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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - - - - -Title: Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine - - -Author: Confucius and Mencius - - - -Release Date: February 18, 2014 [eBook #44958] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - - -***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE -MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE *** - - -E-text prepared by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe -(http://www.freeliterature.org) from page images generously made available -by Münchener DigitalisierungsZentrum, Bayerische Staatsbibliothek -(http://www.digitale-sammlungen.de) - - - -Note: Images of the original pages are available through - Münchener DigitalisierungsZentrum, Bayerische Staatsbibliothek. - See - http://reader.digitale-sammlungen.de/resolve/display/bsb10251363.html - - - - - -CONFUCIUS ET MENCIUS. - -LES QUATRE LIVRES - -DE PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE - -Traduits du Chinois par M. G. Pauthier - - - - - - - -Paris, -Charpentier, Libraire-Éditeur, -17, Rue de Lille. -1846. - - - - -INTRODUCTION. - - -«Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y laisse des traces -plus ou moins durables de son passage: des pyramides, des arcs de -triomphe, des colonnes, des temples, des cathédrales, en portent -témoignage à la postérité. Mais les monuments les plus durables, -ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destinées des -nations, ce sont les grandes oeuvres de l'intelligence humaine que les -siècles produisent de loin en loin, et qui, météores extraordinaires, -apparaissent comme des révélations à des points déterminés du temps et -de l'espace, pour guider les nations dans les voies providentielles que -le genre humain doit parcourir[1].» - -C'est un de ces monuments providentiels dont on donne ici la première -traduction française faite sur le texte chinois[2]. - -Dans un moment où l'Orient semble se réveiller de son sommeil séculaire -au bruit que font les puissances européennes qui convoitent déjà -ses dépouilles, il n'est peut-être pas inutile de faire connaître -les oeuvres du plus grand philosophe moraliste de cette merveilleuse -contrée, dont les souvenirs touchent au berceau du monde, comme elle -touche au berceau du soleil. C'est le meilleur moyen de parvenir à -l'intelligence de l'un des phénomènes les plus extraordinaires que -présente l'histoire du genre humain. - -En Orient, comme dans la plupart des contrées du globe, mais en Orient -surtout, le sol a été sillonné par de nombreuses révolutions, par des -bouleversements qui ont changé la face des empires. De grandes nations, -depuis quatre mille ans, ont paru avec éclat sur cette vaste scène du -monde. La plupart sont descendues dans la tombe avec les monuments -de leur civilisation, ou n'ont laissé que de faibles traces de leur -passage: tel est l'ancien empire de Darius, dont l'antique législation -nous a été en partie conservée dans les écrits de Zoroastre, et dont -on cherche maintenant à retrouver les curieux et importants vestiges -dans les inscriptions cunéiformes de Babylone et de Persépolis. Tel -est celui des Pharaons, qui, avant de s'ensevelir sous ses éternelles -pyramides, avait jeté à la postérité, comme un défi, l'énigme de sa -langue figurative, dont le génie moderne, après deux mille ans de -tentatives infructueuses, commence enfin à soulever le voile. Mais -d'autres nations, contemporaines de ces grands empires, ont résisté, -depuis près de quarante siècles, à toutes les révolutions que la -nature et l'homme leur ont fait subir. Restées seules debout et -immuables quand tout s'écroulait autour d'elles, elles ressemblent à -ces rochers escarpés que les flots des mers battent depuis le jour de -la création sans pouvoir les ébranler, portant ainsi témoignage de -l'impuissance du temps pour détruire ce qui n'est pas une oeuvre de -l'homme. - -En effet, c'est un phénomène, on peut le dire, extraordinaire, que -celui de la nation chinoise et de la nation indienne se conservant -immobiles, depuis l'origine la plus reculée des sociétés humaines, -sur la scène si mobile et si changeante du monde! On dirait que leurs -premiers législateurs, saisissant de leurs bras de fer ces nations -à leur berceau, leur ont imprimé une forme indélébile, et les ont -coulées, pour ainsi dire, dans un moule d'airain, tant l'empreinte a -été forte, tant la forme a été durable! Assurément, il y a là quelques -vestiges des lois éternelles qui gouvernent le monde. - -La civilisation chinoise est, sans aucun doute, la plus ancienne -civilisation de la terre. Elle remonte authentiquement, c'est-à-dire -par les preuves de l'histoire chinoise[3], jusqu'à deux mille six cents -ans avant notre ère. Les documents recueillis dans le _Chou-king_ -ou _Livre par excellence_[4], surtout dans les premiers chapitres, -sont les documents les plus anciens de l'histoire des peuples. Il est -vrai que le _Chouking_ fut coordonné par KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS) -dans la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère[5]; mais ce -grand philosophe, qui avait un si profond respect pour l'antiquité, -n'altéra point les documents qu'il mit en ordre. D'ailleurs, pour les -sinologues, le style de ces documents, qui diffère autant du style -moderne que le style des Douze Tables diffère de celui de Cicéron, est -une preuve suffisante de leur ancienneté. - -Ce qui doit profondément étonner à la lecture de ce beau monument -de l'antiquité, c'est la haute raison, le sens éminemment moral qui -y respirent. Les auteurs de ce livre, et les personnages dans la -bouche desquels sont placés les discours qu'il contient, devaient, -à une époque si reculée, posséder une grande culture morale, qu'il -serait difficile de surpasser, même de nos jours. Cette grande culture -morale, dégagée de tout autre mélange impur que celui de la croyance -aux indices des sorts, est un fait très-important pour l'histoire de -l'humanité; car, ou cette grande culture morale était le fruit d'une -civilisation déjà avancée, ou c'était le produit spontané d'une nature -éminemment droite et réfléchie: dans l'un et l'autre cas, le fait n'en -est pas moins digne des méditations du philosophe et de l'historien. - -Les idées contenues dans le _Chou-king_ sur la Divinité, sur -l'influence bienfaisante qu'elle exerce constamment dans les événements -du monde, sont très-pures et dignes en tout point de la plus saine -philosophie. On y remarqua surtout l'intervention constante du -Ciel ou de la Raison suprême dans les relations des princes avec -les populations, ou des gouvernants avec les gouvernés; et cette -intervention est toujours en faveur de ces derniers, c'est-à-dire du -peuple. L'exercice de la souveraineté, qui dans nos sociétés modernes -n'est le plus souvent que l'exploitation du plus grand nombre au profit -de quelques-uns, n'est, dans le _Chou-king_, que l'accomplissement -religieux d'un mandat céleste au profit de tous, qu'une noble et -grande mission confiée au plus dévoué et au plus digne, et qui était -retirée dès l'instant que le mandataire manquait à son mandat. Nulle -part peut-être les droits et les devoirs respectifs des rois et des -peuples, des gouvernants et des gouvernés, n'ont été enseignés d'une -manière aussi élevée, aussi digne, aussi conforme à la raison. C'est -bien là qu'est constamment mise en pratique cette grande maxime de la -démocratie moderne: _vox populi, vox Dei_, «la voix du peuple est la -voix de Dieu.» Cette maxime se manifeste partout, mais on la trouve -ainsi formulée à la fin du chapitre _Kao-yao-mo_, §7 (p. 56 des _Livres -sacrés de l'Orient_): - -«Ce que le Ciel voit et entend n'est que ce que le peuple voit et -entend. Ce que le peuple juge digne de récompense et de punition est -ce que le Ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication -intime entre le Ciel et le peuple; que ceux qui gouvernent les peuples -soient donc attentifs et réservés.» On la trouve aussi formulée de -cette manière dans le _Ta-hio_ ou la _Grande Étude_, ch. X, §5 (page 62 -du présent volume): - -«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire; - -Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire.» - -On ferait plusieurs volumes, si l'on voulait recueillir tous les -axiomes semblables qui sont exprimés dans les livres chinois, depuis -les plus anciens jusqu'aux plus modernes; et, nous devons le dire, on -ne trouverait pas dans tous les écrivains politiques et moraux de la -Chine, bien plus nombreux que partout ailleurs, un seul apôtre de la -tyrannie et de l'oppression, un seul écrivain qui ait eu l'audace, -pour ne pas dire l'impiété, de nier les droits de tous aux dons de -Dieu, c'est-à-dire aux avantages qui résultent de la réunion de l'homme -en société, et de les revendiquer au profit d'un seul ou d'un petit -nombre. Le pouvoir le plus absolu que les écrivains politiques et les -moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouvernement n'a jamais -été qu'un pouvoir délégué par le Ciel ou la Raison suprême absolue, ne -pouvant s'exercer que dans l'intérêt de tous, pour le bien de tous, et -jamais dans l'intérêt d'un seul et pour le bien d'un seul. Des limites -morales infranchissables sont posées à ce pouvoir absolu; et s'il lui -arrivait de les dépasser, d'enfreindre ces lois morales, d'abuser de -son mandat, alors, comme l'a dit un célèbre philosophe chinois du -douzième siècle de notre ère, TCHOU-HI, dans son Commentaire sur le -premier des _Quatre Livres classiques de la Chine_ (voyez page 61), -enseigné dans toutes les écoles et les colléges de l'empire, le peuple -serait dégagé de tout respect et de toute obéissance envers ce même -pouvoir, qui serait détruit immédiatement, pour faire place à un autre -pouvoir légitime, c'est-à-dire s'exerçant uniquement dans les intérêts -de tous. - -Ces doctrines sont enseignées dans le _Chou-king_ ou le _Livre sacré -par excellence_ des Chinois, ainsi que dans les _Quatre Livres -classiques_ du grand philosophe KHOUNG-TSEU et de ses disciples, dont -nous donnons dans ce volume une traduction complète et aussi littérale -que possible. Ces livres, révérés à l'égal des livres les plus -révérés dans d'autres parties du monde, et qui ont reçu la sanction -de générations et de populations immenses, forment la base du droit -public; ils ont été expliqués et commentés par les philosophes et -les moralistes les plus célèbres, et ils sont continuellement dans -les mains de tous ceux qui, tout en voulant orner leur intelligence, -désirent encore posséder la connaissance de ces grandes vérités morales -qui font seules la prospérité et la félicité des sociétés humaines. - -KHOUNG-FOU-TSEU (que les missionnaires européens, en le faisant -connaître et admirer à l'Europe, nommèrent _Confucius_, en latinisant -son nom) fut, non pas le premier, mais le plus grand législateur de -la Chine. C'est lui qui recueillit et mit en ordre, dans la seconde -moitié du sixième siècle avant notre ère, tous les documents religieux, -philosophiques, politiques et moraux qui existaient de son temps, et -en forma un corps de doctrines, sous le titre de _Y-king_, ou _Livre -sacré des permutations; Chou-king_, ou _Livre sacré par excellence; -Chi-king_, ou _Livre des Vers; Li-ki_, ou _Livre des Rites_. Les -_Sse-chou_, ou _Quatre Livres classiques_, sont ses dits et ses maximes -recueillis par ses disciples. Si l'on peut juger de la valeur d'un -homme et de la puissance de ses doctrines par l'influence qu'elles -ont exercée sur les populations, on peut, avec les Chinois, appeler -KHOUNG-TSEU _le plus grand Instituteur du genre humain que les siècles -aient jamais produit!_ - -En effet, il suffit de lire les ouvrages de ce philosophe, composés -par lui ou recueillis par ses disciples, pour être de l'avis des -Chinois. Jamais la raison humaine n'a été plus dignement représentée. -On est vraiment étonné de retrouver dans les écrits de KHOUNG-TSEU -l'expression d'une si haute et si vertueuse intelligence, en même -temps que celle d'une civilisation aussi avancée. C'est surtout dans -le _Lûn-yù_ ou les _Entretiens philosophiques_ que se manifeste la -belle âme de KHOUNG-TSEU. Où trouver, en effet, des maximes plus -belles, des idées plus nobles et plus élevées que dans les livres -dont nous publions la traduction? On ne doit pas être surpris si les -missionnaires européens, qui les premiers firent connaître ces écrits à -l'Europe, conçurent pour leur auteur un enthousiasme égal à celui des -Chinois. - -Ses doctrines étaient simples et fondées sur la nature de l'homme. -Aussi disait-il à ses disciples: «_Ma doctrine est simple et facile -à pénétrer_[6].» Sur quoi l'un d'eux ajoutait: «La doctrine de notre -maître consiste uniquement à posséder la droiture du coeur et à aimer -son prochain comme soi-même[7].» - -Cette doctrine, il ne la donnait pas comme nouvelle, mais comme un -dépôt traditionnel des sages de l'antiquité, qu'il s'était imposé la -mission de transmettre à la postérité[8]. Cette mission, il l'accomplit -avec courage, avec dignité, avec persévérance, mais non sans éprouver -de profonds découragements et de mortelles tristesses. Il faut donc que -partout ceux qui se dévouent au bonheur de l'humanité s'attendent à -boire le calice d'amertume, le plus souvent jusqu'à la lie, comme s'ils -devaient expier par toutes les souffrances humaines les dons supérieurs -dont leur âme avait été douée pour accomplir leur mission divine! - -Cette mission _d'Instituteur du genre humain_, le philosophe chinois -l'accomplit, disons-nous, dans toute son étendue, et bien autrement -qu'aucun philosophe de l'antiquité classique. Sa philosophie ne -consistait pas en spéculations plus ou moins vaines, mais c'était une -philosophie surtout pratique, qui s'étendait à toutes les conditions -de la vie, à tous les rapports de l'existence sociale. Le grand but de -cette philosophie, le but pour ainsi dire unique, était _l'amélioration -constante de soi-même et des autres hommes;_ de soi-même d'abord, -ensuite des autres. L'amélioration ou le perfectionnement de soi-même -est d'une nécessité absolue pour arriver à l'amélioration et au -perfectionnement des autres. Plus la personne est en évidence, plus -elle occupe un rang élevé, plus ses devoirs d'amélioration de soi-même -sont grands; aussi KHOUNG-TSEU considérait-il le gouvernement des -hommes comme la plus haute et la plus importante mission qui puisse -être conférée à un mortel, comme un véritable _mandat céleste_. L'étude -du coeur humain ainsi que l'histoire lui avaient appris que le pouvoir -pervertissait les hommes quand ils ne savaient pas se défendre de -ses prestiges, que ses tendances permanentes étaient d'abuser de sa -force et d'arriver à l'oppression. C'est ce qui donne aux écrits du -philosophe chinois, comme à tous ceux de sa grande école, un caractère -si éminemment politique et moral. La vie de KHOUNG-TSEU se consume -en cherchant à donner des enseignements aux princes de son temps, à -leur faire connaître leurs devoirs ainsi que la mission dont ils -sont chargés pour gouverner les peuples et les rendre heureux. On -le voit constamment plus occupé de prémunir les peuples contre les -passions et la tyrannie des rois que les rois contre les passions et -la turbulence des peuples; non pas qu'il regardât les derniers comme -ayant moins besoin de connaître leurs devoirs et de les remplir, mais -parce qu'il considérait les rois comme seuls responsables du bien et du -mal qui arrivaient dans l'empire, de la prospérité ou de la misère des -populations qui leur étaient confiées. Il attachait à l'exercice de la -souveraineté des devoirs si étendus et si obligatoires, une influence -si vaste et si puissante, qu'il ne croyait pas pouvoir trop éclairer -ceux qui en étaient revêtus des devoirs qu'ils avaient à remplir pour -accomplir convenablement leur mandat. C'est ce qui lui faisait dire: -«Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaires, c'est -ressembler à l'étoile polaire, qui demeure immobile à sa place, tandis -que toutes les autres étoiles circulent autour d'elle et la prennent -pour guide[9].» - -Il avait une foi si vive dans l'efficacité des doctrines qu'il -enseignait aux princes de son temps, qu'il disait: - -«Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus -d'une génération pour faire régner partout la vertu de l'humanité[10].» - -Quoique la politique du premier philosophe et législateur chinois -soit essentiellement _démocratique_, c'est-à-dire ayant pour but la -culture morale et la félicité du peuple, il ne faudrait pas cependant -prendre ce mot dans l'acception qu'on lui donne habituellement. Rien -ne s'éloigne peut-être plus de la conception moderne d'un gouvernement -_démocratique_ que la conception politique du philosophe chinois. Chez -ce dernier, les lois morales et politiques qui doivent régir le genre -humain sous le triple rapport de l'homme considéré dans sa nature -d'être moral perfectible, dans ses relations de famille, et comme -membre de la société, sont des lois éternelles, immuables, expression -vraie de la véritable nature de l'homme, en harmonie avec toutes les -lois du monde visible, transmises et enseignées par des hommes qui -étaient eux-mêmes la plus haute expression de la nature morale de -l'homme, soit qu'ils aient dû cette perfection à une faveur spéciale -du ciel, soit qu'ils l'aient acquise par leurs propres efforts pour -s'améliorer et se rendre dignes de devenir les instituteurs du genre -humain. Dans tous les cas, ces lois ne pouvaient être parfaitement -connues et enseignées que par un très-petit nombre d'hommes, arrivés à -la plus haute culture morale de l'intelligence à laquelle il soit donné -à la nature humaine d'atteindre, et qui aient dévoué leur vie tout -entière et sans réserve à la mission noble et sainte de l'enseignement -politique pour le bonheur de l'humanité. C'est donc la réalisation -des lois morales et politiques qui peuvent constituer véritablement la -société et assurer la félicité publique, lois conçues et enseignées -par un petit nombre au profit de tous; tandis que, dans la conception -politique moderne d'un gouvernement démocratique, la connaissance -des lois morales et politiques qui constituent la société et doivent -assurer la félicité publique est supposée dans chaque individu dont se -compose cette société, quel que soit son degré de culture morale et -intellectuelle; de sorte que, dans cette dernière conception, il arrive -le plus souvent que celui qui n'a pas même les lumières nécessaires -pour distinguer le juste de l'injuste, dont l'éducation morale et -intellectuelle est encore entièrement à faire, ou même dont les -penchants vicieux sont les seuls mobiles de sa conduite, est appelé, -surtout si sa fortune le lui permet, à donner des lois à celui dont la -culture morale et intellectuelle est le plus développée, et dont la -mission devrait être l'enseignement de cette même société, régie par -les intelligences les plus nombreuses, il est vrai, mais aussi souvent -les moins faites pour cette haute mission. - -Selon KHOUNG-TSEU, _le gouvernement est ce qui est juste et droit_[11]. -C'est la réalisation des lois éternelles qui doivent faire le -bonheur de l'humanité, et que les plus hautes intelligences, par une -application incessante de tous les instants de leur vie, sont seules -capables de connaître et d'enseigner aux hommes. Au contraire, le -gouvernement, dans la conception moderne, n'est plus qu'un acte à la -portée de tout le monde, auquel tout le monde veut prendre part, comme -à la chose la plus triviale et la plus vulgaire, et à laquelle on n'a -pas besoin d'être préparé par le moindre travail intellectuel et moral. - -Pour faire mieux comprendre les doctrines morales et politiques du -philosophe chinois, nous pensons qu'il ne sera pas inutile de présenter -ici un court aperçu des _Quatre Livres classiques_ dont nous donnons la -traduction. - -1° LE TA-HIO OU LA GRANDE ÉTUDE. Ce petit ouvrage se compose d'un -_texte_ attribué à KHOUNG-TSEU, et d'une _Exposition_ faite par son -disciple _Thseng-tseu_. Le texte, proprement dit, est fort court. -Il est nommé _King_ ou _Livre par excellence_; mais tel qu'il est, -cependant, c'est peut-être, sous le rapport de l'art de raisonner, le -plus précieux de tous les écrits de l'ancien philosophe chinois, parce -qu'il offre au plus haut degré l'emploi d'une méthode logique, qui -décèle dans celui qui en fait usage, sinon la connaissance des procédés -syllogistiques les plus profonds, enseignés et mis en usage par les -philosophes indiens et grecs, au moins les progrès d'une philosophie -qui n'est plus bornée à l'expression aphoristique des idées morales, -mais qui est déjà passée à l'état scientifique. L'art est ici trop -évident pour que l'on puisse attribuer l'ordre et l'enchaînement -logique des propositions à la méthode naturelle d'un esprit droit qui -n'aurait pas encore eu conscience d'elle-même. On peut donc établir -que l'argument nommé _sorite_ était déjà connu en Chine environ deux -siècles avant Aristote, quoique les lois n'en aient peut-être jamais -été formulées dans cette contrée par des traités spéciaux[12]. - -Toute la doctrine de ce premier traité repose sur un grand principe -auquel tous les autres se rattachent et dont ils découlent comme de -leur source primitive et naturelle: _le perfectionnement de soi-même_. -Ce principe fondamental, le philosophe chinois le déclare obligatoire -pour tous les hommes, depuis celui qui est le plus élevé et le plus -puissant jusqu'au plus obscur et au plus faible; et il établit que -négliger ce grand devoir, c'est se mettre dans l'impossibilité -d'arriver à aucun autre perfectionnement moral. - -Après avoir lu ce petit traité, on demeure convaincu que le but du -philosophe chinois a été d'enseigner les devoirs du gouvernement -politique comme ceux du perfectionnement de soi-même et de la pratique -de la vertu par tous les hommes. - -2° LE TCHOUNG-YOUNG, OU L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU. Le titre de cet -ouvrage a été interprété de diverses manières par les commentateurs -chinois. Les uns l'ont entendu comme signifiant _la persévérance de -la conduite dans une ligne droite également éloignée des extrêmes_, -c'est-à-dire dans la _voie de la vérité_ que l'on doit constamment -suivre; les autres l'ont considéré comme signifiant _tenir le milieu -en se conformant aux temps et aux circonstances_, ce qui nous paraît -contraire à la doctrine exprimée dans ce livre, qui est d'une nature -aussi métaphysique que morale. _Tseu-sse_, qui le rédigea, était -petit-fils et disciple de KHOUNG-TSEU. On voit, à la lecture de ce -traité, que _Tseu-sse_ voulut exposer les principes métaphysiques -des doctrines de son maître, et montrer que ces doctrines n'étaient -pas de simples _préceptes dogmatiques_ puisés dans le sentiment et -la raison, et qui seraient par conséquent plus ou moins obligatoires -selon la manière de sentir et de raisonner, mais bien des _principes -métaphysiques_ fondés sur la nature de l'homme et les lois éternelles -du monde. Ce caractère élevé, qui domine tout le _Tchoung-young_, et -que des écrivains modernes, d'un mérite supérieur d'ailleurs[13], -n'ont pas voulu reconnaître dans les écrits des philosophes chinois, -place ce traité de morale métaphysique au premier rang des écrits de -ce genre que nous a légués l'antiquité. On peut certainement le mettre -à côté, sinon au-dessus de tout ce que la philosophie ancienne nous -a laissé de plus élevé et de plus pur. On sera même frappé, en le -lisant, de l'analogie qu'il présente, sous certains rapports, avec les -doctrines morales de la philosophie stoïque enseignées par Épictète et -Marc-Aurèle, en même temps qu'avec la métaphysique d'Aristote. - -On peut se former une idée de son contenu par l'analyse sommaire que -nous allons en donner d'après les commentateurs chinois. - -Dans le premier chapitre, _Tseu-sse_ expose les idées principales de -la doctrine de son maître KHOUNG-TSEU, qu'il veut transmettre à la -postérité. D'abord il fait voir que la _voie droite_, ou la _règle de -conduite morale_, qui oblige tous les hommes, a sa base fondamentale -dans le ciel, d'où elle tire son origine, et qu'elle ne peut changer; -que sa substance véritable, son essence propre, existe complètement -en nous, et qu'elle ne peut en être séparée; secondement, il parle du -devoir de conserver cette _règle de conduite morale_, de l'entretenir, -de l'avoir sans cesse sous les yeux; enfin il dit que les saints -hommes, ceux qui approchent le plus de l'intelligence divine, type -parfait de notre imparfaite intelligence, l'ont portée par leurs oeuvres -à son dernier degré de perfection. - -Dans les dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour ainsi -dire, que des citations de paroles de son maître destinées à corroborer -et à compléter les sens du premier chapitre. Le grand but de cette -partie du livre est de montrer que la _prudence éclairée_, l'_humanité_ -ou la _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force d'âme_, -ces _trois vertus universelles et capitales_, sont comme la porte -par laquelle on doit entrer dans la _voie droite_ que doivent suivre -tous les hommes; c'est pourquoi ces vertus ont été traitées dans la -première partie de l'ouvrage (qui comprend les chapitres 2, 3, 4, 5, 6, -7, 8, 9, 10 et 11). - -Dans le douzième chapitre, _Tseu-sse_ cherche à expliquer le sens -de cette expression du premier chapitre, où il est dit que la _voie -droite_ ou la _règle de conduite morale de l'homme_ est tellement -obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point un seul -instant. Dans les huit chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ cite sans -ordre les paroles de son maître KHOUNG-TSEU pour éclaircir le même -sujet. - -Toute morale qui n'aurait pas pour but le perfectionnement de la nature -humaine serait une morale incomplète et passagère. Aussi le disciple de -KHOUNG-TSEU, qui veut enseigner la loi éternelle et immuable d'après -laquelle les actions des hommes doivent être dirigées, établit, dans le -vingtième chapitre, que la loi suprême, la loi de conduite morale de -l'homme qui renferme toutes les autres, est la _perfection_. «Il y a un -principe certain, dit-il, pour reconnaître l'état de perfection. _Celui -qui ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux, qui ne sait -pas reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé -à la perfection._» - -Selon le philosophe chinois, le _parfait_, le vrai, dégagé de tout -mélange, est la loi du ciel; la _perfection_ ou le _perfectionnement_, -qui consiste à employer tous ses efforts pour découvrir et suivre -la loi céleste, le vrai principe du mandat du ciel, est la loi de -l'homme. Par conséquent, il faut que l'homme atteigne la _perfection_ -pour accomplir sa propre loi. - -Mais, pour que l'homme puisse accomplir sa loi, il faut qu'il la -connaisse. «Or, dit _Tseu-sse_ (chap. XXII), il n'y a dans le monde -que les hommes souverainement parfaits qui puissent connaître à -fond leur propre nature, la loi de leur être et les devoirs qui en -dérivent; pouvant connaître à fond la loi de leur être et les devoirs -qui en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la -nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner -tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du -ciel.» Voilà les hommes parfaits, les saints, c'est-à-dire ceux qui -sont arrivés à la _perfection_, constitués les instituteurs des -autres hommes, les seuls capables de leur enseigner leurs devoirs -et de les diriger dans la _droite voie_, la _voie de la perfection -morale_. Mais _Tseu-sse_ ne borne point là les facultés de ceux qui -sont parvenus à la _perfection_. Suivant le procédé logique que -nous avons signalé précédemment, il montre que les hommes arrivés à -la _perfection_ développent leurs facultés jusqu'à leur plus haute -puissance, s'assimilent aux pouvoirs supérieurs de la nature, et -s'absorbent finalement en eux. «Pouvant connaître à fond, ajoute-t-il, -la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les -devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils -peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres êtres -vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité -selon leur propre nature; pouvant connaître à fond la nature des êtres -vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité -selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de -leurs facultés intelligentes supérieures, aider le «ciel et la terre -dans la transformation et l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent -leur complet développement; pouvant aider le ciel et la terre dans la -transformation et l'entretien des êtres, ils peuvent, par cela même, -constituer un troisième pouvoir avec le ciel et la terre.» Voilà la loi -du ciel. - -Mais, selon _Tseu-sse_ (chap. XXIII-XXIV), il y a différents degrés de -_perfection_. Le plus haut degré est à peine compatible avec la nature -humaine, ou plutôt ceux qui l'ont atteint sont devenus supérieurs à la -nature humaine. Ils peuvent prévoir l'avenir, la destinée des nations, -leur élévation et leur chute, et ils sont assimilés aux intelligences -immatérielles, aux êtres supérieurs à l'homme. Cependant ceux qui -atteignent un degré de _perfection_ moins élevé, plus accessible à -la nature de l'homme (chap. XXIII), opèrent un grand bien dans le -monde par la salutaire influence de leurs bons exemples. On doit donc -s'efforcer d'atteindre à ce second degré de _perfection_. - -«Le _parfait_ (chap. XXV) est par lui-même parfait, absolu; la _loi du -devoir_ est par elle-même loi du devoir. - -Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans -le parfait, les êtres ne seraient pas.» C'est pourquoi _Tseu-sse_ -place le perfectionnement de soi-même et des autres au premier rang -des devoirs de l'homme. «Réunir le perfectionnement intérieur et le -perfectionnement extérieur constitue la règle du devoir.» - -«C'est pour cela, dit-il (chap. XXVI), que l'homme souverainement -parfait ne cesse jamais d'opérer le bien et de travailler au -perfectionnement des autres hommes.» Ici le philosophe chinois exalte -tellement la puissance de l'homme parvenu à la _perfection_, qu'il -l'assimile à celle du ciel et de la terre (chap. XXVI et XXVII). -C'est un caractère propre à la philosophie de l'Orient[14], et que -l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'antiquité classique, -d'attribuer à l'homme parvenu à la _perfection_ philosophique des -pouvoirs surnaturels qui le placent au rang des puissances surhumaines. - -_Tseu-sse_, dans le vingt-neuvième chapitre de son livre, est amené, -par la méthode de déduction, à établir que les lois qui doivent régir -un empire ne peuvent pas être proposées par des sages qui ne seraient -pas revêtus de la dignité souveraine, parce qu'autrement, quoique -excellentes, elles n'obtiendraient pas du peuple le respect nécessaire -à leur sanction, et ne seraient point observées. Il en conclut que -cette haute mission est réservée au souverain, qui doit établir ses -lois selon les lois du ciel et de la terre, et d'après les inspirations -des intelligences supérieures. Mais voyez à quelle rare et sublime -condition il accorde le droit de donner des institutions aux hommes et -de leur commander! «Il n'y a dans l'univers (chap. XXXI) que l'homme -souverainement saint qui, par la faculté de connaître à fond et de -comprendre parfaitement les lois primitives des êtres vivants, soit -digne de posséder l'autorité souveraine et de commander aux hommes; -qui, par sa faculté d'avoir une âme grande, magnanime, affable et -douce, soit capable de posséder le pouvoir de répandre des bienfaits -avec profusion; qui, par sa faculté d'avoir une âme élevée, ferme, -imperturbable et constante, soit capable de faire régner la justice et -l'équité; qui, par sa faculté d'être toujours honnête, simple, grave, -droit et juste, soit capable de s'attirer le respect et la vénération; -qui, par sa faculté d'être revêtu des ornements de l'esprit et des -talents que donne une étude assidue, et de ces lumières que procure -une exacte investigation des choses les plus cachées, des principes -les plus subtils, soit capable de discerner avec exactitude le vrai du -faux, le bien du mal.» - -Il ajoute: «Que cet homme souverainement saint apparaisse avec ses -vertus, ses facultés puissantes, et les peuples ne manqueront pas -de lui témoigner leur vénération; qu'il parle, et les peuples ne -manqueront pas d'avoir foi en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples -ne manqueront pas d'être dans la joie.... Partout où les vaisseaux -et les chars peuvent parvenir, où les forces de l'industrie humaine -peuvent faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son -dais immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil -et la lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du -matin fertilisent, tous les êtres humains qui vivent et qui respirent -ne peuvent manquer de l'aimer et de le révérer.» - -Mais ce n'est pas tout d'être _souverainement saint_, pour donner -des lois aux peuples et pour les gouverner, il faut encore être -_souverainement parfait_ (chap. XXXII), pour pouvoir distinguer -et fixer les devoirs des hommes entre eux. La loi de l'homme -souverainement parfait ne peut être connue que par l'homme -souverainement saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne peut -être pratiquée que par l'homme souverainement parfait; il faut donc -être l'un et l'autre pour être digne de posséder l'autorité souveraine. - -3° Le LUN-YU, ou les ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES. La lecture de ces -_Entretiens philosophiques_ de KHOUNG-TSEU et de ses disciples -rappelle, sous quelques rapports, les dialogues de Platon, dans -lesquels Socrate, son maître, occupe le premier plan, mais avec -toute la différence des lieux et des civilisations. Il y a assurément -beaucoup moins d'art, si toutefois il y a de l'art, dans les entretiens -du philosophe chinois, recueillis par quelques-uns de ses disciples, -que dans les dialogues poétiques du philosophe grec. On pourrait plutôt -comparer les _dits_ de KHOUNG-TSEU à ceux de Socrate, recueillis par -son autre disciple Xénophon. Quoi qu'il en soit, l'impression que -l'on éprouve à la lecture des _Entretiens_ du philosophe chinois avec -ses disciples n'en est pas moins grande et moins profonde, quoiqu'un -peu monotone peut-être. Mais cette monotonie même a quelque chose de -la sérénité et de la majesté d'un enseignement moral qui fait passer -successivement sous les yeux les divers côtés de la nature humaine en -la contemplant d'une région supérieure. Et après cette lecture on peut -se dire comme le philosophe chinois: «Celui qui se livre à l'étude du -vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche, -n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction[15]?» - -On peut dire que c'est dans ces _Entretiens philosophiques_ que se -révèle à nous toute la belle âme de KHOUNG-TSEU, sa passion pour la -vertu, son ardent amour de l'humanité et du bonheur des hommes. Aucun -sentiment de vanité ou d'orgueil, de menace ou de crainte, ne ternit la -pureté et l'autorité de ses paroles: «Je ne naquis point doué de la -science, dit-il; je suis un homme qui a aimé les anciens et qui a fait -tous ses efforts pour acquérir leurs connaissances[16].» - -«Il était complètement exempt de quatre choses, disent ses disciples: -il était sans amour-propre, sans préjugés, sans égoïsme et sans -obstination[17].» - -L'étude, c'est-à-dire la recherche du bien, du vrai, de la vertu, -était pour lui le plus grand moyen de perfectionnement. «J'ai passé, -disait-il, des journées entières sans nourriture, et des nuits entières -sans sommeil, pour me livrer à la méditation, et cela sans utilité -réelle: l'étude est bien préférable.» - -Il ajoutait: «L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite voie, et -non du boire et du manger. Si vous cultivez la terre, la faim se trouve -souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la félicité se trouve dans -le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne s'inquiète que de ne pas -atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas de la pauvreté[18].» - -Avec quelle admiration il parle de l'un de ses disciples, qui, au sein -de toutes les privations, ne s'en livrait pas moins avec persévérance à -l'étude de la sagesse! - -«Oh! qu'il était sage _Hoeï!_ Il avait un vase de bambou pour prendre -sa nourriture, une simple coupe pour boire, et il demeurait dans -l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que -lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne -changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï!_ Oh! qu'il était sage -_Hoeï_[19]!» - -S'il savait honorer la pauvreté, il savait aussi flétrir énergiquement -la vie matérielle, oisive et inutile. «Ceux qui ne font que boire et -que manger, disait-il, pendant toute la journée, sans employer leur -intelligence à quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas -le métier de bateleur? Qu'ils le pratiquent; ils seront des sages en -comparaison[20]!» - -C'est une question résolue souvent par l'affirmative, que les anciens -philosophes grecs avaient eu deux doctrines, l'une publique et l'autre -secrète; l'une pour le vulgaire (_profanum vulgus_), et l'autre -pour les initiés. La même question ne peut s'élever à l'égard de -KHOUNG-TSEU; car il déclare positivement qu'il n'a point de doctrine -secrète. «Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous -que j'aie pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines -cachées pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô -mes disciples! C'est la manière d'agir de _Khieou_ (de lui-même[21]).» - -Il serait très-difficile de donner une idée sommaire du _Lûn-yù_, -à cause de la nature de l'ouvrage, qui présente, non pas un traité -systématique sur un ou plusieurs sujets, mais des réflexions amenées -à peu près sans ordre sur toutes sortes de sujets. Voici ce qu'a dit -un célèbre commentateur chinois du _Lûn-yù_ et des autres livres -classiques, _Tching-tseu_, qui vivait sur la fin du onzième siècle de -notre ère: - -«Le _Lûn-yù_ est un livre dans lequel sont déposées les paroles -destinées à transmettre la doctrine de la raison; doctrine qui a été -l'objet de l'étude persévérante des hommes qui ont atteint le plus haut -degré de sainteté.... Si l'on demande quel est le but du _Lûn-yù_, je -répondrai: Le but du _Lûn-yù_ consiste à faire connaître la vertu de -l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; c'est -le point principal des discours de KHOUNG-TSEU. Il y enseigne les -devoirs de tous; seulement, comme ses disciples n'avaient pas les mêmes -moyens pour arriver aux mêmes résultats (ou à la pratique des devoirs -qu'ils devaient remplir), il répond diversement à leurs questions.» Le -_Lûn-yù_ est divisé en deux livres, formant ensemble vingt chapitres. -Il y eut, selon les commentateurs chinois, trois copies manuscrites du -_Lûn-yù_; l'une conservée par les hommes instruits de la province de -_Thsi;_ l'autre par ceux de _Lou_, la province natale de KHOUNG-TSEU, -et la troisième fut trouvée cachée dans un mur après l'incendie des -livres: cette dernière copie fut nommée _Kou-lûn_, c'est-à-dire -l'_Ancien Lûn_. La copie de _Thsi_ comprenait _vingt-deux_ chapitres; -l'ancienne copie (_Kou-lûn_), _vingt et un;_ et la copie de _Lou_, -celle qui est maintenant suivie, _vingt_. Les deux chapitres en plus de -la copie de _Thsi_ ont été perdus; le chapitre en plus de l'ancienne -copie vient seulement d'une division différente de la même matière. - -4° MENG-TSEU. Ce quatrième des livres classiques porte le nom de son -auteur, qui est placé par les Chinois immédiatement après KHOUNG-TSEU, -dont il a exposé et développé les doctrines. Plus vif, plus pétulant -que ce dernier, pour lequel il avait la plus haute admiration, et -qu'il regardait comme le plus grand instituteur du genre humain que -les siècles aient jamais produit, il disait: «Depuis qu'il existe -des hommes, il n'y en a jamais eu de comparables à KHOUNG-TSEU[22].» -A l'exemple de ce grand maître, il voyagea avec ses disciples (il -en avait dix-sept) dans les différents petits États de la Chine, -se rendant à la cour des princes, avec lesquels il philosophait et -auxquels il donnait souvent des leçons de politique et de sagesse -dont ils ne profilaient pas toujours. Comme KHOUNG-TSEU (ainsi que -nous l'avons déjà dit ailleurs[23]), il avait pour but le bonheur de -ses compatriotes et de l'humanité tout entière. En communiquant la -connaissance de ses principes d'abord aux princes et aux hommes qui -occupaient un rang élevé dans la société, et ensuite à un grand nombre -de disciples que sa renommée attirait autour de lui, il s'efforçait de -propager le plus possible ces mêmes doctrines au sein de la multitude, -et d'inculquer dans l'esprit des grands, des princes, que la stabilité -de leur puissance dépendait uniquement de l'amour et de l'affection -qu'ils auraient pour leurs peuples. Sa politique parait avoir eu une -expression plus décidée et plus hardie que celle de son maître. En -s'efforçant de faire comprendre aux gouvernants et aux gouvernés leurs -devoirs réciproques, il tendait à soumettre tout l'empire chinois à la -domination de ses principes. D'un côté il enseignait aux peuples le -droit divin que les rois avaient à régner, et de l'autre il enseignait -aux rois que c'était leur devoir de consulter les désirs du peuple, -et de mettre un frein à l'exercice de leur tyrannie; en un mot, de -se rendre le _père et la mère du peuple_. MENG-TSEU était un homme -de principes indépendants, et, contrôle vivant et incorruptible du -pouvoir, il ne laissait jamais passer un acte d'oppression, dans les -Etats avec lesquels il avait des relations, sans le blâmer sévèrement. - -MENG-TSEU possédait une connaissance profonde du coeur humain, et il a -déployé dans son ouvrage une grande souplesse de talent, une grande -habileté à découvrir les mesures arbitraires des princes régnants et -les abus des fonctionnaires publics. Sa manière de philosopher est -celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur et de saillies -spirituelles. Il prend son adversaire, quel qu'il soit, prince ou -autre, corps à corps, et, de déduction en déduction, de conséquence -en conséquence, il le mène droit à la sottise ou à l'absurde. Il le -serre de si près, qu'il ne peut lui échapper. Aucun écrivain oriental -ne pourrait peut-être offrir plus d'attraits à un lecteur européen, -surtout à un lecteur français, que MENG-TSEU, parce que (ceci n'est pas -un paradoxe) ce qu'il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois, -c'est la vivacité de son esprit. Il manie parfaitement l'ironie, et -cette arme, dans ses mains, est plus dangereuse et plus aiguë que dans -celles du sage Socrate. - -Voici ce que dit un écrivain chinois du livre de MENG-TSEU: «Les sujets -traités dans cet ouvrage sont de diverses natures. Ici, les vertus -de la vie individuelle et de parenté sont examinées; là, l'ordre des -affaires est discuté. Ici, les devoirs des supérieurs, depuis le -souverain jusqu'au magistrat du dernier degré, sont prescrits pour -l'exercice d'un bon gouvernement; là, les travaux des étudiants, des -laboureurs, des artisans, des négociants, sont exposés aux regards; -et, dans le cours de l'ouvrage, les lois du monde physique, du -ciel, de la terre et des montagnes, des rivières, des oiseaux, des -quadrupèdes, des poissons, des insectes, des plantes, des arbres, sont -occasionnellement décrites. Bon nombre des affaires que MENG-TSEU -traita dans le cours de sa vie, dans son commerce avec les hommes; ses -discours d'occasion avec des personnes de tous rangs; ses instructions -à ses élèves; ses vues ainsi que ses explications des livres anciens et -modernes, toutes ces choses sont incorporées dans cette publication. Il -rappelle aussi les faits historiques, les dits des anciens sages pour -l'instruction de l'humanité.» - -M. Abel Rémusat a ainsi caractérisé les deux plus célèbres philosophes -de la Chine: - -«Le style de MENG-TSEU, moins élevé et moins concis que celui du -prince des lettres (KOUNG-TSEU), est aussi noble, plus fleuri et plus -élégant. La forme du dialogue, qu'il a conservée à ses entretiens -philosophiques avec les grands personnages de son temps, comporte plus -de variété qu'on ne peut s'attendre à en trouver dans les apophthegmes -et les maximes de Confucius. Le caractère de leur philosophie diffère -aussi sensiblement. Confucius est toujours grave, même austère; il -exalte les gens de bien, dont il fait un portrait idéal, et ne parle -des hommes vicieux qu'avec une froide indignation. Meng-tseu, avec le -même amour pour la vertu, semble avoir pour le vice plus de mépris que -d'horreur; il l'attaque par la force de la raison, et ne dédaigne pas -même l'arme du ridicule. Sa manière d'argumenter se rapproche de cette -ironie qu'on attribue à Socrate. Il ne conteste rien à ses adversaires; -mais, en leur accordant leurs principes, il s'attache à en tirer des -conséquences absurdes qui les couvrent de confusion. Il ne ménage même -pas les grands et les princes de son temps, qui souvent ne feignaient -de le consulter que pour avoir occasion de vanter leur conduite, ou -pour obtenir de lui les éloges qu'ils croyaient mériter. Rien de -plus piquant que les réponses qu'il leur fait en ces occasions; rien -surtout de plus opposé à ce caractère servile et bas qu'un préjugé trop -répandu prête aux Orientaux, et aux Chinois en particulier. Meng-tseu -ne ressemble en rien à Aristippe: c'est plutôt à Diogène, mais avec -plus de dignité et de décence. On est quelquefois tenté de blâmer -sa vivacité, qui tient de l'aigreur; mais on l'excuse en le voyant -toujours inspiré par le zèle du bien public[24].» - -Quel que soit le jugement que l'on porte sur les deux plus célèbres -philosophes de la Chine et sur leurs ouvrages, dont nous donnons -la traduction dans ce volume, il n'en restera pas moins vrai -qu'ils méritent au plus haut degré l'attention du philosophe et de -l'historien, et qu'ils doivent occuper un des premiers rangs parmi -les plus rares génies qui ont éclairé l'humanité et l'ont guidée -dans le chemin de la civilisation. Bien plus, nous pensons que l'on -ne trouverait pas dans l'histoire du monde une figure à opposer à -celle du grand philosophe chinois, pour l'influence si longue et si -puissante que ses doctrines et ses écrits ont exercée sur ce vaste -empire qu'il a illustré par sa sagesse et son génie. Et tandis que les -autres nations de la terre élevaient de toutes parts des temples à des -êtres inintelligents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise -en élevait à l'apôtre de la sagesse et de l'humanité, de la morale et -de la vertu; au grand missionnaire de l'intelligence humaine, dont -les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans, et se -concilient maintenant l'admiration et l'amour de plus de trois cents -millions d'âmes[25]. - -Avant que de terminer, nous devons dire que ce n'est pas le désir d'une -vaine gloire qui nous a fait entreprendre la traduction dont nous -donnons aujourd'hui une édition nouvelle[26], mais bien l'espérance de -faire partager aux personnes qui la liront une partie des impressions -morales que nous avons éprouvées nous-même en la composant. Oh! c'est -assurément une des plus douces et des plus nobles impressions de l'âme -que la contemplation de cet enseignement si lointain et si pur, dont -l'humanité, quel que soit son prétendu progrès dans la civilisation, a -droit de s'enorgueillir. On ne peut lire les ouvrages des deux premiers -philosophes chinois sans se sentir meilleur, ou du moins sans se sentir -raffermi dans les principes du vrai comme dans la pratique du bien, et -sans avoir une plus haute idée de la dignité de notre nature. Dans un -temps où le sentiment moral semble se corrompre et se perdre, et la -société marcher aveuglement dans la voie des seuls instincts matériels, -il ne sera peut-être pas inutile de répéter les enseignements de haute -et divine raison que le plus grand philosophe de l'antiquité orientale -a donnés au monde. Nous serons assez récompensé des peines que notre -traduction nous a coûtées, si nous avons atteint le but que nous nous -sommes proposé en la composant. - -G. PAUTHIER. - - -[1] Avertissement de la traduction française que nous avons donnée en -1837 du _Ta-hio_ ou de la _Grande Étude, avec une version latine et le -texte chinois en regard, accompagné du commentaire complet du Tchou-hi -et de notes tirées des divers autres commentateurs chinois_. Gr. in-8°. - -[2] Voyez la note ci-après, p. 33. - -[3] On peut consulter à ce sujet notre _Description historique, -géographique et littéraire de la Chine_, t. I, p. 32 et suiv. F. Didot -frères, 1857. - -[4] Voyez la traduction de ce livre dans les _Livres sacrés de -l'Orient_ que nous avons publiés chez MM. F. Didot, en un fort vol. -in-8° à deux colonnes, d'où la traduction que nous donnons ici des -_Quatre Livres_ a été tirée. - -[5] Voyez la Préface du P. Gaubil, pag. 1 et suiv. - -[6] _Lun-yu_, chap. IV, §5. - -[7] _Id._, §16. - -[8] _Id._, chap. VII, §1, 19. - -[9] _Lun-yu_, chap. II, §1. - -[10] _Id._, chap. XIII, §12. - -[11] _Lun-yu_, chap. XII, §17. - -[12] Voyez l'Argument philosophique de l'édition _chinoise-latine_ et -_française_ que nous avons donnée de cet ouvrage. Paris, 1837, grand -in-8°. - -[13] Voyez les Histoires de la philosophie ancienne de Hegel et de H. -Ritter. - - -[14] Voyez aussi notre traduction des Essais de Colebrooke sur la -_Philosophie des Hindous_, un vol. in-8°. - -[15] _Lun-yu_, chap. I, §1. - -[16] _Lun-yu_, chap. V, §19. - -[17] _Id._, chap. IX, §. - -[18] _Id._, chap. XV, §30 et 31. - -[19] _Lun-yu_, chap. VI, §9. - -[20] _Id._, chap. XVII, §22. - -[21] _Lun-yu_, chap. VI, §23. - -[22] _Meng-tseu_, chap. III, pag. 249 de notre traduction. Ce -témoignage est corroboré dans _Meng-tseu_ par celui de trois des plus -illustres disciples du philosophe, que _Meng-tseu_ rapporte au même -endroit. - -[23] _Description de la Chine_, t. I, pag. 187. - -[24] Vie de _Meng-tseu_. Nouv. Mélanges asiatiques, t. II, pag. 119. - -[25] Nous renvoyons, pour les détails biographiques que l'on pourrait -désirer sur KHOUNG-TSEU et MENG-TSEU, à notre _Description de la Chine_ -déjà citée, t. 1, pag. 120 et suiv., où l'on trouvera aussi le portrait -de ces deux philosophes. - -[26] La traduction que nous publions des _Quatre Livres classiques de -la Chine_ est la première traduction française qui ait été faite sur le -texte chinois, excepté toutefois les deux premiers livres: le _Ta-hio_ -ou la _Grande Étude_, et le _Tchoung-young_ ou l'_Invariabilité dans -le milieu_, qui avalent déjà été traduits en français par quelques -missionnaires (_Mémoires sur les Chinois_, t. I, p. 436-481) et par -M. A. Rémusat (_Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque -du roi_, t. X, pag. 269 et suiv.). La traduction des missionnaires -n'est qu'une longue paraphrase enthousiaste dans laquelle on reconnaît -à peine le texte original. Celle du _Tchoung-young_ de M. Rémusat, -qui est accompagnée du texte chinois et d'une version latine, est -de beaucoup préférable. La traduction française de l'abbé Pluquet, -publiée en 1784, sous le titre de: _Les Livres classiques de l'empire -de la Chine_, a été faite sur la traduction latine du P. Noël, publiée -à Prague, en 1711, sous ce titre: _Sinensis imperii libri classici -sex_. Nous avons cru inutile de la consulter pour faire notre propre -traduction, attendu que nous nous sommes constamment efforcé de nous -appuyer uniquement sur le texte et les commentaires chinois. (Voyez, -pour plus de détails, les _Livres sacrés de l'Orient_, p. XXVIII.) - - - - -LES SSE CHOU, - -OU - -LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE - -MORALE ET POLITIQUE - -DE LA CHINE. - - -LE TA HIO, - -OU - -LA GRANDE ÉTUDE, - - -OUVRAGE DE - -KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS) - -ET DE SON DISCIPLE THSÊNG-TSEU. - - -PREMIER LIVRE CLASSIQUE. - - -PRÉFACE - -DU COMMENTAIRE SUR LE TA HIO, - -PAR LE DOCTEUR TCHOU-HI. - - * * * * * - - -Le livre de la _Grande Étude_ est cette Grande Étude que dans -l'antiquité on enseignait aux hommes, et qu'on leur proposait pour -règle de conduite; or, les hommes tirant du ciel leur origine, il en -résulte qu'il n'en est aucun qui n'ait été doué par lui des sentiments -de charité ou d'humanité, de justice, de convenance et de sagesse. -Cependant, quoique tous les hommes possèdent certaines dispositions -naturelles et constitutives qu'ils ont reçues en naissant, il en est -quelques-uns qui n'ont pas le pouvoir ou la faculté de les cultiver et -de les bien diriger. C'est pourquoi ils ne peuvent pas tous avoir en -eux les moyens de connaître les dispositions existantes de leur propre -nature, et ceux de leur donner leur complet développement. Il en est -qui, possédant une grande perspicacité, une intelligence pénétrante, -une connaissance intuitive, une sagesse profonde, peuvent développer -toutes les facultés de leur nature, et ils se distinguent au milieu de -la foule qui les environne; alors le ciel leur a certainement donné le -mandat d'être les chefs et les instituteurs des générations infinies; -il les a chargés de la mission de les gouverner et de les instruire, -afin de les faire retourner à la pureté primitive de leur nature. - -Voilà comment [les anciens empereurs] _Fou-hi, Chin-noung, Hoang-ti, -Yao_ et _Chun_ occupèrent successivement les plus hautes dignités que -confère le ciel; comment les ministres d'État furent attentifs à suivre -et à propager leurs instructions, et d'où les magistrats qui président -aux lois civiles et à la musique dérivèrent leurs enseignements. - -Après l'extinction des trois premières dynasties, les institutions -qu'elles avaient fondées s'étendirent graduellement. Ainsi, il arriva -par la suite que dans les palais des rois, comme dans les grandes -villes et même jusque dans les plus petits villages, il n'y avait -aucun lieu où l'on ne se livrât à l'étude. Dès que les jeunes gens -avaient atteint l'âge de huit ans, qu'ils fussent les fils des rois, -des princes ou de la foule du peuple, ils entraient tous à la _Petite -École_[1], et là on leur enseignait à arroser, à balayer, à répondre -promptement et avec soumission à ceux qui les appelaient ou les -interrogeaient; à entrer et à sortir selon les règles de la bienséance; -à recevoir les hôtes avec politesse et à les reconduire de même. -On leur enseignait aussi les usages du monde et des cérémonies, la -musique, l'art de lancer des flèches, de diriger des chars, ainsi que -celui d'écrire et de compter. - -Lorsqu'ils avaient atteint l'âge de quinze ans, alors, depuis -l'héritier présomptif de la dignité impériale et tous les autres fils -de l'empereur, jusqu'aux fils des princes, des premiers ministres, -des gouverneurs de provinces, des lettrés ou docteurs de l'empire -promus à des dignités, ainsi que tous ceux d'entre les enfants du -peuple qui brillaient par des talents supérieurs, entraient à la -_Grande École_[2], et on leur enseignait les moyens de pénétrer et -d'approfondir les principes des choses, de rectifier les mouvements -de leur coeur, de se corriger, de se perfectionner eux-mêmes, et de -gouverner les hommes. Voilà comment les doctrines que l'on enseignait -dans les collèges étaient divisées en _grandes_ et _petites_. Par cette -division et cette composition des études, leur propagation s'étendit -au loin, et le mode d'enseigner se maintint dans les limites précises -de cet ordre de subordination; c'est ce qui en fit un véritable -enseignement. En outre, toute la base de cette institution résidait -dans la personne du prince, qui en pratiquait tous les devoirs. On ne -demandait aucun salaire aux enfants du peuple, et on n'exigeait rien -d'eux que ce dont ils avaient besoin pour vivre journellement. C'est -pourquoi, dans ces âges passés, il n'y avait aucun homme qui ne se -livrât à l'étude. Ceux qui étudiaient ainsi se gardaient bien de ne -pas s'appliquer à connaître les dispositions naturelles que chacun -d'eux possédait réellement, la conduite qu'il devait suivre dans -les fonctions qu'il avait à remplir; et chacun d'eux faisait ainsi -tous ses efforts, épuisait toutes ses facultés, pour atteindre à sa -véritable destination. Voilà comment il est arrivé que, dans les temps -florissants de la haute antiquité, le gouvernement a été si glorieux -dans ceux qui occupaient les emplois élevés, les moeurs si belles, si -pures dans les inférieurs, et pourquoi il a été impossible aux siècles -qui leur ont succédé d'atteindre à ce haut degré de perfection. - -Sur le déclin de la dynastie des Tchéou, lorsqu'il ne paraissait plus -de souverains doués de sainteté et de vertu, les règlements des grandes -et petites Écoles n'étaient plus observés; les saines doctrines étaient -dédaignées et foulées aux pieds; les moeurs publiques tombaient en -dissolution. Ce fut à cette époque de dépravation générale qu'apparut -avec éclat la sainteté de KHOUNG-TSEU; mais il ne put alors obtenir des -princes qu'ils le plaçassent dans les fonctions élevées de ministre -ou instituteur des hommes, pour leur faire observer ses règlements -et pratiquer sa doctrine. Dans ces circonstances, il recueillit dans -la solitude les lois et institutions des anciens rois, les étudia -soigneusement et les transmit [à ses disciples] pour éclairer les -siècles à venir. Les chapitres intitulés _Khio-li, Chao-i, Neï-tse_[3], -concernent les devoirs des élèves, et appartiennent véritablement à -la _Petite Étude_, dont ils sont comme des ruisseaux détachés ou des -appendices; mais parce que les instructions concernant la _Petite -Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux enfants] avaient été complètement -développées dans les ouvrages ci-dessus, le livre qui nous occupe a -été destiné à exposer et rendre manifeste à tous les lois claires, -évidentes, de la _Grande Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux esprits -mûrs]. En dehors du livre et comme frontispice, sont posés les grands -principes qui doivent servir de base a ces enseignements, et dans le -livre, ces mêmes principes sont expliqués et développés en paragraphes -séparés. Mais, quoique dans une multitude de trois mille disciples, -il n'y en ait eu aucun qui n'eût souvent entendu les enseignements du -maître, cependant le contenu de ce livre fut transmis à la postérité -par les seuls disciples de _Thsêng-tseu_, qui en avait reçu lui-même -les maximes de son maître KHOUNG-TSEU, et qui, dans une exposition -concise, en avait expliqué et développé le sens. - -Après la mort de _Mêng-tseu_, il ne se trouva plus personne pour -enseigner et propager cette doctrine des anciens; alors, quoique le -livre qui la contenait continuât d'exister, ceux qui la comprenaient -étaient fort rares. Ensuite il est arrivé de là que les lettrés -dégénérés s'étant habitués à écrire des narrations, à compiler, à faire -des discours élégants, leurs oeuvres concernant la _Petite Etude_ furent -au moins doubles de celles de leurs prédécesseurs; mais leurs préceptes -différents furent d'un usage complètement nul. - -Les doctrines du _Vide_ et de la _Non-entité_[4], du _Repos absolu_ et -de l'_Extinction finale_[5], vinrent ensuite se placer bien au-dessus -de celle de la _Grande Étude_; mais elles manquaient de base véritable -et solide. Leur autorité, leurs prétentions, leurs artifices ténébreux, -leurs fourberies, en un mot, les discours de ceux qui les prêchaient -pour s'attirer une renommée glorieuse et un vain nom, se sont répandus -abondamment parmi les hommes, de sorte que l'erreur, en envahissant le -siècle, a abusé les peuples et a fermé toute voie à la charité et à la -justice. Bien plus, le trouble et la confusion de toutes les notions -morales sont sortis de leur sein, au point que les sages mêmes ne -pouvaient être assez heureux pour obtenir d'entendre et d'apprendre les -devoirs les plus importants de la grande doctrine, et que les hommes du -commun ne pouvaient également être assez heureux pour obtenir dans leur -ignorance d'être éclairés sur les principes d'une bonne administration; -tant les ténèbres de l'ignorance s'étaient épaissies et avaient -obscurci les esprits! Cette maladie s'était tellement augmentée dans la -succession des années, elle était devenue tellement invétérée, qu'à la -fin de l'époque des cinq dynasties [vers 950 de notre ère] le désordre -et la confusion étaient au comble. - -Mais il n'arrive rien sur cette terre que le ciel ne ramène de nouveau -dans le cercle de ses révolutions: la dynastie des Soung s'éleva, et -la vertu fut bientôt florissante; les principes du bon gouvernement et -l'éducation reprirent leur éclat. A cette époque, apparurent dans la -province du _Ho-nan_ deux docteurs de la famille _Tching_, lesquels, -dans le dessein de transmettre à la postérité les écrits de _Mêng-tseu_ -et de ses disciples, les réunirent et en formèrent un corps d'ouvrage. -Ils commencèrent d'abord par manifester une grande vénération pour -ce livre [le _Ta Hio_ ou la _Grande Étude_], et ils le remirent en -lumière, afin qu'il frappât les yeux de tous. A cet effet, ils le -retirèrent du rang secondaire où il était placé[6], en mirent en ordre -les matériaux, et lui rendirent ses beautés primitives. Ensuite la -doctrine qui avait été anciennement exposée dans le livre de la _Grande -Étude_ pour instruire les hommes, le véritable sens du saint texte -original [de KHOUNG-TSEU] et de l'explication de son sage disciple, -furent de nouveau examinés et rendus au siècle dans toute leur -splendeur. Quoique, moi _Hi_, je ne sois ni habile ni pénétrant, j'ai -été assez heureux cependant pour retirer quelque fruit de mes propres -études sur ce livre, et pour entendre la doctrine qui y est contenue. -J'avais vu qu'il existait encore dans le travail des deux docteurs -_Tching_ des choses incorrectes, inégales, que d'autres en avaient été -détachées ou perdues; c'est pourquoi, oubliant mon ignorance et ma -profonde obscurité, je l'ai corrigé et mis en ordre autant que je l'ai -pu, en remplissant les lacunes qui y existaient, et en y joignant des -notes pour faire saisir le sens et la liaison des idées[7]; enfin, en -suppléant ce que les premiers éditeurs et commentateurs avaient omis ou -seulement indiqué d'une manière trop concise; en attendant que, dans la -suite des temps, il vienne un sage capable d'accomplir la tâche que je -n'ai fait qu'effleurer. Je sais parfaitement que celui qui entreprend -plus qu'il ne lui convient n'est pas exempt d'encourir pour sa faute le -blâme de la postérité. Cependant, en ce qui concerne le _gouvernement -des États, la conversion des peuples, l'amélioration des moeurs_, celui -qui étudiera mon travail sur le mode et les moyens de se corriger ou -se perfectionner soi-même et de gouverner les hommes, dira assurément -qu'il ne lui aura pas été d'un faible secours. - -Du règne nommé _Chun-hi_, année _Kuy-yeo_ [1191 de notre ère], second -mois lunaire _Kia-tseu_, dans la ville de _Sin-ngan_, ou de la _Paix -nouvelle_ [vulgairement nommée _Hoeï-tchéou_]. Préface de _Tchou-hi._ - - -[1] _Siao hio._ - -[2] _Ta hio._ - -[3] Chapitres du _Li-ki_, ou _Livre des Rites._ - -[4] Celle des _Tao-sse_, qui a _Lao-tseu_ pour fondateur. - -[5] Celle des _Bouddhistes_, qui a _Fo_ ou _Bouddha_ pour fondateur. - -[6] Il formait un des chapitres du _Li-ki._ - -[7] Il ne faudrait pas croire que cet habile commentateur ait fait -des changements au texte ancien du livre; il n'a fait que transposer -quelquefois des chapitres de l'Explication, et suppléer par des notes -aux lacunes des mots ou des idées; mais il a eu toujours soin d'en -avertir dans le cours de l'ouvrage, et ses additions explicatives sont -imprimées en plus petits caractères ou en lignes plus courtes que -celles du texte primitif. - - - - -AVERTISSEMENT - -DU DOCTEUR TCHING-TSEU. - - -Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Le _Ta hio_ [ou la _Grande Étude_] -est un livre laissé par KHOUNG-TSEU et son disciple [_Thsêng-tseu_], -afin que ceux qui commencent à étudier les sciences morales et -politiques s'en servent comme d'une porte pour entrer dans le sentier -de la sagesse. On peut voir maintenant que les hommes de l'antiquité, -qui faisaient leurs études dans un ordre méthodique, s'appuyaient -uniquement sur le contenu de ce livre; et ceux qui veulent étudier le -_Lun-yu_ et le _Mêng-tseu_ doivent commencer leurs études par le _Ta -hio_; alors ils ne courent pas le risque de s'égarer. - - - - -LA GRANDE ÉTUDE. - -1. La loi de la grande Étude, ou de la philosophie pratique, consiste -à développer et remettre en lumière le principe lumineux de la raison -que nous avons reçu du ciel, à renouveler les hommes, et à placer sa -destination définitive dans la perfection, ou le souverain bien. - -2. Il faut d'abord connaître le but auquel ou doit tendre, ou sa -destination définitive, et prendre ensuite une détermination; la -détermination étant prise, on peut ensuite avoir l'esprit tranquille -et calme; l'esprit étant tranquille et calme, on peut ensuite jouir de -ce repos inaltérable que rien ne peut troubler; étant parvenu à jouir -de ce repos inaltérable que rien ne peut troubler, on peut ensuite -méditer et se former un jugement sur l'essence des choses; ayant médité -et s'étant formé un jugement sur l'essence des choses, on peut ensuite -atteindre à l'état de perfectionnement désiré. - -3. Les êtres de la nature ont une cause et des effets; les actions -humaines ont un principe et des conséquences: connaître les causes -et les effets, les principes et les conséquences, c'est approcher -très-près de la méthode rationnelle avec laquelle on parvient à la -perfection. - -4. Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière -dans leurs Etats le principe lumineux de la raison que nous recevons du -ciel s'attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes; ceux -qui désiraient bien gouverner leurs royaumes s'attachaient auparavant -à mettre le bon ordre dans leurs familles; ceux qui désiraient mettre -le bon ordre dans leurs familles s'attachaient auparavant à se corriger -eux-mêmes; ceux qui désiraient se corriger eux-mêmes s'attachaient -auparavant à donner de la droiture à leur âme; ceux qui désiraient -donner de la droiture à leur âme s'attachaient auparavant à rendre -leurs intentions pures et sincères; ceux qui désiraient rendre leurs -intentions pures et sincères s'attachaient auparavant à perfectionner -le plus possible leurs connaissances morales; perfectionner le plus -possible ses connaissances morales consiste à pénétrer et approfondir -les principes des actions. - -5. Les principes des actions étant pénétrés et approfondis, les -connaissances morales parviennent ensuite à leur dernier degré de -perfection; les connaissances morales étant parvenues à leur dernier -degré de perfection, les intentions sont ensuite rendues pures et -sincères; les intentions étant rendues pures et sincères, l'âme se -pénètre ensuite de probité et de droiture; l'âme étant pénétrée de -probité et de droiture, la personne est ensuite corrigée et améliorée; -la personne étant corrigée et améliorée, la famille est ensuite bien -dirigée; la famille étant bien dirigée, le royaume est ensuite bien -gouverné; le royaume étant bien gouverné, le monde ensuite jouit de la -paix et de la bonne harmonie. - -6. Depuis l'homme le plus élevé en dignité jusqu'au plus humble et au -plus obscur, devoir égal pour tous: corriger et améliorer sa personne, -ou le _perfectionnement de soi-même_, est la base fondamentale de tout -progrès et de tout développement moral. - -7. Il n'est pas dans la nature des choses que ce qui a sa base -fondamentale en désordre et dans la confusion puisse avoir ce qui en -dérive nécessairement dans un état convenable. - -Traiter légèrement ce qui est le principal ou le plus important, et -gravement ce qui n'est que secondaire, est une méthode d'agir qu'il ne -faut jamais suivre[1]. - -Le _King_ ou _Livre par excellence_, qui précède, ne forme qu'un -chapitre; il contient les propres paroles de KHOUNG-TSEU, que son -disciple _Thsêng-tseu_ a commentées dans les dix sections ou chapitres -suivants, composés de ses idées recueillies par ses disciples. - -Les tablettes en bambou des anciennes copies avaient été réunies d'une -manière fautive et confuse; c'est pour cela que _Tching-tseu_ détermina -leur place, et corrigea en l'examinant la composition du livre. Par la -disposition qu'il établit, l'ordre et l'arrangement ont été arrêtés -comme il suit. - - -[1] Le texte entier de l'ouvrage consiste en quinze cent quarante-six -caractères. Toute l'Exposition [de _Thsêng-tseu_] est composée de -citations variées qui servent de commentaire au _King_ [ou texte -original de KHOUNG-TSEU], lorsqu'il n'est pas complètement narratif. -Ainsi les principes posés dans le texte sont successivement développés -dans un enchaînement logique. Le sang circule bien partout dans les -veines. Depuis le commencement jusqu'à la fin, le grave et le léger -sont employés avec beaucoup d'art et de finesse. La lecture de ce -livre est agréable et pleine de suavité. On doit le méditer longtemps, -et l'on ne parviendra même jamais à en épuiser le sens. (_Note du -Commentateur._) - - - - -EXPLICATION DE THSÊNG-TSEU. - - - - -CHAPITRE I_er_. - -Sur le devoir de développer et de rendre à sa clarté primitive le -principe lumineux de notre raison. - - -1. Le _Khang-kao_[1] dit: Le roi _Wen_ parvint à _développer et faire -briller dans tout son éclat le principe lumineux de la raison que nous -recevons du ciel._ - -2. Le _Taï-kia_[2] dit: Le roi _Tching-thang_ avait sans cesse les -regards fixés sur _ce don brillant de l'intelligence que nous recevons -du ciel._ - -3. Le _Ti-tien_[3] a dit: _Yao_ put _développer et faire briller dans -tout son éclat le principe sublime de l'intelligence que nous recevons -du ciel._ - -4. Tous ces exemples indiquent que l'on doit cultiver sa nature -rationnelle et morale. - -Voilà le premier chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit -entendre par _développer et remettre en lumière le principe lumineux de -la raison que nous recevons du ciel._ - - -[1] Il forme aujourd'hui un des chapitres du _Chou-king._ - -[2] Il forme aujourd'hui un chapitres du _Chou-king_. - -[3] ibid. - - - - -CHAPITRE II. - -Sur le devoir de renouveler ou d'éclairer les peuples. - - -1. Des caractères gravés sur la baignoire du roi _Tching-thang_ -disaient: Renouvelle-toi complètement chaque jour; fais-le de -_nouveau_, encore de _nouveau_, et toujours de _nouveau_. - -2. Le _Khang-kao_ dit: Fais que le peuple se _renouvelle_. - -3. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis - longtemps une principauté royale, - - Elle obtint du ciel (dans la personne de _Wen-wang_) une - investiture _nouvelle_.» - -4. Cela prouve qu'il n'y a rien que le sage ne pousse jusqu'au dernier -degré de la perfection. - -Voilà le second chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit -entendre par _renouveler les peuples_. - - - - -CHAPITRE III. - -Sur le devoir de placer sa destination définitive dans la perfection ou -le souverain bien. - - -1. Le _Livre des Vers_ dit: - - «C'est dans un rayon de mille _li_ (cent lieues) de la - résidence royale - - Que le peuple aime à _fixer sa demeure_.» - -2. Le _Livre des Vers_ dit: - - «L'oiseau jaune au chant plaintif _mien-mân - - Fixe sa demeure_ dans le creux touffu des montagnes.» - -Le philosophe [KHOUNG-TSEU] a dit: - -_En fixant là sa demeure_, il prouve qu'il connaît le lieu de sa -_destination_; et l'homme [la plus intelligente des créatures][4] ne -pourrait pas en savoir autant que l'oiseau! - -3. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Que la vertu de _Wen-wang_ était vaste et profonde! - - Comme il sut joindre la splendeur à la sollicitude la - plus grande pour l'accomplissement de ses différentes - _destinations!_» - -Comme prince, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de -l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; comme -sujet, il _plaçait sa destination_ dans les égards dus au souverain; -comme fils, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de la piété -filiale; comme père, il _plaçait sa destination_ dans la tendresse -paternelle; comme entretenant des relations ou contractant des -engagements avec les hommes, il _plaçait sa destination_ dans la -pratique de la sincérité et de la fidélité[5]. - -4. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Regarde là-bas sur les bords du _Ki;_ - - Oh! qu'ils sont beaux et abondants les verts bambous! - - Nous avons un prince orné de science et de sagesse[6]; - - Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire, - - A celui qui taille et polit les pierres précieuses. - - Oh! qu'il parait grave et silencieux! - - Comme sa conduite est austère et digne! - - Nous avons un prince orné de science et de sagesse; - - Nous ne pourrons jamais l'oublier!» - -5. _Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire_, indique -l'étude ou l'application de l'intelligence à la recherche des principes -de nos actions; _il ressemble à celui qui taille et polit les pierres -précieuses_, indique le _perfectionnement de soi-même_. L'expression -_Oh! qu'il paraît grave et silencieux!_ indique la crainte, la -sollicitude qu'il éprouve pour atteindre à la perfection. _Comme sa -conduite est austère et digne!_ exprime combien il mettait de soin à -rendre sa conduite digne d'être imitée. _Nous avons un prince orné de -science et de sagesse; nous ne pourrons jamais l'oublier!_ indique -cette sagesse accomplie, cette perfection morale que le peuple ne peut -oublier. - -6. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Comme la mémoire des anciens rois (_Wen_ et _Wou_) est - restée dans le souvenir des hommes!» - -Les sages et les princes qui les suivirent imitèrent leur sagesse et -leur sollicitude pour le bien-être de leur postérité. Les populations -jouirent en paix, par la suite, de ce qu'ils avaient fait pour -leur bonheur, et elles mirent à profit ce qu'ils firent de bien et -de profitable dans une division et une distribution équitable des -terres[7]. C'est pour cela qu'ils ne seront point oubliés dans les -siècles à venir. - - Voilà le troisième chapitre du Commentaire. Il explique - ce que l'on doit entendre par _placer sa destination - définitive dans la perfection ou le souverain bien_[8]. - - -[4] C'est l'explication que donne le _Ji-kiang_, en développant le -commentaire laconique de _Tchou-hi_: «L'homme est de tous les êtres -le plus intelligent; s'il ne pouvait pas choisir le souverain bien -pour s'y fixer, c'est qu'il ne serait pas même aussi intelligent que -l'oiseau.» - -[5] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi: «_Tchou-tseu_ dit: Chaque homme -possède en soi le principe de sa _destination_ obligatoire ou de ses -devoirs de conduite, et atteindre à sa _destination_ est du devoir du -saint homme.» - -[6] _Tcheou-koung_, qui vivait en 1150 avant notre ère, l'un des plus -sages et des plus savants hommes qu'ait eus la Chine. - -[7] C'est l'explication que donnent de ce passage plusieurs -commentateurs: «Par le partage des champs labourables et leur -distribution en portions d'un _li_ (un dixième de lieue carrée), chacun -eut de quoi s'occuper et s'entretenir habituellement; c'est là le -profit qu'ils en ont tiré.» (Commentaire, _Ho-kiang_.) - -[8] Dans ce chapitre sont faites plusieurs citations du _Livre des -Vers_, qui seront continuées dans les suivants. Les anciennes éditions -sont fautives à cet endroit. Elles placent ce chapitre après celui sur -le _devoir de rendre ses intentions pures et sincères_. (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE IV. - -Sur le devoir de connaître et de distinguer les causes et les effets. - - -1. Le Philosophe a dit: Je puis écouter des plaidoiries et juger des -procès comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus nécessaire -de faire en sorte d'empêcher les procès? Ceux qui sont fourbes et -méchants, il ne faudrait pas leur permettre de porter leurs accusations -mensongères et de suivre leurs coupables desseins. On parviendrait par -là à se soumettre entièrement les mauvaises intentions des hommes. -C'est ce qui s'appelle _connaître la racine ou la cause_. - - Voila le quatrième chapitre du Commentaire. Il explique - ce que l'on doit entendre par _la racine et les - branches_ ou _la cause et les effets_. - - - - -CHAPITRE V. - -Sur le devoir de perfectionner ses connaissances morales en pénétrant -les principes des actions. - - -1. Cela s'appelle _connaître la racine ou la cause_. - -2. Cela s'appelle _la perfection de la connaissance_. - - Voilà ce qui reste du cinquième chapitre du Commentaire. - Il expliquait ce que l'on doit entendre par - _perfectionner ses connaissances morales en pénétrant - les principes des actions_; il est maintenant perdu. Il - y a quelque temps, j'ai essayé de recourir aux idées - de _Tching-tseu_ [autre commentateur du _Ta hio_, un - peu plus ancien que _Tchou-hi_] pour suppléer à cette - lacune, en disant: - - Les expressions suivantes du texte, _perfectionner ses - connaissances morales consiste à pénétrer le principe et - la nature des actions_, signifient que, si nous désirons - _perfectionner nos connaissances morales_, nous devons - nous livrer à une investigation profonde des actions, et - scruter à fond leurs principes ou leur raison d'être; - car l'intelligence spirituelle de l'homme n'est pas - évidemment incapable de _connaître_ [ou est adéquate à - la _connaissance_]; et les êtres de la nature, ainsi - que les actions humaines, ne sont pas sans avoir un - principe, une cause ou une raison d'être[9]. Seulement - ces principes, ces causes, ces raisons d'être n'ont pas - encore été soumis à d'assez profondes investigations. - C'est pourquoi la science des hommes n'est pas complète, - absolue; c'est aussi pour cela que la _Grande Étude_ - commence par enseigner aux hommes que ceux d'entre eux - qui étudient la philosophie morale doivent soumettre à - une longue et profonde investigation les êtres de la - nature et les actions humaines, afin qu'en partant de - ce qu'ils savent déjà des principes des actions, ils - puissent augmenter leurs connaissances, et pénétrer - dans leur nature la plus intime[10]. En s'appliquant - ainsi à exercer toute son énergie, toutes ses facultés - intellectuelles, pendant longtemps, on arrive un jour - à avoir une connaissance, une compréhension intime - des vrais principes des actions; alors la nature - intrinsèque et extrinsèque de toutes les actions - humaines, leur essence la plus subtile comme leurs - parties les plus grossières, sont pénétrées; et, pour - notre intelligence ainsi exercée et appliquée par - des efforts soutenus, tous les principes des actions - deviennent clairs et manifestes. Voilà ce qui est appelé - _la pénétration dos principes des actions_; voila ce qui - est appelé _la perfection des connaissances morales_. - -[9] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce passage: «Le coeur ou le -principe pensant de l'homme est éminemment immatériel, éminemment -intelligent; il est bien loin d'être dépourvu de tout savoir naturel, -et toutes les actions humaines sont bien loin de ne pas avoir une cause -ou une raison d'être également, naturelle.» - -[10] Le commentaire _Ho-kiang_ s'exprime ainsi: «Il n'est pas dit -[dans le texte primitif] qu'il faut chercher à connaître, à scruter -profondément les principes, les causes; mais il est dit qu'il faut -chercher à apprécier parfaitement les actions: en disant qu'il faut -chercher â connaître, à scruter profondément les principes, les causes, -alors on entraîne facilement l'esprit dans un chaos d'incertitudes -inextricables; en disant qu'il faut chercher à apprécier parfaitement -les actions, alors on conduit l'esprit à la recherche de la vérité.» - -Pascal a dit: «C'est une chose étrange que les hommes aient voulu -comprendre les principes des choses, et arriver jusqu'à connaître -tout! car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une -présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.» - - - - -CHAPITRE VI. - -Sur le devoir de rendre ses intentions pures et sincères. - - -1. Les expressions _rendre ses intentions pures et sincères_ -signifient: Ne dénature point tes inclinations droites, comme celles de -fuir une odeur désagréable, et d'aimer un objet agréable et séduisant. -C'est ce qui est appelé la satisfaction de soi-même. C'est pourquoi le -sage veille attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes. - -2. Les hommes vulgaires qui vivent à l'écart et sans témoins commettent -des actions vicieuses; il n'est rien de mauvais qu'ils ne pratiquent. -S'ils voient un homme sage qui veille sur soi-même, ils feignent de -lui ressembler, en cachant leur conduite vicieuse et en faisant parade -d'une vertu simulée. L'homme qui les voit est comme s'il pénétrait leur -foie et leurs reins; alors à quoi leur a-t-il servi de dissimuler? -C'est là ce que l'on entend par le proverbe: _La vérité est dans -l'intérieur, la forme à l'extérieur_. C'est pourquoi le sage doit -veiller attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes. - -3. _Thsêng-tseu_ a dit: De ce que dix yeux le regardent, de ce que dix -mains le désignent, combien n'a-t-il pas à redouter, ou à veiller sur -lui-même! - -4. Les richesses ornent et embellissent une maison, la vertu orne et -embellit la personne; dans cet état de félicité pure, l'âme s'agrandit, -et la substance matérielle qui lui est soumise profite de même. C'est -pourquoi le sage doit _rendre ses intentions pures et sincères_[11]. - - Voilà le sixième chapitre du Commentaire. Il explique ce - que l'on doit entendre par _rendre ses intentions pures - et sincères_. - - -[11] «Il est dit dans le _King: Désirant rendre ses intentions pures et -sincères, ils s'attachaient d'abord à perfectionner au plus haut degré -leurs connaissances morales_. Il est encore dit: _Les connaissances -morales étant portées au plus haut degré, les intentions sont ensuite -rendues pures et sincères_. Or l'essence propre de l'intelligence est -d'être éclairée; s'il existe en elle des facultés qui ne soient pas -encore développées, alors ce sont ces facultés qui sont mises au jour -par le perfectionnement des connaissances morales; il doit donc y avoir -des personnes qui ne peuvent pas véritablement faire usage de toutes -leurs facultés, et qui, s'il en est ainsi, se trompent elles-mêmes. -De cette manière, quelques hommes sont éclairés par eux-mêmes, et ne -font aucun effort pour devenir tels; alors ce sont ces hommes qui -éclairent les autres; en outre, ils ne cessent pas de l'être, et ils -n'aperçoivent aucun obstacle qui puisse les empêcher d'approcher de la -vertu. C'est pourquoi ce chapitre sert de développement au précédent, -pour rendre cette vérité évidente. Ensuite il y aura à examiner le -commencement et la fin de l'usage des facultés, et à établir que leur -ordre ne peut pas être troublé, et que leurs opérations ne peuvent pas -manquer de se manifester. C'est ainsi que le philosophe raisonne.» -(TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE VII - -Sur le devoir de se perfectionner soi-même en pénétrant son âme de -probité et de droiture. - - -1. Ces paroles, _se corriger soi-même de toutes passions vicieuses -consiste à donner de la droiture à son âme_, veulent dire: Si l'âme -est troublée par la passion de la colère, alors elle ne peut obtenir -cette _droiture;_ si l'âme est livrée à la crainte, alors elle ne -peut obtenir cette _droiture_; si l'âme est agitée parla passion de la -joie et du plaisir, alors elle ne peut obtenir cette _droiture_; si -l'âme est accablée par la douleur, alors elle ne peut obtenir cette -_droiture_. - -2. L'âme n'étant point maîtresse d'elle-même, on regarde, et on ne voit -pas; on écoute, et on n'entend pas; on mange, et on ne connaît point la -saveur des aliments. Cela explique pourquoi l'action de _se corriger -soi-même de toutes passions vicieuses consiste dans l'obligation de -donner de la droiture à son âme_. - - Voilà le septième chapitre du Commentaire. Il explique - ce que l'on doit entendre par _se corriger soi-même de - toute habitude, de toutes passions vicieuses, en donnant - de la droiture à son âme_[12]. - -[12] Ce chapitre se rattache aussi au précédent, afin d'en lier le sens -à celui du chapitre suivant. Or, _les intentions étant rendues pures -et sincères_, alors la vérité est sans mélange d'erreur, le bien sans -mélange de mal, et l'on possède véritablement la vertu. Ce qui peut -la conserver dans l'homme, c'est le coeur ou la faculté intelligente -dont il est doué pour dompter ou maintenir son corps. Quelques-uns ne -savent-ils pas seulement rendre leurs intentions pures et sincères, -sans pouvoir examiner soigneusement les facultés de l'intelligence qui -sait les conserver telles? alors ils ne possèdent pas encore la vérité -intérieurement, et ils doivent continuer à améliorer, à perfectionner -leurs personnes. - -Depuis ce chapitre jusqu'à la fin, tout est parfaitement conforme aux -anciennes éditions. (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE VIII. - -Sur le devoir de mettre le bon ordre dans sa famille, en se -perfectionnant soi-même. - - -1. Ce que signifient ces mots, _mettre le bon ordre dans sa famille -consiste auparavant à se corriger soi-même de toutes passions -vicieuses_, le voici: Les hommes sont partiaux envers leurs parents et -ceux qu'ils aiment; ils sont aussi partiaux ou injustes envers ceux -qu'ils méprisent et qu'ils haïssent; envers ceux qu'ils respectent -et qu'ils révèrent, ils sont également partiaux ou serviles; ils sont -partiaux ou trop miséricordieux[13] envers ceux qui inspirent la -compassion et la pitié; ils sont aussi partiaux ou hautains envers ceux -qu'ils traitent avec supériorité. C'est pourquoi aimer et reconnaître -les défauts de ceux que l'on aime, haïr et reconnaître les bonnes -qualités de ceux que l'on hait, est une chose bien rare sous le -ciel[14]. - -2. De là vient le proverbe qui dit: _Les pères ne veulent pas -reconnaître les défauts de leurs enfants, et les laboureurs la -fertilité de leurs terres_. - -3. Cela prouve qu'un homme qui ne s'est pas _corrigé lui-même de ses -penchants injustes_ est incapable de _mettre le bon ordre dans sa -famille_. - - Voilà le huitième chapitre du Commentaire. Il explique - ce que l'on doit entendre par _mettre le bon ordre dans - sa famille, en se corrigeant soi-même de toute habitude, - de toutes passions vicieuses._ - - -[13] C'est le sens que donnent les commentateurs chinois. -L'_Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit: «Envers les hommes qui -sont dans la peine et la misère, qui sont épuisés par la souffrance, -quelques-uns s'abandonnent à une excessive indulgence, et ils sont -_partiaux_.» - -[14] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce chapitre: «_Thsêng-tseu_ -dit: Ce que le saint Livre (le texte de KHOUNG-TSEU) appelle _mettre -le bon ordre dans sa famille consiste auparavant à se corriger -soi-même de toutes passions vicieuses_, signifie: Que la personne -étant le fondement, la base de la famille, celui qui veut _mettre le -bon ordre dans sa famille_ doit savoir que tout consiste dans les -sentiments d'amitié et d'aversion, d'amour et de haine qui sont en -nous, et qu'il s'agit seulement de ne pas être _partial_ et _injuste_, -dans l'expression de ces sentiments. L'homme se laisse toujours -naturellement entraîner aux sentiments qui naissent en lui, et, s'il -est dans le sein d'une famille, il perd promptement la règle de ses -devoirs naturels. C'est pourquoi, dans ce qu'il aime et dans ce qu'il -hait, il arrive aussitôt à la _partialité_ et à l'_injustice_, et sa -_personne n'est point corrigée et améliorée_.» - - - - -CHAPITRE IX. - -Sur le devoir de bien gouverner un État, en mettant le bon ordre dans -sa famille. - - -1. Les expressions du texte, _pour bien gouverner un royaume, il est -nécessaire de s'attacher auparavant à mettre le bon ordre dans sa -famille_, peuvent s'expliquer ainsi: Il est impossible qu'un homme qui -ne peut pas instruire sa propre famille puisse instruire les hommes. -C'est pourquoi le fils de prince[15], sans sortir de sa famille, se -perfectionne dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume. La -piété filiale est le principe qui le dirige dans ses rapports avec le -souverain; la déférence est le principe qui le dirige dans ses rapports -avec ceux qui sont plus âgés que lui; la bienveillance la plus tendre -est le principe qui le dirige dans ses rapports avec la multitude[16]. - -2. Le _Khang-kao_ dit: Il est comme une mère qui embrasse tendrement -son nouveau-né[17]. Elle s'efforce de toute son âme à prévenir ses -désirs naissants; si elle ne les devine pas entièrement, elle ne se -méprend pas beaucoup sur l'objet de ses voeux. Il n'est pas dans la -nature qu'une mère apprenne à nourrir un enfant pour se marier ensuite. - -3. Une seule famille ayant de l'humanité et de la charité suffira pour -faire naître dans la nation ces mêmes vertus de charité et d'humanité; -une seule famille ayant de la politesse et de la condescendance suffira -pour rendre une nation condescendante et polie; un seul homme, le -prince[18], étant avare et cupide, suffira pour causer du désordre dans -une nation. Tel est le principe ou le mobile de ces vertus et de ces -vices. C'est ce que dit le proverbe: _Un mot perd l'affaire; un homme -détermine le sort d'un empire_. - -4. _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire avec humanité, et le peuple -les imita. _Kie_ et _Tcheou_[19] gouvernèrent l'empire avec cruauté, et -le peuple les imita. Ce que ces derniers ordonnaient était contraire à -ce qu'ils aimaient, et le peuple ne s'y soumit pas. C'est pour cette -raison que le prince doit lui-même pratiquer toutes les vertus, et -ensuite engager les autres hommes à les pratiquer. S'il ne les possède -pas et ne les pratique pas lui-même, il ne doit pas les exiger des -autres hommes. Que n'ayant rien de bon, rien de vertueux dans le coeur, -on puisse être capable de commander aux hommes ce qui est bon et -vertueux, cela est impossible et contraire à la nature des choses. - -5. C'est pourquoi _le bon gouvernement d'un royaume consiste dans -l'obligation préalable de mettre le bon ordre dans sa famille_. - -6. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Que le pêcher est beau et ravissant! - - Que son feuillage est fleuri et abondant! - - Telle une jeune fiancée se rendant à la demeure de son - époux, - - Et se conduisant convenablement envers les personnes de - sa famille!» - -_Conduisez-vous convenablement envers les personnes de votre famille_, -ensuite vous pourrez instruire et diriger une nation d'hommes. - -7. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Faites ce qui est convenable entre frères et soeurs de - différents âges.» - -Si vous faites ce qui est convenable entre frères de différents âges, -alors vous pourrez instruire de leurs devoirs mutuels les frères aînés -et les frères cadets d'un royaume[20]. - -8. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Le prince dont la conduite est toujours pleine d'équité - et de sagesse - - Verra les hommes des quatre parties du monde imiter sa - droiture.» - -Il remplit ses devoirs de père, de fils, de frère ainé et de frère -cadet, et ensuite le peuple l'imite. - -9. C'est ce qui est dit dans le texte: _L'art de bien gouverner une -nation consiste à mettre auparavant le bon ordre dans sa famille_. - - Voilà le neuvième chapitre du Commentaire. Il explique - ce que l'on doit entendre par _bien gouverner le royaume - en mettant le bon ordre dans sa famille_. - - -[15] La glose du _Kiang-i-pi-tchi_ dit que c'est le fils d'un prince -possédant un royaume qui est ici désigné. - -[16] En dégageant complètement la pensée du philosophe de sa forme -chinoise, on voit qu'il assimile le gouvernement de l'État à celui -de la famille, et qu'à ses yeux, celui qui possède toutes les vertus -exigées d'un chef de famille possède également toutes les vertus -exigées d'un souverain. C'est aussi ce que dit le _Commentaire -impérial_ (_Ji-kiang_): «Ces trois vertus: la _piété filiale_, la -_déférence_ envers les frères ainés, la _bienveillance_ ou l'affection -pour ses parents, sont des vertus avec lesquelles le prince orne sa -personne, tout en instruisant sa famille; elles sont généralement la -source des bonnes moeurs, et en les étendant, en en faisant une grande -application, on en fait par conséquent la règle de toutes ses actions. -Voilà comment le fils du prince, sans sortir de sa famille, se forme -dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume.» - -[17] Le _Commentaire impérial_ (_Ji-kiang_) s'exprime ainsi sur ce -passage: «Autrefois _Wou-wang_ écrivit un livre pour donner des -avertissements à _Kang-chou_ (son frère cadet, qu'il envoyait gouverner -un État dans la province du _Ho-nan_); il dit: Si l'on exerce les -fonctions de prince, il faut aimer, chérir les cent familles (tout le -peuple chinois) comme une tendre mère aime et chérit son jeune enfant -au berceau. Or, dans les premiers temps que son jeune enfant vient -de naître, chaque mère ne peut pas apprendre par des paroles sorties -de sa bouche ce que l'enfant désire; la mère, qui par sa nature est -appelée à lui donner tous ses soins et à ne le laisser manquer de rien, -s'applique avec la plus grande sincérité du coeur, et beaucoup plus -souvent qu'il est nécessaire, à chercher à savoir ce qu'il désire, et -elle le trouve ensuite. Il faut qu'elle cherche à savoir ce que son -enfant désire, et quoiqu'elle ne puisse pas toujours réussir à deviner -tous ses voeux, cependant son coeur est satisfait, et le coeur de son -enfant doit aussi être satisfait; ils ne peuvent pas s'éloigner l'un de -l'autre. Or, le coeur de cette mère, qui chérit ainsi son jeune enfant -au berceau, le fait naturellement et de lui-même: toutes les mères ont -les mêmes sentiments maternels; elles n'ont pas besoin d'attendre qu'on -les instruise de leur devoir pour pouvoir ainsi aimer leurs enfants. -Aussi n'a-t-on jamais vu dans le monde qu'une jeune femme apprenne -d'abord les règles des soins à donner à un jeune enfant au berceau, -pour se marier ensuite. Si l'on sait une fois que les tendres soins -qu'une mère prodigue à son jeune enfant lui sont ainsi inspirés par ses -sentiments naturels, on peut savoir également que ce sont les mêmes -sentiments de tendresse naturelle qui doivent diriger un prince dans -_ses rapports avec la multitude_. N'en est-il pas de même dans _ses -rapports avec le souverain_ et _avec ses aînés?_ Alors c'est ce qui est -dit, que _sans sortir de sa famille on peut se perfectionner dans l'art -d'instruire et de gouverner un royaume.»_ - -[18] Par _un seul homme_ on indique le _prince_. (_Glose_.) - -[19] On peut voir ce qui a été dit de ces souverains de la Chine dans -notre _Résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises, depuis les -temps les plus anciens jusqu'à nos jours_, pag. 33 et suiv., et pag. -61, 70. On peut aussi y recourir pour toutes les autres informations -historiques que nous n'avons pas cru devoir reproduire ici. - -[20] Dans la politique de ces philosophes chinois, chaque famille est -une nation ou État en petit, et toute nation ou tout État n'est qu'une -grande famille: l'un et l'autre doivent être gouvernés par les mêmes -principes de sociabilité et soumis aux mêmes devoirs. Ainsi, comme un -homme qui ne montre pas de vertus dans sa conduite et n'exerce point -d'empire sur ses passions n'est pas capable de bien administrer une -famille, de même un prince qui n'a pas les qualités qu'il faut pour -bien administrer une famille est également incapable de bien gouverner -une nation. Ces doctrines ne sont point constitutionnelles, parce -quelles sont en opposition avec la doctrine que le chef de l'_État -règne_ et _ne gouverne pas_, et qu'elles lui attribuent un pouvoir -exorbitant sur ses sujets, celui d'un père sur ses enfants, pouvoir -dont les princes, en Chine, sont aussi portés à abuser que partout -ailleurs; mais, d'un autre côté, ce caractère d'assimilation au -père de famille leur impose des devoirs qu'ils trouvent quelquefois -assez gênants pour se décider à les enfreindre; alors, d'après la -même politique, les membres de la grande famille ont le droit, sinon -toujours la force, de déposer les mauvais rois qui ne gouvernent pas en -vrais pères de famille. On en a vu des exemples. - - - - -CHAPITRE X. - -Sur le devoir d'entretenir la paix et la bonne harmonie dans le monde, -en bien gouvernant les royaumes. - - -1. Les expressions du texte, _faire jouir le monde de la paix et de -l'harmonie consiste à bien gouverner son royaume_, doivent être ainsi -expliquées: Que celui qui est dans une position supérieure, ou le -prince, traite ses père et mère avec respect, et le peuple aura de la -piété filiale; que le prince honore la supériorité d'âge entre les -frères, et le peuple aura de la déférence fraternelle; que le prince -ait de la commisération pour les orphelins, et le peuple n'agira pas -d'une manière contraire. C'est pour cela que le prince a en lui la -règle et la mesure de toutes les actions. - -2. Ce que vous réprouvez dans ceux qui sont au-dessus de vous, ne le -pratiquez pas envers ceux qui sont au-dessous; ce que vous réprouvez -dans vos inférieurs, ne le pratiquez pas envers vos supérieurs; ce que -vous réprouvez dans ceux qui vous précèdent, ne le faites pas à ceux -qui vous suivent; ce que vous réprouvez dans ceux qui vous suivent, ne -le faites pas à ceux qui vous précèdent; ce que vous réprouvez dans -ceux qui sont à votre droite, ne le faites pas à ceux qui sont à votre -gauche; ce que vous réprouvez dans ceux qui sont à votre gauche, ne le -faites pas à ceux qui sont à votre droite: voilà ce qui est appelé la -raison et la règle de toutes les actions. - -3. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Le seul prince qui inspire de la joie, - - C'est celui qui est le père et la mère du peuple!» - -Ce que le peuple aime, l'aimer; ce que le peuple hait, le haïr: voilà -ce qui est appelé _être le père et la mère du peuple_. - -4. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Voyez au loin cette grande montagne du Midi, - - Avec ses rochers escarpés et menaçants! - - Ainsi, ministre _Yn_, tu brillais dans ta fierté! - - Et le peuple te contemplait avec terreur!» - -Celui qui possède un empire ne doit pas négliger de veiller -attentivement sur lui-même, pour pratiquer le bien et éviter le mal; -s'il ne tient compte de ses principes, alors la ruine de son empire en -sera la conséquence[21]. - -5. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Avant que les princes de la dynastie de _Yn_ [ou - _Chang_] eussent perdu l'affection du peuple, - - Ils pouvaient être comparés au Très-Haut. - - Nous pouvions considérer dans eux - - Que le mandat du ciel n'est pas facile à conserver.» - -Ce qui veut dire: - -«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire; - -Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire[22].» - -6. C'est pourquoi un prince doit, avant tout, veiller attentivement sur -son principe rationnel et moral. S'il possède les vertus qui en sont la -conséquence, il possédera le coeur des hommes; s'il possède le coeur des -hommes, il possédera aussi le territoire; s'il possède le territoire, -il en aura les revenus; s'il en a les revenus, il pourra en faire usage -pour l'administration de l'État. Le principe rationnel et moral est la -base fondamentale; les richesses ne sont que l'accessoire. - -7. Traiter légèrement la base fondamentale ou le principe rationnel et -moral, et faire beaucoup de cas de l'accessoire ou des richesses, c'est -pervertir les sentiments du peuple et l'exciter par l'exemple au vol et -aux rapines. - -8. C'est pour cette raison que si un prince ne pense qu'à amasser -des richesses, alors le peuple, pour l'imiter, s'abandonne à toutes -ses passions mauvaises; si, au contraire, il dispose convenablement -des revenus publics, alors le peuple se maintient dans l'ordre et la -soumission. - -9. C'est aussi pour cela que si un souverain ou des magistrats publient -des décrets et des ordonnances contraires à la justice, ils éprouveront -une résistance opiniâtre à leur exécution et aussi par des moyens -contraires à la justice; s'ils acquièrent des richesses par des moyens -violents et contraires à la justice, ils les perdront aussi par des -moyens violents et contraires à la justice. - -10. Le _Khang-kao_ dit: «Le mandat du ciel qui donne la souveraineté à -un homme ne la lui confère pas pour toujours.» Ce qui signifie qu'en -pratiquant le bien ou la justice, on l'obtient, et qu'en pratiquant le -mal ou l'injustice, on la perd. - -11. Les Chroniques de _Thsou_ disent: - -«La nation de _Thsou_ ne regarde pas les parures en or et en pierreries -comme précieuses; mais, pour elle, les hommes vertueux, les bons et -sages ministres sont les seules choses quelle estime être précieuses.» - -12. _Kieou-fan_ a dit: - -«Dans les voyages que j'ai faits au dehors, je n'ai trouvé aucun objet -précieux; l'humanité et l'amitié pour ses parents sont ce que j'ai -trouvé seulement de précieux.» - -13. Le _Thsin-tchi_ dit: - -«Que n'ai-je un ministre d'une droiture parfaite, quand même il -n'aurait d'autre habileté qu'un coeur simple et sans passions; il serait -comme s'il avait les plus grands talents! Lorsqu'il verrait des hommes -de haute capacité, il les produirait, et n'en serait pas plus jaloux -que s'il possédait leurs talents lui-même. S'il venait à distinguer -un homme d'une vertu et d'une intelligence vastes, il ne se bornerait -pas à en faire l'éloge du bout des lèvres, il le rechercherait avec -sincérité et l'emploierait dans les affaires. Je pourrais me reposer -sur un tel ministre du soin de protéger mes enfants, leurs enfants et -le peuple. Quel avantage n'en résulterait-il pas pour le royaume[23]! - -Mais si un ministre est jaloux des hommes de talent, et que par -envie il éloigne ou tienne à l'écart ceux qui possèdent une vertu -et une habileté éminentes, en ne les employant pas dans les charges -importantes, et en leur suscitant méchamment toutes sortes d'obstacles, -un tel ministre, quoique possédant des talents, est incapable de -protéger mes enfants, leurs enfants et le peuple. Ne pourrait-on pas -dire alors que ce serait un danger imminent, propre à causer la ruine -de l'empire?» - -14. L'homme vertueux et plein d'humanité peut seul éloigner de lui de -tels hommes, et les rejeter parmi les barbares des quatre extrémités de -l'empire, ne leur permettant pas d'habiter dans le royaume du milieu. - -Cela veut dire que l'homme juste et plein d'humanité seul est capable -d'aimer et de haïr convenablement les hommes[24]. - -15. Voir un homme de bien et de talent, et ne pas lui donner de -l'élévation; lui donner de l'élévation, et ne pas le traiter avec -toute la déférence qu'il mérite, c'est lui faire injure. Voir un homme -pervers, et ne pas le repousser; le repousser, et ne pas l'éloigner à -une grande distance, c'est une chose condamnable pour un prince. - -16. Un prince qui aime ceux qui sont l'objet de la haine générale, -et qui hait ceux qui sont aimés de tous, fait ce que l'on appelle un -outrage à la nature de l'homme. Des calamités redoutables atteindront -certainement un tel prince. - -17. C'est en cela que les souverains ont une grande règle de conduite -à laquelle ils doivent se conformer; ils l'acquièrent, cette règle, -par la sincérité et la fidélité, et ils la perdent par l'orgueil et la -violence. - -18. Il y a un grand principe pour accroître les revenus (de l'État ou -de la famille). Que ceux qui produisent ces revenus soient nombreux, et -ceux qui les dissipent, en petit nombre; que ceux qui les font croître -par leur travail se donnent beaucoup de peine, et que ceux qui les -consomment le fassent avec modération; alors, de cette manière, les -revenus seront toujours suffisants[25]. - -19. L'homme humain et charitable acquiert de la considération à sa -personne, en usant généreusement de ses richesses; l'homme sans -humanité et sans charité augmente ses richesses aux dépens de sa -considération. - -20. Lorsque le prince aime l'humanité et pratique la vertu, il est -impossible que le peuple n'aime pas la justice; et lorsque le peuple -aime la justice, il est impossible que les affaires du prince n'aient -pas une heureuse fin; il est également impossible que les impôts dûment -exigés ne lui soient pas exactement payés. - -21. _Meng-hien-tseu_[26] a dit: Ceux qui nourrissent des coursiers et -possèdent des chars à quatre chevaux n'élèvent pas des poules et des -pourceaux, qui sont le gain des pauvres. Une famille qui se sert de -glace dans la cérémonie des ancêtres ne nourrit pas des boeufs et des -moutons. Une famille de cent chars, ou un prince, n'entretient pas des -ministres qui ne cherchent qu'à augmenter les impôts pour accumuler des -trésors. S'il avait des ministres qui ne cherchassent qu'à augmenter -les impôts pour amasser des richesses, il vaudrait mieux qu'il eût des -ministres ne pensant qu'à dépouiller le trésor du souverain.--Ce qui -veut dire que ceux qui gouvernent un royaume ne doivent point faire -leur richesse privée des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de -la justice et de l'équité leur seule richesse. - -22. Si ceux qui gouvernent les États ne pensent qu'à amasser des -richesses pour leur usage personnel, ils attireront indubitablement -auprès d'eux des hommes dépravés; ces hommes leur feront croire -qu'ils sont des ministres bons et vertueux, et ces hommes dépravés -gouverneront le royaume. Mais l'administration de ces indignes -ministres appellera sur le gouvernement les châtiments divins et les -vengeances du peuple. Quand les affaires publiques sont arrivées à -ce point, quels ministres, fussent-ils les plus justes et les plus -vertueux, détourneraient de tels malheurs? Ce qui veut dire que ceux -qui gouvernent un royaume ne doivent point faire leur richesse privée -des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de la justice et de -l'équité leur seule richesse. - - Voilà le dixième chapitre du Commentaire. Il explique ce - que l'on doit entendre par _faire jouir le monde de la - paix et de l'harmonie en bien gouvernant l'empire_[27]. - - L'Explication tout entière consiste en dix chapitres. - Les quatre premiers chapitres exposent l'ensemble - général de l'ouvrage, et en montrent le but. Les six - autres chapitres exposent plus en détail les diverses - branches du sujet de l'ouvrage. Le cinquième chapitre - enseigne le devoir d'être vertueux et éclairé. - Le sixième chapitre pose la base fondamentale du - perfectionnement de soi-même. Ceux qui commencent - l'étude de ce livre doivent faire tous leurs efforts - pour surmonter les difficultés que ce chapitre présente - à sa parfaite intelligence; ceux qui le lisent ne - doivent pas le regarder comme très-facile à comprendre - et en faire peu de cas. - - -[21] On veut dire [dans ce paragraphe] que celui qui est dans la -position la plus élevée de la société [le souverain] ne doit pas -ne pas prendre en sérieuse considération ce que les hommes ou les -populations demandent et attendent de lui; s'il ne se conformait pas -dans sa conduite aux droites règles de la raison, et qu'il se livrât -de préférence aux actes vicieux [aux actions contraires à l'intérêt du -peuple] en donnant un libre cours à ses passions d'amitié et de haine, -alors sa propre personne serait exterminée et le gouvernement périrait; -c'est là la grande ruine de l'empire [dont il est parlé dans le texte]. -(TCHOU-HI.) - -[22] Le _Ho-kiang_ dit a ce sujet: «La fortune du prince dépend du -ciel, et la volonté du ciel existe dans le peuple. Si le prince obtient -l'affection et l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec -complaisance et affermira son trône; mais s'il perd l'affection et -l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec colère, et il perdra -son royaume.» - -[23] On voit par ces instructions de _Mou-koung_, prince du petit -royaume de _Thsin_, tirées du _Chou-king_, quelle importance on -attachait déjà en Chine, 650 ans avant notre ère, au bon choix des -ministres, pour la prospérité et le bonheur d'un État. Partout -l'expérience éclaire les hommes! Mais malheureusement ceux qui les -gouvernent ne savent pas ou ne veulent pas toujours en profiter. - -[24] «Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa -perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu -opposée, tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à -l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. -On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité, mils bien -en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux.» -(PASCAL.) - -[25] _Liu-chi_ a dit: «Si dans un royaume le peuple n'est pas paresseux -et avide d'amusements, alors ceux qui produisent les revenus sont -nombreux; si la cour n'est pas son séjour de prédilection, alors ceux -qui mangent ou dissipent ces revenus sont en petit nombre; si on -n'enlève pas aux laboureurs le temps qu'ils consacrent à leurs travaux, -alors ceux qui travaillent, qui labourent et qui sèment, se donneront -beaucoup de peine pour faire produire la terre; si l'on a soin de -calculer ses revenus pour régler sur eux ses dépenses, alors l'usage -que l'on en fera sera modéré.» - -[26] _Meng-hien-tseu_ était un sage _Ta-fou_, ou mandarin, du royaume -de _Lou_, dont la postérité s'est éteinte dans son second petit-fils. -_Ceux qui nourrissent des coursiers et possèdent des chars à quatre -chevaux_, ce sont les mandarins ou magistrats civils, _Tu-fou_, qui -passent les premiers examens des lettres à des périodes fixes. _Une -famille qui se sert de glace dans la cérémonie des ancêtres_, ce sont -les grands de l'ordre supérieur nommés _King_, qui se servaient de -_glace_ dans les cérémonies funèbres qu'ils faisaient en l'honneur de -leurs ancêtres. _Une famille de cent chars_, ce sont les grands de -l'État qui possédaient des fiefs séparés dont ils tiraient les revenus. -Le prince devrait plutôt perdre ses propres revenus, ses propres -richesses, que d'avoir des ministres qui fissent éprouver des vexations -et des dommages au peuple. C'est pourquoi _il vaut mieux_ que [le -prince] _ait des ministres qui dépouillent le trésor du souverain_ que -des _ministres qui surchargent le peuple d'impôts pour accumuler des -richesses_. - -[27] «Le sens de ce chapitre est qu'il faut faire tous ses efforts -pour être d'accord avec le peuple dans son amour et son aversion, ou -partager ses sympathies, et qu'il ne faut pas s'appliquer uniquement -a faire son bien-être matériel. Tout cela est relatif a la règle de -conduite la plus importante que l'on puisse s'imposer. Celui qui peut -agir ainsi traite alors bien les sages, se plait dans les avantages qui -en résultent; chacun obtient ce a quoi il peut prétendre, et le monde -vit dans la paix et l'harmonie.» (_Glose_.) - -_Thoung-yang-hiu-chi_ a dit: «Le grand but, le sens principal de -ce chapitre signifie que le gouvernement d'un empire consiste dans -l'application des règles de droiture et d'équité naturelles que -nous avons en nous, à tous les actes du gouvernement, ainsi qu'au -choix des hommes que l'on emploie, qui, par leur bonne ou mauvaise -administration, conservent