporte[3].
-
-Le roi dit: D'après cela, il était donc d'une grandeur excessive?
-
-MENG-TSEU dit: Le peuple le trouvait encore trop petit.
-
-Le roi ajouta: Ma chétive personne a un parc qui n'a que quarante _li_
-[quatre lieues] de circonférence, et le peuple le trouve encore trop
-grand; pourquoi cette différence?
-
-MENG-TSEU dit: Le parc de _Wen-wang_ avait sept lieues de circuit; mais
-c'était là que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de
-l'herbe ou de couper du bois. Ceux qui voulaient prendre des faisans
-ou des lièvres allaient là. Comme le roi avait son parc en commun avec
-le peuple, celui-ci le trouvait trop petit [quoiqu'il eût sept lieues
-de circonférence]; cela n'était-il pas juste?
-
-Moi, votre serviteur, lorsque je commençai à franchir la frontière, je
-m'informai de ce qui était principalement défendu dans votre royaume,
-avant d'oser pénétrer plus avant. Votre serviteur apprit qu'il y
-avait dans l'intérieur de vos lignes de douanes un parc de quatre
-lieues de tour; que l'homme du peuple qui y tuait un cerf était puni
-de mort, comme s'il avait commis le meurtre d'un homme; alors c'est
-une véritable fosse de mort de quatre lieues de circonférence ouverte
-au sein de votre royaume. Le peuple, qui trouve ce parc trop grand,
-n'a-t-il pas raison?
-
-3. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Y
-a-t-il un art, une règle à suivre pour former des relations d'amitié
-entre les royaumes voisins?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Il en existe. Il n'y a que le
-prince doué de la vertu de l'humanité qui puisse, en possédant un
-grand État, procurer de grands avantages aux petits. C'est pourquoi
-_Tching-thang_ assista l'État de _Ko_, et _Wen-wang_ ménagea celui des
-_Kouen-i_ [ou barbares de l'occident]. Il n'y a que le prince doué
-d'une sagesse éclairée qui puisse, en possédant un petit État, avoir
-la condescendance nécesssaire envers les grands États. C'est ainsi que
-_Taï-wang_ se conduisit envers les _Hiun-yo_ [ou barbares du nord], et
-_Keou-tsian_ envers l'État de _Ou._
-
-Celui qui, commandant à un grand État, protége, assiste les petits,
-se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste; celui
-qui, ne possédant qu'un petit Etat, a de la condescendance pour les
-grands États, respecte, en lui obéissant, la raison céleste; celui qui
-se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste est le
-protecteur de tout l'empire; celui qui respecte, en lui obéissant, la
-raison céleste, est le protecteur de son royaume.
-
-Le _Livre des Vers_[4] dit:
-
- «Respectez la majesté du ciel,
-
- Et par cela même vous conserverez le mandat qu'il vous a
- délégué.»
-
-Le roi dit: La grande, l'admirable instruction! Ma chétive personne a
-un défaut, ma chétive personne aime la bravoure.
-
-[MENG-TSEU] répondit avec respect: Prince, je vous en prie, n'aimez
-pas la bravoure vulgaire [qui n'est qu'une impétuosité des esprits
-vitaux][5]. Celui qui possède celle-ci saisit son glaive en jetant
-autour de lui des regards courroucés, et s'écrie: «Comment cet ennemi»
-ose-t-il venir m'attaquer?» Cette bravoure n'est que celle d'un homme
-vulgaire qui peut résister à un seul homme. Roi, je vous en prie, ne
-vous occupez que de la bravoure des grandes âmes.
-
-Le _Livre des Vers_[6] dit:
-
- «Le roi (_Wen-wang_), s'animant subitement, devint rouge
- de colère;
-
- Il fit aussitôt ranger son armée en ordre de bataille,
-
- Afin d'arrêter les troupes ennemies qui marchaient sur
- elle;
-
- Afin de rendre plus florissante la prospérité des
- _Tcheou;_
-
- Afin de répondre aux voeux ardents de tout l'empire.»
-
-Voilà la bravoure de _Wen-wang. Wen-wang_ ne s'irrite qu'une fois, et
-il pacifie toutes les populations de l'empire.
-
-Le _Chou-king_, ou _Livre par excellence_[7], dit: «Le ciel, en créant
-les peuples, leur a préposé des princes [pour avoir soin d'eux][8];
-il leur a donné des instituteurs [pour les instruire]. Aussi est-il
-dit: Ils sont les auxiliaires du souverain suprême, qui les distingue
-par des marques d'honneur dans les quatre parties de la terre. Il
-n'appartient qu'à moi (c'est _Wou-wang_ qui parle) de récompenser les
-innocents et de punir les coupables. Qui, dans tout l'empire, oserait
-s'opposer à sa volontés[9]?»
-
-Un seul homme (_Cheou-sin_) avait commis des actions odieuses dans tout
-l'empire; _Wou-wang_ en rougit. Ce fut là la bravoure de _Wou-wang_;
-et _Wou-wang_, s'étant irrité une seule fois, pacifia toutes les
-populations de l'empire.
-
-Maintenant, si le roi, en se livrant une seule fois à ses mouvements
-d'indignation ou de bravoure, pacifiait toutes les populations de
-l'empire, les populations n'auraient qu'une crainte, c'est que le roi
-n'aimât pas la bravoure.
-
-4. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, était allé voir MENG-TSEU dans le
-_Palais de la neige_ (_Siouëi-koung_). Le roi dit: Convient-il aux
-sages de demeurer dans un pareil lieu de délices? MENG-TSEU répondit
-avec respect: Assurément. Si les hommes du peuple n'obtiennent pas
-cette faveur, alors ils accusent leur supérieur [leur prince].
-
-Ceux qui n'obtiennent pas cette faveur, et qui accusent leur supérieur,
-sont coupables; mais celui qui est constitué le supérieur du peuple, et
-qui ne partage pas avec le peuple ses joies et ses plaisirs, est encore
-plus coupable.
-
-Si un prince se réjouit de la joie du peuple, le peuple se réjouit
-aussi de sa joie. Si un prince s'attriste des tristesses du peuple, le
-peuple s'attriste aussi de ses tristesses. Qu'un prince se réjouisse
-avec tout le monde, qu'il s'attriste avec tout le monde; en agissant
-ainsi, il est impossible qu'il trouve de la difficulté à régner.
-
-Autrefois _King-kong_, roi de _Thsi_, interrogeant _Yan-tseu_ [son
-premier ministre], dit: Je désirerais contempler les [montagnes]
-_Tchouan-fou_ et _Tchao-wou_, et, suivant la mer au midi [dans l'Océan
-oriental][10], parvenir à _Lang-ye_. Comment dois-je agir pour imiter
-les anciens rois dans leurs visites de l'empire?
-
-_Yan-tseu_ répondit avec respect: O l'admirable question! Quand le fils
-du Ciel[11] se rendait chez les grands vassaux, on nommait ces visites,
-visites d'enquêtes (_sun-cheou_); faire ces visites d'_enquêtes_,
-c'est _inspecter ce qui a été donné à conserver_. Quand les grands
-vassaux allaient faire leur cour au fils du Ciel, on appelait ces
-visites _comptes-rendus_ [_chou-tchi_]. Par _comptes-rendus_ on
-entendait _rendre compte_ [au roi ou à l'empereur] _de tous les actes
-de son administration_. Aucune de ces visites n'était sans motif. Au
-printemps [les anciens empereurs] inspectaient les champs cultivés, et
-fournissaient aux laboureurs les choses dont ils avaient besoin. En
-automne ils inspectaient les moissons, et ils donnaient des secours
-à ceux qui ne récoltaient pas de quoi leur suffire. Un proverbe de
-la dynastie _Hia_ disait: «Si notre roi ne visite pas [le royaume],
-comment recevrons-nous ses bienfaits? Si notre roi ne se donne pas
-le plaisir d'inspecter [le royaume], comment obtiendrons-nous des
-secours?» Chaque visite, chaque récréation de ce genre, devenait une
-loi pour les grands vassaux.
-
-Maintenant les choses ne se passent pas ainsi. Des troupes nombreuses
-se mettent en marche avec le prince [pour lui servir de garde][12],
-et dévorent toutes les provisions. Ceux qui éprouvent la faim ne
-trouvent plus à manger; ceux qui peuvent travailler ne trouvent plus
-de repos. Ce ne sont plus que des regards farouches, des concerts
-de malédictions. Dans le coeur du peuple naissent alors des haines
-profondes; il résiste aux ordres [du roi], qui prescrivent d'opprimer
-le peuple. Le boire et le manger se consomment avec l'impétuosité d'un
-torrent. Ces désordres sont devenus la frayeur des grands vassaux.
-
-Suivre le torrent qui se précipite dans les lieux inférieurs,
-et oublier de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre le
-courant_[13]; suivre le torrent en remontant vers sa source, et oublier
-de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre sans interruption ses
-plaisirs_[14]; poursuivre les bêtes sauvages sans se rassasier de cet
-amusement, on appelle cela _perdre son temps en choses vaines_[15];
-trouver ses délices dans l'usage du vin, sans pouvoir s'en rassasier,
-on appelle cela _se perdre de gaîtê de coeur_[16].
-
-Les anciens rois ne se donnaient point les satisfactions des deux
-premiers égarements du coeur [le _lieou_ et le _lian_], et ils ne
-mettaient pas en pratique les deux dernières actions vicieuses [le
-_hoang_ et le _wang_]. Il dépend uniquement du prince de déterminer en
-cela les principes de sa conduite.
-
-_King-kong_ fut très-satisfait [de ce discours de _Yan-tseu_]. Il
-publia aussitôt dans tout le royaume un décret royal par lequel il
-informait le peuple qu'il allait quitter [son palais splendide] pour
-habiter dans les campagnes. Dès ce moment il commença à donner des
-témoignages évidents de ses bonnes intentions en ouvrant les greniers
-publics pour assister ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il appela
-auprès de lui l'intendant en chef de la musique, et lui dit: «Composez
-pour moi un chant de musique qui exprime la joie mutuelle d'un prince
-et d'un ministre.» Or cette musique est celle que l'on appelle
-_Tchi-chao_ et _Kio-chao_ [la première qui a rapport aux affaires du
-prince, la seconde qui a rapport au peuple][17]. Les paroles de cette
-musique sont l'ode du _Livre des Vers_ qui dit:
-
- «Quelle faute peut-on attribuer
-
- Au ministre qui modère et retient son prince?
-
- Celui qui modère et retient le prince aime le prince.»
-
-5. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lit une question en ces termes:
-Tout le monde me dit de démolir le _Palais de la lumière_
-(_Ming-thang_)[18]; faut-il que je me décide à le détruire?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Le _Palais de la lumière_ est
-un palais des anciens empereurs. Si le roi désire pratiquer le
-gouvernement des anciens empereurs, il ne faut pas qu'il le détruise.
-
-Le roi dit: Puis-je apprendre de vous quel était ce gouvernement des
-anciens empereurs?
-
-[MENG-TSEU] répondit avec respect: Autrefois, lorsque _Wen-wang_
-gouvernait [l'ancien royaume de] _Khi_, les laboureurs payaient comme
-impôt la neuvième partie de leurs produits; les fonctions publiques
-[entre les mains des descendants des hommes illustres et vertueux
-des premiers temps] étaient, par la suite des générations, devenues
-salariées; aux passages des frontières et sur les marchés, une
-surveillance active était exercée, mais aucun droit n'était exigé;
-dans les lacs et les étangs, les ustensiles de pêche n'étaient pas
-prohibés; les criminels n'étaient pas punis dans leurs femmes et leurs
-enfants. Les vieillards qui n'avaient plus de femmes étaient nommés
-_veufs_ ou _sans compagnes_ (_kouan_); la femme âgée qui n'avait
-plus de mari était nommée _veuve_ ou _sans compagnon_ (_koua_); le
-vieillard privé de fils était nommé _solitaire_ (_tou_); les jeunes
-gens privés de leurs père et mère étaient nommés _orphelins sans appui_
-(_kou_). Ces quatre classes formaient la population la plus misérable
-de l'empire, et n'avaient personne qui s'occupât d'elles. _Wen-wang_,
-en introduisant dans son gouvernement les principes d'équité et de
-justice, et en pratiquant dans toutes les occasions la grande vertu de
-l'humanité, s'appliqua d'abord au soulagement de ces quatre classes. Le
-_Livre des Vers_ dit:
-
- «On peut être riche et puissant;
-
- Mais il faut avoir de la compassion pour les malheureux
- veufs et orphelins[19].»
-
-Le roi dit: Qu'elles sont admirables les paroles que je viens
-d'entendre! MENG-TSEU ajouta: O roi! si vous les trouvez admirables,
-alors pourquoi ne les pratiquez-vous pas? Le roi dit: Ma chétive
-personne a un défaut[20], ma chétive personne aime les richesses.
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Kong-lieou_ aimait aussi
-les richesses.
-
-Le _Livre des Vers_[21] dit [en parlant de _Kong-lieou_]:
-
- «Il entassait [des meules de blé], il accumulait [les
- grains dans les greniers];
-
- Il réunissait des provisions sèches dans des sacs sans
- fond et dans des sacs avec fond.
-
- Sa pensée s'occupait de pacifier le peuple pour donner
- de l'éclat à son règne.
-
- Les arcs et les flèches étant préparés,
-
- Ainsi que les boucliers, les lances et les haches,
-
- Alors il commença à se mettre en marche.»
-
-C'est pourquoi ceux qui restèrent eurent des blés entassés en meules,
-et des grains accumulés dans les greniers, et ceux qui partirent [pour
-l'émigration dans le lieu nommé _Pin_] eurent des provisions sèches
-réunies dans des sacs; par suite de ces mesures, ils purent alors se
-mettre en marche. Roi, si vous aimez les richesses, partagez-les avec
-le peuple; quelle difficulté trouverez-vous alors à régner?
-
-Le roi dit: Ma chétive personne a encore une autre faiblesse, ma
-chétive personne aime la volupté.
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Taï-wang_ [l'ancêtre de
-_Wen-wang_] aimait la volupté; il chérissait sa femme.
-
-Le _Livre des Vers_ dit[22]:
-
- «_Tan-fou_, surnommé _Kou-kong_ [le même que Taï-wang],
-
- Arriva un matin, courant à cheval;
-
- En longeant les bords du fleuve occidental,
-
- Il parvint au pied du mont _Khi._
-
- Sa femme _Kiang_ était avec lui:
-
- C'est là qu'il fixa avec elle son séjour.»
-
-En ce temps-là il n'y avait dans l'intérieur des maisons aucune femme
-indignée [d'être sans mari][23]; et dans tout le royaume il n'y avait
-point de célibataire. Roi, si vous aimez la volupté [aimez-la comme
-_Tai-wang_], et rendez-la commune à toute la population [en faisant
-que personne ne soit privé des plaisirs du mariage]; alors quelle
-difficulté trouverez-vous à régner?
-
-6. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Je
-suppose qu'un serviteur du roi ait assez de confiance dans un ami pour
-lui confier sa femme et ses enfants au moment où il va voyager dans
-l'État de _Thsou_. Lorsque cet homme est de retour, s'il apprend que
-sa femme et ses enfants ont souffert le froid et la faim, alors que
-doit-il faire?--Le roi dit: Il doit rompre entièrement avec son ami.
-
-MENG-TSEU ajouta: Si le chef suprême de la justice (_Sse-sse_) ne peut
-gouverner les magistrats qui lui sont subordonnes, alors quel parti
-doit-on prendre à son égard?
-
-Le roi dit: Il faut le destituer.
-
-MENG-TSEU poursuivit: Si les provinces situées entre les limites
-extrêmes du royaume ne sont pas bien gouvernées, que faudra-t-il faire?
-
-Le roi [feignant de ne pas comprendre] regarda à droite et à gauche, et
-parla d'autre chose[24].
-
-7. MENG-TSEU étant allé visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit:
-Ce qui fait appeler un royaume ancien, ce ne sont pas les vieux arbres
-élevés qu'on y trouve, ce sont les générations successives de ministres
-habiles qui l'ont rendu heureux et prospère. Roi, vous n'avez aucun
-ministre intime [qui ait votre confiance, comme vous la sienne]; ceux
-que vous avez faits hier ministres, aujourd'hui vous ne vous rappelez
-déjà plus que vous les avez destitués.
-
-Le roi dit: Comment saurais-je d'avance qu'ils n'ont point de talents,
-pour les repousser?
-
-MENG-TSEU dit: Le prince qui gouverne un royaume, lorsqu'il élève
-les sages aux honneurs et aux dignités, doit apporter dans ses choix
-l'attention et la circonspection la plus grande. S'il agit en sorte de
-donner la préférence [à cause de sa sagesse] à un homme d'une condition
-inférieure sur un homme d'une condition élevée, et à un parent éloigné
-sur un parent plus proche, n'aura-t-il pas apporté dans ses choix
-beaucoup de vigilance et d'attention?
-
-Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est sage_, cela
-ne doit pas suffire [pour le croire]; si tous les grands fonctionnaires
-disent: _Un tel est sage_, cela ne doit pas encore suffire; si tous les
-hommes du royaume disent: _Un tel est sage_, et qu'après avoir pris
-des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous
-l'avez trouvé sage, vous devez ensuite l'employer [dans les fonctions
-publiques, de préférence à tout autre].
-
-Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est indigne_ [ou
-impropre à remplir un emploi public], ne les écoutez pas; si tous les
-grands fonctionnaires disent: _Un tel est indigne_, ne les écoutez pas;
-si tous les hommes du royaume disent: _Un tel est indigne_, et qu'après
-avoir pris des informations pour savoir si l'opinion publique était
-fondée, vous l'avez trouvé indigne, vous devez ensuite l'éloigner [des
-fonctions publiques].
-
-Si tous ceux qui vous entourent disent: _Un tel doit être mis à mort_,
-ne les écoutez pas; si tous les grands fonctionnaires disent: _Un
-tel doit être mis à mort_, ne les écoutez pas; si tous les hommes du
-royaume disent: _Un tel doit être mis à mort_, et qu'après avoir pris
-des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous
-l'avez trouvé méritant la mort, vous devez ensuite le faire mourir.
-C'est pourquoi on dit que c'est l'opinion publique qui l'a condamné et
-fait mourir.
-
-Si le prince agit de cette manière [dans l'emploi des honneurs et dans
-l'usage des supplices][25], il pourra ainsi être considéré comme le
-père et la mère du peuple.
-
-8. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Est-il
-vrai que _Tching-tang_[26] détrôna _Kie_[27] et l'envoya en exil, et
-que _Wou-wang_[28] mit à mort _Cheou-(sin)_[29]?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: L'histoire le rapporte.
-
-Le roi dit: Un ministre ou sujet a-t-il le droit de détrôner et de tuer
-son prince?
-
-MENG-TSEU dit: Celui qui fait un vol à l'humanité est appelé _voleur_;
-celui qui fait un vol à la justice [qui l'outrage], est appelé
-_tyran_[30]. Or un _voleur_ et un _tyran_ sont des hommes que l'on
-appelle _isolés, réprouvés_ [abandonnés de leurs parents et de la
-foule][31]. J'ai entendu dire que _Tching-tang_ avait mis à mort
-un homme _isolé, réprouvé_ [_abandonné de tout le monde_], nommé
-_Cheou-sin_; je n'ai pas entendu dire qu'il eût tué son prince.
-
-9. MENG-TSEU étant allé visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit:
-Si vous faites construire un grand palais, alors vous serez obligé
-d'ordonner au chef des ouvriers de faire chercher de gros arbres [pour
-faire des poutres et des solives]; si le chef des ouvriers parvient
-à se procurer ces gros arbres, alors le roi en sera satisfait, parce
-qu'il les considérera comme pouvant supporter le poids auquel on les
-destine. Mais si le charpentier, en les façonnant avec sa hache, les
-réduit à une dimension trop petite, alors le roi se courroucera,
-parce qu'il les considérera comme ne pouvant plus supporter le poids
-auquel on les destinait. Si un homme sage s'est livré à l'étude dès
-son enfance, et que parvenu à l'âge mur et désirant mettre en pratique
-les préceptes de sagesse qu'il a appris, le roi lui dise: Maintenant
-abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions;
-que penseriez-vous de cette conduite?
-
-En outre, je suppose qu'une pierre de jade brute soit en votre
-possession, quoiqu'elle puisse peser dix mille _i_ [ou 200,000 onces
-chinoises], vous appellerez certainement un lapidaire pour la façonner
-et la polir. Quant à ce qui concerne le gouvernement de l'État, si
-vous dites [à des sages]: Abandonnez tout ce que vous avez appris, et
-suivez mes instructions, agirez-vous différemment que si vous vouliez
-instruire le lapidaire de la manière dont il doit tailler et polir
-votre pierre brute?
-
-10. Les hommes de _Thsi_ attaquèrent ceux de _Yan_, et les vainquirent.
-
-_Siouan-wang_ interrogea [MENG-TSEU], en disant: Les uns me disent
-de ne pas aller m'emparer [du royaume de _Yan_], d'autres me disent
-d'aller m'en emparer. Qu'un royaume de dix mille chars puisse conquérir
-un autre royaume de dix mille chars dans l'espace de cinq décades [ou
-cinquante jours] et l'occuper, la force humaine ne va pas jusque-là. Si
-je ne vais pas m'emparer de ce royaume, j'éprouverai certainement la
-défaveur du ciel; si je vais m'en emparer, qu'arrivera-t-il?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Si le peuple de _Yan_ se réjouit de
-vous voir prendre possession de cet État, allez en prendre possession;
-l'homme de l'antiquité qui agit ainsi fut _Wou-wang_. Si le peuple de
-_Yan_ ne se réjouit pas de vous voir prendre possession de ce royaume,
-alors n'allez pas en prendre possession; l'homme de l'antiquité qui
-agit ainsi fut _Wen-wang._
-
-Si avec les forces d'un royaume de dix mille chars vous attaquez un
-autre royaume de dix mille chars, et que le peuple vienne au-devant des
-armées du roi en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire,
-pensez-vous que ce peuple ait une autre cause d'agir ainsi, que celle
-de fuir l'eau et le feu [ou une cruelle tyrannie]? Mais si vous rendiez
-encore cette eau plus profonde, et ce feu plus brûlant [c'est-à-dire,
-si vous alliez exercer une tyrannie plus cruelle encore], il se
-tournerait d'un autre côté pour obtenir sa délivrance; et voilà tout.
-
-11. Les hommes de _Thsi_ ayant attaqué l'État de _Yan_ et l'ayant pris,
-tous les autres princes résolurent de délivrer _Yan. Siouan-wang_ dit:
-Les princes des différents États ont résolu en grand nombre d'attaquer
-ma chétive personne; comment ferai-je pour les attendre? MENG-TSEU
-répondit avec respect: Votre serviteur a entendu parler d'un homme qui,
-ne possédant que soixante et dix _li_ [sept lieues] de territoire,
-parvint cependant à appliquer les principes d'un bon gouvernement
-à tout l'empire; _Tching-thang_ fut cet homme. Mais je n'ai jamais
-entendu dire qu'un prince possédant un État de mille _li_[32] [cent
-lieues] craignît les attaques des hommes.
-
-Le _Chou-king, Livre par excellence_, dit que «_Tching-thang_, allant
-pour la première fois combattre les princes qui tyrannisaient le
-peuple, commença par le roi de _Ko_; l'empire mit en lui toute sa
-confiance; s'il portait ses armes vers l'orient, les barbares de
-l'occident se plaignaient [et soupiraient après leur délivrance];
-s'il portait ses armes au midi, les barbares du nord se plaignaient
-[et soupiraient après leur délivrance], en disant: Pourquoi nous
-place-t-il après les autres[33]?» Les peuples aspiraient après lui,
-comme, à la suite d'une grande sécheresse, on aspire après les nuages
-et l'arc-en-ciel. Ceux qui [sous son gouvernement] se rendaient sur les
-marchés n'étaient plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre
-n'étaient plus transportés d'un lieu dans un autre. _Tching-thang_
-mettait à mort les princes [qui exerçaient la tyrannie][34] et
-soulageait les peuples. Comme lorsque la pluie tombe dans un temps
-désiré, les peuples éprouvaient une grande joie.
-
-Le _Chou-king_ dit encore: «Nous attendions évidemment notre prince;
-après son arrivée, nous avons été rendus à la vie.»
-
-Maintenant, le roi de _Yan_ opprimait son peuple; vous êtes allé
-pour le combattre et vous l'avez vaincu. Le peuple de _Yan_, pensant
-que le vainqueur les délivrerait du milieu de l'eau et du feu [de la
-tyrannie sous laquelle il gémissait], vint au-devant des armées du
-roi, en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire. Mais si
-vous faites mourir les pères et les frères aînés; si vous jetez dans
-les liens les enfants et les frères cadets; si vous détruisez les
-temples dédiés aux ancêtres; si vous enlevez de ces temples les vases
-précieux qu'ils renferment, qu'en résultera-t-il? L'empire tout entier
-redoutait certainement déjà la puissance de _Thsi_. Maintenant que vous
-avez encore doublé l'étendue de votre territoire, sans pratiquer un
-gouvernement humain, vous soulevez par là contre vous toutes les armées
-de l'empire.
-
-Si le roi promulguait promptement un décret qui ordonnât de rendre à
-leurs parents les vieillards et les enfants, de cesser d'enlever des
-temples les vases précieux; et si, de concert avec le peuple de _Yan_,
-vous rétablissez à sa tête un sage prince et quittez son territoire,
-alors vous pourrez parvenir à arrêter [les armées des autres princes
-toutes prêtes à vous attaquer].
-
-12. Les princes de _Tseou_ et de _Lou_ étant entrés en hostilités l'un
-contre l'autre, _Mou-hong_ [prince de _Tseou_] fit une question en ces
-termes: Ceux de mes chefs de troupes qui ont péri en combattant sont au
-nombre de trente-trois, et personne d'entre les hommes du peuple n'est
-mort en les défendant. Si je condamne à mort les hommes du peuple, je
-ne pourrai pas faire mourir tous ceux qui seront condamnés; si je ne
-les condamne pas à mort, ils regarderont, par la suite, avec dédain, la
-mort de leurs chefs et ne les défendront pas. Dans ces circonstances,
-comment dois-je agir pour bien faire?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Dans les dernières années de
-stérilité, de désastres et de famine, le nombre des personnes de votre
-peuple, tant vieillards qu'infirmes, qui se sont précipités dans des
-fossés pleins d'eau ou dans des mares, y compris les jeunes gens
-forts et vigoureux qui se sont dispersés dans les quatre parties de
-l'empire [pour chercher leur nourriture], ce nombre, dis-je, s'élève
-à près de mille[35]; et pendant ce temps les greniers du prince
-regorgeaient d'approvisionnements; ses trésors étaient pleins; et
-aucun chef du peuple n'a instruit le prince de ses souffrances. Voilà
-comment les supérieurs[36] dédaignent et tyrannisent horriblement les
-inférieurs[37]. _Thseng-tseu_ disait:
-
-«Prenez garde! prenez garde! Ce qui sort de vous retourne à vous!» Le
-peuple maintenant est arrivé _à rendre ce qu'il a reçu_. Que le prince
-ne l'en accuse pas.
-
-Dès l'instant que le prince pratique un gouvernement humain, aussitôt
-le peuple prend de l'affection pour ses supérieurs, et il donnerait sa
-vie pour ses chefs.
-
-13. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une question en ces termes:
-_Teng_ est un petit royaume; mais, comme il est situé entre les
-royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_, servirai-je _Thsi_, ou servirai-je
-_Thsou?_
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: C'est un de ces conseils qu'il n'est
-pas en mon pouvoir de vous donner. Cependant, si vous continuez à
-insister, alors j'en aurai un [qui sera donné par la nécessité]:
-creusez plus profondément ces fossés, élevez plus haut ces murailles;
-et si avec le concours du peuple vous pouvez les garder; si vous êtes
-prêt à tout supporter jusqu'à mourir pour défendre votre ville, et que
-le peuple ne vous abandonne pas, alors c'est là tout ce que vous pouvez
-faire [dans les circonstances où vous vous trouvez].
-
-14. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une autre question en ces termes:
-Les hommes de _Thsi_ sont sur le point de ceindre de murailles l'Etat
-de _Sië_; j'en éprouve une grande crainte. Que dois-je faire dans cette
-circonstance?
-
-MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Taï-wang_ habitait dans la
-terre de _Pin_; les barbares du nord, nommés _Joung_, l'inquiétaient
-sans cesse par leurs incursions; il quitta cette résidence et se rendit
-au pied du mont _Khi_, où il se fixa; ce n'est pas par choix et de
-propos délibéré qu'il agit ainsi, c'est parce qu'il ne pouvait pas
-faire autrement.
-
-Si quelqu'un pratique constamment la vertu, dans la suite des
-générations il se trouvera toujours parmi ses fils et ses petits-fils
-un homme qui sera élevé à la royauté. L'homme supérieur qui veut fonder
-une dynastie, avec l'intention de transmettre la souveraine autorité
-à sa descendance, agit de telle sorte que son entreprise puisse être
-continuée. Si cet homme supérieur accomplit son oeuvre [s'il est élevé
-à la royauté][38], alors le ciel a prononcé[39]. Prince, que vous fait
-ce royaume de _Thsi?_ Efforcez-vous de pratiquer la vertu [qui fraye le
-chemin à la royauté], et bornez-vous là.
-
-15. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit encore une question en ces
-termes: _Teng_ est un petit royaume. Quoiqu'il fasse tous ses efforts
-pour être agréable aux grands royaumes, il ne pourra éviter sa ruine.
-Dans ces circonstances, que pensez-vous que je puisse faire? MENG-TSEU
-répondit avec respect: Autrefois, lorsque _Tai-wang_ habitait le
-territoire de _Pin_, et que les barbares du nord l'inquiétaient sans
-cesse par leurs incursions, il s'efforçait de leur être agréable en
-leur offrant comme en tribut des peaux de bêtes et des pièces d'étoffe
-de soie, mais il ne parvint pas à empêcher leurs incursions; il
-leur offrit ensuite des chiens et des chevaux, et il ne parvint pas
-encore à empêcher leurs incursions; il leur offrit enfin des perles
-et des pierres précieuses, et il ne parvint pas plus à empêcher leurs
-incursions. Alors, ayant assemblé tous les anciens du peuple, il
-les informa de ce qu'il avait fait, et leur dit: Ce que les _Joung_
-[barbares du nord ou Tartares] désirent, c'est la possession de notre
-territoire. J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne cause pas de
-préjudice aux hommes au sujet de ce qui sert à leur nourriture et à
-leur entretien[40]. Vous, mes enfants, pourquoi vous affligez-vous de
-ce que bientôt vous n'aurez plus de prince? je vais vous quitter.--Il
-quitta donc _Pin_, franchit le mont _Liang_; et, ayant fondé une ville
-au pied de la montagne _Khi_, il y fixa sa demeure. Alors les habitants
-de _Pin_ dirent: C'était un homme bien humain [que notre prince]! nous
-ne devons pas l'abandonner. Ceux qui le suivirent se hâtèrent comme la
-foule qui se rend au marché.
-
-Quelqu'un dit [aux anciens]: Ce territoire nous a été transmis de
-génération en génération; ce n'est pas une chose que nous pouvons,
-de notre propre personne, céder [à des étrangers]; nous devons tout
-supporter, jusqu'à la mort, pour le conserver et ne pas l'abandonner.
-
-Prince, je vous prie de choisir entre ces deux résolutions.
-
-16. _Phing-kong_, prince de _Lou_, était disposé à sortir [pour visiter
-MENG-TSEU][41], lorsque son ministre favori _Thsang-tsang_ lui parla
-ainsi: Les autres jours, lorsque le prince sortait, il prévenait les
-chefs de service du lieu où il se rendait; aujourd'hui, quoique les
-chevaux soient déjà attelés au char, les chefs de service ne savent
-pas encore où il va. Permettez que j'ose vous le demander. Le prince
-dit: Je vais faire une visite à MENG-TSEU. _Thsang-tsang_ ajouta:
-Comment donc! la démarche que fait le prince est d'une personne
-inconsidérée, en allant le premier rendre visite à un homme du commun.
-Vous le regardez sans doute comme un sage? Les rites et l'équité sont
-pratiqués en public par celui qui est sage; et cependant les dernières
-funérailles que MENG-TSEU a fait faire [à sa mère] ont surpassé [en
-somptuosité] les premières funérailles qu'il fit faire [à son père,
-et il a manqué aux rites]. Prince, vous ne devez pas le visiter.
-_Phing-kong_ dit: Vous avez raison.
-
-_Lo-tching-tseu_ [disciple de MENG-TSEU] s'étant rendu à la cour pour
-voir le prince, lui dit: Prince, pourquoi n'êtes-vous pas allé voir
-MENG-KHO [MENG-TSEU]? Le prince lui répondit: Une certaine personne m'a
-informé que les dernières funérailles que MENG-TSEU avait fait faire [à
-sa mère] avaient surpassé [en somptuosité] les premières funérailles
-qu'il avait fait faire [à son père]. C'est pourquoi je ne suis pas allé
-le voir. _Lo-tching-tseu_ dit: Qu'est-ce que le prince entend donc
-par l'expression _surpasser?_ Mon maître a fait faire les premières
-funérailles conformément aux rites prescrits pour les simples lettrés,
-et les dernières conformément aux rites prescrits pour les grands
-fonctionnaires; dans les premières il a employé trois trépieds, et dans
-les dernières il en a employé cinq: est-ce là ce que vous avez voulu
-dire?--Point du tout, repartit le roi. Je parle du cercueil intérieur
-et du tombeau extérieur, ainsi que de la beauté des habits de deuil.
-_Lo-tching-tseu_ dit: Ce n'est pas en cela que l'on peut dire qu'il a
-_surpassé_ [les premières funérailles par le luxe des dernières]; les
-facultés du pauvre et du riche ne sont pas les mêmes[42].
-
-_Lo-tching-tseu_ étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: J'avais parlé
-de vous au prince; le prince avait fait ses dispositions pour venir
-vous voir; mais c'est son favori
-
-_Thsang-tsang_ qui l'en a empêché: voilà pourquoi le prince n'est pas
-réellement venu.
-
-MENG-TSEU dit: Si l'on parvient à faire pratiquer au prince les
-principes d'un sage gouvernement, c'est que quelque cause inconnue
-l'y aura engagé; si on n'y parvient pas, c'est que quelque cause
-inconnue l'en a empêché. Le succès ou l'insuccès ne sont pas au pouvoir
-de l'homme; si je n'ai pas eu d'entrevue avec le prince de _Lou_,
-c'est le ciel qui l'a voulu. Comment le fils de la famille _Thsang_
-[_Thsang-tsang_] aurait-il pu m'empècher de me rencontrer avec le
-prince?
-
-
-
-[1] Un des ministres du roi de _Thsi._
-
-[2] Littéralement: _des clochettes et des tambours, des flûtes et
-autres instruments à vent._
-
-[3] _Tchouan_, ancien livre perdu. (_Commentaire._)
-
-[4] Ode _Ngo-tsiang_, section _Tchéou-soung_.
-
-[5] _Commentaire._
-
-[6] Ode _Hoang-i_, section _Ta-ya._
-
-[7] Chap. _Taï-chi_. Voyez la note ci-devant, pag. 240, et l'édition
-citée, p. 84.
-
-[8] _Commentaire. Tchou-hi_ fait remarquer qu'il y a quelques légères
-différences dans la citation de MENG-TSEU avec le texte du _Chou-king_
-tel qu'il était constitué de son temps.
-
-[9] C'est-a-dire, à la volonté, aux voeux de l'empire lui-même, des
-populations qui demandaient un gouvernement doux et humain, et qui
-abhorraient la tyrannie sous laquelle le dernier roi les avait
-opprimées.
-
-[10] _Commentaire._
-
-[11] Ainsi se nommaient les anciens empereurs de la Chine.
-
-[12] _Commentaire._
-
-[13] _Lieou, couler_; figurément: _s'abandonner an courant des
-plaisirs, aux voluptés, etc._
-
-[14] _Lian._
-
-[15] _Hoang._
-
-[16] _Wang._
-
-[17] _Commentaire._
-
-[18] C'était un lieu où les empereurs des _Tchéou_, dans les visites
-qu'ils faisaient à l'orient de leur empire, recevaient les hommages des
-princes vassaux. Il en restait encore des vestiges du temps des _Han._
-(_Commentaire._)
-
-[19] Ode _Tching-youeï_, section _Siao-ya._
-
-[20] Il y a dans le texte, _une maladie._
-
-[21] Ode _Kong-lieou_, section _Ta-ya_.
-
-[22] Ode _Mien_, section _Ta-ya._
-
-[23] _Commentaire chinois._
-
-[24] L'argument de MENG-TSEU, pour faire comprendre au roi de _Thsi_
-qu'il devait réformer son gouvernement ou abdiquer, était habile; mais
-il ne fut pas efficace.
-
-[25] _Commentaire._
-
-[26] Fondateur de la seconde dynastie chinoise.
-
-[27] Dernier roi de la première dynastie.
-
-[28] Fondateur de la troisième dynastie.
-
-[29] Dernier roi de la deuxième dynastie. Voyez la _Chine, ou Résumé de
-l'histoire et de la civilisation chinoise_, déjà cité, pag. 60 et 77.
-
-[30] Le mot chinois que nous rendons par _tyran_ est _tsan_, composé du
-radical générique _pervers, cruel, vicieux_, et de _deux lances_ qui
-désignent les moyens violents employés pour commettre le mal et exercer
-la tyrannie.
-
-[31] _Commentaire_. Le _suffrage_ du peuple le constitue _prince_; son
-_abandon_ n'en fait plus qu'un _simple particulier_, un _homme privé_,
-passible des mêmes châtiments que la foule.
-
-[32] Il indique l'État et le roi de _Thsi_.
-
-[33] Chapitre _Tchoung-hoeï-tchi-kao_, édition citée pag. 69.
-_Tchou-hi_ dit que les textes cités dans ce paragraphe différent aussi
-légèrement du texte actuel du _Chouking._
-
-[34] _Commentaire._
-
-[35] C'était pour le peuple une bien plus grande perte que celle des
-_trente-trois_ chefs de troupes.
-
-[36] Le prince et les chefs. (_Commentaire._)
-
-[37] Ils se soucient fort peu de la vie du peuple. (_Commentaire._)
-
-[38] _Commentaire._
-
-[39] Il n'est plus nécessaire de continuer l'oeuvre commune.
-(_Commentaire._)
-
-[40] C'est-à-dire que lorsque sa personne est un obstacle au repos et à
-la tranquillité d'un peuple, il fait abnégation de ses intérêts privés,
-en faveur de l'intérêt général, auquel il n'hésite pas à se sacrifier;
-il est vrai qu'il y a bien peu d'hommes supérieurs qui agissent ainsi.
-
-[41] _Commentaire._
-
-[42] MENG-TSEU était pauvre lorsqu'il perdit son père; mais lorsqu'il
-perdit sa mère il était riche et grand fonctionnaire public. De là la
-différence dans les funérailles qu'il fit faire à ses père et mère.
-
-
-
-CHAPITRE III,
-
-COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.
-
-
-1. _Kong-sun-tcheou_ [disciple de MENG-TSEU] fit une question en ces
-termes: Maître, si vous obteniez une magistrature, un commandement
-provincial dans le royaume de _Thsi_, on pourrait sans doute espérer
-de voir se renouveler les actions méritoires de _Kouan-tchoung_ et de
-_Yan-tseu?_
-
-MENG-TSEU dit: Vous êtes véritablement un homme de _Thsi_. Vous
-connaissez _Kouan-tchoung_ et _Yan-tseu;_ et voilà tout!
-
-Quelqu'un interrogea _Thseng-si_ [petit-fils de _Thseng-tseu_] en
-ces termes: Dites-moi lequel de vous ou de _Tseu-lou_ est le plus
-sage? _Thseng-si_ répondit avec quelque agitation: Mon aïeul avait
-beaucoup de vénération pour _Tseu-lou_.--S'il en est ainsi, alors
-dites-moi lequel de vous ou de _Kouan-tchoung_ est le plus sage?
-_Thseng-si_ parut s'indigner de cette nouvelle question qui lui déplut,
-et il répondit: Comment avez-vous pu me mettre en comparaison avec
-_Kouan-tchoung_? _Kouan-tchoung_ obtint les faveurs de son prince,
-et celui-ci lui remit toute son autorité. Outre cela, il dirigea
-l'administration du royaume si longtemps[1], que ses actions si vantées
-[eu égard à ses moyens d'action] ne sont que fort ordinaires. Pourquoi
-me mettez-vous en comparaison avec cet homme?
-
-MENG-TSEU dit: _Thseng-si_ se souciait fort peu de passer pour un
-autre _Kouan-tchoung_, et vous voudriez que moi je désirasse de lui
-ressembler!
-
-Le disciple ajouta: _Kouan-tchoung_ rendit son prince le chef des
-autres princes; _Yan-tseu_ rendit son prince illustre. _Kouan-tchoung_
-et _Yan-tseu_ ne sont-ils pas dignes d'être imités?
-
-MENG-TSEU dit: Il serait aussi facile de faire un prince souverain de
-_Thsi_ que de tourner la main.
-
-Le disciple reprit: S'il en est ainsi, alors les doutes et les
-perplexités de votre disciple sont portés à leur dernier degré; car
-enfin, si nous nous reportons à la vertu de _Wen-wang_, qui ne mourut
-qu'après avoir atteint l'âge de cent ans, ce prince ne put parvenir
-au gouvernement de tout l'empire. _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_
-continuèrent l'exécution de ses projets. C'est ainsi que par la suite
-la grande rénovation de tout l'empire fut accomplie. Maintenant vous
-dites que rien n'est si facile que d'obtenir la souveraineté de
-l'empire, alors _Wen-wang_ ne suffit plus pour être offert en imitation.
-
-MENG-TSEU dit: Comment la vertu de _Wen-wang_ pourrait-elle être
-égalée? Depuis _Tching-thang_ jusqu'à _Wou-ting_, six ou sept princes
-doués de sagesse et de sainteté ont paru. L'empire a été soumis à la
-dynastie de _Yn_ pendant longtemps. Et par cela même qu'il lui a été
-soumis pendant longtemps, il a été d'autant plus difficile d'opérer des
-changements. _Wou-ting_ convoqua à sa cour tous les princes vassaux,
-et il obtint l'empire avec la même facilité que s'il eût tourné sa
-main. Comme _Tcheou_ [ou _Cheou-sin_] ne régna pas bien longtemps après
-_Wou-ting_[2], les anciennes familles qui avaient donné des ministres
-à ce dernier roi, les habitudes de bienfaisance et d'humanité que le
-peuple avait contractées, les sages instructions et les bonnes lois,
-étaient encore subsistantes. En outre, existaient aussi _Weï-tseu,
-Weï-tchoung_[3], les fils du roi; _Pi-kan, Ki-tseu_[4] et _Kiao-ke_.
-Tous ces hommes, qui étaient des sages, se réunirent pour aider et
-servir ce prince. C'est pourquoi _Cheou-sin_ régna longtemps et finit
-par perdre l'empire. Il n'existait pas un pied de terre qui ne fût sa
-possession, un peuple qui ne lui fût soumis. Dans cet état de choses,
-_Wen-wang_ ne possédait qu'une petite contrée de cent _li_ [dix lieues]
-de circonférence, de laquelle il partit [pour conquérir l'empire].
-C'est pourquoi il éprouva tant de difficultés.
-
-Les hommes de _Thsi_ ont un proverbe qui dit: _Quoique l'on ait la
-prudence et la pénétration en partage, rien n'est avantageux comme
-des circonstances opportunes; quoique l'on ait de bons instruments
-aratoires, rien n'est avantageux comme d'attendre la saison favorable_.
-Si le temps est arrivé, alors tout est facile.
-
-Lorsque les princes de _Hia_, de _Yn_ et de _Tcheou_ florissaient[5],
-leur territoire ne dépassa jamais mille _li_ [ou cent lieucs]
-d'étendue[6]; le royaume de _Thsi_ a aujourd'hui cette étendue de
-territoire. Le chant des coqs et les aboiements des chiens se répondant
-mutuellement [tant la population est pressée] s'étendent jusqu'aux
-quatre extrémités des frontières; par conséquent le royaume de _Thsi_ a
-une population égale à la leur [à celle de ces royaumes de mille _li_
-d'étendue]. On n'a pas besoin de changer les limites de son territoire
-pour l'agrandir, ni d'augmenter le nombre de sa population. Si le
-roi de _Thsi_ pratique un gouvernement humain [plein d'amour pour le
-peuple][7], personne ne pourra l'empêcher d'étendre sa souveraineté sur
-tout l'empire.
-
-En outre, on ne voit plus surgir de princes qui exercent la
-souveraineté. Leur interrègne n'a jamais été si long que de nos
-jours. Les souffrances et les misères des peuples, produites par des
-gouvernements cruels et tyranniques, n'ont jamais été si grandes que de
-nos jours. Il est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire
-boire ceux qui ont soif.
-
-KHOUNG-TSEU disait: La vertu dans un bon gouvernement se répand comme
-un fleuve; elle marche plus vite que le piéton ou le cavalier qui porte
-les proclamations royales.
-
-Si de nos jours un royaume de dix mille chars vient à posséder un
-gouvernement humain, les peuples s'en réjouiront comme [se réjouit de
-sa délivrance] l'homme que l'on a détaché du gibet où il était suspendu
-la tête en bas. C'est ainsi que si on fait seulement la moitié des
-actes bienfaisants des hommes de l'antiquité, les résultats seront plus
-que doubles. Ce n'est que maintenant que l'on peut accomplir de telles
-choses.
-
-2. _Kong-sun-tcheou_ fit une autre question en ces termes: Maître, je
-suppose que vous soyez grand dignitaire et premier ministre du royaume
-de _Thsi_, et que vous parveniez à mettre en pratique vos doctrines de
-bon gouvernement, quoiqu'il puisse résulter de là que le roi devienne
-chef suzerain des autres rois, ou souverain de l'empire, il n'y aurait
-rien d'extraordinaire. Si vous deveniez ainsi premier ministre du
-royaume, éprouveriez-vous dans votre esprit des sentiments de doute ou
-de crainte? MENG-TSEU répondit: Aucunement. Dès que j'ai eu atteint
-quarante ans, je n'ai plus eprouvé ces incertitudes de l'esprit.
-
-Le disciple ajouta: S'il en est ainsi, alors, maître, vous surpassez de
-beaucoup _Meng-pen._
-
-Il n'est pas difficile, reprit MENG-TSEU, de rester impassible.
-_Kao-tseu_, à un âge plus jeune encore que moi, ne se laissait ébranler
-l'âme par aucune émotion.
-
---Y a-t-il des moyens ou des principes fixes pour ne pas se laisser
-ébranler l'âme?
-
---Il y en a.
-
-_Pe-koung-yeou_ entretenait son courage viril de cette manière: il
-n'attendait pas, pour se défendre, d'être accablé sous les traits de
-son adversaire, ni d'avoir les yeux éblouis par l'éclat de ses armes;
-mais, s'il avait reçu la moindre injure d'un homme, il pensait de suite
-à la venger, comme s'il avait été outragé sur la place publique ou à
-la cour. Il ne recevait pas plus une injure d'un manant vêtu d'une
-large veste de laine, que d'un prince de dix mille chars [du roi d'un
-puissant royaume]. Il réfléchissait en lui-même s'il tuerait le prince
-de dix mille chars, comme s'il tuerait l'homme vêtu d'une large veste
-de laine. Il n'avait peur d'aucun des princes de l'empire; si des mots
-outrageants pour lui, tenus par eux, parvenaient à ses oreilles, il les
-leur renvoyait aussitôt.
-
-C'est de cette manière que _Meng-chi-che_ entretenait aussi son courage
-viril. Il disait: «Je regarde du même oeil la défaite que la victoire.
-Calculer le nombre des ennemis avant de s'avancer sur eux, et méditer
-longtemps sur les chances de vaincre avant d'engager le combat, c'est
-redouter trois armées ennemies.» Pensez-vous que _Meng-chi-che_ pouvait
-acquérir la certitude de vaincre? Il pouvait seulement être dénué de
-toute crainte; et voilà tout.
-
-_Meng-chi-che_ rappelle _Thsêng-tseu_ pour le caractère;
-_Pe-koung-lieou_ rappelle _Tseu-hia_. Si l'on compare le courage viril
-de ces deux hommes, on ne peut déterminer lequel des deux surpasse
-l'autre; cependant _Meng-chi-che_ avait le plus important [celui qui
-consiste à avoir un empire absolu sur soi-même].
-
-Autrefois, _Thsêng-tseu_ s'adressant à _Tseu-siang_, lui dit:
-Aimez-vous le courage viril? j'ai beaucoup entendu parler du grand
-courage viril [ou de la force d'âme] à mon maître [KHOUNG-TSEU]. _Il
-disait_: Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je ne me trouve
-pas le coeur droit, quoique j'aie pour adversaire un homme grossier,
-vêtu d'une large veste de laine, comment n'éprouverais-je en moi-même
-aucune crainte? Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je me
-trouve le coeur droit, quoique je puisse avoir pour adversaires mille ou
-dix mille hommes, je marcherais sans crainte à l'ennemi.
-
-_Meng-chi-che_ possédait la bravoure qui naît de l'impétuosité du
-sang, et qui n'est pas à comparer au courage plus noble que possédait
-_Thsêng-tseu_ [celui d'une raison éclairée et souveraine][8].
-
-_Kong-sun-tcheou_ dit: Oserais-je demander sur quel principe est fondée
-la force ou la fermeté d'âme[9] de mon maître, et sur quel principe
-était fondée la force ou fermeté d'âme de _Kao-tseu_? Pourrais-je
-obtenir de l'apprendre de vous? [MENG-TSEU répondit]: _Kao-tseu_
-disait: «Si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que
-quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions de] son
-âme; si vous ne la trouvez pas dans [les passions de] son âme, ne la
-cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital.»
-
-_Si vous ne la trouvez pas dans [les passions] de son âme, ne la
-cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital;_
-cela se doit; mais _si vous ne saisissez pas clairement la raison
-des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les
-passions] de son âme;_ cela ne se doit pas. Cette _intelligence_ [que
-nous possédons en nous, et qui est le produit de l'_âme_][10] commande
-à l'_esprit vital_. L'_esprit vital_ est le complément nécessaire des
-membres corporels de l'homme; l'_intelligence_ est la partie la plus
-noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite. C'est pourquoi je
-dis: Il faut surveiller avec respect son _intelligence,_ et ne pas
-troubler[11] son _esprit vital._
-
-[Le disciple ajouta]: Vous avez dit: «_L'intelligence_ est la partie
-la plus noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite.» Vous
-avez encore dit: «Il faut surveiller avec respect son intelligence,
-et entretenir avec soin son _esprit vital_.» Qu'entendez-vous par
-là?--MENG-TSEU dit: Si l'_intelligence_ est livrée à son action
-individuelle[12], alors elle devient l'esclave soumise de l'_esprit
-vital_; si l'_esprit vital_ est livré à son action individuelle, alors
-il trouble l'_intelligence_. Supposons maintenant qu'un homme tombe
-la tête la première, ou qu'il fuie avec précipitation; dans les deux
-cas, l'_esprit vital_ est agité, et ses mouvements réagissent sur
-l'_intelligence._
-
-Le disciple continua: Permettez que j'ose vous demander, maître, en
-quoi vous avez plus raison [que _Kaotseu_]?
-
-MENG-TSEU dit: Moi, je comprends clairement le motif des paroles que
-l'on m'adresse; je dirige selon les principes de la droite raison mon
-_esprit vital_ qui coule et circule partout.
-
---Permettez que j'ose vous demander ce que vous entendez par l'_esprit
-vital qui coule et circule partout?_--Cela est difficile à expliquer.
-
-Cet _esprit vital_ a un tel caractère, qu'il est souverainement
-grand [sans limites][13], souverainement fort [rien ne pouvant
-l'arrêter][14]. Si on le dirige selon les principes de la droite
-raison, et qu'on ne lui fasse subir aucune perturbation, alors il
-remplira l'intervalle qui sépare le ciel et la terre.
-
-Cet _esprit vital_ a encore ce caractère, qu'il réunit en soi les
-sentiments naturels de la justice ou du devoir et de la raison; sans
-cet _esprit vital_, le corps a soif et faim.
-
-Cet _esprit vital_ est produit par une grande accumulation d'équité
-[un grand accomplissement de devoirs][15], et non par quelques actes
-accidentels d'équité et de justice. Si les actions ne portent pas de
-la satisfaction dans l'âme, alors elle a soif et faim. Moi, pour cette
-raison, je dis donc: _Kao-tseu_ n'a jamais connu le devoir, puisqu'il
-le jugeait extérieur à l'homme.
-
-Il faut opérer de bonnes oeuvres, et ne pas en calculer d'avance les
-résultats. L'âme ne doit pas oublier son devoir, ni en précipiter
-l'accomplissement. Il ne faut pas ressembler à l'homme de l'État de
-_Soung_. Il y avait dans l'État de _Soung_ un homme qui était dans la
-désolation de ce que ses blés ne croissaient pas; il alla les arracher
-à moitié, pour les faire croître plus vite. Il s'en revint l'air tout
-hébété, et dit aux personnes de sa famille: Aujourd'hui je suis bien
-fatigué; j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec
-empressement pour voir ces blés; mais toutes les tiges avaient séché.
-
-Ceux qui, dans le monde, n'aident pas leurs blés à croître, sont bien
-rares. Ceux qui pensent qu'il n'y a aucun profit à retirer [de la
-culture de l'_esprit vital_], et l'abandonnent à lui-même, sont comme
-celui qui ne sarcle pas ses blés; ceux qui veulent aider prématurément
-le développement de leur _esprit vital_ sont comme celui qui aide à
-croître ses blés en les arrachant à moitié. Non-seulement dans ces
-circonstances on n'aide pas, mais on nuit.
-
---Qu'entendez-vous par ces expressions: _Je comprends clairement le
-motif des paroles que l'on m'adresse?_
-
-MENG-TSEU dit: Si les paroles de quelqu'un sont erronées, je connais
-ce qui trouble son esprit ou l'induit en erreur; si les paroles de
-quelqu'un sont abondantes et diffuses, je connais ce qui le fait
-tomber ainsi dans la loquacité; si les paroles de quelqu'un sont
-licencieuses, je sais ce qui a détourné son coeur de la droite voie;
-si les paroles de quelqu'un sont louches, évasives, je sais ce qui a
-dépouillé sou coeur de la droite raison. Dès l'instant que ces défauts
-sont nés dans le coeur d'un homme, ils altèrent ses sentiments de
-droiture et de bonne direction; dès l'instant que l'altération des
-sentiments de droiture et de bonne direction du coeur a été produite,
-les actions se trouvent viciées. Si les saints hommes apparaissaient de
-nouveau sur la terre, ils donneraient sans aucun doute leur assentiment
-à mes paroles.
-
---_Tsaï-ngo_ et _Tseu-koung_ parlaient d'une manière admirablement
-éloquente; _Jan-nieou, Min-tseu_ et _Yan-youan_ savaient parfaitement
-bien parler des actions conformes à la vertu. KHOUNG-TSEU réunissait
-toutes ces qualités, et cependant il disait: «Je ne suis pas habile
-dans l'art de la parole.» D'après ce que vous avez dit, maître, vous
-seriez bien plus consommé dans la sainteté?--O le blasphème! reprit
-MENG-TSEU; comment pouvez-vous tenir un pareil langage?
-
-Autrefois _Tseu-koung_, interrogeant KHOUNG-TSEU, lui dit: Maître,
-êtes-vous un saint? KHOUNG-TSEU lui répondit: Un saint? je suis
-bien loin de pouvoir en être un! j'étudie sans jamais me lasser les
-préceptes et les maximes des saints hommes, et je les enseigne sans
-jamais me lasser.--_Tseu-koung_ ajouta: «_Étudier sans jamais se
-lasser_, c'est être éclairé; _enseigner les hommes sans jamais se
-lasser_, c'est posséder la vertu de l'humanité. Vous possédez les
-lumières de la sagesse et la vertu de l'humanité, maître; vous êtes par
-conséquent saint.» Si KHOUNG-TSEU [ajouta MENG-TSEU] n'osait pas se
-permettre d'accepter le titre de saint, comment pouvez-vous me tenir un
-pareil langage?
-
-_Kong-sun-tcheou_ poursuivit: Autrefois j'ai entendu dire que
-_Tseu-hia, Tseu-yeou_ et _Tseu-tchang_ avaient tous une partie des
-vertus qui constituent le saint homme; mais que _Jan-nieou, Min-tseu_
-et _Yan-youan_ en avaient toutes les parties, seulement bien moins
-développées. Oserais-je vous demander dans lequel de ces degrés de
-sainteté vous aimeriez à vous reposer?
-
-MENG-TSEU dit: Moi? je les repousse tous[16].--Le disciple continua:
-Que pensez-vous de _Pe-i_ et de _Y-yin?_
-
---Ils ne professent pas les mêmes doctrines que moi.
-
-«Si votre prince n'est pas votre prince[17], ne le servez pas; si le
-peuple n'est pas votre peuple[18], ne lui commandez pas. Si l'État
-est bien gouverné et en paix, alors avancez-vous dans les emplois;
-s'il est dans le trouble, alors retirez-vous à l'écart.» Voilà les
-principes de _Pe-i_. «Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? à qui
-commanderez-vous, si ce n'est au peuple? Si l'État est bien gouverné,
-avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, avancez-vous
-également dans les emplois.» Voilà les principes de _Y-yin_. «S'il
-convient d'accepter une magistrature, acceptez cette magistrature; s'il
-convient de cesser de la remplir, cessez de la remplir; s'il convient
-de l'occuper longtemps, occupez-la longtemps; s'il convient de vous en
-démettre sur-le-champ, ne tardez pas un instant.» Voilà les principes
-de KHOUNG-TSEU. L'un et les autres sont de saints hommes du temps
-passé. Moi, je n'ai pas encore pu parvenir à agir comme eux; toutefois
-ce que je désire par-dessus tout, c'est de pouvoir imiter KHOUNG-TSEU.
-
---_Pe-i_ et _Y-yin_ sont-ils des hommes du même ordre que
-KHOUNG-TSEU?--Aucunement. Depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos
-jours, il n'y en a jamais eu de comparable à KHOUNG-TSEU!
-
---Mais cependant n'eurent-ils rien de commun?--Ils eurent quelque chose
-de commun. S'ils avaient possédé un domaine de cent _li_ d'étendue, et
-qu'ils en eussent été princes, tous les trois auraient pu devenir assez
-puissants pour convoquer à leur cour les princes vassaux et posséder
-l'empire. Si en commettant une action contraire à la justice, et en
-faisant mourir un innocent, ils avaient pu obtenir l'empire, tous les
-trois n'auraient pas agi ainsi. Quant à cela, ils se ressemblaient.
-
-Le disciple poursuivit: Oserais-je vous demander en quoi ils
-différaient?
-
-MENG-TSEU dit: _Tsaï-ngo, Tseu-koung_ et _Yeou-jo_ étaient assez
-éclairés pour connaître le saint homme (KHOUNG-TSEU[19]); leur peu de
-lumières cependant n'alla pas jusqu'à exagérer les éloges de celui
-qu'ils aimaient avec prédilection[20].
-
-_Tsaï-ngo_ disait: Si je considère attentivement mon maître, je le
-trouve bien plus sage que _Yao_ et _Chun_.
-
-_Tseu-koung_ disait: En observant les usages et la conduite des
-anciens empereurs, je connais les principes qu'ils suivirent dans le
-gouvernement de l'empire; en écoutant leur musique, je connais leurs
-vertus. Si depuis cent générations je classe dans leur ordre les
-cent générations de rois qui ont régné, aucun d'eux n'échappera à mes
-regards. Eh bien, depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, je
-puis dire qu'il n'en a pas existé de comparable à KHOUNG-TSEU.
-
-_Yeou-jo_ disait: Non-seulement les hommes sont de la même espèce, mais
-le _Khi-lin_ ou la licorne, et les autres quadrupèdes qui courent; le
-_Foung-hoang_ ou le phénix, et les autres oiseaux qui volent; le mont
-_Taï-chan_, ainsi que les collines et autres élévations; les fleuves et
-les mers, ainsi que les petits cours d'eau et les étangs, appartiennent
-aux mêmes espèces. Les saints hommes comparés avec la multitude sont
-aussi de la même espèce; mais ils sortent de leur espèce, ils s'élèvent
-au-dessus d'elle, et dominent la foule des autres hommes. Depuis
-qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, il n'y en a pas eu de plus
-accompli que KHOUNG-TSEU.
-
-3. MENG-TSEU dit: Celui qui emploie toutes ses forces disponibles[21] à
-simuler les vertus de l'humanité veut devenir chef des grands vassaux.
-Pour devenir chef des grands vassaux, il doit nécessairement avoir un
-grand royaume. Celui qui emploie toute sa vertu à pratiquer l'humanité
-règne véritablement; pour régner véritablement, il n'a pas à attendre,
-à convoiter un grand royaume. Ainsi _Tching-thang_, avec un État de
-soixante et dix _li_ [sept lieues] d'étendue; _Wen-wang_ avec un Etat
-de cent _li_ [dix lieues] d'étendue, parvinrent à l'empire.
-
-Celui qui dompte les hommes et se les soumet par la force des armes ne
-subjugue pas les coeurs; pour cela, la force, quelle qu'elle soit, est
-toujours insuffisante[22]. Celui qui se soumet les hommes par la vertu
-porte la joie daus les coeurs qui se livrent sans réserve, comme les
-soixante et dix disciples de KHOUNG-TSEU se soumirent à lui.
-
-Le _Livre des Vers_[23] dit:
-
- «De l'occident et de l'orient,
-
- Du midi et du septentrion,
-
- Personne ne pensa à résister.»
-
-Cette citation exprime ma pensée.
-
-4. MENG-TSEU dit: Si le prince est plein d'humanité, il se procure une
-grande gloire; s'il n'a pas d'humanité, il se déshonore. Maintenant si,
-en haïssant le déshonneur, il persévère dans l'inhumanité, c'est comme
-si en détestant l'humidité on persévérait à demeurer dans les lieux bas.
-
-Si le prince hait le déshonneur, il ne peut rien faire de mieux que
-d'honorer la vertu et d'élever aux dignités les hommes distingués par
-leur savoir et leur mérite. Si les sages occupent les premiers emplois
-publics; si les hommes de mérite sont placés dans des commandements qui
-leur conviennent, et que le royaume jouisse des loisirs de la paix[24],
-c'est le temps de reviser et de mettre dans un bon ordre le régime
-civil et le régime pénal. C'est en agissant ainsi que les autres États,
-quelque grands qu'ils soient, se trouveront dans la nécessité de vous
-respecter.
-
-Le _Livre des Vers_[25] dit:
-
- «Avant que le ciel soit obscurci par des nuages ou que
- la pluie tombe,
-
- J'enlève l'écorce de la racine des mûriers
-
- Pour consolider la porte et les fenêtres de mon nid[26].
-
- Après cela, quel est celui d'entre la foule au-dessous
- de moi
-
- Qui oserait venir me troubler?»
-
-KHOUNG-TSEU disait: O que celui qui a composé ces vers connaissait bien
-l'art de gouverner!
-
-En effet, si un prince sait bien gouverner son royaume, qui oserait
-venir le troubler?
-
-Maintenant, si, lorsqu'un royaume jouit de la paix et de la
-tranquillité, le prince emploie ce temps pour s'abandonner à ses
-plaisirs vicieux et à la mollesse, il attirera inévitablement sur sa
-tête de grandes calamités.
-
-Les calamités, ainsi que les félicités, n'arrivent que parce qu'on se
-les est attirées.
-
-Le _Livre des Vers_[27] dit:
-
- «Si le prince pense constamment à se conformer au mandat
- qu'il a reçu du ciel,
-
- Il s'attirera beaucoup de félicités.»
-
-Le _Taï-kia_[28] dit: «Quand le ciel nous envoie des calamités,
-nous pouvons quelquefois les éviter; quand nous nous les attirons
-nous-mêmes, nous ne pouvons les supporter sans périr.» Ces citations
-expriment clairement ce que je voulais dire.
-
-5. MENG-TSEU dit: Si le prince honore les sages, et emploie les hommes
-de mérite dans des commandements; si ceux qui sont distingués par
-leurs talents et leurs vertus sont placés dans les hautes fonctions
-publiques, alors tous les lettrés de l'empire seront dans la joie et
-désireront demeurer à sa cour. Si dans les marchés publics on n'exige
-que le prix de location des places que les marchands occupent, et non
-une taxe sur les marchandises; si, les règlements des magistrats qui
-président aux marchés publics étant observés, on n'exige pas le prix de
-location des places, alors tous les marchands de l'empire seront dans
-la joie, et désireront porter leurs marchandises sur les marchés du
-prince [qui les favorisera ainsi].
-
-Si aux passages des frontières on se borne à une simple inspection sans
-exiger de tribut ou de droits d'entrée, alors tous les voyageurs de
-l'empire seront dans la joie et désireront voyager sur les routes du
-prince qui agira ainsi.
-
-Que ceux qui labourent ne soient assujettis qu'à _l'assistance_
-[c'est-à-dire à labourer une portion déterminée des champs du prince],
-et non à payer des redevances, alors tous les laboureurs de l'empire
-seront dans la joie, et désireront aller labourer dans les domaines
-du prince. Si les artisans qui habitent des échoppes ne sont pas
-assujettis à la capitation et à la redevance en toiles, alors toutes
-les populations seront dans la joie, et désireront devenir les
-populations du prince.
-
-S'il se trouve un prince qui puisse fidèlement pratiquer ces cinq
-choses, alors les populations des royaumes voisins lèveront vers lui
-leurs regards comme vers un père et une mère. Or on n'a jamais vu,
-depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, que des fils et des
-frères aient été conduits à attaquer leurs père et mère. Si cela est
-ainsi, alors le prince n'aura aucun ennemi dans l'empire. Celui qui n'a
-aucun adversaire dans l'empire est l'envoyé du ciel. Il n'a pas encore
-existé d'homme qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout
-l'empire.
-
-6. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont un coeur compatissant et
-miséricordieux pour les autres hommes. Les anciens rois avaient un
-coeur compatissant, et par cela même ils avaient un gouvernement doux
-et compatissant pour les hommes. Si le prince a un coeur compatissant
-pour les hommes, et qu'il mette en pratique un gouvernement doux et
-compatissant, il gouvernera aussi facilement l'empire qu'il tournerait
-un objet dans la paume de sa main.
-
-Voici comment j'explique le principe que j'ai avancé ci-dessus, que
-_tous les hommes_ ont un coeur compatissant et miséricordieux pour les
-autres hommes: Je suppose que des hommes voient tout à coup un jeune
-enfant près de tomber dans un puits; tous éprouvent à l'instant même
-un sentiment de crainte et de compassion caché dans leur coeur; et ils
-éprouvent ce sentiment, non parce qu'ils désirent nouer des relations
-d'amitié avec le père et la mère de cet enfant; non parce qu'ils
-sollicitent les applaudissements ou les éloges de leurs amis et de
-leurs concitoyens, ou qu'ils redoutent l'opinion publique.
-
-On peut tirer de là les conséquences suivantes: Si l'on n'a pas un coeur
-miséricordieux et compatissant, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas
-les sentiments de la honte [de ses vices] et de l'aversion [pour ceux
-des autres], on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments
-d'abnégation et de déférence, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas le
-sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, on n'est pas
-un homme.
-
-Un coeur miséricordieux et compatissant est le principe de l'humanité;
-le sentiment de la honte et de l'aversion est le principe de l'équité
-et de la justice; le sentiment d'abnégation et de déférence est le
-principe des usages sociaux; le sentiment du vrai et du faux, ou du
-juste et de l'injuste, est le principe de la sagesse.
-
-Les hommes ont en eux-mêmes ces quatre principes, comme ils ont quatre
-membres. Donc le prince qui, possédant ces quatre principes naturels,
-dit qu'il ne peut pas les mettre en pratique, se nuit à lui-même, se
-perd complètement; et ceux qui disent que leur prince ne peut pas les
-pratiquer, ceux-là perdent leur prince.
-
-Chacun de nous, nous avons ces quatre principes en nous-mêmes, et si
-nous savons tous les développer et les faire fructifier, ils seront
-comme du feu qui commence à brûler, comme une source qui commence
-à jaillir. Si un prince remplit les devoirs que ces sentiments lui
-prescrivent, il acquerra une puissance suffisante pour mettre les
-quatre mers sous sa protection. S'il ne les remplit pas, il ne sera pas
-même capable de bien servir son père et sa mère.
-
-7. MENG-TSEU dit: L'homme qui fait des flèches n'est-il pas plus
-inhumain que l'homme qui fait des cuirasses ou des boucliers? Le but de
-l'homme qui fait des flèches est de blesser les hommes, tandis que le
-but de l'homme qui fait des cuirasses et des boucliers est d'empêcher
-que les hommes soient blessés. Il en est de même de l'homme dont le
-métier est de faire des voeux de bonheur à la naissance des enfants,
-et de l'homme dont le métier est de faire des cercueils[29]. C'est
-pourquoi on doit apporter beaucoup d'attention dans le choix de la
-profession que l'on veut embrasser.
-
-KHOUNG-TSEU disait: Dans les villages, l'humanité est admirable. Si
-quelqu'un ayant à choisir le lieu de sa demeure ne va pas habiter là
-où réside l'humanité, comment obtiendrait-il le nom d'homme sage et
-éclairé? Cette humanité est une dignité honorable conférée par le ciel,
-et la demeure tranquille de l'homme. Personne ne l'empêchant d'agir
-librement, s'il n'est pas humain, c'est qu'il n'est pas sage et éclairé.
-
-Celui qui n'est ni humain ni sage et éclairé, qui n'a ni urbanité ni
-équité, est l'esclave des hommes. Si cet esclave des hommes rougit
-d'être leur esclave, il ressemble au fabricant d'arcs qui rougirait
-de fabriquer des arcs, et au fabricant de flèches qui rougirait de
-fabriquer des flèches.
-
-S'il rougit de son état, il n'est rien, pour en sortir, à la pratique
-de l'humanité.
-
-L'homme qui pratique l'humanité est comme l'archer; l'archer se pose
-d'abord lui-même droit, et ensuite il lance sa flèche. Si, après avoir
-lancé sa flèche, il n'approche pas le plus près du but, il ne s'en
-prend pas à ceux qui l'ont vaincu, mais au contraire il en cherche la
-faute en lui-même; et rien de plus.
-
-8. MENG-TSEU dit: Si _Tseu-lou_ se trouvait averti par quelqu'un
-d'avoir commis des fautes, il s'en réjouissait.
-
-Si l'ancien empereur _Yu_ entendait prononcer des paroles de sagesse et
-de vertu, il s'inclinait en signe de vénération pour les recueillir.
-
-Le grand _Chun_ avait encore des sentiments plus élevés: pour lui la
-vertu était commune à tous les hommes. Si quelques-uns d'entre eux
-étaient plus vertueux que lui, il faisait abnégation de lui-même pour
-les imiter. Il se réjouissait d'emprunter ainsi des exemples de vertu
-aux autres hommes, pour pratiquer lui-même cette vertu.
-
-Dès le temps où il labourait la terre, où il fabriquait de la poterie,
-où il faisait le métier de pêcheur, jusqu'à celui où il exerça la
-souveraineté impériale, il ne manqua jamais de prendre pour exemple les
-bonnes actions des autres hommes.
-
-Prendre exemple des autres hommes pour pratiquer la vertu, c'est donner
-aux hommes les moyens de pratiquer cette vertu. C'est pourquoi il n'est
-rien de plus grand, pour l'homme supérieur, que de procurer aux autres
-hommes les moyens de pratiquer la vertu.
-
-9. MENG-TSEU dit: _Pe-i_ ne servait pas le prince qui n'était pas
-le prince de son choix, et il ne formait pas des relations d'amitié
-avec des amis qui n'étaient pas de son choix. Il ne se présentait pas
-à la cour d'un roi pervers, il ne s'entretenait pas avec des hommes
-corrompus et méchants; se tenir à la cour d'un roi pervers, parler avec
-des hommes corrompus et méchants, c'était pour lui comme s'asseoir
-dans la boue avec des habits de cour. Si nous allons plus loin, nous
-trouverons qu'il a encore poussé bien au delà ses sentiments d'aversion
-et de haine pour le mal: s'il se trouvait avec un homme rustique dont
-le bonnet n'était pas convenablement placé sur sa tête, détournant
-aussitôt le visage, il s'éloignait de lui, comme s'il avait pensé que
-son contact allait le souiller. C'est pourquoi il ne recevait pas
-les invitations des princes vassaux qui se rendaient près de lui,
-quoiqu'ils missent dans leurs expressions et leurs discours toute la
-convenance possible: ce refus provenait de ce qu'il aurait cru se
-souiller en les approchant [parce qu'il les avait tous en aversion].
-
-_Lieou-hia-hoeï_ [premier ministre du royaume de _Lou_] ne rougissait
-pas de servir un mauvais prince, et il ne dédaignait pas une petite
-magistrature. S'il était promu à des fonctions plus élevées, il ne
-cachait pas ses principes de droiture, mais il se faisait un devoir de
-suivre constamment la voie droite. S'il était négligé et mis en oubli,
-il n'en avait aucun ressentiment; s'il se trouvait dans le besoin et la
-misère, il ne se plaignait pas. C'est pourquoi il disait: «Ce que vous
-faites vous appartient, et ce que je fais m'appartient. Quand même vous
-seriez les bras nus et le corps nu à mes côtés, comment pourriez-vous
-me souiller?» C'est pourquoi il portait toujours un visage et un
-front sereins dans le commerce des hommes; et il ne se perdait point.
-Si quelqu'un le prenait par la main et le retenait près de lui, il
-restait. Celui qui, étant ainsi pris par la main et retenu, cédait à
-cette invitation, pensait que ce serait aussi ne pas rester pur que de
-s'éloigner.
-
-MENG-TSEU dit: _Pe-i_ avait un esprit étroit; _Lieou-hia-hoeï_ manquait
-de tenue et de gravité. L'homme supérieur ne suit ni l'une ni l'autre
-de ces façons d'agir.
-
-
-[1] Pendant quarante années. (_Commentaire._)
-
-[2] Il n'y a que sept générations de distance. (_Comm_.) Les tables
-chronologiques chinoises placent la dernière année du règne de
-_Won-ting_ 1266 ans avant notre ère, et la première de celui de
-_Cheou-sin_, 1154; ce qui donne un intervalle de cent douze années
-entre les deux règnes.
-
-[3] Beaux-frères de _Cheou-sin_.
-
-[4] Voyez précédemment pag. 228.
-
-[5] Aux époques de _Yu_, de _Thang_, de _Wen wanq_ et de _Wou-wang_.
-
-[6] Selon _Tchou-hi_, il est ici question du _domaine royal, Wang ki_
-[qui avait toujours 1,000 _li_ d'étendue, et que les anciens rois
-gouvernaient par eux-mêmes].
-
-[7] _Commentaire._
-
-[8] _Commentaire._
-
-[9] Littéralement: _l'inébranlabilité du coeur._
-
-[10] _Commentaire._
-
-[11] «Entretenir avec soin.» (_Commentaire._)
-
-[12] _Tchouan-i-ye._ (_Commentaire._)
-
-[13] _Commentaire._
-
-[14] _Ibid._
-
-[15] _Commentaire._
-
-[16] C'est au plus haut degré de sainteté qu'il aspire.
-
-[17] C'est-à-dire _s'il n'est pas éclairé. (Commentaire.)_
-
-[18] _S'il n'est pas honorable. (Commentaire.)_
-
-[19] _Commentaire._
-
-[20] «Les paroles de ces témoins oculaires sont dignes de confiance.»
-(_Commentaire._) C'étaient des disciples éminents du philosophe.
-
-[21] «Comme les armes et les moyens de séduction.» (_Commentaire._)
-
-[22] Conférez le _Tao-te-king_, de LAO-TSEU.
-
-[23] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya._
-
-[24] «Qu'il n'ait rien à craindre de l'extérieur ni à souffrir de
-l'intérieur.» (_Comm._)
-
-[25] Ode _Tchi-hiao_, section _Kouë-foung._
-
-[26] C'est un oiseau qui parle.
-
-[27] Ode _Wen-wawg_, section _Ta-ya._
-
-[28] Chapitre du _Chou-king._
-
-[29] Le premier ne désire que des naissances, et l'autre ne désire que
-des décès.
-
-
-
-
-
-CHAPITRE IV,
-
-COMPOSÉ DE 14 ARTICLES.
-
-
-1. MENG-TSEU dit: Les temps propices du ciel ne sont pas à comparer aux
-avantages du terrain; les avantages du terrain ne sont pas à comparer à
-la concorde entre les hommes.
-
-Supposons une ville ceinte de murs intérieurs de trois _li_ de
-circonférence et de murs extérieurs de sept _li_ de circonférence,
-entourée d'ennemis qui l'attaquent de toutes parts sans pouvoir la
-prendre. Pour assiéger et attaquer cette ville, les ennemis ont dû
-obtenir le temps du ciel qui convenait; mais cependant comme ils n'ont
-pas pu prendre cette ville, c'est que le temps du ciel n'est pas à
-comparer aux avantages du terrain [tels que murs, fossés et autres
-moyens de défense].
-
-Que les murailles soient élevées, les fossés profonds, les armes et les
-boucliers solides et durs, le riz abondant; si les habitants fuient et
-abandonnent leurs fortifications, c'est que les avantages du terrain ne
-valent pas l'union et la concorde entre les hommes.
-
-C'est pourquoi il est dit: Il ne faut pas placer les limites d'un
-peuple dans des frontières toutes matérielles, ni la force d'un royaume
-dans les obstacles que présentent à l'ennemi les montagnes et les cours
-d'eau, ni la majesté imposante de l'empire dans un grand appareil
-militaire. Celui qui a pu parvenir à gouverner selon les principes de
-l'humanité et de la justice trouvera un immense appui dans le coeur
-des populations. Celui qui ne gouverne pas selon les principes de
-l'humanité et de la justice trouvera peu d'appui. Le prince qui ne
-trouvera que peu d'appui dans les populations sera même abandonné par
-ses parents et ses alliés. Celui qui aura pour l'assister dans le péril
-presque toutes les populations recevra les hommages de tout l'empire.
-
-Si le prince auquel tout l'empire rend hommage attaque celui qui a
-été abandonné même par ses parents et ses alliés, qui pourrait lui
-résister? C'est pourquoi l'homme d'une vertu supérieure n'a pas besoin
-de combattre; s'il combat, il est sûr de vaincre.
-
-2. MENG-TSEU se disposait à aller rendre visite au roi (de _Thsi_),
-lorsque le roi lui envoya un messager pour lui dire de sa part qu'il
-avait bien désiré le voir, mais qu'il était malade d'un refroidissement
-qu'il avait éprouvé, et qu'il ne pouvait affronter le vent. Il ajoutait
-que le lendemain matin il espérait le voir à sa cour, et il demandait
-s'il ne pourrait pas savoir quand il aurait ce plaisir. MENG-TSEU
-répondit avec respect que malheureusement il était aussi malade, et
-qu'il ne pouvait aller à la cour.
-
-Le lendemain matin, il sortit pour aller rendre les devoirs de parenté
-à une personne de la famille _Toudg-kouo. Kong-sun-tcheou_ (son
-disciple) dit: Hier, vous avez refusé [de faire une visite au roi] pour
-cause de maladie; aujourd'hui vous allez faire une visite de parenté;
-peut-être cela ne convient-il pas. MENG-TSEU dit: Hier j'étais malade,
-aujourd'hui je vais mieux; pourquoi n'irais-je pas rendre mes devoirs
-de parenté?
-
-Le roi envoya un exprès pour demander des nouvelles du philosophe, et
-il fit aussi appeler un médecin. _Meng-tchoung-tseu_ [frère et disciple
-de MENG-TSEU] répondit respectueusement à l'envoyé du roi: Hier il
-reçut une invitation du roi; mais, ayant éprouvé une indisposition qui
-l'a empêché de vaquer à la moindre affaire, il n'a pu se rendre à la
-cour. Aujourd'hui, son indisposition s'étant un peu améliorée, il s'est
-empressé de se rendre à la cour. Je ne sais pas s'il a pu y arriver ou
-non.
-
-Il envoya aussitôt plusieurs hommes pour le chercher sur les chemins,
-et lui dire que sou frère le priait de ne pas revenir chez lui, mais
-d'aller à la cour.
-
-MENG-TSEU ne put se dispenser de suivre cet avis, et il se rendit à la
-demeure de la famille _King-tcheou_, où il passa la nuit. _King-tseu_
-lui dit: Les principaux devoirs des hommes sont: à l'intérieur ou
-dans la famille, entre le père et les enfants; à l'extérieur ou dans
-l'État, entre le prince et les ministres. Entre le père et les enfants,
-la tendresse et la bienveillance dominent; entre le prince et les
-ministres, la déférence et l'équité dominent. Moi _Tcheou_, j'ai vu
-la déférence et l'équité du roi pour vous, mais je n'ai pas encore
-vu en quoi vous avez eu de la déférence et de l'équité pour le roi.
-MENG-TSEU dit: Eh! pourquoi donc tenez-vous un pareil langage? Parmi
-les hommes de _Thsi_ il n'en est aucun qui s'entretienne de l'humanité
-et de la justice avec le roi. Ne regarderaient-ils pas l'humanité et
-la justice comme dignes de louanges! Ils disent dans leur coeur: A quoi
-servirait-il de parler avec lui d'humanité et de justice? Voilà ce
-qu'ils disent. Alors il n'est pas d'irrévérence et d'injustices plus
-grandes que celles-là! Moi, je n'ose parler devant le roi, si ce n'est
-conformément aux principes de _Yao_ et de _Chun_. C'est pour cela que
-de tous les hommes de _Thsi_ aucun n'a autant que moi de déférence et
-de respect pour le roi.
-
-_King-tseu_ dit: Pas du tout; moi je ne suis pas de cet avis-là. On
-lit dans le _Livre des Rites_: «Quand votre père vous appelle, ne
-différez pas pour dire: Je vais; quand l'ordre du prince vous appelle,
-n'attendez pas votre char.» Vous aviez fermement l'intention de vous
-rendre à la cour; mais, après avoir entendu l'invitation du roi, vous
-avez aussitôt changé de résolution. Il faut bien que votre conduite ne
-s'accorde pas avec ce passage du _Livre des Rites._
-
-MENG-TSEU répondit: Qu'entendez-vous par là? _Thsêng-tseu_ disait:
-«Les richesses des rois de _Tçin_ et de _Thsou_ ne peuvent être
-égalées: ces rois se prévalent de leurs richesses, moi je me
-prévaux de mon humanité; ces rois se fient sur leur haute dignité
-et leur puissance, moi je me fie sur mon équité. De quoi ai-je donc
-besoin?» Si ces paroles n'étaient pas conformes à l'équité et à la
-justice, _Thsêng-tseu_ les aurait-il tenues? Il y a peut-être dans
-ces paroles (de _Thsêng-tseu_) une doctrine de haute moralité. Il
-existe dans le monde trois choses universellement honorées: l'une
-est le rang; l'autre, l'âge; et la troisième, la vertu. A la cour,
-rien n'est comparable au rang; dans les villes et les hameaux, rien
-n'est comparable à l'âge; dans la direction et l'enseignement des
-générations, ainsi que dans l'amélioration du peuple, il n'y a rien de
-comparable à la vertu. Comment pourrait-il arriver que celui qui ne
-possède qu'une de ces trois choses [le rang] méprisât l'homme qui en
-possède deux?
-
-C'est pourquoi, lorsqu'un prince veut être grand et opérer de grandes
-choses, il a assez de raison pour ne pas appeler à chaque instant près
-de lui ses sujets. S'il désire avoir leur avis, il se rend alors près
-d'eux; s'il n'honore pas la vertu, et qu'il ne se réjouisse pas des
-bonnes et saines doctrines, il n'agit pas ainsi. Alors il n'est pas
-capable de remplir ses fonctions[1].
-
-C'est ainsi que _Tching-thang_ s'instruisit d'abord près de _Y-yin_,
-qu'il fit ensuite son ministre. Voilà pourquoi il gouverna sans peine.
-_Houan-koung_ s'instruisit d'abord près de _Kouan-tchoung_, qu'il fit
-ensuite son ministre. Voilà pourquoi il devint sans peine le chef de
-tous les grands vassaux.
-
-Maintenant les territoires des divers États de l'empire sont de la même
-classe [ou à peu près d'une égale étendue]; les avantages sont les
-mêmes. Aucun d'eux ne peut dominer les autres. Il n'y a pas d'autre
-cause à cela, sinon que les princes aiment à avoir des ministres
-auxquels ils donnent les instructions qu'il leur convient, et qu'ils
-n'aiment pas à avoir des ministres dont ils recevraient eux-mêmes la
-loi.
-
-_Tching-thang_ n'aurait pas osé faire venir près de lui _Y-yin_, ni
-_Kouan-koung_ appeler près de lui _Houan-tchoung._ Si _Houan-tchoung_
-ne pouvait pas être mandé près d'un petit prince, à plus forte raison
-celui qui ne fait pas grand cas de _Kouan-tchoung!_
-
-3. _Tchin-thsin_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces
-termes: Autrefois, lorsque vous étiez dans le royaume de _Thsi_, le
-roi vous offrit deux mille onces d'or double, que vous ne voulûtes pas
-recevoir. Lorsque vous étiez dans le royaume de _Soung_, le roi vous en
-offrit quatorze cents onces, et vous les reçûtes. Lorsque vous étiez
-dans le royaume de _Sie_, le roi vous en offrit mille onces, et vous
-les reçûtes. Si dans le premier cas vous avez eu raison de refuser,
-alors, dans les deux derniers cas, vous avez eu tort d'accepter; si
-dans les deux derniers cas vous avez eu raison d'accepter, alors,
-dans le premier cas, vous avez eu tort de refuser. Maître, il
-faut nécessairement que vous me concédiez l'une ou l'autre de ces
-propositions.
-
-MENG-TSEU dit: J'ai eu raison dans tous les cas.
-
-Quand j'étais dans le royaume de _Soung_, j'allais entreprendre un
-grand voyage; celui qui entreprend un voyage a besoin d'avoir avec lui
-des présents de voyage. Le roi me parla en ces termes: «Je vous offre
-les présents de l'hospitalité.» Pourquoi ne les aurais-je pas acceptés?
-
-Lorsque j'étais dans le royaume de _Sie_, j'avais l'intention de
-prendre des sûretés contre tout fâcheux événement. Le roi me parla en
-ces termes: «J'ai appris que vous vouliez prendre des sûretés pour
-continuer votre voyage; c'est pourquoi je vous offre cela pour vous
-procurer des armes.» Pourquoi n'aurais-je pas accepté?
-
-Quant au royaume de _Thsi_, il n'y avait pas lieu [de m'offrir et
-d'accepter les présents du roi]. S'il n'y avait pas lieu de m'offrir
-ces présents, je les aurais donc reçus comme don pécuniaire. Comment
-existerait-il un homme supérieur capable de se laisser prendre à des
-dons pécuniaires?
-
-4. Lorsque MENG-TSEU se rendit à la ville de _Phing-lo_, il s'adressa
-à l'un des premiers fonctionnaires de la ville, et lui dit: Si l'un
-de vos soldats porteurs de lance abandonne trois fois son poste en un
-jour, l'expédierez-vous ou non? Il répondit: Je n'attendrais pas la
-troisième fois pour l'expédier.
-
-[MENG-TSEU ajouta]: S'il en est ainsi, alors vous-même vous avez
-abandonné votre poste, et cela un grand nombre de fois. Dans les
-années calamiteuses, dans les années de stérilité et de famine, les
-vieillards et les infirmes du peuple dont vous devez avoir soin, qui
-se sont précipités dans les fossés pleins d'eau et dans les mares des
-vallées; les jeunes gens forts et robustes qui se sont dispersés et se
-sont rendus dans les quatre parties de l'empire [pour y chercher leur
-nourriture], sont au nombre de plusieurs milliers.
-
-[Le magistrat] répondit: Il ne dépend pas de moi _Kiu-sin_ que cela ne
-soit ainsi.
-
-[MENG-TSEU] poursuivit: Maintenant, je vous dirai que s'il se trouve
-un homme qui reçoive d'un autre des boeufs et des moutons pour en être
-le gardien et les faire paître à sa place, alors il lui demandera
-nécessairement des pâturages et de l'herbe pour les nourrir. Si,
-après lui avoir demandé des pâturages et des herbes pour nourrir son
-troupeau, il ne les obtient pas, alors pensez-vous qu'il ne le rendra
-pas à l'homme qui le lui a confié, ou qu'au contraire il se tiendra là
-immobile en le regardant mourir?
-
-[Le magistrat] répondit: Pour cela, c'est la faute de moi _Kiu-sin._
-
-Un autre jour, MENG-TSEU étant allé voir le roi, il lui dit: De tous
-ceux qui administrent les villes au nom du roi, votre serviteur en
-connaît cinq; et parmi ces cinq il n'y a que _Khoung-kiu-sin_ qui
-reconnaisse ses fautes. Lorsqu'il les eut racontées au roi, le roi dit:
-Quant à ces calamités, c'est moi qui en suis coupable.
-
-5. MENG-TSEU s'adressant à _Tchi-wa [ta-fou_, ou l'un des premiers
-fonctionnaires de _Thsi_], lui dit: Vous avez refusé le commandement
-de la ville de _Ling-khieou,_ et vous avez sollicité les fonctions de
-chef de la justice. Cela paraissait juste, parce que ce dernier poste
-vous donnait la faculté de parler au roi le langage de la raison.
-Maintenant, voilà déjà plusieurs lunes d'écoulées depuis que vous êtes
-en fonctions, et vous n'avez pas encore parlé?
-
-_Tchi-wa_ ayant fait des remontrances au roi, qui n'en tint aucun
-compte, se démit de ses fonctions de ministre, et se retira.
-
-Les hommes de _Thsi_ dirent: Quant à la conduite de _Tchi-wa_ [à
-l'égard du roi], elle est parfaitement convenable; quant à celle de
-MENG-TSEU, nous n'en savons rien.
-
-_Kong-tou-tseu_ instruisit son maître de ces propos.
-
-MENG-TSEU répliqua: J'ai toujours entendu dire que celui qui a une
-magistrature à remplir, s'il ne peut obtenir de faire son devoir, se
-retire; que celui qui a le ministère de la parole pour donner des
-avertissements au roi, s'il ne peut obtenir que ses avertissements
-soient suivis, se retire. Moi, je n'ai pas de magistrature à remplir
-ici; je n'ai pas également le ministère de la parole; alors, que je
-me produise à la cour pour faire des représentations, ou que je m'en
-éloigne, ne suis-je pas libre d'agir comme bon me semble?
-
-6. Lorsque MENG-TSEU était revêtu de la dignité honoraire de _King_,
-ou de premier fonctionnaire dans le royaume de _Thsi_, il alla faire
-des compliments de condoléance à _Teng_; et le roi envoya _Wang-kouan_,
-premier magistrat de la ville de _Ko_, pour l'assister dans ses
-fonctions d'envoyé. _Wang-kouan_, matin et soir, voyait MENG-TSEU;
-mais, en allant et en revenant de _Teng_ à _Thsi_, pendant toute la
-route MENG-TSEU ne s'entretint pas avec lui des affaires de leur
-légation.
-
-_Kong-sun-tcheou_ dit: Dans le royaume de _Thsi_, la dignité de _King_,
-ou de premier fonctionnaire, n'est pas petite. La route qui mène
-de _Thsi_ à _Teng_ n'est pas également peu longue. En allant et en
-revenant, vous n'avez pas parlé avec cet homme des affaires de votre
-légation; quelle en est la cause?
-
-MENG-TSEU dit: Ces affaires avaient été réglées par quelqu'un; pourquoi
-en aurais-je parlé[2]?
-
-7. MENG-TSEU quitta le royaume de _Thsi_ pour aller rendre les
-devoirs funèbres [à sa mère] dans le royaume de _Lou_. En revenant
-dans le royaume de _Thsi_, il s'arrêta dans la petite ville de _Yng.
-Tchoung-yu_ [un de ses anciens disciples] lui dit avec soumission: Ces
-jours passés, ne sachant pas que votre disciple _Yu_ était tout à fait
-inepte, vous m'avez ordonné, à moi _Yu_, de faire faire un cercueil par
-un charpentier. Dans la douleur où vous vous trouviez, je n'ai pas osé
-vous questionner à cet égard. Aujourd'hui je désire vous demander une
-explication sur un doute que j'ai: le bois du cercueil n'était-il pas
-trop beau?
-
-MENG-TSEU dit: Dans la haute antiquité, il n'y avait point de règles
-fixes pour la fabrication des cercueils, soit intérieurs, soit
-extérieurs. Dans la moyenne antiquité, les planches du cercueil
-intérieur avaient sept pouces d'épaisseur; le cercueil extérieur était
-dans les mêmes proportions. Cette règle était observée par tout le
-monde, depuis l'empereur jusqu'à la foule du peuple; et ce n'était pas
-assurément pour que les cercueils fussent beaux. Ensuite les parents se
-livraient à toute la manifestation des sentiments de leur coeur.
-
-Si on n'a pas la faculté de donner à ses sentiments de douleur
-toute l'expression que l'on désire[3], on ne peut pas se procurer
-des consolations. Si on n'a pas de fortune, on ne peut également
-pas se donner la consolation de faire à ses parents de magnifiques
-funérailles. Lorsqu'ils pouvaient obtenir d'agir selon leur désir,
-et qu'ils en avaient les moyens, tous les hommes de l'antiquité
-employaient de beaux cercueils. Pourquoi moi seul n'aurais-je pas pu
-agir de même?
-
-Or, si lorsque leurs père et mère viennent de décéder, les enfants ne
-laissent pas la terre adhérer à leur corps, auront-ils un seul sujet de
-regret [pour leur conduite]?
-
-J'ai souvent entendu dire que l'homme supérieur ne doit pas être
-parcimonieux à cause des biens du monde, dans les devoirs qu'il rend à
-ses parents.
-
-8. _Tching-thoung_ (ministre du roi de _Thsi_), de son autorité privée,
-demanda à MENG-TSEU si le royaume de _Yan_ pouvait être attaqué ou
-subjugué par les armes.
-
-MENG-TSEU dit: Il peut l'être. _Tseu-khouaï_ (roi de _Yan_) ne peut,
-de son autorité privée, donner _Yan_ à un autre homme. _Tseu-tchi_
-(son ministre) ne pouvait accepter le royaume de _Yan_ du prince
-_Tseu-khouaï_. Je suppose, par exemple, qu'un magistrat se trouve ici,
-et que vous ayez pour lui beaucoup d'attachement. Si, sans en prévenir
-le roi, et de votre autorité privée, vous lui transférez la dignité et
-les émoluments que vous possédez; si ce lettré, également sans avoir
-reçu le mandat du roi, et de son autorité privée, les accepte de vous;
-alors pensez-vous que ce soit licite? En quoi cet exemple diffère-t-il
-du fait précédent?
-
-Les hommes de _Thsi_[4] ayant attaqué le royaume de _Yan_, quelqu'un
-demanda à MENG-TSEU s'il n'avait pas excité _Thsi_ à conquérir _Yan_?
-Il répondit: Aucunement. _Tching-thoung_ m'a demandé si le royaume
-de _Yan_ pouvait être attaqué et subjugué par les armes. Je lui ai
-répondu en disant qu'il pouvait l'être. Là-dessus le roi de _Thsi_ et
-ses ministres l'ont attaqué. Si _Tching-thoung_ m'avait parlé ainsi:
-Quel est celui qui peut l'attaquer et le conquérir? alors je lui aurais
-répondu en disant: Celui qui en a reçu la mission du ciel, celui-là
-peut l'attaquer et le conquérir.
-
-Maintenant, je suppose encore qu'un homme en ait tué un autre. Si
-quelqu'un m'interroge à ce sujet, et me dise: Un homme peut-il en faire
-mourir un autre? alors je lui répondrai en disant: Il le peut. Mais si
-cet homme me disait: Quel est celui qui peut tuer un autre homme? alors
-je lui répondrais en disant: Celui qui exerce les fonctions de ministre
-de la justice, celui-là peut faire mourir un autre homme [lorsqu'il
-mérite la mort].
-
-Maintenant, comment aurais-je pu conseiller de remplacer le
-gouvernement tyrannique de _Yan_ par un autre gouvernement
-tyrannique[5]?
-
-9. Les hommes de _Yan_ se révoltèrent. Le roi de _Thsi_ dit: Comment me
-présenterai-je sans rougir devant MENG-TSEU?
-
-_Tchin-kia_ (un de ses ministres) dit: Que le roi ne s'afflige pas de
-cela. Si le roi se compare à _Tcheou-koung_[6], quel est celui qui sera
-trouvé le plus humain et le plus prudent?
-
-Le roi dit: Oh! quel langage osez-vous tenir?
-
-Le ministre poursuivit: _Tcheou-koung_ avait envoyé _Kouan-cho_ pour
-surveiller le royaume de _Yn_; mais _Kouan-cho_ se révolta avec le
-royaume de _Yn_ [ contre l'autorité _de Tcheou-koung_]. Si, lorsque
-_Tcheou-koung_ chargea _Kouan-cho_ de sa mission, il prévoyait ce
-qui arriverait, il ne fut pas humain; s'il ne le prévoyait pas, il
-ne fut pas prudent. Si _Tcheou-koung_ ne fut pas d'une humanité et
-d'une prudence consommée, à plus forte raison le roi ne pouvait-il pas
-l'être [dans la dernière occasion]. Moi _Tchin-kia_, je vous prie de me
-laisser aller voir MENG-TSEU, et de lui expliquer l'affaire.
-
-Il alla voir MENG-TSEU, et lui demanda quel homme c'était que
-_Tcheou-koung._
-
-MENG-TSEU répondit: C'était un saint homme de l'antiquité.
-
---N'est-il pas vrai qu'il envoya _Kouan-cho_ pour surveiller le royaume
-de _Yn_, et que _Kouan-cho_ se révolta avec ce royaume?--Cela est
-ainsi, dit-il.
-
---_Tcheou-koung_ prévoyait-il qu'il se révolterait, lorsqu'il le
-chargea de cette mission?
-
---Il ne le prévoyait pas.
-
---S'il en est ainsi, alors le saint homme commit par conséquent une
-faute.
-
---_Tcheou-koung_ était le frère cadet de _Kouan-cho_ qui était son
-frère aîné. La faute de _Tcheou-koung_ n'est-elle pas excusable?
-
-En effet, si les hommes supérieurs de l'antiquité commettent des
-fautes, ils se corrigent ensuite. Si les hommes [prétendus] supérieurs
-de notre temps commettent des fautes, ils continuent à suivre la
-mauvaise voie [sans vouloir se corriger]. Les fautes des hommes
-supérieurs de l'antiquité sont comme les éclipses du soleil et de la
-lune, tous les hommes les voyaient; et quant à leur conversion, tous
-les hommes la contemplaient avec joie. Les hommes supérieurs de nos
-jours, non-seulement continuent à suivre la mauvaise voie, mais encore
-ils veulent la justifier.
-
-10. MENG-TSEU se démit de ses fonctions de ministre honoraire [à la
-cour du roi de _Thsi_] pour s'en retourner dans sa patrie.
-
-Le roi étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: Aux jours passés, j'avais
-désiré vous voir, mais je n'ai pas pu l'obtenir. Lorsque enfin j'ai pu
-m'asseoir à vos côtés, toute ma cour en a été ravie. Maintenant vous
-voulez me quitter pour retourner dans votre patrie; je ne sais si par
-la suite je pourrai obtenir de vous visiter de nouveau.
-
-MENG-TSEU répondit: Je n'osais pas vous en prier. Certainement c'est ce
-que je désire.
-
-Un autre jour, le roi s'adressant à _Chi-tseuu_, lui dit: Je désire
-retenir MENG-TSEU dans mon royaume en lui donnant une habitation et en
-entretenant ses disciples avec dix mille mesures [_tchoung_] de riz,
-afin que tous les magistrats et tous les habitants du royaume aient
-sous les yeux un homme qu'ils puissent révérer et imiter. Pourquoi ne
-le lui annonceriez-vous pas en mon nom?
-
-_Chi-tseu_ confia cette mission à _Tchin-tseu_, pour en prévenir son
-maître MENG-TSEU. _Tchin-tseu_ rapporta à MENG-TSEU les paroles de
-_Chi-tseu._
-
-MENG-TSEU dit: C'est bien; mais comment ce _Chi-tseu_ ne sait-il pas
-que je ne puis accéder à cette proposition[7]? Si je désirais des
-richesses, comment aurais-je refusé cent mille mesures de riz[8] pour
-en accepter maintenant dix mille? Est-ce là aimer les richesses?
-
-_Ki-sun_ disait: C'était un homme bien extraordinaire que _Tseu-cho-i!_
-Si, en exerçant des fonctions publiques, il n'était pas promu à un
-emploi supérieur, alors il cessait toute poursuite; mais il faisait
-plus, il faisait en sorte que son fils ou son frère cadet fût élevé
-à la dignité de _King_ [l'une des premières du royaume]. En effet,
-parmi les hommes, quel est celui qui ne désire pas les richesses et
-les honneurs? Mais _Tseu-cho-i_ lui seul, au milieu des richesses et
-des honneurs, voulait avoir le monopole, et être le chef du marché qui
-perçoit pour lui seul tous les profits.
-
-L'intention de celui qui, dans l'antiquité, institua les marchés
-publics, était de faire échanger ce que l'on possédait contre ce que
-l'on ne possédait pas. Ceux qui furent commis pour présider à ces
-marchés n'avaient d'autre devoir à remplir que celui de maintenir le
-bon ordre. Mais un homme vil se trouva, qui fit élever un grand tertre
-au milieu du marché pour y monter. De là il portait des regards de
-surveillance à droite et à gauche, et recueillait tous les profits du
-marché. Tous les hommes le regardèrent comme un vilain et un misérable.
-C'est ainsi que depuis ce temps-là sont établis les droits perçus dans
-les marchés publics; et la coutume d'exiger des droits des marchands
-date de ce vilain homme.
-
-11. MENG-TSEU, en quittant le royaume de _Thsi,_ passa la nuit dans
-la ville de _Tcheou_. Il se trouva là un homme qui, à cause du roi,
-désira l'empêcher de continuer son voyage. Il s'assit près de lui, et
-lui parla. MENG-TSEU, sans lui répondre, s'appuya sur une table et
-s'endormit.
-
-L'hôte, qui voulait le retenir, n'en fut pas satisfait, et il lui dit:
-Votre disciple a passé une nuit entière avant doser vous parler; mais
-comme il voit, maître, que vous dormez sans vouloir l'écouter, il vous
-prie de le dispenser de vous visiter de nouveau.
-
-MENG-TSEU lui répondit: Asseyez-vous; je vais vous instruire de votre
-devoir. Autrefois, si _Mou-kong_, prince de _Lou_, n'avait pas eu un
-homme [de vertus éminentes] auprès de _Tseu-sse_, il n'aurait pas pu le
-retenir [à sa cour]. Si _Sie-lieou_ et _Chin-thsiang_ n'avaient pas eu
-un homme [distingué] auprès de _Mou-kong_, ils n'auraient pas pu rester
-auprès de sa personne.
-
-Vous, vous avez des projets relativement à un vieillard respectable[9],
-et vous n'êtes pas même parvenu à me traiter comme _Tseu-sse_ le fut.
-N'est-ce pas vous qui avez rompu avec le vieillard? ou si c'est le
-vieillard qui a rompu avec vous?
-
-12. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi, Yn-sse_, s'adressant à
-plusieurs personnes, leur dit: Si MENG-TSEU ne savait pas que le roi
-ne pouvait pas devenir un autre _Tching-thang_ ou un autre _Wou-wang_,
-alors il manque de perspicacité et de pénétration. Si au contraire
-il le savait, et que dans cette persuasion il soit également venu à
-sa cour, alors c'était pour obtenir des émoluments. Il est venu de
-mille _li_ [cent lieues] pour voir le roi, et, pour n'avoir pas réussi
-dans ce qu'il désirait, il s'en est allé. Il s'est arrêté trois jours
-et trois nuits à la ville de _Tcheou_ avant de continuer sa route;
-pourquoi tous ces retards et ces délais? Moi _Sse_, je ne trouve pas
-cela bien.
-
-_Kao-tseu_ rapporta ces paroles à son ancien maître MENG-TSEU.
-
-MENG-TSEU dit: Comment _Yn-sse_ me connaît-il? Venir de cent lieues
-pour voir le roi, c'était là ce que je désirais vivement [pour propager
-ma doctrine]. Je quitte ce royaume parce que je n'ai pas obtenu ce
-résultat. Est-ce là ce que je désirais? Je n'ai pu me dispenser d'agir
-ainsi.
-
-J'ai cru même trop hâter mon départ en ne passant que trois jours
-dans la ville de _Tcheou_ avant de la quitter. Le roi pouvait changer
-promptement sa manière d'agir. S'il en avait changé, alors il me
-rappelait près de lui.
-
-Lorsque je fus sorti de la ville sans que le roi m'eût rappelé,
-j'éprouvai alors un vif désir de retourner dans mon pays. Mais, quoique
-j'eusse agi ainsi, abandonnais-je pour cela le roi? Le roi est encore
-capable de faire le bien, de pratiquer la vertu. Si un jour le roi
-m'emploie, alors non-seulement le peuple de _Thsi_ sera tranquille
-et heureux, mais toutes les populations de l'empire jouiront d'une
-tranquillité et d'une paix profondes. Le roi changera peut-être bientôt
-sa manière d'agir; c'est l'objet de mes voeux de chaque jour.
-
-Suis-je donc semblable à ces hommes vulgaires, à l'esprit étroit,
-qui, après avoir fait à leur prince des remontrances dont il n'a
-tenu aucun compte, s'irritent et laissent apparaître sur leur visage
-le ressentiment qu'ils en éprouvent? Lorsque ces hommes ont pris la
-résolution de s'éloigner, ils partent et marchent jusqu'à ce que
-leurs forces soient épuisées, avant de s'arrêter quelque part pour
-y passer la nuit.--_Yn-sse_ ayant entendu ces paroles, dit: Je suis
-véritablement un homme vulgaire.
-
-13. Pendant que MENG-TSEU s'éloignait du royaume de _Thsi, Tchoung-yu_,
-un de ses disciples, l'interrogea en chemin, et lui dit: Maître, vous
-ne me semblez pas avoir l'air bien satisfait. Aux jours passés, moi
-_Yu_, j'ai souvent entendu dire à mon maître: «L'homme supérieur ne
-murmure point contre le ciel, et ne se plaint point des hommes.»
-
-MENG-TSEU répondit: Ce temps-là différait bien de celui-ci[10].
-
-Dans le cours de cinq cents ans, il doit nécessairement apparaître un
-roi puissant [qui occupe le trône des fils du Ciel][11]; et dans cet
-intervalle de temps doit aussi apparaître un homme qui illustre son
-siècle. Depuis l'établissement de la dynastie des _Tcheou_ jusqu'à
-nos jours, il s'est écoulé plus de sept cents ans. Que l'on fasse le
-calcul de ce nombre d'années écoulées [en déduisant un période de
-cinq cents ans], alors on trouvera que ce période est bien dépassé
-[sans cependant qu'un grand souverain ait apparu]. Si on examine avec
-attention le temps présent, alors on verra qu'il peut apparaître
-maintenant.
-
-Le ciel, à ce qu'il semble, ne désire pas encore que la paix et la
-tranquillité règnent dans tout l'empire. S'il désirait que la paix et
-la tranquillité régnassent dans tout l'empire, et qu'il me rejetât,
-qui choisirait-il dans notre siècle [pour accomplir cette mission]?
-Pourquoi donc n'aurais-je pas un air satisfait?
-
-14. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi_, et s'étant arrêté
-à _Kieou[12], Kong-sun-tcheou_ lui fit une question en ces termes:
-Exercer une magistrature, et ne pas en accepter les émoluments,
-était-ce la règle de l'antiquité?
-
-MENG-TSEU répondit: Aucunement. Lorsque j'étais dans le pays de
-_Thsoung_, j'obtins de voir le roi. Je m'éloignai bientôt, et je pris
-la résolution de le quitter entièrement. Je n'en voulus pas changer;
-c'est pourquoi je n'acceptai point d'émoluments.
-
-Peu de jours après, le roi ayant ordonné de rassembler des troupes
-[pour repousser une agression], je ne pus prendre congé du roi. Mais je
-n'avais pas du tout l'intention de demeurer longtemps dans le royaume
-de _Thsi._
-
-
-
-[1] MENG-TSEU veut faire dépendre les princes des sages et des hommes
-éclairés, et non les sages et les hommes éclairés des princes. Il
-relève la dignité de la vertu et de la science, qu'il place au-dessus
-du rang et de la puissance. Jamais peut-être la philosophie n'a
-offert un plus noble sentiment de sa dignité et de la valeur de ses
-inspirations. Il serait difficile de reconnaître ici (pas plus que dans
-aucun autre écrivain chinois) cet esprit de servitude dont on a bien
-voulu les gratifier en Europe.
-
-[2] Selon plusieurs commentateurs chinois, la cause du silence que
-MENG-TSEU avait gardé avec son second envoyé, c'est le mépris qu'il
-avait pour lui.
-
-[3] Si des lois spéciales règlent les funérailles.
-
-[4] Le prince et ses ministres. (_Commentaire._)
-
-[5] Littéralement, _remplacer un_ yan _par un_ yan, ou un tyran par un
-autre tyran. C'est l'interprétation des commentateurs chinois.
-
-[6] Un des plus grands hommes de la Chine. Voyez l'Histoire
-précédemment citée, pag. 84 et suiv.
-
-[7] C'est-à-dire demeurer de nouveau dans le royaume de _Thsi_, puisque
-sa doctrine sur le gouvernement n'y était pas admise. (_Commentaire._)
-
-[8] Il désigne les émoluments de la dignité de _King_, qu'il avait
-refusés (_Comm._)
-
-[9] Il se désigne ainsi lui-même. (_Commentaire_.)
-
-[10] Littéralement: _Illud unum tempus, hoc unum tempus._
-
-[11] _Commentaire._
-
-[12] Ville située sur les frontières de _Thsi._
-
-
-
-
-CHAPITRE V,
-
-COMPOSÉ DE 5 ARTICLES.
-
-
-1. _Wen-koung_, prince de _Teng_, héritier présomptif du trône de son
-père[1], voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_, passa par celui
-de _Soung_, pour voir MENG-TSEU.
-
-MENG-TSEU l'entretint des bonnes dispositions naturelles de l'homme; il
-lui fit nécessairement l'éloge de _Yao_ et de _Chun._
-
-L'héritier du trône, revenant du royaume de _Thsou,_ alla de nouveau
-visiter MENG-TSEU. MENG-TSEU lui dit: Fils du siècle, mettez-vous en
-doute mes paroles? Il n'y a qu'une voie pour tout le monde, et rien de
-plus.
-
-_Tching-hian_, parlant à _King-kong_, roi de _Thsi_, lui disait: Ces
-grands sages de l'antiquité n'étaient que des hommes; nous aussi, qui
-vivons, nous sommes des hommes; pourquoi craindrions-nous de ne pas
-pouvoir égaler leurs vertus?
-
-_Yan-youan_ disait: Quel homme était-ce que _Chun,_ et quel homme
-suis-je? Celui qui veut faire tous ses efforts peut aussi l'égaler.
-
-_Kong-ming-i_ disait: _Wen-wang_ est mon instituteur et mon maître.
-Comment _Tcheou-koung_ me tromperait-il?
-
-Maintenant, si vous diminuez la longueur du royaume de _Teng_ pour
-augmenter et fortifier sa largeur, vous en ferez un Etat de cinquante
-_li_ carrés. De cette manière vous pourrez en former un bon royaume [en
-y faisant régner les bons principes de gouvernement]. Le _Chou-king_
-dit: «Si un médicament ne porte pas le trouble et le désordre dans le
-corps d'un malade, il n'opérera pas sa guérison.»
-
-2. _Ting-kong_, prince de _Teng_, étant mort, le fils du siècle
-[l'héritier du trône], s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Autrefois
-MENG-TSEU s'entretint avec moi dans l'Etat de _Soung_. Je n'ai jamais
-oublié dans mon coeur ce qu'il me dit. Maintenant que par un malheureux
-événement je suis tombé dans un grand chagrin, je désire vous envoyer
-pour interroger MENG-TSEU, afin de savoir de lui ce que je dois faire
-dans une telle circonstance.
-
-_Jan-yeou_ s'étant rendu dans le royaume de _Tseou,_ interrogea
-MENG-TSEU. MENG-TSEU répondit: Les questions que vous me faites ne
-sont-elles pas véritablement importantes? C'est dans les funérailles
-qu'on fait à ses parents que l'on manifeste sincèrement les sentiments
-de son coeur. _Thseng-tseu_ disait: Si pendant la vie de vos parents
-vous les servez selon les rites; si après leur mort vous les
-ensevelissez selon les rites; si vous leur offrez les sacrifices _tsi_
-selon les rites, vous pourrez être appelé plein de piété filiale. Je
-n'ai jamais étudié les rites que l'on doit suivre pour les princes
-de tous les ordres; cependant j'en ai entendu parler. Un deuil de
-trois ans; des habillements de toile grossière, grossièrement faits;
-une nourriture de riz, à peine mondé, et cuit dans l'eau: voilà
-ce qu'observaient et dont se servaient les populations des trois
-dynasties, depuis l'empereur jusqu'aux dernières classes du peuple.
-
-Après que _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces paroles, le prince ordonna
-de porter un deuil de trois ans. Les ministres parents de son père
-et tous les fonctionnaires publics ne voulurent pas s'y conformer;
-ils dirent: De tous les anciens princes de _Lou_ [d'où viennent nos
-ancêtres], aucun n'a pratiqué cette coutume d'honorer ses parents
-décédés; de tous nos anciens princes, aucun également n'a pratiqué ce
-deuil. Quant à ce qui vous concerne, il ne vous convient pas d'agir
-autrement; car l'histoire dit: «Dans les cérémonies des funérailles
-et du sacrifice aux mânes des défunts, il faut suivre la coutume des
-ancêtres.» C'est-à-dire que nos ancêtres nous ont transmis le mode de
-les honorer, et que nous l'avons reçu d'eux.
-
-Le prince, s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Dans les jours qui ne
-sont plus, je ne me suis jamais livré à l'étude de la philosophie[2].
-J'aimais beaucoup l'équitation et l'exercice des armes. Maintenant les
-anciens ministres et alliés de mon père et tous les fonctionnaires
-publics n'ont pas de confiance en moi; ils craignent peut-être que
-je ne puisse suffire à l'accomplissement des grands devoirs qui
-me sont imposés. Vous, allez encore pour moi consulter MENG-TSEU
-à cet égard.--_Jan-yeou_ se rendit de nouveau dans le royaume de
-_Tseou_ pour interroger MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Les choses étant
-ainsi, votre prince ne doit pas rechercher l'approbation des autres.
-KHOUNG-TSEU disait: «Lorsque le prince venait à mourir, les affaires du
-gouvernement étaient dirigées par le premier ministre[3]. L'héritier du
-pouvoir se nourrissait de riz cuit dans l'eau, et son visage prenait
-une teinte très-noire. Lorsqu'il se plaçait sur son siège dans la
-chambre mortuaire, pour se livrer à sa douleur, les magistrats et
-les fonctionnaires publics de toutes classes n'osaient se soustraire
-aux démonstrations d'une douleur dont l'héritier du trône donnait le
-premier l'exemple. Quand les supérieurs aiment quelque chose, les
-inférieurs l'affectionnent bien plus vivement encore. La vertu de
-l'homme supérieur est comme le vent, la vertu de l'homme inférieur est
-comme l'herbe. L'herbe, si le vent vient à passer sur elle, s'incline
-nécessairement.» Il est au pouvoir du fils du siècle d'agir ainsi.
-
-Lorsque _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces instructions, le fils du
-siècle dit: C'est vrai, cela ne dépend que de moi. Et pendant cinq
-lunes il habita une hutte en bois [construite en dehors de la porte du
-palais, pour y passer le temps du deuil], et il ne donna aucun ordre
-concernant les affaires de l'Etat. Tous les magistrats du royaume et
-les membres de sa famille se firent un devoir de l'appeler _versé dans
-la connaissance des rites._ Quand le jour des funérailles arriva,
-des quatre points du royaume vinrent de nombreuses personnes pour le
-contempler; et ces personnes, qui avaient assisté aux funérailles,
-furent très-satisfaites de l'air consterné de son visage et de la
-violence de ses gémissements.
-
-3. _Wen-koung_, prince de _Teng_, interrogea MENG-TSEU sur l'art de
-gouverner.
-
-MENG-TSEU dit: Les affaires du peuple[4] ne doivent pas être négligées.
-_Le Livre des Vers_ dit[5]:
-
- «Pendant le jour, vous, cueillez des roseaux;
-
- Pendant la nuit, vous, faites-en des cordes et des
- nattes:
-
- Hâtez-vous de monter sur le toit de vos maisons pour les
- réparer.