ou perdent l'empire. Il faut que, dans ce -qu'ils aiment et dans ce qu'ils haïssent, ils se conforment toujours au -sentiment du peuple.» - - - - -TCHOUNG-YOUNG, - -ou - -L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU; - - -RECUEILLI PAR TSEU-SSE, - -PETIT-FILS ET DISCIPLE DE KHOUNG-TSEU. - - -DEUXIÈME LIVRE CLASSIQUE. - - - - -AVERTISSEMENT - -DU DOCTEUR TCHING-TSEU. - - - Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Ce qui ne dévie - d'aucun côté est appelé _milieu_ (_tchoung_); ce qui - ne change pas est appelé _invariable_ (_young_). Le - _milieu_ est la droite voie, ou la droite règle du - monde; l'_invariabitilé_ en est la raison fixe. Ce - livre, comprend les règles de l'intelligence qui ont - été transmises par les disciples de KHOUNG-TSEU à leurs - propres disciples. _Tseu-sse_ (petit-fils de KHOUNG-TSEU) - craignit que, dans la suite des temps, ces règles de - l'intelligence ne se corrompissent; c'est pourquoi il - les consigna dans ce livre pour les transmettre lui-même - à _Mêng-tseu_. _Tseu-sse_, au commencement de son livre, - parle de la raison qui est une pour tous les hommes; - dans le milieu, il fait des digressions sur toutes - sortes de sujets; et à la fin, il revient sur la raison - unique, dont il réunit tous les éléments. S'étend-il - dans des digressions variées, alors il parcourt les - six points fixes du monde (l'est, l'ouest, le nord, le - sud, le nadir et le zénith); se ressere-t-il dans son - exposition, alors il se concentre et s'enveloppe pour - ainsi dire dans les voiles du mystère. La saveur de ce - livre est inépuisable, tout est fruit dans son étude. - Celui qui sait parfaitement le lire, s'il le médite avec - une attention soutenue, et qu'il en saisisse le sens - profond, alors, quand même il mettrait toute sa vie - ses maximes en pratique, il ne parviendrait pas à les - épuiser. - - - - -CHAPITRE I_er._ - - -1. Le _mandat_ du ciel (ou le principe des opérations vitales et des -actions intelligentes conférées par le ciel aux êtres vivants[1]) -s'appelle _nature rationnelle_; le principe qui nous dirige dans la -conformité de nos actions avec la nature rationnelle s'appelle _règle -de conduite morale_ ou _droite voie_; le système coordonné de la règle -de conduite morale ou droite voie s'appelle _Doctrine des devoirs_ ou -_Institutions_. - -2. La _règle de conduite morale_ qui doit diriger les actions est -tellement obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point, -un seul instant. Si l'on pouvait s'en écarter, ce ne serait plus une -règle de conduite immuable. C'est pourquoi l'homme supérieur, ou celui -qui s'est identifié avec la droite voie[2], veille attentivement dans -son coeur sur les principes qui ne sont pas encore discernés par tous -les hommes, et il médite avec précaution sur ce qui n'est pas encore -proclamé et reconnu comme doctrine. - -3. Rien n'est plus évident pour le sage que les choses cachées dans le -secret de la conscience; rien n'est plus manifeste pour lui que les -causes les plus subtiles des actions. C'est pourquoi l'homme supérieur -veille attentivement sur les inspirations secrètes de sa conscience. - -4. Avant que la joie, la satisfaction, la colère, la tristesse, se -soient produites dans l'âme (avec excès), l'état dans lequel on se -trouve s'appelle _milieu_. Lorsqu'une fois elles se sont produites -dans l'âme, et qu'elles n'ont encore atteint qu'une certaine limite, -l'état dans lequel on se trouve s'appelle _harmonique_. Ce _milieu_ -est la grande base fondamentale du monde; l'_harmonie_ en est la loi -universelle et permanente. - -5. Lorsque le _milieu_ et l'_harmonie_ sont portés au point de -perfection, le ciel et la terre sont dans un état de tranquillité -parfaite, et tous les êtres reçoivent leur complet développement. - - Voilà le premier chapitre du livre dans lequel - _Tseu-sse_ expose les idées principales de la doctrine - qu'il veut transmettre à la postérité. D'abord il montre - clairement que la _voie droite_ ou la _règle de conduite - morale_ tire sa racine fondamentale, sa source primitive - du ciel, et qu'elle ne peut changer; que sa substance - véritable existe complètement en nous, et qu'elle ne - peut en être séparée. Secondement, il parle du devoir - de la conserver, de l'entretenir, de l'avoir sans cesse - sous les yeux; enfin il dit que les saints hommes, ceux - qui approchent le plus de l'intelligence divine, l'ont - portée par leurs bonnes oeuvres à son dernier degré de - perfection. Or il veut que ceux qui étudient ce livre - reviennent sans cesse sur son contenu, qu'ils cherchent - en eux-mêmes les principes qui y sont enseignés, et s'y - attachent après les avoir trouvés, afin de repousser - tout désir dépravé des objets extérieurs, et d'accomplir - les actes vertueux que comporte leur nature originelle. - Voilà ce que _Yang-chi_[3] appelait la substance - nécessaire ou le corps obligatoire du livre. Dans les - dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour - ainsi dire, que des citations des paroles de son maître, - destinées à corroborer et à compléter le sens de ce - premier chapitre. - - -[1] _Commentaire._ - -[2] _Glose._ - -[3] Le philosophe _Yang-tseu_. - - - - -CHAPITRE II. - - -1. Le philosophe TCHOUNG-NI (KHOUNG-TSEU) dit: L'homme d'une vertu -supérieure persévère invariablement dans le milieu; l'homme vulgaire, -ou sans principes, est constamment en opposition avec ce milieu -invariable. - -2. L'homme d'une vertu supérieure persévère sans doute invariablement -dans le milieu; par cela même qu'il est d'une vertu supérieure, il -se conforme aux circonstances pour tenir le milieu. L'homme vulgaire -et sans principes tient aussi quelquefois le milieu; mais, par -cela même qu'il est un homme sans principes, il ne craint pas de -le suivre témérairement en tout et partout (sans se conformer aux -circonstances[4]). - - Voilà le second chapitre. - -[4] _Glose_. - - - - -CHAPITRE III. - - -1. Le Philosophe (KHOUNG-TSEU) disait: Oh! que la limite de la -persévérance dans le milieu est admirable! Il y a bien peu d'hommes qui -sachent s'y tenir longtemps! - - Voilà le troisième chapitre. - - - - -CHAPITRE IV. - - -1. Le Philosophe disait: La voie droite n'est pas suivie; j'en -connais la cause: les hommes instruits la dépassent; les ignorants ne -l'atteignent pas. La voie droite n'est pas évidente pour tout le monde, -je le sais: les hommes d'une vertu forte vont au delà; ceux d'une vertu -faible ne l'atteignent pas. - -2. De tous les hommes, il n'en est aucun qui ne boive et ne mange; mais -bien peu d'entre eux savent discerner les saveurs! - - Voilà le quatrième chapitre. - - - - -CHAPITRE V. - - -1. Le Philosophe disait: Qu'il est à déplorer que la voie droite ne -soit pas suivie! - - Voilà le cinquième chapitre. Ce chapitre se rattache au - précédent qu'il explique, et l'exclamation sur la _voie - droite_ qui n'est pas suivie sert de transition pour - relier le sens du chapitre suivant. (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE VI. - - -1. Le Philosophe disait: Que la sagesse et la pénétration de _Chun_ -étaient grandes! Il aimait à interroger les hommes et à examiner -attentivement en lui-même les réponses de ceux qui l'approchaient; il -retranchait les mauvaises choses et divulguait les bonnes. Prenant les -deux extrêmes de ces dernières, il ne se servait que de leur milieu -envers le peuple. C'est en agissant ainsi qu'il devint le grand _Chun!_ - - Voilà le sixième chapitre. - - - - -CHAPITRE VII. - - -1. Le Philosophe disait: Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les -mobiles des actions humaines_, présume trop de sa science; entraîné par -son orgueil, il tombe bientôt dans mille pièges, dans mille filets -qu'il ne sait pas éviter. Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les -mobiles des actions humaines_, choisit l'état de persévérance dans -la voie droite également éloignée des extrêmes; mais il ne peut le -conserver seulement l'espace d'une lune. - - Voilà le septième chapitre. Il y est parlé indirectement - du grand sage du chapitre précédent. En outre, il y est - question de la sagesse qui n'est point éclairée, pour - servir de transition au chapitre suivant. (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE VIII. - - -1. Le Philosophe disait: _Hoeï_[5], lui, était véritablement un homme! -Il choisit l'état de persévérance dans la voie droite également -éloignée des extrêmes. Une fois qu'il avait acquis une vertu, il s'y -attachait fortement, la cultivait dans son intérieur et ne la perdait -jamais. - - Voilà le huitième chapitre. - -[5] Le plus aimé de ses disciples, dont le petit nom était _Yan-youan_. - - - - -CHAPITRE IX. - - -1. Le Philosophe disait: Les États peuvent être gouvernés avec justice; -les dignités et les émoluments peuvent être refusés; les instruments de -gains et de profits peuvent être foulés aux pieds: la persévérance dans -la voie droite également éloignée des extrêmes ne peut être gardée! - - Voilà le neuvième chapitre. Il se rattache au chapitre - précédent, et il sert de transition au chapitre suivant. - (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE X. - - -1. _Tseu-lou_ [disciple de KHOUNG-TSEU] interrogea son maître sur la -force de l'homme. - -2. Le Philosophe répondit: Est-ce sur la force virile des contrées -méridionales, ou sur la force virile des contrées septentrionales? -Parlez-vous de votre propre force? - -3. Avoir des manières bienveillantes et douces pour instruire les -hommes; avoir de la compassion pour les insensés qui se révoltent -contre la raison: voilà la force virile propre aux contrées -méridionales; c'est à elle que s'attachent les sages. - -4. Faire sa couche de lames de fer et de cuirasses de peaux de bêtes -sauvages; contempler sans frémir les approches de la mort: voilà la -force virile propre aux contrées septentrionales, et c'est à elle que -s'attachent les braves. - -5. Cependant, que la force d'âme du sage qui vit toujours en paix avec -les hommes et ne se laisse point corrompre par les passions est bien -plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui qui se -tient sans dévier dans la voie droite également éloignée des extrêmes -est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui -qui, lorsque son pays jouit d'une bonne administration qui est son -ouvrage, ne se laisse point corrompre ou aveugler par un sot orgueil, -est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui -qui, lorsque son pays sans lois manque d'une bonne administration, -reste immuable dans la vertu jusqu'à la mort, est bien plus forte et -bien plus grande! - - Voilà le dixième chapitre. - - - - -CHAPITRE XI. - - -1. Le Philosophe disait: Rechercher les principes des choses qui sont -dérobées à l'intelligence humaine; faire des actions extraordinaires -qui paraissent en dehors de la nature de l'homme; en un mot, opérer des -prodiges pour se procurer des admirateurs et des sectateurs dans les -siècles à venir: voilà ce que je ne voudrais pas faire. - -2. L'homme d'une vertu supérieure s'applique à suivre et à parcourir -entièrement la voie droite. Faire la moitié du chemin, et défaillir -ensuite, est une action que je ne voudrais pas imiter. - -3. L'homme d'une vertu supérieure persévère naturellement dans la -pratique du milieu également éloigné des extrêmes. Fuir le monde, -n'être ni vu ni connu des hommes, et cependant n'en éprouver aucune -peine, tout cela n'est possible qu'au saint. - - Voilà le onzième chapitre. Les citations des paroles - de KHOUNG-TSEU par _Tseu-sse_, faites dans l'intention - d'éclaircir le sens du premier chapitre, s'arrêtent - ici. Or le grand but de cette partie du livre est de - montrer que la _prudence_ éclairée, l'_humanité_ ou la - _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force - d'âme_, ces trois vertus universelles et capitales, - sont la porte par où l'on entre dans la voie droite - que doivent suivre tous les hommes. C'est pourquoi ces - vertus ont été traitées dans la première partie de - l'ouvrage, en les illustrant par l'exemple des actions - du grand _Chun_, de _Yan-youan_ (ou _Hoeï_, le disciple - chéri de KHOUNG-TSEU), et de _Tseu-lou_ (autre disciple - du même philosophe). Dans _Chun_, c'est la _prudence - éclairée_; dans _Yan-youan_, c'est _l'humanité_ ou la - bienveillance pour tous les hommes; dans _Tseu-lou_, - c'est la _force d'âme_ ou la _force virile_. Si l'une de - ces trois vertus manque, alors il n'est plus possible - d'établir la règle de conduite morale ou la voie droite, - et de rendre la vertu parfaite. On verra le reste dans - le vingtième chapitre. (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE XII. - - -1. La voie droite [ou la règle de conduite morale du sage] est d'un -usage si étendu, qu'elle peut s'appliquer à toutes les actions des -hommes; mais elle est d'une nature tellement subtile, qu'elle n'est pas -manifeste pour tous. - -2. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières de la -multitude, hommes et femmes, peuvent atteindre à cette science simple -de se bien conduire; mais il n'est donné à personne, pas même à -ceux qui sont parvenus au plus haut degré de sainteté, d'atteindre -à la perfection de cette science morale; il reste toujours quelque -chose d'inconnu [qui dépasse les plus nobles intelligences sur cette -terre][6]. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières -de la multitude, hommes et femmes, peuvent pratiquer cette règle de -conduite morale dans ce qu'elle a de plus général et de plus commun; -mais il n'est donné à personne, pas même à ceux qui sont parvenus au -plus haut degré de sainteté, d'atteindre à la perfection de cette -règle de conduite morale; il y a encore quelque chose que l'on ne -peut pratiquer. Le ciel et la terre sont grands sans doute; cependant -l'homme trouve encore en eux des imperfections. C'est pourquoi le sage, -en considérant ce que la règle de conduite morale de l'homme a de plus -grand, dit que le monde ne peut la contenir; et, en considérant ce -qu'elle a de plus petit, il dit que le monde ne peut la diviser. - -3. Le _Livre des Vers_ dit[7]: - - «L'oiseau _youan_ s'envole jusque dans les cieux, le - poisson plonge jusque dans les abîmes.» - -Ce qui veut dire que la règle de conduite morale de l'homme est la loi -de toutes les intelligences; qu'elle illumine l'univers dans le plus -haut des cieux comme dans les plus profonds abîmes! - -4. La règle de conduite morale du sage a son principe dans le coeur de -tous les hommes, d'où elle s'élève à sa plus haute manifestation pour -éclairer le ciel et la terre de ses rayons éclatants! - - Voilà le douzième chapitre. Il renferme les paroles - de _Tseu-sse_, destinées à expliquer le sens de cette - expression du premier chapitre, où il est dit que l'_on - ne peut s'écarter de la règle de conduite morale de - l'homme_. Dans les huit chapitres suivants, _Tseu-sse_ - cite sans ordre les paroles de KHOUNG-TSEU pour - éclaircir le même sujet. (TCHOU-HI.) - -[6] _Glose_. - -[7] Livre _Ta-ya_, ode _Han-lou_. - - - - -CHAPITRE XIII. - - -1. Le Philosophe a dit: La voie droite ou la règle de conduite que -l'on doit suivre n'est pas éloignée des hommes. Si les hommes se font -une règle de conduite éloignée d'eux [c'est-à-dire, qui ne soit pas -conforme à leur propre nature], elle ne doit pas être considérée comme -une règle de conduite. - -2. Le _Livre des Vers_ dit[8]: - - «L'artisan qui taille un manche de cognée sur un autre - manche - - N'a pas son modèle éloigné de lui.» - -Prenant le manche modèle pour tailler l'autre manche, il le regarde de -côté et d'autre, et, après avoir confectionné le nouveau manche, il -les examine bien tous les deux pour voir s'ils diffèrent encore l'un -de l'autre. De même le sage se sert de l'homme ou de l'humanité pour -gouverner et diriger les hommes; une fois qu'il les a ramenés au bien, -il s'arrête là[9]. - -3. Celui dont le coeur est droit, et qui porte aux autres les mêmes -sentiments qu'il a pour lui-même, ne s'écarte pas de la loi morale du -devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle; il ne fait pas -aux autres ce qu'il désire qui ne lui soit pas fait à lui-même. - -4. La règle de conduite morale du sage lui impose quatre grandes -obligations: moi, je n'en puis pas seulement remplir complétement une. -Ce qui est exigé d'un fils, qu'il soit soumis à son père, je ne puis -pas même l'observer encore; ce qui est exigé d'un sujet, qu'il soit -soumis à son prince, je ne puis pas même l'observer encore; ce qui est -exigé d'un frère cadet, qu'il soit soumis à son frère aîné, je ne puis -pas même l'observer encore; ce qui est exigé des amis, qu'ils donnent -la préférence en tout à leurs amis, je ne puis pas l'observer encore. -L'exercice de ces vertus constantes, éternelles; la circonspection -dans les paroles de tous les jours; ne pas négliger de faire tous ses -efforts pour parvenir à l'entier accomplissement de ses devoirs; ne pas -se laisser aller à un débordement de paroles superflues; faire en sorte -que les paroles répondent aux oeuvres, et les oeuvres aux paroles; en -agissant de cette manière, comment le sage ne serait-il pas sincère et -vrai? - - Voilà le treizième chapitre. - - -[8] Livre _Kouë-foung_, ode _Fa-ko_. - -[9] Il ne lui impose pas une perfection contraire à sa nature. - - - - -CHAPITRE XIV. - - -1. L'homme sage qui s'est identifié avec la loi morale [en suivant -constamment la ligne moyenne également éloignée des extrêmes] agit -selon les devoirs de son état, sans rien désirer qui lui soit étranger. - -2. Est-il riche, comblé d'honneurs, il agit comme doit agir un homme -riche et comblé d'honneurs. Est-il pauvre et méprisé, il agit comme -doit agir un homme pauvre et méprisé. Est-il étranger et d'une -civilisation différente, il agit comme doit agir un homme étranger et -de civilisation différente. Est-il malheureux, accablé d'infortunes, il -agit comme doit agir un malheureux accablé d'infortunes. Le sage qui -s'est identifié avec la loi morale conserve toujours assez d'empire sur -lui-même pour accomplir les devoirs de son état dans quelque condition -qu'il se trouve. - -3. S'il est dans un rang supérieur, il ne tourmente pas ses inférieurs; -s'il est dans un rang inférieur, il n'assiège pas de sollicitations -basses et cupides ceux qui occupent un rang supérieur. Il se tient -toujours dans la droiture, et ne demande rien aux hommes; alors la paix -et la sérénité de son âme ne sont pas troublées. Il ne murmure pas -contre le ciel, et il n'accuse pas les hommes de ses infortunes. - -4. C'est pourquoi le sage conserve une âme toujours égale, en attendant -l'accomplissement de la destinée céleste. L'homme qui est hors de la -voie du devoir se jette dans mille entreprises téméraires pour chercher -ce qu'il ne doit pas obtenir. - -5. Le Philosophe a dit: L'archer peut être, sous un certain point de -vue, comparé au sage: s'il s'écarte du but auquel il vise, il rentre -en lui-même pour en chercher la cause. - - Voilà le quatorzième chapitre. - - - - -CHAPITRE XV. - - -1. La voie morale du sage peut être comparée à la route du voyageur, -qui doit commencer à lui pour s'éloigner ensuite; elle peut aussi être -comparée au chemin de celui qui gravit un lieu élevé en partant du lieu -bas où il se trouve. - -2. Le _Livre des Vers_ dit[10]: - - «Une femme et des enfants qui aiment l'union et - l'harmonie - - Sont comme les accords produits par le _Khin_ et le - _Che_. - - Quand les frères vivent dans l'union et l'harmonie, la - joie et le bonheur règnent parmi eux. Si le bon ordre - est établi dans votre famille, votre femme et vos - enfants seront heureux et satisfaits.» - -3. Le Philosophe a dit: Quel contentement et quelle joie doivent -éprouver un père et une mère à la tête d'une semblable famille! - - Voilà le quinzième chapitre. - - -[10] Livre _Siao-ya_, ode _Tchang-ti_. - - - - -CHAPITRE XVI. - - -1. Le Philosophe a dit: Que les facultés des puissances subtiles du -ciel et de la terre sont vastes et profondes! - -2. On cherche à les apercevoir, et on ne les voit pas; on cherche à -les entendre, et on ne les entend pas; identifiées à la substance des -choses, elles ne peuvent en être séparées. - -3. Elles font que, dans tout l'univers, les hommes purifient et -sanctifient leur coeur, se revêtent de leurs habits de fête pour offrir -des sacrifices et des oblations à leurs ancêtres. C'est un océan -d'intelligences subtiles! Elles sont partout au-dessus de nous, à notre -gauche, à notre droite; elles nous environnent de toutes parts! - -4. Le _Livre des Vers_ dit[11]: - - «L'arrivée des esprits subtils - - Ne peut être déterminée; - - A plus forte raison si on les néglige.» - -5. Ces esprits cependant, quelque subtils et imperceptibles qu'ils -soient, se manifestent dans les formes corporelles des êtres; leur -essence étant une essence réelle, vraie, elle ne peut pas ne pas se -manifester sous une forme quelconque. - - Voilà le seizième chapitre. _On ne peut ni voir ni - entendre ces esprits subtils_; c'est-à-dire qu'ils - sont dérobés à nos regards par leur propre nature. - Identifiés avec la substance des choses telles qu'elles - existent, ils sont donc aussi d'un usage général. Dans - les trois chapitres qui précèdent celui-ci, il est parlé - de choses d'un usage restreint, particulier; dans les - trois chapitres suivants, il est parlé de choses d'un - usage général; dans ce chapitre-ci, il est parlé tout - à la fois de choses d'un usage général, obscures et - abstraites; il comprend le général et le particulier. - (TCHOU-HI.) - -[11] Livre _Ta-ya_, ode _Y-tchi_. - - -CHAPITRE XVII. - - -1. Le Philosophe a dit: Qu'elle était grande la piété filiale de -_Chun!_ il fut un saint par sa vertu; sa dignité fut la dignité -impériale; ses possessions s'étendaient aux quatre mers[12]; il offrit -les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était -consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs dans -une suite de siècles[13]. - -2. C'est ainsi que sa grande vertu fut, sans aucun doute, le principe -qui lui fit obtenir sa dignité impériale, ses revenus publics, sa -renommée, et la longue durée de sa vie. - -3. C'est ainsi que le ciel, dans la production continuelle des êtres, -leur donne sans aucun doute leurs développements selon leurs propres -natures, ou leurs tendances naturelles; l'arbre debout, il le fait -croître, le développe; l'arbre tombé, mort, il le dessèche, le réduit -en poussière. - -4. Le _Livre des Vers_ dit[14]: - - «Que le prince qui gouverne avec sagesse soit loué! - - Sa brillante vertu resplendit de toutes parts; - - Il traite comme ils le méritent les magistrats et le - peuple; - - Il tient ses biens et sa puissance du ciel; - - Il maintient la paix, la tranquillité et l'abondance en - distribuant [les richesses qu'il a reçues]; - - Et le ciel les lui rend de nouveau!» - -5. Il est évident par là que la grande vertu des sages leur fait -obtenir le mandat du ciel pour gouverner les hommes. - - Voilà le dix-septième chapitre. Ce chapitre tire son - origine de la persévérance dans la voie droite, de - la constance dans les bonnes oeuvres; il a été destiné - à montrer au plus haut degré leur dernier résultat; - il fait voir que les effets de la voie du devoir sont - effectivement très-étendus, et que ce par quoi ils sont - produits est d'une nature subtile et cachée. Les deux - chapitres suivants présentent aussi de pareilles idées. - (TCHOU-HI.) - - -[12] C'est-à-dire, aux douze provinces (_Tcheou_) dans lesquelles était -alors compris l'empire chinois. (_Glose_.) - -[13] _Glose_. - -[14] Livre _Ta-ya_, ode _Kia-lo_. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - -1. Le Philosophe a dit: Le seul d'entre les hommes qui n'ait pas -éprouvé les chagrins de l'âme fut certainement _Wen-wang_. Il eut -_Wang-ki_ pour père, et _Wou-wang_ fut son fils. Tout le bien que le -père avait entrepris fut achevé par le fils. - -2. _Wou-wang_ continua les bonnes oeuvres de _Taï-wang_, de _Wang-ki_ -et de _Wen-wang_. Il ne revêtit qu'une fois ses habits de guerre, et -tout l'empire fut à lui. Sa personne ne perdit jamais sa haute renommée -dans tout l'empire; sa dignité fut celle de fils du Ciel [c'est-à-dire -d'empereur]; ses possessions s'étendirent aux quatre mers. Il offrit -les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était -consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs et sa -puissance dans une suite de siècles. - -3. _Wou-wang_ était déjà très-avancé en âge lorsqu'il accepta le -mandat du Ciel qui lui conférait l'empire. _Tcheou-koung_ accomplit -les intentions vertueuses de _Wen-wang_ et de _Wou-wang_. Remontant -à ses ancêtres, il éleva _Taï-wang_ et _Wang-ki_ au rang de roi, -qu'ils n'avaient pas possédé, et il leur offrit les sacrifices selon -le rite impérial. Ces rites furent étendus aux princes tributaires, -aux grands de l'empire revêtus de dignités, jusqu'aux lettrés et aux -hommes du peuple sans titres et dignités. Si le père avait été un -grand de l'empire, et que le fils fût un lettré, celui-ci faisait -des funérailles à son père selon l'usage des grands de l'empire, et -il lui sacrifiait selon l'usage des lettrés; si son père avait été un -lettré, et que le fils fût un grand de l'empire, celui-ci faisait des -funérailles à son père selon l'usage des lettrés, et il lui sacrifiait -selon l'usage des grands de l'empire. Le deuil d'une année s'étendait -jusqu'aux grands; le deuil de trois années s'étendait jusqu'à -l'empereur. Le deuil du père et de la mère devait être porté trois -années sans distinction de rang: il était le même pour tous. - - Voilà le dix-huitième chapitre. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -1. Le Philosophe a dit: Oh! que la piété filiale de _Wou-wang_ et de -_Tcheou-koung_ s'étendit au loin! - -2. Cette même piété filiale sut heureusement suivre les intentions des -anciens sages qui les avaient précédés, et transmettre à la postérité -le récit de leurs grandes entreprises. - -3. Au printemps, à l'automne, ces deux princes décoraient avec soin le -temple de leurs ancêtres; ils disposaient soigneusement les vases et -ustensiles anciens les plus précieux [au nombre desquels étaient le -grand sabre à fourreau de pourpre, et la sphère céleste de _Chun_][15]; -ils exposaient aux regards les robes et les différents vêtements des -ancêtres, et ils leur offraient les mets de la saison. - -4. Ces rites étant ceux de la salle des ancêtres, c'est pour cette -raison que les assistants étaient soigneusement placés à gauche ou -adroite, selon que l'exigeait leur dignité ou leur rang; les dignités -et les rangs étaient observés: c'est pour cette raison que les hauts -dignitaires étaient distingués du commun des assistants; les fonctions -cérémoniales étaient attribuées à ceux qui méritaient de les remplir: -c'est pour cette raison que l'on savait distinguer les sages des autres -hommes; la foule s'étant retirée de la cérémonie, et la famille s'étant -réunie dans le festin accoutumé, les jeunes gens servaient les plus -âgés: c'est pour cette raison que la solennité atteignait les personnes -les moins élevées en dignité. Pendant les festins, la couleur des -cheveux était observée: c'est pour cette raison que les assistants -étaient placés selon leur âge. - -5. Ces princes, _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_, succédaient à la dignité -de leurs ancêtres; ils pratiquaient leurs rites; ils exécutaient leur -musique; ils respectaient ce qu'ils avaient respecté; ils chérissaient -ce qu'ils avaient aimé; ils les servaient morts comme ils les auraient -servis vivants; ils les honoraient ensevelis dans la tombe comme s'ils -avaient encore été près d'eux: n'est-ce pas là le comble de la piété -filiale? - -6. Les rites du sacrifice au ciel et du sacrifice à la terre étaient -ceux qu'ils employaient pour rendre leurs hommages au suprême -Seigneur[16]; les rites du temple des ancêtres étaient ceux qu'ils -employaient pour offrir des sacrifices à leurs prédécesseurs. Celui -qui sera parfaitement instruit des rites du sacrifice au ciel et du -sacrifice à la terre, et qui comprendra parfaitement le sens du grand -sacrifice quinquennal nommé _Ti_, et du grand sacrifice automnal nommé -_Tchang_, gouvernera aussi facilement le royaume que s'il regardait -dans la paume de sa main. - - Voilà le dix-neuvième chapitre. - -[15] On peut voir la gravure de cette sphère, et la description des -cérémonies indiquées ci-dessus, dans la _Description de la Chine_, par -le traducteur, tom. 1, p. 89 et suiv. - -[16] «Le ciel et la terre qui est au milieu.» (_Glose_.) - - - - -CHAPITRE XX. - - -1. _Ngai-koung_ interrogea KHOUNG-TSEU sur les principes constitutifs -d'un bon gouvernement. - -2. Le Philosophe dit: Les lois gouvernementales des rois _Wen_ et _Wou_ -sont consignées tout entières sur les tablettes de bambous. Si leurs -ministres existaient encore, alors leurs lois administratives seraient -en vigueur; leurs ministres ont cessé d'être, et leurs principes pour -bien gouverner ne sont plus suivis. - -3. Ce sont les vertus, les qualités réunies des ministres d'un prince -qui font la bonne administration d'un État; comme la vertu fertile -de la terre, réunissant le mou et le dur, produit et fait croître -les plantes qui couvrent sa surface. Cette bonne administration dont -vous me parlez ressemble aux roseaux qui bordent les fleuves; elle se -produit naturellement sur un sol convenable. - -4. Ainsi la bonne administration d'un État dépend des ministres qui lui -sont préposés. Un prince qui veut imiter la bonne administration des -anciens rois doit choisir ses ministres d'après ses propres sentiments, -toujours inspirés par le bien public; pour que ses sentiments aient -toujours le bien public pour mobile, il doit se conformer à la grande -loi du devoir; et cette grande loi du devoir doit être cherchée dans -l'humanité, cette belle vertu du coeur, qui est le principe de l'amour -pour tous les hommes. - -5. Cette humanité, c'est l'homme lui-même; l'amitié pour les parents -en est le premier devoir. La justice, c'est l'équité; c'est rendre -à chacun ce qui lui convient: honorer les hommes sages en forme le -premier devoir. L'art de savoir distinguer ce que l'on doit aux parents -de différents degrés, celui de savoir comment honorer les sages selon -leurs mérites, ne s'apprennent que par les rites ou principes de -conduite inspirés par le ciel[17]. - -6. C'est pourquoi le prince ne peut pas se dispenser de corriger -et perfectionner sa personne. Dans l'intention de corriger et -perfectionner sa personne, il ne peut pas se dispenser de rendre à ses -parents ce qui leur est dû. Dans l'intention de rendre à ses parents -ce qui leur est dû, il ne peut pas se dispenser de connaître les -hommes sages pour les honorer et pour qu'ils puissent l'instruire de -ses devoirs. Dans l'intention de connaître les homme sages, il ne peut -pas se dispenser de connaître le ciel, ou la loi qui dirige dans la -pratique des devoirs prescrits. - -7. Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au -nombre de cinq, et l'homme possède trois facultés naturelles pour les -pratiquer. Les cinq devoirs sont: les relations qui doivent exister -entre le prince et ses ministres, le père et ses enfants, le mari et -la femme, les frères aînés et les frères cadets, et l'union des amis -entre eux; lesquelles cinq relations constituent la loi naturelle -du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui -est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal; -l'humanité, qui est l'équité du coeur; le courage moral, qui est la -force d'âme, sont les trois grandes et universelles facultés morales de -l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands -devoirs se réduit à une seule et unique condition. - -8. Soit qu'il suffise de naître pour connaître ces devoirs universels, -soit que l'étude ait été nécessaire pour les apprendre, soit que leur -connaissance ait exigé de grandes peines, lorsqu'on est parvenu à -cette connaissance, le résultat est le même; soit que l'on pratique -naturellement et sans efforts ces devoirs universels, soit qu'on -les pratique dans le but d'en retirer des profits ou des avantages -personnels, soit qu'on les pratique difficilement et avec efforts, -lorsqu'on est parvenu à l'accomplissement des oeuvres méritoires, le -résultat est le même. - -9. Le Philosophe a dit: Celui qui aime l'étude, ou l'application de -son intelligence à la recherche de la loi du devoir, est bien près -de la science morale; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer -ses devoirs est bien près de ce dévoûment au bonheur des hommes que -l'on appelle humanité; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la -pratique de ses devoirs est bien près de la force d'âme nécessaire pour -leur accomplissement. - -10. Celui qui sait ces trois choses connaît alors les moyens qu'il faut -employer pour bien régler sa personne, ou se perfectionner soi-même; -connaissant les moyens qu'il faut employer pour régler sa personne, -il connaît alors les moyens qu'il faut employer pour faire pratiquer -la vertu aux autres hommes; connaissant les moyens qu'il faut employer -pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connaît alors les -moyens qu'il faut employer pour bien gouverner les empires et les -royaumes. - -11. Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf -règles invariables à suivre, à savoir: se régler ou se perfectionner -soi-même, révérer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers -fonctionnaires de l'État ou les ministres, être en parfaite harmonie -avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chérir -le peuple comme un fils, attirer près de soi tous les savants et les -artistes, accueillir agréablement les hommes qui viennent de loin, les -étrangers[18], et traiter avec amitié tous les grands vassaux. - -12. Dès l'instant que le prince aura bien réglé et amélioré sa -personne, aussitôt les devoirs universels seront accomplis envers -lui-même; dès l'instant qu'il aura révéré les sages, aussitôt il n'aura -plus de doute sur les principes du vrai et du faux, du bien et du mal; -dès l'instant que ses parents seront l'objet des affections qui leur -sont dues, aussitôt il n'y aura plus de dissensions entre ses oncles, -ses frères aînés et ses frères cadets; dès l'instant qu'il honorera -convenablement les fonctionnaires supérieurs ou ministres, aussitôt il -verra les affaires d'État en bon ordre; dès l'instant qu'il traitera -comme il convient les fonctionnaires et magistrats secondaires, -aussitôt les docteurs, les lettrés s'acquitteront avec zèle de leurs -devoirs dans les cérémonies; dès l'instant qu'il aimera et traitera le -peuple comme un fils, aussitôt ce même peuple sera porté à imiter son -supérieur; dès l'instant qu'il aura attiré près de lui tous les savants -et les artistes, aussitôt ses richesses seront suffisamment mises en -usage; dès l'instant qu'il accueillera agréablement les hommes qui -viennent de loin, aussitôt les hommes des quatre extrémités de l'empire -accourront en foule dans ses États pour prendre part à ses bienfaits; -dès l'instant qu'il traitera avec amitié ses grands vassaux, aussitôt -il sera respecté dans tout l'empire. - -13. Se purifier de toutes souillures, avoir toujours un extérieur -propre et décent et des vêtements distingués; ne se permettre aucun -mouvement, aucune action contrairement aux rites prescrits[19]: voilà -les moyens qu'il faut employer pour bien régler sa personne; repousser -loin de soi les flatteurs, fuir les séductions de la beauté, mépriser -les richesses, estimer à un haut prix la vertu et les hommes qui -la pratiquent: voilà les moyens qu'il faut employer pour donner de -l'émulation aux sages; honorer la dignité de ses parents, augmenter -leurs revenus, aimer et éviter ce qu'ils aiment et évitent: voilà -les moyens qu'il faut employer pour faire naître l'amitié entre les -parents; créer assez de fonctionnaires inférieurs pour exécuter les -ordres des supérieurs: voilà le moyen qu'il faut employer pour exciter -le zèle et l'émulation des ministres; augmenter les appointements des -hommes pleins de fidélité et de probité: voilà le moyen d'exciter le -zèle et l'émulation des autres fonctionnaires publics; n'exiger de -services du peuple que dans les temps convenables, diminuer les impôts: -voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des familles; -examiner chaque jour si la conduite des hommes que l'on emploie est -régulière, et voir tous les mois si leurs travaux répondent à leurs -salaires: voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des -artistes et des artisans; reconduire les étrangers quand ils s'en -vont, aller au-devant de ceux qui arrivent pour les bien recevoir, -faire l'éloge de ceux qui ont de belles qualités et de beaux talents, -avoir compassion de ceux qui en manquent: voilà les moyens de bien -recevoir les étrangers; prolonger la postérité des grands feudataires -sans enfants, les réintégrer dans leurs principautés perdues, rétablir -le bon ordre dans les États troublés par les séditions, les secourir -dans les dangers, faire venir à sa cour les grands vassaux, et leur -ordonner de faire apporter par les gouverneurs de province les présents -d'usage aux époques fixées; traiter grandement ceux qui s'en vont, et -généreusement ceux qui arrivent, en n'exigeant d'eux que de légers -tributs: voilà les moyens de se faire aimer des grands vassaux. - -14. Tous ceux qui gouvernent les empires ont ces neuf règles -invariables à suivre; les moyens à employer pour les pratiquer se -réduisent à un seul. - -15. Toutes les actions vertueuses, tous les devoirs qui ont été -résolus d'avance, sont par cela même accomplis; s'ils ne sont pas -résolus d'avance, ils sont par cela même dans un état d'infraction. -Si l'on a déterminé d'avance les paroles que l'on doit prononcer, on -n'éprouve par cela même aucune hésitation. Si l'on a déterminé d'avance -ses affaires, ses occupations dans le monde, par cela même elles -s'accomplissent facilement. Si l'on a déterminé d'avance sa conduite -morale dans la vie, on n'éprouvera point de peines de lame. Si l'on a -déterminé d'avance la loi du devoir, elle ne faillira jamais. - -16. Si celui qui est dans un rang inférieur n'obtient pas la confiance -de son supérieur, le peuple ne peut pas être bien administré; il y a un -principe certain dans la détermination de ce rapport: _Celui qui n'est -pas sincère et fidèle avec ses amis n'obtiendra pas la confiance de ses -supérieurs_. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports -de sincérité et de fidélité avec les amis: _Celui qui n'est pas soumis -envers ses parents n'est pas sincère et fidèle avec ses amis_. Il y a -un principe certain pour déterminer les rapports d'obéissance envers -les parents: _Si en faisant un retour sur soi-même on ne se trouve -pas entièrement dépouillé de tout mensonge, de tout ce qui n'est pas -la vérité; si l'on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas -complètement ses devoirs d'obéissance envers ses parents_. Il y a un -principe certain pour reconnaître l'état de perfection: _Celui qui ne -sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux; qui ne sait pas -reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé à -la perfection._ - -17. Le parfait, le vrai, dégagé de tout mélange, est la loi du ciel; -la perfection ou le perfectionnement, qui consiste à employer tous ses -efforts pour découvrir la loi céleste, le vrai principe du mandat du -ciel, est la loi de l'homme. L'homme _parfait_ [_ching-tche_] atteint -cette loi sans aucun secours étranger; il n'a pas besoin de méditer, -de réfléchir longtemps pour l'obtenir; il parvient à elle avec calme -et tranquillité; c'est là le _saint homme_ [_ching-jin_]. Celui qui -tend constamment à son perfectionnement est le sage qui sait distinguer -le bien du mal, qui choisit le bien et s'y attache fortement pour ne -jamais le perdre. - -18. Il doit beaucoup étudier pour apprendre tout ce qui est bien; il -doit interroger avec discernement, pour chercher à s'éclairer dans -tout ce qui est bien; il doit veiller soigneusement sur tout ce qui -est bien, de crainte de le perdre, et le méditer dans son âme; il doit -s'efforcer toujours de connaître tout ce qui est bien, et avoir grand -soin de le distinguer de tout ce qui est mal; il doit ensuite fermement -et constamment pratiquer ce bien. - -19. S'il y a des personnes qui n'étudient pas, ou qui, si elles -étudient, ne profitent pas, qu'elles ne se découragent point, ne -s'arrêtent point; s'il y a des personnes qui n'interrogent pas les -hommes instruits, pour s'éclairer sur les choses douteuses ou qu'elles -ignorent, ou si, en les interrogeant, elles ne peuvent devenir plus -instruites, qu'elles ne se découragent point; s'il y a des personnes -qui ne méditent pas, ou qui, si elles méditent, ne parviennent pas à -acquérir une connaissance claire du principe du bien, qu'elles ne se -découragent point; s'il y a des personnes qui ne distinguent pas le -bien du mal, ou qui, si elles le distinguent, n'en ont pas cependant -une perception claire et nette, qu'elles ne se découragent point; s'il -y a des personnes qui ne pratiquent pas le bien, ou qui, si elles le -pratiquent, ne peuvent y employer toutes leurs forces, qu'elles ne -se découragent point: ce que d'autres feraient en une fois, elles le -feront en dix; ce que d'autres feraient en cent, elles le feront en -mille. - -20. Celui qui suivra véritablement cette règle de persévérance, quelque -ignorant qu'il soit, il deviendra nécessairement éclairé; quelque -faible qu'il soit, il deviendra nécessairement fort. - - Voilà le vingtième chapitre. Il contient les paroles - de KHOUNG-TSEU, destinées à offrir les exemples de - vertu du grand _Chun_, de _Wen-wang_, de _Wou-wang_ - et de _Tcheou-koung_, pour les continuer. _Tseu-sse_, - dans ce chapitre, éclaircit ce qu'ils ont transmis par - la tradition; il le rapporte et le met en ordre. Il - fait même plus, car il embrasse les devoirs d'un usage - général, ainsi que les devoirs moins accessibles des - hommes qui tendent à la perfection, en même temps que - ceux qui concernent les petits et les grands, afin - de compléter le sens du douzième chapitre. Dans le - chapitre précédent, il est parlé de la perfection, et le - philosophe expose ce qu'il entend par ce terme; ce qu'il - appelle le _parfait_ est véritablement le noeud central - et fondamental de ce livre. (TCHOU-HI.) - - -[17] Il y a ici dans l'édition de TCHOU-HI un paragraphe qui se trouve -plus loin, et que la plupart des autres éditeurs chinois ont supprimé, -parce qu'il n'a aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, et -qu'il parait la déplacé et faire un double emploi. Nous l'avons aussi -supprimé en cet endroit. - -[18] La _Glose_ dit que ce sont _les marchands étrangers_ (chang), _les -commerçants_ (kou), _les hôtes ou visiteurs_ (pin), _et les étrangers -au pays_ (liu). - -[19] «Regarder, écouter, parler, se mouvoir, sortir, entrer, se lever, -s'asseoir, sont des mouvements qui doivent être conformes aux rites.» -(_Glose._) - - - - -CHAPITRE XXI. - - -1. La haute lumière de l'intelligence qui naît de la perfection morale, -ou de la vérité sans mélange, s'appelle vertu naturelle ou sainteté -primitive. La perfection morale qui naît de la haute lumière de -l'intelligence s'appelle instruction ou sainteté acquise. La perfection -morale suppose la haute lumière de l'intelligence; la haute lumière de -l'intelligence suppose la perfection morale. - - Voilà le vingt et unième chapitre, par lequel _Tseu-sse_ - a lié le sens du chapitre précédent à celui des - chapitres suivants, dans lesquels il expose la doctrine - de son maître KHOUNG-TSEU, concernant la _loi du ciel_ - et la _loi de l'homme_. Les onze chapitres qui suivent - renferment les paroles de _Tseu-sse_, destinées à - éclaircir et à développer le sens de celui-ci. - - - - -CHAPITRE XXII. - - -1. Il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits qui -puissent connaître à fond leur propre nature, la loi de leur être, -et les devoirs qui en dérivent; pouvant connaître à fond leur propre -nature et les devoirs qui en dérivent, ils peuvent par cela même -connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et -leur enseigner tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir -le mandat du ciel; pouvant connaître à fond la nature des autres -hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu'ils ont -à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent par cela même -connaître à fond la nature des autres êtres vivants et végétants, et -leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature; -pouvant connaître à fond la nature des êtres vivants et végétants, et -leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature, -ils peuvent par cela même, au moyen de leurs facultés intelligentes -supérieures, aider le ciel et la terre dans les transformations et -l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent leur complet développement; -pouvant aider le ciel et la terre dans les transformations et -l'entretien des êtres, ils peuvent par cela même constituer un -troisième pouvoir avec le ciel et la terre. - - Voilà le vingt-deuxième chapitre. Il y est parlé de la - loi du ciel. (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE XXIII. - - -1. Ceux qui viennent immédiatement après ces hommes souverainement -parfaits par leur propre nature sont ceux qui font tous leurs efforts -pour rectifier leurs penchants détournés du bien; ces penchants -détournés du bien peuvent revenir à l'état de perfection; étant arrivés -à l'état de perfection, alors ils produisent des effets extérieurs -visibles; ces effets extérieurs visibles étant produits, alors ils se -manifestent; étant manifestés, alors ils jetteront un grand éclat; -ayant jeté un grand éclat, alors ils émouvront les coeurs; ayant ému les -coeurs, alors ils opéreront de nombreuses conversions; ayant opéré de -nombreuses conversions, alors ils effaceront jusqu'aux dernières traces -du vice: il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits -qui puissent être capables d'effacer ainsi les dernières traces du vice -dans le coeur des hommes. - - Voilà le vingt-troisième chapitre. Il y est parlé de la - loi de l'homme. - - - - -CHAPITRE XXIV - - -1. Les facultés de l'homme souverainement parfait sont si puissantes, -qu'il peut, par leur moyen, prévoir les choses à venir. L'élévation des -familles royales s'annonce assurément par d'heureux présages; la chute -des dynasties s'annonce assurément aussi par de funestes présages; ces -présages heureux ou funestes se manifestent dans la grande herbe nommée -_chi_, sur le dos de la tortue, et excitent en elle de tels mouvements, -qu'ils font frissonner ses quatre membres. Quand des événements -heureux ou malheureux sont prochains, l'homme souverainement parfait -prévoit avec certitude s'ils seront heureux; il prévoit également -avec certitude s'ils seront malheureux; c'est pourquoi l'homme -souverainement parfait ressemble aux intelligences surnaturelles. - - Voilà le vingt-quatrième chapitre. Il y est parlé de la - loi du ciel. - - - - -CHAPITRE XXV. - - -1. Le _parfait_ est par lui-même parfait absolu; _la loi du devoir_ est -par elle-même loi de devoir. - -2. Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans -le parfait ou la perfection, les êtres ne seraient pas. C'est pourquoi -le sage estime cette perfection au-dessus de tout. - -3. L'homme parfait ne se borne pas à se perfectionner lui-même -et s'arrêter ensuite; c'est pour cette raison qu'il s'attache à -perfectionner aussi les autres êtres. Se perfectionner soi-même est -sans doute une vertu; perfectionner les autres êtres est une haute -science; ces deux perfectionnements sont des vertus de la nature ou de -la faculté rationnelle pure. Réunir le perfectionnement extérieur et le -perfectionnement intérieur constitue la règle du devoir. C'est ainsi -que l'on agit convenablement selon les circonstances. - - Voilà le vingt-cinquième chapitre. Il y est parlé de la - loi de l'homme. - - - - -CHAPITRE XXVI. - - -1. C'est pour cela que l'homme souverainement parfait ne cesse jamais -d'opérer le bien, ou de travailler au perfectionnement des autres -hommes. - -2. Ne cessant jamais de travailler au perfectionnement des autres -hommes, alors il persévère toujours dans ses bonnes actions; -persévérant toujours dans ses bonnes actions, alors tous les êtres -portent témoignage de lui. - -3. Tous les êtres portant témoignage de lui, alors l'influence de la -vertu s'agrandit et s'étend au loin; étant agrandie et étendue au loin, -alors elle est vaste et profonde; étant vaste et profonde, alors elle -est haute et resplendissante. - -4. La vertu de l'homme souverainement parfait est vaste et profonde: -c'est pour cela qu'il a en lui la faculté de contribuer à l'entretien -et au développement des êtres; elle est haute et resplendissante: c'est -pour cela qu'il a en lui la faculté de les éclairer de sa lumière; elle -est grande et persévérante: c'est pour cela qu'il a en lui la faculté -de contribuer à leur perfectionnement, et de s'identifier par ses -oeuvres avec le ciel et la terre. - -5. Les hommes souverainement parfaits, par la grandeur et la profondeur -de leur vertu, s'assimilent avec la terre; par sa hauteur et son -éclat, ils s'assimilent avec le ciel; par son étendue et sa durée, ils -s'assimilent avec l'espace et le temps sans limite. - -6. Celui qui est dans cette haute condition de sainteté parfaite ne -se montre point, et cependant, comme la terre, il se révèle par ses -bienfaits; il ne se déplace point, et cependant, comme le ciel, il -opère de nombreuses transformations; il n'agit point, et cependant, -comme l'espace et le temps, il arrive au perfectionnement de ses oeuvres. - -7. La puissance ou la loi productive du ciel et de la terre peut être -exprimée par un seul mot; son action dans l'un et l'autre n'est pas -double: c'est la perfection; mais alors sa production des êtres est -incompréhensible. - -8. La raison d'être, ou la loi du ciel et de la terre, est vaste en -effet; elle est profonde! elle est sublime! elle est éclatante! elle -est immense! elle est éternelle! - -9. Si nous portons un instant nos regards vers le ciel, nous -n'apercevons d'abord qu'un petit espace scintillant de lumière; mais si -nous pouvions nous élever jusqu'à cet espace lumineux, nous trouverions -qu'il est d'une immensité sans limites; le soleil, la lune, les -étoiles, les planètes, y sont suspendus comme à un fil; tous les êtres -de l'univers en sont couverts comme d'un dais. Maintenant, si nous -jetons un regard sur la terre, nous croirons d'abord que nous pouvons -la tenir dans la main; mais, si nous la parcourons, nous la trouverons -étendue, profonde; soutenant la haute montagne fleurie[20] sans fléchir -sous son poids; enveloppant les fleuves et les mers dans son sein, sans -en être inondée, et contenant tous les êtres. Cette montagne ne nous -semble qu'un petit fragment de rocher; mais, si nous explorons son -étendue, nous la trouverons vaste et élevée; les plantes et les arbres -croissant à sa surface, des oiseaux et des quadrupèdes y faisant leur -demeure, et renfermant elle-même dans son sein des trésors inexploités. -Et cette eau que nous apercevons de loin nous semble pouvoir à peine -remplir une coupe légère; mais, si nous parvenons à sa surface, nous ne -pouvons en sonder la profondeur; des énormes tortues, des crocodiles, -des hydres, des dragons, des poissons de toute espèce, vivent dans son -sein; des richesses précieuses y prennent naissance. - -10. Le _Livre des Vers_ dit[21]: - - «Il n'y a que le mandat du ciel - - Dont l'action éloignée ne cesse jamais.» - -Voulant dire par là que c'est cette action incessante qui le fait le -mandat du ciel. - -«Oh! comment n'aurait-elle pas été éclatante, - -La pureté de la vertu de _Wou-wang_?» - -Voulant dire aussi par là que c'est par cette même pureté de vertu -qu'il fut _Wou-wang_, car elle ne s'éclipsa jamais. - - Voilà le vingt-sixième chapitre. Il y est parlé de la - loi du ciel. - -[20] Montagne de la province du _Chen-si_. - -[21] Livre _Tcheou-soung_, ode _Weï-thian-tchi-ming_. - - - - -CHAPITRE XXVII. - - -1. Oh! que la loi du devoir de l'homme saint est grande! - -2. C'est un océan sans rivages! elle produit et entretient tous les -êtres; elle touche au ciel par sa hauteur. - -3. Oh! qu'elle est abondante et vaste! elle embrasse trois cents rites -du premier ordre et trois mille du second. - -4. Il faut attendre l'homme capable de suivre une telle loi, pour -qu'elle soit ensuite pratiquée. - -5. C'est pour cela qu'il est dit: «Si l'on ne possède pas la suprême -vertu des saints hommes, la suprême loi du devoir ne sera pas -complètement pratiquée.» - -6. C'est pour cela aussi que le sage, identifié avec la loi du -devoir, cultive avec respect sa nature vertueuse, cette raison droite -qu'il a reçue du ciel, et qu'il s'attache à rechercher et à étudier -attentivement ce qu'elle lui prescrit. Dans ce but, il pénètre -jusqu'aux dernières limites de sa profondeur et de son étendue, pour -saisir ses préceptes les plus subtils et les plus inaccessibles aux -intelligences vulgaires. Il développe au plus haut degré les hautes -et pures facultés de son intelligence, et il se fait une loi de -suivre toujours les principes de la droite raison. Il se conforme -aux lois déjà reconnues et pratiquées anciennement de la nature -vertueuse de l'homme, et il cherche à en connaître de nouvelles, non -encore déterminées; il s'attache avec force à tout ce qui est honnête -et juste, afin de réunir en lui la pratique des rites, qui sont -l'expression de la loi céleste. - -7. C'est pour cela que s'il est revêtu de la dignité souveraine, il -n'est point rempli d'un vain orgueil; s'il se trouve dans lune des -conditions inférieures, il ne se constitue point en état de révolte. -Que l'administration du royaume soit équitable, sa parole suffira pour -l'élever à la dignité qu'il mérite; qu'au contraire le royaume soit -mal gouverné, qu'il y règne des troubles et des séditions, son silence -suffira pour sauver sa personne. - -Le _Livre des Vers_ dit[22]: - - «Parce qu'il fut intelligent et prudent observateur des - événements, - - C'est pour cela qu'il conserva sa personne.» - -Cela s'accorde avec ce qui est dit précédemment. - - Voilà le vingt-septième chapitre. Il y est parlé de la - loi de l'homme. - - -[22] Livre _Ta-ya_, ode _Tching-ming_. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - - -1. Le Philosophe a dit: L'homme ignorant et sans vertu, qui aime à ne -se servir que de son propre jugement; l'homme sans fonctions publiques, -qui aime à s'arroger un pouvoir qui ne lui appartient pas; l'homme -né dans le siècle et soumis aux lois de ce siècle, qui retourne à -la pratique des lois anciennes, tombées en désuétude ou abolies, et -tous ceux qui agissent d'une semblable manière, doivent s'attendre à -éprouver de grands maux. - -2. Excepté le fils du Ciel, ou celui qui a reçu originairement un -mandat pour être le chef de l'empire[23], personne n'a le droit -d'établir de nouvelles cérémonies, personne n'a le droit de fixer de -nouvelles lois somptuaires, personne n'a le droit de changer ou de -corriger la forme des caractères de l'écriture en vigueur. - -3. Les chars de l'empire actuel suivent les mêmes ornières que ceux des -temps passés; les livres sont écrits avec les mêmes caractères, et les -moeurs sont les mêmes qu'autrefois. - -4. Quand même il posséderait la dignité impériale des anciens -souverains, s'il n'a pas leurs vertus, personne ne doit oser établir de -nouvelles cérémonies et une nouvelle musique. Quand même il posséderait -leurs vertus, s'il n'est pas revêtu de leur dignité impériale, personne -ne doit également oser établir de nouvelles cérémonies et une nouvelle -musique. - -5. Le Philosophe a dit: J'aime à me reporter aux usages et coutumes de -la dynastie des _Hia;_ mais le petit État de _Khi_, où cette dynastie -s'est éteinte, ne les a pas suffisamment conservés. J'ai étudié les -usages et coutumes de la dynastie de _Yin_ [ou _Chang_]; ils sont -encore en vigueur dans l'État de _Soûng_. J'ai étudié les usages et -coutumes de la dynastie des _Tcheou_; et comme ce sont celles qui sont -aujourd'hui en vigueur, je dois aussi les suivre. - - Voilà le vingt-huitième chapitre. Il se rattache au - chapitre précédent, et il n'y a rien de contraire au - suivant. Il y est aussi question de la loi de l'homme. - (TCHOU-HI.) - - -[23] C'est ainsi que s'exprime la _Glose_. - - - - -CHAPITRE XXIX. - - -1. Il y a trois affaires que l'on doit regarder comme de la plus haute -importance dans le gouvernement d'un empire: _l'établissement des rites -ou cérémonies, la fixation des lois somptuaires, et l'altération dans -la forme des caractères de récriture;_ et ceux qui s'y conforment -commettent peu de fautes. - -2. Les lois, les règles d'administration des anciens temps, quoique -excellentes, n'ont pas une autorité suffisante, parce que l'éloignement -des temps ne permet pas d'établir convenablement leur authenticité; -manquant d'authenticité, elles ne peuvent obtenir la confiance du -peuple; le peuple ne pouvant accorder une confiance suffisante aux -hommes qui les ont écrites, il ne les observe pas. Celles qui sont -proposées par des sages non revêtus de la dignité impériale, quoique -excellentes, n'obtiennent pas le respect nécessaire; n'obtenant pas -le respect qui est nécessaire à leur sanction, elles n'obtiennent -pas également la confiance du peuple; n'obtenant pas la confiance du -peuple, le peuple ne les observe pas. - -3. C'est pourquoi la loi du devoir d'un prince sage, dans -l'établissement des lois les plus importantes, a sa base fondamentale -en lui-même; l'autorité de sa vertu et de sa haute dignité s'impose à -tout le peuple; il conforme son administration à celle des fondateurs -des trois premières dynasties, et il ne se trompe point; il établit ses -lois selon celles du ciel et de la terre, et elles n'éprouvent aucune -opposition; il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les -intelligences supérieures, et il est dégagé de nos doutes; il est cent -générations à attendre le saint homme, et il n'est pas sujet à nos -erreurs. - -4. _Il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les -intelligences supérieures_, et par conséquent il connaît profondément -la loi du mandat céleste. _Il est cent générations à attendre le saint -homme, et il n'est pas sujet à nos erreurs_; par conséquent il connait -profondément les principes de la nature humaine. - -5. C'est pourquoi le prince sage n'a qu'à agir, et pendant des siècles -ses actions sont la loi de l'empire; il n'a qu'à parler, et pendant des -siècles ses paroles sont la règle de l'empire. Les peuples éloignés -ont alors espérance en lui; ceux qui l'avoisinent ne s'en fatigueront -jamais. - -6. Le _Livre des Vers_ dit[24]: - - «Dans ceux-là il n'y a pas de haine. - - Dans ceux-ci il n'y a point de satiété. - - Oh! oui, matin et soir - - Il sera à jamais l'objet d'éternelles louanges!» - -Il n'y a jamais eu de sages princes qui n'aient été tels après avoir -obtenu une pareille renommée dans le monde. - - Voila le vingt-neuvième chapitre. Il se rattache à ces - paroles du chapitre précédent: _Placé dans le rang - supérieur_ [ou revêtu de la dignité impériale], _il - n'est point rempli d'orgueil_. Il y est aussi parlé de - la loi de l'homme. - - -[24] Livre _Tcheou-soung_, ode _Tching-lou_. - - - - -CHAPITRE XXX. - - -1. Le philosophe KHOUNG-TSEU rappelait avec vénération les temps des -anciens empereurs _Yao_ et _Chun;_ mais il se réglait principalement -sur la conduite des souverains plus récents _Wen_ et _Wou_. Prenant -pour exemple de ses actions les lois naturelles et immuables qui -régissent les corps célestes au-dessus de nos têtes, il imitait la -succession régulière des saisons qui s'opère dans le ciel; à nos pieds, -il se conformait aux lois de la terre et de l'eau fixes ou mobiles. - -2. On peut le comparer au ciel et à la terre, qui contiennent et -alimentent tout, qui couvrent et enveloppent tout; on peut le -comparer aux quatre saisons, qui se succèdent continuellement sans -interruption; on peut le comparer au soleil et à la lune, qui éclairent -alternativement le monde. - -3. Tous les êtres de la nature vivent ensemble de la vie universelle, -et ne se nuisent pas les uns aux autres; toutes les lois qui règlent -les saisons et les corps célestes s'accomplissent en même temps sans se -contrarier entre elles. L'une des facultés partielles de la nature est -de faire couler un ruisseau; mais ses grandes énergies, ses grandes et -souveraines facultés produisent et transforment tous les êtres. Voilà -en effet ce qui rend grands le ciel et la terre! - - Voilà le trentième chapitre. Il traite de la loi du - ciel. (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE XXXI - - -1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement saint qui, par -la faculté de connaître à fond et de comprendre parfaitement les -lois primitives des êtres vivants, soit digne de posséder l'autorité -souveraine et de commander aux hommes; qui, par sa faculté d'avoir une -âme grande, magnanime, affable et douce, soit capable de posséder le -pouvoir de répandre des bienfaits avec profusion; qui, par sa faculté -d'avoir une âme élevée, ferme, imperturbable et constante, soit -capable de faire régner la justice et l'équité; qui, par sa faculté -d'être toujours honnête, simple, grave, droit et juste, soit capable -de s'attirer le respect et la vénération; qui, par sa faculté d'être -revêtu des ornements de l'esprit, et des talents que procure une étude -assidue, et de ces lumières que donne une exacte investigation des -choses les plus cachées, des principes les plus subtils, soit capable -de discerner avec exactitude le vrai du faux, le bien du mal. - -2. Ses facultés sont si amples, si vastes, si profondes, que c'est -comme une source immense d'où tout sort en son temps. - -3. Elles sont vastes et étendues comme le ciel; la source cachée -d'où elles découlent est profonde comme l'abîme. Que cet homme -souverainement saint apparaisse avec ses vertus, ses facultés -puissantes, et les peuples ne manqueront pas de lui témoigner leur -vénération; qu'il parle, et les peuples ne manqueront pas d'avoir foi -en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples ne manqueront pas d'être -dans la joie. - -4. C'est ainsi que la renommée de ses vertus est un océan qui inonde -l'empire de toutes parts; elle s'étend même jusqu'aux barbares des -régions méridionales et septentrionales; partout où les vaisseaux et -les chars peuvent aborder, où les forces de l'industrie humaine peuvent -faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son dais -immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil et la -lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du matin -fertilisent; tous les êtres humains qui vivent et qui respirent ne -peuvent manquer de l'aimer et de le révérer. C'est pourquoi il est dit: -_Que ses facultés, ses vertus puissantes l'égalent au ciel_. - - Voilà le trente et unième chapitre. Il se rattache au - chapitre précédent; il y est parlé des énergies ou - facultés partielles de la nature dans la production - des êtres. Il y est aussi question de la loi du ciel. - (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE XXXII. - - -1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement parfait par -la pureté de son âme qui soit capable de distinguer et de fixer les -devoirs des cinq grandes relations qui existent dans l'empire entre les -hommes; d'établir sur des principes fixes et conformes à la nature des -êtres la grande base fondamentale des actions et des opérations qui -s'exécutent dans le monde; de connaître parfaitement les créations et -les annihilations du ciel et de la terre. Un tel homme souverainement -parfait a en lui-même le principe de ses actions. - -2. Sa bienveillance envers tous les hommes est extrêmement vaste; ses -facultés intimes sont extrêmement profondes; ses connaissances des -choses célestes sont extrêmement étendues. - -3. Mais, à moins d'être véritablement très-éclairé, profondément -intelligent, saint par ses oeuvres, instruit des lois divines, et -pénétré des quatre grandes vertus célestes [_l'humanité, la justice, la -bienséance et la science des devoirs_], comment pourrait-on connaître -ses mérites? - - Voilà le trente-deuxième chapitre. Il se rattache au - chapitre précédent, et il y est parlé des grandes - énergies ou facultés de la nature dans la production - des êtres; il y est aussi question de la loi du ciel. - Dans le chapitre qui précède celui-ci, il est parlé des - vertus de l'homme souverainement saint; dans celui-ci, - il est parlé de la loi de l'homme souverainement - parfait. Ainsi la loi de l'homme souverainement parfait - ne peut être connue que par l'homme souverainement - saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne - peut être pratiquée que par l'homme souverainement - parfait; alors ce ne sont pas effectivement deux choses - différentes. Dans ce livre, il est parlé du saint homme - comme ayant atteint le point le plus extrême de la loi - céleste; arrivé là, il est impossible d'y rien ajouter. - (TCHOU-HI.) - - - - -CHAPITRE XXXIII. - - -1. Le _Livre des Vers_ dit[25]: - - «Elle couvrait sa robe brodée d'or d'un surtout - grossier.» - -Elle haïssait le faste et la pompe de ses ornements. C'est ainsi que -les actions vertueuses du sage se dérobent aux regards, et cependant -se révèlent de plus en plus chaque jour, tandis que les actions -vertueuses de l'homme inférieur se produisent avec ostentation et -s'évanouissent chaque jour. La conduite du sage est sans saveur -comme l'eau, mais cependant elle n'est point fastidieuse; elle est -retirée, mais cependant elle est belle et grave; elle paraît confuse -et désordonnée, mais cependant elle est régulière. Le sage connaît les -choses éloignées, c'est-à-dire le monde, les empires et les hommes, -par les choses qui le touchent, par sa propre personne; il connaît les -passions des autres par les siennes propres, par les mouvements de son -coeur; il connaît les plus secrets mouvements de son coeur par ceux qui -se révèlent dans les autres. C'est ainsi qu'il peut entrer dans le -chemin de la vertu. - -2. Le _Livre des Vers_ dit[26]: - - «Quoique le poisson en plongeant se cache dans l'eau, - - Cependant la transparence de l'onde le trahit, et on - peut le voir tout entier.» - -C'est ainsi que le sage en s'examinant intérieurement ne trouve rien -dans son coeur qu'il ait à se reprocher et dont il ait à rougir. Ce que -le sage ne peut trouver en lui, n'est-ce pas ce que les autres hommes -n'aperçoivent pas en eux? - -3. Le _Livre des Vers_ dit[27]: - - «Sois attentif sur toi-même jusque dans ta maison; - - Prends bien garde de ne rien faire, dans le lieu le plus - secret, dont tu puisses rougir.» - -C'est ainsi que le sage s'attire encore le respect, lors même qu'il -ne se produit pas en public; il est encore vrai et sincère, lors même -qu'il garde le silence. - -4. Le _Livre des Vers_ dit[28]: - - «Il se rend avec recueillement et en silence au temple - des ancêtres, - - Et pendant tout le temps du sacrifice il ne s'élève - aucune discussion sur la préséance des rangs et des - devoirs.» - -C'est ainsi que le sage, sans faire de largesses, porte les hommes à -pratiquer la vertu; il ne se livre point à des mouvements de colère, et -il est craint du peuple à l'égal des haches et des coutelas. - -5. Le _Livre des Vers_ dit[29]: - - «Sa vertu recueillie ne se montrait pas, tant elle était - profonde! - - Cependant tous ses vassaux l'imitèrent!» - -C'est pour cela qu'un homme plein de vertus s'attache fortement à -pratiquer tout ce qui attire le respect, et par cela même il fait que -tous les États jouissent entre eux d'une bonne harmonie. - -6. Le _Livre des Vers_[30] met dans la bouche du souverain suprême ces -paroles: - - «J'aime et je chéris cette vertu brillante qui est - l'accomplissement de la loi naturelle de l'homme, - - Et qui ne se révèle point par beaucoup de pompe et de - bruit.» - -Le Philosophe disait à ce sujet: La pompe extérieure et le bruit -servent bien peu pour la conversion des peuples. - -Le _Livre des Vers_ dit[31]: - - «La vertu est légère comme le duvet le plus fin.» - -Le duvet léger est aussi l'objet d'une comparaison: - - «Les actions, les opérations secrètes du ciel suprême - - N'ont ni son ni odeur.» - -C'est le dernier degré de l'immatérialité. - - Voilà le trente-troisième chapitre. _Tseu-sse_ ayant, - dans les précédents chapitres, porté l'exposé de sa - doctrine au dernier degré de l'évidence, revient sur son - sujet pour en sonder la base. Ensuite il enseigne qu'il - est de notre devoir de donner une attention sérieuse à - nos actions et à nos pensées intérieures secrètes; il - poursuit, et dit qu'il faut faire tous nos efforts pour - atteindre à cette solide vertu qui attire le respect - et la vénération de tous les hommes, et procure une - abondance de paix et de tranquillité dans tout l'empire. - Il exalte ses effets admirables, merveilleux, qui vont - jusqu'à la rendre dénuée des attributs matériels du son - et de l'odeur; et il s'arrête là. Ensuite il reprend les - idées les plus importantes du Livre, et il les explique - en les résumant. Son intention, en revenant ainsi sur - les principes les plus essentiels pour les inculquer - davantage dans l'esprit des hommes, est très-importante - et très-profonde. L'étudiant ne doit-il pas épuiser - tous les efforts de son esprit pour les comprendre? - (TCHOU-HI.) - - -[25] Livre _Kouë-foung_, ode _Chi-jin_. - -[26] Livre _Siao-ya_, ode _Tching-youë_. - -[27] Livre _Ta-ya_, ode I. - -[28] Livre _Chang-soung_, ode _Lieï-tsou_. - -[29] Livre _Tcheou-soung_, ode _Lieï-wen_. - -[30] Livre _Ta-ya_, ode _Hoang-i_. - -[31] Livre _Ta ya_, ode _Tching-min_. - - - - -LE LUN-YU, - -OU - -LES ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES. - -TROISIÈME LIVRE CLASSIQUE. - - -CHANG-LUN, - -PREMIER LIVRE. - - - - -CHAPITRE PREMIER, - -COMPOSÉ DE 16 ARTICLES. - - -1. Le philosophe KHOUNG-TSEU a dit: Celui qui se livre à l'étude du -vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche, -n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction? - -N'est-ce pas aussi une grande satisfaction que de voir arriver près -de soi, des contrées éloignées, des hommes attirés par une communauté -d'idées et de sentiments? - -Être ignoré ou méconnu des hommes, et ne pas s'en indigner, n'est-ce -pas le propre de l'homme éminemment vertueux? - -2. _Yeou-tseu_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Il est rare que celui qui -pratique les devoirs de la piété filiale et de la déférence fraternelle -aime à se révolter contre ses supérieurs; mais il n'arrive jamais -que celui qui n'aime pas à se révolter contre ses supérieurs aime à -susciter des troubles dans l'empire. - -L'homme supérieur ou le sage applique toutes les forces de son -intelligence à l'étude des principes fondamentaux; les principes -fondamentaux étant bien établis, les règles de conduite, les devoirs -moraux s'en déduisent naturellement. La piété filiale, la déférence -fraternelle, dont nous avons parlé, ne sont-elles pas le principe -fondamental de l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les -hommes? - -3. KHOUNG-TSEU dit: Des expressions ornées et fleuries, un extérieur -recherché et plein d'affectation, s'allient rarement avec une vertu -sincère. - -4. _Thsêng-tseu_ dit: Je m'examine chaque jour sur trois points -principaux: N'aurais-je pas géré les affaires d'autrui avec le même -zèle et la même intégrité que les miennes propres? n'aurais-je pas -été sincère dans mes relations avec mes amis et mes condisciples? -n'aurais-je pas conservé soigneusement et pratiqué la doctrine qui m'a -été transmise par mes instituteurs? - -5. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui gouverne un royaume de mille chars[1] -doit obtenir la confiance du peuple, en apportant toute sa sollicitude -aux affaires de l'État; il doit prendre vivement à coeur les intérêts -du peuple en modérant ses dépenses, et n'exiger les corvées des -populations qu'en temps convenable. - -6. KHOUNG-TSEU dit: Il faut que les enfants aient de la piété filiale -dans la maison paternelle, et de la déférence fraternelle au dehors. Il -faut qu'ils soient attentifs dans leurs actions, sincères et vrais dans -leurs paroles envers tous les hommes, qu'ils doivent aimer de toute la -force et l'étendue de leur affection, en s'attachant particulièrement -aux personnes vertueuses. Et si, après s'être bien acquittés de leurs -devoirs, ils ont encore des forces de reste, ils doivent s'appliquer à -orner leur esprit par l'étude et à acquérir des connaissances et des -talents. - -7. _Tseu-hia_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Être épris de la vertu -des sages au point d'échanger pour elle tous les plaisirs mondains[2]; -servir ses père et mère autant qu'il est en son pouvoir de le faire; -dévouer sa personne au service de son prince; et, dans les relations -que l'on entretient avec ses amis, porter toujours une sincérité et -une fidélité à toute épreuve: quoique celui qui agirait ainsi puisse -être considéré comme dépourvu d'instruction, moi je l'appellerai -certainement un homme instruit. - -8. KHOUNG-TSEU dit: Si l'homme supérieur n'a point de gravité dans -sa conduite, il n'inspirera point de respect; et s'il étudie, ses -connaissances ne seront pas solides. Observez constamment la sincérité -et la fidélité ou la bonne foi; ne contractez pas des liaisons d'amitié -avec des personnes inférieures à vous-mêmes moralement ou pour les -connaissances; si vous commettez quelques fautes, ne craignez pas de -vous corriger. - -9. _Tcheng-tseu_ dit: Il faut être attentif à accomplir dans toutes -leurs parties les rites funéraires envers ses parents décédés, et -offrir les sacrifices prescrits; alors le peuple, qui se trouve dans -une condition inférieure, frappé de cet exemple, retournera à la -pratique de cette vertu salutaire. - -10. _Tseu-kin_ interrogea _Tseu-koung_, en disant: Quand le -philosophe votre maître est venu dans ce royaume, obligé d'étudier -son gouvernement, a-t-il lui-même demandé des informations, ou, au -contraire, est-on venu les lui donner? _Tseu-koung_ répondit: Notre -maître est bienveillant, droit, respectueux, modeste et condescendant; -ces qualités lui ont suffi pour obtenir toutes les informations qu'il a -pu désirer. La manière de prendre des informations de notre maître ne -diffère-t-elle pas de celle de tous les autres hommes? - -11. KHOUNG-TSEU dit: Pendant le vivant de votre père, observez avec -soin sa volonté; après sa mort, ayez toujours les yeux fixés sur ses -actions; pendant les trois années qui suivent la mort de son père, le -fils qui, dans ses actions, ne s'écarte point de sa conduite, peut être -appelé _doué de piété filiale_. - -12. _Yeou-tseu_ dit: Dans la pratique usuelle de la politesse [ou de -cette éducation distinguée qui est la loi du ciel][3], la déférence ou -la condescendance envers les autres doit être placée au premier rang. -C'était la règle de conduite des anciens rois, dont ils tirent un si -grand éclat; tout ce qu'ils firent, les grandes comme les petites -choses, en dérivent. Mais il est cependant une condescendance que l'on -ne doit pas avoir quand on sait que ce n'est que de la condescendance; -n'étant pas de l'essence même de la véritable politesse, il ne faut pas -la pratiquer. - -13. _Yeou-tseu_ dit: Celui qui ne promet que ce qui est conforme à -la justice peut tenir sa parole; celui dont la crainte et le respect -sont conformes aux lois de la politesse éloigne de lui la honte et le -déshonneur. Par la même raison, si l'on ne perd pas en même temps les -personnes avec lesquelles on est uni par des liens étroits de parenté, -on peut devenir un chef de famille. - -14. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, quand il est à table, ne -cherche pas à assouvir son appétit; lorsqu'il est dans sa maison, il -ne cherche pas les jouissances de l'oisiveté et de la mollesse; il -est attentif à ses devoirs et vigilant dans ses paroles; il aime à -fréquenter ceux qui ont des principes droits, afin de régler sur eux sa -conduite. Un tel homme peut être appelé _philosophe_, ou qui se plaît -dans l'étude de la sagesse[4]. - -15. _Tseu-koung_ dit: Comment trouvez-vous l'homme pauvre qui ne -s'avilit point par une adulation servile; l'homme riche qui ne -s'enorgueillit point de sa richesse? - -KHOUNG-TSEU dit: Un homme peut encore être estimable sans leur -ressembler; mais ce dernier ne sera jamais comparable à l'homme qui -trouve du contentement dans sa pauvreté, ou qui, étant riche, se plaît -néanmoins dans la pratique des vertus sociales. - -_Tchou-koung_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[5]: - - «Comme l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire, - - Comme celui qui taille et polit les pierres précieuses.» - -Ce passage ne fait-il pas allusion à ceux dont il vient d'être question? - -KHOUNG-TSEU répondit: _Sse_ (surnom de _Tseu-Koung_) commence à -pouvoir citer dans la conversation des passages du _Livre des Vers_; il -interroge les événements passés pour connaître l'avenir. - -16. KHOUNG-TSEU dit: Il ne faut pas s'affliger de ce que les hommes -ne nous connaissent pas, mais au contraire de ne pas les connaître -nous-mêmes. - - -[1] «Un _royaume de mille chars_ est un royaume feudataire, dont le -territoire est assez étendu pour lever une armée de _mille chars de -guerre_.» (Glose.) - -[2] La _Glose_ entend par _Sse, les plaisirs des femmes_. - -[3] Commentaire de _Tchou-hi_. - -[4] En chinois _hao-hio_, littéralement: _aimant, chérissant l'étude_. - -[5] Ode _Khi-ngao_, section _Veï-foung_. - - - - -CHAPITRE II, - -COMPOSÉ DE 24 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe[6] dit: Gouverner son pays avec la vertu et la -capacité nécessaires, c'est ressembler à l'étoile polaire, qui demeure -immobile à sa place, tandis que toutes les autres étoiles circulent -autour d'elle et la prennent pour guide. - -2. Le Philosophe dit: Le sens des trois cents odes du _Livre des Vers_ -est contenu dans une seule de ses expressions: «Que vos pensées ne -soient point perverses.» - -3. Le Philosophe dit: Si on gouverne le peuple selon les lois d'une -bonne administration, et qu'on le maintienne dans l'ordre par la -crainte des supplices, il sera circonspect dans sa conduite, sans -rougir de ses mauvaises actions. Mais si on le gouverne selon les -principes de la vertu, et qu'on le maintienne dans l'ordre par les -seules lois de la politesse sociale [qui n'est que la loi du ciel], il -éprouvera de la honte d'une action coupable, et il avancera dans le -chemin de la vertu. - -4. Le Philosophe dit: A l'âge de quinze ans, mon esprit était -continuellement occupé à l'étude; à trente ans, je m'étais arrêté -dans des principes solides et fixes; à quarante, je n'éprouvais plus -de doutes et d'hésitation; à cinquante, je connaissais la loi du ciel -[c'est-à-dire la loi constitutive que le ciel a conférée à chaque être -de la nature pour accomplir régulièrement sa destinée[7]]; à soixante, -je saisissais facilement les causes des événements; à soixante et dix, -je satisfaisais aux désirs de mon coeur, sans toutefois dépasser la -mesure. - -5. _Meng-i-tseu_ (grand du petit royaume de _Lou_) demanda ce que -c'était que l'obéissance filiale. - -Le Philosophe dit qu'elle consistait à ne pas s'opposer aux principes -de la raison. - -_Fan-tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), en conduisant le char -de son maître, fut interpellé par lui de cette manière: _Meng-sun_[8] -me questionnait un jour sur la piété filiale; je lui répondis qu'elle -consistait à ne pas s'opposer aux principes de la raison. - -_Fan-tchi_ dit: Qu'entendez-vous par là? Le Philosophe répondit: -Pendant la vie de ses père et mère, il faut leur rendre les devoirs -qui leur sont dus, selon les principes de la raison naturelle qui nous -est inspirée par le ciel (_li_); lorsqu'ils meurent, il faut aussi les -ensevelir selon les cérémonies prescrites par les rites [qui ne sont -que l'expression sociale de la raison céleste], et ensuite leur offrir -des sacrifices également conformes aux rites. - -6. _Meng-wou-pe_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le -Philosophe dit: Il n'y a que les pères et les mères qui s'affligent -véritablement de la maladie de leurs enfants. - -7. _Tseu-yeou_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le -Philosophe dit: Maintenant, ceux qui sont considérés comme ayant de la -piété filiale sont ceux qui nourrissent leurs père et mère; mais ce -soin s'étend également aux chiens et aux chevaux, car on leur procure -aussi leur nourriture. Si on n'a pas de vénération et de respect pour -ses parents, quelle différence y aurait-il dans notre manière d'agir? - -8. _Tseu-hia_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le -Philosophe dit: C'est dans la manière d'agir et de se comporter que -réside toute la difficulté. Si les pères et mères ont des travaux -à faire, et que les enfants les exemptent de leurs peines; si ces -derniers ont le boire et le manger en abondance, et qu'ils leur en -cèdent une partie, est-ce là exercer la piété filiale? - -9. Le Philosophe dit: Je m'entretiens avec _Hoeï_ (disciple chéri -du Philosophe) pendant toute la journée, et il ne trouve rien à -m'objecter, comme si c'était un homme sans capacité. De retour chez -lui, il s'examine attentivement en particulier, et il se trouve alors -capable d'illustrer ma doctrine. _Hoeï_ n'est pas un homme sans -capacité. - -10. Le Philosophe dit: Observez attentivement les actions d'un homme; -voyez quels sont ses penchants; examinez attentivement quels sont ses -sujets de joie. Comment pourrait-il échapper à vos investigations? -Comment pourrait-il plus longtemps vous en imposer? - -11. Le Philosophe dit: Rendez-vous complètement maître de ce que vous -venez d'apprendre, et apprenez toujours de nouveau; vous pourrez alors -devenir un instituteur des hommes. - -12. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'est pas un vain ustensile -employé aux usages vulgaires. - -13. _Tseu-koung_ demanda quel était l'homme supérieur. Le Philosophe -dit: C'est celui qui d'abord met ses paroles en pratique, et ensuite -parle conformément à ses actions. - -14. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est celui qui a une -bienveillance égale pour tous, et qui est sans égoïsme et sans -partialité. L'homme vulgaire est celui qui n'a que des sentiments d -égoïsme, sans disposition bienveillante pour tous les hommes en général. - -15. Le Philosophe dit: Si vous étudiez sans que votre pensée soit -appliquée, vous perdrez tout le fruit de votre étude; si, au contraire, -vous vous abandonnez à vos pensées sans les diriger vers l'étude, vous -vous exposez à de graves inconvénients. - -16. Le Philosophe dit: Opposez-vous aux principes différents des -véritables[9]; ils sont dangereux et portent à la perversité[10]. - -17. Le Philosophe dit: _Yeou_, savez-vous ce que c'est que la science? -Savoir que l'on sait ce que l'on sait, et savoir que l'on ne sait pas -ce que l'on ne sait pas: voilà la véritable science. - -18. _Tseu-tchang_ étudia dans le but d'obtenir les fonctions de -gouverneur. Le Philosophe lui dit: Écoutez beaucoup, afin de diminuer -vos doutes; soyez attentif à ce que vous dites, afin de ne rien dire de -superflu; alors vous commettrez rarement des fautes. Voyez beaucoup, -afin de diminuer les dangers que vous pourriez courir en n'étant pas -informé de ce qui se passe. Veillez attentivement sur vos actions, et -vous aurez rarement du repentir. Si dans vos paroles il vous arrive -rarement de commettre des fautes, et si dans vos actions vous trouvez -rarement une cause de repentir, vous possédez déjà la charge à laquelle -vous aspirez. - -19. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) fit la question suivante: Comment -ferai-je pour assurer la soumission du peuple? KHOUNG-TSEU lui -répondit: Élevez, honorez les hommes droits et intègres; abaissez, -destituez les hommes corrompus et pervers, alors le peuple vous obéira. -Élevez, honorez les hommes corrompus et pervers; abaissez, destituez -les hommes droits et intègres, et le peuple vous désobéira. - -20. _Ki-kang_ (grand du royaume de _Lou_) demanda comment il faudrait -faire pour rendre le peuple respectueux, fidèle, et pour l'exciter à la -pratique de la vertu. Le Philosophe dit: Surveillez-le avec dignité et -fermeté, et alors il sera respectueux; ayez de la piété filiale et de -la commisération, et alors il sera fidèle; élevez aux charges publiques -et aux honneurs les hommes vertueux, et donnez de l'instruction à ceux -qui ne peuvent se la procurer par eux-mêmes, alors il sera excité à la -vertu. - -21. Quelqu'un parla ainsi à KHOUNG-TSEU: Philosophe, pourquoi -n'exercez-vous pas une fonction dans l'administration publique? Le -Philosophe dit: On lit dans le _Chou-king_[11]: «S'agit-il de la piété -filiale? Il n'y a que la piété filiale et la concorde entre les frères -de différents âges, qui doivent être principalement cultivées par -ceux qui occupent des fonctions publiques: ceux qui pratiquent ces -vertus remplissent par cela même des fonctions publiques d'ordre et -d'administration.» - -Pourquoi considérer seulement ceux qui occupent des emplois publics -comme remplissant des fonctions publiques? - -22. Le Philosophe dit: Un homme dépourvu de sincérité et de fidélité -est un être incompréhensible à mes yeux. C'est un grand char sans -flèche, un petit char sans timon; comment peut-il se conduire dans le -chemin de la vie? - -23. _Tseu-tchang_ demanda si les événements de dix générations -pouvaient être connus d'avance. - -Le Philosophe dit: Ce que la dynastie des _Yn_ (ou des _Chang_) emprunta -à celle des _Hia_ en fait de rites et de cérémonies, peut être connu; -ce que la dynastie des _Tcheou_ (sous laquelle vivait le Philosophe) -emprunta à celle des _Yn_ en fait de rites et de cérémonies, peut être -connu. Qu'une autre dynastie succède à celle des _Tcheou_[12] alors -même les événements de cent générations pourront être prédits[13]. - -24. Le Philosophe dit: Si ce n'est pas au génie auquel on doit -sacrifier que l'on sacrifie, l'action que l'on fait n'est qu'une -tentative de séduction avec un dessein mauvais; si l'on voit une chose -juste, et qu'on ne la pratique pas, on commet une lâcheté. - - -[6] Nous emploierons dorénavant ce mot pour rendre le mot chinois -_tseu_, lorsqu'il est isolé, terme dont on qualifie en Chine ceux qui -se sont livrés à l'étude de la sagesse, et dont le chef et le modèle -est KHOUNG-tseu», ou KHOUNG-FOU-tseu. - -[7] _Commentaire_. - -[8] Celui dont il vient d'être question. - -[9] Ce sont des principes, des doctrines contraires à celles des saints -hommes. (TCHOU-HI.) - -[10] Le commentateur _Tching-tseu_ dit que les paroles ou la doctrine -de _Fo_, ainsi que celles de _Yana_ et de _Mé_, ne sont pas conformes à -la raison. - -[11] Voyez la traduction de ce _Livre_ dans notre volume intitulé _Les -Livres sacrés de l'Orient_. - -[12] Cette supposition même est hardie de la part du Philosophe. - -[13] Selon les commentateurs chinois, qui ne font que confirmer ce -qui résulte clairement du texte, le Philosophe dit à son disciple que -l'étude du passé peut seule faire prévoir l'avenir, et que par son -moyen on peut arriver à connaître la loi des événements sociaux. - - - - -CHAPITRE III, - -COMPOSÉ DE 26 ARTICLES. - - -1. KHOUNG-TSEU dit que _Ki-chi_ (grand du royaume de _Lou_) employait -huit troupes de musiciens à ses fêtes de famille; s'il peut se -permettre d'agir ainsi, que n'est-il pas capable de faire[14]? - -2. Les trois familles (des grands du royaume de _Lou_) se servaient de -la musique _Young-tchi_. Le Philosophe dit: - -«Il n'y a que les princes qui assistent à la cérémonie; - -Le fils du Ciel (l'empereur) conserve un air profondément recueilli et -réservé.» (Passage du _Livre des Vers_.) - -Comment ces paroles pourraient-elles s'appliquer à la salle des trois -familles? - -3. Le Philosophe dit: Être homme, et ne pas pratiquer les vertus que -comporte l'humanité, comment serait-ce se conformer aux rites? Être -homme, et ne pas posséder les vertus que comporte l'humanité[15], -comment jouerait-on dignement de la musique? - -4. _Ling-fang_ (habitant du royaume de _Lou_) demanda quel était le -principe fondamental des rites [ou de la raison céleste, formulé en -diverses cérémonies sociales][16]. - -Le Philosophe dit: C'est là une grande question, assurément! En fait de -rites, une stricte économie est préférable à l'extravagance; en fait de -cérémonies funèbres, une douleur silencieuse est préférable à une pompe -vaine et stérile. - -5. Le Philosophe dit: Les barbares du nord et de l'occident (les _I_ -et les _Joung_) ont des princes qui les gouvernent; ils ne ressemblent -pas à nous tous, hommes de _Hia_ (de l'empire des _Hi_), qui n'en avons -point. - -6. _Ki-chi_ alla sacrifier au mont _Taï-chan_ (dans le royaume -de _Lou_). Le Philosophe interpella _Yen-yéou_[17], en lui -disant: Ne pouvez-vous pas l'en empêcher? Ce dernier lui répondit -respectueusement: Je ne le puis! Le Philosophe s'écria: Hélas! hélas! -ce que vous avez dit relativement au mont _Taï-chan_ me fait voir que -vous êtes inférieur à _Ling-fang_ (pour la connaissance des devoirs du -cérémonial[18]). - -7. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'a de querelles ou de -contestations avec personne. S'il lui arrive d'en avoir, c'est quand -il faut tirer au but. Il cède la place à son antagoniste vaincu, et -il monte dans la salle; il en descend ensuite pour prendre une tasse -avec lui (en signe de paix). Voilà les seules contestations de l'homme -supérieur. - -8. _Tseu-hia_ fit une question en ces termes: - -«Que sa bouche fine et délicate a un sourire agréable! - -Que son regard est doux et ravissant! Il faut que le fond du tableau -soit préparé pour peindre!» (Paroles du _Livre des Vers_.) Quel est le -sens de ces paroles? - -Le Philosophe dit: Préparez d'abord le fond du tableau pour y appliquer -ensuite les couleurs. _Tseu-hia_ dit: Les lois du rituel sont donc -secondaires? Le Philosophe dit: Vous avez saisi ma pensée, ô _Chang!_ -Vous commencez maintenant à comprendre mes entretiens sur la poésie. - -9. Le Philosophe dit: Je puis parler des rites et des cérémonies de la -dynastie _Hia_; mais _Ki_ est incapable d'en comprendre le sens caché. -Je puis parler des rites et des cérémonies de la dynastie _Yn_; mais -_Sung_ est incapable d'en saisir le sens caché: le secours des lois -et l'opinion des sages ne suffisent pas pour en connaître les causes. -S'ils suffisaient, alors nous pourrions en saisir le sens le plus caché. - -10. Le Philosophe dit: Dans le grand sacrifice royal nommé _Ti_, après -que la libation a été faite pour demander la descente des esprits, je -ne désire plus rester spectateur de la cérémonie. - -11. Quelqu'un ayant demandé quel était le sens du grand sacrifice -royal, le Philosophe dit: Je ne le connais pas. Celui qui connaîtrait -ce sens, tout ce qui est sous le ciel serait pour lui clair et -manifeste; il n'éprouverait pas plus de difficultés à tout connaître -qu'à poser le doigt dans la paume de sa main. - -12. Il faut sacrifier aux ancêtres comme s'ils étaient présents; il -faut adorer les esprits et les génies comme s'ils étaient présents. Le -Philosophe dit: Je ne fais pas les cérémonies du sacrifice comme si ce -n'était pas un sacrifice. - -13. _Wang-sun-kia_ demanda ce que l'on entendait en disant qu'il valait -mieux adresser ses hommages au génie des grains qu'au génie du foyer. -Le Philosophe dit: Il n'en est pas ainsi; dans cette supposition, celui -qui a commis une faute envers le ciel[19] ne saurait pas à qui adresser -sa prière. - -14. Le Philosophe dit: Les fondateurs de la dynastie des _Tchcou_ -examinèrent les lois et la civilisation des deux dynasties qui les -avaient précédés; quels progrès ne firent-ils pas faire à cette -civilisation! Je suis pour les _Tcheou_. - -15. Quand le Philosophe entra dans le grand temple, il s'informa -minutieusement de chaque chose; quelqu'un s'écria: Qui dira maintenant -que le fils de l'homme de _Tséou_[20] connaît les rites et les -cérémonies? Lorsqu'il est entré dans le grand temple, il s'est informé -minutieusement de chaque chose! Le Philosophe ayant entendu ces -paroles, dit: Cela même est conforme aux rites. - -16. Le Philosophe dit: En tirant à la cible, il ne s'agit pas de -dépasser le but, mais de l'atteindre; toutes les forces ne sont pas -égales; c'était là la règle des anciens. - -17. _Tseu-koung_ désira abolir le sacrifice du mouton, qui s'offrait -le premier jour de la douzième lune. Le Philosophe dit: _Sse_, vous -n'êtes occupés que du sacrifice du mouton; moi je ne le suis que de la -cérémonie. - -18. Le Philosophe dit: Si quelqu'un sert (maintenant) le prince comme -il doit l'être, en accomplissant les rites, les hommes le considèrent -comme un courtisan et un flatteur. - -19. _Ting_ (prince de _Lou_) demanda comment un prince doit employer -ses ministres, et les ministres servir le prince. KHOUNG-TSEU répondit -avec déférence: Un prince doit employer ses ministres selon qu'il est -prescrit dans les rites; les ministres doivent servir le prince avec -fidélité. - -20. Le Philosophe dit: Les modulations joyeuses de l'ode _Kouan-tseu_ -n'excitent pas des désirs licencieux; les modulations tristes ne -blessent pas les sentiments. - -21. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) questionna _Tsaï-ngo_, disciple de -KHOUNG-TSEU, relativement aux autels ou tertres de terre érigés en -l'honneur des génies. _Tsaï-ngo_ répondit avec déférence: Les familles -princières de la dynastie _Hia_ érigèrent ces autels autour de l'arbre -_pin_; les hommes de la dynastie _Yn_, autour des _cyprès_; ceux -de la dynastie _Tcheou_, autour du _châtaignier_: car on dit que le -_châtaignier_ a la faculté de rendre le peuple craintif[21]. - -Le Philosophe ayant entendu ces mots, dit: Il ne faut pas parler des -choses accomplies, ni donner des avis concernant celles qui ne peuvent -pas se faire convenablement; ce qui est passé doit être exempt de blâme. - -22. Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ (grand ou _ta-fou_ de l'État -de _Thsi_) est un vase de bien peu de capacité. Quelqu'un dit: -_Kouan-tchoung_ est donc avare et parcimonieux? [Le Philosophe] -répliqua: _Kouan-chi_ (le même) a trois grands corps de bâtiments -nommés _Koueï_, et dans le service de ses palais il n'emploie pas plus -d'un homme pour un office: est-ce là de l'avarice et de la parcimonie? - -Alors, s'il en est ainsi, _Kouan-tchoung_ connaît-il les rites? - -[Le Philosophe] répondit: Les princes d'un petit État ont leurs portes -protégées par des palissades; _Kouan-chi_ a aussi ses portes protégées -par des palissades. Quand deux princes d'un petit État se rencontrent, -pour fêter leur bienvenue, après avoir bu ensemble, ils renversent -leurs coupes; _Kouan-chi_ a aussi renversé sa coupe. Si _Kouan-chi_ -connaît les rites ou usages prescrits, pourquoi vouloir qu'il ne les -connaisse pas? - -23. Le Philosophe s'entretenant un jour sur la musique avec le -_Taï-sse_, ou intendant de la musique du royaume de _Lou_, dit: En fait -de musique, vous devez être parfaitement instruit; quand on compose un -air, toutes les notes ne doivent-elles pas concourir à l'ouverture? en -avançant, ne doit-on pas chercher à produire l'harmonie, la clarté, la -régularité, dans le but de compléter le chant? - -24. Le résident de _Y_ demanda avec prière d'être introduit [près -du Philosophe], disant: «Lorsque des hommes supérieurs sont arrivés -dans ces lieux, je n'ai jamais été empêché de les voir.» Ceux qui -suivaient le Philosophe l'introduisirent, et quand le résident sortit, -il leur dit: Disciples du Philosophe, en quelque nombre que vous -soyez, pourquoi gémissez-vous de ce que votre maître a perdu sa charge -dans le gouvernement? L'empire[22] est sans lois, sans direction -depuis longtemps; le ciel va prendre ce grand homme pour en faire un -héraut[23] rassemblant les populations sur son passage, et pour opérer -une grande réformation. - -25. Le Philosophe appelait le chant de musique nommé _Tchao_ (composé -par _Chun_) parfaitement beau, et même parfaitement propre à inspirer -la vertu. Il appelait le chant de musique nommé _Vou_, _guerrier_, -parfaitement beau, mais nullement propre à inspirer la vertu. - -26. Le Philosophe dit: Occuper le rang suprême, et ne pas exercer des -bienfaits envers ceux que l'on gouverne; pratiquer les rites et usages -prescrits sans aucune sorte de respect, et les cérémonies funèbres sans -douleur véritable: voilà ce que je ne puis me résigner à voir. - - -[14] Il était permis aux empereurs, par les rites, d'avoir _huit_ -troupes de musiciens dans les fêtes; aux princes, _six_; et aux -_ta-fou_ ou ministres, _quatre_. _Ki-chi_ usurpait le rang de prince. - -[15] _Jin_, la _droite raison du monde._ (_Comm_.) - -[16] C'est ainsi que les commentateurs chinois entendent le mot _li_. - -[17] Disciple du Philosophe, et aide-assistant de _Ki-chi_. - -[18] Il n'y avait que le chef de l'État qui avait le droit d'aller -sacrifier au mont _Taï-chan_. - -[19] «Envers la raison (_li_)» (_Comm_.) - -[20] L'homme de _Tséou_, c'est-à-dire le père de KHOUNG-TSEU. - -[21] Le nom même du châtaignier, _li_, signifie _craindre_. - -[22] Littéralement: _tout ce qui est sous le ciel_ (_Thian-hia_, le -_monde_). - -[23] Tel est le sens que comportent les deux mots chinois _mou-to_, -littéralement: _clochette avec battant de bois_, dont se servaient les -hérauts dans les anciens temps, pour rassembler la multitude dans le -but de lui faire connaître un message du prince. (_Comment_.) Le texte -porte littéralement: _le ciel va prendre votre maître pour en faire -une clochette avec un battant de bois_. Nous avons dû traduire en le -paraphrasant, pour en faire comprendre le sens. - - - - -CHAPITRE IV, - -COMPOSÉ DE 26 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe dit: L'humanité ou les sentiments de bienveillance -envers les autres sont admirablement pratiqués dans les campagnes; -celui qui, choisissant sa résidence, ne veut pas habiter parmi ceux qui -possèdent si bien l'humanité ou les sentiments de bienveillance envers -les autres, peut-il être considéré comme doué d'intelligence? - -2. Le Philosophe dit: Ceux qui sont dépourvus d'_humanité_[24] ne -peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvreté, ne peuvent -se maintenir longtemps vertueux dans l'abondance et les plaisirs. Ceux -qui sont pleins d'humanité aiment à trouver le repos dans les vertus de -l'humanité; et ceux qui possèdent la science trouvent leur profit dans -l'humanité. - -3. Le Philosophe dit: Il n'y a que l'homme plein d'humanité qui puisse -aimer véritablement les hommes et les haïr d'une manière convenable[25]. - -4. Le Philosophe dit: Si la pensée est sincèrement dirigée vers les -vertus de l'humanité, on ne commettra point d'actions vicieuses. - -5. Le Philosophe dit: Les richesses et les honneurs sont l'objet du -désir des hommes; si on ne peut les obtenir par des voies honnêtes et -droites, il faut y renoncer. La pauvreté et une position humble ou vile -sont l'objet de la haine et du mépris des hommes; si on ne peut en -sortir par des voies honnêtes et droites, il faut y rester. Si l'homme -supérieur abandonne les vertus de l'humanité, comment pourrait-il -rendre sa réputation de sagesse parfaite? L'homme supérieur ne doit pas -un seul instant[26] agir contrairement aux vertus de l'humanité. Dans -les moments les plus pressés, comme dans les plus confus, il doit s'y -conformer. - -6. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui aimât -convenablement les hommes pleins d'humanité, qui eût une haine -convenable pour les hommes vicieux et pervers. Celui qui aime les -hommes pleins d'humanité ne met rien au-dessus d'eux; celui qui hait -les hommes sans humanité pratique l'humanité; il ne permet pas que les -hommes sans humanité approchent de lui. - -Y a-t-il des personnes qui puissent faire un seul jour usage de toutes -leurs forces pour la pratique des vertus de l'humanité? [S'il s'en est -trouvé] je n'ai jamais vu que leurs forces n'aient pas été suffisantes -[pour accomplir leur dessein], et, s'il en existe, je ne les ai pas -encore vues. - -7. Le Philosophe dit: Les fautes des hommes sont relatives à l'état de -chacun. En examinant attentivement ces fautes, on arrivera à connaître -si leur humanité était une véritable humanité. - -8. Le Philosophe dit: Si le matin vous avez entendu la voix de la -raison céleste, le soir vous pourrez mourir[27]. - -9. Le Philosophe dit: L'homme d'étude dont la pensée est dirigée -vers la pratique de la raison, mais qui rougit de porter de mauvais -vêtements et de se nourrir de mauvais aliments, n'est pas encore apte à -entendre la sainte parole de la justice. - -10. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, dans toutes les circonstances -de la vie, est exempt de préjugés et d'obstination; il ne se règle que -d'après la justice. - -11. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fixe ses pensées sur la -vertu; l'homme vulgaire les attache à la terre. L'homme supérieur ne -se préoccupe que de l'observation des lois; l'homme vulgaire ne pense -qu'aux profits. - -12. Le Philosophe dit: Appliquez-vous uniquement aux gains et -aux profits, et vos actions vous feront recueillir beaucoup de -ressentiments. - -13. Le Philosophe dit: L'on peut, par une réelle et sincère observation -des rites, régir un royaume; et cela n'est pas difficile à obtenir. Si -l'on ne pouvait pas, par une réelle et sincère observation des rites, -régir un royaume, à quoi servirait de se conformer aux rites? - -14. Le Philosophe dit: Ne soyez point inquiet de ne point occuper -d'emplois publics; mais soyez inquiet d'acquérir les talents -nécessaires pour occuper ces emplois. Ne soyez point affligé de ne pas -encore être connu; mais cherchez à devenir digne de l'être. - -15. Le Philosophe dit: _San!_ (nom de _Thsêng-tseu_) ma doctrine est -simple et facile à pénétrer. _Thsêng-tseu_ répondit: Cela est certain. - -Le Philosophe étant sorti, ses disciples demandèrent ce que leur -maître avait voulu dire. _Thsêng-tseu_ répondit: «La doctrine de notre -maître consiste uniquement à avoir la droiture du coeur et à aimer son -prochain comme soi-même[28].» - -16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est influencé par la justice; -l'homme vulgaire est influencé par l'amour du gain. - -17. Le Philosophe dit: Quand vous voyez un sage, réfléchissez en -vous-même si vous avez les mêmes vertus que lui. Quand vous voyez un -pervers, rentrez en vous-même, et examinez attentivement votre conduite. - -18. Le Philosophe dit: En vous acquittant de vos devoirs envers vos -père et mère, ne faites que très-peu d'observations; si vous voyez -qu'ils ne sont pas disposés à suivre vos remontrances, ayez pour eux -les mêmes respects, et ne vous opposez pas à leur volonté; si vous -éprouvez de leur part de mauvais traitements, n'en murmurez pas. - -19. Le Philosophe dit: Tant que votre père et votre mère subsistent, ne -vous éloignez pas d'eux; si vous vous éloignez, vous devez leur faire -connaître la contrée où vous allez vous rendre. - -20. Le Philosophe dit: Pendant trois années (depuis sa mort), ne vous -écartez pas de la voie qu'a suivie votre père; votre conduite pourra -être alors appelée de la piété filiale. - -21. Le Philosophe dit: L'âge de votre père et de votre mère ne doit pas -être ignoré de vous; il doit faire naître en vous, tantôt de la joie, -tantôt de la crainte. - -22. Le Philosophe dit: Les anciens ne laissaient point échapper de -vaines paroles, craignant que leurs actions n'y répondissent point. - -23. Le Philosophe dit: Ceux qui se perdent en restant sur leurs gardes -sont bien rares! - -24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur aime à être lent dans ses -paroles, mais rapide dans ses actions. - -25. Le Philosophe dit: La vertu ne reste pas comme une orpheline -abandonnée; elle doit nécessairement avoir des voisins. - -26. _Tseu-yeou_ dit: Si dans le service d'un prince il arrive -de le blâmer souvent, on tombe bientôt en disgrâce. Si dans les -relations d'amitié on blâme souvent son ami, on éprouvera bientôt son -indifférence. - - -[24] Nous emploierons désormais ce terme pour rendre le caractère -chinois _jin_, qui comprend toutes les vertus attachées à l'_humanité_. - -[25] La même idée est exprimée presque avec les mêmes termes dans le -_Ta-hio_, chap. X, paragr. 14. - -[26] Littéralement: _intervalle d'un repas_. - -[27] Le caractère _Tao_ de cette admirable sentence, que nous avons -traduit par _voix de la raison divine_, est expliqué ainsi par -_Tchou-hi_: La raison ou le principe des devoirs dans les actions de la -vie: _sse we thang jan tchi li_. - -[28] En chinois, _tchoung_ et _chou_. On croira difficilement que notre -traduction soit exacte; cependant nous ne pensons pas que l'on puisse -en faire une plus fidèle. - - - - -CHAPITRE V, - -COMPOSÉ DE 27 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe dit que _Kong-tchi-tchang_ (un de ses disciples) -pouvait se marier, quoiqu'il fût dans les prisons, parce qu'il n'était -pas criminel; et il se maria avec la fille du Philosophe. - -Le Philosophe dit à _Nan-young_ (un de ses disciples) que si le royaume -était gouverné selon les principes de la droite raison, il ne serait -pas repoussé des emplois publics; que si, au contraire, il n'était pas -gouverné par les principes de la droite raison, il ne subirait aucun -châtiment: et il le maria avec la fille de son frère aîné. - -2. Le Philosophe dit que _Tseu-tsien_ (un de ses disciples) était un -homme d'une vertu supérieure. Si le royaume de _Lou_ ne possédait aucun -homme supérieur, où celui-ci aurait-il pris sa vertu éminente? - -3. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Que pensez-vous de -moi? Le Philosophe répondit: Vous êtes un vase.--Et quel vase? reprit -le disciple.--Un vase chargé d'ornements[29], dit le Philosophe. - -4. Quelqu'un dit que _Young_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) était -plein d'humanité, mais qu'il était dénué des talents de la parole. -Le Philosophe dit: A quoi bon faire usage de la faculté de parler -avec adresse? Les discussions de paroles que l'on a avec les hommes -nous attirent souvent leur haine. Je ne sais pas s'il a les vertus de -l'humanité; pourquoi m'informerais-je s'il sait parler avec adresse? - -5. Le Philosophe pensait à faire donner à _Tsi-tiao-kaï_ (un de -ses disciples) un emploi dans le gouvernement. Ce dernier dit -respectueusement à son maître: Je suis encore tout à fait incapable -de comprendre parfaitement les doctrines que vous nous enseignez. Le -Philosophe fut ravi de ces paroles. - -6. Le Philosophe dit: La voie droite (sa doctrine) n'est point -fréquentée. Si je me dispose à monter un bateau pour aller en mer, -celui qui me suivra, n'est-ce pas _Yeou_ (surnom de _Tseu-lou_)? -_Tseu-lou_, entendant ces paroles, fut ravi de joie. Le Philosophe dit: -_Yeou,_ vous me surpassez en force et en audace, mais non en ce qui -consiste à saisir la raison des actions humaines. - -7. _Meng-wou-pe_ (premier ministre du royaume de _Lou_) demanda si -_Tseu-lou_ était humain. Le Philosophe dit: Je l'ignore. Ayant répété -sa demande, le Philosophe répondit: S'il s'agissait de commander les -forces militaires d'un royaume de mille chars, _Tseu-lou_ en serait -capable; mais je ne sais pas quelle est son humanité. - ---Et _Kieou_, qu'en faut-il penser? Le Philosophe dit: _Kieou?_ s'il -s'agissait d'une ville de mille maisons, ou d'une famille de cent -chars, il pourrait en être le gouverneur: je ne sais pas quelle est son -humanité. - ---Et _Tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), qu'en faut-il penser? Le -Philosophe dit: _Tchi_, ceint d'une ceinture officielle, et occupant -un poste à la cour, serait capable, par son élocution fleurie, -d'introduire et de reconduire les hôtes: je ne sais pas quelle est son -humanité. - -8. Le Philosophe interpella _Tseu-koung_, en disant: Lequel de vous, -ou de _Hoeï_, surpasse l'autre en qualités? [_Tseu-koung_] répondit -avec respect: Moi _Sse_, comment oserais-je espérer d'égaler seulement -_Hoeï? Hoeï_ n'a besoin que d'entendre une partie d'une chose pour en -comprendre de suite les dix parties; moi _Sse_, d'avoir entendu cette -seule partie, je ne puis en comprendre que deux [sur dix]. - -Le Philosophe dit: Vous ne lui ressemblez pas; je vous accorde que vous -ne lui ressemblez pas. - -9. _Tsaï-yu_ se reposait ordinairement sur un lit pendant le jour. Le -Philosophe dit: Le bois pourri ne peut être sculpté; un mur de boue ne -peut être blanchi; à quoi servirait-il de réprimander _Yu_? - -Le Philosophe dit: Dans le commencement de mes relations avec les -hommes, j'écoutais leurs paroles, et je croyais qu'ils s'y conformaient -dans leurs actions. Maintenant, dans mes relations avec les hommes, -j'écoute leurs paroles, mais j'examine leurs actions. _Tsaï-yu_ a opéré -en moi ce changement. - -10. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui fût -inflexible dans ses principes. Quelqu'un lui répondit avec respect: -Et _Chin-tchang?_ Le Philosophe dit: _Chang_ est adonné au plaisir; -comment serait-il inflexible dans ses principes? - -11. _Tseu-koung_ dit: Ce que je ne désire pas que les hommes me -fassent, je désire également ne pas le faire aux autres hommes. Le -Philosophe dit: _Sse_, vous n'avez pas encore atteint ce point de -perfection. - -12. _Tseu-koung_ dit: On peut souvent entendre parler notre maître -sur les qualités et les talents nécessaires pour faire un homme -parfaitement distingué; mais il est bien rare de l'entendre discourir -sur la nature de l'homme et sur la raison céleste. - -13. _Tseu-lou_ avait entendu (dans les enseignements de son maître) -quelque maxime morale qu'il n'avait pas encore pratiquée; il craignait -d'en entendre encore de semblables. - -14. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Pourquoi -_Khoung-wen-tseu_ est-il appelé _lettré_, ou d'_une éducation -distinguée_ (_wen_)? Le Philosophe dit: Il est intelligent, et il aime -l'étude; il ne rougit pas d'interroger ses inférieurs (pour en recevoir -d'utiles informations); c'est pour cela qu'il est appelé _lettré_ ou -d'_une éducation distinguée._ - -15. Le Philosophe dit que _Tseu-tchan_ (grand de l'Etat de _Tching_) -possédait les qualités, au nombre de quatre, d'un homme supérieur; -ses actions étaient empreintes de gravité et de dignité; en servant -son supérieur, il était respectueux; dans les soins qu'il prenait -pour la subsistance du peuple, il était plein de bienveillance et de -sollicitude; dans la distribution des emplois publics, il était juste -et équitable. - -16. Le Philosophe dit: _Ngan-ping-tchoung_ (grand de l'Etat de _Thsi_) -savait se conduire parfaitement dans ses relations avec les hommes; -après un long commerce avec lui, les hommes continuaient à le respecter. - -17. Le Philosophe dit: _Tchang-wen-tchoung_ (grand du royaume de _Lou_) -logea une grande tortue dans une demeure spéciale, dont les sommités -représentaient des montagnes, et les poutres des herbes marines. Que -doit-on penser de son intelligence? - -18. _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Le mandarin -_Tseu-wen_ fut trois fois promu aux fonctions de premier ministre -(_ling-yin_) sans manifester de la joie, et il perdit par trois fois -cette charge sans montrer aucun regret. Comme ancien premier ministre, -il se fit un devoir d'instruire de ses fonctions le nouveau premier -ministre. Que doit-on penser de cette conduite? Le Philosophe dit -qu'elle fut droite et parfaitement honorable. [Le disciple] reprit: -Etait-ce de l'humanité? [Le Philosophe] répondit: Je ne le sais pas -encore: pourquoi [dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la -grande vertu de l'humanité? - -_Tsouï-tseu_ (grand du royaume de _Thsi_), ayant assassiné le prince -de _Thsi, Tchin-wen-tseu_ (également grand dignitaire, _ta-fou_, de -l'Etat de _Thsi_), qui possédait dix quadriges (ou quarante chevaux -de guerre), s'en défit, et se retira dans un autre royaume. Lorsqu'il -y fut arrivé, il dit: «Ici aussi il y a des grands comme notre -_Tsouï-tseu_.» Il s'éloigna de là, et se rendit dans un autre royaume. -Lorsqu'il y fut arrivé, il dit encore: «Ici aussi il y a des grands -comme notre _Tsouï-tseu_.» Et il s'éloigna de nouveau. Que doit-on -penser de cette conduite? Le Philosophe dit: Il était pur.