-
- La saison va bientôt commencer où il faudra semer tous
- les grains.»
-
-C'est là l'avis du peuple. Ceux qui ont une propriété permanente
-suffisante pour leur entretien ont l'esprit constamment tranquille;
-ceux qui n'ont pas une telle propriété permanente n'ont pas un
-esprit constamment tranquille. S'ils n'ont pas l'esprit constamment
-tranquille, alors violation du droit, perversité du coeur, dépravation
-des moeurs, licence effrénée; il n'est rien qu'ils ne commettent: si
-on attend que le peuple soit plongé dans le crime pour le corriger
-par des châtiments, c'est prendre le peuple dans des filets. Comment
-un homme, possédant la vertu de l'humanité, et siégeant sur un trône,
-pourrait-il prendre ainsi le peuple dans des filets?
-
-C'est pour cette raison qu'un prince sage est nécessairement réfléchi
-et économe: il observe les rites prescrits envers les inférieurs,
-et, en exigeant les tributs du peuple, il se conforme à ce qui est
-déterminé par la loi et la justice.
-
-_Yang-hou_ disait: Celui qui ne pense qu'à amasser des richesses n'est
-pas humain; celui qui ne pense qu'à exercer l'humanité n'est pas riche.
-
-Sous les princes de la dynastie _Hia_, cinquante arpents de terre
-payaient tribut [ou étaient soumis à la dîme]; sous les princes de
-la dynastie de _Yn_, soixante et dix arpents étaient assujettis à la
-corvée d'assistance (_tsou_); les princes de la dynastie de _Tcheou_
-exigèrent l'impôt _tche_ [qui comprenait les deux premiers tributs]
-pour cent arpents de terre [que reçut chaque famille]. En réalité,
-l'une et l'autre de ces dynasties prélevèrent la dime[6] sur les
-terres. Le dernier de ces tributs est une répartition égale de toutes
-les charges; le second est un impôt d'aide ou _d'assistance mutuelle._
-
-_Loung-tseu_[7] disait: En faisant la division et la répartition
-des terres, on ne peut pas établir de meilleur impôt que celui de
-_l'assistance_ (_tsou_); on ne peut pas en établir de plus mauvais
-que celui de la _dîme_ (_koung_). Pour ce dernier tribut, le prince
-calcule le revenu moyen de plusieurs années, afin d'en faire la base
-d'un impôt constant et invariable. Dans les années fertiles où le riz
-est très-abondant, et où ce ne serait pas exercer de la tyrannie que
-d'exiger un tribut plus élevé, on exige relativement peu. Dans les
-années calamiteuses, lorsque le laboureur n'a pas même de quoi fumer
-ses terres, on exige absolument de lui l'intégralité du tribut. Si
-celui qui est constitué pour être le père et la mère du peuple agit
-de manière à ce que les populations, les regards pleins de courroux,
-s'épuisent jusqu'à la fin de l'année par des travaux continuels, sans
-que les fils puissent nourrir leurs père et mère, et qu'en outre les
-laboureurs soient obligés d'emprunter à gros intérêts pour compléter
-leurs taxes; s'il fait en sorte que les vieillards et les enfants, à
-cause de la détresse qu'ils éprouvent, se précipitent dans les fossés
-pleins d'eau, en quoi sera-t-il donc le père et la mère du peuple?
-
-Les traitements ou pensions héréditaires[8] sont déjà en vigueur depuis
-longtemps dans le royaume de _Teng_.
-
-Le _Livre des Vers_ dit[9]:
-
- «Que la pluie arrose d'abord les champs que nous
- cultivons eu commun[10];
-
- Et qu'elle atteigne ensuite nos champs privés.»
-
-C'est seulement lorsque le système du tribut _d'assistance_ (_tsou_)
-est en vigueur que l'on cultive des champs en commun. D'après cette
-citation du _Livre des Vers_, on voit que même sous les _Tcheou_ on
-percevait encore le tribut _d'assistance._
-
-Établissez des écoles de tous les degrés pour instruire le peuple,
-celles où l'on enseigne à respecter les vieillards, celles où l'on
-donne l'instruction à tout le monde indistinctement, celles où l'on
-apprend à tirer de l'arc, qui se nommaient _Hiao_ sous les _Hia, Siu_
-sous les _Yin_, et _Tsiang_ sous les _Tcheou_. Celles que l'on nomme
-_hio_ (_études_) ont conservé ce nom sous les trois dynasties. Toutes
-ces écoles sont destinées à enseigner aux hommes leurs devoirs. Lorsque
-les devoirs sont clairement enseignés par les supérieurs, les hommes de
-la foule commune s'aiment mutuellement dans leur infériorité.
-
-S'il arrivait qu'un grand roi apparût dans l'empire, il prendrait
-certainement votre gouvernement pour exemple. C'est ainsi que vous
-deviendrez le précepteur d'un grand roi.
-
-Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis
- longtemps une principauté royale,
-
- Elle a obtenu du ciel une investiture nouvelle[11].»
-
-C'est de _Wen-wang_ qu'il est question. Si vous faites tous vos
-efforts[12] pour mettre en pratique les instructions ci-dessus[13],
-vous pourrez aussi renouveler votre royaume.
-
-_Wen-koung_ envoya _Pi-tchen_ pour interroger MENG-TSEU sur les terres
-divisées en carrés égaux.
-
-MENG-TSEU dit: Votre prince est disposé à pratiquer un gouvernement
-humain, puisqu'il vous a choisi pour vous envoyer près de moi;
-vous devez faire tous vos efforts pour répondre à sa confiance. Ce
-gouvernement humain doit commencer par une détermination des limites
-ou bornes des terres. Si la détermination des limites n'est pas
-exacte, les divisions en carrés des champs ne seront pas égales, et
-les salaires ou émoluments en nature prélevés en impôt ne seront pas
-justement répartis. C'est pourquoi les princes cruels et leurs vils
-agents se soucient fort peu de la délimitation des champs. Une fois la
-détermination des limites exécutée exactement, la division des champs
-et la répartition des salaires ou traitements en nature pourront être
-assises sur des bases sûres et déterminées convenablement.
-
-Quoique le territoire de l'État de _Teng_ soit étroit et petit, il
-faut qu'il y ait des hommes supérieurs [par leur savoir[14], des
-fonctionnaires publics], il faut qu'il y ait des hommes rustiques. S'il
-n'y a pas d'hommes supérieurs ou de fonctionnaires publics, personne
-ne se trouvera pour gouverner et administrer les hommes rustiques;
-s'il n'y a pas d'hommes rustiques, personne ne nourrira les hommes
-supérieurs ou les fonctionnaires publics.
-
-Je voudrais que dans les campagnes éloignées des villes, sur neuf
-divisions quadrangulaires égales, une d'elles [celle du milieu] fût
-cultivée en commun pour subvenir aux traitements des magistrats ou
-fonctionnaires publics par la corvée d'_assistance_; et que dans le
-milieu du royaume [près de la capitale] on prélevât la dîme, comme
-impôt ou tribut.
-
-Tous les fonctionnaires publics, depuis les plus élevés en dignité
-jusqu'aux plus humbles, doivent chacun avoir un champ _pur_ [dont les
-produits sont employés uniquement dans les sacrifices ou cérémonies en
-l'honneur des ancêtres]. Le champ _pur_ doit contenir cinquante arpents.
-
-Les autres [les frères cadets qui ont atteint leur seizième année][15]
-doivent avoir vingt-cinq arpents de terre.
-
-Ni la mort ni les voyages ne feront sortir ces colons de leur village.
-Si les champs de ce village sont divisés en portions quadrangulaires
-semblables au dehors comme au dedans, ils formeront des liens étroits
-d'amitié; ils se protégeront et s'aideront mutuellement dans leurs
-besoins et leurs maladies; alors toutes les familles vivront dans une
-union parfaite.
-
-Un _li_ carré d'étendue constitue un _tsing_ [portion carrée de terre];
-un _tsing_ contient neuf cents arpents; daus le milieu se trouve le
-champ public[16]. Huit familles, ayant toutes chacune cent arpents en
-propre, entretiennent ensemble le champ public ou commun. Les travaux
-communs étant achevés, les familles peuvent ensuite se livrer à leurs
-propres affaires. Voilà ce qui constitue l'occupation distincte des
-hommes des champs.
-
-Voilà le résumé de ce système. Quant aux modifications et améliorations
-qu'on peut lui faire subir, cela dépend du prince et de vous.
-
-4. Il fut un homme du nom de _Hiu-hing_ qui, vantant beaucoup les
-paroles de l'ancien empereur _Chin-noung_, passa du royaume de _Thsou_
-dans celui de _Teng_. Étant parvenu à la porte de _Wen-koung_, il lui
-parla ainsi: «Moi, homme d'une région éloignée, j'ai entendu dire que
-le prince pratiquait un gouvernement humain[17]. Je désire recevoir une
-habitation et devenir son paysan.»
-
-_Wen-koung_ lui donna un endroit pour habiter. Ceux qui le suivaient,
-au nombre de quelques dizaines d'hommes, étaient couverts d'habits de
-laine grossière. Les uns tressaient des sandales, les autres des nattes
-de jonc, pour se procurer leur nourriture.
-
-Un certain _Tchin-siang_, disciple de _Tchin-liang[18],_ accompagné de
-son frère cadet nommé _Sin_, portant les instruments de labourage sur
-leurs épaules, vinrent de l'État de _Soung_ dans celui de _Teng_, et
-dirent: «Nous avons appris que le prince pratiquait le gouvernement des
-saints hommes [de l'antiquité]; il est donc aussi lui-même un saint
-homme. Nous désirons être les paysans du saint homme.»
-
-_Tchin-siang_ ayant vu _Hiu-hing_ en fut ravi de joie. Il rejeta
-complétement les doctrines qu'il avait apprises de son premier maître,
-pour étudier celles de _Hiu-hing_.
-
-_Tchin-siang_ étant allé voir MENG-TSEU, lui rapporta les paroles de
-_Hiu-hing_, en disant: «Le prince de _Teng_ est véritablement un sage
-prince; mais, quoiqu'il en soit ainsi, il n'a pas encore été instruit
-des saines doctrines. Le prince sage cultive la terre et se nourrit
-avec le peuple; il gouverne en même temps qu'il prépare lui-même ses
-aliments. Maintenant le prince de _Teng_ a des greniers et des trésors
-privés; en agissant ainsi, il fait tort au peuple pour s'entretenir
-lui-même. Comment peut-on l'appeler sage?»
-
-MENG-TSEU dit: _Hiu-tseu_ [le philosophe _Hiu_ ou _Hiu-hing_] sème
-certainement lui-même le millet dont il se nourrit?
-
---Oui.
-
---_Hiu-tseu_ tisse certainement lui-même la toile de chanvre dont il
-fait ses vêtements?
-
---En aucune façon. _Hiu-tseu_ porte des vêtements de laine.
-
---_Hiu-tseu_ porte un bonnet?
-
---Il porte un bonnet.
-
---Quel genre de bonnet?
-
---Un bonnet de toile sans ornement.
-
---Tisse-t-il lui-même cette toile?
-
---Aucunement. Il l'échange contre du millet.
-
---Pourquoi _Hiu-tseu_ ne la tisse-t-il pas lui-même?
-
---En le faisant il nuirait à ses travaux d'agriculture.
-
---_Hiu-tseu_ se sert-il de vases d'airain ou de vases de terre pour
-cuire ses aliments? Se sert-il d'un soc de fer pour labourer?
-
---Sans doute.
-
---Les confectionne-t-il lui-même?
-
---Aucunement. Il les échange contre du millet.
-
---Si celui qui échange contre du millet les instruments aratoires et
-les ustensiles de cuisine dont il se sert ne croit pas faire du tort
-aux fabricants d'instruments aratoires et d'ustensiles de cuisine,
-alors ces derniers, qui échangent leurs instruments aratoires et leurs
-ustensiles de cuisine contre du millet pensent-ils faire du tort aux
-laboureurs? Pourquoi donc _Hiu-tseu_ ne se fait-il pas potier et
-forgeron? Il n'aurait qu'à prendre dans l'intérieur de sa maison tous
-ces objets dont il a besoin pour s'en servir. Pourquoi se donner tant
-de peine de faire des échanges pareils avec tous les artisans? Comment
-_Hiu-tseu_ ne craint-il pas tous ces ennuis?
-
-_Tchin-siang_ répondit: Les travaux des artisans ne peuvent
-certainement pas se faire en même temps que ceux de l'agriculture.
-
-S'il en est ainsi, reprit MEUNG-TSEU, le gouvernement d'un empire
-est donc la seule occupation qui puisse s'allier avec les travaux
-de l'agriculture? Il est des affaires qui appartiennent aux grands
-hommes[19], il en est qui appartiennent aux hommes du commun. Or une
-seule personne [en cultivant la terre] prépare [au moyen des échanges]
-les objets que tous les artisans confectionnent. Si vous étiez
-obligé de les confectionner vous-même pour vous en servir ensuite,
-ce serait forcer tout le monde à être sans cesse sur les chemins.
-C'est pourquoi il est dit: «Les uns travaillent de leur intelligence,
-les autres travaillent de leurs bras. Ceux qui travaillent de leur
-intelligence gouvernent les hommes; ceux qui travaillent de leurs bras
-sont gouvernés par les hommes. Ceux qui sont gouvernés par les hommes
-nourrissent les hommes; ceux qui gouvernent les hommes sont nourris par
-les hommes.»
-
-C'est la loi universelle du monde[20].
-
-Dans le temps de _Yao_, l'empire n'était pas encore tranquille.
-D'immenses eaux, débordant de toutes parts, inondèrent l'empire; les
-plantes et les arbres croissaient avec surabondance; les oiseaux et les
-bêtes fauves se multipliaient à l'infini; les cinq sortes de grains ne
-pouvaient mûrir; les oiseaux et les bêtes fauves causaient les plus
-grands dommages aux habitants; leurs vestiges se mêlaient sur les
-chemins avec ceux des hommes jusqu'au milieu de l'empire. _Yao_ était
-seul à s'attrister de ces calamités. Il éleva _Chun_ [à la dignité
-suprême] pour l'aider à étendre davantage les bienfaits d'un bon
-gouvernement. _Chun_ ordonna à _I_ (_Pe-i_) de présider au feu.
-
-Lorsque _I_ eut incendié les montagnes et les fondrières, les oiseaux
-et les bêtes fauves [qui infestaient tout] se cachèrent.
-
-_Yu_ rétablit le cours des neuf fleuves, fit écouler le _Thsi_ et le
-_Ta_ dans la mer. Il dégagea le cours des fleuves _Jou_ et _Han_ des
-obstacles qui les obstruaient; il fit couler les rivières _Hoaï_ et
-_Sse_ dans le fleuve _Kiang_. Cela fait, les habitants du royaume du
-milieu purent ensuite obtenir des aliments [en labourant et ensemençant
-les terres][21]. A cette époque, _Yu_ fut huit années absent [occupé de
-ses grands travaux]; il passa trois fois devant la porte de sa maison
-sans y entrer. Aurait-il pu labourer ses terres, quand même il l'aurait
-voulu?
-
-_Heou-tsi_ enseigna au peuple à semer et à moissonner. Lorsque les cinq
-sortes de grains furent semés, et que les champs ensemencés furent
-purgés de la zizanie, les cinq sortes de grains vinrent à maturité, et
-les hommes du peuple eureut de quoi se nourrir.
-
-Les hommes ont en eux le principe de la raison; mais si tout
-en satisfaisant leur appétit, en s'habillant chaudement, en se
-construisant des habitations commodes, ils manquent d'instruction,
-alors ils se rapprochent beaucoup des brutes.
-
-Les saints hommes (_Yao_ et _Chun_) furent affligés de cet état de
-choses. _Chun_ ordonna à _Sie_ de présider à l'éducation du peuple,
-et de lui enseigner les devoirs des hommes, afin que les pères et les
-enfants aient de la tendresse les uns pour les autres; que le prince
-et ses ministres aient entre eux des rapports équitables; que le mari
-et la femme sachent la différence de leurs devoirs mutuels; que le
-vieillard et le jeune homme soient chacun à leur place; que les amis
-et les compagnons aient de la fidélité l'un pour l'autre.
-
-L'homme aux mérites éminents[22] disait [à son frère _Sie_]: «Va
-consoler les populations; appelle-les à toi; ramène-les à la vertu;
-corrige-les, aide-les, fais-les prospérer; fais que par elles-mêmes
-elles retournent au bien; en outre, répands sur elles de nombreux
-bienfaits.» Lorsque ces saints hommes se préoccupaient ainsi avec tant
-de sollicitude du bonheur des populations, pensez-vous qu'ils aient eu
-le loisir de se livrer aux travaux de l'agriculture?
-
-_Yao_ était tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer un homme
-comme _Chun_ [pour l'aider à gouverner l'empire]; et _Chun_ était
-tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer des hommes comme _Yu_ et
-_Kao-Yao._ Ceux qui sont tourmentés de la crainte de ne pas cultiver
-cent arpents de terre, ceux-là sont des agriculteurs.
-
-L'action de partager aux hommes ses richesses s'appelle bienfaisance;
-l'action d'enseigner la vertu aux hommes s'appelle droiture du coeur;
-l'action d'obtenir l'affection des hommes pour gouverner l'empire
-s'appelle humanité. C'est pour cette raison qu'il est facile de donner
-l'empire à un homme, mais qu'il est difficile d'obtenir l'affection des
-hommes pour gouverner l'empire.
-
-KHOUNG-TSEU disait: O que _Yao_ fut grand comme prince! Il n'y a que le
-ciel qui soit grand; il n'y a que _Yao_ qui ait imité sa grandeur. Que
-ses vertus et ses mérites étaient incommensurables! Les populations ne
-purent trouver de termes pour les qualifier. Quel prince c'était que
-_Chun!_ qu'il était grand et sublime! Il posséda l'empire sans s'en
-glorifier.--
-
-Tant que _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire, n'eurent-ils pas assez
-de quoi occuper toute leur intelligence, sans se livrer encore aux
-travaux de l'agriculture?
-
-J'ai entendu dire que certains hommes, en se servant [des enseignements
-et des doctrines répandus par les grands empereurs] de la dynastie
-_Hia_, avaient changé les moeurs des barbares; je n'ai jamais entendu
-dire que des hommes éclairés par ces doctrines aient été convertis à la
-barbarie par les barbares. _Tchin-liang_, natif de l'État de _Thsou_,
-séduit par les principes de _Tcheou-koung_ et de _Tchoung-ni_, étudia
-dans la partie septentrionale du royaume du milieu. Les savants de
-cette région septentrionale n'ont peut-être jamais pu le surpasser en
-savoir; il est ce que vous appelez un lettré éminent par ses talents
-et son génie. Vous et votre frère cadet, vous avez été ses disciples
-quelques dizaines d'années. Votre maître mort, vous lui avez aussitôt
-fait défection.
-
-Autrefois, lorsque KHOUNG-TSEU mourut, après avoir porté son deuil
-pendant trois ans, ses disciples, ayant disposé leurs effets pour s'en
-retourner chacun chez eux, allèrent tous prendre congé de _Tseu-koung_.
-Lorsqu'ils se retrouvèrent ainsi en présence l'un de l'autre, ils
-fondirent en larmes et gémirent à en perdre la voix. Ensuite ils s'en
-retournèrent dans leurs familles. _Tseu-koung_ revint près du tombeau
-de son maître; il se construisit une demeure près de ce tombeau, et
-l'habita seul pendant trois années. Ensuite il s'en retourna dans sa
-famille.
-
-Un autre jour, _Tseu-hia, Tseu-tchang_ et _Tseu-yeou,_ considérant
-que _Yeou-jo_ avait beaucoup de ressemblance avec le saint homme
-[leur maître], ils voulaient le servir ainsi qu'ils avaient servi
-KHOUNG-TSEU. Comme ils pressaient _Thseng-fseu_ de se joindre à eux,
-_Thseng-tseu_ leur dit: Cela ne convient pas. Si vous lavez quelque
-chose dans le _Hiang_ et le _Han_, et si vous exposez cet objet au
-soleil d'automne pour le sécher, oh! qu'il sera éclatant et pur! sa
-blancheur ne pourra être surpassée.
-
-Maintenant ce barbare des régions méridionales, homme à la langue de
-l'oiseau criard _Kioué_, ne possède aucunement la doctrine des anciens
-rois; comme vous avez abandonné votre maître pour étudier sous lui,
-vous différez beaucoup de _Thseng-tseu_.
-
-J'ai entendu dire que «l'oiseau sortant de la profonde vallée
-s'envolait sur les hauts arbres[23].» Je n'ai jamais entendu dire
-qu'il descendait du sommet des arbres pour s'enfoncer dans les vallées
-ténébreuses. Le _Lou-soung_[24] dit:
-
- «Il[25] mit en fuite les barbares de l'occident et du
- septentrion,
-
- Et il dompta les royaumes de _Jung_ et de _Chou_.»
-
-C'est sous un homme des régions barbares que _Tcheou-koung_ vainquit,
-que vous étudiez! Je pense, moi, que ce n'est pas bien de changer ainsi.
-
-[_Tching-liang_ répondit:] Si l'on suivait la doctrine de _Hiu-tseu_,
-alors la taxe dans les marchés ne serait pas double, et la fraude ne
-s'exercerait pas jusqu'au centre du royaume. Quand même vous enverriez
-au marché un jeune enfant de douze ans, on ne le tromperait pas. Si
-des pièces de toile de chanvre et d'étoffe de soie avaient la même
-longueur et la même largeur, alors leur prix serait le même; si des tas
-de chanvre brut et de chanvre filé, de soie écrue et de soie préparée,
-avaient le même poids, alors leur prix serait le même; si les cinq
-sortes de grains étaient en même quantité, petite ou grande, alors leur
-prix serait le même; et des souliers grands ou petits se vendraient
-également le même prix.
-
-MENG-TSEU dit: L'inégale valeur des choses est dans la nature même
-des choses. Certaines choses diffèrent entre elles d'un prix double,
-quintuple; certaines autres, d'un prix décuple, centuple; d'autres
-encore, d'un prix mille fois ou dix mille fois plus grand. Si vous
-confondez ainsi toutes choses en leur donnant à toutes une valeur
-proportionnée seulement à la grandeur ou à la quantité, vous jetez le
-trouble dans l'empire. Si de grands souliers et de petits souliers sont
-du même prix, quel homme voudrait en confectionner de grands? Si l'on
-suivait les doctrines de _Hiu-tseu_, on s'exciterait mutuellement à
-exercer la fraude: comment pourrait-on alors gouverner sa famille et
-l'Etat?
-
-5. Un nommé _I-tchi_, disciple de _Mé_, demanda, par l'entremise de
-_Siu-phi_[26] à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Je désire certainement
-le voir; mais maintenant je suis encore malade. Lorsque je serai mieux,
-moi j'irai le voir. Que _I-tseu_ se dispense donc de venir.
-
-Le lendemain il demanda encore à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit:
-Aujourd'hui je puis le voir. Si je ne le ramène pas à la droiture et à
-la vérité, alors c'est que la doctrine que nous suivons ne porte pas
-l'évidence avec soi. Mais j'ai l'espérance de le ramener aux véritables
-principes. J'ai entendu dire que _I-tseu_ était le disciple de _Mé_. Or
-la secte de _Mé_ se fait une règle de la plus grande économie dans la
-direction des funérailles. Si _I-tseu_ pense à changer les moeurs et les
-coutumes de l'empire, pourquoi regarde-t-il cette règle comme contraire
-à la raison, et en fait-il peu de cas? Ainsi _I-tseu_ a enseveli ses
-parents avec somptuosité; alors il suit de là qu'il s'est conduit
-envers ses parents selon les principes que sa secte méprise.
-
-_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_ dit: C'est aussi
-la doctrine des lettrés. «Les [saints] hommes de l'antiquité avaient
-la même tendresse pour un jeune enfant au berceau que pour tout
-autre[27].» Que signifient ces paroles? Or, moi _Tchi_, j'estime que
-l'on doit également aimer tout le monde sans acception de personne;
-mais il faut commencer par ses parents.
-
-_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: _I-tseu_
-croit-il qu'il ne doive pas y avoir de différence entre les sentiments
-que l'on porte au fils de son frère aîné, et les sentiments que l'on
-porte au jeune enfant au berceau de son voisin? C'est du _Chou-king_
-qu'il a tiré sa citation; mais elle signifie simplement que si un
-jeune enfant qui ne fait encore que se traîner se laisse tomber dans
-un puits, ce n'est pas la faute de l'enfant. Or le ciel, en produisant
-des êtres vivants, a fait en sorte qu'ils aient en eux un principe
-fondamental unique [qui est de devoir la naissance à leur père et
-à leur mère][28]. Cependant _I-tseu_ partage en deux ce principe
-fondamental [en obligeant d'aimer pareillement son père et sa mère et
-les hommes qui passent sur le chemin][29]; par conséquent il est dans
-l'erreur.
-
-Or, dans les siècles reculés de la haute antiquité, l'usage n'était
-pas encore établi d'ensevelir ses parents. Lorsque leurs père et mère
-étaient morts, les enfants prenaient leurs corps et les allaient
-jeter dans des fosses pratiquées le long des chemins. Le lendemain,
-lorsqu'ils repassaient auprès d'eux, et qu'ils voyaient que les loups
-les avaient dévorés, ou que les vers les avaient rongés, une sueur
-froide couvrait leur front; ils en détournaient leurs regards et ne
-pouvaient plus en supporter la vue. Cette sueur qui couvrait leur front
-n'était pas produite en eux pour avoir vu les corps d'autres personnes
-que ceux de leurs père et mère; mais c'est la douleur qui, de leur
-coeur, parvenait jusqu'à leur front.
-
-Ils s'en retournaient promptement, et, rapportant avec eux un panier et
-une bêche, ils couvraient de terre le corps de leurs parents. Si cette
-action de recouvrir de terre le corps de leurs parents était naturelle
-et conforme à la raison, alors il faut nécessairement que le fils pieux
-et l'homme humain aient une règle à suivre pour enterrer leurs parents.
-
-_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_, hors de lui-même,
-s'écria au même instant: Je suis instruit dans la bonne doctrine!
-
-
-[1] Littéralement, _fils de la génération_ ou _du siècle._
-
-[2] Littéralement, _à étudier et à interroger._
-
-[3] Le plus âgé des six _King_ ou grand» dignitaires. (_Commentaire._)
-
-[4] Celle de l'agriculture. (_Commentaire._)
-
-[5] Ode _Thsi-youeï_, section _Pin-foung._
-
-[6] Ou de dix parties _une_. (_Commentaire._)
-
-[7] Ancien sage. (_Commentaire._)
-
-[8] Traitements prélevés sur les revenus royaux, et accordés aux fils
-et aux petits-fils de ceux qui se sont illustrés par leurs mérites ou
-leurs actions dans l'État. (_Commentaire._)
-
-[9] Ode _Ta-tien_, section _Siao-ya_.
-
-[10] «Les champs communs d'abord, les champs privés ensuite.»
-(_Commentaire._)
-
-[11] Ces deux vers sont déjà cités dans le _Ta-hio_, chap. II, §3.
-Voyez pag. 48.
-
-[12] Il indique _Wen-koung._ (_Commentaire._)
-
-[13] L'établissement des écoles de tous les degrés. (_Commentaire._)
-
-[14] Nécessité d'établir des écoles.
-
-[15] _Commentaire._
-
-[16] On représente cette division des terres par un carré partagé en
-_neuf carrés égaux,_ dont celui du milieu constitue le _champ public_.
-
-[17] Il veut parler de la distribution des terres en portions carrées.
-(_Commentaire._)
-
-[18] Du royaume de _Thsou._
-
-[19] A ceux qui gouvernent un empire. (_Commentaire._)
-
-[20] Les principes d'économie politique que le philosophe chinois a
-fait ressortir avec tant d'art et de finesse dans les pages précédentes
-ne seraient pas désavoués par les premiers économistes modernes. En les
-comparant aux principes de même nature des anciens philosophes de la
-Grèce, on peut juger de quel côté est la plus haute raison.
-
-[21] _Commentaire_. Voyez pour les travaux de _Yu_ les _Livres sacrés
-de l'Orient,_ pag. 60.
-
-[22] _Yao_, ainsi appelé par ses ministres. (_Commentaire._)
-
-[23] Paroles du _Livre des Vers_, ode _Fa-mo_, section _Siao-ya_.
-
-[24] Section du _Livre des fers_, ode _Pi-Kong_.
-
-[25] _Tcheou-koung._
-
-[26] Disciple de MENG-TSEU.
-
-[27] Paroles du _Chou-king._
-
-[28] _Commentaire._
-
-[29] _Ibid._
-
-
-
-
-CHAPITRE VI,
-
-COMPOSÉ DE 10 ARTICLES.
-
-
-1. _Tchin-taï_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Ne pas faire le premier
-une visite aux princes de tous rangs, paraît être une chose de peu
-d'importance. Maintenant, supposez que vous soyez allé les voir le
-premier, le plus grand bien qui pourra en résulter sera de les faire
-régner selon les vrais principes, le moindre sera de faire parvenir
-celui que vous aurez visité au rang de chef des vassaux. Or le
-_Mémorial_ (_tchi_) dit: _En se courbant d'un pied on se redresse de
-huit_. Il me parait convenable que vous agissiez ainsi.
-
-MENG-TSEU dit: Autrefois _King-koung_, roi de _Thsi_, voulant aller
-à la chasse, appela auprès de lui, au moyen de l'étendard orné de
-plumes, les hommes préposés à la garde du parc royal. Ces derniers ne
-s'étant pas rendus à l'appel, il résolut de les faire aussitôt mettre
-à mort. «L'homme éclairé et ferme dans sa résolution [dit à ce sujet
-KHOUNG-TSEU] n'oublie pas que son corps pourra bien être jeté à la
-voirie ou dans une fosse pleine d'eau. L'homme brave et résolu n'oublie
-pas qu'il peut perdre sa tête.» Pourquoi KHOUNG-TSEU fait-il ainsi
-l'éloge [des hommes de résolution]? Il en fait l'éloge, parce que ces
-hommes ne se rendirent pas à un signal qui n'était pas le leur. Si,
-sans attendre le signal qui doit les appeler, des hommes préposés à de
-certaines fonctions les abandonnaient, qu'arriverait-il de là?
-
-Or cette maxime, _de se courber d'un pied pour se redresser de huit_,
-concerne l'utilité ou les avantages que l'on peut retirer de cette
-conduite. Mais s'il s'agit d'un simple gain ou profit, est-il permis,
-en vue de ce profit, de _se courber de huit pieds pour ne se redresser
-que d'un?_
-
-Autrefois _Tchao-kian-tscu_ [ un des premiers fonctionnaires, _ta-fou_,
-de l'Etat de _Tçin_] ordonna à _Wang-liang_ [un des plus habiles
-cochers] de conduire son char pour son serviteur favori nommé _Hi_.
-Pendant tout le jour il ne prit pas une bête fauve.
-
-Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est
-le plus indigne cocher de tout l'empire!
-
-Quelqu'un ayant rapporté ces paroles à _Wang-liang_, celui-ci dit:
-Je prie qu'on me laisse de nouveau conduire le char. Il insista si
-vivement que le favori _Hi_ y consentit. Dans un seul matin, il prit
-dix bêtes fauves.
-
-Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est le
-plus habile cocher de tout l'empire!
-
-_Kian-tseu_ dit alors: J'ordonne qu'il conduise ton char. _Wang-liang_,
-en ayant été averti, refusa en disant: Lorsque pour lui j'ai dirigé ses
-chevaux selon les règles de l'art, il n'a pas pu prendre une seule bête
-fauve de toute la journée; lorsque pour lui je les ai laissés aller à
-tort et à travers, en un seul matin il en a pris dix. Le _Livre des
-Vers_ dit:
-
- «Quand il n'oublie pas de guider les chevaux selon les
- règles de l'art,
-
- L'archer lance ses flèches avec la plus grande
- précision.»
-
-Mais je n'ai pas l'habitude de conduire un char pour un homme aussi
-ignorant des règles de son art. Je vous prie d'agréer mon refus.
-
-Ainsi un cocher a honte même de se voir adjoint à un [mauvais] archer.
-Il ne voudrait pas y être adjoint quand même cet archer prendrait
-autant de bêtes fauves qu'il en faudrait pour former une colline. Que
-serait-ce donc si l'on faisait plier les règles de conduite les plus
-droites pour se mettre à la merci des princes en allant les visiter
-le premier! Or vous vous êtes trompé [dans votre citation]. Celui qui
-s'est une fois plié soi-même ne peut plus redresser les autres hommes.
-
-2. _King-tchun_ dit: _Kong-sun-yen_ et _Tchangni_ ne sont-ils pas de
-grands hommes? lorsque l'un d'eux s'irrite, tous les princes tremblent;
-lorsqu'ils restent en paix, tout l'empire est tranquille.
-
-MENG-TSEU dit: Comment pour cela peuvent-ils être considérés comme
-grands? Vous n'avez donc jamais étudié le _Livre des Rites?_ Lorsque le
-jeune homme reçoit le bonnet viril, le père lui donne ses instructions;
-lorsque la jeune fille se marie, la mère lui donne ses instructions.
-Lorsqu'elle se rend à la demeure de son époux, sa mère l'accompagne
-jusqu'à la porte, et l'exhorte en ces termes: Quand tu seras dans
-la maison de ton mari, tu devras être respectueuse, tu devras être
-attentive et circonspecte: ne t'oppose pas aux volontés de ton mari.
-Faire de l'obéissance et de la soumission sa règle de conduite, est la
-loi de la femme mariée.
-
-Habiter constamment dans la grande demeure du monde[1]; se tenir
-constamment sur le droit siége du monde[2]; marcher dans la grande voie
-du monde[3]; quand on a obtenu l'objet de ses voeux [des emplois et des
-honneurs], faire part au peuple des biens que l'on possède; lorsqu'on
-n'a pas obtenu l'objet de ses voeux, pratiquer seul les principes de la
-droite raison en faisant tout le bien que l'on peut faire; ne pas se
-laisser corrompre par les richesses et les honneurs; rester impassible
-dans la pauvreté et l'abjection; ne pas fléchir à la vue du péril et de
-la force armée: voilà ce que j'appelle être un grand homme.
-
-3. _Tcheou-siao_ fit une question en ces termes: Les hommes supérieurs
-de l'antiquité remplissaient-ils des fonctions publiques? MENG-TSEU
-dit: Ils remplissaient des fonctions publiques. L'histoire dit:
-Si KHOUNG-TSEU passait trois lunes sans obtenir de son prince un
-emploi public, alors il était dans un état inquiet et triste. S'il
-franchissait les frontières de son pays pour aller dans un Etat
-voisin, il portait toujours avec lui des dons de bonne réception.
-_Koung-ming-i_ disait: Lorsque les hommes de l'antiquité passaient
-trois lunes sans obtenir de leur prince des emplois publics, alors ils
-en étaient vivement affligés. [_Tcheou-siao_ dit]: Si l'on est pendant
-trois mois sans obtenir de son prince un emploi public, et qu'on en
-soit vivement affligé, n'est-ce pas être beaucoup trop susceptible?
-
-MENG-TSEU dit: Pour un lettré, perdre son emploi, c'est comme pour les
-princes perdre leur royaume. Le _Livre des Rites_ dit: «Ces princes
-labourent la terre avec l'aide de leurs fermiers pour fournir du millet
-à tout le monde; leurs femmes élèvent des vers à soie, et dévident les
-cocons pour aider à la fabrication des vêtements.»
-
-Si la victime n'est pas parfaitement propre au sacrifice, si le millet
-que l'on doit offrir n'est pas mondé, si les vêtements ne sont pas
-préparés, le prince n'ose pas faire la cérémonie aux ancêtres.
-
-Si le lettré n'a pas un champ [comme les fonctions publiques donnent
-droit d'en avoir un], alors il ne fait pas la cérémonie à ses ancêtres;
-si la victime qui doit être immolée, si les ustensiles et les vêtements
-ne sont pas préparés, il n'ose pas se permettre de faire la cérémonie
-aux ancêtres; alors il n'ose pas se procurer la moindre joie. Cela ne
-suffit-il pas pour qu'il soit dans l'affliction?
-
-[_Tcheou-siao_ dit:] _S'il franchissait les frontières de son pays pour
-aller dans un État voisin, il portait toujours avec lui des dons de
-bonne réception;_ que signifient ces paroles?
-
-MENG-TSEU dit: Pour un lettré, occuper un emploi public, c'est comme
-pour un laboureur cultiver la terre. Lorsque le laboureur quitte sa
-patrie, y laisse-t-il les instruments de labourage?
-
-_Tcheou-siao_ dit: Le royaume de _Tçin_ est aussi un royaume où l'on
-remplit des fonctions publiques. Je n'avais jamais entendu dire que les
-hommes fussent aussi impatients d'occuper des emplois; s'il convient
-d'être aussi impatient d'occuper des emplois, que dire des hommes
-supérieurs qui n'acceptent que difficilement un emploi public?
-
-MENG-TSEU dit: Dès l'instant qu'un jeune homme est né [ses père et
-mère] désirent pour lui une femme; dès l'instant qu'une jeune fille
-est née [ses père et mère] désirent pour elle un mari. Le sentiment
-du père et de la mère [pour leurs enfants], tous les hommes l'ont
-personnellement. Si, sans attendre la volonté de leurs père et mère
-et les propositions du chargé d'office[4], les jeunes gens pratiquent
-une ouverture dans les murs de leurs habitations, afin de se voir
-l'un l'autre à la dérobée; s'ils franchissent les murs pour se voir
-plus intimement en secret: alors le père et la mère, ainsi que tous
-les hommes du royaume, condamneront leur conduite, qu'ils trouveront
-méprisable.
-
-Les hommes de l'antiquité ont toujours désiré occuper des emplois
-publics; mais de plus ils détestaient de ne pas suivre la voie
-droite[5]. Ceux qui ne suivent pas la voie droite en visitant les
-princes sont de la même classe que ceux qui percent les murs [pour
-obtenir des entrevues illicites].
-
-4. _Pheng-keng_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes:
-Lorsqu'on se fait suivre [comme MENG-TSEU] par quelques dizaines de
-chars, et que l'on se fait accompagner par quelques centaines d'hommes
-[qui les montent], n'est-il pas déplacé de se faire entretenir par les
-différents princes dans ses différentes excursions?
-
-MENG-TSEU dit: S'il fallait s'écarter de la droite voie, alors il ne
-serait pas convenable de recevoir des hommes, pour sa nourriture, une
-seule cuillerée de riz cuit; si on ne s'écarte pas de la droite voie,
-alors _Chun_ peut accepter l'empire de _Yao_ sans que cela paraisse
-déplacé. Vous, pensez-vous que cela soit déplacé?
-
---Aucunement. Mais il n'est pas convenable qu'un lettré sans mérite,
-et vivant dans l'oisiveté, mange le pain des autres [en recevant des
-salaires en nature qu'il ne gagne pas].
-
-MENG-TSEU dit: Si vous ne communiquez pas vos mérites aux autres
-hommes; si vous n'échangez rien de ce que vous possédez contre ce que
-vous ne possédez pas, afin que par votre superflu vous vous procuriez
-ce qui vous manque, alors le laboureur aura du millet de reste, la
-femme aura de la toile dont elle ne saura que faire. Mais si vous
-faites part aux autres de ce que vous possédez [par des échanges],
-alors le charpentier et le charron pourront être nourris par vous.
-
-Supposons qu'il y ait ici un homme[6] qui dans son intérieur soit
-rempli de bienveillance, et au dehors plein de commisération pour les
-autres; que cet homme conserve précieusement la doctrine des anciens
-rois, pour la transmettre à ceux qui l'étudieront après lui; lorsque
-cet homme n'est pas entretenu par vous, pourquoi honorez-vous tant les
-charpentiers et les charrons [qui se procurent leur entretien par leur
-labeur], et faites-vous si peu de cas de ceux qui [comme l'homme en
-question] pratiquent l'humanité et la justice?
-
-_Tcheou-siao_ dit: L'intention du charpentier et du charron est de
-se procurer l'entretien de la vie; l'intention de l'homme supérieur
-qui pratique les principes de la droite raison est-elle aussi de se
-procurer l'entretien de la vie?
-
-MENG-TSEU répondit: Pourquoi scrutez-vous son intention? Dès l'instant
-qu'il a bien mérité envers vous, vous devez le rétribuer, et vous le
-rétribuez. Or rétribuez-vous l'intention, ou bien rétribuez-vous les
-bonnes oeuvres?
-
---Je rétribue l'intention.--Je suppose un homme ici. Cet homme a
-brisé les tuiles de votre maison pour pénétrer dans l'intérieur, et
-avec les tisons de l'âtre il a souillé les ornements des murs. Si son
-intention était, en agissant ainsi, de se procurer de la nourriture,
-lui donnerez-vous des aliments?
-
---Pas du tout.
-
---S'il en est ainsi, alors vous ne rétribuez pas l'intention; vous
-rétribuez les bonnes oeuvres.
-
-5. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Le royaume de _Soung_
-est un petit royaume. Maintenant il commence à mettre en pratique le
-mode de gouvernement des anciens rois. Si les royaumes de _Thsi_ et
-de _Thsou_ le prenaient en haine et qu'ils portassent les armes contre
-lui, qu'en arriverait-il?
-
-MENG-TSEU dit: Lorsque _Tching-thang_ habitait le pays de _Po_, il
-avait pour voisin le royaume de _Ko_. Le chef de _Ko_ avait une
-conduite dissolue, et n'offrait point de sacrifices à ses ancêtres.
-_Thang_ envoya des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait
-pas. Il répondit: Je ne puis me procurer de victimes. _Thang_ ordonna
-de lui envover des boeufs et des moutons. Le chef de _Ko_ les mangea,
-et n'en eut plus pour offrir en sacrifice. _Thang_ envoya de nouveau
-des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait pas.--Je ne
-puis me procurer du millet pour la cérémonie. _Thang_ ordonna que la
-population de _Po_ allât labourer pour lui, et que les vieillards ainsi
-que les faibles portassent des vivres à cette population. Le chef de
-_Ko_, conduisant avec lui son peuple, alla fermer le chemin à ceux qui
-portaient le vin, le riz et le millet, et il les leur enleva; et ceux
-qui ne voulaient pas les livrer, il les tuait. Il se trouvait parmi
-eux un enfant qui portait des provisions de millet et de viande; il
-le tua et les lui enleva. Le _Chou-king_ dit: «Le chef de _Ko_ traita
-en ennemis ceux qui portaient des vivres.» Il fait allusion à cet
-événement.
-
-Parce que le chef de _Ko_ avait mis à mort cet enfant, _Thang_ lui
-déclara la guerre. Les populations situées dans l'intérieur des quatre
-mers dirent unanimement: Ce n'est pas pour enrichir sou empire, mais
-c'est pour venger un mari ou une femme privés de leurs enfants, qu'il
-leur a déclaré la guerre.
-
-_Thang_ commença la guerre par le royaume de _Ko._ Après avoir vaincu
-onze rois, il n'eut plus d'ennemis dans l'empire. S'il portait la
-guerre à l'orient, les barbares de l'occident se plaignaient; s'il
-portait la guerre au midi, les barbares du nord se plaignaient, en
-disant: Pourquoi nous laisse-t-il pour les derniers?
-
-Les peuples aspiraient après lui comme dans une grande sécheresse
-ils aspirent après la pluie. Ceux qui allaient au marché n'étaient
-plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre n'étaient plus
-transportés d'un lieu dans un autre. _Thang_ faisait mourir les
-princes et consolait les peuples, comme dans les temps de sécheresse
-la pluie qui vient à tomber procure une grande joie aux populations.
-Le _Chou-king_ dit: «Nous attendons notre prince; lorsque notre prince
-sera venu, nous serons délivrés de la tyrannie et des supplices.»
-
-Il y avait des hommes qui n'étaient pas soumis; _Wou-wang_ se rendit
-à l'orient pour les combattre. Ayant rassuré les maris et les femmes,
-ces derniers placèrent leur soie noire et jaune dans des corbeilles,
-et dirent: En continuant à servir notre roi des _Tcheou_, nous serons
-comblés de bienfaits. Aussitôt ils allèrent se soumettre dans la
-grande ville de _Tcheou_. Leurs hommes élevés en dignité remplirent
-des corbeilles de soie noire et jaune, et ils allèrent avec ces
-présents au-devant des chefs des _Tcheou_; le peuple remplit des
-plats de provisions de bouche et des vases de vin, et il alla avec
-ces présents au-devant de la troupe de _Wou-wang_. [Pour obtenir un
-pareil résultat], celui-ci délivrait ces populations du feu et de l'eau
-[c'est-à-dire de la plus cruelle tyrannie]; il mettait à mort leurs
-tyrans; et voilà tout.
-
-Le _Taï-chi_ [un des chapitres du _Chou-king_] dit: «La renommée de ma
-puissance s'est étendue au loin; lorsque j'aurai atteint les limites
-de son royaume, je me saisirai du tyran. Cette renommée s'accroîtra
-encore lorsque j'aurai mis à mort ce tyran et vaincu ses complices;
-elle brillera même de plus d'éclat que celle de _Thang_.»
-
-Le royaume de _Soung_ ne pratique pas le mode de gouvernement des
-anciens rois, comme il vient d'être dit ci-dessus. S'il pratiquait le
-mode de gouvernement des anciens rois, toutes les populations situées
-entre les quatre mers élèveraient vers lui des regards d'espérance, et
-n'aspireraient qu'en lui, en désirant que le roi de ce royaume devint
-leur prince. Quoique les royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_ soient grands
-et puissants, qu'aurait-il à en redouter?
-
-6. MENG-TSEU, s'adressant à _Thaï-pou-ching_ (ministre du royaume de
-_Soung_), dit: Désirez-vous que votre roi devienne un bon roi? Si vous
-le désirez, je vous donnerai des instructions bien claires à ce sujet.
-Je suppose que le premier ministre de _Thsou_ soit ici. S'il désire que
-son fils parle le langage de _Thsi_, ordonnera-t-il à un habitant de
-ce royaume de l'instruire? ordonnera-t-il à un habitant du royaume de
-_Thsou_ de l'instruire?
-
---Il ordonnera à un habitant de _Thsi_ de l'instruire.
-
---Si un seul homme de _Thsi_ lui donne de l'instruction, et qu'en
-même temps tous les hommes de _Thsi_ lui parlent continuellement leur
-langue, quand même le maître le frapperait chaque jour pour qu'il
-apprît à parler la langue de _Thsi_, il ne pourrait en venir à bout. Si
-au contraire il l'emmène et le retient pendant plusieurs années dans le
-bourg de _Tchouang-yo_[7], quand même il le frapperait chaque jour pour
-qu'il apprît à parler la langue de _Thsou_, il ne pourrait en venir à
-bout.
-
-Vous avez dit que _Sie-kiu-tcheou_ (ministre du royaume de _Soung_)
-était un homme doué de vertu, et que vous aviez fait en sorte
-qu'il habitat dans le palais du roi. Si ceux qui habitent le palais
-du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient tous d'autres
-_Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il mal faire? Si ceux qui
-habitent le palais du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient
-tous différents de _Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il faire
-le bien? Si donc il n'y a que _Sie-kiu-tcheou_ d'homme vertueux, que
-ferait-il seul près du roi de _Soung?_
-
-7. _Kong-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: Vous n'allez pas
-voir les princes; quel en est le motif?
-
-MENG-TSEU dit: Les anciens qui ne voulaient pas devenir ministres des
-rois n'allaient pas les voir.
-
-_Touan-kan-mo_, se sauvant par-dessus le mur, évita le prince, qui alla
-le visiter. _Sie-lieou_ ferma sa porte, et ne voulut pas le recevoir.
-L'un et l'autre de ces sages allèrent trop loin. Si le prince insiste
-fortement, le sage lettré peut aller le visiter.
-
-_Yang-ho_ désirait voir KHOUNG-TSEU, mais il redoutait de ne pas
-observer les rites.
-
-[Il est dit dans le _Livre des Rites_:] «Lorsque le premier
-fonctionnaire porte un présent à un lettré, s'il arrive que celui-ci
-ne soit pas dans sa maison pour le recevoir, alors il se présente à la
-demeure du fonctionnaire pour l'en remercier.»
-
-_Yang-ho_ s'informa d'un moment où KHOUNG-TSEU se trouvait absent de
-sa maison, et il choisit ce moment pour aller porter à KHOUNG-TSEU un
-petit porc salé. KHOUNG-TSEU, de son côté, s'informa d'un moment où
-_Yang-ho_ était absent de sa maison pour aller l'en remercier. Dans ces
-circonstances, _Yang-ho_ fut le premier à faire les avances; comment
-KHOUNG-TSEU aurait-il pu s'empêcher d'aller le visiter?
-
-_Thsêng-tseu_ disait: Ceux qui se serrent les épaules pour sourire
-avec approbation à tous les propos de ceux qu'ils veulent flatter, se
-fatiguent plus que s'ils travaillaient à l'ardeur du soleil.
-
-_Tseu-lou_ disait: Si des hommes dissimulés parlent ensemble avant
-d'avoir contracté entre eux des liens d'amitié, voyez comme leur visage
-se couvre de rougeur. Ces hommes-là sont de ceux que je prise peu. En
-les examinant bien, on peut savoir ce que l'homme supérieur nourrit en
-lui-même.
-
-8. _Taï-yng-tchi_ [premier ministre du royaume de _Soung_] disait: Je
-n'ai pas encore pu n'exiger pour tribut que le dixième des produits[8],
-ni abroger les droits d'entrée aux passages des frontières et les taxes
-des marchés. Je voudrais cependant diminuer ces charges pour attendre
-l'année prochaine, et ensuite je les supprimerai entièrement. Comment
-faire?
-
-MENG-TSEU dit: Il y a maintenant un homme qui chaque jour prend les
-poules de ses voisins. Quelqu'un lui dit: Ce que vous faites n'est
-pas conforme à la conduite d'un honnête homme. Mais il répondit: Je
-voudrais bien me corriger peu à peu de ce vice; chaque mois, jusqu'à
-l'année prochaine, je ne prendrai plus qu'une poule, et ensuite je
-m'abstiendrai complètement de voler.
-
-Si l'on sait que ce que l'on pratique n'est pas conforme à la justice,
-alors on doit cesser incontinent. Pourquoi attendre à l'année prochaine?
-
-9. _Kong-tou-tseu_ dit: Les hommes du dehors proclament tous, maître,
-que vous aimez à disputer. Oserais-je vous interroger à cet égard?
-
-MENG-TSEU dit: Comment aimerais-je à disputer? je ne puis m'en
-dispenser. Il y a longtemps que le monde existe; tantôt c'est le bon
-gouvernement qui règne, tantôt c'est le trouble et l'anarchie.
-
-A l'époque de l'empereur _Yao_, les eaux débordées inondèrent tout
-le royaume. Les serpents et les dragons l'habitaient, et le peuple
-n'avait aucun lieu pour fixer son séjour. Ceux qui demeuraient dans
-la plaine se construisaient des huttes comme des nids d'oiseaux; ceux
-qui demeuraient dans les lieux élevés se creusaient des habitations
-souterraines. Le _Chou-king_ dit: «Les eaux débordant de toutes parts
-me donnent un avertissement.» Les _eaux débordant de toutes parts_
-sont de grandes et vastes eaux[9]. _Chun_ ayant ordonné à _Yu_ de les
-maîtriser et de les diriger, _Yu_ fit creuser des canaux pour les faire
-écouler dans la mer. Il chassa les serpents et les dragons, et les
-fit se réfugier dans les marais pleins d'herbes. Les eaux des fleuves
-_Kiang, Hoaï, Ho_ et _Han_, recommencèrent à suivre le milieu de leurs
-lits. Les dangers et les obstacles qui s'opposaient à l'écoulement des
-eaux étant éloignés, les oiseaux de proie et les bêtes fauves, qui
-nuisaient aux hommes, disparurent; ensuite les hommes obtinrent une
-terre habitable, et ils y fixèrent leur séjour.
-
-_Yao_ et _Chun_ étant morts, la doctrine d'humanité et de justice de
-ces saints hommes dépérit. Des princes cruels et tyranniques apparurent
-pendant une longue série de générations. Ils détruisirent les demeures
-et les habitations pour faire à leurs places des lacs et des étangs,
-et le peuple ne sut plus où trouver un lieu pour se reposer. Ils
-ravagèrent les champs en culture pour en faire des jardins et des
-parcs de plaisance; ils firent tant que le peuple se trouva dans
-l'impossibilité de se vêtir et de se nourrir. Les discours les plus
-pervers, les actions les plus cruelles vinrent encore souiller ces
-temps désastreux. Les jardins et les parcs de plaisance, les lacs et
-les étangs, les mares et les marais pleins d'herbes se multiplièrent
-tant, que les oiseaux de proie et les bêtes fauves reparurent; et
-lorsqu'il tomba entre les mains de _Cheou_ (ou _Tcheou-sin_), l'empire
-parvint au plus haut degré de trouble et de confusion.
-
-_Tcheou-koung_ aida _Wou-wang_ à renverser et détruire _Cheou_, et à
-conquérir le royaume de _Yan_. Après trois années de combats, le prince
-de ce royaume fut renversé; _Wou-wang_ poursuivit _Feï-lian_ jusque
-dans un coin de terre fermé par la mer, et le tua. Après avoir éteint
-cinquante royaumes, il se mit à la poursuite des tigres, des léopards,
-des rhinocéros, des éléphants[10], et les chassa au loin. L'empire fut
-alors dans une grande joie. Le _Chou-king_ dit: «Oh! comme ils brillent
-d'un grand éclat, les desseins de _Wen-wang!_ comme ils furent bien
-suivis par les hauts faits de _Wou-wang!_ Ils ont aidé et instruit
-les hommes de nos jours, qui sont leur postérité. Tout est maintenant
-parfaitement réglé; il n'y a rien à reprendre.»
-
-La génération qui a suivi est dégénérée; les principes d'humanité et de
-justice [proclamés par les saints hommes et enseignés dans les livres
-sacrés][11] sont tombés dans l'oubli. Les discours les plus pervers,
-les actions les plus cruelles, sont venus de nouveau troubler l'empire.
-Il s'est trouvé des sujets qui ont fait mourir leur prince; il s'est
-trouvé des fils qui ont fait mourir leur père.
-
-KHOUNG-TSEU, effrayé [de cette grande dissolution], écrivit son livre
-intitulé _le Printemps et l'Automne[12]_ (_Tchun-thsieou_). Ce livre
-contient les devoirs du fils du ciel [ou de l'empereur]. C'est pourquoi
-KHOUNG-TSEU disait: «Ceux qui me connaîtront ne me connaîtront que
-d'après _le Printemps et l'Automne_[13]; ceux qui m'accuseront[14] ne
-le feront que d'après _le Printemps et l'Automne_.»
-
-Il n'apparaît plus de saints rois [pour gouverner l'empire]; les
-princes et les vassaux se livrent à la licence la plus effrénée; les
-lettrés de chaque lieu[15] professent les principes les plus opposés
-et les plus étranges; les doctrines des sectaires _Yang-tchou_ et
-_Mé-ti_ remplissent l'État; et les doctrines de l'empire [celles qui
-sont professées par l'État], si elles ne rentrent pas dans celles de
-_Yang_, rentrent dans celles de _Mé_. La secte de _Yang_ rapporte tout
-à soi; elle ne reconnaît pas de princes. La secte de _Mé_ aime tout le
-monde indistinctement; elle ne reconnaît point de parents. Ne point
-reconnaître de parents, ne point reconnaître de princes, c'est être
-comme des brutes et des bêtes fauves.
-
-_Koung-ming-i_ disait: «Les cuisines du prince regorgent de viandes,
-ses écuries sont remplies de chevaux fringants; mais le peuple porte
-sur son visage les empreintes de la faim; les campagnes désertes sont
-encombrées d'hommes morts de misère: c'est ainsi que l'on pousse les
-bêtes féroces à dévorer les hommes[16].»
-
-Si les doctrines des sectes _Yang_ et _Mé_ ne sont pas réprimées;
-si les doctrines de KHOUNG-TSEU ne sont pas remises en lumière, les
-discours les plus pervers abuseront le peuple et étoufferont les
-principes salutaires de l'humanité et de la justice. Si les principes
-salutaires de l'humanité et de la justice sont étouffés et comprimés,
-alors non-seulement ces discours pousseront les bêtes féroces à dévorer
-les hommes, mais ils exciteront les hommes à se dévorer entre eux.
-
-Moi, effrayé des progrès que font ces dangereuses doctrines, je défends
-la doctrine des saints hommes du temps passé; je combats _Yang_ et
-_Mé_; je repousse leurs propositions corruptrices, afin que des
-prédicateurs pervers ne surgissent dans l'empire pour les répandre.
-Une fois que ces doctrines perverses sont entrées dans les coeurs,
-elles corrompent les actions; une fois qu'elles sont pratiquées dans
-les actions, elles corrompent tous les devoirs qui règlent l'existence
-sociale. Si les saints hommes de l'antiquité paraissaient de nouveau
-sur la terre, ils ne changeraient rien à mes paroles.
-
-Autrefois _Yu_ maîtrisa les grandes eaux et fit cesser les calamités
-qui affligeaient l'empire; _Tcheou-koung_ réunit sous sa domination
-les barbares du midi et du septentrion, il chassa au loin les bêtes
-féroces[17], et toutes les populations de l'empire purent vivre en
-paix. Après que KHOUNG-TSEU eut achevé la composition de son livre
-historique _le Printemps et l'Automne_, les ministres rebelles et les
-brigands tremblèrent.
-
-Le _Livre des Vers_ dit:
-
- «Les barbares de l'occident et du septentrion sont mis
- en fuite;
-
- Les royaumes de _Hing_ et de _Chou_ sont domptés;
-
- Personne n'ose maintenant me résister.»
-
-Ceux qui ne reconnaissent ni parents ni princes[18] sont les barbares
-que _Tcheou-koung_ mit en fuite.
-
-Moi aussi je désire rectifier le coeur des hommes, réprimer les discours
-pervers, m'opposer aux actions dépravées, et repousser de toutes mes
-forces des propositions corruptrices, afin de continuer l'oeuvre des
-trois grands saints, YU, TCHEOU-KOUNG et KHOUNG-TSEU[19], qui m'ont
-précédé. Est-ce là aimer à disputer[20]? Je n'ai pu me dispenser d'agir
-comme je l'ai fait. Celui qui peut par ses discours combattre les
-sectes de _Yang_ et de _Mé_ est un disciple des saints hommes.
-
-10. _Khouang-tchang_ dit: _Tchin-tchoung-tseu_ n'est-il pas un lettré
-plein de sagesse et de simplicité? Comme il demeurait à _Ou-ling_,
-ayant passé trois jours sans manger, ses oreilles ne purent plus
-entendre, et ses yeux ne purent plus voir. Un poirier se trouvait
-là auprès d'un puits; les vers avaient mangé plus de la moitié de
-ses fruits. Le moribond, se traînant sur ses mains et sur ses pieds,
-cueillit le restant pour le manger. Après en avoir goûté trois fois,
-ses oreilles recouvrèrent l'ouïe, et ses yeux la vue.
-
-MENG-TSEU dit: Entre tous les lettrés du royaume de _Thsi_, je regarde
-certainement _Tchoung-tseu_ comme le plus grand[21]. Cependant, malgré
-cela, comment _Tchoung-tseu_ entend-il la simplicité et la tempérance?
-Pour remplir le but de _Tchoung-tseu_, il faudrait devenir ver de
-terre; alors on pourrait lui ressembler.
-
-Le ver de terre, dans les lieux élevés, se nourrit de terre sèche,
-et dans les lieux bas, il boit l'eau bourbeuse. La maison qu'habite
-_Tchoung-tseu_ n'est-ce pas celle que _Pé-i_[22] se construisit? ou
-bien serait-ce celle que le voleur _Tche_[23] bâtit? Le millet qu'il
-mange n'est-il pas celui que _Pé-i_ sema? ou bien serait-ce celui qui
-fut semé par _Tche_? Ce sont là des questions qui n'ont pas encore été
-résolues.
-
-_Kouang-tchang_ dit: Qu'importe tout cela? Il faisait des souliers de
-sa personne, et sa femme tissait du chanvre pour échanger ces objets
-contre des aliments.
-
-MENG-TSEU poursuivit: _Tchoung-tseu_ est d'une ancienne et grande
-famille de _Thsi_. Son frère aîné, du nom de _Taï_, reçoit, dans la
-ville de _Ho_, dix mille mesures de grain de revenus annuels en nature.
-Mais lui regarde les revenus de son frère aîné comme des revenus
-iniques, et il ne veut pas s'en nourrir; il regarde la maison de son
-frère aîné comme une maison inique, et il ne veut pas l'habiter.
-Fuyant son frère aîné et se séparant de sa mère, il est allé se fixer
-à _Ou-ling._ Un certain jour qu'il était retourné dans son pays,
-quelqu'un lui apporta en présent, de la part de son frère aîné, une
-oie vivante. Fronçant le sourcil à cette vue, il dit: A quel usage
-destine-t-on cette oie criarde? Un autre jour sa mère tua cette oie et
-la lui donna à manger. Son frère aîné, revenant du dehors à la maison,
-dit: Cela, c'est de la chair d'oie criarde. Alors _Tchoung-tseu_
-sortit, et il la vomit de son sein.
-
-Les mets que sa mère lui donne à manger, il ne les mange pas; ceux que
-sa femme lui prépare, il les mange. Il ne veut pas habiter la maison
-de son frère aîné, mais il habite le village de _Ou-ling_. Est-ce de
-cette façon qu'il peut remplir la destination qu'il s'était proposé
-de remplir? Si quelqu'un veut ressembler à _Tchoung-tseu_, il doit se
-faire ver de terre; ensuite il pourra atteindre son but.
-
-
-[1] C'est-à-dire dans l'_humanité_. (_Commentaire._)
-
-[2] Se maintenir constamment dans les limites des convenances
-prescrites par les rites. (_Commentaire._)
-
-[3] Observer constamment la justice et l'équité dans les fonctions
-publiques que l'on occupe. (_Commentaire._)
-
-[4] Ou entremetteur. Les mariages se font ordinairement en Chine par le
-moyen des entremetteurs ou entremetteuses avoués, et pour ainsi dire
-officiels, du moins toujours officieux.
-
-[5] C'est-à-dire qu'ils n'auraient jamais voulu obtenir des emplois par
-des moyens indignes d'eux.
-
-[6] MENG-TSEU se désigne lui-même.
-
-[7] Bourg très-fréquenté du royaume de _Thsi._
-
-[8] Littéralement: qu'_une partie sur dix_, ou la dime.
-
-[9] _Kiang-chouï-tche: koung-chouï-ye._
-
-[10] En un mot, de toutes les bêtes que _Cheou-sin_ entretenait dans
-ses parcs royaux pour ses plaisirs.
-
-[11] _Commentaire._
-
-[12] Histoire du royaume de _Lou_ (sa patrie). (_Commentaire._)
-
-[13] C'est seulement dans ce livre que l'on trouve exprimés tous les
-sentiments de tristesse et de douleur que KHOUNG-TSEU éprouvait pour la
-perversité de son siècle. (_Commentaire._)
-
-[14] Les mauvais princes et les tyrans qu'il flétrit dans ce livre.
-
-[15] _Tchou-sse_; le Commentaire dit que ce sont les lettrés non
-employés.
-
-[16] Voyez précédemment, pag. 249.
-
-[17] De l'espèce des tigres, des léopards, des rhinocéros et des
-éléphants. (_Comm._)
-
-[18] Les sectaires de _Yang_ et de _Mé_.(_Commentaire._)
-
-[19] _Commentaire._
-
-[20] La justification de MENG-TSEU peut bien être regardée comme
-complète, et sa mission d'apôtre infatigable des anciennes doctrines
-remises en lumière et prêchées avec tant de majesté et de persévérance
-par KHOUNG-TSEU, se trouve ainsi parfaitement expliquée par lui-même.
-
-[21] Le texte porte: comme _le plus grand doigt_ de la main.
-
-[22] Homme de l'antiquité, célèbre par son extrême tempérance.
-(_Commentaire._)
-
-[23] Homme de l'antiquité, célèbre par son intempérance.
-
-
-
-
-
-HIA-MENG.
-
-
-SECOND LIVRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER,
-
-COMPOSÉ DE 28 ARTICLES.
-
-
-1. MENG-TSEU dit: Quand même vous auriez la pénétration de
-_Li-leou_[1], et l'habileté de _Koung-chou-tseu_[2], si vous ne faites
-pas usage du compas et de la règle, vous ne pourrez façonner des
-objets ronds et carrés. Quand même vous auriez l'ouïe aussi fine que
-_Sse-kouang_, si vous ne faites pas usage des six règles musicales,
-vous ne pourrez mettre en harmonie les cinq tons; quand même vous
-suivriez les principes de _Yao_ et de _Chun_, si vous n'employez pas
-un mode de gouvernement humain et libéral[3], vous ne pourrez pas
-gouverner pacifiquement l'empire.
-
-Maintenant les _princes_ ont sans doute un coeur humain et une renommée
-d'humanité, et cependant les peuples ne ressentent pas leurs bienfaits;
-eux-mêmes ne peuvent pas servir d'exemples ou de modèles aux siècles à
-venir, parce qu'ils ne pratiquent pas les principes d'humanité et de
-justice des anciens rois.
-
-C'est pourquoi il est dit: «La vertu seule ne suffit pas pour pratiquer
-un bon mode de gouvernement; la loi seule ne peut pas se pratiquer par
-elle-même.»
-
-Le _Livre des Vers_[4] dit:
-
- «Ils ne pécheront ni par excès ni par oubli;
-
- Ils suivront les lois des anciens.»
-
-Il n'a jamais existé de prince qui se soit mis en défaut en suivant les
-lois et les institutions des anciens rois.
-
-Lorsque les saints hommes eurent épuisé toutes les facultés de leurs
-yeux, ils transmirent à la postérité le compas, la règle, le niveau
-et l'aplomb, pour former les objets carrés, ronds, de niveau et
-droits; et ces instruments n'ont pas encore pu être remplacés par
-l'usage. Lorsqu'ils eurent épuisé dans toute son étendue leur faculté
-de l'ouïe, ils transmirent à la postérité les six _liu_ ou règles de
-musique, qui rectifient les cinq sons; et ces règles n'ont pas encore
-pu être remplacées par l'usage. Lorsqu'ils eurent épuisé toutes les
-facultés de leur intelligence, toutes les inspirations de leur coeur,
-ils transmirent à la postérité les fruits de leurs méditations en
-lui léguant un mode de gouvernement qui ne permet pas de traiter
-cruellement les hommes, et l'humanité s'étendit sur tout l'empire.
-
-C'est pourquoi il est dit: Si vous voulez construire un monument qui
-domine, vous devez en poser les fondations sur une colline ou un
-plateau élevé; si vous voulez construire un édifice sans apparence,
-vous devez en poser les fondations sur un sol bas et humide, le long
-des rivières et des étangs. Si en exerçant le gouvernemeut on ne suit
-pas la manière de gouverner des anciens rois, peut-on appeler cette
-conduite conforme à la sagesse et à la prudence?
-
-C'est pourquoi il n'y a que l'homme humain et plein de compassion pour
-les hommes qui soit convenablement placé sur le siége élevé de la
-puissance souveraine. Si un homme inhumain et cruel se trouve placé sur
-le siège élevé de la puissance souveraine, c'est un fléau qui verse
-toutes ses iniquités sur la multitude.
-
-Si le supérieur ou le prince ne suit pas la droite règle de conduite
-et une sage direction, les inférieurs ne suivront aucune loi, ne se
-soumettront à aucune subordination. Si à la cour on ne fait aucun cas
-de la droite raison, si on ne croit pas à ses prescriptions; si les
-magistrats n'ont aucun respect pour les institutions, n'y ajoutent
-aucune confiance; si les hommes supérieurs se révoltent contre l'équité
-en violant les lois, et les hommes vulgaires contre la justice: c'est
-un heureux hasard lorsque, dans de telles circonstances, le royaume se
-conserve sans périr.
-
-C'est pourquoi il est dit: Ce n'est pas une calamité pour le royaume de
-ne pas avoir des villes complètement fortifiées de murs intérieurs et
-extérieurs, de ne pas avoir des cuirasses et des armes en grand nombre;
-ce n'est pas une cause de ruine pour un empire de ce que les champs
-et les campagnes éloignés des villes ne soient pas bien cultivés, que
-les biens et les richesses ne soient pas accumulés. Si le supérieur ou
-le prince ne se conforme pas aux rites, si les inférieurs n'étudient
-pas les principes de la raison, le peuple perverti se lèvera en
-insurrection, et la ruine de l'empire sera imminente.
-
-Le _Livre des Vers_ dit[5]:
-
- «Le ciel est sur le point de renverser la dynastie de
- (_Tcheou_).
-
- [Ministres de cette dynastie] ne perdez pas de temps!»
-
-L'expression _ne perdez pas de temps_ est équivalente à celle de ne pas
-être _négligents_. Ne pas suivre les principes d'équité et de justice
-dans le service du prince; ne pas observer les rites en acceptant ou
-en refusant une magistrature; blâmer vivement dans ses discours les
-principes de conduite des anciens empereurs: c'est comme si l'on était
-négligent et insouciant de la ruine de l'empire.
-
-C'est pourquoi il est dit: Exhorter le prince à pratiquer des choses
-difficiles s'appelle acte de respect envers lui; lui proposer le bien
-à faire, l'empêcher de commettre le mal, s'appelle dévoûment sincère.
-Mais dire: _Mon prince ne peut pas_ [exercer un gouvernement humain],
-cela s'appelle _voler_.
-
-2. MENG-TSEU dit: Le compas et la règle sont les instruments de
-perfectionnement des choses carrées et rondes; le saint homme est
-l'accomplissement parfait des devoirs prescrits entre les hommes.
-
-Si, en exerçant les fonctions et les devoirs de souverain, vous voulez
-remplir dans toute leur étendue les devoirs du souverain; si, en
-exerçant les fonctions de ministre, vous voulez remplir dans toute
-leur étendue les devoirs de ministre: dans ces deux cas, vous n'avez
-qu'à imiter la conduite de _Yao_ et de _Chun_, et rien de plus. Ne
-pas servir son prince comme _Chun_ servit _Yao_, ce n'est pas avoir
-du respect pour son prince; ne pas gouverner le peuple comme _Yao_ le
-gouverna, c'est opprimer le peuple.
-
-KHOUNG-TSEU disait: «Il n'y a que deux grandes voies dans le monde:
-celle de l'humanité et celle de l'inhumanité; et voilà tout.»
-
-Si la tyrannie qu'un prince exerce sur son peuple est extrême, alors sa
-personne est mise à mort et son royaume est détruit[6]. Si sa tyrannie
-n'est pas poussée à l'extrême, alors sa personne est en danger, et
-son royaume est menacé d'être divisé. Le peuple donne à ces princes
-les surnoms d'_hébété_ (_Yeou_), de _cruel_ (_Li_)[7]. Quand même ces
-princes auraient des fils pleins de tendresse et de piété filiale
-pour eux, et des neveux pleins d'humanité, ces derniers, pendant cent
-générations, ne pourraient changer les noms flétrissants que leur a
-imposés la justice populaire.
-
-Le _Livre des Vers_[8] dit:
-
- «L'exemple de la dynastie _Yn_ n'est pas éloigné;
-
- Il en est un autre du temps de la dynastie _Hia_.»
-
-Ce sont les deux rois [auxquels le peuple a donné des noms
-flétrissants] qui sont ici désignés.
-
-3. MENG-TSEU dit: Les fondateurs des trois dynasties obtinrent
-l'empire par l'humanité, leurs successeurs le perdirent par
-l'inhumanité et la tyrannie.
-
-Voilà les causes qui renversent et élèvent les empires, qui les
-conservent ou les font périr.
-
-Si le fils du Ciel est inhumain, il ne conserve point sa souveraineté
-sur les peuples situés entre les quatre mers. Si les rois et princes
-vassaux sont inhumains, ils ne conservent point l'appui des esprits
-de la terre et des fruits de la terre. Si les présidents du tribunal
-suprême et les autres grands fonctionnaires sont inhumains, ils ne
-conservent point les vénérables temples des ancêtres. Si les lettrés
-et les hommes du peuple sont inhumains, ils ne conservent pas intacts
-leurs quatre membres.
-
-Maintenant, si l'on a peur de la mort ou de la perte de quelques
-membres, et que l'on se plaise néanmoins dans l'inhumanité, n'agit-on
-pas comme si l'on détestait l'ivresse, et qu'en même temps on se livrât
-de toutes ses forces à la boisson?
-
-4. MENG-TSEU dit: Si quelqu'un aime les hommes sans en recevoir des
-marques d'affection, qu'il ne considère que son humanité. Si quelqu'un
-gouverne les hommes sans que les hommes se laissent facilement
-gouverner par lui, qu'il ne considère que sa sagesse et sa prudence.
-Si quelqu'un traite les hommes avec toute la politesse prescrite, sans
-être payé de retour, qu'il ne considère que l'accomplissement de son
-devoir.
-
-Lorsqu'on agit ainsi, s'il arrive que l'on n'obtienne pas ce que
-l'on désire, dans tous les cas on ne doit en chercher la cause qu'en
-soi-même. Si sa conduite est conforme aux principes de la droiture et
-de la raison, l'empire retourne de lui-même à la soumission.
-
-Le _Livre des Vers_[9] dit:
-
- «Celui qui pense toujours à se conformer au mandat du
- ciel
-
- Attire sur lui un grand nombre de félicités.»
-
-5. MENG-TSEU dit: Les hommes ont une manière constante de parler
-[sans trop la comprendre]. Tous disent: l'_empire_, le _royaume_, la
-_famille_. La base de l'empire existe dans le royaume; la base du
-royaume existe dans la famille; la base de la famille existe dans la
-personne.
-
-6. MENG-TSEU dit: Il n'est pas difficile d'exercer le gouvernement: il
-ne faut pas s'attirer de ressentiments de la part des grandes maisons.
-Ce que ces grandes maisons désirent, un des royaumes [qui constituent
-l'empire] le désire aussi; ce qu'un royaume désire, l'empire le désire
-aussi. C'est pourquoi les instructions et les préceptes de vertus se
-répandront comme un torrent jusqu'aux quatre mers.
-
-7. MENG-TSEU dit: Lorsque la droite règle de la raison est suivie dans
-l'empire, la vertu des hommes inférieurs sert la vertu des hommes
-supérieurs; la sagesse des hommes inférieurs sert la sagesse des hommes
-supérieurs. Mais, quand la droite règle de la raison n'est pas suivie
-dans l'empire, les petits servent les grands, les faibles servent les
-forts [ce qui est contraire à la raison]. Ces deux états de choses sont
-réglés par le ciel. Celui qui obéit au ciel est conservé; celui qui lui
-résiste périt.
-
-_King-koung_, prince de _Thsi_, a dit: «Lorsqu'un prince ne peut pas
-commander aux autres, si en outre il ne veut recevoir d'ordres de
-personne, il se sépare par cela même des autres hommes. Après avoir
-versé beaucoup de larmes, il donne sa fille en mariage au prince
-barbare du royaume de _Ou_.»
-
-Maintenant les petits royaumes imitent les grands royaumes, et
-cependant ils rougissent d'en recevoir des ordres et de leur obéir.
-C'est comme si des disciples rougissaient de recevoir des ordres de
-leur maître plus âgé qu'eux, et de lui obéir.
-
-Si les petits royaumes rougissent d'obéir aux autres, il n'est rien
-de meilleur pour eux que d'imiter _Wen-wang._ [En le prenant pour
-exemple], un grand royaume après cinq ans, un petit royaume après sept
-ans, exerceront assurément le pouvoir souverain dans l'empire.
-
-Le _Livre des Vers_[10] dit:
-
- «Les descendants de la famille des _Chang_
-
- Étaient au nombre de plus de cent mille.
-
- Lorsque l'empereur suprême (_Chang-ti_) l'eut ordonné
- [en transmettant l'empire à une autre famille],
-
- Ils se soumirent aux _Tcheou._
-
- Ils se soumirent aux _Tcheou,_
-
- Parce que le mandat du ciel n'est pas éternel.
-
- Les ministres de la famille _Yn_ (ou _Chang_), doués de
- perspicacité et d'intelligence,
-
- Versant le vin des sacrifices, servent dans le palais
- impérial.»
-
-KHOUNG-TSEU dit: Comme le nouveau souverain était humain, on ne peut
-pas considérer ceux qui lui étaient opposés comme nombreux. Si le chef
-d'un royaume aime l'humanité, il n'aura aucun ennemi ou adversaire dans
-l'empire.
-
-Maintenant, si l'on désire n'avoir aucun ennemi ou adversaire dans
-l'empire, et que l'on ne fasse pas usage de l'humanité [pour arriver à
-ce but], c'est comme si l'on voulait prendre un fer chaud avec la main,
-sans l'avoir auparavant trempé dans l'eau.
-
-Le _Livre des Vers_[11] dit:
-
- «Qui peut prendre avec la main un fer chaud
-
- Sans l'avoir auparavant trempé dans l'eau?»
-
-8. MENG-TSEU dit: Peut-on s'entretenir et parler le langage de la
-raison avec les princes cruels et inhumains? les dangers les plus
-menaçants sont pour eux des motifs de tranquillité, et les calamités
-les plus désastreuses sont pour eux des sujets de profit; ils se
-réjouissent de ce qui cause leur ruine. Si on pouvait s'entretenir et
-parler le langage de la raison avec les princes inhumains et cruels,
-y aurait-il un aussi grand nombre de royaumes qui périraient, et de
-familles qui succomberaient?
-
-Il y avait un jeune enfant qui chantait, en disant:
-
- «L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle pure,
-
- Je pourrai y laver les bandelettes qui ceignent ma tête;
-
- L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle trouble,
-
- Je pourrai y laver mes pieds.»
-
-KHOUNG-TSEU dit: Mes petits enfants, écoutez ces paroles: Si l'eau
-est pure, alors il y lavera les bandelettes qui ceignent sa tête; si
-elle est trouble, alors il y lavera ses pieds; c'est lui-même qui en
-décidera.
-
-Les hommes se méprisent certainement eux-mêmes avant que les autres
-hommes les méprisent. Les familles se détruisent certainement
-elles-mêmes avant que les hommes les détruisent. Les royaumes
-s'attaquent certainement eux-mêmes avant que les hommes les attaquent.
-
-Le _Taï-kia_[12] dit: «On peut se préserver des calamités envoyées
-par le ciel; on ne peut supporter celles que l'on s'est attirées
-soi-même.» Ces paroles disent exactement ce que je voulais exprimer.
-
-9. MENG-TSEU dit: _Kie_ et _Cheou_ perdirent l'empire, parce qu'ils
-perdirent leurs peuples; ils perdirent leurs peuples, parce qu'ils
-perdirent leur affection.
-
-Il y a une voie sûre d'obtenir l'empire: il faut obtenir le peuple, et
-par cela même on obtient l'empire. Il y a une voie sûre d'obtenir le
-peuple: il faut obtenir son coeur ou son affection, et par cela même on
-obtient le peuple. Il y a une voie sûre d'obtenir le coeur du peuple:
-c'est de lui donner ce qu'il désire, de lui fournir ce dont il a
-besoin, et de ne pas lui imposer ce qu'il déteste.
-
-Le peuple se rend à l'humanité, comme l'eau coule en bas, comme les
-bêtes féroces se retirent dans les lieux déserts.
-
-Ainsi, c'est la loutre qui fait rentrer les poissons dans le fond des
-eaux, et l'épervier qui fait fuir les oiseaux dans l'épaisseur des
-forêts; ce sont les [mauvais rois] _Kie_ et _Tcheou_ qui font fuir les
-peuples dans les bras de _Tching-thang_ et de _Wou-wang._
-
-Maintenant, si entre tous les princes de l'empire il s'en trouvait un
-qui chérît l'humanité, alors tous les rois et les princes vassaux [par
-leur tyrannie habituelle] forceraient leurs peuples à se réfugier sous
-sa protection. Quand même il voudrait ne pas régner en souverain sur
-tout l'empire, il ne pourrait pas s'en abstenir.
-
-De nos jours, ceux qui désirent régner en souverains sur tout l'empire
-sont comme un homme qui pendant une maladie de sept ans cherche l'herbe
-précieuse (_aï_) qui ne procure du soulagement qu'après avoir été
-séchée pendant trois années. S'il ne s'occupe pas déjà de la cueillir,
-il ne pourra en recevoir du soulagement avant la fin de sa vie. Si les
-princes ne s'appliquent pas de toute leur intelligence à la recherche
-et à la pratique de l'humanité, ils s'affligeront jusqu'à la fin de
-leur vie de la honte de ne pas la pratiquer, pour tomber enfin dans la
-mort et l'oubli.
-
-Le _Livre des Vers_[13] dit:
-
- «Comment ces princes pourraient-ils devenir hommes de
- bien?
-
- Ils se plongent mutuellement dans l'abîme.»
-
-C'est la pensée que j'ai tâché d'exprimer ci-dessus.
-
-10. MENG-TSEU dit: Il n'est pas possible de tenir des discours
-raisonnables avec ceux qui se livrent, dans leurs paroles, à toute la
-fougue de leurs passions; il n'est pas possible d'agir en commun dans
-des affaires qui demandent l'application la plus soutenue, avec des
-hommes sans énergie qui s'abandonnent eux-mêmes. Blâmer les usages et
-l'équité dans ses discours, c'est ce que l'on appelle s'abandonner dans
-ses paroles à la fougue de ses passions. Dire: «Ma personne ne peut
-exercer l'humanité et suivre la justice,» cela s'appelle abandon de
-soi-même.
-
-L'humanité, c'est la demeure tranquille de l'homme; la justice, c'est
-la voie droite de l'homme.
-
-Laisser sa demeure tranquille sans l'habiter, abandonner sa voie droite
-sans la suivre, ô que cela est lamentable!
-
-11. MENG-TSEU dit: La voie droite est près de vous, et vous la cherchez
-au loin! C'est une chose qui est de celles qui sont faciles, et vous la
-cherchez parmi celles qui sont difficiles! Si chacun aime ses père et
-mère comme on doit les aimer, et respecte ses aînés comme on doit les
-respecter, l'empire sera dans l'union et l'harmonie.
-
-12. MENG-TSEU dit: Si ceux qui sont dans une condition inférieure
-[à celle du prince][14] n'obtiennent pas toute la confiance de leur
-supérieur, le peuple ne pourra pas être gouverné. Il y a une voie
-sûre d'obtenir la faveur et la confiance du prince: si on n'est pas
-fidèle envers ses amis, on n'obtient pas la faveur et la confiance
-du prince. Il y a une voie sûre pour être fidèle envers ses amis: si
-dans les devoirs que l'on rend à ses père et mère on ne leur procure
-pas de joie, on n'est pas fidèle envers ses amis. Il y a une voie sûre
-pour procurer de la joie à ses père et mère; si en faisant un retour
-sur soi-même on ne se trouve pas vrai, sincère, exempt de feinte et
-de déguisement, on ne procure pas de joie à ses père et mère. Il y
-a une voie sûre de se rendre vrai, sincère, exempt de feinte et de
-déguisement: si on ne sait pas discerner en quoi consiste réellement la
-vertu, on ne rend pas sa personne vraie, sincère, exempte de feinte et
-de déguisement.
-
-C'est pourquoi la vérité pure et sincère[15] est la voie du ciel;
-méditer sur la vérité pour la pratiquer est la voie ou le devoir de
-l'homme.
-
-Il n'y a jamais eu d'homme qui, étant souverainement vrai, sincère, ne
-se soit concilié la confiance et la faveur des autres hommes. Il n'y a
-jamais eu d'homme qui, n'étant pas vrai, sincère, ait pu se concilier
-longtemps cette confiance et cette faveur.
-
-13. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_, fuyant la tyrannie de _Cheou_
-(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il apprit
-l'élévation de _Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces
-occidentales de l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi
-n'irais-je pas me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des
-grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les
-vieillards. Lorsque _Taï-koung_, fuyant la tyrannie de _Cheou_ (_sin_),
-habitait les bords de la mer orientale, il apprit l'élévation de
-_Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
-l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas
-me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de
-l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards.
-
-Ces deux vieillards étaient les vieillards les plus éminents de
-l'empire; et en se soumettant à _Wen-wang_, c'étaient les pères de
-l'empire qui lui avaient fait leur soumission. Dès l'instant que les
-pères de l'empire s'étaient soumis, à quel autre se seraient donc
-rendus leurs fils?
-
-Si parmi tous les princes feudataires il s'en trouvait un qui pratiquât
-le gouvernement de _Wen-wang_, il arriverait certainement que, dans
-l'espace de sept années, il parviendrait à gouverner tout l'empire.
-
-14. MENG-TSEU dit: Lorsque _Kieou_[16] était intendant de la famille
-_Ki_, il ne pouvait prendre sur lui d'agir autrement que son maître,
-et il exigeait en tribut le double de millet qu'autrefois. KHOUNG-TSEU
-dit: «_Kieou_ n'est plus mon disciple; mes jeunes gens [les autres
-disciples du Philosophe] devraient le poursuivre publiquement de huées
-et du bruit des tambours.»
-
-On doit inférer de là que si un prince ne pratique pas un gouvernement
-humain, et que ses ministres l'enrichissent en prélevant trop d'impôts,
-ce prince et ses ministres sont réprouvés et rejetés par KHOUNG-TSEU;
-à plus forte raison repoussait-il ceux qui suscitent des guerres dans
-l'intérêt seul de leur prince. Si on livre des combats pour gagner du
-territoire, les hommes tués couvriront les campagnes; si on livre des
-combats pour prendre une ville, les hommes tués rempliront la ville
-prise. C'est ce que l'on appelle faire que la terre mange la chair des
-hommes. Ce crime n'est pas suffisamment racheté par la mort.
-
-C'est pourquoi ceux qui placent toutes leurs vertus à faire la guerre
-devraient être rétribués de la peine la plus grave. Ceux qui fomentent
-des ligues entre les grands vassaux devraient subir la peine qui la
-suit immédiatement; et ceux qui imposent les corvées de cultiver et
-de semer les terres aux laboureurs dont les champs sont dépouillés
-d'herbes stériles devraient subir la peine qui vient après.
-
-15. MENG-TSEU dit: De tous les organes des sens qui sont à la
-disposition de l'homme, il n'en est pas de plus admirable que la
-pupille de l'oeil. La pupille de l'oeil ne peut cacher ou déguiser les
-vices que l'on a. Si l'intérieur de l'âme est droit, alors la pupille
-de l'oeil brille d'un pur éclat; si l'intérieur de l'àme n'est pas
-droit, alors la pupille de l'oeil est terne et obscurcie.
-
-Si vous écoutez attentivement les paroles d'un homme, si vous
-considérez la pupille de ses yeux, comment pourrait-il se cacher à vous?
-
-16. MENG-TSEU dit: Celui qui est affable et bienveillant ne méprise pas
-les hommes; celui qui est modéré dans ses exigences ne dépouille pas
-de force les hommes de ce qu'ils possèdent. Les princes qui méprisent
-et dépouillent les hommes de ce qu'ils possèdent, et qui n'ont qu'une
-crainte, celle de ne pas être obéis, comment pourraient-ils être
-appelés affables et modérés dans leurs exigences? L'affabilité et
-la modération pourraient-elles consister dans le son de la voix et
-l'expression riante du visage?
-
-17. _Chun-yu-khouen_[17] dit: N'est-il Pas conforme aux rites que les
-hommes et les femmes ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de
-leurs propres mains aucun objet?
-
-MENG-TSEU répondit: C'est conforme aux rites.
-
---Si la femme de son frère était en danger de se noyer, pourrait-on la
-secourir avec la main?
-
---Ce serait l'action d'un loup de ne pas secourir la femme de son
-frère qui serait eu danger de se noyer. Il est conforme aux rites que
-l'homme et la femme ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de
-leurs propres mains aucun objet. L'action de secourir avec la main la
-femme de son frère en danger de se noyer est une exception conforme à
-la raison.
-
-Maintenant je suppose que l'empire soit sur le point d'être submergé
-[ou de périr dans les agitations des troubles civils]: que penser du
-magistrat qui ne s'empresse pas de le secourir?
-
-L'empire sur le point d'être submergé doit être secouru selon les
-règles de l'humanité et de la justice. La femme de son frère étant en
-danger de se noyer peut être secourue avec la main. Voudriez-vous que
-je secourusse l'empire avec ma main?
-
-18. _Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi un homme supérieur n'instruit-il
-pas lui-même ses enfants?
-
-MENG-TSEU dit: Parce qu'il ne peut pas employer les corrections.
-Celui qui enseigne doit le faire selon les règles de la droiture. Si
-[l'enfant] n'agit pas selon les règles de la droiture, [le père] se
-fâche; s'il se fâche, il s'irrite; alors il blesse les sentiments de
-tendresse qu'un fils doit avoir pour son père. «Mon maître [dit le
-fils en parlant de son père] devrait m'instruire selon les règles de
-la droiture; mais il ne s'est jamais guidé par les règles de cette
-droiture.» Dans cet état de choses, le père et le fils se blessent
-mutuellement. Si le père et le fils se blessent mutuellement, alors il
-en résulte un grand mal.
-
-Les anciens confiaient leurs fils à d'autres pour les instruire et
-faire leur éducation.
-
-Entre le père et le fils, il ne convient pas d'user de corrections pour
-faire le bien. Si le père use de corrections pour porter son fils à
-faire le bien, alors l'un et l'autre sont bientôt désunis de coeur et
-d'affections. Si une fois ils sont désunis de coeur et d'affections, il
-ne peut point leur arriver de malheurs plus grands.
-
-19. MENG-TSEU dit: Parmi les devoirs que l'on rend à ceux qui sont
-au-dessus de soi[18], quel est le plus grand? C'est celui de servir
-ses père et mère qui est le plus grand. De tout ce que l'on conserve
-et protège dans le monde, qu'y a-t-il de plus important? C'est de se
-conserver soi-même [dans la droite voie] qui est le plus important.
-J'ai toujours entendu dire que ceux qui ne se laissaient pas égarer
-dans le chemin de la perdition pouvaient servir leurs parents; mais
-je n'ai jamais entendu dire que ceux qui se laissaient égarer dans le
-chemin de la perdition pussent servir leurs parents.
-
-Quel est celui qui est exempt de servir quelqu'un [ou qui est exempt
-de devoir]? Les devoirs que l'on doit à ses parents forment la base
-fondamentale de tous les devoirs. Quel est celui qui est exempt des
-actes de conservation? La conservation de soi-même [dans la droite
-voie] est la base fondamentale de toute conservation.
-
-Lorsque _Thsêng-tseu_ nourrissait [son père] _Thsêng-si_, il avait
-toujours soin de lui servir de la viande et du vin à ses repas. Quand
-on était sur le point d'enlever les mets, il demandait toujours à qui
-il pouvait en offrir. S'informait-on s'il y avait des mets de reste, il
-répondait toujours qu'il y en avait.
-
-Après la mort de _Thsêng-si_, lorsque _Thsêng-youan_ nourrissait [son
-père] _Thsêng-tseu_, il avait toujours soin de lui servir de la viande
-et du vin à ses repas. Quand on était sur le point d'enlever les
-mets, il ne demandait pas à qui il pouvait en offrir. S'informait-on
-s'il y avait des mets de reste, il répondait qu'il n'y en avait pas.
-Il voulait les faire servir de nouveau [à son père]. Voilà ce que
-l'on appelle _nourrir la bouche et le corps_, et rien de plus. Si
-quelqu'un agit comme _Thsêng-tseu_, on peut dire de lui qu'il _nourrit
-la volonté, l'intelligence_, [qu'il agit convenablement envers ses
-parents].
-
-Il est permis de servir ses parents comme _Thsêng-tseu._
-
-20. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ne sont pas propres à réprimander
-les princes; tous les modes d'administration ne sont pas susceptibles
-d'être blâmés. Il n'y a que les grands hommes qui puissent réprimer
-les vices du coeur des princes. Si le prince est humain, rien dans son
-gouvernement n'est inhumain. Si le prince est juste, rien dans son
-gouvernement n'est injuste. Si le prince est droit, rien dans son
-gouvernement qui ne soit droit. Une fois que le prince se sera fait
-un devoir d'avoir une conduite constamment droite, le royaume sera
-tranquille et stable.
-
-21. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont loués contre toute
-attente; il y a des hommes qui sont poursuivis de calomnies,
-lorsqu'ils ne recherchent que l'intégrité de la vertu.
-
-22. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont d'une grande facilité
-dans leurs paroles, parce qu'ils n'ont trouvé personne pour les
-reprendre.
-
-23. MENG-TSEU dit: Un des grands défauts des hommes est d'aimer à être
-les chefs des autres hommes.
-
-24. _Lo-tching-tseu_ (disciple de MENG-TSEU), ayant suivi _Tseu-ngao_,
-se rendit dans le royaume de _Thsi._
-
-_Lo-tching-tseu_ étant allé voir MENG-TSEU, MENG-TSEU lui dit:
-Êtes-vous venu exprès pour me voir?
-
---Maître, pourquoi tenez-vous un pareil langage?
-
---Depuis combien de jours êtes-vous arrivé?
-
---Depuis trois jours.
-
---Si c'est depuis trois jours, alors n'avais-je pas raison de vous
-tenir le langage que vous avez entendu?
-
---Le lieu de mon séjour n'était pas encore déterminé.
-
---Avez-vous appris que ce n'est qu'après avoir connu le lieu de son
-séjour que l'on va voir ceux auxquels on doit du respect?
-
---Je reconnais que j'ai commis une faute.
-
-25. MENG-TSEU continuant à s'adresser à _Lo-tching-tseu_, lui dit: Vous
-êtes venu, en accompagnant _Tseu-ngao_, dans le seul but de boire et
-de manger. Je ne pensais pas qu'autrefois vous étudiiez les principes
-d'humanité et de justice des anciens dans le seul but de boire et de
-manger!
-
-26. MENG-TSEU dit: Le manque de piété filiale est un triple défaut; le
-manque de postérité est le plus grand des défauts.
-
-_Chun_ se maria sans en prévenir son père et sa mère, dans la crainte
-de ne pas laisser de postérité. Les hommes supérieurs ont pensé qu'en
-agissant dans cette intention, c'est comme s'il avait prévenu son père
-et sa mère.
-
-27. MENG-TSEU dit: Le fruit le plus précieux de l'humanité, c'est de
-servir ses parents. Le fruit le plus précieux de l'équité, c'est de
-déférer aux avis de son frère aîné.
-
-Le fruit le plus précieux de la prudence ou de la sagesse, c'est de
-connaître ces deux choses et de ne pas s'en écarter. Le fruit le
-plus précieux de l'urbanité est de remplir ces deux devoirs avec
-complaisance et délicatesse.
-
-Le fruit le plus précieux de la musique [qui produit la concorde et
-l'harmonie] est d'aimer ces deux choses. Si on les aime, elles naissent
-aussitôt. Une fois nées, produites, comment pourrait-on réprimer les
-sentiments qu'elles inspirent? Ne pouvant réprimer les sentiments que
-ces vertus inspirent, alors, sans le savoir, les pieds les manifestent
-par leurs mouvements cadencés, et les mains par leurs applaudissements.
-
-28. MENG-TSEU dit: Il n'y avait que _Chun_ qui pût voir, sans plus
-d'orgueil que si c'eût été un brin d'herbe, un empire désirer ardemment
-se soumettre à sa domination, et cet empire être plein de joie de sa
-soumission. Pour lui, ne pas rendre heureux et contents ses parents,
-c'était ne pas être homme; ne pas leur obéir en tout, c'était ne pas
-être fils.
-
-Lorsque _Chun_ eut accompli ses devoirs de fils envers ses parents, son
-père _Kou-seou_ parvint au comble de la joie. Lorsque _Kou-seou_ fut
-parvenu au comble de la joie, l'empire fut converti à la piété filiale.
-Lorsque _Kou-seou_ fut parvenu au comble de la joie, tous ceux qui dans
-l'empire étaient pères ou fils virent leurs devoirs fixés. C'est ce
-que l'on appelle la grande piété filiale.
-
-
-[1] _Li-leou_, homme qui vivait du temps de _Hoang-ti_, et fameux par
-sa vue excessivement perçante. (_Commentaire._)
-
-[2] Son petit nom était _Pan_, homme du royaume de _Lou_, dont
-l'intelligence et le génie étaient extrêmes. (_Commentaire_.) Un autre
-commentateur chinois ajoute que cet homme avait construit pour sa mère
-un homme en bois qui remplissait les fonctions de cocher, de façon
-qu'une fois le ressort étant lâché, aussitôt le char était emporté
-rapidement comme par un mouvement qui lui était propre.
-
-[3] _Jin-tching_, HUMANUM REGIMEN. La Glose explique ces mots en disant
-que _c'est l'observation et la pratique de lois propres à instruire le
-peuple et à pourvoir à ses besoins._
-
-[4] Ode _Kia-lo_, section _Ta-ya._
-
-
-[5] Ode _Pan_, section _Ta-ya_.
-
-[6] _Pao khi min chin, tseu chin cha, kouë wang_. La même maxime est
-reproduite sous différentes formes dans les _Quatre livres moraux_.
-Voyez notre édition _chinoise-latine-française_ du _Ta-hio_, pag. 78-79.
-
-[7] Comme _Yeou-wang_ et _Li-wang_, deux rois de la dynastie des
-_Tcheou_, qui régnaient 878 et 781 ans avant notre ère.
-
-[8] Ode _Tchang_, section _Ta-ya._
-
-[9] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_.
-
-[10] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_.
-
-[11] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._
-
-[12] Chapitre du _Chou-king._
-
-[13] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._
-
-[14] Comme les ministres. (_Commentaire._)
-
-[15] Principe rationnel qui est en nous, vrai dans tout et pour tous,
-et qui ne trompe jamais: c'est le fondement de la voie céleste.
-(_Commentaire_)
-
-[16] _Jan-kieou_, disciple de KHOUNG-TSEU.
-
-[17] Certain sophiste du royaume de _'Ihsi.'_
-
-[18] Ce sont les pères et mères, les personnes plus âgées, et le prince.
-
-
-
-
-CHAPITRE II,
-
-COMPOSÉ DE 33 ARTICLES.
-
-
-1. MENG-TSEU dit: _Chun_ naquit à _Tchou-foung_[1], il passa à
-_Fou-hia_, et mourut à _Ming-thiao_; c'était un homme des provinces les
-plus éloignées de l'orient.
-
-_Wen-wang_ naquit à _Khi-tcheou_, et mourut à _Pi-yng;_ c'était un
-homme des provinces les plus éloignées de l'occident.
-
-La distance respective de ces deux régions est de plus de mille _li_
-[cent lieues]; l'espace compris entre les deux époques [où naquirent
-ces deux grands rois] est de plus de mille années. Ils obtinrent tous
-deux d'accomplir leurs desseins dans le royaume du milieu avec la même
-facilité que se réunissent les deux parties des tablettes du sceau
-royal.
-
-Les principes de conduite des premiers saints et des saints qui leur
-ont succédé sont les mêmes.
-
-2. Lorsque _Tseu-tchan_ présidait à l'administration du royaume de
-_Tching_, il prit un homme sur son propre char pour lui faire traverser
-les rivières _Tsin_ et _Veï_.
-
-MENG-TSEU dit: Il était obligeant et compatissant, mais il ne savait
-pas bien administrer.
-
-Si chaque année, au onzième mois, les ponts qui servent aux piétons
-étaient construits; si au douzième mois les ponts qui servent aux chars
-étaient aussi construits, le peuple n'aurait pas besoin de se mettre en
-peine pour passer à gué les fleuves et les rivières.
-
-Si l'homme qui administre un Etat porte l'équité et la justice dans
-toutes les parties de son administration, il peut [sans qu'on l'en
-blâme] éloigner de lui la foule qui se trouverait sur son passage.
-Comment pourrait-il faire passer l'eau à tous les hommes qu'il
-rencontrerait?
-
-C'est pourquoi celui qui administre un Etat, s'il voulait procurer un
-tel plaisir à chaque individu en particulier, le jour ne lui suffirait
-pas[2].
-
-3. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Si le
-prince regarde ses ministres comme ses mains et ses pieds, alors les
-ministres regarderont le prince comme leurs viscères et leur coeur; si
-le prince regarde ses ministres comme les chiens ou les chevaux [de ses
-écuries], alors les ministres regarderont le prince comme un homme du
-vulgaire; si le prince regarde ses ministres comme l'herbe qu'il foule
-aux pieds, alors les ministres regarderont le prince comme un voleur et
-un ennemi.
-
-Le roi dit: On lit dans le _Livre des Rites_: [Un ministre qui
-abandonne le royaume qu'il gouvernait] porte [trois mois] un habit de
-deuil en mémoire du prince qu'il a servi. Comment un prince doit-il se
-conduire pour qu'un ministre porte ainsi le deuil après l'avoir quitté?
-
-MENG-TSEU répondit: Il exécute ses avis et ses conseils; il écoute
-ses remontrances; il fait descendre ses bienfaits parmi le peuple.
-Si, par une cause quelconque, son ministre le quitte, alors le prince
-envoie des hommes pour l'escorter jusqu'au delà des frontières de
-son royaume; en outre, il le précède, [par ses bons offices] près
-du nouveau prince chez lequel l'ancien ministre a l'intention de se
-rendre. Si, après son départ, il s'écoule trois années sans qu'il
-revienne, alors il prend ses champs et sa maison [pour lui en conserver
-les revenus]. C'est là ce que l'on appelle avoir trois fois accompli
-les rites. S'il agit ainsi, son ministre, à cause de lui, se revêtira
-de ses habits de deuil.
-
-Maintenant, si le prince n'exécute pas les avis et les conseils de
-son ministre; s'il n'écoute pas ses remontrances; s'il ne fait pas
-descendre ses bienfaits parmi le peuple; si, par une cause quelconque,
-son ministre venant à le quitter, il le maltraite et le retient par
-force auprès de lui; qu'en outre il le réduise à la plus extrême misère
-dans le lieu où il s'est retiré; si le jour même de son départ il se
-saisit de ses champs et de sa maison: c'est là ce que l'on appelle
-agir en _voleur_ et en _ennemi_. Comment ce ministre [ainsi traité]
-porterait-il le deuil d'un _voleur_ et d'un _ennemi?_
-
-4. MENG-TSEU dit: Si, sans qu'ils se soient rendus coupables de
-quelques crimes, le prince met à mort les lettrés, alors les premiers
-fonctionnaires peuvent quitter le royaume. Si, sans qu'il se soit rendu
-coupable de quelques crimes, le prince opprime le peuple, alors les
-lettrés peuvent quitter le royaume.
-
-5. MENG-TSEU dit: Si le prince est humain, personne ne sera inhumain;
-si le prince est juste, personne ne sera injuste.
-
-6. MENG-TSEU dit: Le grand homme ne pratique pas une urbanité qui
-manque d'urbanité, ni une équité qui manque d'équité.
-
-7. MENG-TSEU dit: Les hommes qui tiennent constamment le milieu
-nourrissent ceux qui ne le tiennent pas; les hommes de capacité et de
-talents nourrissent ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les hommes
-se réjouissent d'avoir un père et un frère aîné doués de sagesse et de
-vertu.
-
-Si les hommes qui tiennent constamment le milieu abandonnent ceux qui
-ne le tiennent pas; si les hommes de capacité et de talents abandonnent
-ceux qui n'en ont pas, alors la distance entre le sage et l'insensé ne
-sera pas de l'épaisseur d'un pouce [la différence entre eux ne sera pas
-grande].
-
-8. MENG-TSEU dit: Il faut que les hommes sachent ce qu'ils ne doivent
-pas pratiquer, pour pouvoir ensuite pratiquer ce qui convient.
-
-9. MENG-TSEU dit: Si l'on raconte les actions vicieuses des hommes,
-comment faire pour éviter les chagrins que l'on se prépare?
-
-10. MENG-TSEU dit: TCHOUNG-NI ne portait jamais les choses à l'excès.
-
-11. MENG-TSEU dit: Le grand homme [ou l'homme d'une équité sans
-tache][3] ne s'impose pas l'obligation de dire la vérité dans ses
-paroles [il la dit naturellement]; il ne se prescrit pas un résultat
-déterminé dans ses actions; il n'a en vue que l'équité et la justice.
-
-12. MENG-TSEU dit: Celui qui est un grand homme, c'est celui qui n'a
-pas perdu l'innocence et la candeur de son enfance.
-
-13. MENG-TSEU dit: Nourrir les vivants est une action qui ne peut pas
-être considérée comme une grande action; il n'y a que l'action de
-rendre des funérailles convenables aux morts qui puisse être considérée
-comme grande.
-
-14. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur fait tous ses efforts pour
-avancer dans la vertu par différents moyens; ses désirs les plus
-ardents sont d'arriver à posséder dans son coeur cette vertu, ou
-cette raison naturelle qui eu constitue la règle. Une fois qu'il la
-possède, alors il s'y attache fortement, il en fait pour ainsi dire sa
-demeure permanente; en ayant fait sa demeure permanente, il l'explore
-profondément; l'ayant explorée profondément, alors il la recueille
-de tous côtés, et il dispose de sa source abondante. C'est pourquoi
-l'homme supérieur désire ardemment posséder dans son coeur cette raison
-naturelle si précieuse.
-
-15. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur donne à ses études la plus grande
-étendue possible, afin d'éclairer sa raison et d'expliquer clairement
-les choses; il a pour but de ramener sa pensée à plusieurs reprises sur
-les mêmes objets pour les exposer sommairement et pour ainsi dire dans
-leur essence.
-
-16. MENG-TSEU dit: C'est par la vertu [c'est-à-dire par l'humanité et
-la justice][4] que l'on subjugue les hommes; mais il ne s'est encore
-trouvé personne qui ait pu les subjuguer ainsi. Si l'on nourrit les
-hommes des aliments de la vertu, on pourra ensuite subjuguer l'empire.
-Il n'est encore arrivé à personne de régner en souverain, si les coeurs
-des populations de l'empire ne lui ont pas été soumis.
-
-17. MENG-TSEU dit: Les paroles que l'on prononce dans le monde n'ont
-véritablement rien de funeste en elles-mêmes; ce qu'elles peuvent avoir
-réellement de funeste, c'est d'obscurcir la vertu des sages et de les
-éloigner des emplois publics.
-
-18. _Siu-tseu_ a dit: TCHOUNG-NI faisait souvent le plus grand éloge
-de l'eau, en s'écriant: «Que l'eau est admirable! que l'eau est
-admirable[5]!» Quelle leçon voulait-il tirer de l'eau?
-
-MENG-TSEU dit: L'eau qui s'échappe de sa source avec abondance ne
-cesse de couler ni jour ni nuit. Elle remplit les canaux, les fossés;
-ensuite, poursuivant sa course, elle parvient jusqu'aux quatre mers.
-L'eau qui sort de la source coule ainsi avec rapidité [jusqu'aux quatre
-mers]. C'est pourquoi elle est prise pour sujet de comparaison.
-
-S'il n'y a pas de source, les pluies étant recueillies à la septième
-ou huitième lune, les canaux et les fossés des champs seront remplis;
-mais le passant pourra s'attendre à les voir bientôt desséchés. C'est
-pourquoi, lorsque le bruit et la renommée de son nom dépassent le
-mérite de ses actions, l'homme supérieur en rougit.
-
-19. MENG-TSEU dit: Ce en quoi les hommes diffèrent des bêtes brutes est
-une chose bien peu considérable[6]; la foule vulgaire la perd bientôt;
-les hommes supérieurs la conservent soigneusement.
-
-_Chun_ avait une grande pénétration pour découvrir la raison des
-choses; il scrutait à fond les devoirs des hommes entre eux. Il
-agissait selon l'humanité et la justice, sans avoir pour but de
-pratiquer l'humanité et la justice.
-
-20. MENG-TSEU dit: _Yu_ détestait le vin recherché; mais il aimait
-beaucoup les paroles qui inspiraient la vertu.
-
-_[Tching]-thang_ tenait constamment le milieu; il établissait les sages
-[il leur donnait des magistratures], sans acception de lieu et de
-personne.
-
-_Wen-wang_ considérait le peuple comme un blessé [qui a besoin de
-beaucoup de soin]; il s'attachait à contempler la droite voie comme
-s'il ne l'avait jamais vue.
-
-_Wen-wang_ ne méprisait point les hommes et les choses présentes; il
-n'oubliait pas les hommes et les choses éloignées[7].
-
-_Tcheou-koung_ pensait à réunir dans sa personne [en les imitant]
-les rois [les plus célèbres] des trois dynasties[8], en pratiquant
-les quatre principales choses qu'ils avaient pratiquées. Si entre
-ces choses il s'en trouvait une qui ne convînt plus au temps où il
-vivait, il y réfléchissait attentivement jour et nuit. Lorsqu'il
-avait été assez heureux pour trouver la raison de l'inconvenance
-et de l'inopportunité de cette chose, il s'asseyait pour attendre
-l'apparition du jour.
-
-21. MENG-TSEU dit: Les vestiges de ceux qui avaient exercé le pouvoir
-souverain ayant disparu, les vers qui les célébraient périrent. Les
-vers ayant péri, le livre intitulé _le Printemps et l'Automne_[9] fut
-composé [pour les remplacer].
-
-Le livre intitulé _Ching_ [quadrige], du royaume de _Tçin_; le
-livre intitulé _Thao-wo_, du royaume de _Thsou;_ le livre intitulé
-_Tchun-thsieou_, du royaume de _Lou_, ne font qu'un.
-
-Les actions qui sont célébrées dans ce dernier ouvrage sont celles de
-princes comme _Houan, kong_ du royaume de _Thsi; Wen, kong_ du royaume
-de _Tçin_. Le style qui y est employé est historique. KHOUNG-TSEU
-disait [en parlant de son ouvrage]: «Les choses qui y sont rapportées
-m'ont paru équitables et justes; c'est ce qui me les a fait recueillir.»
-
-22. MENG-TSEU dit: Les bienfaits d'un sage qui a rempli des fonctions
-publiques s'évanouissent après cinq générations; les bienfaits d'un
-sage qui n'a pas rempli de fonctions publiques s'évanouissent également
-après cinq générations.
-
-Moi, je n'ai pas pu être un disciple de KHOUNG-TSEU; mais j'ai
-recueilli de mon mieux ses préceptes de vertu des hommes [qui ont été
-les disciples de _Tseu-sse_].
-
-23. MENG-TSEU dit: Lorsqu'une chose parait devoir être acceptée, et
-qu'après un plus mûr examen elle ne paraît pas devoir l'être, si on
-l'accepte, on blesse le sentiment de la convenance. Lorsqu'une chose
-paraît devoir être donnée, et qu'après un plus mûr examen elle ne
-parait pas devoir l'être, si on la donne, on blesse le sentiment de la
-bienfaisance. Lorsque le temps paraît être venu où l'on peut mourir, et
-qu'après une réflexion plus mûre il ne parait plus convenir de mourir,
-si l'on se donne la mort, on outrage l'élément de force et de vie que
-l'on possède.
-
-24. Lorsque _Pheng-meng_, apprenant de _Y_[10] à lancer des flèches,
-eut épuisé toute sa science, il crut que _Y_ était le seul dans
-l'empire qui le surpassait dans cet art, et il le tua.
-
-MENG-TSEU dit: Ce _Y_ était aussi un criminel. _Koung-ming-i_ disait:
-«Il paraît ne pas avoir été criminel;» c'est-à-dire qu'il était moins
-criminel que _Pheng-meng._ Comment n'aurait-il pas été criminel?
-
-Les habitants du royaume de _Tching_ ayant envoyé _Tseu-cho-jou-tseu_
-pour attaquer le royaume de _Weï_, ceux de _Weï_ envoyèrent
-_Yu-koung-tchi-sse_ pour le poursuivre. _Tseu-cho-jou-tseu_ dit:
-Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis pas tenir mon arc; je me
-meurs. Interrogeant ensuite celui qui conduisait son char, il lui
-demanda quel était l'homme qui le poursuivait. Son cocher lui répondit:
-C'est _Yu-koung-tchi-sse._
-
---Alors j'ai la vie sauve.
-
-Le cocher reprit: _Yu-koung-tchi-sse_ est le plus habile archer du
-royaume de _Weï_. Maître, pourquoi avez-vous dit que vous aviez la vie
-sauve?
-
---_Yu-koung-tchi-sse_ apprit l'art de tirer de l'arc de
-_Yin-koung-tchi-ta. Yin-koung-tchi-ta_ apprit de moi l'art de tirer de
-l'arc. _Yin-koung-tchi-ta_ est un homme à principes droits. Celui qu'il
-a pris pour ami est certainement aussi un homme à principes droits.
-
-_Yu-koung-tchi-sse_ l'ayant atteint, lui dit: Maître, pourquoi ne
-tenez-vous pas votre arc en main?
-
---Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis tenir mon arc.
-
---J'ai appris l'art de tirer de l'arc de _Yin-koung-tchi-ta;
-Yin-koung-tchi-ta_ apprit l'art de tirer de l'arc de vous, maître. Je
-ne supporte pas l'idée de me servir de l'art et des principes de mon
-maître au préjudice du sien. Quoiqu'il en soit ainsi, l'affaire que
-j'ai à suivre aujourd'hui est celle de mon prince; je n'ose pas la
-négliger. Alors il prit ses flèches, qu'il ficha sur la roue du char,
-et, leur fer se trouvant enlevé, il en lança quatre, et s'en retourna.
-
-25. MENG-TSEU dit: Si [la belle] _Si-tseu_ s'était couverte d'ordures,
-alors tous les hommes se seraient éloignés d'elle en se bouchant le nez.
-
-Quoiqu'un homme ait une figure laide et difforme, s'il se purifie et
-tient son coeur sans souillure, s'il se fait souvent des ablutions,
-alors il pourra sacrifier au souverain suprême (_Chang-ti_).
-
-26. MENG-TSEU dit: Lorsque dans le monde on disserte sur la nature
-rationnelle de l'homme, on ne doit parler que de ses effets. Ses effets
-sont ce qu'il y a de plus important à connaître.
-
-C'est ainsi que nous éprouvons de l'aversion pour un [faux] sage, qui
-use de captieux détours. Si ce sage agissait naturellement comme _Yu_
-en dirigeant les eaux [de la grande inondation], nous n'éprouverions
-point d'aversion pour sa sagesse. Lorsque _Yu_ dirigeait les grandes
-eaux, il les dirigeait selon leur cours le plus naturel et le plus
-facile. Si le sage dirige aussi ses actions selon la voie naturelle de
-la raison et la nature des choses, alors sa sagesse sera grande aussi.
-
-Quoique le ciel soit très-élevé, que les étoiles soient très-éloignées,
-si on porte son investigation sur les effets naturels qui en procèdent,
-on peut calculer ainsi, avec la plus grande facilité, le jour où après
-mille ans le solstice d'hiver aura lieu.
-
-27. _Koung-hang-tseu_[11] ayant eu à célébrer en fils pieux les
-funérailles de son père, un commandant de la droite du prince fut
-envoyé près de lui pour assister aux cérémonies funèbres.
-
-Lorsqu'il eut franchi la porte du palais, de nombreuses personnes
-entrèrent en s'entretenant avec le commandant de la droite du prince.
-D'autres l'accompagnèrent jusqu'à son siége en s'entretenant aussi avec
-lui.
-
-MENG-TSEU n'adressa pas la parole au commandant de la droite du prince.
-Celui-ci en fut mortifié, et il dit: Une foule de personnes distinguées
-sont venues s'entretenir avec moi qui suis revêtu de la dignité de
-_Houan_; MENG-TSEU seul ne m'a point adressé la parole; c'est une
-marque de mépris qu'il m'a témoignée!
-
-MENG-TSEU, ayant entendu ces paroles, dit: On lit dans le _Livre des
-Rites_: «Étant à la cour, il ne faut pas se rendre à son siége en
-s'entretenant avec quelqu'un; il ne faut pas sortir des gradins que
-l'on occupe pour se saluer mutuellement.» Moi, je ne pensais qu'à
-observer les rites; n'est-il pas étonnant que _Tseu-ngao_ pense que je
-lui ai témoigné du mépris?
-
-28. MENG-TSEU dit: Ce en quoi l'homme supérieur diffère des autres
-hommes, c'est qu'il conserve la vertu dans son coeur. L'homme supérieur
-conserve l'humanité dans son coeur, il y conserve aussi l'urbanité.
-
-L'homme humain aime les hommes; celui qui a de l'urbanité respecte les
-hommes.
-
-Celui qui aime les hommes est toujours aimé des hommes; celui qui
-respecte les hommes est toujours respecté des hommes.
-
-Je suppose ici un homme qui me traite avec grossièreté et brutalité;
-alors, en homme sage, je dois faire un retour sur moi-même et me
-demander si je n'ai pas été inhumain, si je n'ai pas manqué d'urbanité:
-autrement, comment ces choses me seraient-elles arrivées?
-
-Si après avoir fait un retour sur moi-même je trouve que j'ai été
-humain; si après un nouveau retour sur moi-même je trouve que j'ai eu
-de l'urbanité; la brutalité et la grossièreté dont j'ai été l'objet
-existant toujours, en homme sage je dois de nouveau descendre en
-moi-même et me demander si je n'ai pas manqué de droiture.
-
-Si après cet examen intérieur je trouve que je n'ai pas manqué de
-droiture, la grossièreté et la brutalité dont j'ai été l'objet existant
-toujours, en homme sage, je me dis: Cet homme qui m'a outragé n'est
-qu'un extravagant, et rien de plus. S'il en est ainsi, en quoi
-diffère-t-il de la bête brute? Pourquoi donc me tourmenterais-je à
-propos d'une bête brute?
-
-C'est pour ce motif que le sage est toute sa vie intérieurement plein
-de sollicitudes [pour faire le bien], sans qu'une peine [ayant une
-cause extérieure][12] l'affecte pendant la durée d'un matin.
-
-Quant aux sollicitudes intérieures, le sage en éprouve constamment.
-[Il se dit:] _Chun_ était un homme, je suis aussi un homme; _Chun_
-fut un exemple de vertus et de sagesse pour tout l'empire, et il put
-transmettre ses instructions aux générations futures; moi, je n'ai
-pas encore cessé d'être un homme de mon village [un homme vulgaire].
-Ce sont là pour lui de véritables motifs de préoccupations pénibles
-et de chagrins; il n'aurait plus de sujets d'affliction s'il était
-parvenu à ressembler à _Chun_. Quant aux peines qui ont une cause
-extérieure, étrangère, le sage n'en éprouve pas. Il ne commet pas
-d'actes contraires à l'humanité; il ne commet pas d'actes contraires à
-l'urbanité. Si une peine ayant une cause extérieure l'affectait pendant
-la durée d'un matin, cela ne serait pas alors une peine pour le sage.
-
-29. _Yu_ et _Tsi_ étant entrés dans l'âge de l'égalité d'âme [dans
-cet âge de la raison où l'on a pris de l'empire sur ses passions et
-ses penchants][13], ils passèrent trois fois devant leur porte sans y
-entrer [pour ne pas interrompre les soins qu'ils donnaient à l'intérêt
-public]. KHOUNG-TSEU loua leur conduite dans ces circonstances.
-
-_Yan-tseu_[14], dans l'âge des passions turbulentes, habitait une
-ruelle obscure et déserte, mangeait dans une écuelle de roseaux,
-et buvait dans une courge. Les hommes n'auraient pu supporter ses
-privations et ses tristesses. Mais _Yan-tseu_ ne perdit pas son
-air serein et satisfait. KHOUNG-TSEU loua sa conduite dans cette
-circonstance.
-
-MENG-TSEU dit: _Yu, Tsi_ et _Yan-hoeï_ se conduisirent d'après les
-mêmes principes.
-
-_Yu_ agissait comme s'il avait pensé que l'empire étant submergé par
-les grandes eaux, il avait lui-même causé cette submersion. _Tsi_
-agissait comme s'il avait pensé que l'empire épuisé par la famine, il
-avait lui-même causé cette famine. C'est pourquoi ils éprouvaient une
-telle sollicitude.
-
-Si _Yu_, _Tsi_ et _Yan-tseu_ s'étaient trouvés à la place l'un de
-l'autre, ils auraient agi de même.
-
-Maintenant je suppose que les personnes de ma maison se querellent
-ensemble, je m'empresserai de les séparer. Quoique leurs cheveux et
-les bandes de leurs bonnets soient épars de côté et d'autre, je devrai
-également m'empresser de les séparer.
-
-Si ce sont les hommes d'un même village ou du voisinage qui se
-querellent ensemble, ayant les cheveux et les bandelettes de leurs
-bonnets épars de côté et d'autre, je fermerai les yeux sans aller
-m'interposer entre eux pour les séparer. Je pourrais même fermer ma
-porte, sans me soucier de leurs différends.
-
-30. _Koung-tou-tseu_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Tout le monde dans
-le royaume prétend que _Khouang-tchang_ n'a point de piété filiale.
-Maître, comme vous avez avec lui des relations fréquentes, que vous
-êtes avec lui sur un pied de politesse très-grande, oserais-je vous
-demander pourquoi on a une telle opinion de lui?
-
-MENG-TSEU dit: Les vices que, selon les moeurs de notre siècle, on nomme
-_défauts de piété filiale_, sont au nombre de cinq. Laisser ses quatre
-membres s'engourdir dans l'oisiveté, au lieu de pourvoir à l'entretien
-de son père et de sa mère, est le premier défaut de piété filiale.
-Aimer à jouer aux échecs[15], à boire du vin, au lieu de pourvoir à
-l'entretien de son père et de sa mère, est le second défaut de piété
-filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excès à
-la passion de la volupté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père
-et de sa mère, est le troisième défaut de piété filiale. S'abandonner
-entièrement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant à
-son père et à sa mère de la honte et de l'ignominie, est le quatrième
-défaut de piété filiale. Se complaire dans les excès d'une force
-brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son père et
-sa mère à toute sorte de dangers, est le cinquième défaut de piété
-filiale. _Tchang-tseu_ a-t-il un de ces défauts?
-
-Ce _Tchang-tseu_ étant fils, il ne lui convient pas d'exhorter son père
-à la vertu; ce n'est pas pour lui un devoir de réciprocité.
-
-Ce devoir d'exhorter à la vertu est de règle entre égaux et amis;
-l'exhortation à la vertu entre le père et le fils est une des causes
-qui peuvent le plus altérer l'amitié.
-
-Pourquoi _Tchang-tseu_ ne désirerait-il pas que le mari et la femme, la
-mère et le fils demeurent ensemble [comme c'est un devoir pour eux]?
-Parce qu'il a été coupable envers son père, il n'a pu demeurer près
-de lui; il a renvoyé sa femme, chassé son fils, et il se trouve ainsi
-jusqu'à la fin de sa vie privé de l'entretien et des aliments qu'il
-devait en attendre. _Tchang-tseu_, dans la détermination de sa volonté,
-ne paraît pas avoir voulu agir comme il a agi [envers sa femme et son
-fils][16]. Mais si, après s'être conduit comme il l'a fait [envers son
-père, il avait en outre accepté l'alimentation de sa femme et de son
-fils][17], il aurait été des plus coupables. Voilà l'explication de la
-conduite de _Tchang-tseu_ [qui n'a rien de répréhensible].
-
-31. Lorsque _Thsêng-tseu_ habitait dans la ville de _Wou-tching_,
-quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de
-_Youeï_, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous
-pas? Il répondit [à un de ceux qui étaient préposés à la garde de sa
-maison][18]: Ne logez personne dans ma maison, afin que les plantes et
-les arbres qui se trouvent dans l'intérieur ne soient pas détruits; et
-lorsque le brigand se sera retiré, alors remettez en ordre les murs de
-ma maison, car je reviendrai l'habiter.
-
-Le brigand s'étant retiré, _Thsêng-tseu_ retourna à sa demeure. Ses
-disciples dirent: Puisque le premier magistrat de la ville a si bien
-traité notre maître [en lui donnant une habitation], ce doit être
-un homme plein de droiture et de déférence! Mais fuir le premier à
-l'approche du brigand, et donner ainsi un mauvais exemple au peuple qui
-pouvait l'imiter; revenir ensuite après le départ du brigand, ce n'est
-peut-être pas agir convenablement.
-
-_Chin-yeou-hing_ ( un des disciples de _Thsêng-tseu_) dit: C'est ce
-que vous ne savez pas. Autrefois la famille _Chin-yeou_ ayant eu à
-souffrir les calamités d'une grande dévastation[19], des soixante-dix
-hommes qui accompagnaient notre maître (_Thsêng-tseu_) aucun ne vint
-l'aider dans ces circonstances difficiles.
-
-Lorsque _Tseu-sse_ habitait dans le royaume de _Weï_, quelqu'un, en
-apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de _Thsi_, lui dit:
-Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas?
-
-_Tseu-sse_ répondit: Si moi _Ki_ je me sauve, qui protégera le royaume
-avec le prince?
-
-MENG-TSEU dit: _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ eurent les mêmes principes
-de conduite. _Thsêng-tseu_ était précepteur de la sagesse[20]; il était
-par conséquent dans les mêmes conditions [de dignité et de sûreté à
-maintenir] qu'un père et un frère aîné: _Tseu-sse_ était magistrat ou
-fonctionnaire public; il était par conséquent dans une condition bien
-inférieure [sous ces deux rapports]. Si _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ se
-fussent trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même.
-
-32. _Tchou-tseu_, magistrat du royaume de _Thsi_, dit: Le roi a envoyé
-des hommes pour s'informer secrètement si vous différez véritablement,
-maître, des autres hommes.
-
-MENG-TSEU dit: Si je diffère des autres hommes? _Yao_ et _Chun_
-eux-mêmes étaient de la même nature que les autres hommes.
-
-33. [MENG-TSEU] dit: Un homme de _Thsi_ avait une femme légitime et une
-seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison.
-
-Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait jamais de se
-gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis. Si sa femme
-légitime lui demandait qui étaient ceux qui lui avaient donné à boire
-et à manger, alors il lui répondait que c'étaient des hommes riches et
-nobles.
-
-Sa femme légitime s'adressant à la concubine, lui dit: Toutes les fois
-que le mari sort, il ne manque jamais de rentrer gorgé de vin et de
-viande. Si je lui demande quelles sont les personnes qui lui ont donné
-à boire et à manger, il me répond: Ce sont des hommes riches et nobles;
-et cependant aucune personne illustre n'est encore venue ici. Je veux
-observer en secret où va le mari.
-
-Elle se leva de grand matin, et suivit secrètement son mari dans les
-lieux où il se rendait. Il traversa le royaume[21] sans que personne
-vînt l'accoster et lui parler. Enfin il se rendit dans le faubourg
-oriental, où, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le
-sacrifice des ancêtres, dont il mangea les restes sans se rassasier.
-Il alla encore ailleurs avec la même intention. C'était là sa méthode
-habituelle de satisfaire son appétit.
-
-Sa femme légitime, de retour à la maison, s'adressant à la concubine,
-lui dit: Notre mari était l'homme dans lequel nous avions placé toutes
-nos espérances pour le reste de nos jours, et maintenant voici ce qu'il
-a fait. Elle raconta ensuite à la concubine ce qu'elle avait vu faire à
-son mari, et elles pleurèrent ensemble dans le milieu du gynécée. Et le
-mari, ne sachant pas ce qui s'était passé, revint le visage tout joyeux
-du dehors se vanter de ses bonnes fortunes auprès de sa femme légitime
-et de sa femme de second rang.
-
-Si le sage médite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra
-par quels moyens les hommes se livrent à la poursuite des richesses,
-des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu
-nombreux ceux dont les femmes légitimes et de second rang ne rougissent
-pas et ne se désolent pas de leur conduite.
-
-
-[1] Contrée déserte située sur les confins de l'empire chinois.
-
-[2] C'est par des mesures générales, qui sont utiles à tout le monde,
-et non par des bienfaits particuliers, qui ne peuvent profiter qu'à un
-très-petit nombre d'individus, relativement à la masse du peuple, qu'un
-homme d'État, un prince, doivent signaler leur bonne administration.
-
-[3] _Commentaire._
-
-[4] _Commentaire._
-
-[5] Ariston men ydor--Pindare.
-
-[6] C'est la raison naturelle. (_Commentaire._)
-
-[7] Il y a dans le texte, _les prochains_ et _les éloignés_, sans
-substantifs qualifiés. Nous avons suivi l'interprétation de la Glose.
-
-[8] _Yu, Tchang, Wen-(wang)_ et _Wou-(wang). (Glose.)_
-
-[9] _Tchun-thusieo_, composé par KHOUNG-TSEU; il forme le cinquième
-des _King_. Aucune traduction n'en a encore été publiée en langue
-européenne.
-
-[10] Prince du royaume de _Yeou khioung._
-
-[11] Premier ministre du roi de _Thsi_.
-
-[12] _Glose._
-
-[13] _Glose._
-
-[14] Voyez ci-devant, pag. 141, art. 9.
-
-[15] _Po-i;_ on voit par là que ce jeu était déjà beaucoup en usage du
-temps de MENG-TSEU.
-
-[16] _Glose._
-
-[17] _Ibid._
-
-[18] _Ibid._
-
-[19] C'est ainsi que la Glose explique l'expression _fou-thsou_ du
-texte par _tso-louan._
-
-[20] _Sse;_ il avait aussi de nombreux disciples.
-
-[21] Quelques interprètes pensent qu'ici _kouè, royaume_, signifie
-ville.
-
-
-
-
-
-CHAPITRE III,
-
-COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.
-
-
-1. _Wen-tchang_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes:
-«Lorsque _Chun_ se rendait aux champs [pour les cultiver], il versait
-des larmes en implorant le ciel miséricordieux.» Pourquoi implorait-il
-le ciel en versant des larmes?
-
-MENG-TSEU dit: Il se plaignait [de ne pas être aimé de ses parents], et
-il pensait aux moyens de l'être.
-
-_Wen-tchang_ dit: Si son père et sa mère l'aimaient, il devait être
-satisfait, et ne pas oublier leur tendresse. Si son père et sa mère ne
-l'aimaient pas, il devait supporter ses chagrins sans se plaindre. S'il
-en est ainsi, _Chun_ se plaignait donc de ses parents?
-
-MENG-TSEU répliqua: _Tchang-si_, interrogeant _Koung-ming-kao_, dit: En
-ce qui concerne ces expressions: _Lorsque Chun se rendait aux champs_,
-j'ai entendu là-dessus vos explications; quant à celles-ci, _il versait
-des larmes en implorant le ciel miséricordieux_, j'en ignore le sens.
-
-_Koung-ming-kao_ dit: Ce n'est pas une chose que vous puissiez
-comprendre.
-
-_Koung-ming-kao_ (continua MENG-TSEU) pensait que le coeur d'un fils
-pieux ne pouvait être ainsi exempt de chagrins. «Pendant que j'épuise
-mes forces [se disait-il] à cultiver les champs, je ne fais que remplir
-mes devoirs de fils, et rien de plus. Si mon père et ma mère ne
-m'aiment pas, y a-t-il de ma faute?»
-
-L'empereur (_Yao_) lui envoya ses fils, neuf jeunes gens vigoureux,
-et ses deux filles, et il ordonna à un grand nombre de magistrats
-ainsi que d'officiers publics de se rendre près de _Chun_ avec des
-approvisionnements de boeufs, de moutons et de grains pour son service.
-Les lettrés de l'empire en très-grand nombre se rendirent près de lui.
-
-L'empereur voulut en faire son ministre et lui transmettre l'empire. Ne
-recevant aucune marque de déférence [ou de soumission au bien] de ses
-père et mère, il était comme un homme privé de tout, qui ne sait où se
-réfugier.
-
-Causer de la joie et de la satisfaction aux hommes dont l'intelligence
-est la plus éclairée dans l'empire, c'est ce que l'on désire le
-plus vivement, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper les
-chagrins [de _Chun_]. L'amour d'une jeune et belle femme est ce que les
-hommes désirent ardemment; _Chun_ reçut pour femmes les deux filles
-de l'empereur, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses
-chagrins. Les richesses sont aussi ce que les hommes désirent vivement;
-en fait de richesses, il eut l'empire en possession, et cependant cela
-ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les honneurs sont ce
-que les hommes désirent ardemment; en fait d honneurs, il fut revêtu
-de la dignité de fils du Ciel [ou d'empereur], et cependant cela ne
-suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Le sentiment de causer de la
-satisfaction et de la joie aux hommes de l'empire dont l'intelligence
-est la plus éclairée, l'amour de jeunes et belles femmes, les
-richesses et les honneurs, ne suffisaient pas pour dissiper les
-chagrins de _Chun_. Il n'y avait que la déférence de ses père et mère à
-ses bons conseils qui aurait pu dissiper ses chagrins.
-
-L'homme, lorsqu'il est jeune, chérit son père et sa mère. Quand il
-sent naître en lui le sentiment de l'amour, alors il aime une jeune et
-belle adolescente; quand il a une femme et des enfants, alors il aime
-sa femme et ses enfants; quand il occupe un emploi public, alors il
-aime le prince. Si [dans ce dernier cas] il n'obtient pas la faveur du
-prince, alors il en éprouve une vive inquiétude.
-
-Celui qui a une grande piété filiale aime jusqu'à son dernier jour son
-père et sa mère. Jusqu'à cinquante ans, chérir [son père et sa mère]
-est un sentiment de piété filiale que j'ai observé dans le grand _Chun._
-
-2. _Wen-tchang_ continua ses questions:
-
-Le _Livre des Vers_[1] dit:
-
- «Quand un homme veut prendre une femme, que doit-il
- faire?
-
- Il doit consulter son père et sa mère.»
-
-Personne ne pouvait pratiquer plus fidèlement ces paroles que _Chun.
-Chun_ cependant ne consulta pas ses parents avant de se marier.
-Pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU répondit: S'il les avait consultés, il n'aurait pas pu se
-marier. La cohabitation ou l'union sous le même toit, de l'homme et
-de la femme, est le devoir le plus important de l'homme. S'il avait
-consulté ses parents, il n'aurait pas pu remplir ce devoir[2], le plus
-important de l'homme, et par là il aurait provoqué la haine de son père
-et de sa mère.
-
-C'est pourquoi il ne les consulta pas.
-
-_Wen-tchang_ continua: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous
-d'être parfaitement instruit des motifs qui empêchèrent _Chun_ de
-consulter ses parents avant de se marier; maintenant comment se fit-il
-que l'empereur ne consulta pas également les parents de _Chun_ avant de
-lui donner ses deux filles en mariage?
-
-MENG-TSEU dit: L'empereur savait aussi que, s'il les avait consultés,
-il n'aurait pas obtenu leur consentement au mariage.
-
-_Wen-tchang_ poursuivit: Le père et la mère de _Chun_ lui ayant ordonné
-de construire une grange à blé, après avoir enlevé les échelles,
-_Kou-seou_b [son père] y mit le feu. Ils lui ordonnèrent ensuite
-de creuser un puits, d'où il ne se fut pas plutôt échappé [par une
-ouverture latérale qu'il s'était ménagée][3], qu'ils le comblèrent.
-
-_Siang_[4] dit: «C'est moi qui ai suggéré le dessein d'engloutir le
-prince de la résidence impériale (_Chun_); j'en réclame tout le mérite.
-Ses boeufs et ses moutons appartiennent à mon père et à ma mère; ses
-granges et ses grains appartiennent à mon père et à ma mère; son
-bouclier et sa lance, à moi; sa guitare, à moi; son arc ciselé, à moi;
-à ses deux femmes j'ordonnerai d'orner ma couche.»
-
-_Siang_ s'étant rendu à la demeure de _Chun_ [pour s'emparer de ce qui
-s'y trouvait, le croyant englouti], il trouva _Chun_ assis sur son lit,
-et jouant de la guitare.
-
-_Siang_ dit: «J'étais tellement inquiet de mon prince, que je pouvais à
-peine respirer;» et son visage se couvrit de rougeur. _Chun_ lui dit:
-«Veuillez, je vous prie, diriger en mon nom cette foule de magistrats
-et d'officiers publics.» Je ne sais pas si _Chun_ ignorait que _Siang_
-avait voulu le faire mourir.
-
-MENG-TSEU dit: Comment l'aurait-il ignoré? Il lui suffisait que _Siang_
-éprouvât de la peine pour en éprouver aussi, et qu'il éprouvât de la
-joie pour en éprouver aussi.
-
-_Wen-tchang_ répliqua: S'il en est ainsi, _Chun_ aurait donc simulé
-une joie qu'il n'avait pas?--Aucunement. Autrefois des poissons
-vivants furent offerts en don à _Tseu-tchan_, du royaume de _Tching.
-Tseu-tchan_ ordonna que les gardiens du vivier les entretinssent dans
-l'eau du lac. Mais les gardiens du vivier les firent cuire pour les
-manger. Étant venus rendre compte de l'ordre qui avait été donné, ils
-dirent: Quand nous avons commencé à mettre ces poissons en liberté, ils
-étaient engourdis et immobiles; peu à peu ils se sont ranimés et ont
-repris de l'agilité; enfin ils se sont échappés avec beaucoup de joie.
-_Tseu-tchan_ dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur
-destination!
-
-Lorsque les gardiens du vivier furent partis, ils se dirent entre
-eux: Qui donc disait que _Tseu-tchan_ était un homme pénétrant? Après
-que nous avons eu fait cuire et mangé ses poissons, il dit: Ils ont
-obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination! Ainsi donc
-le sage peut être trompé dans les choses vraisemblables; il peut être
-difficilement trompé dans les choses invraisemblables ou qui ne sont
-pas conformes à la raison. _Siang_ étant venu près de _Chun_ avec
-toutes les apparences d'un vif sentiment de tendresse pour son frère
-aîné, celui-ci y ajouta une entière confiance et s'en réjouit. Pourquoi
-aurait-il eu de la dissimulation?
-
-3. _Wen-tchang_ fit cette nouvelle question: _Siang_ ne pensait chaque
-jour qu'aux moyens de faire mourir _Chun_. Lorsque _Chun_ fut établi
-fils du Ciel [ou empereur], il l'exila loin de lui; pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU dit: Il en fit un prince vassal. Quelques-uns dirent qu'il
-l'avait exilé loin de lui.
-
-_Wen-tchang_ dit: _Chun_ exila le président des travaux publics
-(_Koung-kong_) à _Yeou-tcheou_; il relégua _Houan-teou_ à
-_Tsoung-chan_; il fit périr [le roi des] _San-miao_ à _San-weï_; il
-déporta _Kouan_ à _Yu-chan_. Ces quatre personnages étant châtiés,
-tout l'empire se soumit, en voyant les méchants punis. _Siang_ était
-un homme très-méchant, de la plus grande inhumanité; pour qu'il fût
-établi prince vassal de la terre de _Yeou-pi_, il fallait que les
-hommes de _Yeou-pi_ fussent eux-mêmes bien criminels. L'homme qui
-serait véritablement humain agirait-il ainsi? En ce qui concerne les
-autres personnages [coupables], _Chun_ les punit; en ce qui concerne
-son frère, il le fit prince vassal!
-
-MENG-TSEU répondit: L'homme humain ne garde point de ressentiments
-envers son frère; il ne nourrit point de haine contre lui. Il l'aime,
-le chérit comme un frère, et voilà tout.
-
-Par cela même qu'il l'aime, il désire qu'il soit élevé aux honneurs;
-par cela même qu'il le chérit, il désire qu'il ait des richesses.
-_Chun_, en établissant son frère prince vassal des _Yeou-pi_, l'éleva
-aux honneurs et l'enrichit. Si pendant qu'il était empereur son frère
-cadet fût resté homme privé, aurait-on pu dire qu'il l'avait aimé et
-chéri?
-
---Oserais-je me permettre de vous faire encore une question? dit
-_Wen-tchang_. «Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.»
-Que signifient ces paroles?
-
-MENG-TSEU dit: _Siang_ ne pouvait pas posséder la puissance souveraine
-dans son royaume. Le fils du Ciel [l'empereur] fit administrer ce
-royaume par un délégué, et c'est de celui-ci qu'il exigeait les
-tributs. C'est pourquoi on dit que son frère [ainsi privé d'autorité]
-avait été exilé. Comment _Siang_ aurait-il pu opprimer le peuple de ce
-royaume [dont il n'était que le prince nominal]? Quoique les choses
-fussent ainsi, _Chun_ désirait le voir souvent; c'est pourquoi _Siang_
-allait le voir à chaque instant. _Chun_ n'attendait pas l'époque
-où l'on apportait les tributs, ni celle où l'on rendait compte des
-affaires administratives, pour recevoir le prince vassal des _Yeou-pi_.
-Voilà ce que signifient les paroles que vous avez citées.
-
-4. _Hian-khieou-meng_ (disciple de MENG-TSEU) lui fit une question en
-ces termes: Un ancien proverbe dit: «Les lettrés [quelque] éminents
-et doués de vertus qu'ils soient, ne peuvent pas faire d'un prince
-un sujet, et d'un père un fils [en attribuant la supériorité au seul
-mérite].» Cependant, lorsque _Chun_ se tenait la face tournée vers
-le midi [c'est-à-dire présidait solennellement à l'administration de
-l'empire], _Yao_, à la tête des princes vassaux, la tête tournée vers
-le nord, lui rendait hommage; _Kou-seou_, aussi la tête tournée vers
-le nord, lui rendait hommage. _Chun_, en voyant son père _Kou-seou_,
-laissait paraître sur son visage l'embarras qu'il éprouvait.
-KHOUNG-TSEU disait à ce propos: «En ce temps-là, l'empire était dans
-un danger imminent; il était bien près de sa ruine.» Je ne sais si ces
-paroles sont véritables.
-
-MENG-TSEU dit: Elles ne le sont aucunement. Ces paroles n'appartiennent
-point à l'homme éminent auquel elles sont attribuées. C'est le langage
-d'un homme grossier des contrées orientales du royaume de _Thsi._
-
-_Yao_ étant devenu vieux, _Chun_ prit en main l'administration de
-l'empire. Le _Yao-tian_[5] dit: «Lorsque, après vingt-huit ans [de
-l'administration de _Chun_], le prince aux immenses vertus (_Yao_)
-mourut, toutes les familles de l'empire, comme si elles avaient porté
-le deuil de leur père ou de leur mère décédés, le pleurèrent pendant
-trois ans, et les peuples qui parcourent les rivages des quatre mers
-s'arrêtèrent et suspendirent dans le silence les huit sons.»
-
-KHOUNG-TSEU dit: «Le ciel n'a pas deux soleils; le peuple n'a pas deux
-souverains.» Cependant, si _Chun_ fut élevé à la dignité de fils du
-Ciel, et qu'en outre, comme chef des vassaux de l'empire, il ait porté
-trois ans le deuil de _Yao_, il y eut donc en même temps deux empereurs.
-
-_Hian-khieou-meng_ dit: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous
-de savoir que _Chun_ n'avait pas fait _Yao_ son sujet. Le _Livre des
-Vers_[6] dit:
-
- «Si vous parcourez l'empire,
-
- Vous ne trouverez aucun lieu qui ne soit le territoire
- de l'empereur;
-
- Si vous suivez les rivages de la terre, vous ne
- trouverez aucun homme qui ne soit le sujet de
- l'empereur.»
-
-Mais, dès l'instant que _Chun_ fut empereur, permettez-moi de vous
-demander comment _Kou-seou_ [son père] ne fut pas son sujet.
-
-MENG-TSEU dit: Ces vers ne disent pas ce que vous pensez qu'ils disent.
-Des hommes qui consacraient leurs labeurs au service du souverain, et
-qui ne pouvaient pas s'occuper des soins nécessaires à l'entretien
-de leur père et de leur mère, [les ont composés]. C'est comme s'ils
-avaient dit: Dans ce que nous faisons, rien n'est étranger au service
-du souverain; mais nous seuls, qui possédons des talents éminents, nous
-travaillons pour lui; [cela est injuste].
-
-C'est pourquoi ceux qui expliquent les vers ne doivent pas, en
-s'attachant à un seul caractère, altérer le sens de la phrase, ni,
-en s'attachant trop étroitement à une seule phrase, altérer le sens
-général de la composition. Si la pensée du lecteur [ou de celui qui
-explique les vers] va au-devant de l'intention du poëte, alors on
-saisit le véritable sens. Si l'on ne s'attache qu'à une seule phrase,
-celle de l'ode qui commence par ces mots: _Que la voie lactée s'étend
-loin dans l'espace_[7], et qui est ainsi conçue[8]: _Des débris de
-la population aux cheveux noirs de Tcheou, il ne reste pas un enfant
-vivant_, signifierait, en la prenant à la lettre, qu'il n'existe plus
-un seul individu dans l'empire de _Tcheou!_
-
-S'il est question du plus haut degré de la piété filiale, rien n'est
-aussi élevé que d'honorer ses parents. S'il est question de la plus
-grande marque d'honneur que l'on puisse témoigner à ses parents, rien
-n'est comparable à l'entretien qu'on leur procure sur les revenus de
-l'Etat. Comme [_Kou-seou_] était le père du fils du Ciel, le combler
-d'honneurs était pour ce dernier la plus haute expression de sa piété
-filiale; et, comme il l'entretint avec les revenus de l'empire, il lui
-donna la plus grande marque d'honneur qu'il pouvait lui donner.
-
-Le _Livre des Vers_[9] dit:
-
- «Il pensait constamment à avoir de la piété filiale,
-
- Et par sa pieté filiale il fut un exemple à tous.»
-
-Voilà ce que j'ai voulu dire.
-
-On lit dans le _Chou-king_[10]:
-
-«Toutes les fois que _Chun_ visitait son père _Kou-seou_ pour lui
-rendre ses devoirs, il éprouvait un sentiment de respect et de crainte.
-_Kou-seou_ aussi déférait à ses conseils.» Cela confirme [ce qui a été
-dit précédemment] que l'on ne peut pas faire d'un père un fils.
-
-5. _Wen-tchang_ dit: Est-il vrai que l'empereur _Yao_ donna l'empire à
-_Chun_?
-
-MENG-TSEU dit: Aucunement. Le fils du Ciel ne peut donner ou conférer
-l'empire à aucun homme.
-
-_Wen-tchang_ dit: Je l'accorde; mais alors _Chun_ ayant possédé
-l'empire, qui le lui donna?
-
-MENG-TSEU dit: Le ciel le lui donna.
-
-_Wen-tchang_ continua: Si c'est le ciel qui le lui donna, lui
-conféra-t-il son mandat par des paroles claires et distinctes?
-
-MENG-TSEU répliqua: Aucunement. Le ciel ne parle pas; il fait connaître
-sa volonté par les actions ainsi que par les hauts faits [d'un homme];
-et voilà tout.
-
-_Wen-tchang_ ajouta: Comment fait-il connaître sa volonté par les
-actions et les hauts faits [d'un homme]?
-
-MENG-TSEU dit: Le fils du Ciel peut seulement proposer un homme au
-ciel; il ne peut pas ordonner que le ciel lui donne l'empire. Les
-vassaux de l'empire peuvent proposer un homme au fils du Ciel; ils ne
-peuvent pas ordonner que le fils du Ciel lui confère la dignité de
-prince vassal. Le premier fonctionnaire [_ta-fou_] d'une ville peut
-proposer un homme au prince vassal; il ne peut pas ordonner que le
-prince vassal lui confère la dignité de premier magistrat.
-
-Autrefois _Yao_ proposa _Chun_ au ciel, et le ciel l'accepta; il le
-montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta. C'est
-pourquoi je disais: «Le ciel ne parle pas; il fait connaître sa volonté
-par les actions et les hauts faits d'un homme; et voilà tout.»
-
-_Wen-tchang_ dit: Permettez-moi une nouvelle question. Qu'entendez-vous
-par ces mots: _Il le proposa au ciel, et le ciel l'accepta; il le
-montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta?_
-
-MENG-TSEU dit: Il lui ordonna de présider aux cérémonies des
-sacrifices, et tous les esprits[11] eurent ses sacrifices pour
-agréables: voilà l'_acceptation du ciel._ Il lui ordonna de présider
-à l'administration des affaires publiques, et les affaires publiques
-étant par lui bien administrées, toutes les familles de l'empire furent
-tranquilles et satisfaites: voilà l'_acceptation du peuple_. Le ciel
-lui donna l'empire, et le peuple aussi le lui donna. C'est pourquoi je
-disais: _Le fils du Ciel ne peut pas à lui seul donner l'empire à un
-homme._
-
-_Chun_ aida _Yao_ dans l'administration de l'empire pendant vingt-huit
-ans. Ce ne fut pas le résultat de la puissance de l'homme, mais du ciel.
-
-_Yao_ étant mort, et le deuil de trois ans achevé, _Chun_ se sépara
-du fils de _Yao_, et se retira dans la partie méridionale du fleuve
-méridional [pour lui laisser l'empire]. Mais les grands vassaux de
-l'empire, qui venaient au printemps et en automne jurer foi et hommage,
-ne se rendaient pas près du fils de _Yao_, mais près de _Chun._ Ceux
-qui portaient des accusations ou qui avaient des procès à vider ne
-se présentaient pas au fils de _Yao_, mais à _Chun_. Les poëtes qui
-louaient les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantaient, ne
-célébraient point et ne chantaient point le fils de _Yao_, mais ils
-célébraient et chantaient les exploits de _Chun_. C'est pourquoi j'ai
-dit que _c'était le résultat de la puissance du ciel_. Après cela,
-_Chun_ revint dans le royaume du milieu[12], et monta sur le trône du
-fils du Ciel. Si, ayant continué d'habiter le palais de _Yao_, il avait
-opprimé et contraint son fils, c'eût été usurper l'empire et non le
-recevoir du ciel.
-
-Le _Taï-tchi_[13] dit: «Le ciel voit; mais il voit par [les yeux de]
-mon peuple. Le ciel entend; mais il entend par [les oreilles de] mon
-peuple.» C'est là ce que j'ai voulu dire.
-
-6. _Wen-tchang_ fit une autre question en ces termes: Les hommes
-disent: Ce ne fut que jusqu'à _Yu_ [que l'intérêt public fut préféré
-par les souverains à l'intérêt privé]; ensuite, la vertu s'étant
-affaiblie, l'empire ne fut plus transmis au plus sage, mais il fut
-transmis au fils. Cela n'est-il pas vrai?
-
-MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas ainsi. Si le ciel donne
-l'empire au sage, alors [l'empereur] le lui donne; si le ciel le donne
-au fils, alors [l'empereur] le lui donne.
-
-Autrefois _Chun_ proposa _Yu_ au ciel [en le faisant son ministre]. A
-la dix-septième année de son administration, _Chun_ mourut. Les trois
-années de deuil étant écoulées, _Yu_ se sépara du fils de _Chun_, et se
-retira dans la contrée de _Yang-tching_. Les populations de l'empire
-le suivirent, comme, après la mort de Yao, elles n'avaient pas suivi
-son fils, mais _Chun_.
-
-_Yu_ proposa _Y_ au ciel [en le faisant son ministre]. A la septième
-année de son administration, _Yu_ mourut. Les trois années de deuil
-étant écoulées, _Y_ se sépara du fils de _Yu_, et se retira dans la
-partie septentrionale du mont _Ki-chan_. Ceux qui au printemps et
-en automne venaient à la cour porter leurs hommages, qui accusaient
-quelqu'un ou avaient des procès à vider, ne se rendirent pas près
-de _Y_, mais ils se présentèrent à _Khi_ [fils de _Yu_], en disant:
-C'est le fils de notre prince. Les poëtes qui louent les hauts faits
-dans leurs vers, et qui les chantent, ne célébrèrent et ne chantèrent
-pas _Y_, mais ils chantèrent _Khi_ en disant: C'est le fils de notre
-prince[14].
-
-_Than-tchou_ (fils de _Yao_) était bien dégénéré des vertus de son
-père; le fils de _Chun_ était aussi bien dégénéré. _Chun_ en aidant
-_Yao_ à administrer l'empire, _Yu_ en aidant _Chun_ à administrer
-l'empire, répandirent pendant un grand nombre d'années leurs bienfaits
-sur les populations. _Khi_, étant un sage, put accepter et continuer
-avec tout le respect qui lui était dû le mode de gouvernement de _Yu_.
-Comme _Y_ n'avait aidé _Yu_ à administrer l'empire que peu d'années,
-il n'avait pas pu répandre longtemps ses bienfaits sur le peuple [et
-s'en faire aimer]. Que _Chun_, _Yu_ et _Y_ diffèrent mutuellement
-entre eux par la durée et la longueur du temps [pendant lequel ils
-ont administré l'empire]; que leurs fils aient été, l'un un sage, les
-autres des fils dégénérés: ces faits sont l'oeuvre du ciel, et non celle
-qui dépend de la puissance de l'homme. Celui qui opère ou produit des
-effets sans action apparente, c'est le ciel; ce qui arrive sans qu'on
-l'ait fait venir, c'est la destinée[15].
-
-Pour qu'un simple et obscur particulier arrive à posséder l'empire, il
-doit, par ses qualités et ses vertus, ressembler à _Yao_ et à _Chun_,
-et en outre il doit se trouver un fils du Ciel [ou empereur] qui le
-propose à l'acceptation du peuple. C'est pour cela [c'est-à-dire parce
-qu'il ne fut pas proposé à l'acceptation du peuple par un empereur],
-que TCHOUNG-NI [ou KHOUNG-TSEU] ne devint pas empereur [quoique ses
-vertus égalassent celles de _Yao_ et de _Chun_].
-
-Pour que celui qui, par droit de succession ou par droit héréditaire,
-possède l'empire, soit rejeté par le ciel, il faut qu'il ressemble aux
-tyrans _Kie_ et _Cheou_. C'est pourquoi _Y-yin_ et _Tcheou-koung_ ne
-possédèrent pas l'empire.
-
-_Y-yin_, en aidant _Thang_, le fit régner sur tout l'empire. _Thang_
-étant mort, _Thaï-ting_ [son fils aîné] n'avait pas été [avant de
-mourir aussi] constitué son héritier, et _Ngaï-ping_ n'était âgé
-que de deux ans, _Tchoung-jin_ que de quatre. _Thaï-kia_ [fils de
-_Thaï-ting_] ayant renversé et foulé aux pieds les institutions et les
-lois de _Thang, Y-yin_ le relégua dans le palais nommé _Thoung_[16]
-pendant trois années. Comme _Thaï-kia_, se repentant de ses fautes
-passées, les avait prises en aversion et s'en était corrigé; comme
-il avait cultivé, dans le palais de _Thoung_, pendant trois ans, les
-sentiments d'humanité, et qu'il était passé à des sentiments d'équité
-et de justice en écoutant avec docilité les instructions de _Y-yin_, ce
-dernier le fit revenir à la ville de _Po_, sa capitale.
-
-_Tcheou-koung_ n'eut pas la possession de l'empire par les mêmes motifs
-qui en privèrent _Y_ sous la dynastie _Hia_, et _Y-yin_ sous celle des
-_Chang._
-
-KHOUNG-TSEU disait: «_Thang_ [_Yao_] et _Yu_ [_Chun_] transférèrent
-l'empire [à leurs ministres]; les empereurs des dynasties _Hia,
-Heou-yin_ [ou second _Chang_] et _Tcheou_, le transmirent à leurs
-descendants; les uns et les autres se conduisirent par le même principe
-d'équité et de justice.»
-
-7. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: On dit que ce fut par
-son habileté à préparer et à découper les viandes que _Y-yin_ parvint à
-obtenir la faveur de _Thang_; cela est-il vrai?
-
-MENG-TSEU répondit: Aucunement; il n'en est pas ainsi. Lorsque _Y-yin_
-s'occupait du labourage dans les champs du royaume de _Yeou-sin_, et
-qu'il faisait ses délices de l'étude des institutions de _Yao_ et de
-_Chun_, si les principes d'équité et de justice [que ces empereurs
-avaient répandus] n'avaient pas régné alors, si leurs institutions
-fondées sur la raison n'avaient pas été établies, quand même on
-l'aurait rendu maître de l'empire, il aurait dédaigné cette dignité;
-quand même on aurait mis à sa disposition mille quadriges de chevaux
-attelés, il n'aurait pas daigné les regarder. Si les principes d'équité
-et de justice répandus par _Yao_ et _Chun_ n'avaient pas régné alors,
-si leurs institutions fondées sur la raison n'avaient pas été établies,
-il n'aurait pas donné un fétu aux hommes, et il n'aurait pas reçu un
-fétu d'eux.
-
-_Thang_ ayant envoyé des exprès avec des pièces de soie afin de
-l'engager à venir à sa cour, il répondit avec un air de satisfaction,
-mais de désintéressement: A quel usage emploierais-je les pièces de
-soie que _Thang_ m'offre pour m'engager à aller à sa cour? Y a-t-il
-pour moi quelque chose de préférable à vivre au milieu des champs et à
-faire mes délices des institutions de _Yao_ et de _Chun_?
-
-_Thang_ envoya trois fois des exprès pour l'engager à venir à sa
-cour. Après le départ des derniers envoyés, il fut touché de cette
-insistance, et, changeant de résolution, il dit: «Au lieu de passer ma
-vie au milieu des champs, et de faire mon unique plaisir de l'étude
-des institutions si sages de _Yao_ et de _Chun_, ne vaut-il pas mieux
-pour moi de faire en sorte que ce prince soit un prince semblable à
-ces deux grands empereurs? Ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en
-sorte que ce peuple [que je serai appelé à administrer] ressemble
-au peuple de _Yao_ et de _Chun?_. Ne vaut-il pas mieux que je voie
-moi-même par mes propres yeux ces institutions pratiquées par le prince
-et par le peuple? Lorsque le ciel [poursuivit _Y-yin_] fit naître ce
-peuple, il voulut que ceux qui les premiers connaitraient les principes
-des actions ou des devoirs moraux instruisissent ceux qui devaient
-les apprendre d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient
-l'intelligence des lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient
-ne l'acquérir qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire
-celui qui le premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des
-doctrines sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence
-de ces doctrines à ce peuple qui les ignore. Si je ne lui en donne pas
-l'intelligence, qui la lui donnera?»
-
-Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un
-simple homme ou une simple femme qui ne comprît pas tous les avantages
-des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'était comme s'il l'avait
-précipité lui-même dans le milieu d'une fosse ouverte sous ses pas.
-C'est ainsi qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire. C'est
-pourquoi en se rendant près de _Thang_ il lui parla de manière à le
-déterminer à combattre le dernier roi de la dynastie _Hia_ et à sauver
-le peuple de son oppression.
-
-Je n'ai pas encore entendu dire qu'un homme, en se conduisant d'une
-manière tortueuse, ait rendu les autres hommes droits et sincères;
-à plus forte raison ne le pourrait-il pas s'il s'était déshonoré
-lui-même[17]. Les actions des saints hommes ne se ressemblent pas
-toutes. Les uns se retirent à l'écart et dans la retraite, les autres
-se produisent et se rapprochent du pouvoir; les uns s'exilent du
-royaume, les autres y restent. Ils ont tous pour but de se rendre purs,
-exempts de toute souillure, et rien de plus.
-
-J'ai toujours entendu dire que _Y-yin_ avait été recherché par _Thang_
-pour sa grande connaissance des doctrines de _Yao_ et de _Chun_; je
-n'ai jamais entendu dire que ce fût par son habileté dans l'art de
-cuire et de découper les viandes.
-
-Le _Y-hiun_[18] dit: «Le ciel ayant décidé sa ruine, _Thang_ commença
-par combattre _Kie_ dans le _Palais des pasteurs_[19]; moi j'ai
-commencé à _Po_[20].»
-
-8. _Wen-tchang_ fit cette question: Quelques-uns prétendent que
-KHOUNG-TSEU, étant dans le royaume de _Weï_, habita la maison d'un
-homme qui guérissait les ulcères; et que dans le royaume de _Thsi_ il
-habita chez un eunuque du nom de _Tsi-hoan_. Cela est-il vrai?
-
-MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas arrivé ainsi. Ceux qui aiment
-les inventions ont fabriqué celles-là.
-
-Étant dans le royaume de _Weï_, il habita chez _Yan-tcheou-yeou_[21].
-Comme la femme de _Mi-tseu_ et celle de _Tseu-lou_ [disciple de
-KHOUNG-TSEU] étaient soeurs, _Mi-tseu_, s'adressant à _Tseu-lou_, lui
-dit: Si KHOUNG-TSEU logeait chez moi[22], il pourrait obtenir la
-dignité de _King_ ou de premier dignitaire du royaume de _Weï_.
-
-_Tseu-lou_ rapporta ces paroles à KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU dit: «Il
-y a un mandat du ciel, une destinée.» KHOUNG-TSEU ne recherchait les
-fonctions publiques que selon les rites ou les convenances, il ne les
-quittait que selon les convenances. Qu'il les obtînt ou qu'il ne les
-obtînt pas, il disait: Il y a une destinée. Mais s'il avait logé chez
-un homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque _Tsi-hoan_, il ne
-se serait conformé ni à la justice ni à la destinée.
-
-KHOUNG-TSEU n'aimant plus à habiter dans les royaumes de _Lou_ et de
-_Weï_, il les quitta, et il tomba dans le royaume de _Soung_ entre les
-mains de _Houan_, chef des chevaux du roi, qui voulait l'arrêter et le
-faire mourir. Mais, ayant revêtu des habits légers et grossiers, il se
-rendit au delà du royaume de _Soung_. Dans les circonstances difficiles
-où il se trouvait alors, KHOUNG-TSEU alla demeurer chez le commandant
-de ville _Tching-tseu_, qui était ministre du roi _Tcheou_, du royaume
-de _Tchin_.
-
-J'ai souvent entendu tenir ces propos: «Vous connaîtrez les ministres
-qui demeurent près du prince, d'après les hôtes qu'ils reçoivent
-chez eux; vous connaîtrez les ministres éloignés de la cour, d'après
-les personnes chez lesquelles ils logent.» Si KHOUNG-TSEU avait logé
-chez l'homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque _Tsi-hoan_,
-comment aurait-il pu s'appeler KHOUNG-TSEU?
-
-9. _Wen-tchang_ fit encore cette question: Quelques-uns disent que
-_Pe-li-hi_[23] se vendit pour cinq peaux de mouton à un homme du
-royaume de _Thsin_ qui gardait les troupeaux; et que pendant qu'il
-était occupé lui-même à faire paître les boeufs, il sut se faire
-reconnaître et appeler par _Mou-koung_, roi de _Thsin_. Est-ce vrai?
-
-MENG-TSEU dit: Aucunement; cela ne s'est pas passé ainsi. Ceux qui
-aiment les inventions ont fabriqué celles-là.
-
-_Pe-li-hi_ était un homme du royaume de _Yu_. Les hommes du royaume
-de _Thsin_ ayant, avec des présents composés de pierres précieuses de
-la région _Tchoui-ki_, et de coursiers nourris dans la contrée nommée
-_Kiouë_, demandé au roi de _Yu_ de leur permettre de passer par son
-royaume pour aller attaquer celui de _Kouë, Koung-tchi_ en détourna le
-roi; _Pe-li-hi_ ne fit aucune remontrance.
-
-Sachant que le prince de _Yu_ [dont il était ministre] ne pouvait pas
-suivre les bons conseils qu'il lui donnerait dans cette occasion, il
-quitta son royaume pour passer dans celui de _Thsin_. Il était alors
-âgé de soixante et dix ans. S'il n'avait pas su, à cette époque avancée
-de sa vie, que de rechercher la faveur de _Mou-koung_ en menant paître
-des boeufs était une action honteuse, aurait-il pu être nommé doué de
-sagesse et de pénétration? Comme les remontrances [au roi de _Yu_] ne
-pouvaient être suivies, il ne fit pas de remontrances; peut-il pour
-cela être appelé un homme imprudent? Sachant que le prince de _Yu_
-était près de sa perte, il le quitta le premier; il ne peut pas pour
-cela être appelé imprudent.
-
-En ces circonstances il fut promu dans le royaume de _Thsin_. Sachant
-que _Mou-koung_ pourrait agir de concert avec lui, il lui prêta son
-assistance; peut-on l'appeler pour cela imprudent? En étant ministre du
-royaume de _Thsin_, il rendit son prince illustre dans tout l'empire,
-et sa renommée a pu être transmise aux générations qui l'ont suivi.
-S'il n'avait pas été un sage, aurait-il pu obtenir ces résultats? Se
-vendre pour rendre son prince accompli est une action que les hommes
-les plus grossiers du village, qui s'aiment et se respectent, ne
-feraient pas; et celui que l'on nomme un sage l'aurait faite!
-
-
-
-[1] Ode _Nan-chan_, section _Kouë-foung._
-
-[2] Parce qu'il n'aurait pas obtenu leur assentiment, et qu'il n'aurait
-pas voulu leur désobéir.
-
-[3] _Commentaire._
-
-[4] Frère cadet de _Chun_, mais d'une autre mère.
-
-[5] Chapitre du _Chou-king._
-
-[6] Ode _Pe-chan_, section _Siao-ya._
-
-[7] Ode _Yun-han_, section _Ta-ya._
-
-[8] C'est _Li-wang_ qui est ici designé. (_Glose._)
-
-[9] Ode _Hia-wou_, section _Ta-ya._
-
-[10] Chapitre _Ta-yu-mo_, pag. 52, des _Livres sacrés de l'Orient._
-
-[11] _Pe-chin_, littéralement, les _cent esprits_; ce sont les esprits
-du ciel, de la terre, des montagnes et des fleuves, (_Glose._)
-
-[12] _Tchoung-kouë_, c'est-à-dire, le royaume suzerain qui se trouvait
-placé au milieu de tous les autres royaumes feudataires qui formaient
-avec lui l'empire chinois.
-
-[13] Un des chapitres du _Chou-king_, pag. 84, lieu cité.
-
-[14] Pour le philosophe chinois, les intentions du ciel concernant la
-succession à l'empire se manifestaient par le voeu populaire, qui se
-produisait sous trois formes: l'adhésion des grands vassaux; celle
-du commun du peuple, qui se choisit le dispensateur de la justice;
-et enfin les chants des poëtes, qui sanctionnent, pour ainsi dire,
-les deux premières formes du voeu populaire, et le transmettent à la
-postérité. La question serait de savoir si ces trois formes du voeu
-populaire sont toujours véritablement et sincèrement produites.
-
-[15] _Ming_, ordre donné et reçu, mandat.
-
-[16] Où était élevé le monument funéraire du roi son père.
-
-[17] En s'introduisant près du prince sous le prétexte de bien cuire
-et de bien découper les viandes, comme on le supposerait de _Y-yin_.
-(_Glose._)
-
-[18] Chapitre du _Chou-king_, qui rapporte les faits de _Y-yin._
-
-[19] _Mou-kong_, palais de _Kie_, ainsi nommé.
-
-[20] _Po_, la capitale de _Thang._
-
-[21] Homme d'une sagesse reconnue, et premier magistrat du royaume de
-_Weï_.
-
-[22] Il était le favori du roi de _Weï_.
-
-[23] Sage du royaume de _Yu._
-
-
-
-
-CHAPITRE IV,
-
-COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.
-
-
-1. MENG-TSEU dit: Les yeux de _Pe-i_ ne regardaient point les formes
-ou les objets qui portaient au mal; ses oreilles n'entendaient point
-les sons qui portaient au mal. Si son prince n'était pas digne de
-l'être[1], il ne le servait pas; si le peuple [qu'on lui confiait]
-n'était pas digne d'être gouverné, il ne le gouvernait pas. Quand les
-lois avaient leur cours, alors il acceptait des fonctions publiques;
-quand l'anarchie régnait, alors il se retirait dans la solitude. Là
-où une administration perverse s'exerçait, là où un peuple pervers
-habitait, il ne pouvait pas supporter de demeurer. Il pensait, en
-habitant avec les hommes des villages, que c'était comme s'il se fût
-assis dans la boue ou sur de noirs charbons avec sa robe de cour et son
-bonnet de cérémonies.
-
-A l'époque du tyran _Cheou_-(_sin_), il habitait sur les bords de la
-mer septentrionale, en attendant la purification de l'empire. C'est
-pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des moeurs de _Pe-i_,
-s'ils étaient ignorants et stupides, sont [par son exemple] devenus
-judicieux, et, s'ils étaient d'un caractère faible, ont acquis une
-intelligence ferme et persévérante.
-
-_Y-yin_ disait: Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? Qui
-gouvernerez-vous, si ce n'est le peuple?
-
-Quand les lois avaient leur cours, il acceptait des fonctions
-publiques; quand l'anarchie régnait, il acceptait également des
-fonctions publiques.
-
-Il disait[2]: «Lorsque le ciel fit naître ce peuple, il voulut que
-ceux qui les premiers connaîtraient les principes des actions, ou
-les devoirs sociaux, instruisissent ceux qui devaient les apprendre
-d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient l'intelligence des
-lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient ne l'acquérir
-qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire celui qui le
-premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des doctrines
-sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence de ces
-doctrines à ce peuple qui les ignore.»
-
-Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un
-seul homme ou une seule femme qui ne comprît pas tous les avantages
-des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'était comme s'il les avait
-précipités lui-même dans une fosse ouverte sous leurs pas. C'est ainsi
-qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire.
-
-_Lieou-hia-hoëi_ ne rougissait pas de servir un prince vil, il ne
-repoussait pas une petite magistrature. S'il entrait en place, il ne
-retenait pas les sages dans l'obscurité, et il se faisait un devoir
-de suivre toujours la droite voie. S'il était négligé, délaissé, il
-n'en conservait point de ressentiment; s'il se trouvait jeté dans le
-besoin et la misère, il ne se plaignait point, ne s'en affligeait
-point. S'il lui arrivait d'habiter parmi les hommes du village, ayant
-toujours l'air satisfait, il ne voulait pas les quitter pour aller
-demeurer ailleurs. Il disait: Vous, agissez comme vous l'entendez; moi
-j'agis comme je l'entends[3]. Quand même, les bras nus et le corps
-sans vêtements, vous viendriez vous asseoir à mes côtés, comment
-pourriez-vous me souiller?
-
-C'est pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des moeurs de
-_Lieou-hia-hoëi_, s'ils étaient pusillanimes, sont [par son exemple]
-devenus pleins de courage; et s'ils étaient froids et insensibles, ils
-sont devenus aimants et affectueux.
-
-KHOUNG-TSEU, voulant quitter le royaume de _Thsi_, prit dans sa main
-une poignée de riz passé dans l'eau, et se mit en route. Lorsqu'il
-voulut quitter le royaume de Zou, il dit: «Je m'éloigne lentement.»
-C'est le devoir de celui qui s'éloigne du royaume de son père et de
-sa mère[4]. Quand il fallait se hâter, se hâter; quand il fallait
-s'éloigner lentement, s'éloigner lentement; quand il fallait mener une
-vie privée, mener une vie privée; quand il fallait occuper un emploi
-public, occuper un emploi public: voilà KHOUNG-TSEU.
-
-MENG-TSEU dit: _Pe-i_ fut le plus pur des saints; _Y-yin_ en fut le
-plus patient et le plus résigné; _Lieou-hia-hoeï_ en fut le plus
-accommodant; et KHOUNG-TSEU fut de tous celui qui sut le mieux se
-conformer aux circonstances [en réunissant en lui toutes les qualités
-des précédents][5].
-
-KHOUNG-TSEU peut être appelé le grand ensemble de tous les sons
-musicaux [qui concourent à former l'harmonie]. Dans le grand ensemble
-de tous les sons musicaux, les instruments d'airain produisent les
-sons, et les instruments de pierres précieuses les mettent en harmonie.
-Les sons produits par les instruments d'airain commencent le concert;
-l'accord que leur donnent les instruments de pierres précieuses termine
-ce concert. Commencer le concert est l'oeuvre d'un homme sage; terminer
-le concert est l'oeuvre d'un saint, ou d'un homme parfait.
-
-Si on compare la prudence à quelque autre qualité, c'est à l'habileté;
-si on compare la sainteté à quelque autre qualité, c'est à la force
-[qui fait atteindre au but proposé]. Comme l'homme qui lance une
-flèche à cent pas, s'il dépasse ce but, il est fort; s'il ne fait que
-l'atteindre, il n'est pas fort.
-
-2. _Pe-koung-ki_[6] fit une question en ces termes: Comment la maison
-de _Tcheou_ ordonna-t-elle les dignités et les salaires?
-
-MENG-TSEU dit: Je n'ai pas pu apprendre ces choses en détail. Les
-princes vassaux qui avaient en haine ce qui nuisait à leurs intérêts et
-à leurs penchants ont de concert fait disparaître les règlements écrits
-de cette famille. Mais cependant, moi KHO, j'en ai appris le sommaire.
-
-Le titre de _Thian-tseu_, fils du Ciel[7] [ou empereur], constituait
-une dignité; le titre de _Koung_, une autre; celui de _Heou_, une
-autre; celui de _Pe_, une autre; celui de _Tseu_ ou _Nan_, une autre:
-en tout, pour le même ordre, cinq degrés ou dignités[8].
-
-Le titre de prince (_kiun_) constituait une dignité d'un autre ordre;
-celui de président des ministères (_king_), une autre; celui de premier
-administrateur civil d'une ville (_ta-fou_), une autre; celui de lettré
-de premier rang (_chang-sse_), une autre; celui de lettré de second
-rang (_tchoung-sse_), une autre; celui de lettré de troisième rang
-(_hia-sse_), une autre: en tout, pour le même ordre, six degrés.
-
-Le domaine constitué du fils du Ciel[9] était un territoire carré de
-mille _li_ détendue sur chaque côté[10]; les _Koung_ et les _Heou_
-avaient chacun un domaine de cent _li_ d'étendue en tous sens; les
-_Pe_ en avaient un de soixante et dix _li_; les _Tseu_ et les _Nan_,
-de cinquante _li_: en tout quatre classes. Celui qui ne possédait pas
-cinquante _li_ de territoire ne pénétrait pas [de son propre droit][11]
-jusqu'au fils du Ciel. Ceux qui dépendaient des _Heou_ de tous rangs
-étaient nommés _Fou-young_ ou vassaux.
-
-Le domaine territorial que les _King_, ou présidents des ministères,
-recevaient de l'empereur, était équivalent à celui des _Heou_; celui
-que recevaient les _Ta-fou_, commandants des villes, équivalait à
-celui des _Pe_; celui que recevaient les _Youan-sse_ (ou _Chang-sse_),
-lettrés de premier rang, équivalait à celui des _Tseu_ et des _Nan._
-
-Dans les royaumes des grands dont le territoire avait cent _li_
-d'étendue en tous sens[12], le prince [ou le chef, _Koung_ et _Heou_]
-avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou présidents des
-ministères; les présidents des ministères, quatre fois autant que
-les _Ta-fou_, ou premiers administrateurs des villes; les premiers
-administrateurs des villes, deux fois autant que les _Chang-sse_, ou
-lettrés de premier rang; les lettrés de premier rang, deux fois autant
-que les _Tchoung-sse_, ou lettrés de second rang; les lettrés de second
-rang, deux fois autant que les _Hia-sse_, ou lettrés de troisième rang.
-Les lettrés de troisième rang avaient les mêmes appointements que les
-hommes du peuple qui étaient employés dans différentes magistratures.
-Ces appointements devaient être suffisants pour leur tenir lieu des
-revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en cultivant la terre.
-
-Dans les royaumes de second rang dont le territoire n'avait que
-soixante et dix _li_ d'étendue en tous sens, le prince [ou le chef,
-_Pe_] avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou présidents
-des ministères; les présidents des ministères, trois fois autant que
-les premiers administrateurs des villes; les premiers administrateurs
-des villes, deux fois autant que les lettrés de premier rang; les
-lettrés de premier rang, deux fois autant que les lettrés de second
-rang; les lettrés de second rang, deux fois autant que les lettrés
-de troisième rang. Les lettrés de troisième rang avaient les mêmes
-appointements que les hommes du peuple qui étaient employés dans
-différentes magistratures. Ces appointements devaient être suffisants
-pour leur tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se
-procurer en cultivant la terre.
-
-Dans les petits royaumes dont le territoire n'avait que cinquante
-_li_ d'étendue en tous sens, le prince [ou chef, _Tseu_ et _Nan_]
-avait dix fois autant de revenus que les présidents des ministères;
-les présidents des ministères, deux fois autant que les premiers
-administrateurs des villes; les premiers administrateurs des villes,
-deux fois autant que les lettrés du premier rang; les lettrés du
-premier rang, deux fois autant que les lettres du second rang; les
-lettrés du second rang, deux fois autant que les lettrés du troisième
-rang. Les lettrés du troisième rang avaient les mêmes appointements
-que les hommes du peuple qui étaient employés dans différentes
-magistratures. Ces appointements devaient être suffisants pour leur
-tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en
-cultivant la terre.
-
-Voici ce que les laboureurs obtenaient des terres qu'ils cultivaient.
-Chacun d'eux en recevait cent arpents [pour cultiver]. Par la culture
-de ces cent arpents, les premiers ou les meilleurs cultivateurs
-nourrissaient neuf personnes; ceux qui venaient après en nourrissaient
-huit; ceux de second ordre en nourrissaient sept; ceux qui venaient
-après en nourrissaient six. Ceux de la dernière classe, ou les plus
-mauvais, en nourrissaient cinq. Les hommes du peuple qui étaient
-employés dans différentes magistratures recevaient des appointements
-proportionnés à ces différents produits.
-
-3. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous
-demander quelles sont les conditions d'une véritable amitié?
-
-MENG-TSEU dit: Si vous ne vous prévalez pas de la supériorité de votre
-âge, si vous ne vous prévalez pas de vos honneurs, si vous ne vous
-prévalez pas de la richesse et de la puissance de vos frères, vous
-pouvez contracter des liens d'amitié. Contracter des liens d'amitié
-avec quelqu'un, c'est contracter amitié avec sa vertu. Il ne doit pas y
-avoir d'autre motif de liaison d'amitié.
-
-_Meng-hian-tseu_[13] était le chef d'une famille de cent chars. Il
-y avait cinq hommes liés entre eux d'amitié: _Yo-tching-khieou,
-Mou-tchoung;_ j'ai oublié le nom des trois autres. _[Meng]-hian-tseu_
-s'était aussi lié d'amitié avec ces cinq hommes, qui faisaient peu de
-cas de la grande famille de _Hian-tseu_. Si ces cinq hommes avaient
-pris en considération la grande famille de _Hian-tseu_, celui-ci
-n'aurait pas contracté amitié avec eux.
-
-Non-seulement le chef d'une famille de cent chars doit agir ainsi, mais
-encore des princes de petits États devraient agir de même.
-
-_Hoeï, Koung_ de l'État de _Pi_, disait: Quant à _Tseu-sse_, j'en
-ai fait mon précepteur; quant à _Yan-pan_, j'en ai fait mon ami.
-_Wang-chun_ et _Tchang-si_ [qui leur sont bien inférieurs en vertus]
-sont ceux qui me servent comme ministres.
-
-Non-seulement le prince d'un petit État doit agir ainsi, mais encore
-des princes ou chefs de plus grands royaumes devraient aussi agir de
-même.
-
-_Ping, Koung_ de _Tçin_, avait une telle déférence pour _Haï-tang_[14]
-que lorsque celui-ci lui disait de rentrer dans son palais, il y
-rentrait; lorsqu'il lui disait de s'asseoir, il s'asseyait; lorsqu'il
-lui disait de manger, il mangeait. Quoique ses mets n'eussent été
-composés que du riz le plus grossier, ou de jus d'herbes, il ne s'en
-rassasiait pas moins, parce qu'il n'osait pas faire le contraire [tant
-il respectait les ordres du sage][15]. Ainsi il avait pour eux la
-déférence la plus absolue, et rien de plus. Il ne partagea pas avec
-lui une portion de la dignité qu'il tenait du ciel [en lui donnant
-une magistrature][16]; il ne partagea pas avec lui les fonctions de
-gouvernement qu'il tenait du ciel [en lui conférant une partie de ces
-fonctions][17]; il ne consomma pas avec lui les revenus qu'il tenait
-du ciel[18]. En agissant ainsi, c'est honorer un sage à la manière
-d'un lettré, mais ce n'est pas l'honorer à la manière d'un roi ou d'un
-prince.
-
-Lorsque _Chun_ eut été élevé au rang de premier ministre, il alla
-visiter l'empereur. L'empereur donna l'hospitalité à son gendre dans le
-second palais, et même il mangea à la table de _Chun_. Selon que l'un
-d'eux visitait l'autre, ils étaient tour à tour hôte recevant et hôte
-reçu [sans distinction d'_empereur_ et de _sujet_]. C'est ainsi que le
-fils du Ciel entretenait des liens d'amitié avec un homme privé.
-
-Si, étant dans une position inférieure, on témoigne de la déférence et
-du respect à son supérieur, cela s'appelle _respecter la dignité;_ si,
-étant dans une position supérieure, on témoigne de la déférence et du
-respect à son inférieur, cela s'appelle _honorer et respecter l'homme
-sage_. Respecter la dignité, honorer et respecter l'homme sage, le
-devoir est le même dans les deux circonstances.
-
-4. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous
-demander quel sentiment on doit avoir en offrant des présents[19] pour
-contracter amitié avec quelqu'un?
-
-MENG-TSEU dit: Celui du respect.
-
-_Wen-tchang_ continua: Refuser cette amitié et repousser ces présents
-à plusieurs reprises est une action considérée comme irrévérencieuse;
-pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme honoré [par sa position ou sa dignité]
-vous fait un don, si vous vous dites, avant de l'accepter: Les moyens
-qu'il a employés pour se procurer ces dons d'amitié sont-ils justes,
-ou sont-ils injustes? ce serait manquer de respect envers lui; c'est
-pourquoi on ne doit pas les repousser.
-
-_Wen-tchang_ dit: Permettez; je ne les repousse pas d'une manière
-expresse par mes paroles; c'est dans ma pensée que je les repousse. Si
-je me dis en moi-même: «Cet homme honoré par sa dignité, qui m'offre
-ces présents, les a extorqués[20] au peuple: cela n'est pas juste;» et
-que, sous un autre prétexte que je donnerai, je ne les reçoive pas:
-n'agirai-je pas convenablement?
-
-MENG-TSEU dit: S'il veut contracter amitié selon les principes de la
-raison, s'il offre des présents avec toute la politesse et l'urbanité
-convenables, KHOUNG-TSEU lui-même les eût acceptés.
-
-_Wen-tchang_ dit: Maintenant, je suppose un homme qui arrête les
-voyageurs dans un lieu écarté en dehors des portes de la ville, pour
-les tuer et les dépouiller de ce qu'ils portent sur eux: si cet homme
-veut contracter amitié selon les principes de la raison, et s'il
-offre des présents avec toute la politesse d'usage, sera-t-il permis
-d'accepter ces présents, qui sont le produit du vol?
-
-MENG-TSEU dit: Cela ne sera pas permis. Le _Khang-kao_ dit: «Ceux qui
-tuent les hommes et jettent leurs corps à l'écart pour les dépouiller
-de leurs richesses, et dont l'intelligence obscurcie et hébétée ne
-redoute pas la mort, il n'est personne chez tous les peuples qui ne
-les ait en horreur.» Ce sont là des hommes que, sans attendre ni
-instruction judiciaire ni explication, on fait mourir de suite. Cette
-coutume expéditive de faire justice des assassins sans discussions
-préalables, la dynastie _Yn_ la reçut de celle de _Hia_, et la dynastie
-des _Tcheou_ de celle de _Tin_; elle a été en vigueur jusqu'à nos
-jours. D'après cela, comment seriez-vous exposé à recevoir de pareils
-présents?
-
-_Wen-tchang_ poursuivit: De nos jours, les princes de tous rangs,
-extorquant les biens du peuple, ressemblent beaucoup aux voleurs qui
-arrêtent les passants sur les grands chemins pour les dépouiller[21].
-Si, lorsque avec toutes les convenances d'usage ils offrent des
-présents au sage, le sage les accepte, oserais-je vous demander en quoi
-il place la justice[22]?
-
-MENG-TSEU dit: Pensez-vous donc que si un souverain puissant
-apparaissait au milieu de nous, il rassemblerait tous les princes de
-nos jours et les ferait mourir pour les punir de leurs exactions?
-ou bien que si, après les avoir tous prévenus du châtiment qu'ils
-méritaient, ils ne se corrigeaient pas, ils les ferait périr? Appeler
-[comme vous venez de le faire] ceux qui prennent ce qui ne leur
-appartient pas, _voleurs de grands chemins_, c'est étendre à cette
-espèce de gens la sévérité la plus extrême que comporte la justice
-[fondée sur la saine raison][23].
-
-KHOUNG-TSEU occupait une magistrature dans le royaume de _Lou_ [sa
-patrie]. Les habitants, lorsqu'ils allaient à la chasse, se disputaient
-à qui prendrait le produit de l'autre, et KHOUNG-TSEU en faisait
-autant[24]. S'il est permis de se disputer de cette façon à qui prendra
-le gibier de l'autre lorsque l'on est à la chasse, à plus forte raison
-est-il permis de recevoir les présents qu'on vous offre.
-
-_Wen-tchang_ continua: S'il en est ainsi, alors KHOUNG-TSEU, en
-occupant sa magistrature, ne s'appliquait sans doute pas à pratiquer la
-doctrine de la droite raison?
-
-MENG-TSEU répondit: Il s'appliquait à pratiquer la doctrine de la
-droite raison.
-
---Si son intention était de pratiquer cette doctrine, pourquoi donc,
-étant à la chasse, se querellait-il pour prendre le gibier des autres?
-
---KHOUNG-TSEU avait le premier prescrit dans un livre, d'une manière
-régulière, que l'on emploierait certains vases en nombre déterminé dans
-le sacrifice aux ancêtres, et qu'on ne les remplirait pas de mets tirés
-à grands frais des quatre parties du royaume.
-
---Pourquoi ne quittait-il pas le royaume de _Lou?_
-
---Il voulait mettre ses principes en pratique. Une fois qu'il voyait
-que ses principes pouvant être mis en pratique n'étaient cependant pas
-pratiqués, il quittait le royaume. C'est pourquoi il n'est jamais resté
-trois ans dans un royaume sans le quitter.
-
-Lorsque KHOUNG-TSEU voyait que sa doctrine pouvait être mise en
-pratique, il acceptait des fonctions publiques; quand on le recevait
-dans un État avec l'urbanité prescrite, il acceptait des fonctions
-publiques; quand il pouvait être entretenu avec les revenus publics, il
-acceptait des fonctions publiques.
-
-Voyant que sa doctrine pouvait être pratiquée par _Ki-houan-tseu_
-(premier ministre de _Ting, Koung_ de _Lou_), il accepta de lui des
-fonctions publiques; ayant été traité avec beaucoup d'urbanité par
-_Ling, Koung_ de _Weï_, il accepta de lui des fonctions publiques;
-ayant été entretenu avec les revenus publics par _Hiao, Koung_ de
-_Wei_, il accepta de lui des fonctions publiques.
-
-5. MENG-TSEU dit: On accepte et on remplit des fonctions publiques,
-sans que ce soit pour cause de pauvreté; mais il est des temps où c'est
-pour cause de pauvreté. On épouse une femme dans un tout autre but que
-celui d'en recevoir son entretien; mais il est des temps où c'est dans
-le but d'en recevoir son entretien.
-
-Celui qui pour cause de pauvreté refuse une position honorable reste
-dans son humble condition, et en refusant des émoluments il reste dans
-la pauvreté.
-
-Celui qui refuse une position honorable, et reste dans son humble
-condition; qui refuse des émoluments, et reste dans la pauvreté: que
-lui convient-il donc de faire? Il faut qu'il fasse le guet autour des
-portes de la ville, ou qu'il fasse résonner la crécelle de bois [pour
-annoncer les veilles de la nuit].
-
-Lorsque KHOUNG-TSEU était _directeur d'un grenier public_[25], il
-disait: Si mes comptes d'approvisionnements et de distributions sont
-exacts, mes devoirs sont remplis. Lorsqu'il était _administrateur
-général des campagnes_[26], il disait: Si les troupeaux sont en bon
-état, mes devoirs sont remplis.
-
-Si lorsqu'on se trouve dans une condition inférieure on parle de choses
-bien plus élevées que soi[27], on est coupable [de sortir de son
-état][28]. Si lorsqu'on se trouve à la cour d'un prince on ne remplit
-pas les devoirs que cette position impose, on se couvre de honte.
-
-6. _Wen-tchang_ dit: Pourquoi les lettrés [qui n'occupent pas d'emplois
-publics][29] ne se reposent-ils pas du soin de leur entretien sur les
-princes des différents ordres[30]?
-
-MENG-TSEU dit: Parce qu'ils ne l'osent pas. Les princes de différents
-ordres, lorsqu'ils ont perdu leur royaume, se reposent sur tous les
-autres princes du soin de leur entretien; c'est conforme à l'usage
-établi; mais ce n'est pas conforme à l'usage établi que les lettrés se
-reposent sur les princes du soin de leur entretien.
-
-_Wen-tchang_ dit: Si le prince leur offre pour aliments du millet ou du
-riz, doivent-ils l'accepter?
-
---Ils doivent l'accepter.
-
---Ils doivent l'accepter; et de quel droit[31]?
-
---Le prince a des devoirs à remplir envers le peuple dans le besoin; il
-doit le secourir[32].
-
---Lorsqu'on offre un secours, on le reçoit; et lorsque c'est un
-présent, on le refuse; pourquoi cela?
-
---Parce qu'on ne l'ose pas [dans le dernier cas].
-
---Permettez-moi encore une question: On ne l'ose pas; et comment cela?
-
---Celui qui fait le guet à la porte de la ville, celui qui fait
-résonner la crécelle de bois, ont, l'un et l'autre, un emploi permanent
-qui leur donne droit à être nourris aux dépens des revenus ou impôts
-du prince. Ceux qui, n'occupant plus d'emplois publics permanents,
-reçoivent des dons du prince, sont considérés comme manquant du respect
-que l'on se doit à soi-même.
-
---Je sais maintenant que si le prince fournit des aliments au lettré,
-il peut les recevoir; mais j'ignore si ces dons doivent être continués.
-
---_Mou-koung_ se conduisit ainsi envers _Tseu-sse_: il envoyait
-souvent des hommes pour prendre des informations sur son compte [pour
-savoir s'il était en état de se passer de ses secours][33]; et il lui
-envoyait souvent des aliments de viande cuite. Cela ne plaisait pas
-à _Tseu-sse._ A la fin, il prit les envoyés du prince par la main et
-les conduisit jusqu'en dehors de la grande porte de sa maison; alors,
-le visage tourné vers le nord, la tête inclinée vers la terre, et
-saluant deux fois les envoyés, sans accepter leurs secours, il dit:
-«Je sais dès maintenant que le prince me nourrit, moi _Ki_, comme si
-j'étais un chien ou un cheval.» Or, de ce moment-là, les gouverneurs et
-premiers administrateurs des villes n'ont plus alimenté [les lettrés];
-cependant, si lorsqu'on aime les sages on ne peut les élever à des
-emplois, et qu'en outre on ne puisse leur fournir ce dont ils ont
-besoin pour vivre, peut-on appeler cela aimer les sages?
-
-_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Si le prince d'un
-royaume désire alimenter un sage, que doit-il faire dans ce cas pour
-qu'on puisse dire qu'il est véritablement alimenté?
-
-MENG-TSEU dit: Le lettré doit recevoir les présents ou les aliments
-qui lui sont offerts par l'ordre du prince en saluant deux fois et en
-inclinant la tête. Ensuite les gardiens des greniers royaux doivent
-continuer les aliments, les cuisiniers doivent continuer d'envoyer de
-la viande cuite, sans que les hommes chargés des ordres du prince les
-lui présentent de nouveau[34].
-
-_Tseu-sse_ se disait en lui-même: «Si pour des viandes cuites on me
-tourmente de manière à m'obliger à faire souvent des salutatious
-de remercîment, ce n'est pas là un mode convenable de subvenir à
-l'entretien des sages.»
-
-_Yao_ se conduisit de la manière suivante envers _Chun_: il ordonna à
-ses neuf fils de le servir; il lui donna ses deux filles en mariage;
-il ordonna à tous les fonctionnaires publics de fournir des boeufs, des
-moutons, de remplir des greniers pour l'entretien de _Chun_ au milieu
-des champs; ensuite il l'éleva aux honneurs et lui conféra une haute
-dignité. C'est pourquoi il est dit avoir honoré un sage selon un mode
-convenable à un souverain ou à un prince.
-
-7. _Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Pourquoi un
-sage ne va-t-il pas visiter les princes[35]?
-
-MENG-TSEU dit: S'il est dans leur ville principale, on dit qu'il est
-le sujet de la place publique et du puits public; s'il est dans la
-campagne, on dit qu'il est le sujet des herbes forestières. Ceux qui
-sont dans l'un et l'autre cas, sont ce que l'on nomme les hommes de la
-foule[36]. Les hommes de la foule qui n'ont pas été ministres, et n'ont
-pas encore offert de présents au prince, n'osent pas se permettre de
-lui faire leur visite; c'est l'usage.
-
-_Wen-tchang_ dit: Si le prince appelle les hommes de la foule pour un
-service exigé, ils vont faire ce service. Si le prince, désirant les
-voir, les appelle auprès de lui, ils ne vont pas le voir; pourquoi
-cela?
-
-MENG-TSEU dit: Aller faire an service exigé est un devoir de
-justice[37]; aller faire des visites [au prince] n'est pas un devoir de
-justice.
-
-Par conséquent, pourquoi le prince désirerait-il que les lettrés lui
-fissent des visites?
-
-_Wen-tchang_ dit: Parce qu'il est fort instruit, parce que lui-même est
-un sage.
-
-MENG-TSEU dit: Si parce qu'il est fort instruit [il veut l'avoir près
-de lui pour s'instruire encore][38], alors le fils du Ciel n'appelle
-pas auprès de lui son précepteur; à plus forte raison un prince ne
-l'appellera-t-il pas. Si parce qu'il est sage [il veut descendre
-jusqu'aux sages][39], alors je n'ai pas encore entendu dire qu'un
-prince, désirant voir un sage, l'ait appelé auprès de lui.
-
-_Mou-koung_ étant allé, selon l'usage, visiter _Tseu-sse_, dit: Dans
-l'antiquité, comment un prince de mille quadriges[40] faisait-il pour
-contracter amitié avec un lettré?
-
-_Tseu-sse_, peu satisfait de cette question, répondit: Il y a une
-maxime d'un homme de l'antiquité qui dit: «Que le prince _le serve [en
-le prenant pour son maître], et qu'il l'honore_.» A-t-il dit, _qu'il
-contracte amitié avec lui?_
-
-_Tseu-sse_ était peu satisfait de la question du prince; n'était-ce
-pas parce qu'il s'était dit en lui-même: «Quant à la dignité, au
-rang que vous occupez, vous êtes prince, et moi je suis sujet[41];
-comment oserais-je former des liens d'amitié avec un prince? Quant à la
-vertu, c'est vous qui êtes mon inférieur, qui devez me servir; comment
-pourriez-vous contracter des liens d'amitié avec moi?» Si les princes
-de mille quadriges qui cherchaient à contracter des liens d'amitié
-avec les lettrés ne pouvaient y parvenir, à plus forte raison ne
-pouvaient-ils pas les appeler à leur cour.
-
-_King, Koung_ de _Thsi_[42], voulant aller à la chasse, appela les
-gardiens des parcs royaux avec leur étendard. Comme ils ne se rendirent
-pas à l'appel, il avait résolu de les faire mourir.
-
-«L'homme dont la pensée est toujours occupée de son devoir [lui
-représenta KHOUNG-TSEU] n'oublie pas qu'il sera jeté dans un fossé ou
-dans une mare d'eau [s'il le transgresse]; l'homme au courage viril
-n'oublie pas qu'il perdra sa tête.»
-
-Pourquoi KHOUNG-TSEU prit-il la défense de ces hommes? Il la prit parce
-que les gardiens n'ayant pas été avertis avec leur propre signal, ils
-ne s'étaient pas rendus à l'appel.
-
-_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: De quel objet se
-sert-on pour appeler les gardiens des parcs royaux?
-
-MENG-TSEU dit: On se sert d'un bonnet de poil; pour les hommes de la
-foule, on se sert d'un étendard de soie rouge sans ornement; pour les
-lettrés, on se sert d'un étendard sur lequel sont figurés deux dragons;
-pour les premiers administrateurs, on se sert d'un étendard orné de
-plumes de cinq couleurs qui pendent au sommet de la lance.
-
-Comme on s'était servi du signal des premiers administrateurs pour
-appeler les gardiens des parcs royaux, ceux-ci, même en présence de
-la mort [qui devait être le résultat de leur refus], n'osèrent pas
-se rendre à l'appel. Si on s'était servi du signal des lettrés pour
-appeler les hommes de la foule, les hommes de la foule auraient-ils
-osé se rendre à l'appel? Bien moins encore ne s'y rendrait-il pas, si
-on s'était servi du signal d'un homme dépourvu de sagesse[43], pour
-appeler un homme sage!
-
-Si, lorsqu'on désire recevoir la visite d'un homme sage, on n'emploie
-pas les moyens convenables[44], c'est comme si en désirant qu'il entrât
-dans sa maison on lui en fermait la porte. L'équité ou le devoir est
-la voie; l'urbanité est la porte. L'homme supérieur ne suit que cette
-voie, ne passe que par cette porte. Le _Livre des Vers_[45] dit:
-
- «La voie royale, la grande voie, est plane comme une
- pierre qui sert à moudre le blé;
-
- Elle est droite comme une flèche;
-
- C'est elle que foulent les hommes supérieurs;
-
- C'est elle que regardent de loin les hommes de la
- foule[46].»
-
-_Wen-tchang_ dit: KHOUNG-TSEU, se trouvant appelé par un message du
-prince, se rendait à son invitation sans attendre son char. S'il en est
-ainsi, KHOUNG-TSEU agissait-il mal?
-
-MENG-TSEU dit: Ayant été promu à des fonctions publiques, il occupait
-une magistrature; et c'est parce qu'il occupait une magistrature qu'il
-était invité à la cour.
-
-8. MENG-TSEU, interpellant _Wen-tchang_, dit: Le lettré vertueux d'un
-village se lie spontanément d'amitié avec les lettrés vertueux de ce
-village; le lettré vertueux d'un royaume se lie spontanément d'amitié
-avec les lettrés vertueux de ce royaume; le lettré vertueux d'un empire
-se lie spontanément d'amitié avec les lettrés vertueux de cet empire.
-
-Pensant que les liens d'amitié qu'il contracte avec les lettrés
-vertueux de l'empire ne sont pas encore suffisants, il veut remonter
-plus haut, et il examine les oeuvres des hommes de l'antiquité; il
-récite leurs vers, il lit et explique leurs livres. S'il ne connaissait
-pas intimement ces hommes, en serait-il capable? C'est pourquoi il
-examine attentivement leur siècle[47]. C'est ainsi qu'en remontant
-encore plus haut, il contracte de plus nobles amitiés.
-
-9. _Siouan_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU sur les premiers
-ministres (_King_).
-
-Le Philosophe dit: Sur quels premiers ministres le roi m'interroge-t-il?
-
-Le roi dit: Les premiers ministres ne sont-ils pas tous de la même
-classe?
-
-MENG-TSEU répondit: Ils ne sont pas tous de la même classe. Il y a
-des premiers ministres qui sont unis au prince par des liens de
-parenté; il y a des premiers ministres qui appartiennent à des familles
-différentes de la sienne.
-
-Le roi dit: Permettez-moi de vous demander ce que sont les premiers
-ministres consanguins.
-
-MENG-TSEU répondit: Si le prince a commis une grande faute [qui
-puisse entraîner la ruine du royaume][48], alors ils lui font des
-remontrances. S'il retombe plusieurs fois dans la même faute sans
-vouloir écouter leurs remontrances, alors ces ministres le remplacent
-dans sa dignité et lui ôtent son pouvoir.
-
-Le roi, ému de ces paroles, changea de couleur. MENG-TSEU ajouta: Que
-le roi ne trouve pas mes paroles extraordinaires. Le roi a interrogé un
-sujet; le sujet n'a pas osé lui répondre contrairement à la droiture et
-à la vérité.
-
-Le roi, ayant repris son air habituel, voulut ensuite interroger le
-Philosophe sur les premiers ministres de familles différentes.
-
-MENG-TSEU dit: Si le prince a commis une grande faute, alors ils lui
-font des remontrances; s'il retombe plusieurs fois dans les mêmes
-fautes, sans vouloir écouter leurs remontrances, alors ils se retirent.
-
-
-[1] Voyez liv. Ier, chap. III.
-
-[2] voyez le chapitre précédent, §7.
-
-[3] _Eulh weï eulh, ngo weï ngo;_ littéralement, _vous, pour vous; moi,
-pour moi._
-
-
-[4] KHOUNG-TSEU naquit dans le royaume de _Lou_; c'était le royaume de
-son père et de sa mère. (_Glose._)
-
-[5] _Glose._
-
-[6] Homme de l'État de _Weï_.
-
-[7] «Celui qui pour père a le ciel, pour mère la terre, et qui est
-constitué leur fils, c'est le_fils du Ciel_. (_Glose._)
-
-[8] On a quelquefois traduit ces quatre derniers titres par ceux
-de _duc_ (_koung_), _prince_ (_heou_), _comte_ (_pe_), _marquis_
-et _baron_ (_tseu_ et _nan_); mais en supposant qu'autrefois ils
-aient pu avoir quelques rapports d'analogie pour les idées qu'ils
-représentaient, ils n'en auraient plus aucun de nos jours. Voici
-comment les définit la Glose chinoise que nous avons sous les yeux:
-
-1° _Koung_, celui dont les fonctions consistaient à se dévouer
-complètement au bien public, sans avoir aucun égard à son intérêt privé;
-
-2° _Heou_, celui dont les fonctions étaient de veiller aux affaires du
-dehors, et qui en même temps était prince;
-
-3° _Pe_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour former
-l'éducation des citoyens (_Tchang-jin_);
-
-4° _Tseu_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour pourvoir
-à l'entretien des citoyens; et _nan_, celui qui en avait aussi de
-suffisants pour les rendre paisibles.
-
-Voici comment la même Glose définit les titres suivants:
-
-1° _Kiun_ (_prince_), celui dont les proclamations (_tchu-ming_)
-suffisaient pour corriger et redresser la foule du peuple;
-
-2° _King_, celui qui savait donner et retirer les emplois publics, et
-dont la raison avait toujours accès près du prince;
-
-3° _Ta-fou_, ceux dont le savoir suffisait pour instruire et
-administrer des citoyens;
-
-4° _Chang-sse_, ceux dont les talents suffisaient pour administrer les
-citoyens; trois commandements constituaient le _chang-sse;_
-
-5° _Tchoung-sse_, deux commandements le constituaient;
-
-6° _Hia-sse_, un commandement le constituait.
-
-[9] Les revenus se percevaient sur les terres; c'est pourquoi on dit le
-_domaine_ ou le _territoire_ (_thi_).
-
-[10] «Par le mot _fang_ (_carré_), dit la Glose, il veut dire que les
-quatre cotés de ce territoire, à l'orient, à l'occident, au midi et au
-nord, avaient chacun d'étendue, en droite ligne, mille _li_, ou 100
-lieues.»
-
-[11] _Glose._
-
-[12] «Royaumes des _Koung_ et des _Heou_.» (_Glose._)
-
-[13] Voyez _Ta-hio_, chap. X, §21.
-
-[14] Sage du royaume du _Tçin._
-
-[15] _Glose._
-
-[16] _Glose._
-
-[17] _Glose._
-
-[18] Ces trois expressions _thian-weï, dignité du ciel; thian-chi,
-fonctions du ciel; thian-lou, revenus du ciel_, équivalent à _dignité
-royale, fonctions royales, revenus royaux._
-
-[19] Ce sont les rois et les princes qui invitent les sages à leur
-cour, en leur offrant de riches présents, dent il est ici question.
-
-[20] _Thsiu, prendre_; et quand on suppose que c'est avec violence et
-impunité _extorquer_.
-
-[21] _Kin tchi tchou heou thsiu tchi iu min, yeou yu ye._
-
-[22] _Wen khi ho i_. (_Glose._)
-
-[23] _Glose_. Nous croyons devoir répéter ici que dans ces hardis
-passages si adroitement rédigés, comme dans tout l'ouvrage, nous ne
-nous sommes pas permis d'ajouter un seul mot au texte chinois sans le
-placer entre parenthèses; et dans ce dernier cas, il est toujours tiré
-de la Glose, ou du sens même de la phrase.
-
-[24] La Glose dit. Cela signifie seulement qu'il ne s'opposait pas à
-cette coutume, mais non que par lui-même il en fît autant.
-
-[25] Voyez à ce sujet notre _Description historique, etc., de l'empire
-de la Chine,_ déjà citée, vol. I, pag. 123 et suiv.
-
-[26] _Chin tian_. Voyez à ce sujet le même ouvrape, pag. 125.
-
-[27] «De la haute administration du royaume.» (_Glose_)
-
-[28] _Glose._
-
-[29] _Glose._
-
-[30] _Tchou-heou_, les _Heou_ en général.
-
-[31] _Ho-i_; littéralement, _de quelle justice?_
-
-[32] _Kiun tchi iu ming ye, ko tcheou tchi._
-
-[33] _Glose._
-
-[34] «Afin de ne pas l'obliger à répéter à chaque instant ses
-salutations et ses remercîments.» (_Commentaire._)
-
-[35] Il fait allusion à son maître.
-
-[36] _Tous ceux qui n'occupent aucun emploi public._
-
-[37] «Aller faire un service exigé est un devoir pour les hommes de
-la foule; ne pas aller faire des visites (au prince) est d'un usage
-consacré pour les lettrés.» (TCHOU-HI.)
-
-[38] Supplément de la Glose.
-
-[39] _Ibid._
-
-[40] C'étaient les princes du rang de _Heou_. Ces expressions
-chinoises, _un prince de cent quadriges, un prince de mille quadriges,
-un prince de dix mille quadriges,_ sont tout a fait analogues à celles
-dont nous nous servons pour désigner la puissance relative des machines
-a vapeur de _la force de vingt, de cinquante, de cent chevaux, etc._
-
-[41] «Par ce mot de _tchin, sujet_, il veut désigner la condition
-(_fen_) des hommes de la foule.» (_Glose._)
-
-[42] Voyez précédemment, liv. I, chap. VI. pag. 276.
-
-[43] «Par _homme dépourvu de sagesse_, dit la Glose, il indique celui
-qui désire recevoir la visite d'un sage, et lui fait un appel à ce
-sujet.»
-
-[44] _L'Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit à ce sujet: «C'est
-pourquoi le prince d'un royaume qui désire recevoir la visite d'un
-homme sage, doit suivre la marche convenable: ou le sage habite son
-voisinage, et alors il doit le visiter lui-même; ou il est éloigné, et
-alors il doit lui envoyer des exprès pour l'engager à se rendre à sa
-cour.»
-
-[45] Ode _Ta-toung_, section _Ta-ya._
-
-[46] Il y a encore maintenant en Chine des routes destinées uniquement
-au service de l'empereur et de sa cour.
-
-[47] Les actions et les hauts faits qu'ils ont accomplis dans leur
-génération. (_Glose._)
-
-[48] _Commentaire._
-
-
-
-
-CHAPITRE V,
-
-COMPOSÉ DE 20 ARTICLES.
-
-
-1. _Kao-tseu_ dit: La nature de l'homme ressemble au saule flexible;
-l'équité ou la justice ressemble à une corbeille; on fait avec la
-nature de l'homme l'humanité et la justice, comme on fait une
-corbeille avec le saule flexible.
-
-MENG-TSEU dit: Pouvez-vous, en respectant la nature du saule, en faire
-une corbeille? Vous devez d'abord rompre et dénaturer le saule flexible
-pour pouvoir ensuite en faire une corbeille. S'il est nécessaire de
-rompre et de dénaturer le saule flexible pour en faire une corbeille,
-alors ne sera-t-il pas nécessaire aussi de rompre et de dénaturer
-l'homme pour le faire humain et juste? Certainement vos paroles
-porteraient les hommes à détruire en eux tout sentiment d'humanité et
-de justice.
-
-2. _Kao-tseu_ continuant: La nature de l'homme ressemble à une eau
-courante; si on la dirige vers l'orient, elle coule vers l'orient; si
-on la dirige vers l'occident, elle coule vers l'occident. La nature
-de l'homme ne distingue pas entre le bien et le mal, comme l'eau ne
-distingue pas entre l'orient et l'occident.
-
-MENG-TSEU dit: L'eau, assurément, ne distingue pas entre l'orient
-et l'occident; ne distingue-t-elle pas non plus entre le haut et le
-bas? La nature de l'homme est naturellement bonne, comme l'eau coule
-naturellement en bas. Il n'est aucun homme qui ne soit naturellement
-bon, comme il n'est aucune eau qui ne coule naturellement en bas.
-
-Maintenant, si en comprimant l'eau avec la main vous la faites jaillir,
-vous pourrez lui faire dépasser la hauteur de votre front. Si en lui
-opposant un obstacle vous la faites refluer vers sa source, vous
-pourrez alors la faire dépasser une montagne. Appellerez-vous cela la
-nature de l'eau? C'est de la contrainte.
-
-Les hommes peuvent être conduits à faire le mal; leur nature le permet
-aussi.
-
-3. _Kao-tseu_ dit: La vie[1], c'est ce que j'appelle nature.
-
-MENG-TSEU dit: Appelez-vous la vie nature, comme vous appelez le blanc
-blanc?
-
-_Kao-tseu_ dit: Oui.
-
-MENG-TSEU dit: Selon vous, la blancheur d'une plume blanche est-elle
-comme la blancheur de la neige blanche? et la blancheur de la neige
-blanche est-elle comme la blancheur de la pierre blanche nommée _Yu?_
-
-_Kao-tseu_ dit: Oui.
-
-MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, la nature du chien est donc la même
-que la nature du boeuf, et la nature du boeuf est donc la même que la
-nature de l'homme?
-
-4. _Kao-tseu_ dit: Les aliments et les couleurs appartiennent à la
-nature; l'humanité est intérieure, non extérieure; l'équité est
-extérieure, et non intérieure.
-
-MENG-TSEU dit: Comment appelez-vous l'humanité intérieure et l'équité
-extérieure?
-
-_Kao-tseu_ répondit: Si cet homme est un vieillard, nous disons qu'il
-est un vieillard; sa vieillesse n'est pas en nous; de même que si tel
-objet est blanc, nous le disons blanc, parce que sa blancheur est en
-dehors de lui. C'est ce qui fait que je l'appelle extérieure.
-
-MENG-TSEU dit: Si la blancheur d'un cheval blanc ne diffère pas de
-la blancheur d'un homme blanc, je doute si vous ne direz pas que la
-vieillesse d'un vieux cheval ne diffère pas de la vieillesse d'un vieil
-homme! Le sentiment de justice qui nous porte à révérer la vieillesse
-d'un homme existe-t-il dans la vieillesse elle-même ou dans nous?
-
-_Kao-tseu_ dit: Je me suppose un frère cadet, alors je l'aime comme
-un frère; que ce soit le frère cadet d'un homme de _Thsin_, alors
-je n'éprouve aucune affection de frère pour lui. Cela vient de ce
-que cette affection est produite par une cause qui est en moi. C'est
-pourquoi je l'appelle intérieure.
-
-Je respecte un vieillard de la famille d'un homme de _Thsou_, et je
-respecte également un vieillard de ma famille; cela vient de ce que ce
-sentiment est produit par une cause hors de moi, la vieillesse. C'est
-pourquoi je l'appelle extérieure.
-
-MENG-TSEU dit: Le plaisir que vous trouveriez à manger la viande rôtie
-préparée par un homme de _Thsin_ ne diffère pas du plaisir que vous
-trouveriez à manger de la viande rôtie préparée par moi. Ces choses ont
-en effet la même ressemblance. S'il en est ainsi, le plaisir de manger
-de la viande rôtie est-il aussi extérieur?
-
-5. _Meng-ki-tseu_, interrogeant _Koung-tou-tseu_, dit: Pourquoi
-[MENG-TSEU] appelle-t-il l'équité intérieure?
-
-_Koung-tou-tseu_ dit: Nous devons tirer de notre propre coeur le
-sentiment de respect que nous portons aux autres; c'est pourquoi il
-l'appelle intérieur.
-
---Si un homme du village est d'une année plus âgé que mon frère aîné,
-lequel devrai-je respecter?
-
---Vous devez respecter votre frère aîné.
-
---Si je leur verse du vin à tous deux, lequel devrai-je servir le
-premier?
-
---Vous devez commencer par verser du vin à l'homme du village.
-
---Si le respect pour la qualité d'aîné est représenté dans le premier
-exemple, et la déférence ou les égards dans le second, l'un et l'autre
-consistent réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.
-
-_Koung-tou-tseu_ ne sut que répondre. Il fit part de son embarras à
-MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Demandez-lui auquel, de son oncle ou de son
-frère cadet, il témoigne du respect; il vous répondra certainement que
-c'est à son oncle.
-
-Demandez-lui si son frère cadet représentait l'esprit de son aïeul[2]
-[dans les cérémonies que l'on fait en l'honneur des défunts], auquel
-des deux il porterait du respect; il vous répondra certainement que
-c'est à son frère cadet.
-
-Mais si vous lui demandez quel est le motif qui lui fait révérer son
-frère cadet plutôt que son oncle, il vous répondra certainement que
-c'est parce que son frère cadet représente son aïeul.
-
-Vous, dites-lui aussi que c'est parce que l'homme du village
-représentait un hôte, qu'il lui devait les premiers égards. C'est un
-devoir permanent de respecter son frère aîné; ce n'est qu'un devoir
-accidentel et passager de respecter l'homme du village.
-
-_Ki-tseu_, après avoir entendu ces paroles, dit: Devant respecter mon
-oncle, alors je le respecte; devant respecter mon frère cadet, alors je
-le respecte: l'une et l'autre de ces deux obligations sont constituées
-réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.
-
-_Koung-tou-tseu_ dit: Dans les jours d'hiver, je bois de l'eau tiède;
-dans les jours d'été, je bois de l'eau fraîche. D'après cela, l'action
-de boire et de manger résiderait donc aussi dans un sujet extérieur?
-
-6. _Koung-tou-tseu_ dit: Selon _Kao-tseu_, la nature [dans les
-commencements de la vie][3] n'est ni bonne ni mauvaise.
-
-Les uns disent: La nature peut devenir bonne, elle peut devenir
-mauvaise. C'est pourquoi, lorsque _Wen_ et _Wou_ apparurent, le peuple
-aima en eux une nature bonne; lorsque _Yeou_ et _Li_ apparurent, le
-peuple aima en eux une nature mauvaise.
-
-D'autres disent: Il est des hommes dont la nature est bonne, il en est
-dont la nature est mauvaise. C'est pourquoi, pendant que _Yao_ était
-prince, _Siang_ n'en existait pas moins; pendant que _Kou-seou_ était
-mauvais père, _Chun_ n'en existait pas moins. Pendant que _Cheou-(sin)_
-régnait comme fils du frère aîné [de la famille impériale], existaient
-cependant aussi _Weï-tseu-ki_ et _Pi-kan_, de la famille impériale.
-
-Maintenant vous dites: La nature de l'homme est bonne. S'il en est
-ainsi, ceux [qui ont exprimé précédemment une opinion contraire]
-sont-ils donc dans l'erreur?
-
-MENG-TSEU dit: Si l'on suit les penchants de sa nature, alors on peut
-être bon. C'est pourquoi je dis que la nature de l'homme est _bonne_.
-Si l'on commet des actes vicieux, ce n'est pas la faute de la faculté
-que l'homme possède [de faire le bien].
-
-Tous les hommes ont le sentiment de la miséricorde et de la pitié; tous
-les hommes ont le sentiment de la honte et de la haine du vice; tous
-les hommes ont le sentiment de la déférence et du respect; tous les
-hommes ont le sentiment de l'approbation et du blâme.
-
-Le sentiment de la miséricorde et de la pitié, c'est de l'humanité;
-le sentiment de la honte et de la haine du vice, c'est de l'équité;
-le sentiment de la déférence et du respect, c'est de l'urbanité;
-le sentiment de l'approbation et du blâme, c'est de la sagesse.
-L'humanité, l'équité, l'urbanité, la sagesse, ne sont pas fomentées en
-nous par les objets extérieurs; nous possédons ces sentiments d'une
-manière fondamentale et originelle: seulement nous n'y pensons pas.
-
-C'est pourquoi l'on dit: «Si vous cherchez à éprouver ces sentiments,
-alors vous les éprouverez; si vous les négligez, alors vous les perdez.»
-
-Parmi ceux qui n'ont pas développé complètement ces facultés de notre
-nature, les uns diffèrent des autres comme du double, du quintuple;
-d'autres, d'un nombre incommensurable.
-
-Le _Livre des Vers_[4] dit:
-
- «Le genre humain, créé par le ciel,
-
- A reçu en partage la faculté d'agir et la règle de ses
- actions;
-
- Ce sont, pour le genre humain, des attributs universels
- et permanents
-
- Qui lui font aimer ces admirables dons.»
-
-KHOUNG-TSEU dit: Celui qui composa ces vers connaissait bien la droite
-voie [c'est-à-dire la nature et les penchants de l'homme]. C'est
-pourquoi, _si on a la faculté d'agir_, on doit nécessairement _avoir
-aussi la règle de ses actions_, ou les moyens de les diriger. _Ce sont
-là, pour le genre humain, des attributs universels et permanents;_
-c'est pourquoi _ils lui font aimer ces admirables dons._
-
-7. MENG-TSEU dit: Dans les années d'abondance, le peuple fait beaucoup
-de bonnes actions; dans les années de stérilité, il en fait beaucoup de
-mauvaises; non pas que les facultés qu'il a reçues du ciel diffèrent à
-ce point; c'est parce que les passions qui ont assailli et submergé son
-coeur l'ont ainsi entraîné dans le mal.
-
-Maintenant je suppose que vous semez du froment, et que vous avez
-soin de le bien couvrir de terre. Le champ que vous avez préparé est
-partout le même; la saison dans laquelle vous avez semé a aussi été
-la même. Ce blé croît abondamment, et quand le temps du solstice est
-venu, il est mûr en même temps. S'il existe quelque inégalité, c'est
-dans l'abondance et la stérilité partielles du sol, qui n'aura pas reçu
-également la nourriture de la pluie et de la rosée, et les labours de
-l'homme.
-
-C'est pourquoi toutes les choses qui sont de même espèce sont toutes
-respectivement semblables [sont de même nature]. Pourquoi en douter
-seulement en ce qui concerne l'homme? Les saints hommes nous sont
-semblables par l'espèce.
-
-C'est pour cela que _Loung-tseu_ disait: Si quelqu'un fait des
-pantoufles tressées à une personne, sans connaître son pied, je sais
-qu'il ne lui fera pas un panier. Les pantoufles se ressemblent toutes;
-les pieds de tous les hommes de l'empire se ressemblent.
-
-La bouche, quant aux saveurs, éprouve les mêmes satisfactions.
-_Y-ya_[5] fut le premier qui sut trouver ce qui plaît généralement
-à la bouche. Si en appliquant son organe du goût aux saveurs, cet
-organe eût différé par sa nature de celui des autres hommes, comme de
-celui des chiens et des chevaux, qui ne sont pas de la même espèce
-que nous, alors comment tous les hommes de l'empire, en fait de goût,
-s'accorderaient-ils avec _Y-ya_ pour les saveurs?
-
-Ainsi donc, quant aux saveurs, tout le monde a nécessairement les
-mêmes goûts que _Y-ya_, parce que le sens du goût de tout le monde est
-semblable.
-
-Il en est de même pour le sens de l'ouïe. Je prends pour exemple les
-sons de musique; tous les hommes de l'empire aiment nécessairement la
-mélodie de l'intendant de la musique nommé _Kouang_, parce que le sens
-de l'ouïe se ressemble chez tous les hommes.
-
-Il en est de même pour le sens de la vue. Je prends pour exemple
-_Tseu-tou_[6]; il n'y eut personne dans l'empire qui n'appréciât sa
-beauté. Celui qui n'aurait pas apprécié sa beauté eût été aveugle.
-
-C'est pourquoi je dis: La bouche, pour les saveurs, a le même goût;
-les oreilles, pour les sons, ont la même audition; les yeux, pour les
-formes, ont la même perception de la beauté. Quant au coeur, seul ne
-serait-il pas le même, pour les sentiments, chez tous les hommes?
-
-Ce que le coeur de l'homme a de commun et de propre à tous, qu'est-ce
-donc? C'est ce qu'on appelle la _raison naturelle_, l'_équité
-naturelle_. Les saints hommes ont été seulement les premiers à
-découvrir [comme _Y-ya_ pour les saveurs] ce que le coeur de tous les
-hommes a de commun. C'est pourquoi la raison naturelle, l'équité
-naturelle, plaisent à notre coeur, de même que la chair préparée des
-animaux qui vivent d'herbes et de grains plaît à notre bouche.
-
-8. MENG-TSEU dit: Les arbres du mont _Nieou-chan_[7] étaient beaux.
-Mais parce que ces beaux arbres se trouvaient sur les confins du grand
-royaume, la hache et la serpe les ont atteints. Peut-on encore les
-appeler beaux? Ces arbres qui avaient crû jour et nuit, que la pluie et
-la rosée avaient humectés, ne manquaient pas [après avoir été coupés]
-de repousser des rejetons et des feuilles. Mais les boeufs et les
-moutons y sont venus paître et les ont endommagés. C'est pourquoi la
-montagne est aussi nue et aussi dépouillée qu'on la voit maintenant.
-L'homme qui la voit ainsi dépouillée pense qu'elle n'a jamais porté
-d'arbres forestiers. Cet état de la montagne est-il son état naturel?
-
-Quoiqu'il en soit ainsi pour l'homme, les choses qui se conservent
-dans son coeur, ne sont-ce pas les sentiments d'humanité et d'équité?
-Pour lui, les passions qui lui ont fait déserter les bons et nobles
-sentiments de son coeur sont comme la hache et la serpe pour les arbres
-de la montagne, qui chaque matin les attaquent. [Son àme, après avoir
-ainsi perdu sa beauté], peut-on encore l'appeler belle?
-
-Les effets d'un retour au bien, produits chaque jour au souffle
-tranquille et bienfaisant du matin, font que, sous le rapport de
-l'amour de la vertu et de la haine du vice, on se rapproche un peu de
-la nature primitive de l'homme [comme les rejetons de la forêt coupée].
-Dans de pareilles circonstances, ce que l'on fait de mauvais dans
-l'intervalle d'un jour empêche de se développer et détruit les germes
-de vertu qui commençaient à renaître.
-
-Après avoir ainsi empêché à plusieurs reprises les germes de vertu qui
-commençaient à renaître de se développer, alors ce souffle bienfaisant
-du soir ne suffit plus pour les conserver. Dès l'instant que le souffle
-bienfaisant du soir ne suffit plus pour les conserver, alors le naturel
-de l'homme ne diffère pas beaucoup de celui de la brute. Les hommes,
-voyant le naturel de cet homme semblable à celui de la brute, pensent
-qu'il n'a jamais possédé la faculté innée de la raison. Sont-ce là les
-sentiments véritables et naturels de l'homme?
-
-C'est pourquoi, si chaque chose obtient son alimentation naturelle,
-il n'en est aucune qui ne prenne son accroissement; si chaque chose
-ne reçoit pas son alimentation naturelle, il n'en est aucune qui ne
-dépérisse.
-
-KHOUNG-TSEU disait: «Si vous le gardez, alors vous le conservez;
-si vous le délaissez, alors vous le perdez. Il n'est pas de temps
-déterminé pour cette perte et cette conservation. Personne ne connaît
-le séjour qui lui est destiné.» Ce n'est que du coeur de l'homme qu'il
-parle.
-
-9. MENG-TSEU dit: N'admirez pas un prince qui n'a ni perspicacité ni
-intelligence.
-
-Quoique les produits du sol de l'empire croissent facilement, si la
-chaleur du soleil ne se fait sentir qu'un seul jour, et le froid de
-l'hiver dix, rien ne pourra croître et se développer. Mes visites [près
-du prince] étaient rares. Moi parti, ceux qui refroidissaient [ses
-sentiments pour le bien] arrivaient en foule. Que pouvais-je faire des
-germes qui existaient en lui pour le bien?
-
-Maintenant le jeu des échecs est un art de calcul, un art médiocre
-toutefois. Si cependant vous n'y appliquez pas toute votre
-intelligence, tous les efforts de votre volonté, vous ne saurez pas
-jouer ce jeu. _I-thsieou_ est de tous les hommes de l'empire celui
-qui sait le mieux jouer ce jeu. Si pendant que _I-thsieou_ enseigne à
-deux hommes le jeu des échecs, l'un de ces hommes applique toute son
-intelligence et toutes les forces de sa volonté à écouter les leçons
-de _I-thsieou_, tandis que l'autre homme, quoique y prêtant l'oreille,
-applique toute son attention à rêver l'arrivée d'une troupe d'oies
-sauvages, pensant, l'arc tendu et la flèche posée sur la corde de
-soie, à les tirer et à les abattre, quoiqu'il étudie en même temps
-que l'autre, il sera bien loin de l'égaler. Sera-ce à cause de son
-intelligence, de sa perspicacité [moins grandes] qu'il ne l'égalera
-pas? Je réponds: Non, il n'en est pas ainsi.
-
-10. MENG-TSEU dit: Je désire avoir du poisson; je désire aussi avoir du
-sanglier sauvage. Comme je ne puis les posséder ensemble, je laisse de
-côté le poisson, et je choisis le sanglier [que je préfère].
-
-Je désire jouir de la vie, je désire posséder aussi l'équité. Si je ne
-puis les posséder ensemble, je laisse de côté la vie, et je choisis
-l'équité.
-
-En désirant la vie, je désire également quelque chose de plus important
-que la vie [comme l'équité]; c'est pourquoi je la préfère à la vie.
-
-Je crains la mort, que j'ai en aversion; mais je crains quelque chose
-de plus redoutable encore que la mort [l'iniquité]; c'est pourquoi la
-mort serait là en face de moi, que je ne la fuirais pas [pour suivre
-l'iniquité].
-
-Si de tout ce que les hommes désirent rien n'était plus grave, plus
-important que la vie, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas tout ce
-qui pourrait leur faire obtenir ou prolonger la vie?
-
-Si de tout ce que les hommes ont en aversion rien n'était plus grave,
-plus important que la mort, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas
-tout ce qui pourrait leur faire éviter cette affliction?
-
-Les choses étant ainsi, alors, quand même on conserverait la vie [dans
-le premier cas], on n'en ferait pas usage; quand même [dans le second
-cas] on pourrait éviter la mort, on ne le ferait pas.
-
-C'est pourquoi ces sentiments naturels, qui font que l'on aime quelque
-chose plus que la vie, que l'on déteste quelque chose plus que la mort,
-non-seulement les sages, mais même tous les hommes les possèdent; il
-n'y a de différence que les sages peuvent s'empêcher de les perdre.
-
-Si un homme, pressé par la faim, obtient une petite portion de riz
-cuit, une petite coupe de bouillon, alors il vivra; s'il ne les obtient
-pas, il mourra.
-
-Si vous appelez à haute voix cet homme, quand même vous suivriez le
-même chemin que lui, pour lui donner ce peu de riz et de bouillon, il
-ne les acceptera pas; si, après les avoir foulés aux pieds, vous les
-lui offrez, le mendiant les dédaignera.
-
-Je suppose que l'on m'offre un don de dix mille mesures de riz; alors,
-si, sans avoir égard aux usages et à l'équité, je les reçois, à quoi
-me serviront ces dix mille mesures de riz? Les emploierai-je à me
-construire un palais, à l'embellissement de ma maison, à l'entretien
-d'une femme et d'une concubine, ou les donnerai-je aux pauvres et aux
-indigents que je connais?
-
-Il n'y a qu'un instant, ce pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour
-s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
-moi, pour construire un palais ou embellir ma maison, je recevrais ce
-présent?
-
-Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour
-s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
-moi, pour entretenir une femme et une concubine, je recevrais ce
-présent?
-
-Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour
-s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
-moi, pour secourir les pauvres et les indigents que je connais, je
-recevrais ce présent? Ne puis-je donc pas m'en abstenir? Agir ainsi,
-c'est ce qu'on appelle avoir perdu tout sentiment de pudeur.
-
-11. MENG-TSEU dit: L'humanité, c'est le coeur de l'homme; l'équité,
-c'est la voie de l'homme. Abandonner sa voie, et ne pas la suivre;
-perdre [les sentiments naturels de] son coeur, et ne pas savoir les
-rechercher: ô que c'est une chose à déplorer!
-
-Si l'on perd une poule ou un chien, on sait bien les rechercher; si on
-perd les sentiments de son coeur, on ne sait pas les rechercher!
-
-Les devoirs de la philosophie pratique[8] ne consistent qu'à rechercher
-ces sentiments du coeur que nous avons perdus; et voilà tout.
-
-12. MENG-TSEU dit: Maintenant je prends pour exemple le doigt qui n'a
-pas de nom[9]. Il est recourbé sur lui-même, et ne peut s'allonger. Il
-ne cause aucun malaise, et ne nuit point à l'expédition des affaires.
-S'il se trouve quelqu'un qui puisse le redresser, on ne regarde pas le
-voyage du royaume de _Thsin_ et de _Thsou_ comme trop long, parce que
-l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes.
-
-Si l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes,
-alors on fait chercher les moyens de le redresser; mais si son coeur
-[par sa perversité] n'est pas semblable à celui des autres hommes,
-alors on ne sait pas chercher à recouvrer les sentiments d'équité et
-de droiture que l'on a perdus. C'est ce qui s'appelle ignorer les
-différentes espèces de défauts.
-
-13. MENG-TSEU dit: Les hommes savent comment on doit planter et
-cultiver l'arbre nommé _Thoung_, que l'on tient dans ses deux mains, et
-l'arbre nommé _Tse_, que l'on tient dans une seule main; mais, pour
-ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la
-cultiver. Serait-ce que l'amour et les soins que l'on doit avoir pour
-sa propre personne n'équivalent pas à ceux que l'on doit aux arbres
-_Thoung_ et _Tse?_ C'est là le comble de la démence!
-
-14. MENG-TSEU dit: L'homme, quant à son propre corps, l'aime dans tout
-son ensemble; s'il l'aime dans tout son ensemble, alors il le nourrit
-et l'entretient également dans tout son ensemble. S'il n'en est pas une
-seule pellicule de la largeur d'un pouce qu'il n'aime, alors il n'en
-est pas également une seule pellicule d'un pouce qu'il ne nourrisse et
-n'entretienne. Pour examiner et savoir ce qui lui est bon et ce qui ne
-lui est pas bon, s'en repose-t-il sur un autre que sur lui? Il ne se
-conduit en cela que d'après lui-même, et voilà tout.
-
-Entre les membres du corps, il en est qui sont nobles, d'autres vils;
-il en est qui sont petits, d'autres grands[10]. Ne nuisez pas aux
-grands en faveur des petits; ne nuisez pas aux nobles en faveur des
-vils. Celui qui ne nourrit que les petits [la _bouche_ et le _ventre_]
-est un petit homme, un homme vulgaire; celui qui nourrit les grands
-[l'_intelligence_ et la _volonté_] est un grand homme.
-
-Je prends maintenant un jardinier pour exemple: S'il néglige les arbres
-_Ou_ et _Kia_[11], et qu'il donne tous ses soins au jujubier, alors il
-sera considéré comme un vil jardinier qui ignore son art.
-
-Si quelqu'un, pendant qu'il prenait soin d'un seul de ses doigts,
-eût négligé ses épaules et son dos, sans savoir qu'ils avaient aussi
-besoin de soins, on pourrait le comparer à un loup qui s'enfuit [sans
-regarder derrière lui].
-
-Les hommes méprisent et traitent de vils ceux d'entre eux qui sont
-adonnés à la boisson et à la bonne chère, parce que ces hommes, en
-ne prenant soin que des moindres parties de leur corps, perdent les
-grandes.
-
-Si les hommes adonnés à la boisson et à la bonne chère pouvaient ne pas
-perdre ainsi les plus nobles parties de leur être, estimeraient-ils
-tant leur bouche et leur ventre, même dans leur moindre pellicule?
-
-15. _Koung-tou-tseu_ fit une question en ces termes: Les hommes se
-ressemblent tous. Les uns sont cependant de grands hommes, les autres
-de petits hommes; pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU dit: Si l'on suit les inspirations des grandes parties de
-soi-même, on est un grand homme; si l'on suit les penchants des petites
-parties de soi-même, on est un petit homme.
-
-_Koung-tou-tseu_ continua: Les hommes se ressemblent tous. Cependant
-les uns suivent les inspirations des grandes parties de leur être, les
-autres suivent les penchants des petites; pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU dit: Les fonctions des oreilles et des yeux ne sont pas de
-penser, mais d'être affectés par les objets extérieurs. Si les objets
-extérieurs frappent ces organes, alors ils les séduisent, et c'en est
-fait. Les fonctions du coeur [ou de l'intelligence] sont de penser[12].
-S'il pense, s'il réfléchit, alors il arrive à connaître la raison des
-actions [auxquelles les sens sont entraînés]. S'il ne pense pas, alors
-il n'arrive pas à cette connaissance. Ces organes sont des dons que
-le ciel nous a faits. Celui qui s'est d'abord attaché fermement aux
-parties principales de son être[13] ne peut pas être entraîné par les
-petites[14]. En agissant ainsi, on est un grand homme [un saint ou un
-sage][15]; et voilà tout.
-
-16. MENG-TSEU dit: Il y a une dignité céleste[16], comme il y a des
-dignités humaines [ou conférées par les hommes]. L'humanité, l'équité,
-la droiture, la fidélité ou la sincérité, et la satisfaction que
-l'on éprouve à pratiquer ces vertus sans jamais se lasser, voilà ce
-qui constitue la dignité du ciel. Les titres de _Koung [chef d'une
-principauté]_, de _King [premier ministre]_, et de _Ta-fou [premier
-administrateur]_, voilà quelles sont les dignités conférées par les
-hommes.
-
-Les hommes de l'antiquité cultivaient les dignités qu'ils tenaient du
-ciel, et les dignités des hommes les suivaient.
-
-Les hommes de nos jours cultivent les dignités du ciel pour chercher
-les dignités des hommes. Après qu'ils ont obtenu les dignités des
-hommes, ils rejettent celles du ciel. C'est là le comble de la démence.
-Aussi à la fin doivent-ils périr dans l'égarement.
-
-17. MENG-TSEU dit: Le désir de la noblesse[17] ou de la distinction et
-des honneurs est un sentiment commun à tous les hommes: chaque homme
-possède la noblesse en lui-même[18]; seulement il ne pense pas à la
-chercher en lui.
-
-Ce que les hommes regardent comme la noblesse, ce n'est pas la
-véritable et noble noblesse. Ceux que _Tchao-meng_ [premier ministre
-du roi de _Thsi_] a faits nobles, _Tchao-meng_ peut les avilir.
-
-Le _Livre des Vers_[19] dit:
-
- «Il nous a enivrés de vin;
-
- Il nous a rassasiés de vertus!»
-
-Cela signifie qu'il nous a rassasiés d'humanité et d'équité. C'est
-pourquoi le sage ne désire pas se rassasier de la saveur de la chair
-exquise ou du millet. Une bonne renommée et de grandes louanges
-deviennent son partage; c'est ce qui fait qu'il ne désire pas porter
-les vêtements brodés.
-
-18. MENG-TSEU dit: L'humanité subjugue l'inhumanité, comme l'eau
-subjugue ou dompte le feu. Ceux qui de nos jours exercent l'humanité
-sont comme ceux qui, avec une coupe pleine d'eau, voudraient éteindre
-le feu d'une voiture chargée de bois, et qui, voyant que le feu ne
-s'éteint pas, diraient: «L'eau ne dompte pas le feu.» C'est de la même
-manière [c'est-à-dire aussi faiblement, aussi mollement] que ceux
-qui sont humains aident ceux qui sont arrivés au dernier degré de
-l'inhumanité ou de la perversité à dompter leurs mauvais penchants.
-
-Aussi finissent-ils nécessairement par périr dans leur iniquité.
-
-19. MENG-TSEU dit: Les cinq sortes de céréales sont les meilleurs des
-grains; mais, s'ils ne sont pas arrivés à leur maturité, ils ne valent
-pas les plantes _Thi_ et _Paï._ L'humanité [arrivée à sa perfection]
-réside aussi dans la maturité, et rien de plus.
-
-20. MENG-TSEU dit: Lorsque _Y_ [l'habile archer] enseignait aux hommes
-à tirer de l'arc, il se faisait un devoir d'appliquer toute son
-attention à tendre l'arc. Ses élèves aussi devaient appliquer toute
-leur attention à bien tendre l'arc.
-
-Lorsque _Ta-thsiang_[20] enseignait les hommes [dans un art], il
-se faisait un devoir de se servir de la règle et de l'équerre. Ses
-apprentis devaient aussi se servir de la règle et de l'équerre.
-
-
-[1] Par le mot _seng, vie_, dit _Tchou-hi_, «il désigne ce par quoi
-l'homme et les autres êtres vivants connaissent, comprennent, sentent
-et se meuvent.»
-
-[2] _Weï-chi_; littéralement, _faire le mort._
-
-[3] _Glose._
-
-[4] Ode _Tching-min_, section _Ta-ya._
-
-[5] C'était un magistrat du royaume de _Thsi_, sous le prince
-_Wen-kong_. Il devint célèbre, comme Brillat-Savarin, par son art du
-préparer les mets.
-
-[6] Très-beau jeune homme, dont la beauté est célébrée dans le _Livre
-des Vers._
-
-[7] _Montagne des boeufs_ dans le royaume de _Thsi._
-
-[8] En chinois _Hio-wen_, littéralement, _étudier, interroger_: ces
-deux mots signifient ensemble, dit la Glose, la doctrine de la science
-et des oeuvres appliquée au devoir.
-
-[9] «C'est le quatrième.» (_Commentaire._)
-
-[10] «Par membres _nobles_ et _grands_, dit la Glose, il désigne le
-_coeur_ ou l'_intelligence_ et la _volonté_; par membres _vils_ et
-_petits_, il indique la _bouche_ et le _ventre_.»
-
-[11] Deux arbres très-beaux dont le bois est très-estimé.
-
-[12] «Le coeur (_sin_), par la pensée ou la méditation, forme la
-science.» (_Glose._)
-
-[13] «Le coeur ou l'intelligence et la pensée.» (_Glose._)
-
-[14] «Les organes des sens, ceux de l'ouïe, de la vue.»
-
-[15] _Glose._
-
-[16] «La dignité céleste, dit _Tchou-hi_, est celle que donnent la
-vertu et l'équité, qui font que l'on est noble et distingué par
-soi-même.»
-
-[17] _Koueï_. Ce mot renferme l'idée d'une noblesse conférée par les
-emplois que l'on occupe, ou par les dignités dont elle n'est jamais
-séparée.
-
-[18] «La noblesse possédée en soi-même, ce sont les dignités du ciel.»
-(TCHOU-HI.)
-
-[19] Ode _Ki-tsouï_, section _Ta-ya._
-
-[20] C'était un _Koung-sse_, littéralement, _maître ès-arts._
-
-
-
-
-CHAPITRE VI,
-
-COMPOSÉ DE 16 ARTICLES.
-
-
-1. Un homme du royaume de _Jin_ interrogea _Ouo-liu-tseu_[1] en ces
-termes: Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que de
-prendre ses aliments?
-
-Il répondit: Les rites sont d'une plus grande importance.
-
---Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que les
-plaisirs du mariage?
-
---Les rites sont d'une plus grande importance.
-
---[Dans certaines circonstances] si vous ne mangez que selon les rites,
-alors vous périssez de faim; et si vous ne vous conformez pas aux rites
-pour prendre de la nourriture, alors vous pouvez satisfaire votre
-appétit. Est-il donc nécessaire de suivre les rites?
-
-Je suppose le cas où si un jeune homme allait lui-même au-devant de sa
-fiancée[2], il ne l'obtiendrait pas pour épouse; et si, au contraire,
-il n'allait pas lui-même au-devant d'elle, il l'obtiendrait pour
-épouse. Serait-il obligé d'aller lui-même au-devant de sa fiancée?
-
-_Ouo-liu-tseu_ ne put pas répondre. Le lendemain, il se rendit dans le
-royaume de _Thsou_, afin de faire part de ces questions à MENG-TSEU.
-
-MENG-TSEU dit: Quelle difficulté avez-vous donc trouvée à répondre à
-ces questions?
-
-En n'ayant pas égard à sa base, mais seulement à son sommet, vous
-pouvez rendre plus élevé un morceau de bois d'un pouce carré que le
-faîte de votre maison.
-
-«L'or est plus pesant que la plume.» Pourra-t-on dire cependant qu'un
-bouton d'or pèse plus qu'une voiture de plumes?
-
-Si en prenant ce qu'il y a de plus important dans le boire et le
-manger, et ce qu'il y a de moins important dans les rites, on les
-compare ensemble, trouvera-t-on que le boire et le manger ne sont
-seulement que d'une plus grande importance? Si, en prenant ce qu'il y
-a de plus important dans les plaisirs du mariage, et ce qu'il y a de
-moins important dans les rites, on les compare ensemble, trouvera-t-on
-que les plaisirs du mariage ne sont seulement que d'une plus grande
-importance?
-
-Allez, et répondez à celui qui vous a interrogé par ces paroles: Si, en
-rompant un bras à votre frère aîné, vous lui prenez des aliments, alors
-vous aurez de quoi vous nourrir; mais si, en ne le lui rompant pas,
-vous ne pouvez obtenir de lui des aliments, le lui romprez-vous?
-
-Si en pénétrant à travers le mur dans la partie orientale[3] d'une
-maison voisine, vous en enlevez la jeune fille, alors vous obtiendrez
-une épouse; si vous ne l'enlevez pas, vous n'obtiendrez pas d'épouse;
-alors l'enlèverez-vous?
-
-2. _Kiao_ [frère cadet du roi] de _Thsao_ fit une question en ces
-termes: Tous les hommes, dit-on, peuvent être des _Yao_ et des _Chun_;
-cela est-il vrai?
-
-MENG-TSEU dit: Il en est ainsi.
-
-_Kiao_ dit: Moi _Kiao_, j'ai entendu dire que _Wen-wang_ avait dix
-pieds de haut, et _Thang_ neuf[4]; maintenant, moi _Kiao_, j'ai une
-taille de neuf pieds quatre pouces, je mange du millet, et rien de plus
-[je n'ai pas d'autres talents que cela]. Comment dois-je faire pour
-pouvoir être [un _Yao_ ou un _Chun_]?
-
-MENG-TSEU dit: Pensez-vous que cela consiste dans la taille? Il faut
-faire ce qu'ils ont fait, et rien de plus.
-
-Je suppose un homme en ce lieu. Si ses forces ne peuvent pas lutter
-contre celles du petit d'un canard, alors c'est un homme sans forces.
-Mais s'il dit: Je puis soulever un poids de cent _Kiun_ [ou trois cents
-livres chinoises], c'est un homme fort. S'il en est ainsi, alors il
-soulève le poids que soulevait le fameux _Ou-hoë_; c'est aussi par
-conséquent un autre _Ou-hoë_, et rien de plus. Pourquoi cet homme
-s'affligerait-il de ne pas surpasser (_Yao_ et _Chun_) en forces
-corporelles? c'est seulement de ne pas accomplir leurs hauts faits et
-pratiquer leurs vertus qu'il devrait s'affliger.
-
-Celui qui, marchant lentement, suit ceux qui sont plus avancés en âge,
-est appelé plein de déférence; celui qui, marchant rapidement, devance
-ceux qui sont plus avancés en âge, est appelé sans déférence. Une
-démarche lente [pour témoigner sa déférence] dépasse-t-elle le pouvoir
-de l'homme? Ce n'est pas ce qu'il ne peut pas, mais ce qu'il ne fait
-pas. La principale règle de conduite de _Yao_ et de _Chun_ était la
-piété filiale, la déférence envers les personnes plus âgées, et rien de
-plus.
-
-Si vous revêtez les habillements de _Yao_, si vous tenez les discours
-de _Yao_, si vous pratiquez les actions de _Yao_, vous serez _Yao_, et
-rien de plus.
-
-Mais si vous revêtez les habillements de _Kie_, si vous tenez les
-discours de _Kie_, si vous pratiquez les actions de _Kie_, vous serez
-_Kie_, et rien de plus.
-
-_Kiao_ dit: Si j'obtenais l'autorisation de visiter le prince de
-_Thseou_, et que je pusse y prolonger mon séjour, je désirerais y vivre
-et recevoir de l'instruction à votre école.
-
-MENG-TSEU dit: La voie droite[5] est comme un grand chemin ou une
-grande route. Est-il difficile de la connaître? Une cause de douleur
-pour l'homme est seulement de ne pas la chercher. Si vous retournez
-chez vous, et que vous la cherchiez sincèrement, vous aurez de reste un
-précepteur pour vous instruire.
-
-3. _Koung-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: _Kao-tseu_
-disait: «L'ode _Siao-pan_[6] est une pièce de vers d'un homme bien
-médiocre.»
-
-MENG-TSEU dit: Pourquoi _Kao-tseu_ s'exprime-t-il ainsi?
-
---Parce que celui qui parle dans cette ode éprouve un sentiment
-d'indignation contre son père.
-
-MENG-TSEU répliqua: Comme ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et
-interprété ces vers!
-
-Je suppose un homme en ce lieu. Si un autre homme du royaume de
-_Youeï_, l'arc tendu, s'apprêtait à lui lancer sa flèche, alors moi je
-m'empresserais, avec des paroles gracieuses, de l'en détourner. Il n'y
-aurait pas d'autre motif à ma manière d'agir, sinon que je lui suis
-étranger. Si, au contraire, mon frère aîné, l'arc tendu, s'apprêtait à
-lui lancer sa flèche, alors je m'empresserais, avec des larmes et des
-sanglots, de l'en détourner. Il n'y aurait pas d'autre motif à cela,
-sinon que je suis lié à lui par des liens de parenté.
-
-L'indignation témoignée dans l'ode _Siao-pan_ est une affection de
-parent pour un parent. Aimer ses parents comme on doit les aimer est de
-l'humanité. Que ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et expliqué ces vers!
-
-_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi, dans l'ode _Kai-foung_, le même
-sentiment d'indignation n'est-il pas exprimé?
-
-MENG-TSEU dit: Dans l'ode _Kaï-foung_, la faute des parents est
-très-légère; dans l'ode _Siao-pan_, la faute des parents est
-très-grave. Quand les fautes des parents sont graves, si l'on n'en
-éprouve pas d'indignation, c'est un signe qu'on leur devient de plus
-en plus étranger. Quand les fautes des parents sont légères, si l'on
-en éprouve de l'indignation, c'est un signe que l'on ne supporte pas
-une légère faute. Devenir étranger à ses parents est un manque de piété
-filiale; ne pas supporter une faute légère est aussi un manque de piété
-filiale.
-
-KHOUNG-TSEU disait en parlant de _Chun_: Que sa piété filiale était
-grande! A l'âge de cinquante ans, il chérissait encore vivement ses
-parents.
-
-4. _Soung-kheng_[7] voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_,
-MENG-TSEU alla au-devant de lui dans la région _Che-khieou._
-
-MENG-TSEU lui dit: Maître, où allez-vous?
-
-_Soung-kheng_ répondit: J'ai entendu dire que les royaumes de _Thsin_
-et de _Thsou_ allaient se battre. Je veux voir le roi de _Thsou_, et
-lui parler pour le détourner de la guerre. Si le roi de _Thsou_ n'est
-point satisfait de mes observations, j'irai voir le roi de _Thsin_, et
-je l'exhorterai à ne pas faire la guerre. De ces deux rois, j'espère
-qu'il y en aura un auquel mes exhortations seront agréables.
-
-MENG-TSEU dit: Moi KHO, j'ai une grâce à vous demander; je ne désire
-pas connaître dans tous ses détails le discours que vous ferez, mais
-seulement le sommaire. Que lui direz-vous?
-
-_Soung-kheng_ dit: Je lui dirai que la guerre qu'il veut faire n'est
-pas profitable.
-
-MENG-TSEU dit: Votre intention, maître, est une grande intention; mais
-le motif n'en est pas admissible.
-
-Maître, si vous parlez gain et profit aux rois de _Thsin_ et de
-_Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir à
-ces profits, retiennent la multitude de leurs trois armées, les soldats
-de ces trois armées se réjouiront d'être retenus loin des champs de
-bataille, et se complairont dans le gain et le profit.
-
-Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour
-du gain; si celui qui est fils sert son père pour l'amour du gain; si
-celui qui est frère cadet sert son frère aîné pour l'amour du gain:
-alors le prince et ses ministres, le père et le fils, le frère aîné
-et le frère cadet, dépouillés enfin de tout sentiment d'humanité et
-d'équité, n'auront des égards l'un pour l'autre que pour le seul amour
-du gain. Agir ainsi, et ne pas tomber dans les plus grandes calamités,
-c'est ce qui ne s'est jamais vu.
-
-Maître, si vous parlez d'humanité et d'équité aux rois de _Thsin_ et
-de _Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir
-à l'humanité et à l'équité, retiennent la multitude de leurs armées,
-les soldats de ces trois armées se réjouiront d'être retenus loin des
-champs de bataille, et se complairont dans l'humanité et l'équité.
-
-Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour de
-l'humanité et de l'équité; si celui qui est fils sert son père pour
-l'amour de l'humanité et de l'équité; si celui qui est fils cadet sert
-son frère aîné pour l'amour de l'humanité et de l'équité: alors le
-prince et ses ministres, le père et le fils, le frère aîné et le frère
-cadet, ayant repoussé d'eux l'appât du gain, n'auront des égards l'un
-pour l'autre que pour le seul amour de l'humanité et de l'équité. Agir
-ainsi, et ne pas régner en souverain sur tout l'empire, c'est ce qui ne
-s'est jamais vu.
-
-Qu'est-il besoin de parler gain et profit?
-
-5. Pendant que MENG-TSEU habitait dans le royaume de _Thseou, Ki-jin_
-[frère cadet du roi de _Jin_], qui était resté à la place de son frère
-pour garder le royaume de _Jin_, lui fit offrir des pièces d'étoffes de
-soie [sans le visiter lui-même]. MENG-TSEU les accepta sans faire de
-remercîments.
-
-Un jour qu'il se trouvait dans la ville de _Phing-lo_ [du royaume de
-_Thsi_], _Tchou-tseu_, qui était ministre, lui fit offrir des pièces
-d'étoffes de soie. Il les accepta sans faire de remercîments.
-
-Un autre jour, étant passé du royaume de _Thseou_ dans celui de _Jin_,
-il alla rendre visite à _Ki-tseu_ [pour le remercier de ses présents].
-Étant passé de la ville de _Phing-lo_ dans la capitale du royaume de
-_Thsi_, il n'alla pas rendre visite à _Tchou-tseu_.
-
-_Ouo-liu-tseu_, se réjouissant en lui-même, dit: Moi _Lian_, j'ai
-rencontré l'occasion que je cherchais.
-
-Il fit une question en ces termes: Maître, étant passé dans le royaume
-de _Jin_, vous avez visité _Ki-tseu_; étant passé dans le royaume de
-_Thsi_, vous n'avez pas visité _Tchou-tseu_; est-ce parce qu'il était
-ministre?
-
-MENG-TSEU dit: Aucunement. Le _Chou-king_[8] dit: «Lorsqu'on fait des
-présents à un supérieur, on doit employer la plus grande urbanité,
-la plus grande politesse possible. Si cette politesse n'est pas
-équivalente aux choses offertes, on dit que l'on n'a pas fait de
-présents à son supérieur. Seulement on ne les a pas présentés avec les
-intentions prescrites.»
-
-C'est parce qu'il n'a pas rempli tous les devoirs prescrits dans
-l'offre des présents à des supérieurs.
-
-_Ouo-liu-tseu_ fut satisfait. Il répondit à quelqu'un qui demandait
-de nouvelles explications: _Ki-tseu_ ne pouvait pas se rendre dans le
-royaume de _Thseou_[9]; Tchou-tseu pouvait se rendre dans la ville de
-_Phing-lo_.
-
-6. _Chun-yu-kouen_ dit: Placer en premier lieu la renommée de son nom
-et le mérite de ses actions, c'est agir en vue des hommes: placer en
-second lieu la renommée de son nom et le mérite de ses actions, c'est
-agir en vue de soi-même [de la vertu seule][10]. Vous, maître, vous
-avez fait partie des trois ministères supérieurs, et lorsque vous avez
-vu que votre nom et le mérite de vos actions ne produisaient aucun
-bien ni près du prince ni dans le peuple[11], vous avez résigné vos
-fonctions. L'homme humain se conduit-il véritablement de cette manière?
-
-MENG-TSEU dit: Celui qui, étant dans une condition inférieure, n'a pas
-voulu, comme sage, servir un prince dégénéré, c'est _Pe-i_. Celui qui
-cinq fois se rendit auprès de _Thang_, celui qui cinq fois se rendit
-auprès de _Kie_, c'est _Y-yin_. Celui qui ne haïssait pas un prince
-dépravé, qui ne refusait pas un petit emploi, c'est _Lieou-hia-hoeï._
-Ces trois hommes, quoique avec une règle de conduite différente,
-n'eurent qu'un seul but. Ce seul but, quel était-il? c'est celui qu'on
-appelle l'humanité[12]. L'homme supérieur ou le sage est humain; et
-voilà tout. Qu'a-t-il besoin de ressembler aux autres sages?
-
-_Chun-yu-kouen_ dit: Du temps de _Mo, Koung_ de _Lou_, pendant que
-_Koung-i-tseu_ avait en main toute l'administration de l'empire, que
-_Tseu-lieou_ et _Tseu-sse_ étaient ministres, le royaume de _Lou_
-perdit beaucoup plus de son territoire qu'auparavant. Si ces faits sont
-véritables, les sages ne sont donc d'aucune utilité à un royaume?
-
-MENG-TSEU dit: Le roi de _Yu_, n'ayant pas employé [le sage]
-_Pe-li-hi_, perdit son royaume. _Mou, Koung_ de _Thsin_, l'ayant
-employé, devint chef des princes vassaux. S'il n'avait pas employé des
-sages dans ses conseils, alors il aurait perdu son royaume. Comment
-la présence des sages dans les conseils des princes pourrait-elle
-occasionner une diminution de territoire?
-
-_Chun-yu-kouen_ dit: Lorsque autrefois _Wang-pao_ habitait près
-du fleuve _Ki_, les habitants de la partie occidentale du fleuve
-Jaune devinrent habiles dans l'art de chanter sur des notes basses.
-Lorsque _Mian-kiu_ habitait dans le _Kao-tang_, les habitants de la
-partie droite du royaume de _Thsi_ devinrent habiles dans l'art de
-chanter sur des notes élevées. Les épouses de _Hoa-tcheou_ et de
-_Ki-liang_[13], qui étaient habiles à déplorer la mort de leurs maris
-sur un ton lugubre, changèrent les moeurs des hommes du royaume. Si
-quelqu'un possède en lui-même un sentiment profond, il se produira
-nécessairement à l'extérieur. Je n'ai jamais vu, moi _Kouen_, un homme
-pratiquer les sentiments de vertu qu'il possède intérieurement, sans
-que ses mérites soient reconnus. C'est pourquoi, lorsqu'ils ne sont
-pas reconnus, c'est qu'il n'y a pas de sage[14]. S'il en existait, moi
-_Kouen,_ je les connaîtrais certainement.
-
-MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU était ministre de la justice dans
-le royaume de _Lou_, le prince ne tenait aucun compte de ses conseils.
-Un sacrifice eut bientôt lieu [dans le temple dédié aux ancêtres]. Le
-reste des viandes offertes ne lui ayant pas été envoyé [comme l'usage
-le voulait], il résigna ses fonctions, et partit sans avoir même pris
-le temps d'ôter son bonnet de cérémonies. Ceux qui ne connaissaient pas
-le motif de sa démission pensèrent qu'il l'avait donnée à cause de ce
-qu'on ne lui avait pas envoyé les restes du sacrifice; ceux qui crurent
-le connaître pensèrent que c'était à cause de l'impolitesse du prince.
-Quant à KHOUNG-TSEU, il voulait se retirer sous le prétexte d'une faute
-imperceptible de la part du prince; il ne voulait pas que l'on crût
-qu'il s'était retiré sans cause. Quand le sage fait quelque chose, les
-hommes de la foule, les hommes vulgaires n'en comprennent certainement
-pas les motifs[15].
-
-7. MENG-TSEU dit: Les cinq chefs des grands vassaux[16] furent des
-hommes coupables envers les trois grands souverains[17]. Les différents
-princes régnants de nos jours sont des hommes coupables envers les cinq
-chefs des grands vassaux. Les premiers administrateurs de nos jours
-sont des hommes coupables envers les différents princes régnants.
-
-Les visites[18] que le fils du Ciel faisait aux différents princes
-régnants s'appelaient _visites d'enquêtes [sun-cheou]_; l'hommage
-que les différents princes régnants venaient rendre au fils du Ciel
-s'appelait _visite de comptes-rendus [chou-tchi]_.
-
-Au printemps, l'empereur visitait les laboureurs, et il assistait
-ceux qui n'avaient pas le suffisant. En automne, il visitait ceux qui
-récoltaient les fruits de la terre, et il aidait ceux qui n'avaient pas
-de quoi se suffire.
-
-Si, lorsqu'il entrait dans les confins du territoire des princes
-régnants qu'il visitait, il trouvait la terre dépouillée de
-broussailles; si les champs, si les campagnes étaient bien cultivés; si
-les vieillards étaient entretenus sur les revenus publics, et les sages
-honorés, si les hommes les plus distingués par leurs talents occupaient
-les emplois publics; alors il donnait des récompenses aux princes, et
-ces récompenses consistaient en un accroissement de territoire.
-
-Mais si au contraire, en entrant sur le territoire des princes
-régnants qu'il visitait, il trouvait la terre inculte et couverte de
-broussailles; si ces princes négligeaient les vieillards, dédaignaient
-les sages; si des exacteurs et des hommes sans probité occupaient les
-emplois publics; alors il châtiait ces princes.
-
-Si ces princes manquaient une seule fois de rendre leur visite
-d'_hommage et de comptes-rendus_ à l'empereur, alors celui-ci les
-faisait descendre d'un degré de leur dignité. S'ils manquaient deux
-fois de rendre leur visite d'hommage à l'empereur, alors celui-ci
-diminuait leur territoire. S'ils manquaient trois fois de faire leur
-visite d'hommage à l'empereur, alors six corps de troupes de l'empereur
-allaient les changer.
-
-C'est pourquoi le fils du Ciel punit ou châtie les différents princes
-régnants sans les combattre par les armes; les différents princes
-régnants combattent par les armes, sans avoir par eux-mêmes l'autorité
-de punir ou de châtier un rebelle. Les cinq princes chefs de grands
-vassaux se liguèrent avec un certain nombre de princes régnants pour
-combattre les autres princes régnants. C'est pourquoi je disais que
-les cinq chefs des grands vassaux furent coupables envers les trois
-souverains.
-
-De ces chefs de grands vassaux c'est _Houan-koung_ qui fut le plus
-puissant. Ayant convoqué à _Koueï-khieou_ les différents princes
-régnants [pour former une alliance entre eux], il attacha la victime
-au lieu du sacrifice, plaça sur elle le livre [qui contenait les
-différents statuts du pacte fédéral], sans toutefois passer sur les
-lèvres des fédérés du sang de la victime.
-
-La première obligation était ainsi conçue: «Faites mourir les enfants
-qui manqueront de piété filiale; n'ôtez pas l'hérédité au fils légitime
-pour la donner à un autre; ne faites pas une épouse de votre concubine.»
-
-La seconde obligation était ainsi conçue: «Honorez les sages [en les
-élevant aux emplois et aux dignités]; donnez des traitements aux hommes
-de talent et de génie; produisez au grand jour les hommes vertueux.»
-
-La troisième obligation était ainsi conçue: «Respectez les vieillards;
-chérissez les petits enfants; n'oubliez pas de donner l'hospitalité aux
-hôtes et aux voyageurs.»
-
-La quatrième obligation était ainsi conçue: «Que les lettrés n'aient
-pas de charges ou magistratures héréditaire; que les devoirs de
-différentes fonctions publiques ne soient pas remplis par la même
-personne[19]. En choisissant un lettré pour lui confier un emploi
-public, vous devez préférer celui qui a le plus de mérites; ne faites
-pas mourir de votre autorité privée les premiers administrateurs des
-villes.»
-
-La cinquième obligation était ainsi conçue: «N'élevez pas des
-monticules de terre dans les coins de vos champs; n'empêchez pas
-la vente des fruits de la terre; ne conférez pas une principauté à
-quelqu'un sans l'autorisation de l'empereur.»
-
-_Houan-koung_ dit: «Vous tous qui avec moi venez de vous lier par un
-traité, ce traité étant sanctionné par vous, emportez chacun chez vous
-des sentiments de concorde et de bonne harmonie.»
-
-Les différents princes d'aujourd'hui transgressent tous ces cinq
-obligations. C'est pourquoi j'ai dit que les différents princes de nos
-jours étaient coupables envers les cinq chefs des grands vassaux.
-
-Augmenter les vices des princes [par ses adulations ou ses flatteries]
-est une faute légère; aller au-devant des vices des princes [en les
-encourageant par ses conseils ou ses exemples] est une faute grave.
-De nos jours, les premiers administrateurs vont tous au-devant des
-vices de leur prince; c'est pourquoi j'ai dit que les premiers
-administrateurs de nos jours étaient coupables envers les différents
-princes régnants.
-
-8. Le prince de _Lou_ voulait faire _Chin-tseu_ son général d'armée.
-MENG-TSEU dit: Se servir du peuple sans qu'on l'ait instruit auparavant
-[des rites et de la justice], c'est ce qu'on appelle pousser le peuple
-à sa perte. Ceux qui poussaient le peuple à sa perte n'étaient pas
-tolérés par la génération de _Yao_ et de _Chun_.
-
-En supposant que dans un seul combat vous vainquiez les troupes de
-_Thsi_, et que vous occupiez _Nan-yang_ [ville de ce royaume]; dans ce
-cas même, vous ne devriez pas encore agir comme vous en avez le projet.
-
-_Chin-tseu_, changeant de couleur à ces paroles qui ne lui faisaient
-pas plaisir, dit: «Voilà ce que j'ignore.»
-
-MENG-TSEU dit: Je vous avertis très-clairement que cela ne convient
-pas. Le territoire du fils du Ciel consiste en mille _li_ d'étendue
-sur chaque côté. S'il n'avait pas mille _li_, il ne suffirait pas à
-recevoir tous les différents princes.
-
-Le territoire des _Tchou-heou_, ou différents princes, consiste en
-cent _li_ détendue de chaque côté. S'il n'avait pas cent _li_, il ne
-suffirait pas à observer les usages prescrits dans le livre des statuts
-du temple dédié aux ancêtres.
-
-_Tcheou-koung_ accepta une principauté dans le royaume de _Lou_, qui
-consistait en cent _li_ d'étendue sur chaque côté. Ce territoire était
-bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne consistât qu'en cent _li_
-d'étendue sur chaque côté.
-
-_Thaï-koung_ reçut une principauté dans le royaume de _Thsi_, qui
-ne consistait aussi qu'en cent _li_ d'étendue sur chaque côté. Ce
-territoire était bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne
-consistât qu'en cent _li_ d'étendue sur chaque côté.
-
-Maintenant le royaume de _Lou_ a cinq fois cent _li_ d'étendue sur
-chaque côté. Pensez-vous que si un nouveau souverain apparaissait au
-milieu de nous, il diminuerait l'étendue du royaume de _Lou_ ou qu'il
-l'augmenterait?
-
-Quand même on pourrait prendre [la ville de _Nan-yang_] sans coup
-férir, et l'adjoindre au royaume de _Lou_, un homme humain ne le ferait
-pas; à plus forte raison ne le ferait-il pas s'il fallait la prendre en
-tuant des hommes.
-
-L'homme supérieur qui sert son prince [comme il doit le servir] doit
-exhorter son prince à se conformer à la droite raison, à appliquer sa
-pensée à la pratique de l'humanité, et rien de plus.
-
-9. MENG-TSEU dit: Ceux qui aujourd'hui servent les princes [leurs
-ministres] disent: «Nous pouvons, pour notre prince, épuiser la
-fécondité de la terre, et remplir les greniers publics.» Ce sont
-ceux-là que l'on appelle aujourd'hui de bons ministres, et qu'autrefois
-on appelait des spoliateurs du peuple.
-
-Si les ministres cherchent à enrichir le prince qui n'aspire pas à
-suivre la droite raison, ni à appliquer sa pensée à la pratique de
-l'humanité, c'est chercher à enrichir le tyran _Kie_.
-
-Ceux qui disent: «Nous pouvons pour notre prince faire des traités avec
-des royaumes; si nous engageons une guerre, nous avons l'assurance de
-vaincre:» ce sont ceux-là que l'on nomme aujourd'hui de bons ministres,
-et qu'autrefois on appelait des spoliateurs des peuples.
-
-Si les ministres cherchent à livrer des batailles pour le prince qui
-n'aspire pas à suivre la droite raison, ni à appliquer sa pensée à la
-pratique de l'humanité, c'est adjoindre des forces au tyran _Kie_.
-
-Si ce prince suit la règle de conduite des ministres d'aujourd'hui, et
-qu'il ne change pas les usages actuels, quand même vous lui donneriez
-l'empire, il ne pourrait pas seulement le conserver un matin.
-
-10. _Pe-koueï_ dit: Moi je désirerais, sur vingt, ne prélever qu'un.
-Qu'en pensez-vous?
-
-MENG-TSEU dit: Votre règle pour la levée de l'impôt est la règle des
-barbares des régions septentrionales.
-
-Dans un royaume de dix mille maisons, si un seul homme exerce l'art de
-la poterie, pourra-t-il suffire à tous les besoins?
-
-_Pe-koueï_ dit: Il ne le pourra pas. Les vases qu'il fabriquera ne
-pourront suffire à l'usage de toutes les maisons.
-
-MENG-TSEU dit: Chez les barbares du nord, les cinq sortes de céréales
-ne croissent point; il n'y a que le millet qui y croisse. Ces barbares
-n'ont ni villes fortifiées, ni palais, ni maisons, ni temples consacrés
-aux ancêtres, ni cérémonies des sacrifices; ils n'ont ni pièces
-d'étoffe de soie pour les princes des différents ordres, ni festins à
-donner; ils n'ont pas une foule de magistrats ou d'employés de toutes
-sortes à rétribuer: c'est pourquoi, en fait d'impôts ou de taxes, ils
-ne prennent que le vingtième du produit, et cela suffit.
-
-Maintenant, si le prince qui habite le royaume du milieu rejetait
-tout ce qui constitue les différentes relations entre les hommes[20],
-et qu'il n'eût point d'hommes distingués par leur sagesse ou leurs
-lumières pour l'aider à administrer le royaume[21], comment
-pourrait-il l'administrer lui seul?
-
-S'il ne se trouve qu'un petit nombre de fabricants de poterie, le
-royaume ne pourra pas ainsi subsister; à plus forte raison, s'il
-manquait d'hommes distingués par leur sagesse et leurs lumières [pour
-occuper les emplois publics].
-
-Si nous voulions rendre l'impôt plus léger qu'il ne l'est d'après le
-principe de _Yao_ et de _Chun_ [qui exigeaient le _dixième_ du produit],
-il y aurait de grands barbares septentrionaux et de petits barbares
-septentrionaux, tels que nous.
-
-Si nous voulions rendre l'impôt plus lourd qu'il ne l'est d'après le
-principe de _Yao_ et de _Chun_, il y aurait un grand tyran du peuple
-nommé _Kie_, et de petits tyrans du peuple, nouveaux _Kie_, tels que
-nous.
-
-11. _Pe-koueï_ dit: Moi _Tan_, je surpasse _Yu_ dans l'art de maîtriser
-et de gouverner les eaux.
-
-MENG-TSEU dit: Vous êtes dans l'erreur. L'habileté de _Yu_ dans l'art
-de maîtriser et de diriger les eaux consistait à les faire suivre leur
-cours naturel et rentrer dans leur lit.
-
-C'est pour cette raison que _Yu_ fit des quatre mers le réceptacle des
-grandes eaux; maintenant, mon fils, ce sont les royaumes voisins que
-vous avez faits le réceptacle des eaux[22].
-
-Les eaux qui coulent en sens contraire ou hors de leur lit sont
-appelées _eaux débordées_; les eaux débordées sont les _grandes eaux_,
-ou les eaux de la grande inondation du temps de l'empereur _Yao_. C'est
-une de ces calamités que l'homme humain abhorre. Mon fils, vous êtes
-dans l'erreur.
-
-12. MENG-TSEU dit: Si l'homme supérieur n'a pas une confiance ferme
-dans sa raison, comment, après avoir embrassé la vertu, pourrait-il la
-conserver inébranlable?
-
-13. Comme le prince de _Lou_ désirait que _Lo-tching-tseu_ (disciple de
-MENG-TSEU) prît en main toute l'administration du royaume, MENG-TSEU
-dit: Moi, depuis que j'ai appris cette nouvelle, je n'en dors pas de
-joie.
-
-_Koung-sun-tcheou_ dit: _Lo-tching-tseu_ a-t-il de l'énergie?
-
-MENG-TSEU dit: Aucunement.
-
---A-t-il de la prudence et un esprit apte à combiner de grands desseins?
-
---Aucunement.
-
---A-t-il beaucoup étudié, et ses connaissances sont-elles étendues?
-
---Aucunement.
-
---S'il en est ainsi, pourquoi ne dormez-vous pas de joie?
-
---Parce que c'est un homme qui aime le bien.
-
---Aimer le bien suffit-il?
-
---Aimer le bien, c'est plus qu'il ne faut pour gouverner l'empire; à
-plus forte raison pour gouverner le royaume de _Lou!_
-
-Si celui qui est préposé à l'administration d'un État aime le bien,
-alors les hommes de bien qui habitent entre les quatre mers regarderont
-comme une tâche légère de parcourir mille _li_ pour venir lui
-conseiller le bien.
-
-Mais s'il n'aime pas le bien, alors les hommes se prendront à
-dire: «C'est un homme suffisant qui répète [à chaque avis qu'on
-lui donne]: Je sais déjà cela depuis longtemps.» Ce ton et cet air
-suffisant repoussent les bons conseillers au delà de mille _li_. Si
-les lettrés [ou les hommes de bien en général][23] se retirent au
-delà de mille _li_, alors les calomniateurs, les adulateurs, les
-flatteurs[24] [les courtisans de toutes sortes] arrivent en foule. Si,
-se trouvant continuellement avec des flatteurs, des adulateurs et des
-calomniateurs, il veut bien gouverner, comment le pourra-t-il?
-
-14. _Tchin-tseu_ dit: Comment les hommes supérieurs de l'antiquité
-acceptaient-ils et géraient-ils un ministère?
-
-MENG-TSEU dit: Trois conditions étaient exigées pour accepter un
-ministère, et trois pour s'en démettre.
-
-D'abord: Si le prince en recevant ces hommes supérieurs leur avait
-témoigné des sentiments de respect, s'il avait montré de l'urbanité;
-si, après avoir entendu leurs maximes, il se disposait à les mettre
-aussitôt en pratique, alors ils se rendaient près de lui. Si, par la
-suite, sans manquer d'urbanité, le prince ne mettait pas leurs maximes
-en pratique, alors ils se retiraient.
-
-Secondement: Quoique le prince n'eût pas encore mis leurs maximes en
-pratique, si en les recevant il leur avait témoigné du respect et
-montré de l'urbanité, alors ils se rendaient près de lui. Si ensuite
-l'urbanité venait à manquer, ils se retiraient.
-
-Troisièmement: Si le matin le prince laissait ses ministres sans
-manger, s'il les laissait également le soir sans manger; que, exténués
-de besoins, ils ne pussent sortir de ses États, et que le prince, en
-apprenant leur position, dise: «Je ne puis mettre en pratique leurs
-doctrines, qui sont pour eux la chose la plus importante; je ne puis
-également suivre leurs avis; mais cependant, faire en sorte qu'ils
-meurent sur mon territoire, c'est ce dont je ne puis m'empêcher de
-rougir;» si, dis-je, dans ces circonstances il vient à leur secours [en
-leur donnant des aliments], ils peuvent en accepter pour s'empêcher de
-mourir, mais rien de plus.
-
-15. MENG-TSEU dit: _Chun_ se produisit avec éclat dans l'empire,
-du milieu des champs; _Fou-youé_ fut élevé au rang de ministre, de
-maçon[25] qu'il était; _Kiao-he_[26] fut élevé [au rang de conseiller
-de _Wen-wang_], du milieu des poissons et du sel qu'il vendait;
-_Kouan-i-ou_ fut élevé au rang de ministre, de celui de geôlier des
-prisons; _Sun-cho-ngao_ fut élevé à une haute dignité, du rivage de la
-mer [où il vivait ignoré]; _Pe-li-hi_ fut élevé au rang de conseiller
-d'État, du sein d'une échoppe.
-
-C'est ainsi que, lorsque le ciel veut conférer une grande magistrature
-[ou une grande mission] à ces hommes d'élite, il commence toujours
-par éprouver leur âme et leur intelligence dans l'amertume de jours
-difficiles; il fatigue leurs nerfs et leurs os par des travaux
-pénibles; il torture dans les tourments de la faim leur chair et leur
-peau; il réduit leur personne à toutes les privations de la misère
-et du besoin; il ordonne que les résultats de leurs actions soient
-contraires à ceux qu'ils se proposaient d'obtenir. C'est ainsi qu'il
-stimule leur âme, qu'il endurcit leur nature, qu'il accroît et augmente
-leurs forces d'une énergie sans laquelle ils eussent été incapables
-d'accomplir leur haute destinée.
-
-Les hommes commencent toujours par faire des fautes avant de pouvoir
-se corriger. Ils éprouvent d'abord des angoisses de coeur, ils sont
-arrêtés dans leurs projets, et ensuite ils se produisent. Ce n'est
-que lorsqu'ils ont lu sur la figure des autres, et entendu ce qu'ils
-disent, qu'ils sont éclairés sur leur propre compte.
-
-Si, dans l'intérieur d'un État, il n'y a pas de familles gardiennes
-des lois[27] et des hommes supérieurs par leur sagesse et leur
-intelligence[28] pour aider le prince [dans l'administration de
-l'État]; si au dehors il ne se trouve pas de royaumes qui suscitent des
-guerres, ou d'autres calamités extérieures, l'État périt d'inanition.
-
-Ainsi, il faut savoir de là que l'on vit de peines et d'épreuves, et
-que l'on périt par le repos et les plaisirs.
-
-16. MENG-TSEU dit: Il y a un grand nombre de manières de donner des
-enseignements. Il est des hommes que je crois indignes de recevoir mes
-enseignements, et que je refuse d'enseigner; et par cela même je leur
-donne une instruction, sans autre effort de ma part.
-
-
-[1] Disciple de MENG-TSEU.
-
-[2] C'est une des six observances ou cérémonies du mariage d'aller
-soi-même au-devant de sa fiancée pour l'introduire dans sa demeure.
-
-[3] Partie occupée par les femmes.
-
-[4] Ces deux rois sont placés par les Chinois immédiatement après _Yao_
-et _Chun_.
-
-[5] La voie de conduite morale que suivirent _Yao_ et _Chun._
-
-[6] Section _Ta-ya._
-
-[7] «Docteur qui, pendant que les royaumes étaient en guerre, les
-parcourait pour répandre sa doctrine.» (_Glose._)
-
-[8] Chapitre _Lo-kao_.
-
-[9] Pour visiter lui-même MENG-TSEU, considéré comme son supérieur par
-sa sagesse.
-
-[10] _Glose_.
-
-[11] Littéralement, _en haut et en bas_.
-
-[12] «Par le mot _jin_ (_humanité_), dit _Tchou-hi_, il indique un
-état du coeur sans passions ou intérêts privés, et comprenant en soi la
-raison céleste.»
-
-[13] «Deux hommes qui, étant ministres du roi de _Thsi_. avaient été
-tués dans un combat par _Kiu_.» (_Glose._)
-
-[14] _Kouen_ fait allusion à MENG-TSEU.
-
-[15] Il fait allusion à _Kouen._
-
-[16] «MENG-TSEU désigne _Houan, Koung_ ou prince de _Thsi; Wan_, de
-_Tçin; Mou_, de _Tchin; Siang_, de _Soung; Tchouang_, de _Thsou_.»
-(_Glose_.)
-
-[17] «Il désigne _Yu, Wen_ et _Wou_ (fils) de _Thang_.» (_Glose_.)
-
-[18] Voyez précédemment, liv. I, chap, II, pag. 268.
-
-[19] Défense du cumul des emplois publics.
-
-[20] «Il fait allusion aux _villes fortifiées_, aux _palais_, aux
-_maisons_, etc.» (_Glose_.)
-
-[21] «Il fait allusion aux _magistrats_ et _employés_, etc.» (_Glose_.)
-
-[22] C'est-à-dire qu'il n'a fait que déverser les eaux dans les
-royaumes voisins.
-
-[23] _Glose._
-
-[24] Littéralement, _ceux dont le visage donne toujours un assentiment._
-
-[25] Sous le règne de _Wou-ting_, de la dynastie des _Chang_.
-
-[26] Sous _Wen-wang._
-
-[27] _Fa-kia_. «Ce sont, dit _Tchou-hi_, des ministres (de familles),
-qui de génération en génération font exécuter les lois (près du
-prince).»
-
-[28] _Sse_, lettrés, ainsi plusieurs fois définis par les commentateurs
-chinois.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII,
-
-COMPOSÉ DE 46 ARTICLES.
-
-
-1. MENG-TSEU dit: Celui qui développe toutes les facultés de son
-principe pensant connaît sa nature rationnelle; une fois que l'on
-connaît sa nature rationnelle, alors on connaît le ciel[1].
-
-Conserver son principe pensant, alimenter sa nature rationnelle, c'est
-en agissant ainsi que l'on se conforme aux intentions du ciel.
-
-Ne pas considérer différemment une vie longue et une vie courte;
-s'efforcer d'améliorer sa personne en attendant l'une ou l'autre, c'est
-en agissant ainsi que l'on constitue le mandat que l'on a reçu du ciel
-[ou que l'on accomplit sa destinée].
-
-2. MENG-TSEU dit: Il n'arrive rien sans qu'il ne soit décrété par
-le ciel. Il faut accepter avec soumission ses justes décrets. C'est
-pourquoi celui qui connaît les justes décrets du ciel ne se placera pas
-sous un mur qui menace ruine.
-
-Celui qui meurt après avoir pratiqué dans tous ses points la loi du
-devoir, la règle de conduite morale qui est en nous, accomplit le
-juste décret du ciel. Celui qui meurt dans les entraves imposées aux
-criminels n'accomplit pas le juste décret du ciel.
-
-3. MENG-TSEU dit: Cherchez, et alors vous trouverez; négligez tout, et
-alors vous perdrez tout. C'est ainsi que chercher sert à trouver ou
-obtenir, si nous cherchons les choses qui sont en nous[2].
-
-Il y a une règle, un principe sûr pour faire ses recherches; il y a une
-loi fatale dans l'acquisition de ce que l'on cherche. C'est ainsi que
-chercher ne sert pas à obtenir, si nous cherchons des choses qui sont
-hors de nous[3].
-
-4. MENG-TSEU dit: Toutes les actions de la vie ont en nous[4] leur
-principe ou leur raison d'être. Si, après avoir fait un retour sur
-soi-même, on les trouve parfaitement vraies, parfaitement conformes à
-notre nature, il n'y a point de satisfaction plus grande.
-
-Si on fait tous ses efforts pour agir envers les autres comme on
-voudrait les voir agir envers nous, rien ne fait plus approcher de
-l'humanité, lorsqu'on la cherche, que cette conduite.
-
-5. MENG-TSEU dit: Oh! qu'ils sont nombreux ceux qui agissent sans avoir
-l'intelligence de leurs actions; qui étudient sans comprendre ce qu'ils
-étudient; qui, jusqu'à la fin de leurs jours, marchent sans connaître
-la droite voie!
-
-6. MENG-TSEU dit: L'homme ne peut pas ne point rougir de ses fautes. Si
-une fois il a honte de ne pas avoir eu honte de ses fautes, il n'aura
-plus de motifs de honte.
-
-7. MENG-TSEU dit: La pudeur ou la honte est d'une très-grande
-importance dans l'homme.
-
-Ceux qui exercent les arts de ruses et de fourberies n'éprouvent plus
-le sentiment de la honte. Ceux qui n'éprouvent plus le sentiment de
-la honte ne sont plus semblables aux autres hommes. En quoi leur
-ressembleraient-ils?
-
-8. MENG-TSEU dit: Les sages rois de l'antiquité aimaient la vertu
-et oubliaient leur autorité. Les sages lettrés de l'antiquité
-auraient-ils agi seuls d'une manière contraire? Ils se plaisaient à
-suivre leur droite voie, et ils oubliaient l'autorité des hommes[5].
-C'est pourquoi, si les rois et les _Koung_ ou grands vassaux ne leur
-témoignaient pas des sentiments de respect, s'ils n'observaient pas
-envers eux toutes les règles de la politesse et de l'urbanité, alors
-souvent ces princes n'obtenaient pas la faculté de les voir. Par
-conséquent, si souvent ils n'obtenaient pas la faculté de les voir, à
-plus forte raison n'auraient-ils pas obtenu d'en faire leurs agents ou
-leurs sujets.
-
-9. MENG-TSEU, s'adressant à _Soung-keou-tsian_, dit: Aimez-vous à
-voyager pour enseigner vos doctrines? moi je vous enseignerai à voyager
-ainsi.
-
-Si les hommes [les princes] auxquels vous enseignez vos doctrines en
-prennent connaissance et les pratiquent, conservez un visage tranquille
-et serein; s'ils ne veulent ni les connaître ni les pratiquer,
-conservez également un visage tranquille et serein.
-
-_Soung-keou-tsian_ dit: Comment faire pour conserver toujours ainsi un
-visage tranquille et serein.
-
-MENG-TSEU dit: Si vous avez à vous honorer de votre vertu, si vous avez
-à vous réjouir de votre équité, alors vous pourrez conserver un visage
-tranquille et serein.
-
-C'est pourquoi si le lettré [ou l'homme distingué par sa sagesse et ses
-lumières] se trouve accablé par la misère, il ne perd jamais de vue
-l'équité; et s'il est promu aux honneurs, il ne s'écarte jamais de la
-voie droite.
-
-«S'il se trouve accablé par la misère, il ne perd jamais de vue
-l'équité;» c'est pourquoi l'homme distingué par sa sagesse et ses
-lumières possède toujours l'empire qu'il doit avoir sur lui-même. «S'il
-est promu aux honneurs, il ne s'écarte jamais de sa voie droite;» c'est
-pourquoi le peuple ne perd pas les espérances de bien-être qu'il avait
-conçues de son élévation.
-
-Si les hommes de l'antiquité[6] obtenaient la réalisation de leurs
-desseins, ils faisaient participer le peuple aux bienfaits de la
-vertu et de l'équité. S'ils n'obtenaient pas la réalisation de leurs
-desseins, ils s'efforçaient d'améliorer leur propre personne, et de se
-rendre illustres dans leur siècle par leurs vertus. S'ils étaient dans
-la pauvreté, alors ils ne s'occupaient qu'à améliorer leur personne
-par la pratique de la vertu. S'ils étaient promus aux honneurs ou aux
-emplois, alors ils ne s'occupaient qu'à faire régner la vertu et la
-félicité dans tout l'empire.
-
-10. MENG-TSEU dit: Ceux qui attendent l'apparition d'un roi comme
-_Wen-wang_ pour secouer la torpeur de leur âme et se produire dans
-la pratique du bien, ceux-là sont des hommes vulgaires. Les hommes
-distingués par leur sagesse et leurs lumières n'attendent pas
-l'apparition d'un _Wen-wang_ pour se produire.
-
-11. MENG-TSEU dit: Si vous donnez à un homme toutes les richesses et
-la puissance des familles de _Han_ et de _Weï_, et qu'il se considère
-toujours avec la même humilité qu'auparavant, alors cet homme dépasse
-de beaucoup les autres hommes.
-
-12. MENG-TSEU dit: Si un prince ordonne au peuple des travaux dans le
-but de lui procurer un bien-être à lui-même, quand même ces travaux
-seraient très-pénibles, il ne murmurera pas. Si, dans le but de
-conserver la vie aux autres, il fait périr quelques hommes du peuple,
-quand même celui-ci verrait mourir quelques-uns des siens, il ne
-s'irritera pas contre celui qui aura ordonné leur mort.
-
-13. MENG-TSEU dit: Les peuples ou les sujets des chefs des grands
-vassaux sont contents et joyeux; les sujets des rois souverains sont
-pleins de joie et de satisfaction[7].
-
-Quoique le prince fasse faire quelques exécutions [nécessaires], le
-peuple ne s'en irrite pas; quoiqu'il lui procure des avantages, il n'en
-sent pas le mérite. Le peuple chaque jour fait des progrès dans le
-bien, et il ne sait pas qui les lui fait faire.
-
-[Au contraire] partout où le sage souverain se transporte, le peuple
-se convertit au bien; partout où il réside, il agit comme les esprits
-[d'une manière occulte]. L'influence de sa vertu se répand partout en
-haut et en bas comme celle du ciel et de la terre. Comment dira-t-on
-que ce sont là de petits bienfaits [tels que ceux que peuvent conférer
-les petits princes]?
-
-14. MENG-TSEU dit: Les paroles d'humanité ne pénètrent pas si
-profondément dans le coeur de l'homme qu'un renom d'humanité; on
-n'obtient pas aussi bien l'affection du peuple par un bon régime, une
-bonne administration et de bonnes lois, que par de bons enseignements
-et de bons exemples de vertu.
-
-Le peuple craint de bonnes lois, une bonne administration; le peuple
-aime de bons enseignements, de bons exemples de vertu. Par de bonnes
-lois, une bonne administration, on obtient de bons revenus [ou impôts]
-du peuple; par de bons enseignements, de bons exemples de vertu, on
-obtient le coeur du peuple.
-
-15. MENG-TSEU dit: Ce que l'homme peut faire sans études est le
-produit de ses facultés naturelles[8]; ce qu'il connaît sans y avoir
-longtemps réfléchi, sans l'avoir médité, est le produit de sa science
-naturelle[9].
-
-Il n'est aucun enfant de trois ans qui ne sache aimer ses parents;
-ayant atteint l'âge de cinq ou six ans, il n'en est aucun qui ne sache
-avoir des égards pour son frère aîné. Aimer ses parents d'un amour
-filial, c'est de la tendresse; avoir des égards pour son frère aîné,
-c'est de l'équité. Aucune autre cause n'a fait pénétrer ces sentiments
-dans les coeurs de tous les habitants de l'empire.
-
-16. MENG-TSEU dit: Lorsque _Chun_ habitait dans les retraites profondes
-d'une montagne reculée, au milieu des rochers et des forêts; qu'il
-passait ses jours avec des cerfs et des sangliers, il différait bien
-peu des autres hommes rustiques qui habitaient les retraites profondes
-de cette montagne reculée. Mais lui, lorsqu'il avait entendu une parole
-vertueuse, une parole de bien, ou qu'il avait été témoin d'une action
-vertueuse, il sentait bouillonner dans son sein les nobles passions du
-bien, comme les ondes des grands fleuves _Kiang_ et _Ho_, après avoir
-rompu leurs digues, se précipitent dans les abîmes sans qu'aucune force
-humaine puisse les contenir!
-
-17. MENG-TSEU dit: Ne faites pas ce que vous ne devez pas faire [comme
-étant contraire à la raison][10]; ne désirez pas ce que vous ne devez
-pas désirer. Si vous agissez ainsi, vous avez accompli votre devoir.
-
-18. MENG-TSEU dit: L'homme qui possède la sagacité de la vertu et la
-prudence de l'art, le doit toujours aux malheurs et aux afflictions
-qu'il a éprouvés.
-
-Ce sont surtout les ministres orphelins [ou qui sont les fils de
-leurs propres oeuvres] et les enfants naturels[11] qui maintiennent
-soigneusement toutes les facultés de leur âme dans les circonstances
-difficiles, et qui mesurent leurs peines jusque dans les profondeurs
-les plus cuisantes. C'est pourquoi ils sont pénétrants.
-
-19. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui dans le service de leur prince
-[comme ministres] ne s'occupent uniquement que de lui plaire et de le
-rendre satisfait d'eux-mêmes.
-
-Il y a des ministres qui ne s'occupent que de procurer de la
-tranquillité et du bien-être à l'Etat; cette tranquillité et ce
-bien-être seuls les rendent heureux et satisfaits.
-
-Il y a un peuple qui est le peuple du ciel[12], et qui, s'il est appelé
-à remplir les fonctions publiques, les accepte pour faire le bien, s'il
-juge qu'il peut le faire.
-
-Il y a de grands hommes, d'une vertu accomplie, qui, par la rectitude
-qu'ils impriment à toutes leurs actions, rendent tout ce qui les
-approche [prince et peuple] juste et droit.
-
-20. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur éprouve trois contentements; et le
-gouvernement de l'empire comme souverain n'y est pas compris.
-
-Avoir son père et sa mère encore subsistants, sans qu'aucune cause de
-trouble et de dissension existe entre le frère aîné et le frère cadet,
-est le premier de ces contentements.
-
-N'avoir à rougir ni en face du ciel ni en face des hommes est le second
-de ces contentements.
-
-Être assez heureux pour rencontrer parmi les hommes de sa génération
-des hommes de talents et de vertus dont on puisse augmenter les
-vertus et les talents par ses instructions, est le troisième de ces
-contentements.
-
-Voilà les trois contentements de l'homme supérieur; et le gouvernement
-de l'empire comme souverain n'y est pas compris.
-
-21. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur désire un ample territoire et
-un peuple nombreux; mais il ne trouve pas là un véritable sujet de
-contentement.
-
-L'homme supérieur se complaît, en demeurant dans l'empire, à pacifier
-et rendre stables les populations situées entre les quatre mers; mais
-ce qui constitue sa nature n'est pas là.
-
-Ce qui constitue la nature de l'homme supérieur n'est pas augmenté
-par un grand développement d'action, n'est pas diminué par un long
-séjour dans l'état de pauvreté et de dénûment, parce que la portion [de
-substance rationnelle qu'il a reçue du ciel][14] est fixe et immuable.
-
-Ce qui constitue la nature de l'homme supérieur: l'humanité, l'équité,
-l'urbanité, la prudence, ont leur fondement dans le coeur [ou le
-principe pensant]. Ces attributs de notre nature se produisent dans
-l'attitude, apparaissent dans les traits du visage, couvrent les
-épaules et se répandent dans les quatre membres; les quatre membres les
-comprennent sans les enseignements de la parole.
-
-22. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_[15], fuyant la tyrannie de
-_Cheou_-(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il
-apprit l'élévation de _Wen-wang_[16]; et se levant avec émotion il
-dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre à lui? J'ai entendu dire
-que le chef des grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu
-d'entrenir les vieillards.
-
-Lorsque _Taï-kong_, fuyant la tyrannie de _Cheou-(sin),_ habitait les
-bords de la mer orientale, il apprit l'élévation de _Wen-wang_; et,
-se levant avec émotion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre
-à lui? J'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de l'occident
-excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards.
-
-S'il se trouve dans l'empire un homme qui ait la vertu d'entretenir
-les vieillards, alors tous les hommes pleins d'humanité s'empresseront
-d'aller se soumettre à lui.
-
-Si dans une habitation de cinq arpents de terre vous plantez des
-mûriers au pied des murs, et que la femme de ménage élève des vers à
-soie, alors les vieillards pourront se couvrir de vêtements de soie;
-si vous nourrissez cinq poules et deux porcs femelles, et que vous
-ne négligiez pas les saisons [de l'incubation et de la conception],
-alors les vieillards pourront ne pas manquer de viande. Si un simple
-particulier cultive un champ de cent arpents, une famille de huit
-bouches pourra ne pas souffrir de la faim.
-
-Ces expressions [des deux vieillards], _le chef des vassaux de
-l'occident excelle dans la vertu d'entretenir les vieillards_,
-signifiaient qu'il savait constituer à chacun une propriété privée
-composée d'un champ [de cent arpents][17] et d'une habitation [de
-cinq][18]; qu'il savait enseigner aux populations l'art de planter [des
-mûriers] et de nourrir [des poules et des pourceaux]; qu'en dirigeant
-par l'exemple les femmes et les enfants, il les mettait à même de
-nourrir et d'entretenir leurs vieillards. Si les personnes âgées de
-cinquante ans manquent de vêtements de soie, leurs membres ne seront
-pas réchauffés. Si les septuagénaires manquent de viande pour aliments,
-ils ne seront pas bien nourris. N'avoir pas ses membres réchauffés [par
-ses vêtements], et ne pas être bien nourri, cela s'appelle avoir froid
-et faim. Parmi les populations soumises à _Wen-wang_, il n'y avait
-point de vieillards souffrants du froid et de la faim. C'est ce que les
-expressions citées précédemment veulent dire.
-
-23. MENG-TSEU dit: Si l'on gouverne les populations de manière à ce
-que leurs champs soient bien cultivés; si on allége les impôts [en
-n'exigeant que le dixième du produit][19], le peuple pourra acquérir de
-l'aisance et du bien-être.
-
-S'il prend ses aliments aux heures du jour convenables[20], et qu'il
-ne dépasse ses revenus que selon les rites prescrits, ses revenus ne
-seront pas dépassés par sa consommation.
-
-Si le peuple est privé de l'eau et du feu, il ne peut vivre. Si pendant
-la nuit obscure un voyageur frappe à la porte de quelqu'un pour
-demander de l'eau et du feu, il ne se trouvera personne qui ne les
-lui donne, parce que ces choses sont partout en quantité suffisante.
-Pendant que les saints hommes gouvernaient l'empire, ils faisaient en
-sorte que les pois et autres légumes de cette espèce, ainsi que le
-millet, fussent aussi abondants que l'eau et le feu. Les légumes et
-le millet étant aussi abondants que l'eau et le feu parmi le peuple,
-comment s'y trouverait-il des hommes injustes et inhumains?
-
-24. MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU gravissait la montagne
-_Toung-chan_, le royaume de _Lou_ lui paraissait bien petit; lorsqu'il
-gravissait la montagne _Taï-chan_[21], l'empire lui-même lui
-paraissait bien petit.
-
-C'est ainsi que, pour celui qui a vu les mers, les eaux des rivières
-et même des fleuves peuvent à peine être considérées comme des eaux;
-et pour celui qui a passé par la porte des saints hommes [qui a été à
-leur école], les paroles ou les instructions des autres hommes peuvent
-à peine être considérées comme des instructions.
-
-Il y a un art de considérer les eaux: on doit les observer dans leurs
-courants et lorsqu'elles s'échappent de leur source. Quand le soleil et
-la lune brillent de tout leur éclat, leurs reflets les font scintiller
-dans leurs profondes cavités.
-
-L'eau courante est un élément de telle nature, que si on ne la dirige
-pas vers les fossés ou les réservoirs [dans lesquels on veut la
-conduire], elle ne s'y écoule pas. Il en est de même de la volonté de
-l'homme supérieur appliquée à la pratique de la droite raison: s'il ne
-lui donne pas son complet développement, il n'arrivera pas au suprême
-degré de sainteté.
-
-25. MENG-TSEU dit: Celui qui, se levant au chant du coq, pratique la
-vertu avec la plus grande diligence, est un disciple de _Chun._
-
-Celui qui, se levant au chant du coq, s'occupe du gain avec la plus
-grande diligence, est un disciple du voleur _Tché._
-
-Si vous voulez connaître la différence qu'il y a entre l'empereur
-_Chun_ et le voleur _Tché_, elle n'est pas ailleurs que dans
-l'intervalle qui sépare le gain de la vertu.
-
-26. MENG-TSEU dit: _Yang-tseu_ fait son unique étude de l'intérêt
-personnel, de l'amour de soi. Devrait-il arracher un cheveu de sa tête
-pour procurer quelque avantage public à l'empire, il ne l'arracherait
-pas.
-
-_Me-tseu_ aime tout le monde; si en abaissant sa tête jusqu'à ses
-talons il pouvait procurer quelque avantage public à l'empire, il le
-ferait.
-
-_Tseu-mo_ tenait le milieu. Tenir le milieu, c'est approcher beaucoup
-de la droite raison. Mais tenir le milieu sans avoir de point fixe [tel
-que la tige d'une balance], c'est comme si l'on ne tenait qu'un côté.
-
-Ce qui fait que l'on déteste ceux qui ne tiennent qu'un côté, ou qui
-suivent une voie extrême, c'est qu'ils blessent la droite raison; et
-que pendant qu'ils s'occupent d'une chose, ils en négligent ou en
-perdent cent.
-
-27. MENG-TSEU dit: Celui qui a faim trouve tout mets agréable; celui
-qui a soif trouve toute boisson agréable: alors l'un et l'autre n'ont
-pas le sens du goût dans son état normal, parce que la faim et la soif
-le dénaturent. N'y aurait-il que la bouche et le ventre qui fussent
-sujets aux funestes influences de la faim et de la soif? Le coeur de
-l'homme a aussi tous ces inconvénients.
-
-Si les hommes pouvaient se soustraire aux funestes influences de
-la faim et de la soif, et ne pas dénaturer leur coeur, alors ils ne
-s'affligeraient pas de ne pouvoir atteindre à la vertu des hommes
-supérieurs à eux par leur sainteté et leur sagesse.
-
-28. MENG-TSEU dit: _Lieou-hia-hoeï_ n'aurait pas échangé son sort
-contre celui des trois premiers grands dignitaires de l'empire[22].
-
-29. MENG-TSEU dit: Celui qui s'applique à faire une chose est comme
-celui qui creuse un puits. Si, après avoir creusé un puits jusqu'à
-soixante et douze pieds, on ne va pas jusqu'à la source, on est dans le
-même cas que si on l'avait abandonné.
-
-30. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ furent doués d'une nature parfaite;
-_Thang_ et _Wou_ s'incorporèrent ou perfectionnèrent la leur par leurs
-propres efforts; les cinq princes chefs des grands vassaux n'en eurent
-qu'une fausse apparence.
-
-Ayant eu longtemps cette fausse apparence d'une nature accomplie, et
-n'ayant fait aucun retour vers la droiture, comment auraient-ils su
-qu'ils ne la possédaient pas?
-
-31. _Koung-sun-tcheou_ dit: _Y-yin_ disait: «Moi je n'ai pas l'habitude
-de visiter souvent ceux qui ne sont pas dociles [aux préceptes de
-la raison].» Il relégua _Thaï-kia_ dans le palais où était élevé le
-tombeau de son père, et le peuple en fut très-satisfait. _Thaï-kia_
-s'étant corrigé, il le fit revenir à la cour, et le peuple en éprouva
-une grande joie.
-
-Lorsqu'un sage est ministre de quelque prince, si ce prince n'est pas
-sage [ou n'est pas docile aux conseils de la raison][23], peut-il, à
-l'exemple de _Y-yin_, le reléguer loin du siége du gouvernement?
-
-MENG-TSEU dit: S'il a les intentions de _Y-yin_ [c'est-à-dire son
-amour du bien public][24], il le peut; s'il n'a pas les intentions de
-_Y-yin_, c'est un usurpateur.
-
-32. _Koung-sun-tcheou_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[25]:
-
- «Que personne ne mange inutilement[26].»
-
-L'homme supérieur ne laboure pas, et cependant il mange; pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme supérieur habite un royaume, si le
-prince l'emploie dans ses conseils, alors l'État est tranquille,
-le trésor public est rempli, le gouvernement est honoré et couvert
-de gloire. Si les fils et les frères cadets du royaume suivent les
-exemples de vertu qu'il leur donne, alors ils deviennent pieux envers
-leurs parents, pleins de déférence pour leurs aînés, de droiture et de
-sincérité envers tout le monde. Ce n'est pas là _manger inutilement_
-[les produits ou les revenus des autres]: Qu'y a-t-il au contraire de
-plus grand et de plus digne?
-
-33. _Tian_, fils du roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: A
-quoi sert le lettré?
-
-MENG-TSEU dit: Il élève ses pensées.
-
-_Tian_ dit: Qu'appelez-vous _élever ses pensées?_
-
-MENG-TSEU dit: C'est les diriger vers la pratique de l'humanité, de
-l'équité et de la justice; et voilà tout. Tuer un innocent, ce n'est
-pas de l'humanité; prendre ce qui n'est pas à soi, ce n'est pas de
-l'équité. Quel est le séjour permanent de l'âme? c'est l'humanité.
-Quelle est sa voie? l'équité. S'il habite l'humanité, s'il marche
-dans l'équité, les devoirs du grand homme [ou de l'homme d'État] sont
-remplis.
-
-34. MENG-TSEU dit: Si sans équité vous eussiez donné le royaume de
-_Thsi_ à _Tchoung-tseu_, il ne l'aurait pas accepté. Tous les hommes
-eurent foi en sa sagesse. Ce refus [d'accepter le royaume de _Thsi_],
-c'est de l'équité, comme celle de refuser une écuelle de riz cuit ou de
-bouillon. Il n'y a pas de faute plus grave pour l'homme que d'oublier
-les devoirs qui existent entre les pères et mères et les enfants, entre
-le prince et les sujets, entre les supérieurs et les inférieurs[27].
-Est-il permis de croire un homme grand et consommé dans la vertu,
-lorsque sa vertu n'est que médiocre?
-
-35. _Tiao-yng_ fit une question en ces termes: Si pendant que _Chun_
-était empereur, _Kao-yao_ avait été président du ministère de la
-justice, et que _Kou-seou_ [père de _Chun_] eût tué un homme, alors
-qu'aurait fait _Kao-yao?_
-
-MENG-TSEU répondit: Il aurait fait observer la loi; et voilà tout.
-
-_Tiao-yng_ dit: S'il avait voulu agir ainsi, _Chun_ ne l'en aurait-il
-pas empêché?
-
-MENG-TSEU dit: Comment _Chun_ aurait-il pu l'en empêcher? Il avait reçu
-cette [loi du ciel[28], avec son mandat, pour la faire exécuter].
-
-_Tiao-yng_ dit: S'il en est ainsi, alors comment _Chun_ se serait-il
-conduit?
-
-MENG-TSEU dit: _Chun_ aurait regardé l'abandon de l'empire comme
-l'abandon de sandales usées par la marche; et, prenant secrètement son
-père sur ses épaules[29], il serait allé se réfugier sur une plage
-déserte de la mer, en oubliant, le coeur satisfait, jusqu'à la fin de sa
-vie, son empire et sa puissance.
-
-36. MENG-TSEU étant passé de la ville de _Fan_ dans la capitale du
-royaume de _Thsi_, il y vit de loin le fils du roi. A cette vue il
-s'écria en soupirant: Comme le séjour de la cour change l'aspect d'un
-homme, et comme un régime opulent change sa corpulence! Que le séjour
-dans un lieu est important! Cependant tous les fils ne sont-ils pas
-également enfants des hommes?
-
-MENG-TSEU dit: La demeure, l'appartement, les chars, les chevaux, les
-habillements du fils du roi, ont beaucoup de ressemblance avec ceux
-des fils des autres hommes; et puisque le fils du roi est tel [que je
-viens de le voir], il faut que ce soit le séjour à la cour qui l'ait
-ainsi changé: quelle influence doit donc avoir le séjour de celui qui
-habite dans la vaste demeure de l'empire!
-
-Le prince de _Lou_ étant passé dans le royaume de _Soung_, il arriva
-à la porte de la ville de _Tieï-tche_, qu'il ordonna à haute voix
-d'ouvrir. Les gardiens dirent: «Cet homme n'est pas notre prince;
-comment sa voix ressemble-t-elle à celle de notre prince?» Il n'y a pas
-d'autre cause à cette ressemblance, sinon que le séjour de l'un et de
-l'autre prince se ressemblait[30].
-
-37. MENG-TSEU dit: Si le prince entretient un sage sans avoir de
-l'affection pour lui, il le traite comme il traite ses pourceaux. S'il
-a de l'affection pour lui sans lui témoigner le respect qu'il mérite,
-il l'entretient comme ses propres troupeaux.
-
-Des sentiments de vénération et de respect doivent être témoignés [au
-sage par le prince] avant de lui offrir des présents.
-
-Si les sentiments de vénération et de respect que le prince lui
-témoigne n'ont point de réalité, le sage ne peut être retenu près de
-lui par de vaines démonstrations.
-
-38. MENG-TSEU dit: Les diverses parties saillantes du corps[31] et les
-sens[32] constituent les facultés de notre nature que nous avons reçues
-du ciel[33]. Il n'y a que les saints hommes [ou ceux qui parviennent à
-la perfection] qui puissent donner à ces facultés de notre nature leur
-complet développement.
-
-39. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, voulait abréger son temps de deuil.
-_Koung-sun-tcheou_ lui dit: N'est-il pas encore préférable de porter le
-deuil pendant une année que de s'en abstenir complètement?
-
-MENG-TSEU dit: C'est comme si vous disiez à quelqu'un qui tordrait le
-bras de son frère aîné: «Pas si vite, pas si vite!» Enseignez-lui la
-piété filiale, la déférence fraternelle, et bornez-vous à cela.
-
-Le fils du roi étant venu à perdre sa mère, son précepteur sollicita
-pour lui [de son père] la permission de porter le deuil pendant
-quelques mois.
-
-_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi pendant quelques mois seulement?
-
-MENG-TSEU dit: Le jeune homme avait désiré porter le deuil pendant les
-trois années prescrites, mais il n'en avait pas obtenu l'autorisation
-de son père. Quand même il n'aurait obtenu de porter le deuil qu'un
-jour, c'était encore préférable pour lui à s'abstenir complètement de
-le porter.
-
-40. MENG-TSEU dit: Les enseignements de l'homme supérieur sont au
-nombre de cinq.
-
-Il est des hommes qu'il convertit au bien de la même manière que la
-pluie qui tombe en temps convenable fait croître les fruits de la terre.
-
-Il en est dont il perfectionne la vertu; il en est dont il développe
-les facultés naturelles et les lumières.
-
-Il en est qu'il éclaire par les réponses qu'il fait à leurs questions.
-
-Il en est enfin qui se convertissent d'eux-mêmes au bien et se rendent
-meilleurs [entraînés qu'ils sont par son exemple].
-
-Voilà les cinq manières dont l'homme supérieur instruit les hommes.
-
-41. _Koung-sun-tcheou_ dit: Que ces voies [du sage] sont hautes et
-sublimes! qu'elles sont admirables et dignes d'éloges! La difficulté
-de les mettre en pratique me parait aussi grande que celle d'un homme
-qui voudrait monter au ciel sans pouvoir y parvenir. Pourquoi ne
-rendez-vous pas ces voies faciles, afin que ceux qui veulent les suivre
-puissent les atteindre, et que chaque jour ils fassent de nouveaux
-efforts pour en approcher?
-
-MENG-TSEU dit: Le charpentier habile ne change ni ne quitte son aplomb
-et son cordeau à cause d'un ouvrier incapable. _Y_, l'habile archer,
-ne changeait pas la manière de tendre son arc à cause d'un archer sans
-adresse.
-
-L'homme supérieur apporte son arc, mais il ne tire pas. Les principes
-de la vertu brillent soudain aux yeux de ceux qui la cherchent [comme
-un trait de flèche]. Le sage se tient dans la voie moyenne [entre les
-choses difficiles et les choses faciles][34]; que ceux qui le peuvent
-le suivent.
-
-42. MENG-TSEU dit: Si dans un empire règnent les principes de la
-raison, le sage accommode sa personne à ces principes; si dans un
-empire ne règnent pas les principes de la raison [s'il est dans le
-trouble et l'anarchie][35], le sage accommode les principes de la
-raison au salut de sa personne.
-
-Mais je n'ai jamais entendu dire que le sage ait accomodé les
-principes de la raison ou les ait fait plier aux caprices et aux
-passions des hommes!
-
-43. _Koung-tou-tseu_ dit: Pendant que _Theng-keng_[36] suivait vos
-leçons, il paraissait être du nombre de ceux que l'on traite avec
-urbanité: cependant vous n'avez pas répondu à une question qu'il vous a
-faite: pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU dit: Ceux qui se fient sur leur noblesse ou sur leurs
-honneurs interrogent; ceux qui se fient sur leur sagesse ou leurs
-talents interrogent; ceux qui se fient sur leur âge plus avancé
-interrogent; ceux qui se fient sur les services qu'ils croient avoir
-rendus à l'État interrogent; ceux qui se fient sur d'anciennes
-relations d'amitié avec des personnes en charge interrogent: tous
-ceux-là sont des gens auxquels je ne réponds pas. _Theng-keng_ se
-trouvait dans deux de ces cas[37].
-
-44. MENG-TSEU dit: Celui qui s'abstient de ce dont il ne doit pas
-s'abstenir, il n'y aura rien dont il ne s'abstienne; celui qui reçoit
-avec froideur ceux qu'il devrait recevoir avec effusion de tendresse,
-il n'y aura personne qu'il ne reçoive froidement; ceux qui s'avancent
-trop précipitamment reculeront encore plus vite.
-
-45. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur ou le sage aime tous les êtres qui
-vivent[38], mais il n'a point pour eux les sentiments d'humanité qu'il
-a pour les hommes; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,
-mais il ne les aime pas de l'amour qu'il a pour ses père et mère. Il
-aime ses père et mère de l'amour filial, et il a pour les hommes des
-sentiments d'humanité; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,
-et il aime tous les êtres qui vivent.
-
-46. MENG-TSEU dit: L'homme pénétrant et sage n'ignore rien; il applique
-toutes les forces de son intelligence à apprendre les choses qu'il lui
-importe de savoir. Quant à l'homme humain, il n'est rien qu'il n'aime;
-il s'applique de toutes ses forces à aimer ce qui mérite d'être aimé.
-
-_Yao_ et _Chun_ étaient sages et pénétrants; toutefois leur pénétration
-ne s'étendait pas à tous les objets. Ils appliquaient les forces de
-leur intelligence à ce qu'il y avait de plus important [et négligeaient
-le reste]. _Yao_ et _Chun_ étaient pleins d'humanité, mais cette
-humanité n'allait pas jusqu'à aimer également tous les hommes; ils
-s'appliquaient principalement à aimer les sages d'un amour filial.
-
-Il est des hommes qui ne peuvent porter le deuil de leurs parents
-pendant trois ans, et qui s'informent soigneusement du deuil de
-trois mois ou de celui de cinq; ils mangent immodérément, boivent
-abondamment, et vous interrogent minutieusement sur le précepte des
-rites: _Ne déchirez pas la chair avec les dents_. Cela s'appelle
-ignorer à quoi il est le plus important de s'appliquer.
-
-
-[1] «Le _coeur_, ou _principe pensant_ (_sin_), dit _Tchou-hi_, c'est
-la partie spirituelle et intelligente de l'homme, ce qui constitue la
-raison dans la foule des êtres, et influe sur toutes les actions. La
-_nature rationnelle_ (_Sing_), c'est alors la raison qui caractérise le
-_coeur_ (ou principe pensant); et le _ciel_ (_Thien_), c'est la source
-d'où la _raison_ procède.»
-
-[2] «Comme l'humanité, l'équité, etc.» (_Glose._)
-
-[3] «Comme les richesses, les honneurs, le gain, l'avancement.»
-(_Glose._)
-
-[4] «C'est-à-dire dans notre nature.» (_Glose._)
-
-[5] «Ils oubliaient la dignité et le rang des rois dont ils faisaient
-peu de cas.» (_Glose._)
-
-[6] «Par les hommes de l'antiquité, il indique les lettrés du temps des
-trois (premières) dynasties.» (_Glose._)
-
-[7] Dans ce paragraphe et les suivants, MENG-TSEU signale la différence
-qu'il avait trouvée entre le régime des princes chefs de vassaux, et le
-régime des rois souverains.
-
-[8] «Qui n'ont d'autre origine que le ciel, qui ne procèdent d'aucune
-source, si ce n'est du ciel.» (_Commentaire._)
-
-[9] _Commentaire._
-
-[10] «Ce que la raison ne prescrit pas.» (_Glose._)
-
-[11] _Nothi pulli sunt optimi_.(COLUMELLE.)
-
-[12] «Ce sont les hommes d'élite sans emplois publics qui donnent à
-la raison céleste, qui est en nous, tous les développements qu'elle
-comporte: on les nomme _le peuple du ciel_.» (TCHOU-HI.)
-
-[14] _Commentaire._
-
-[15] Voyez liv. II, chap. I, §13.
-
-[16] Comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
-l'empire.
-
-[17] _Glose._
-
-[18] _Glose._
-
-[19] _Glose._
-
-[20] «Le matin et le soir.» (_Glose._)
-
-[21] La plus élevée de l'empire.
-
-[22] Les trois _Koung_: ce sont les _Thaï-sse, Thaï-fou_ et _Thai-po_.
-(_Glose._)
-
-[23] _Glose._
-
-[24] _Glose._
-
-[25] Ode _Fa-chen_, section _Kouë-foung._
-
-[26] «Que personne, sans les avoir mérités, ne reçoive des traitements
-du prince.» (_Glose._)
-
-On pourrait traduire cette pensée ancienne par cette formule moderne,
-_que personne ne consomme sans avoir produit_, qui lui est équivalente.
-
-[27] _Tchoung-tseu_ s'attachait exclusivement à la vertu de l'équité,
-et il négligeait les autres; il quitta sa mère et son frère ainé,
-refusa d'accepter un emploi et un traitement du roi de _Thsi_, et
-encourut ainsi plusieurs reproches.
-
-[28] _Glose._
-
-[29] Comme Énée s'enfuit de Troie en portant son père Ànchise sur ses
-épaules.
-
-[30] C'est-à-dire que rien ne ressemble tant à un prince régnant
-qu'un autre prince régnant, parce que l'un et l'autre ont les mêmes
-habitudes, le même entourage, et le même genre de vie.
-
-[31] «Telles que les oreilles, les yeux, les mains, les pieds et autres
-de cette espèce.» (_Glose._)
-
-[32] «Tels que la vue, l'ouïe, etc.» (_Glose._)
-
-[33] _Thian-sing_, COELI NATURA.
-
-[34] _Glose._
-
-[35] _Glose._
-
-[36] Frère cadet du roi de _Theng._
-
-[37] «Il était vain de sa dignité (de frère de prince), et il était
-également vain de sa prétendue sagesse.» (_Glose._)
-
-[38] «Il indique les oiseaux, les bêtes, les plantes, les arbres.»
-(_Glose._)
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII,
-
-COMPOSÉ DE 38 ARTICLES.
-
-
-1. MENG-TSEU dit: O que _Hoeï-wang_ de _Liang_[1] est inhumain! L'homme
-[ou le prince] humain arrive par ceux qu'il aime à aimer ceux qu'il
-n'aimait pas. Le prince inhumain au contraire arrive par ceux qu'il
-n'aime pas à ne pas aimer ceux qu'il aimait.
-
-_Koung-sun-tcheou_ dit: Qu'entendez-vous par là?
-
-MENG-TSEU dit: _Hoeï-wang_ de _Liang_ ayant voulu livrer une bataille
-pour cause d'agrandissement de territoire, fut battu complètement,
-et laissa les cadavres de ses soldats pourrir sur le champ du combat
-sans leur faire donner la sépulture. Il aurait bien voulu recommencer
-de nouveau, mais il craignit de ne pouvoir vaincre lui-même. C'est
-pourquoi il poussa son fils, qu'il aimait, à sa perte fatale[2] en
-l'excitant à le venger. C'est ce que j'appelle _arriver par ceux que
-l'on n'aime pas à ne pas aimer ceux que l'on aimait._
-
-2. MENG-TSEU dit: Dans le livre intitulé _le Printemps et
-l'Automne_[3], on ne trouve aucune guerre juste et équitable. Il en est
-cependant qui ont une apparence de droit et de justice; mais on ne doit
-pas moins les considérer comme injustes.
-
-Les actes de redressement[4] sont des actes par lesquels un supérieur
-déclare la guerre à ses inférieurs pour redresser leurs torts. Les
-royaumes qui sont égaux entre eux ne se redressent point ainsi
-mutuellement.
-
-3. MENG-TSEU dit: Si l'on ajoute une foi entière, absolue, aux livres
-[historiques], alors on n'est pas dans une condition aussi avantageuse
-que si l'on manquait de ces livres.
-
-Moi, dans le chapitre du _Chou-king_ intitulé _Wou-tching_[5], je ne
-prends que deux ou trois articles, et rien de plus.
-
-L'homme humain n'a point d'ennemi dans l'empire[6].
-
-Comment donc, lorsqu'un homme souverainement humain [comme _Wou-wang_]
-en attaque un souverainement inhumain [comme _Cheou-sin_], y aurait-il
-un si grand carnage que les boucliers de bois flotteraient dans le
-sang[7]?
-
-4. MENG-TSEU dit: S'il y a un homme qui dise: «Je sais parfaitement
-ordonner et diriger une armée; je sais parfaitement livrer une
-bataille:» cet homme est un grand coupable.
-
-Si le prince qui gouverne un royaume aime l'humanité, il n'aura aucun
-ennemi dans l'empire.
-
-Lorsque _Tching-thang_ rappelait à leurs devoirs les habitants des
-régions méridionales, les barbares des régions septentrionales se
-plaignaient [d'être négligés par lui]; lorsqu'il rappelait à leurs
-devoirs les habitants des régions orientales, les barbares des régions
-occidentales se plaignaient en disant: _Pourquoi nous réserve-t-il pour
-les derniers?_
-
-Lorsque _Wou-wang_ attaqua la dynastie de _Yin_, il n'avait que trois
-cents chars de guerre et trois mille vaillants soldats.
-
-_Wou-wang_ [en s'adressant aux populations] leur dit: «Ne craignez
-rien, je vous apporte la paix et la tranquillité; je ne suis pas
-l'ennemi des cent familles [du peuple chinois].» Et aussitôt les
-populations prosternèrent leurs fronts vers la terre, comme des
-troupeaux de boeufs labourent le sol de leurs cornes.
-
-Le terme (_tching_) par lequel on désigne l'action de _redresser_ ou
-_rappeler à leur devoir_ par les armes ceux qui s'en sont écartés,
-signifie _rendre droits, corriger_ (_tching_). Quand chacun désire se
-_redresser_ ou _se corriger soi-même_, pourquoi recourir à la force des
-armes afin d'arriver au même résultat?
-
-5. MENG-TSEU dit: Le charpentier et le charron peuvent donner à un
-homme leur règle et leur équerre, mais ils ne peuvent pas le rendre
-immédiatement habile, dans leur art.
-
-6. MENG-TSEU dit: _Chun_ se nourrissait de fruits secs et d'herbes des
-champs, comme si toute sa vie il eût dû conserver ce régime. Lorsqu'il
-fut fait empereur[8], les riches habits brodés qu'il portait, la
-guitare dont il jouait habituellement, les deux jeunes filles qu'il
-avait comme épouses à ses côtés, ne l'affectaient pas plus que s'il les
-avait possédées dès son enfance.
-
-7. MENG-TSEU dit: Je sais enfin maintenant que de tuer les proches
-parents d'un homme est un des crimes les plus graves [par ses
-conséquences].
-
-En effet, si un homme tue le père d'un autre homme, celui-ci tuera
-aussi le père du premier. Si un homme tue le frère aîné d'un autre
-homme, celui-ci tuera aussi le frère aîné du premier. Les choses étant
-ainsi, ce crime diffère bien peu de celui de tuer ses parents de sa
-propre main.
-
-8. MENG-TSEU dit: Les anciens qui construisirent des portes aux
-passages des confins du royaume avaient pour but d'empêcher des actes
-de cruauté et de dévastation; ceux de nos jours qui font construire
-ces portes de passages ont pour but d'exercer des actes de cruauté et
-d'oppression[9].
-
-9. MENG-TSEU dit: Si vous ne suivez pas vous-même la voie droite[10],
-elle ne sera pas suivie par votre femme et vos enfants. Si vous donnez
-des ordres qui ne soient pas conformes à la voie droite[11], ils ne
-doivent pas être exécutés par votre femme et vos enfants.
-
-10. MENG-TSEU dit: Ceux qui sont approvisionnés de toutes sortes de
-biens ne peuvent mourir de faim dans les années calamiteuses; ceux qui
-sont approvisionnés de toutes sortes de vertus ne seront pas troublés
-par une génération corrompue.
-
-11. MENG-TSEU dit: Les hommes qui aiment la bonne renommée peuvent
-céder pour elle un royaume de mille quadriges. Si un homme n'a pas ce
-caractère, son visage témoignera de sa joie ou de ses regrets pour une
-écuelle de riz et de bouillon.
-
-12. MENG-TSEU dit: Si on ne confie pas [les affaires et
-l'administration du royaume] à des hommes humains et sages, alors le
-royaume sera comme s'il reposait sur le vide.
-
-Si on n'observe pas les règles et les préceptes de l'urbanité et de
-l'équité, alors les supérieurs et les inférieurs sont dans le trouble
-et la confusion.
-
-Si on n'apporte pas un grand soin aux affaires les plus
-importantes[12], alors les revenus ne pourront suffire à la
-consommation.
-
-13. MENG-TSEU dit: Il a pu arriver qu'un homme inhumain obtînt un
-royaume; mais il n'est encore jamais arrivé qu'un homme inhumain
-conquît l'empire.
-
-14. MENG-TSEU dit: Le peuple est ce qu'il y a de plus noble dans
-le monde[13]; les esprits de la terre et les fruits de la terre ne
-viennent qu'après; le prince est de la moindre importance[14].
-
-C'est pourquoi, si quelqu'un se concilie l'amour et l'affection du
-peuple des collines [ou des campagnes][15], il deviendra fils du
-Ciel [ou empereur]; s'il arrive à être fils du Ciel, ou empereur, il
-aura pour lui les différents princes régnants; s'il a pour lui les
-différents princes régnants, il aura pour lui les grands fonctionnaires
-publics.
-
-Si les différents princes régnants [par la tyrannie qu'ils exercent sur
-le peuple] mettent en péril les autels des esprits de la terre et des
-fruits de la terre, alors le fils du Ciel les dépouille de leur dignité
-et les remplace par de sages princes.
-
-Les victimes opimes étant prêtes, les fruits de la terre étant disposés
-dans les vases préparés, et le tout étant pur, les sacrifices sont
-offerts selon les saisons. Si cependant la terre est desséchée par la
-chaleur de l'air, ou si elle est inondée par l'eau des pluies, alors le
-fils du Ciel détruit les autels des esprits pour en élever d'autres en
-d'autres lieux.
-
-15. MENG-TSEU dit: Les saints hommes sont les instituteurs de cent
-générations. _Pe-i_ et _Lieou-hia-hoeï_ sont de ce nombre. C'est
-pourquoi ceux qui ont entendu parler des grandes vertus de _Pe-i_
-sont devenus modérés dans leurs désirs, de grossiers et avides
-qu'ils étaient, et les hommes sans courage ont senti s'affermir
-leur intelligence; ceux qui ont entendu parler des grandes vertus
-de _Lieou-hia-hoeï_ sont devenus les hommes les plus doux et les
-plus humains, de cruels qu'ils étaient; et les hommes d'un esprit
-étroit sont devenus généreux et magnanimes. Il faudrait remonter cent
-générations pour arriver à l'époque de ces grands, hommes, et, après
-cent générations de plus écoulées, il n'est personne qui, en entendant
-le récit de leurs vertus, ne sente son âme émue et disposée à les
-imiter. S'il n'existait jamais de saints hommes, en serait-il de même?
-Et combien doivent être plus excités au bien ceux qui les ont approchés
-de près et ont pu recueillir leurs paroles!
-
-16. MENG-TSEU dit: Cette humanité dont j'ai si souvent parlé, c'est
-l'homme [c'est la raison qui constitue son être][16]; si l'on réunit
-ces deux termes ensemble [l'humanité et l'homme][17], c'est la voie[18].
-
-17. MENG-TSEU dit: KHOUNG-TSEU, en s'éloignant du royaume de _Lou_,
-disait: «Je m'éloigne lentement.» C'est la _voie_ pour s'éloigner du
-royaume de son père et de sa mère. En s'éloignant de _Thsi_, il prit
-dans sa main du riz macéré dans l'eau, et il se mit en route. C'est la
-_voie_ pour s'éloigner d'un royaume étranger.
-
-18. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur [KHOUNG-TSEU] souffrit les
-privations du besoin[19] dans les royaumes de _Tchin_ et de _Thsaï_,
-parce qu'il ne trouva aucune sympathie ni chez les princes ni chez
-leurs ministres.
-
-19. _Me-ki_ dit: Moi _Ki_, je fais excessivement peu de cas des
-murmures et de l'improbation des hommes.
-
-MENG-TSEU dit: Ils ne blessent aucunement. Les hommes distingués par
-leurs vertus, leurs talents et leurs lumières, sont encore bien plus
-exposés aux clameurs de la multitude. Le _Livre des Vers_[20] dit:
-
- «J'éprouve dans mon coeur une profonde tristesse;
-
- Je suis en haine près de cette foule dépravée.»
-
-Voilà ce que fut KHOUNG-TSEU.
-
- «Il ne put fuir la jalousie et la haine des hommes,
-
- Qui cependant n'ôtèrent rien à sa renommée[21].»
-
-Voilà ce que fut _Wen-wang!_
-
-20. MENG-TSEU dit: Les sages [de l'antiquité] éclairaient les autres
-hommes de leurs lumières; ceux de nos jours les éclairent de leurs
-ténèbres!
-
-21. MENG-TSEU, s'adressant à _Kao-tseu_, lui dit: Si les sentiers des
-montagnes sont fréquentés par les hommes, si on y passe souvent et sans
-interruption, ils deviennent viables; mais si, dans un court intervalle
-de temps, ils ne sont pas fréquentés, alors les herbes et les plantes
-y croissent et les obstruent; aujourd'hui ces herbes et ces plantes
-obstruent votre coeur.
-
-22. _Kao-tseu_ dit: La musique de _Yu_ surpasse la musique de
-_Wen-wang._
-
-MENG-TSEU dit: Pourquoi dites-vous cela?
-
-_Kao-tseu_ dit: Parce que les anneaux des clochettes [des instruments
-de musique de _Yn_] sont usés.
-
-MENG-TSEU dit: Cela suffit-il [pour porter un tel jugement]? Les
-ornières des portes des villes ont-elles été creusées par le passage
-d'un seul quadrige?
-
-23. Pendant que le royaume de _Thsi_ éprouvait une famine, _Tchin-tsin_
-dit: Tous les habitants du royaume espèrent que vous, maître, vous
-ferez ouvrir une seconde fois les greniers publics de la ville de
-_Thang._ Peut-être ne pouvez-vous pas faire de nouveau [cette demande
-au prince]?
-
-MENG-TSEU dit: Si je faisais de nouveau cette demande, je serais un
-autre _Foung-fou_. Ce _Foung-fou_ était un homme de _Tçin_ très-habile
-dans l'art de prendre des tigres avec les mains. Ayant fini par devenir
-un sage lettré, il se rendit un jour dans les champs situés hors de la
-ville au moment où une multitude d'hommes était à la poursuite d'un
-tigre. Le tigre s'était retranché dans le défilé d'une montagne, où
-personne n'osait aller le poursuivre. Aussitôt que la foule aperçut
-de loin _Foung-fou_, elle courut au devant de lui, et _Foung-fou_,
-étendant les bras, s'élança de son char. Toute la foule fut ravie de
-joie. Mais les sages lettrés qui se trouvèrent présents se moquèrent de
-lui[22].
-
-MENG-TSEU dit: La bouche est destinée à goûter les saveurs; les yeux
-sont destinés à contempler les couleurs et les formes des objets; les
-oreilles sont destinées à entendre les sons; les narines sont destinées
-à respirer les odeurs; les quatre membres [les pieds et les mains] sont
-destinés à se reposer de leurs fatigues. C'est ce qui constitue la
-nature de l'homme en même temps que sa destination. L'homme supérieur
-n'appelle pas cela sa _nature._
-
-L'humanité[23] est relative aux pères et aux enfants; l'équité[24]
-est relative au prince et aux sujets; l'urbanité[25] est relative aux
-hôtes et aux maîtres de maison; la prudence[26] est relative aux sages;
-le saint homme appartient à la voie du ciel [qui comprend toutes les
-vertus précédentes]. C'est l'accomplissement de ces vertus, de ces
-différentes destinations, qui constitue le mandat du ciel en même temps
-que notre nature. L'homme supérieur ne l'appelle pas _mandat_ du ciel.
-
-25. _Hao-seng_, dont le petit nom était _Pou-haï_, fit une question en
-ces termes: Quel homme est-ce que _Lo-tching-tseu_?
-
-MENG-TSEU dit: C'est un homme simple et bon, c'est un homme sincère et
-fidèle.
-
---Qu'entendez-vous par être simple et bon? qu'entendez-vous par être
-sincère et fidèle?
-
---Celui qui est digne d'envie, je l'appelle bon. Celui qui possède
-réellement en lui la bonté, je l'appelle sincère.
-
-Celui qui ne cesse d'accumuler en lui les qualités et les vertus
-précédentes est appelé excellent.
-
-Celui qui a des trésors de vertus joint encore de l'éclat et de la
-splendeur est appelé grand.
-
-Celui qui est grand, et qui efface complétement les signes extérieurs
-ou les vestiges de sa grandeur, est appelé saint.
-
-Celui qui est saint, et qui en même temps ne peut être connu par les
-organes des sens, est appelé esprit.
-
-_Lo-tching-tseu_ est arrivé au milieu des deux premiers degrés [de
-cette échelle de sainteté][27]; il est encore au-dessous des quatre
-degrés plus élevés.
-
-26. MENG-TSEU dit: Ceux qui se séparent du [sectaire] _Mé_ se réfugient
-nécessairement près du [sectaire] _Yang_[28]; ceux qui se séparent
-de _Yang_ se réfugient nécessairement près des _Jou_[29] ou lettrés.
-Ceux qui se réfugient ainsi près des lettrés doivent être accueillis
-favorablement; et voilà tout.
-
-Ceux d'entre les lettrés qui disputent aujourd'hui avec _Yang_ et _Mé_
-se conduisent comme si, se mettant à la poursuite d'un petit pourceau
-échappé, ils l'étranglaient après qu'il serait rentré à son étable.
-
-27. MENG-TSEU dit: Il y a un tribut consistant en toile de chanvre et
-en soie dévidée; il y a un tribut de riz, et un autre tribut qui se
-paye en corvées. L'homme supérieur [ou le prince qui aime son peuple]
-n'exige que le dernier de ces tributs, et diffère les deux premiers.
-S'il exige ensemble les deux premiers, alors le peuple est consumé de
-besoins; s'il exige les trois genres de tributs en même temps, alors le
-père et le fils sont obligés de se séparer [pour vivre].
-
-28. MENG-TSEU dit: Il y a trois choses précieuses pour les princes
-régnants de différents ordres: le territoire[30], les populations[31],
-et une bonne administration[32]. Ceux qui regardent les perles et les
-pierreries comme des choses précieuses seront certainement atteints de
-grandes calamités.
-
-29. _Y-tching_, dont le petit nom était _Kouo_, occupait une
-magistrature dans le royaume de _Thsi._
-
-MENG-TSEU dit: _Y-tching-kouo_ mourra.
-
-_Y-tching-kouo_ ayant été tué, les disciples du Philosophe lui dirent:
-Maître, comment saviez-vous que cet homme serait tué?
-
-MENG-TSEU dit: C'était un homme de peu de vertu; il n'avait jamais
-entendu enseigner les doctrines de l'homme supérieur; alors il
-était bien à présumer que [par ses actes contraires à la raison] il
-s'exposerait à une mort certaine.
-
-30. MENG-TSEU[33], se rendant à _Theng_, s'arrêta dans le palais
-supérieur. Un soulier, que l'on était en train de confectionner, avait
-été posé sur le devant de la croisée. Le gardien de l'hôtellerie le
-chercha, et ne le trouva plus.
-
-Quelqu'un interrogeant MENG-TSEU, lui dit: Est-ce donc ainsi que vos
-disciples cachent ce qui ne leur appartient pas?
-
-MENG-TSEU répondit: Pensez-vous que nous sommes venus ici pour
-soustraire un soulier?
-
-Point du tout. Maître, d'après l'ordre d'enseignement que vous avez
-institué, vous ne recherchez point les fautes passées, et ceux qui
-viennent à vous [pour s'instruire] vous ne les repoussez pas. S'ils
-sont venus à vous avec un coeur sincère, vous les recevez aussitôt au
-nombre de vos disciples, sans autre information.
-
-31. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont le sentiment de la
-commisération. Étendre ce sentiment à tous leurs sujets de peine et de
-souffrance, c'est de l'humanité. Tous les hommes ont le sentiment de ce
-qui ne doit pas être fait. Étendre ce sentiment à tout ce qu'ils font,
-c'est de l'équité.
-
-Que tous les hommes puissent réaliser par des actes ce sentiment qui
-nous porte à désirer de ne pas nuire aux autres hommes, et ils ne
-pourront suffire à tout ce que l'humanité réclame d'eux. Que tous les
-hommes puissent réaliser dans leurs actions ce sentiment que nous avons
-de ne pas percer les murs des voisins [pour les voler], et ils ne
-pourront suffire à tout ce que l'équité réclame d'eux.
-
-Que tous les hommes puissent constamment et sincèrement ne jamais
-accepter les appellations singulières de la seconde personne,
-_tu, toi_[34] et, partout où ils iront, ils parleront selon l'équité.
-
-Si le lettré, lorsque son temps de parler n'est pas encore venu, parle,
-il surprend la pensée des autres par ses paroles; si, son temps de
-parler étant venu, il ne parle pas, il surprend la pensée des autres
-par son silence. Ces deux sortes d'action sont de la même espèce que
-celle de percer le mur de son voisin.
-
-32. MENG-TSEU dit: Les paroles dont la simplicité est à la portée
-de tout le monde et dont le sens est profond, sont les meilleures.
-L'observation constante des vertus principales, qui sont comme le
-résumé de toutes les autres, et la pratique des actes nombreux qui en
-découlent, est la meilleure règle de conduite.
-
-Les paroles de l'homme supérieur ne descendent pas plus bas que sa
-ceinture [s'appliquent toujours aux objets qui sont devant ses yeux],
-et ses principes sont également à la portée de tous.
-
-Telle est la conduite constante de l'homme supérieur: il ne cesse
-d'améliorer sa personne, et l'empire jouit des bienfaits de la paix.
-
-Le grand défaut des hommes est d'abandonner leurs propres champs pour
-ôter l'ivraie de ceux des autres. Ce qu'ils demandent des autres [de
-ceux qui les gouvernent][35] est important, difficile, et ce qu'ils
-entreprennent eux-mêmes est léger, facile.
-
-33. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ reçurent du ciel une nature
-accomplie; _Thang_ et _Wou_ rendirent la leur accomplie par leurs
-propres efforts.
-
-Si tous les mouvements de l'attitude et de la démarche sont conformes
-aux rites, on a atteint le comble de la vertu parfaite. Quand on gémit
-sur les morts, ce n'est pas à cause des vivants que l'on éprouve de
-la douleur. On ne doit pas se départir d'une vertu inébranlable,
-inflexible, pour obtenir des émoluments du prince. Les paroles et les
-discours du sage doivent toujours être conformes à la vérité, sans
-avoir pour but de rendre ses actions droites et justes.
-
-L'homme supérieur en pratiquant la loi [qui est l'expression de la
-raison céleste][36] attend [avec indifférence] l'accomplissement du
-destin; et voilà tout.
-
-34. MENG-TSEU dit: S'il vous arrive de vous entretenir avec nos hommes
-d'État[37], méprisez-les intérieurement.
-
-Gardez-vous d'estimer leur somptueuse magnificence.
-
-Ils possèdent des palais hauts de quelques toises, et dont les saillies
-des poutres ont quelques pieds de longueur; si j'obtenais leur dignité,
-et que j'eusse des voeux à réaliser, je ne me construirais pas un
-palais. Les mets qu'ils se font servir à leurs festins occupent un
-espace de plus de dix pieds; quelques centaines de femmes les assistent
-dans leurs débauches; moi, si j'obtenais leur dignité, et que j'eusse
-des voeux à remplir, je ne me livrerais pas comme eux à la bonne chère
-et à la débauche. Ils se livrent à tous les plaisirs et aux voluptés de
-la vie, et se plongent dans l'ivresse; ils vont à la chasse entraînés
-par des coursiers rapides; des milliers de chars les suivent[38]; moi,
-si j'obtenais leur dignité, et que j'eusse des voeux à réaliser, ce ne
-seraient pas ceux-là. Tout ce qu'ils ont en eux sont des choses que je
-ne voudrais pas posséder; tout ce que j'ai en moi appartient à la saine
-doctrine des anciens: pourquoi donc les craindrais-je?
-
-35. MENG-TSEU dit: Pour entretenir dans notre coeur le sentiment
-de l'humanité et de l'équité, rien n'est meilleur que de diminuer
-les désirs. Il est bien peu d'hommes qui, ayant peu de désirs, ne
-conservent pas toutes les vertus de leur coeur; et il en est aussi bien
-peu qui, ayant beaucoup de désirs, conservent ces vertus.
-
-36. _Thseng-tsi_ aimait beaucoup à manger le fruit du jujubier, mais
-_Thsêng-tseu_ ne pouvait pas supporter d'en manger.
-
-_Koung-sun-tcheou_ fit cette question: Quel est le meilleur d'un plat
-de hachis ou de jujubes?
-
-MENG-TSEU dit: C'est un plat de hachis.
-
-_Koung-sun-tcheou_ dit: S'il en est ainsi, alors pourquoi
-_Thsêng-tseu_, en mangeant du hachis, ne mangeait-il pas aussi des
-jujubes?
-
---Le hachis est un plat commun [dont tout le monde mange]; les jujubes
-sont un plat particulier [dont peu de personnes mangent]. Nous ne
-proférons pas le petit nom de nos parents, nous prononçons leur nom de
-famille, parce que le nom de famille est commun et que le petit nom est
-particulier.
-
-37. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Lorsque KHOUNG-TSEU
-se trouvait dans le royaume de _Tchin_ [pressé par le besoin], il
-disait: «Pourquoi ne retourné-je pas dans mon pays? Les disciples
-que j'ai laissés dans mon village sont très-intelligents, ils ont de
-hautes conceptions, et ils les exécutent sommairement; ils n'oublient
-pas le commencement et la fin de leurs grandes entreprises.» Pourquoi
-KHOUNG-TSEU, se trouvant dans le royaume de _Tchin_, pensait-il à ses
-disciples, doués d'une grande intelligence et de hautes pensées, du
-royaume de _Lou?_
-
-MENG-TSEU dit: Comme KHOUNG-TSEU ne trouvait pas dans le royaume
-de _Tchin_ des hommes tenant le milieu de la droite voie, pour
-s'entretenir avec eux, il dut reporter sa pensée vers des hommes de la
-même classe qui avaient l'âme élevée et qui se proposaient la pratique
-du bien. Ceux qui ont l'âme élevée forment de grandes conceptions; ceux
-qui se proposent la pratique du bien s'abstiennent de commettre le mal.
-KHOUNG-TSEU ne désirait-il pas des hommes qui tinssent le milieu de la
-droite voie? Comme il ne pouvait pas en trouver, c'est pour cela qu'il
-pensait à ceux qui le suivent immédiatement.
-
-Oserais-je vous demander [continua _Wen-tchang_] quels sont les hommes
-que l'on peut appeler _hommes à grandes conceptions?_
-
-MENG-TSEU dit: Ce sont des hommes comme _Khin-tchang, Tsheng-si_ et
-_Mou-phi_; ce sont ceux-là que KHOUNG-TSEU appelait _hommes à grandes
-conceptions._
-
---Pourquoi les appelait-il hommes à grandes conceptions?
-
-Ceux qui ne rêvent que de grandes choses, qui ne parlent que de grandes
-choses, ont toujours à la bouche ces grands mots: _Les hommes de
-l'antiquité! les hommes de l'antiquité!_ Mais si vous comparez leurs
-paroles avec leurs actions, vous trouverez que les actions ne répondent
-pas aux paroles.
-
-Comme KHOUNG-TSEU ne pouvait trouver des hommes à conceptions élevées,
-il désirait du moins rencontrer des hommes intelligents qui évitassent
-de commettre des actes dont ils auraient eu à rougir, et de pouvoir
-s'entretenir avec eux. Ces hommes sont ceux qui s'attachent fermement
-à la pratique du bien et à la fuite du mal; ce sont aussi ceux qui
-suivent immédiatement les hommes qui tiennent le milieu de la droite
-voie.
-
-KHOUNG-TSEU disait: Je ne m'indigne pas contre ceux qui, passant devant
-ma porte, n'entrent pas dans ma maison; ces gens-là sont seulement les
-plus honnêtes de tout le village[39]! Les plus honnêtes de tout le
-village sont la peste de la vertu.
-
-Quels sont donc les hommes [poursuivit _Wen-tchang_] que vous appelez
-les plus honnêtes de tout le village?
-
-MENG-TSEU répondit: Ce sont ceux qui disent [aux _hommes à grandes
-conceptions_]: «Pourquoi êtes-vous donc toujours guindés sur les
-grands projets et les grands mots de vertus? nous ne voyons point vos
-actions dans vos paroles, ni vos paroles dans vos actions. A chaque
-instant, vous vous écriez: _Les hommes de l'antiquité! les hommes de
-l'antiquité_! (et aux hommes qui s'attachent fermement à la pratique du
-bien): Pourquoi dans vos actions et dans toute votre conduite êtes-vous
-d'un si difficile accès et si austères?»
-
-Pour moi, je veux [continue MENG-TSEU] que celui qui est né dans un
-siècle soit de ce siècle. Si les contemporains le regardent comme
-un honnête homme, cela doit lui suffire. Ceux qui font tous leurs
-efforts pour ne pas parler et agir autrement que tout le monde sont
-des adulateurs de leur siècle; ce sont les plus honnêtes gens de leur
-village!
-
-_Wen-tchang_ dit: Ceux que tout leur village appelle _les plus honnêtes
-gens_ sont toujours d'honnêtes gens partout où ils vont; KHOUNG-TSEU
-les considérait comme la peste de la vertu; pourquoi cela?
-
-MENG-TSEU dit: Si vous voulez les trouver en défaut, vous ne saurez
-pas où les prendre; si vous voulez les attaquer par un endroit, vous
-n'en viendrez pas à bout. Ils participent aux moeurs dégénérées et à la
-corruption de leur siècle. Ce qui habite dans leur coeur ressemble à la
-droiture et à la sincérité; ce qu'ils pratiquent ressemble à des actes
-de tempérance et d'intégrité. Comme toute la population de leur village
-les vante sans cesse, ils se croient des hommes parfaits, et ils ne
-peuvent entrer dans la voie de _Yao_ et de _Chun_. C'est pourquoi
-KHOUNG-TSEU les regardait comme la peste de la vertu.
-
-KHOUNG-TSEU disait: «Je déteste ce qui n'a que l'apparence sans la
-réalité; je déteste l'ivraie, dans la crainte qu'elle ne perde les
-récoltes; je déteste les hommes habiles, dans la crainte qu'ils ne
-confondent l'équité; je déteste une bouche diserte, dans la crainte
-qu'elle ne confonde la vérité; je déteste les sons de la musique
-_tching_, dans la crainte qu'ils ne corrompent la musique; je déteste
-la couleur violette, dans la crainte qu'elle ne confonde la couleur
-pourpre; je déteste les plus honnêtes gens des villages, dans la
-crainte qu'ils ne confondent la vertu.»
-
-L'homme supérieur retourne à la règle de conduite immuable, et voilà
-tout. Une fois que cette règle de conduite immuable aura été établie
-comme elle doit l'être, alors la foule du peuple sera excitée à la
-pratique de la vertu; une fois que la foule du peuple aura été excitée
-à la pratique de la vertu, alors il n'y aura plus de perversité et de
-fausse sagesse.
-
-38. MENG-TSEU dit: Depuis _Yao_ et _Chun_ jusqu'à _Thang_ (ou
-_Tching-thang_), il s'est écoulé cinq cents ans et plus. _Yu_ et
-_Kao-yao_ apprirent la règle de conduite immuable en la voyant
-pratiquer [par _Yao_ et _Chun_]; _Thang_ l'apprit par la tradition.
-
-Depuis _Tang_ jusqu'à _Wen-wang_ il s'est écoulé cinq cents ans et
-plus. _Y-yin_ et _Laï-tchou_ apprirent cette doctrine immuable en la
-voyant pratiquer par _Tching-thang; Wen-wang_ l'apprit par la tradition.
-
-Depuis _Wen-wang_ jusqu'à KHOUNG-TSEU il s'est écoulé cinq cents ans
-et plus. _Thaï-koung-wang_ et _San-y-seng_ apprirent cette doctrine
-immuable en la voyant pratiquer par _Wen-wang;_ KHOUNG-TSEU l'apprit
-par la tradition.
-
-Depuis KHOUNG-TSEU jusqu'à nos jours il s'est écoulé cent ans et plus.
-La distance qui nous sépare de l'époque du saint homme n'est pas bien
-grande; la proximité de la contrée que nous habitons avec celle
-qu'habitait le saint homme est plus grande[40]; ainsi donc, parce
-qu'il n'existe plus personne [qui ait appris la doctrine immuable en
-la voyant pratiquer par le saint homme], il n'y aurait personne qui
-l'aurait apprise et recueillie par la tradition!
-
-
-[1] Ou _Hoeï_, roi de _Liang_.
-
-[2] Conférez liv. I, chap. I, pag. 250.
-
-[3] Le _Tchun-tsieou_ de KHOUNG-TSEU.
-
-[4] _Tching-tche_.
-
-[5] Voyez _Livres sacrés de l'Orient_, p. 87.
-
-[6] Tous les hommes s'empressent de se soumettre à lui sans combattre.
-
-[7] Ces motifs du doute historique du philosophe MENG-TSEU paraîtront
-sans doute peu convaincants.
-
-[8] _Thian-tseu_, fils du Ciel.
-
-[9] Il fait allusion aux droits, ou impôts injustes que les différents
-princes imposaient sur les voyageurs et les marchandises à ces
-différents passages.
-
-[10] «_Tchang-jan tchi-li_, la raison, les principes du devoir.»
-(_Glose._)
-
-[11] «A la raison, aux principes du devoir.» (_Glose._)
-
-[12] D'après un commentateur chinois, cité par M. Stan. Julien, ces
-affaires sont, par exemple, de constituer à chacun une propriété privée
-suffisante pour le faire vivre avec sa famille, d'enseigner comment on
-doit élever les animaux domestiques, d'assigner des traitements aux
-uns, de distribuer des terres, d'accomplir les différents sacrifices,
-d'inviter les sages â sa cour par l'envoi de présents, etc.
-
-[13] _Min weï koueï:_ la Glose dit à ce sujet: «Le mot _koueï, noble_,
-donne l'idée de ce qu'il y a de plus grave et de plus important.»
-
-[14] Voici le texte chinois tout entier de ce paragraphe: «_Meng-tseu
-youeï: min weï koueï; che, tsie, thseu tchi; kiun weï king_; mot à
-mot: MENG-TSEU: _populus est proe-omnibus-nobilis; terroe-spiritus,
-frugum-spiritus secundarii illius; Princeps est levioris-momenti_.» Il
-serait difficile de trouver dans les écrits des plus hardis penseurs
-modernes de pareilles propositions.
-
-Il y a longtemps, comme on le voit, que les principes sur lesquels sera
-fondé l'avenir politique du monde ont été proclamés, et dans des pays
-que nous couvrons de nos orgueilleux et injustes dédains.
-
-[15] _Commentaire._
-
-[16] _Commentaire._
-
-[17] _Glose._
-
-[18] C'est la conformité de toutes ses actions aux lois de notre
-nature. Conférez le _Tchoung-young_, chap. I, §1.
-
-[19] Pendant sept jours, il manqua des nécessités de la vie.
-
-[20] Ode _Pe-tcheou_, section _Peï-foung._
-
-[21] _Livre des Vers_, ode _Mian_, section _Ta-ya._
-
-[22] «Parce qu'il ne sut pas persister dans l'état qu'il avait
-embrassé.» (TCHOU-HI.)
-
-[23] _Jin_. L'_humanité_, dit la Glose, consiste principalement dans
-l'_amour_; c'est pourquoi elle appartient aux pères et aux enfants.
-
-[24] _I_. L'_équité_ consiste principalement dans le _respect_; c'est
-pourquoi elle appartient au prince et aux sujets. (_Glose_.)
-
-[25] _Li_. L'_urbanité_ consiste principalement dans la bienveillance
-et l'affabilité; c'est pourquoi elle appartient aux maîtres de maison
-qui reçoivent de» hôtes. (_Glose._)
-
-[26] _Tchi_. La _prudence_ consiste principalement dans l'art de
-distinguer, de discerner (le bien du mal): c'est pourquoi elle
-appartient aux sages. (_Glose_.)
-
-[27] Il désigne la bonté et la sincérité.... (_Glose_.)
-
-[28] Conférez ci-devant, liv. II, chap. VII, pag. 485.
-
-[29] Les _Jou_ sont ceux qui suivent les doctrines de KHOUNG-TSEU et
-des premiers grands hommes de la Chine. Ces doctrines des _Jou_, dit la
-Glose, sont la raison du grand milieu et de la souveraine rectitude.
-
-[30] «Pour constituer le royaume.» (_Glose._)
-
-[31] «Pour conserver et protéger le royaume.» (_Glose._)
-
-[32] «Pour gouverner le royaume.» (_Glose._)
-
-[33] _Chang-koung_, hôtellerie pour recevoir les voyageurs de
-distinction.
-
-[34] En chinois _eulh, jou_, que l'on emploie dans le langage familier
-ou lorsque l'on traite quelqu'un injurieusement et avec mépris.
-
-[35] _Glose._
-
-[36] _Glose._
-
-[37] _Ta-jin_, hommes qui occupent une position _élevée_. «Il fait
-allusion aux hommes qui, de son temps, étaient distingués par leurs
-emplois et leurs dignités.» (TCHOU-HI.)
-
-Quelques commentateurs prétendent que MENG-TSEU désigne les princes de
-son temps.
-
-[38] Ces détails ne peuvent guère se rapporter qu'aux princes.
-
-[39] «Ceux que tout le village, trompé par l'apparence de leur fausse
-vertu, appelle les hommes les meilleurs du village.» (_Commentaire._)
-
-[40] Le royaume de _Lou_, qui était la patrie de KHOUNG-TSEU, et le
-royaume de _Tseou_, qui était celle de MENG-TSEU, étaient presque
-contigus.
-
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE.
-
-Ta-hio, ou la Grande Étude
-
-Tchoung-young, ou l'Invariabilité dans le milieu
-
-Lun-yu, ou les Entretiens philosophiques
-
-Meng-tseu
-
-
-
-***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE
-MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE ***
-
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