--Etait-ce -de l'humanité? [Le Philosophe] dit: Je ne le sais pas encore; pourquoi -[dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la grande vertu de -l'humanité? - -19. _Ki-wen-tseu_ (grand du royaume de _Lou_) réfléchissait trois fois -avant d'agir. Le Philosophe ayant entendu ces paroles, dit: Deux fois -peuvent suffire. - -20. Le Philosophe dit: _Ning-wou-tseu_ (grand de l'Etat de _Weï_), tant -que le royaume fut gouverné selon les principes de la droite raison, -affecta de montrer sa science; mais, lorsque le royaume ne fut plus -dirigé par les principes de la droite raison, alors il affecta une -grande ignorance. Sa science peut être égalée; sa [feinte] ignorance ne -peut pas l'être. - -21. Le Philosophe étant dans l'Etat de _Tchin_ s'écria: Je veux m'en -retourner! je veux m'en retourner! les disciples que j'ai dans mon pays -ont de l'ardeur, de l'habileté, du savoir, des manières parfaites; mais -ils ne savent pas de quelle façon ils doivent se maintenir dans la voie -droite. - -22. Le Philosophe dit: _Pe-i_ et _Chou-tsi_[30] ne pensent point -aux fautes que l'on a pu commettre autrefois [si l'on a changé de -conduite]; aussi il est rare que le peuple éprouve des ressentiments -contre eux. - -23. Le Philosophe dit: Qui peut dire que _Weï-sang-kao_ était un homme -droit? Quelqu'un lui ayant demandé du vinaigre, il alla en chercher -chez son voisin pour le lui donner. - -24. Le Philosophe dit: Des paroles fleuries, des manières affectées, et -un respect exagéré, voilà ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU -(petit nom du Philosophe) j'en rougis également. Cacher dans son sein -de la haine et des ressentiments en faisant des démonstrations d'amitié -à quelqu'un, voilà ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU, j'en -rougis également. - -25. _Yen-youan_ et _Ki-lou_ étant à ses côtés, le Philosophe leur -dit: Pourquoi l'un et l'autre ne m'exprimez-vous pas votre pensée? -_Tseu-lou_ dit: Moi, je désire des chars, des chevaux, des pelisses -fines et légères, pour les partager avec mes amis. Quand même ils me -les prendraient, je n'en éprouverais aucun ressentiment. - -_Yen-youan_ dit: Moi, je désire de ne pas m'enorgueillir de ma vertu ou -de mes talents, et de ne pas répandre le bruit de mes bonnes actions. - -_Tseu-lou_ dit: Je désirerais entendre exprimer la pensée de notre -maître. Le Philosophe dit: Je voudrais procurer aux vieillards un doux -repos; aux amis et à ceux avec lesquels on a des relations, conserver -une fidélité constante; aux enfants et aux faibles, donner des soins -tout maternels[31]. - -26. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai pas encore vu un homme qui ait pu -apercevoir ses défauts et qui s'en soit blâmé intérieurement. - -27. Le Philosophe dit: Dans un village de dix maisons, il doit y avoir -des hommes aussi droits, aussi sincères que KHIEOU (lui-même); mais il -n'y en a point qui aiment l'étude comme lui. - - -[29] Vase _hou-lien_, richement orné, dont en faisait usage pour mettre -le grain dans le temple des ancêtres. On peut voir les nos. -21, 22, 23 (45e planche) des vases que l'auteur de cette -traduction a fait graver, et publier dans le 1er volume de -sa _Description historique, géographique et littéraire de l'empire de -la Chine;_ Paris, F. Didot, 1837. - -[30] Deux fils du prince _Kou-tchou_. - -[31] «Laissez venir à moi les petits enfants.» (_Évangile_.) - - - - -CHAPITRE VI, - -COMPOSÉ DE 28 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe dit: _Young_ peut remplir les fonctions de celui qui -se place sur son siège, la face tournée vers le midi (c'est-à-dire -gouverner un État). - -_Tchoung-koung_ (_Young_) dit: Et _Tsang-pe-tseu?_ Le Philosophe dit: -Il le peut; il a le jugement libre et pénétrant. - -_Tchoung-koung_ dit: Se maintenir toujours dans une situation digne -de respect, et agir d'une manière grande et libérale dans la haute -direction des peuples qui nous sont confiés, n'est-ce pas là aussi ce -qui rend propre à gouverner? Mais si on n'a que de la libéralité, et -que toutes ses actions répondent à cette disposition de caractère, -n'est-ce pas manquer des conditions nécessaires et ne posséder que -l'excès d'une qualité? - -Le Philosophe dit: Les paroles de _Young_ sont conformes à la raison. - -2. _Ngaï-kong_ demanda quel était celui des disciples du Philosophe qui -avait le plus grand amour de l'étude. - -KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Il y avait _Yan-hoeï_ qui aimait -l'étude avec passion; il ne pouvait éloigner de lui l'ardent désir de -savoir; il ne commettait pas deux fois la même faute. Malheureusement -sa destinée a été courte, et il est mort jeune. Maintenant il n'est -plus[32]! je n'ai pas appris qu'un autre eût un aussi grand amour de -l'étude. - -3. _Tseu-hoa_ ayant été envoyé (par le Philosophe) dans le royaume -de _Tchi_, _Yan-tseu_ demanda du riz pour la mère de _Tseu-hoa_, qui -était momentanément privée de la présence de son fils. Le Philosophe -dit: Donnez-lui-en une mesure. Le disciple en demanda davantage. -Donnez-lui-en une mesure et demie, répliqua-t-il. _Yan-tseu_ lui donna -cinq _ping_ de riz (ou huit mesures). - -Le Philosophe dit: _Tchi_ (_Tseu-hoa_), en se rendant dans l'État de -_Thsi_, montait des chevaux fringants, portait des pelisses fines et -légères; j'ai toujours entendu dire que l'homme supérieur assistait -les nécessiteux, et n'augmentait pas les richesses du riche. - -_Youan-sse_ (un des disciples du Philosophe) ayant été fait gouverneur -d'une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses -appointements. Il les refusa. - -Le Philosophe dit: Ne les refusez pas; donnez-les aux habitants des -villages voisins de votre demeure. - -4. Le Philosophe, interpellant _Tchoung-koung_, dit: Le petit d'une -vache de couleur mêlée, qui aurait le poil jaune et des cornes sur -la tête, quoiqu'on puisse désirer ne l'employer à aucun usage, [les -génies] des montagnes et des rivières le rejetteraient-ils? - -5. Le Philosophe dit: Quant à _Hoeï_, son coeur pendant trois mois ne -s'écarta point de la grande vertu de l'humanité. Les autres hommes -agissent ainsi pendant un jour ou un mois; et voilà tout! - -6. _Ki-kang-tseu_ demanda si _Tchoung-yeou_ pourrait occuper un emploi -supérieur dans l'administration publique. Le Philosophe dit: _Yeou_ -est certainement propre à occuper un emploi dans l'administration -publique; pourquoi ne le serait-il pas?--Il demanda ensuite: Et _Sse_ -est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration -publique?--_Sse_ a un esprit pénétrant, très-propre à occuper un -emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?--Il -demanda encore: _Kieou_ est-il propre à occuper un emploi supérieur -dans l'administration publique?--_Kieou_, avec ses talents nombreux -et distingués, est très-propre à occuper un emploi supérieur dans -l'administration publique; pourquoi non? - -7. _Ki-chi_ envoya un messager à _Min-tseu-kien_ (disciple de -KHOUNG-TSEU), pour lui demander s'il voudrait être gouverneur de _Pi. -Min-tseu-kien_ répondit: Veuillez remercier pour moi voire maître; et -s'il m'envoyait de nouveau un messager, il me trouverait certainement -établi sur les bords de la rivière _Wan_ (hors de ses États). - -8. _Pe-nieou_ (disciple de KHOUING-TSEU) étant malade, le Philosophe -demanda à le voir. Il lui prit la main à travers la croisée, et dit: -Je le perds! c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eut cette -maladie; c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eût cette maladie! - -9. Le Philosophe dit: O qu'il était sage, _Hoeï!_ il avait un vase -de bambou pour prendre sa nourriture, une coupe pour boire, et il -demeurait dans l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un -autre homme que lui n'aurait pu supporter ses privations et ses -souffrances. Cela ne changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï_: ô -qu'il était sage, _Hoeï!_ - -10. _Yan-kieou_ dit: Ce n'est pas que je ne me plaise dans l'étude -de votre doctrine, maître; mais mes forces sont insuffisantes. Le -Philosophe dit: Ceux dont les forces sont insuffisantes font la moitié -du chemin et s'arrêtent; mais vous, vous manquez de bonne volonté. - -11. Le Philosophe, interpellant _Tseu-hia_, lui dit: Que votre savoir -soit le savoir d'un homme supérieur, et non celui d'un homme vulgaire. - -12. Lorsque _Tseu-yeou_ était gouverneur de la ville de _Wou_, le -Philosophe lui dit: Avez-vous des hommes de mérite? Il répondit: -Nous avons _Tan-taï_, surnommé _Mie-ming_, lequel en voyageant ne -prend point de chemin de traverse, et qui, excepté lorsqu'il s'agit -d'affaires publiques, n'a jamais mis les pieds dans la demeure de _Yen_ -(_Tseu-yeou_). - -13. Le Philosophe dit: _Meng-tchi-fan_ (grand de l'État de _Lou_) -ne se vantait pas de ses belles actions. Lorsque l'armée battait -en retraite, il était à l'arrière-garde; mais lorsqu'on était près -d'entrer en ville, il piquait son cheval et disait: Ce n'est pas que -j'aie eu plus de courage que les autres pour rester en arrière; mon -cheval ne voulait pas avancer. - -14. Le Philosophe dit: Si l'on n'a pas l'adresse insinuante de _To_, -intendant du temple des ancêtres, et la beauté de _Soung-tchao_, il est -difficile, hélas! d'avancer dans le siècle où nous sommes. - -15. Le Philosophe dit: Comment sortir d'une maison sans passer par la -porte? pourquoi donc les hommes ne suivent-ils pas la droite voie? - -16. Le Philosophe dit: Si les penchants naturels de l'homme dominent -son éducation, alors ce n'est qu'un rustre grossier; si, au contraire, -l'éducation domine les penchants naturels de l'homme [dans lesquels -sont compris la droiture, la bonté de coeur, etc.], alors ce n'est qu'un -homme politique. Mais lorsque l'éducation et les penchants naturels -sont dans d'égales proportions, ils forment l'homme supérieur. - -17. Le Philosophe dit: La nature de l'homme est droite; si cette -droiture du naturel vient à se perdre pendant la vie, on a repoussé -loin de soi tout bonheur. - -18. Le Philosophe dit: Celui qui connaît les principes de la droite -raison n'égale pas celui qui les aime; celui qui les aime n'égale pas -celui qui en fait ses délices et les pratique. - -19. Le Philosophe dit: Les hommes au-dessus d'une intelligence moyenne -peuvent être instruits dans les plus hautes connaissances du savoir -humain; les hommes au-dessous d'une intelligence moyenne ne peuvent pas -être instruits des hautes connaissances du savoir humain. - -20. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que le savoir. Le Philosophe dit: -Employer toutes ses forces pour faire ce qui est juste et convenable -aux hommes; révérer les esprits et les génies, et s'en tenir toujours -à la distance qui leur est due: voilà ce que l'on peut appeler -_savoir_. Il demanda ce que c'était que l'humanité. L'humanité [dit le -Philosophe], c'est ce qui est d'abord difficile à pratiquer, et que -l'on peut cependant acquérir par beaucoup d'efforts: voilà ce qui peut -être appelé _humanité_. - -21. Le Philosophe dit: L'homme instruit est [comme] une eau limpide qui -réjouit; l'homme humain est [comme] une montagne qui réjouit. L'homme -instruit a en lui un grand priucipe de mouvement, l'homme humain un -principe de repos. L'homme instruit a en lui des motifs instantanés de -joie; l'homme humain a pour lui l'éternité. - -22. Le Philosophe dit: L'État de _Thsi_, par un changement ou une -révolution, arrivera à la puissance de l'Etat de _Lou_; l'Etat de -_Lou_, par une révolution, arrivera au gouvernement de la droite raison. - -23. Le Philosophe dit: Lorsqu'une coupe à anses a perdu ses anses, -est-ce encore une coupe à anses, est-ce encore une coupe à anses? - -24. _Tsaï-ngo_ fit une question en ces termes: Si un homme plein de -la vertu de l'humanité se trouvait interpellé en ces mots: «Un homme -est tombé dans un puits,» pratiquerait-il la vertu de l'humanité, s'il -l'y suivait? Le Philosophe dit: Pourquoi agirait-il ainsi? Dans ce -cas, l'homme supérieur doit s'éloigner; il ne doit pas se précipiter -lui-même dans le puits; il ne doit point s'abuser sur l'étendue du -devoir, qui ne l'oblige point à perdre la vie [pour agir contrairement -aux principes de la raison]. - -25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur doit appliquer toute son étude -à former son éducation, à acquérir des connaissances; il doit attacher -une grande importance aux rites ou usages prescrits. En agissant ainsi, -il pourra ne pas s'écarter de la droite raison. - -26. Le Philosophe ayant fait une visite à _Nan-tseu_ (femme de -_Ling-koung_, prince de l'Etat de _Weï_), _Tseu-lou_ n'en fut pas -satisfait. KHOUNG-TSEU s'inclina en signe de résignation, et dit: «Si -j'ai mal agi, que le ciel me rejette, que le ciel me rejette.» - -27. Le Philosophe dit: L'invariabilité dans le milieu est ce qui -constitue la vertu; n'en est-ce pas le faite même? Les hommes rarement -y persévèrent. - -28. _Tseu-koung_ dit: S'il y avait un homme qui manifestât une extrême -bienveillance envers le peuple, et ne s'occupât que du bonheur de la -multitude, qu'en faudrait-il penser? pourrait-on l'appeler homme doué -de la vertu de l'humanité? Le Philosophe dit: Pourquoi se servir [pour -le qualifier] du mot _humanité?_ ne serait-il pas plutôt un _saint? -Yao_ et _Chun_ sembleraient même bien au-dessous de lui. - -L'homme qui a la vertu de l'humanité désire s'établir lui-même, et -ensuite établir les autres hommes; il désire connaître les principes -des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes. - -Avoir assez d'empire sur soi-même pour juger des autres par comparaison -avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l'on agît envers -nous-même, c'est ce que l'on peut appeler la doctrine de l'_humanité;_ -il n'y a rien au delà. - - -[32] _Yan-hoeï_ mourut à trente-deux ans. - - - - -CHAPITRE VII, - -COMPOSÉ DE 37 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe dit: Je commente, j'éclaircis (les anciens ouvrages), -mais je n'en compose pas de nouveaux. J'ai foi dans les anciens, et je -les aime; j'ai la plus haute estime pour notre _Lao-pang_[33]. - -2. Le Philosophe dit: Méditer en silence et rappeler à sa mémoire -les objets de ses méditations; se livrer à l'étude, et ne pas se -rebuter; instruire les hommes, et ne pas se laisser abattre: comment -parviendrai-je à posséder ces vertus? - -3. Le Philosophe dit: La vertu n'est pas cultivée; l'étude n'est pas -recherchée avec soin; si l'on entend professer des principes de justice -et d'équité, on ne veut pas les suivre; les méchants et les pervers ne -veulent pas se corriger: voilà ce qui fait ma douleur! - -4. Lorsque le Philosophe se trouvait chez lui, sans préoccupation -d'affaires, que ses manières étaient douces et persuasives! que son air -était affable et prévenant! - -5. Le Philosophe dit: O combien je suis déchu de moi-même! depuis -longtemps, je n'ai plus vu en songe _Tcheou-koung_[34]. - -6. Le Philosophe dit: Que la pensée soit constamment fixée sur les -principes de la droite voie; - -Que l'on tende sans cesse à la vertu de l'humanité; - -Que l'on s'applique, dans les moments de loisir, à la culture des -arts[35]. - -7. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'une personne est venue me voir, -et m'a offert les présents d'usage[36], je n'ai jamais manqué de -l'instruire. - -8. Le Philosophe dit: Si un homme ne fait aucun effort pour développer -son esprit, je ne le développerai point moi-même. Si un homme ne veut -faire aucun usage de sa faculté de parler, je ne pénétrerai pas le -sens de ses expressions; si, après avoir fait connaître l'angle d'un -carré, on ne sait pas la dimension des trois autres angles, alors je ne -renouvelle pas la démonstration. - -9. Quand le Philosophe se trouvait à table avec une personne qui -éprouvait des chagrins de la perte de quelqu'un, il ne pouvait manger -pour satisfaire son appétit. Le Philosophe, dans ce jour (de deuil) se -livrait lui-même à la douleur, et il ne pouvait chanter. - -10. Le Philosophe, interpellant _Yen-youan_, lui dit: Si on nous -emploie dans les fonctions publiques, alors nous remplissons notre -devoir; si on nous renvoie, alors nous nous reposons dans la vie -privée. Il n'y a que vous et moi qui agissions ainsi. - -_Tseu-lou_ dit: Si vous conduisiez trois corps d'armée ou _Kiun_ de -douze mille cinq cents hommes chacun, lequel de nous prendriez-vous -pour lieutenant? - -Le Philosophe dit: Celui qui de ses seules mains nous engagerait au -combat avec un tigre; qui, sans motifs, voudrait passer un fleuve -à gué; qui prodiguerait sa vie sans raison et sans remords: je ne -voudrais pas le prendre pour lieutenant. Il me faudrait un homme qui -portât une vigilance soutenue dans la direction des affaires; qui aimât -à former des plans et à les mettre à exécution. - -11. Le Philosophe dit: Si, pour acquérir des richesses par des moyens -honnêtes, il me fallait faire un vil métier, je le ferais; mais si les -moyens n'étaient pas honnêtes, j'aimerais mieux m'appliquer à ce que -j'aime. - -12. Le Philosophe portait la plus grande attention sur l'ordre, la -guerre et la maladie. - -13. Le Philosophe étant dans le royaume de _Thsi_, entendit la musique -nommée _Tchao_ (de _Chun_). Il en éprouva tant d'émotion, que pendant -trois lunes il ne connut pas le goût des aliments. Il dit: Je ne me -figure pas que depuis la composition de cette musique on soit jamais -arrivé à ce point de perfection. - -14. _Yen-yeou_ dit: Notre maître aidera-t-il le prince de _Weï_? -_Tseu-koung_ dit: Pour cela, je le lui demanderai. - -Il entra (dans l'appartement de son maître), et dit: Que pensez-vous -de _Pe-i_ et de _Chou-tsi?_ Le Philosophe dit: Ces hommes étaient de -véritables sages de l'antiquité. Il ajouta: N'éprouvèrent-ils aucun -regret?--Ils cherchèrent à acquérir la vertu de l'humanité, et ils -obtinrent cette vertu: pourquoi auraient-ils éprouvé des regrets? En -sortant (_Tseu-koung_) dit: Notre maître n'assistera pas (le prince de -_Weï_). - -15. Le Philosophe dit: Se nourrir d'un peu de riz, boire de l'eau, -n'avoir que son bras courbé pour appuyer sa tête, est un état qui a -aussi sa satisfaction. Être riche et honoré par des moyens iniques, -c'est pour moi comme le nuage flottant qui passe. - -16. Le Philosophe dit: S'il m'était accordé d'ajouter à mon âge de -nombreuses années, j'en demanderais cinquante pour étudier le _Y-king_, -afin que je pusse me rendre exempt de fautes graves. - -17. Les sujets dont le Philosophe parlait habituellement étaient le -_Livre des Vers_, le _Livre des Annales_ et le _Livre des Rites_. -C'étaient les sujets constants de ses entretiens. - -18. _Ye-kong_ interrogea _Tseu-lou_ sur KHOUNG-TSEU. _Tseu-lou_ ne lui -répondit pas. - -Le Philosophe dit: Pourquoi ne lui avez-vous pas répondu? C'est un -homme qui, par tous les efforts qu'il fait pour acquérir la science, -oublie de prendre de la nourriture; qui, par la joie qu'il éprouve de -l'avoir acquise, oublie les peines qu'elle lui a causées, et qui ne -s'inquiète pas de l'approche de la vieillesse. Je vous en instruis. - -19. Le Philosophe dit: Je ne naquis point doué de la science. Je suis -un homme qui a aimé les anciens, et qui a fait tous ses efforts pour -acquérir leurs connaissances. - -20. Le Philosophe ne parlait, dans ses entretiens, ni des choses -extraordinaires, ni de la bravoure, ni des troubles civils, ni des -esprits. - -21. Le Philosophe dit: Si nous sommes trois qui voyagions ensemble, -je trouverai nécessairement deux instituteurs [dans mes compagnons de -voyage]; je choisirai l'homme de bien pour l'imiter, et l'homme pervers -pour me corriger. - -22. Le Philosophe dit: Le ciel a fait naître la vertu en moi; que peut -donc me faire _Hoan-touï?_ - -23. Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous que j'aie -pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines cachées -pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô mes -disciples! C'est la manière d'agir de KHIEOU (de lui-même). - -24. Le Philosophe employait quatre sortes d'enseignements: la -littérature, la pratique des actions vertueuses, la droiture ou la -sincérité, et la fidélité. - -25. Le Philosophe dit: Je ne puis parvenir à voir un saint homme; tout -ce que je puis, c'est de voir un sage. - -Le Philosophe dit; Je ne puis parvenir à voir un homme véritablement -vertueux; tout ce que je puis, c'est de parvenir à voir un homme -constant et ferme dans ses idées. - -Manquer de tout, et agir comme si l'on possédait avec abondance; être -vide, et se montrer plein; être petit, et se montrer grand, est un rôle -difficile à soutenir constamment. - -26. Le Philosophe péchait quelquefois à l'hameçon, mais non au filet; -il chassait aux oiseaux avec une flèche, mais non avec des pièges. - -27. Le Philosophe dit: Comment se trouve-t-il des hommes qui agissent -sans savoir ce qu'ils font? je ne voudrais pas me comporter ainsi. Il -faut écouter les avis de beaucoup de personnes, choisir ce que ces avis -ont de bon et le suivre; voir beaucoup et réfléchir mûrement sur ce que -l'on a vu; c'est le second pas de la connaissance. - -28. Les _Heou-hiang_ (habitants d'un pays ainsi nommé) étaient -difficiles à instruire. Un de leurs jeunes gens étant venu visiter les -disciples du Philosophe, ils délibérèrent s'ils le recevraient parmi -eux. - -Le Philosophe dit: Je l'ai admis à entrer [au nombre de mes disciples]; -je ne l'ai pas admis à s'en aller. D'où vient cette opposition de votre -part? cet homme s'est purifié, s'est renouvelé lui-même afin d'entrer à -mon école; louez-le de s'être ainsi purifié; je ne réponds pas de ses -actions passées ou futures. - -29. Le Philosophe dit: L'humanité est-elle si éloignée de nous! je -désire posséder l'humanité, et l'humanité vient à moi. - -30. Le juge du royaume de _Tchin_ demanda si _Tchao-kong_ connaissait -les rites. KHOUNG-TSEU dit: Il connaît les rites. - -KHOUNG-TSEU s'étant éloigné, [le juge] salua _Ou-ma-ki_, et, le -faisant entrer, il lui dit: J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne -donnait pas son assentiment aux fautes des autres; cependant un homme -supérieur y a donné son assentiment. Le prince s'est marié avec une -femme de la famille _Ou_, du même nom que le sien, et il l'a appelée -_Ou-meng-tseu_. Un prince doit connaître les rites et coutumes: -pourquoi, lui, ne les connaît-il pas? - -_Ou-ma-ki_ avertit le Philosophe, qui s'écria: Que KHIEOU est heureux! -s'il commet une faute, les hommes sont sûrs de la connaître. - -31. Lorsque le Philosophe se trouvait avec quelqu'un qui savait bien -chanter, il l'engageait à chanter la même pièce une seconde fois, et il -l'accompagnait de la voix. - -32. Le Philosophe dit: En littérature, je ne suis pas l'égal d'autres -hommes. Si je veux que mes actions soient celles d'un homme supérieur, -alors je ne puis jamais atteindre à la perfection. - -33. Le Philosophe dit: Si je pense à un homme qui réunisse la sainteté -à la vertu de l'humanité, comment oserais-je me comparer à lui! Tout -ce que je sais, c'est que je m'efforce de pratiquer ces vertus sans -me rebuter, et de les enseigner aux autres sans me décourager et -me laisser abattre. C'est là tout ce que je vous puis dire de moi. -_Kong-si-hoa_ dit: Il est juste d'ajouter que nous, vos disciples, nous -ne pouvons pas même apprendre ces choses. - -34. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ le pria de permettre -à ses disciples d'adresser pour lui leurs prières[37] aux esprits et -aux génies. Le Philosophe dit: Cela convient-il? _Tseu-lou_ répondit -avec respect: Cela convient. Il est dit dans le livre intitulé _Louï_: -«Adressez vos _prières_ aux esprits et aux génies d'en haut et d'en bas -[du ciel et de la terre].» Le Philosophe dit: - -La prière de KHIEOU [la sienne] est permanente. - -35. Le Philosophe dit: Si l'on est prodigue et adonné au luxe, alors on -n'est pas soumis. Si l'on est trop parcimonieux, alors on est vil et -abject. La bassesse est cependant encore préférable à la désobéissance. - -36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur a de l'équanimité et de la -tranquillité d'àme. L'homme vulgaire éprouve sans cesse du trouble et -de l'inquiétude. - -37. Le Philosophe était d'un abord aimable et prévenant; sa gravité -sans roideur et la dignité de son maintien inspiraient du respect sans -contrainte. - - -[33] Sage, _ta-fou_, de la dynastie des _Chang_. - -[34] Voyez notre _Description de la Chine_, t. 1, p. 84 et suiv. - -[35] Ces arts sont, selon le Commentaire, les rites, la musique, l'art -de tirer de l'arc, l'équitation, l'écriture et l'arithmétique. - -[36] Des morceaux de viande salée et sechée au soleil. - -[37] Le mot chinois, selon le commentateur, implique l'Idée _d'éviter -le mal et d'avancer dans la vertu_ avec l'assistance des esprits. Si -l'on n'a aucun motif de _prier_, alors l'on ne doit pas _prier_. - - - - -CHAPITRE VIII, - -COMPOSÉ DE 21 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe dit: C'est _Taï-pé_[38] qui pouvait être appelé -souverainement vertueux! ou ne trouvait rien à ajouter à sa vertu. -Trois fois il refusa l'empire, et le peuple ne voyait rien de louable -dans son action désintéressée. - -2. Le Philosophe dit: Si la déférence et le respect envers les autres -ne sont pas réglés par les rites ou l'éducation, alors ce n'est plus -qu'une chose fastidieuse; si la vigilance et la sollicitude ne sont -pas réglées par l'éducation, alors ce n'est qu'une timidité outrée; si -le courage viril n'est pas réglé par l'éducation, alors ce n'est que -de l'insubordination; si la droiture n'est pas réglée par l'éducation, -alors elle entraîne dans une grande confusion. - -Si ceux qui sont dans une condition supérieure traitent leurs parents -comme ils doivent l'être, alors le peuple s'élèvera à la vertu de -l'humanité. Pour la même raison, s'ils ne négligent et n'abandonnent -pas leurs anciens amis, alors le peuple n'agira pas d'une manière -contraire. - -3. _Thsêng-tseu_, étant dangereusement malade, fit venir auprès de lui -ses disciples, et leur dit: Découvrez-moi les pieds, découvrez-moi les -mains. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Ayez la même crainte et la même circonspection - - Que si vous contempliez sous vos yeux un abîme profond, - - Que si vous marchiez sur une glace fragile!» - -Maintenant ou plus tard, je sais que je dois vous quitter, mes chers -disciples. - -4. _Thsêng-tseu_ étant malade, _Meng-king-tseu_ (grand du royaume de -_Lou_) demanda des nouvelles de sa santé. _Thsêng-tseu_ prononça ces -paroles: «Quand l'oiseau est près de mourir, son chant devient triste; -quand l'homme est près de mourir, ses paroles portent l'empreinte de la -vertu.» - -Les choses que l'homme supérieur met au-dessus de tout, dans la pratique -de la raison, sont au nombre de trois: dans sa démarche et dans son -attitude, il a soin d'éloigner tout ce qui sentirait la brutalité et -la rudesse; il fait en sorte que la véritable expression de sa figure -représente autant que possible la réalité et la sincérité de ses -sentiments; que dans les paroles qui lui échappent de la bouche et dans -l'intonation de sa voix, il éloigne tout ce qui pourrait être bas ou -vulgaire et contraire à la raison. Quant à ce qui concerne les vases -en bambous [choses moins importantes], il faut que quelqu'un préside à -leur conservation. - -5. _Thsêng-tseu_ dit: Posséder la capacité et les talents, et prendre -avis de ceux qui en sont dépourvus; avoir beaucoup, et prendre avis de -ceux qui n'ont rien; être riche, et se comporter comme si l'on était -pauvre; être plein, et paraître vide ou dénué de tout; se laisser -offenser sans en témoigner du ressentiment; autrefois j'avais un ami -qui se conduisait ainsi dans la vie. - -6. _Thsêng-tseu_ dit: L'homme à qui l'on peut confier un jeune -orphelin de six palmes (_tchi_) de haut[39], à qui l'on peut remettre -l'administration et le commandement d'un royaume de cent _li_ -d'étendue, et qui, lorsque apparaît un grand déchirement politique, ne -se laisse pas arracher à son devoir, n'est-ce pas un homme supérieur? -Oui, c'est assurément un homme supérieur! - -7. _Thsêng-tseu_ dit: Les lettrés ne doivent pas ne pas avoir l'âme -ferme et élevée, car leur fardeau est lourd, et leur route longue. - -L'humanité est le fardeau qu'ils ont à porter (ou le devoir qu'ils ont -à remplir): n'est-il pas en effet bien lourd et bien important? C'est -à la mort seulement qu'on cesse de le porter: la route n'est-elle pas -bien longue? - -8. Le Philosophe dit: Elevons notre esprit par la lecture du _Livre des -Vers_; établissons nos principes de conduite sur le _Livre des Rites_; -perfectionnons-nous par la _Musique_. - -9. Le Philosophe dit: On peut forcer le peuple à suivre les principes -de la justice et de la raison; on ne peut pas le forcer à les -comprendre. - -10. L'homme qui se plait dans les actions courageuses et viriles, -s'il éprouve les privations et les souffrances de la misère, causera -du trouble et du désordre; mais l'homme qui est dépourvu des vertus -de l'humanité, les souffrances et les privations même lui manquant, -causera beaucoup plus de troubles et de désordres. - -11. Le Philosophe dit: Supposé qu'un homme soit doué de la beauté et -des talents de _Tcheou-koung_, mais qu'il soit en même temps hautain et -d'une avarice sordide, ce qui lui reste de ses qualités ne vaut pas la -peine qu'on y fasse attention. - -12. Le Philosophe dit: Il n'est pas facile de trouver une personne qui -pendant trois années se livre constamment à l'étude [de la sagesse] -sans avoir en vue les émoluments qu'elle peut en retirer. - -13. Le Philosophe dit: Celui qui a une foi inébranlable dans la -vérité, et qui aime l'étude avec passion, conserve jusqu'à la mort les -principes de la vertu, qui en sont la conséquence. - -Si un État se trouve en danger de révolution [par suite de son mauvais -gouvernement], n'allez pas le visiter; un pays qui est livré au -désordre ne peut pas y rester. Si un empire se trouve gouverné par les -principes de la droiture et de la raison, allez le visiter; s'il n'est -pas gouverné par les principes de la raison, restez ignorés dans la -retraite et la solitude. - -Si un État est gouverné par les principes de la raison, la pauvreté et -la misère sont un sujet de honte; si un État n'est pas gouverné parles -principes de la raison, la richesse et les honneurs sont alors les -sujets de honte[40]. - -14. Le Philosophe dit: Si vous n'occupez pas des fonctions dans un -gouvernement, ne donnez pas votre avis sur son administration. - -15. Le Philosophe dit: Comme le chef de musique nommé _Tchi_, dans son -chant qui commence par ces mots: _Kouan-tsiu-tchi-louan_, avait su -charmer l'oreille par la grâce et la mélodie! - -16. Le Philosophe dit: Être courageux et hardi sans droiture, hébété -sans attention, inepte sans sincérité; je ne connais pas de tels -caractères. - -17. Le Philosophe dit: Étudiez toujours comme si vous ne pouviez jamais -atteindre [au sommet de la science], comme si vous craigniez de perdre -le fruit de vos études. - -18. Le Philosophe dit: O quelle élévation, quelle sublimité dans le -gouvernement de _Chun_ et de _Yu!_ et cependant il n'était encore rien -à leurs yeux. - -19. Le Philosophe dit: O qu'elle était grande la conduite de _Yao_ -dans l'administration de l'empire! qu'elle était élevée et sublime! il -n'y a que le ciel qui pouvait l'égaler en grandeur; il n'y a que _Yao_ -qui pouvait imiter ainsi le ciel! Ses vertus étaient si vastes et si -profondes, que le peuple ne trouvait point de noms pour leur donner! - -O quelle grandeur! quelle sublimité dans ses actions et ses mérites! et -que les monuments qu'il a laissés de sa sagesse sont admirables! - -20. _Chun_ avait cinq ministres; et l'empire était bien gouverné. - -_Wou-wang_ disait: J'ai pour ministres dix hommes d'État habiles dans -l'art de gouverner. - -KHOUNG-TSEU dit: Les hommes de talent sont rares et difficiles à -trouver; n'est-ce pas la vérité? A partir de l'époque de _Chang_ -(_Yao_) et de _Yu_ (_Chun_) jusqu'à ces ministres (de _Wou-wang_), -pleins de mérites, il y a eu une femme, ainsi que neuf hommes de -talent; et voilà tout. - -De trois parties qui formaient l'empire (_Wen-wang_) en eut deux, -avec lesquelles il continua à servir la dynastie de _Yn_. La vertu -du fondateur de la dynastie des _Tcheou_ peut être appelée une vertu -sublime. - -21. Le Philosophe dit: Je ne vois aucun défaut dans _Yu!_ il était -sobre dans le boire et le manger, et souverainement pieux envers -les esprits et les génies. Ses vêtements ordinaires étaient mauvais -et grossiers; mais comme ses robes et ses autres habillements de -cérémonies étaient beaux et parés! Il habitait une humble demeure; mais -il employa tous ses efforts à faire élever des digues et creuser des -canaux pour l'écoulement des eaux. Je ne vois aucun défaut dans _Yu_. - - -[38] Fils ainé de _Taï-wang_, des _Tchéou_. - -[39] L'héritier du trône. - -[40] Ces admirables principes n'ont pas besoin de commentaire». - - - - -CHAPITRE IX, - -COMPOSÉ DE 30 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe parlait rarement du gain, du destin [ou mandat du -ciel, _ming_] et de l'humanité [la plus grande des vertus]. - -2. Un homme du village de _Ta-hiang_ dit: Que KHOUNG-TSEU est grand! -cependant ce n'est pas son vaste savoir qui a fait sa renommée. - -Le Philosophe ayant entendu ces paroles, interpella ses disciples en -leur disant: Que dois-je entreprendre de faire? Prendrai-je l'état de -voiturier, ou apprendrai-je celui d'archer? Je serai voiturier. - -3. Le Philosophe dit: Autrefois on portait un bonnet d'étoffe de lin, -pour se conformer aux rites; maintenant on porte un bonnet de soie -comme plus économique; je veux suivre la multitude. Autrefois on -s'inclinait respectueusement au bas des degrés de la salle de réception -pour saluer son prince, en se conformant aux rites; maintenant on salue -en haut des degrés. Ceci est de l'orgueil. Quoique je m'éloigne en cela -de la multitude, je suivrai le mode ancien. - -4. Le Philosophe était complètement exempt de quatre choses: il était -sans amour-propre, sans préjugés, sans obstination et sans égoïsme. - -5. Le Philosophe éprouva des inquiétudes et des frayeurs à _Kouang_. Il -dit: _Wen-wang_ n'est plus; la mise en lumière de la pure doctrine ne -dépend-elle pas maintenant de moi? - -Si le ciel avait résolu de laisser périr cette doctrine, ceux qui ont -succédé à _Wen-wang_, qui n'est plus, n'auraient pas eu la faculté de -la faire revivre et de lui rendre son ancien éclat. Le ciel ne veut -donc pas que cette doctrine périsse. Que me veulent donc les hommes de -_Kouang?_ - -6. Un _Taï-tsaï_, ou grand fonctionnaire public, interrogea un jour -_Tseu-koung_ en ces termes: Votre maître est-il un saint? N'a-t-il pas -un grand nombre de talents? - -_Tseu-koung_ dit: Certainement le ciel lui a départi presque tout ce -qui constitue la sainteté, et, en outre, un grand nombre de talents. - -Le Philosophe ayant entendu parler de ces propos, dit: Ce grand -fonctionnaire me connait-il? Quand j'étais petit, je me suis trouvé -dans des circonstances pénibles et difficiles; c'est pourquoi j'ai -acquis un grand nombre de talents pour la pratique des affaires -vulgaires. L'homme supérieur possède-t-il un grand nombre de ces -talents? Non, il n'en possède pas un grand nombre. - -_Lao_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) dit: Le Philosophe répétait -souvent: «Je ne fus pas employé jeune dans les charges publiques; c'est -pourquoi je m'appliquai à l'étude des arts.» - -7. Le Philosophe dit: Suis-je véritablement en possession de la -science? je n'en sais rien[41]. Mais s'il se rencontre un ignorant qui -me fasse des questions, tant vides soient-elles, j'y réponds de mon -mieux, en épuisant le sujet sous toutes ses faces. - -8. Le Philosophe dit: L'oiseau nommé _Foung_ ou _Foung-ling_ ne vient -pas, le fleuve ne fait pas sortir de son sein le [tableau sur lequel -est figuré le dragon]. C'en est fait de moi. - -9. Lorsque le Philosophe voyait quelqu'un en habits de deuil, ou -portant le bonnet et la robe de magistrat, ou aveugle, quand même -il eut été plus jeune que lui, il se levait à son approche [s'il -se trouvait assis]. S'il passait devant lui assis, le Philosophe -accélérait le pas. - -10. _Yen-youan_ s'écria en soupirant: Si je considère la doctrine -de notre maître, je ne vois rien de plus élevé; si je cherche à la -pénétrer, je ne trouve rien de plus impénétrable; si je la regarde -comme devant mes yeux et me précédant, aussitôt elle m'échappe et me -fuit. - -Mon maître m'a cependant conduit pas à pas; il a développé -graduellement mon esprit, car il savait admirablement captiver les -hommes par ses paroles; il a étendu beaucoup mes connaissances dans les -sciences qui constituent l'éducation, et il m'a surtout fait étudier le -_Livre des Rites_. - -Si je voulais m'arrêter, je ne le pouvais pas. Quand j'avais épuisé -toutes mes forces, [cette doctrine] était toujours là comme fixée -devant moi à une certaine distance. Quoique j'aie désiré ardemment de -l'atteindre, je n'ai pu y parvenir. - -11. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ lui envoya un disciple -pour lui servir de ministre. - -Dans un intervalle [de souffrance] que lui laissa la maladie, le -Philosophe dit: N'y a-t-il pas déjà longtemps que _Yeou_ (_Tseu-lou_) -se conduit d'une manière peu conforme à la raison? Je n'ai pas de -ministres, et cependant j'ai quelqu'un qui en fait les fonctions; qui -trompé-je, de moi ou du ciel? - -Plutôt que de mourir entre les mains d'un ministre, n'aurait-il pas -mieux valu pour moi de mourir entre les mains de mes disciples? -Quoique, dans ce dernier cas, je n'eusse pas obtenu de grandes -funérailles, je serais mort dans la droite voie! - -12. _Tseu-koung_ dit: Si j'avais un beau joyau dans les circonstances -actuelles, devrais-je le renfermer et le cacher dans une boîte, ou -chercher à le vendre un bon prix? Le Philosophe dit: Vendez-le! -vendez-le! Mais j'attendrais quelqu'un qui pût l'estimer sa valeur. - -13. Le Philosophe témoigna le désir d'aller habiter parmi les -_Kieou-i_, ou les neuf tribus barbares des régions orientales. -Quelqu'un dit: Ce serait une condition vile et abjecte; comment avoir -un pareil désir? Le Philosophe dit: Où l'homme supérieur, le sage, -habite, comment y aurait-il bassesse et abjection? - -14. Le Philosophe dit: Lorsque du royaume de _Weï_ je retournai dans -celui de _Lou_, je corrigeai et rectifiai la musique. Les chants -compris sous les noms de _Ya_ et de _Soung_ [deux divisions du _Livre -des Vers_] furent remis chacun à la place qu'ils doivent occuper. - -15. Le Philosophe dit: Quand vous êtes hors de chez vous, rendez vos -devoirs à vos magistrats supérieurs. Quand vous êtes chez vous, faites -votre devoir envers vos père et mère et vos frères. Dans les cérémonies -funèbres, ne vous permettez aucune négligence. Ne vous livrez à aucun -excès dans l'usage du vin. Comment pourrais-je tolérer une conduite -contraire? - -16. Le Philosophe, étant sur le bord d'une rivière, dit: Comme elle -coule avec majesté! elle ne s'arrête ni jour ni nuit! - -17. Le Philosophe dit: Je n'ai encore vu personne qui aimât autant la -vertu que l'on aime la beauté du corps. - -18. Le Philosophe dit: Soit une comparaison: je veux former un -monticule de terre; avant d'avoir rempli un panier, je puis m'arrêter; -je m'arrête. Soit une autre comparaison: je veux niveler un terrain; -quoique j'aie déjà transporté un panier de terre, j'ai toujours la -liberté de discontinuer ou d'avancer; je puis agir d'une façon ou d'une -autre. - -19. Le Philosophe dit: Dans le cours de nos entretiens, celui dont -l'esprit ne se lassait point, ne s'engourdissait point, c'était _Hoeï_. - -20. Le Philosophe, parlant de _Yen-youan_ (_Hoeï_), disait: Hélas! je -le vis toujours avancer et jamais s'arrêter. - -21. Le Philosophe dit: L'herbe pousse, mais ne donne point de fleurs; -si elle donne des fleurs, elle ne produit point de graines mûres. -Voilà où en est le sage! - -22. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'un enfant est né, il faut -respecter ses facultés; la science qui lui viendra par la suite ne -ressemble en rien à son état présent. S'il arrive à l'âge de quarante -ou de cinquante ans sans avoir rien appris, il n'est plus digne d'aucun -respect. - -23. Le Philosophe dit: Un langage sincère et conforme à la droite -raison n'obtiendra-t-il pas l'assentiment universel? C'est un -changement de conduite, une conversion à la vertu, qui est honorable et -bien par-dessus tout. Un langage insinuant et flatteur ne causera-t-il -pas de la satisfaction à celui qui l'entend? c'est la recherche du vrai -qui est honorable et bien par-dessus tout. Éprouver de la satisfaction -en entendant un langage flatteur, et ne pas rechercher le vrai; donner -son assentiment à un langage sincère et conforme à la droite raison, et -ne pas se convertir à la vertu: c'est ce que je n'ai jamais approuvé et -pratiqué moi-même. - -24. Le Philosophe dit: Mettez toujours au premier rang la droiture du -coeur et la fidélité; ne contractez point d'amitié avec ceux qui ne vous -ressemblent pas; si vous commettez une faute, alors ne craignez pas de -changer de conduite. - -25. Le Philosophe dit: A une armée de trois divisions (un corps de -37,500 hommes) on peut enlever son général [et la mettre en déroute]; -à l'homme le plus abject ou le plus vulgaire, on ne peut enlever sa -pensée! - -26. Le Philosophe dit: S'il y a quelqu'un qui, vêtu d'habits les plus -humbles et les plus grossiers, puisse s'asseoir sans rougir à côté de -ceux qui portent les vêtements les plus précieux et les plus belles -fourrures, c'est _Yeou!_ - -«Sans envie de nuire et sans désirs ambitieux, - -A quelle action simple et vertueuse n'est-on pas propre[42]?» - -_Tseu-lou_ (_Yeou_) avait sans cesse la maxime précédente à la bouche. -Le Philosophe dit: C'est à l'étude et à la pratique de la droite raison -qu'il faut surtout s'appliquer; comment suffirait-il de faire le bien? - -27. Le Philosophe dit: Quand la saison de l'hiver arrive, c'est alors -que l'on reconnaît le pin et le cyprès [dont les feuilles ne tombent -pas], tandis que les autres feuilles tombent. - -28. Celui qui est instruit et éclairé par la raison n'hésite point; -celui qui possède la vertu de l'humanité n'éprouve point de regret; -celui qui est fort et courageux n'a point de crainte. - -29. Le Philosophe dit: On peut s'appliquer de toutes ses forces à -l'étude, sans pouvoir rencontrer les vrais principes de la raison, -la véritable doctrine; on peut rencontrer les vrais principes de la -raison, sans pouvoir s'y établir d'une manière fixe; on peut s'y -établir d'une manière fixe, sans pouvoir déterminer leur valeur d'une -manière certaine, relativement aux temps et aux circonstances. - -30. «Les fleurs du prunier sont agitées de côté et d'autre, - -«Et je pense à leur porter un appui. - - Comment ne penserais-je pas à toi, - - O ma demeure, dont je suis si éloigné[43]!» - -Le Philosophe dit: On ne doit jamais penser à la distance, quelle -qu'elle soit, qui nous sépare [de la vertu]. - - -[41] _Wou-tchi-ye;_ non scio equidem. - -[42] Paroles du _Livre des Vers_. - -[43] Citation d'un ancien _Livre des Vers_. Les deux premiers vers -n'ont aucun sens, selon TCHOU-HI; ils servent seulement d'exorde aux -deux suivants. - - - - -CHAPITRE X, - -COMPOSÉ DE 18 ARTICLES. - - -1. KHOUNG-TSEU, lorsqu'il résidait encore dans son village, était -extrêmement sincère et droit; mais il avait tant de modestie, qu'il -paraissait dépourvu de la faculté de parler. - -Lorsqu'il se trouva dans le temple des ancêtres et à la cour de son -souverain, il parla clairement et distinctement; et tout ce qu'il dit -portait l'empreinte de la réflexion et de la maturité. - -2. A la cour, il parla aux officiers inférieurs avec fermeté et -droiture; aux officiers supérieurs, avec une franchise polie. - -Lorsque le prince était présent, il conservait une attitude -respectueuse et digne. - -3. Lorsque le prince le mandait à sa cour, et le chargeait de recevoir -les hôtes[44], son attitude changeait soudain. Sa démarche était grave -et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds. - -S'il venait à saluer les personnes qui se trouvaient auprès de lui, -soit à droite, soit à gauche, sa robe, devant et derrière, tombait -toujours droite et bien disposée. - -Son pas était accéléré en introduisant les hôtes, et il tenait les bras -étendus comme les ailes d'un oiseau. - -Quand l'hôte était parti, il se faisait un devoir d'aller rendre -compte [au prince] de sa mission en lui disant: «L'hôte n'est plus en -votre présence.» - -4. Lorsqu'il entrait sous la porte du palais, il inclinait le corps, -comme si la porte n'avait pas été assez haute pour le laisser passer. - -Il ne s'arrêtait point en passant sous la porte, et dans sa marche il -ne foulait point le seuil de ses pieds. - -En passant devant le trône, sa contenance changeait tout à coup; sa -démarche était grave et mesurée, comme s'il avait eu des entraves. Ses -paroles semblaient aussi embarrassées que ses pieds. - -Prenant sa robe avec les deux mains, il montait ainsi dans la salle du -palais, le corps incliné, et retenait son haleine comme s'il n'eût pas -osé respirer. - -En sortant, après avoir fait un pas, il se relâchait peu à peu de sa -contenance grave et respectueuse, et prenait un air riant; et, quand il -atteignait le bas de l'escalier, laissant retomber sa robe, il étendait -de nouveau les bras comme les ailes d'un oiseau; et en repassant devant -le trône sa contenance changeait de nouveau, et sa démarche était grave -et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds. - -5. En recevant la marque distinctive de sa dignité [comme envoyé de -son prince], il inclina profondément le corps, comme s'il n'avait pu -la supporter. Ensuite il l'éleva en haut avec les deux mains, comme -s'il avait voulu la présenter à quelqu'un, et la baissa jusqu'à terre, -comme pour la remettre à un autre; présentant dans sa contenance et son -attitude l'apparence de la crainte, et dans sa démarche tantôt lente, -tantôt rapide, comme les différents mouvements de son âme. - -En offrant les présents royaux selon l'usage, il avait une contenance -grave et affable; en offrant les autres présents, son air avait encore -quelque chose de plus affable et de plus prévenant. - -6. Le Philosophe ne portait point de vêtements avec des parements -pourpres ou bleu foncé. - -Il ne faisait point ses habillements ordinaires d'étoffe rouge ou -violette. - -Dans la saison chaude, il portait une robe d'étoffe de chanvre fine ou -grossière, sous laquelle il en mettait toujours une autre pour faire -ressortir la première. - -Ses vêtements noirs (d'hiver) étaient fourrés de peaux d'agneau; ses -vêtements blancs, de peaux de daim; ses vêtements jaunes, de peaux de -renard. - -La robe qu'il portait chez lui eut pendant longtemps la manche droite -plus courte que l'autre. - -Son vêtement de nuit ou de repos était toujours une fois et demie aussi -long que son corps. - -Il portait dans sa maison des vêtements épais faits de poils de renard. - -Excepté dans les temps de deuil, aucun motif ne l'empêchait de porter -attaché à ses vêtements tout ce qui était d'usage. - -S'il ne portait pas le vêtement propre aux sacrifices et aux cérémonies -nommé _wei-chang_, sa robe était toujours un peu ouverte sur le côté. - -Il n'allait pas faire de visites de condoléance avec une robe garnie de -peaux d'agneau et un bonnet noir. - -Le premier jour de chaque lune, il mettait ses habits de cour, et se -rendait au palais [pour présenter ses devoirs au prince]. - -7. Dans les jours d'abstinence, il se couvrait constamment d'une robe -blanche de lin. - -Dans ces mêmes jours d'abstinence, il se faisait toujours un devoir de -changer sa manière de vivre; il se faisait aussi un devoir de changer -le lieu où il avait l'habitude de reposer. - -8. Quant à la nourriture, il ne rejetait pas le riz cuit à l'eau, ni -les viandes de boeuf ou de poisson découpées en petits morceaux. - -Il ne mangeait jamais de mets corrompus par la chaleur, ni de poisson -ni des autres viandes déjà entrées en putréfaction. Si la couleur en -était altérée, il n'en mangeait pas; si l'odeur en était mauvaise, il -n'en mangeait pas; s'ils avaient perdu leur saveur, il n'en mangeait -pas; si ce n'était pas des produits de la saison, il n'en mangeait pas. - -La viande qui n'était pas coupée en lignes droites, il ne la mangeait -pas. Si un mets n'avait pas la sauce qui lui convenait, il n'en -mangeait pas. - -Quand même il aurait eu beaucoup de viande à son repas, il faisait en -sorte de n'en prendre jamais une quantité qui excédât celle de son -pain ou de son riz. Il n'y avait que pour sa boisson qu'il n'était -pas réglé; mais il n'en prenait jamais une quantité qui pût porter le -trouble dans son esprit. - -Si le vin était acheté sur un marché public, il n'en buvait pas; si -on lui présentait de la viande sèche achetée sur les marchés, il n'en -mangeait pas. - -Il ne s'abstenait pas de gingembre dans ses aliments. - -Il ne mangeait jamais beaucoup. - -Quand on offrait les sacrifices et les oblations dans les palais du -prince, il ne retenait pas pour lui, même pour une nuit, la viande -qu'il avait reçue. Quand il y offrait lui-même les oblations de viande -à ses ancêtres, il ne passait pas trois jours sans la servir; si les -trois jours étaient passés, on ne la mangeait plus. - -En mangeant, il n'entretenait point de conversation; en prenant son -repos au lit, il ne parlait point. - -Quand même il n'eût pris que très-peu d'aliments, et des plus communs, -soit des végétaux, ou du bouillon, il en offrait toujours une petite -quantité comme oblation ou libation; et il faisait cette cérémonie avec -le respect et la gravité convenables. - -9. Si la natte sur laquelle il devait s'asseoir n'était pas étendue -régulièrement, il ne s'asseyait pas dessus. - -10. Quand des habitants de son village l'invitaient à un festin, il ne -sortait de table que lorsque les vieillards qui portaient des bâtons -étaient eux-mêmes sortis. - -Quand les habitants de son village faisaient la cérémonie nommée _nô_, -pour chasser les esprits malins, il se revêtait de sa robe de cour, et -allait s'asseoir parmi les assistants du côté oriental de la salle. - -11. Quand il envoyait quelqu'un prendre des informations dans d'autres -Etats, il lui faisait deux fois la révérence, et l'accompagnait jusqu'à -une certaine distance. - -_Kang-tseu_ lui ayant envoyé un certain médicament, il le reçut avec un -témoignage de reconnaissance; mais il dit: KHIEOU ne connaît pas assez -ce médicament, il n'ose pas le goûter. - -12. Son écurie ayant été incendiée, le Philosophe, de retour de la -cour, dit: Le feu a-t-il atteint quelque personne? je ne m'inquiète pas -des chevaux. - -13. Lorsque le prince lui envoyait en présent des aliments[45], il se -faisait aussitôt un devoir de les placer régulièrement sur sa table et -de les goûter. Lorsque le prince lui envoyait un présent de chair crue, -il la faisait toujours cuire, et il l'offrait ensuite [aux mânes de -ses ancêtres]. Si le prince lui envoyait en présent un animal vivant, -il se faisait un devoir de le nourrir et de l'entretenir avec soin. -S'il était invité par le prince à dîner à ses côtés, lorsque celui-ci -se disposait à faire une oblation, le Philosophe en goûtait d'abord. - -S'il était malade, et que le prince allât le voir, il se faisait mettre -la tête à l'orient, se revêtait de ses habits de cour, et se ceignait -de sa plus belle ceinture. - -Lorsque le prince le mandait près de lui, sans attendre son attelage, -qui le suivait, il s'y rendait à pied. - -14. Lorsqu'il entrait dans le grand temple des ancêtres, il s'informait -minutieusement de chaque chose. - -15. Si quelqu'un de ses amis venait à mourir, n'ayant personne pour -lui rendre les devoirs funèbres, il disait: Le soin de ses funérailles -m'appartient. - -Recevait-il des présents de ses amis, quoique ce fussent des chars -et des chevaux, s'il n'y avait pas de viande qu'il pût offrir comme -oblation à ses ancêtres, il ne les remerciait par aucune marque de -politesse. - -16. Quand il se livrait au sommeil, il ne prenait pas la position d'un -homme mort; et lorsqu'il était dans sa maison, il se dépouillait de sa -gravité habituelle. - -Si quelqu'un lui faisait une visite pendant qu'il portait des habits -de deuil, quand même c'eût été une personne de sa connaissance -particulière, il ne manquait jamais de changer de contenance et de -prendre un air convenable; s'il rencontrait quelqu'un en bonnet de -cérémonie, ou qui fût aveugle, quoique lui-même ne portât que ses -vêtements ordinaires, il ne manquait jamais de lui témoigner de la -déférence et du respect. - -Quand il rencontrait une personne portant des vêtements de deuil, il la -saluait en descendant de son attelage; il agissait de même lorsqu'il -rencontrait les personnes qui portaient les tablettes sur lesquelles -étaient inscrits les noms des citoyens[46]. - -Si l'on avait préparé pour le recevoir un festin splendide, il ne -manquait jamais de changer de contenance et de se lever de table pour -s'en aller. - -Quand le tonnerre se faisait entendre tout à coup, ou que se levaient -des vents violents, il ne manquait jamais de changer de contenance [de -prendre un air de crainte respectueux envers le ciel][47]. - -17. Quand il montait sur son char, il se tenait debout ayant les rênes -en mains. - -Quand il se tenait au milieu, il ne regardait point en arrière, ni ne -parlait sans un motif grave; il ne montrait rien du bout du doigt. - -18. Il disait: Lorsque l'oiseau aperçoit le visage du chasseur, il se -dérobe à ses regards, et il va se reposer dans un lieu sûr. - -Il disait encore: «Que le faisan qui habite là au sommet de la colline -sait bien choisir son temps [pour prendre sa nourriture]!» _Tseu-lou_ -ayant vu le faisan, voulut le prendre; mais celui-ci poussa trois cris, -et s'envola. - - -[44] Les princes ou grands vassaux qui gouvernent le royaume. -(TCHOU-HI.) - -[45] Cette usage est maintenu en Chine jusqu'à nos jours. Voyez les -divers relations d'ambassades européennes la cour de l'empereur de la -Chine. - -[46] Quels beaux sentiments, et comme ils relèvent la dignité de -l'homme! - -[47] _Commentaire chinois._ - - - - -HIA-LUN, - -SECOND LIVRE. - - - - -CHAPITRE XI, - -COMPOSÉ DE 25 ARTICLES. - - -1. Le Philosophe dit: Ceux qui les premiers firent des progrès dans -la connaissance des rites et dans l'art de la musique sont regardés -[aujourd'hui] comme des hommes grossiers. Ceux qui après eux et de -notre temps ont fait de nouveaux progrès dans les rites et dans la -musique sont regardés comme des hommes supérieurs. - -Pour mon propre usage, je suis les anciens. - -2. Le Philosophe disait: De tous ceux qui me suivirent dans les Etats -de _Tchin_ et de _Tsaï_, aucun ne vient maintenant à ma porte [pour -écouter mes leçons]. - -Ceux qui montraient le plus de vertu dans leur conduite étaient -_Yan-youan_, _Min-tseu-kian_, _Jan-pe-nieou_ et _Tchoung-koung_; -ceux qui brillaient par la parole et dans les discussions étaient -_Tsaï-ngo_, et _Tseu-koung;_ ceux qui avaient le plus de talents pour -l'administration des affaires étaient _Jan-yeou_ et _Ki-lou_; ceux -qui excellaient dans les études philosophiques étaient _Tseu-yeou_ et -_Tseu-hia_. - -3. Le Philosophe dit: _Hoeï_ ne m'aidait point [dans mes -discussions][1]; dans tout ce que je disais, il ne trouvait rien dont -il ne fût satisfait. - -4. Le Philosophe dit: O quelle piété filiale avait _Min-tseu-kian!_ -Personne ne différait là-dessus de sentiment avec le témoignage de ses -père et mère et de ses frères. - -5. _Nan-young_ trois fois par jour répétait l'ode _Pe-koueï_ du _Livre -des Vers_. KHOUNG-TSEU lui donna la fille de son frère en mariage. - -6. _Ki-kang-tseu_ demanda lequel des disciples du Philosophe avait -le plus d'application et d'amour pour l'étude. KHOUNG-TSEU répondit -avec déférence: C'était _Yan-hoeï_ qui aimait le plus l'étude! mais, -malheureusement, sa destinée a été courte; il est mort avant le temps. -Maintenant c'en est fait; il n'est plus! - -7. _Yan-youan_ étant mort, _Yan-lou_ (père de _Yan-youan_) pria -qu'on lui remit le char du Philosophe pour le vendre, afin de faire -construire un tombeau pour son fils avec le prix qu'il en retirerait. - -Le Philosophe dit: Qu'il ait du talent ou qu'il n'en ait pas, chaque -père reconnaît toujours son fils pour son fils. _Li_ (ou _Pe-yu_, fils -de KHOUNG-TSEU) étant mort, il n'eut qu'un cercueil intérieur, et -non un tombeau. Je ne puis pas aller à pied pour faire construire un -tombeau [à _Yan-youan_]; puisque je marche avec les grands dignitaires, -je ne dois pas aller à pied. - -8. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe dit: Hélas! le ciel m'accable -de douleurs! hélas! le ciel m'accable de douleurs! - -9. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe le pleura avec excès. Les -disciples qui le suivaient dirent: Notre maître se livre trop à sa -douleur. - -[Le Philosophe] dit: N'ai-je pas éprouvé une perte extrême? - -Si je ne regrette pas extrêmement un tel homme, pour qui donc -éprouverais-je une pareille douleur? - -10. _Yan-youan_ étant mort, ses condisciples désirèrent lui faire de -grandes funérailles. Le Philosophe dit: Il ne le faut pas. - -Ses condisciples lui firent des funérailles somptueuses. - -Le Philosophe dit: _Hoeï_ (_Yan-youan_) me considérait comme son père; -moi je ne puis le considérer comme mon fils; la cause n'en vient pas de -moi, mais de mes disciples. - -11. _Ki-lou_ demanda comment il fallait servir les esprits et les -génies. Le Philosophe dit: Quand on n'est pas encore en état de -servir les hommes, comment pourrait-on servir les esprits et les -génies?--Permettez-moi, ajouta-t-il, que j'ose vous demander ce que -c'est que la mort? [Le Philosophe] dit: Quand on ne sait pas encore ce -que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort? - -12. _Min-tseu_ se tenait près du Philosophe, l'air calme et serein; -_Tseu-lou_, l'air austère et hardi; _Jan-yeou_ et _Tseu-Koung_, l'air -grave et digne. Le Philosophe en était satisfait. - -En ce qui concerne _Yeou_ (ou _Tseu-lou_, dit-il), il ne lui arrivera -pas de mourir de sa mort naturelle[2]. - -13. Les habitants du royaume de _Lou_ voulaient construire un grenier -public. - -_Min-tseu-kian_ dit: Pourquoi l'ancien ne servirait-il pas encore, et -pourquoi agir comme vous le faites? Qu'est-il besoin de le changer et -d'en construire un autre [qui coûtera beaucoup de sueurs au peuple][3]? - -Le Philosophe dit: Cet homme n'est pas un homme à vaines paroles; s'il -parle, c'est toujours à propos et dans un but utile. - -14. Le Philosophe dit: Comment les sons de la guitare[4] de _Yeou_ -(_Tseu-lou_) peuvent-ils parvenir jusqu'à la porte de KHIEOU? [à cause -de cela] les disciples du Philosophe ne portaient plus le même respect -à _Tseu-lou_. Le Philosophe dit: _Yeou_ est déjà monté dans la grande -salle, quoiqu'il ne soit pas encore entré dans la demeure intérieure. - -15. _Tseu-koung_ demanda lequel de _Sse_ ou de _Chang_ était le plus -sage? Le Philosophe dit: _Sse_ dépasse le but; _Chang_ ne l'atteint pas. - ---Il ajouta: Cela étant ainsi, alors _Sse_ est-il supérieur à _Chang?_ - -Le Philosophe dit: Dépasser, c'est comme ne pas atteindre. - -16. _Ki-chi_ était plus riche que _Tcheou-koung_, et cependant _Kieou_ -levait pour lui des tributs plus considérables, et il ne faisait que -les augmenter sans cesse. - -Le Philosophe dit: Il n'est pas de ceux qui fréquentent mes leçons. Les -petits enfants doivent publier ses crimes au bruit du tambour, et il -leur est permis de le poursuivre de leurs railleries. - -17. _Tchaï_ est sans intelligence. - -_San_ a l'esprit lourd et peu pénétrant. - -_Sse_ est léger et inconstant. - -_Yeou_ a les manières peu polies. - -18. Le Philosophe dit: _Hoeï_, lui, approchait beaucoup de la voie -droite! il fut souvent réduit à la plus extrême indigence. - -_Sse_ ne voulait point admettre le mandat du ciel; mais il ne cherchait -qu'à accumuler des richesses. Comme il tentait beaucoup d'entreprises, -alors il atteignait souvent son but. - -19. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'était que la voie ou la règle de -conduite de l'homme vertueux par sa nature. Le Philosophe dit: Elle -consiste à marcher droit sans suivre les traces des anciens, et ainsi à -ne pas pénétrer dans la demeure la plus secrète [des saints hommes]. - -20. Le Philosophe dit: Si quelqu'un discourt solidement et vivement, le -prendrez-vous pour un homme supérieur, ou pour un rhéteur qui en impose? - -21. _Tseu-lou_ demanda si aussitôt qu'il avait entendu une chose [une -maxime ou un précepte de vertu enseigné par le Philosophe] il devait -la mettre immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Vous avez un -père et un frère aîné qui existent encore [et qui sont vos précepteurs -naturels]; pourquoi donc, aussitôt que vous auriez entendu une chose, -la mettriez-vous immédiatement en pratique? _Yan-yeou_ demanda -également si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre -immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Aussitôt que vous l'avez -entendue, mettez-la en pratique. _Kong-si-hoa_ dit: _Yeou_ (_Tseu-lou_) -a demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la -mettre immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Vous avez un -père et un frère aîné qui existent encore. _Khieou_ (_Yan-yeou_) a -demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre -immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Aussitôt que vous -l'avez entendue, mettez-la en pratique. Moi, _Tchi_ (_Kong-si-hoa_), -j'hésite [sur le sens de ces deux réponses]; je n'ose faire une -nouvelle question. Le Philosophe dit: Quant à _Khieou_, il est toujours -disposé à reculer; c'est pourquoi je l'aiguillonne pour qu'il avance: -_Yeou_ aime à surpasser les autres hommes; c'est pourquoi je le retiens. - -22. Le Philosophe éprouva un jour une alarme dans _Kouang. Yan-youan_ -était resté en arrière. [Lorsqu'il eut rejoint], le Philosophe lui -dit: Je vous croyais mort! [Le disciple] dit: Le maître étant vivant, -comment _Hoeï_ (_Yan-youan_) oserait-il mourir? - -23. _Ki-tseu-jan_[5] demanda si _Tchouang-yeou_ et _Yan-khieou_ -pouvaient être appelés de grands ministres. - -Le Philosophe répondit: Je pensais que ce serait sur des choses -importantes et extraordinaires que vous me feriez une question, et vous -êtes venu me parler de _Yeou_ et de _Khieou!_ - -Ceux que l'on appelle grands ministres servent leur prince selon les -principes de la droite raison [et non selon les désirs du prince][6]; -s'ils ne le peuvent pas, alors ils se retirent. - -Maintenant _Yeou_ et _Khieou_ peuvent être considérés comme ayant -augmenté le nombre des ministres. - -Il ajouta: Alors ils ne feront donc que suivre la volonté de leur -maître? - -Le Philosophe dit: Faire périr son père ou son prince, ce ne serait pas -même suivre sa volonté. - -24. _Tseu-lou_[7] fit nommer _Tseu-kao_ gouverneur de _Pi_. - -Le Philosophe dit: Vous avez fait du tort à ce jeune homme. - -_Tseu-lou_ dit: Il aura des populations à gouverner, il aura les -esprits de la terre et des grains à ménager; qu'a-t-il besoin de -lire des livres [en pratiquant les affaires comme il va le faire]? il -deviendra par la suite assez instruit. - -Le Philosophe dit: C'est là le motif pourquoi je hais les docteurs de -cette sorte. - -25. _Tseu-lou, Thseng-sie[8], Yan-yeou, Kong-si-hoa,_ étaient assis aux -côtés du Philosophe. - -Le Philosophe dit: Ne serais-je même que d'un jour plus âgé que vous, -n'en tenez compte dans nos entretiens [n'ayez aucune réserve par -rapport à mon âge]. - -Demeurant à l'écart et dans l'isolement, alors vous dites: Nous ne -sommes pas connus. Si quelqu'un vous connaissait, alors que feriez-vous? - -_Tseu-lou_ répondit avec un air léger, mais respectueux: Supposé un -royaume de dix mille chars de guerre, pressé entre d'autres grands -royaumes, ajoutez même, par des armées nombreuses, et qu'avec cela il -souffre de la disette et de la famine; que _Yeou_ (_Tseu-lou_) soit -préposé à son administration, en moins de trois années je pourrais -faire en sorte que le peuple de ce royaume reprît un courage viril et -qu'il connût sa condition. Le Philosophe sourit à ces paroles. - -Et vous, _Khieou_, que pensez-vous? - -Le disciple répondit respectueusement: Supposé une province de soixante -ou de soixante et dix _li_ d'étendue, ou même de cinquante ou de -soixante _li_, et que _Khieou_ soit préposé à son administration, -en moins de trois ans je pourrais faire en sorte que le peuple eût -le suffisant. Quant aux rites et à la musique, j'en confierais -l'enseignement à un homme supérieur. - -Et vous, _Tchi_, que pensez-vous? - -Le disciple répondit respectueusement: Je ne dirai pas que je puis -faire ces choses; je désire étudier. Lorsque se font les cérémonies du -temple des ancêtres, et qu'ont lieu de grandes assemblées publiques, -revêtu de ma robe d'azur et des autres vêtements propres à un tel -lieu et à de telles cérémonies, je voudrais y prendre part en qualité -d'humble fonctionnaire. - -Et vous, _Tian_, que pensez-vous? - -Le disciple ne fit plus que tirer quelques sons rares de sa guitare; -mais, ces sons se prolongeant, il la déposa, et, se levant, il répondit -respectueusement: Mon opinion diffère entièrement de celles de mes -trois condisciples.--Le Philosophe dit: Qui vous empêche de l'exprimer? -chacun ici peut dire sa pensée. [Le disciple] dit: Le printemps n'étant -plus, ma robe de printemps mise de côté, mais coiffé du bonnet de -virilité[9], accompagné de cinq ou six hommes et de six ou sept jeunes -gens, j'aimerais à aller me baigner dans les eaux de l'_Y_[10], à aller -prendre le frais dans ces lieux touffus où l'on offre les sacrifices -au ciel pour demander la pluie, moduler quelques airs, et retourner -ensuite à ma demeure. - -Le Philosophe, applaudissant à ces paroles par un soupir de -satisfaction, dit: Je suis de l'avis de _Tian_. - -Les trois disciples partirent, et _Thseng-sie_ resta encore quelque -temps. _Thseng-sie_ dit: Que doit-on penser des paroles de ces trois -disciples? Le Philosophe dit: Chacun d'eux a exprimé son opinion, et -voilà tout.--Il ajouta: Maître, pourquoi avez-vous souri aux paroles de -_Yeou_? - -[Le Philosophe] dit: On doit administrer un royaume selon les lois et -coutumes établies; les paroles de _Yeou_ n'étaient pas modestes, c'est -pourquoi j'ai souri. - -Mais _Khieou_ lui-même n'exprimait-il pas le désir d'administrer aussi -un Etat? Comment voir cela dans une province de soixante à soixante et -dix _li_, et même de cinquante à soixante _li_ d'étendue? ce n'est pas -là un royaume. - -Et _Tchi_, n'était-ce pas des choses d'un royaume dont il entendait -parler? ces cérémonies du temple des ancêtres, ces assemblées -publiques, ne sont-elles pas le privilége des grands de tous les -ordres? et comment _Tchi_ pourrait-il y prendre part en qualité -d'humble fonctionnaire? qui pourrait donc remplir les grandes fonctions? - - -[1] Parce qu'il était toujours de l'avis de son maître. - -[2] A cause de son esprit aventureux et hardi. - -[3] Commentaire de TCHOU-HI. - -[4] Instrument de musique nommé _sse_ en chinois. On en peut voir la -figure dans notre ouvrage cité. _Planche_ 2. - -[5] Fils puîné de _Ki-chi_, qui, par la grande puissance que sa famille -avait acquise, avait fait nommer ses deux fils ministres. (TCHOU-HI.) - -[6] Commentaire. - -[7] _Tseu-lou_ était gouverneur de _Ki-chi_. - -[8] Père de _Thseng-tseu_, rédacteur du _Ta-hio._ - -[9] _Kouan_, bonnet que le père donne à son fils à l'âge de vingt an». - -[10] Située au midi de la ville de _Kou_. - - - - -CHAPITRE XII, - -COMPOSÉ DE 24 ARTICLES. - - -1. _Yan-youan_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le -Philosophe dit: Avoir un empire absolu sur soi-même, retourner aux -rites [ou aux lois primitives de la raison céleste manifestée dans les -sages coutumes], c'est pratiquer la vertu de l'humanité. Qu'un seul -jour un homme dompte ses penchants et ses désirs déréglés, et qu'il -retourne à la pratique des lois primitives, tout l'empire s'accordera -à dire qu'il a la vertu de l'humanité. Mais la vertu de l'humanité -dépend-elle de soi-même, ou bien dépend-elle des autres hommes? -_Yan-youan_ dit: Permettez-moi de demander quelles sont les diverses -ramifications de cette vertu? Le Philosophe dit: Ne regardez rien -contrairement aux rites; n'entendez rien contrairement aux rites; ne -dites rien contrairement aux rites; ne faites rien contrairement aux -rites. _Yan-youan_ dit: Quoique _Hoeï_ (lui-même) n'ait pas fait preuve -jusqu'ici de pénétration, il demande à mettre ces préceptes en pratique. - -2. _Tchoung--houng_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. -Le Philosophe dit: Quand vous êtes sorti de chez vous, comportez-vous -comme si vous deviez voir un hôte d'une grande distinction; en -dirigeant le peuple, comportez-vous avec le même respect que si vous -offriez le grand sacrifice. Ce que vous ne désirez pas qui vous -soit fait à vous-même, ne le faites pas aux autres hommes. [En vous -comportant ainsi] dans le royaume, personne n'aura contre vous de -ressentiment; dans votre famille, personne n'aura contre vous de -ressentiment. - -_Tchoung-houng_ dit: Quoique _Young_ (_Tchoung-houng_) n'ait pas fait -preuve jusqu'ici de pénétration, il demande à mettre ces préceptes en -pratique. - -3. _Sse-ma-nieou_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. - -Le Philosophe dit: Celui qui est doué de la vertu de l'humanité est -sobre de paroles.--Il ajouta: Celui qui est sobre de paroles, c'est -celui-là que l'on appelle doué de la vertu de l'humanité. Le Philosophe -dit: Pratiquer l'humanité est une chose difficile; pour en parler, ne -faut-il pas être sobre de paroles? - -4. _Sse-ma-nieou_ demanda ce qu'était l'homme supérieur. Le -Philosophe dit: L'homme supérieur n'éprouve ni regrets ni crainte. -[_Sse-ma-nieou_] ajouta: Celui qui n'éprouve ni regrets ni crainte, -c'est celui-là que l'on appelle l'homme supérieur. Le Philosophe dit: -Celui qui, s'étant examiné intérieurement, ne trouve en lui aucun -sujet de peine, celui-là qu'aurait-il à regretter? qu'aurait-il à -craindre? - -5. _Sse-ma-nieou_, affecté de tristesse, dit: Tous les hommes ont des -frères; moi seul je n'en ai point! - -_Tseu-hia_ dit: _Chang_ (lui-même) a entendu dire: - -Que la vie et la mort étaient soumises à une loi immuable fixée dès -l'origine, et que les richesses et les honneurs dépendaient du ciel; - -Que l'homme supérieur veille avec une sérieuse attention sur lui-même, -et ne cesse d'agir ainsi; qu'il porte dans le commerce des hommes une -déférence toujours digne, avec des manières distinguées et polies, -regardant tous les hommes qui habitent dans l'intérieur des quatre mers -[tout l'univers] comme ses propres frères. En agissant ainsi, pourquoi -l'homme supérieur s'affligerait-il donc de n'avoir pas de frères? - -6. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'était que la pénétration. Le -Philosophe dit: Ne pas écouter des calomnies qui s'insinuent à petit -bruit comme une eau qui coule doucement, et des accusations dont -les auteurs seraient prêts à se couper un morceau de chair pour les -affirmer; cela peut être appelé de la pénétration. Ne pas tenir compte -des calomnies qui s'insinuent à petit bruit comme une eau qui coule -doucement, et des accusations dont les auteurs sont toujours prêts à -se couper un morceau de chair pour les affirmer; cela peut être aussi -appelé de l'extrême pénétration. - -7. _Tseu-koung_ demanda ce que c'était que l'administration des -affaires publiques. Le Philosophe dit: Ayez de quoi fournir -suffisamment aux besoins des populations, des troupes en quantité -suffisante, et que le peuple vous soit fidèle. - -_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilité de parvenir à -ces conditions, et que l'une doive être écartée, laquelle de ces trois -choses faut-il écarter de préférence? [Le Philosophe] dit: Il faut -écarter les troupes. - -_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilité de parvenir -aux autres conditions, et qu'il faille en écarter encore une, laquelle -de ces deux choses faut-il écarter de préférence? [Le Philosophe] dit: -Écartez les provisions. Depuis la plus haute antiquité, tous les hommes -sont sujets à la mort; mais un peuple qui n'aurait pas de confiance et -de fidélité dans ceux qui le gouvernent ne pourrait subsister. - -8. _Ko-tseu-tching_ (grand de l'État de _Weï_) dit: L'homme supérieur -est naturel, sincère; et voilà tout. A quoi sert-il de lui donner les -ornements de l'éducation? - -_Tseu-koung_ dit: Oh! quel discours avez-vous tenu, maître, sur l'homme -supérieur! quatre chevaux attelés ne pourraient le ramener dans votre -bouche. Les ornements de l'éducation sont comme le naturel; le naturel, -comme les ornements de l'éducation. Les peaux de tigre et de léopard, -lorsqu'elles sont tannées, sont comme les peaux de chien et de mouton -tannées. - -9. _Ngaï-koung_ questionna _Yeou-jo_ en ces termes: L'année est -stérile, et les revenus du royaume ne suffisent pas; que faire dans ces -circonstances? - -_Yeou-jo_ répondit avec déférence: Pourquoi n'exigez-vous pas la dîme? -[Le prince] dit: Les deux dixièmes ne me suffisent pas; d'après cela, -que ferais-je du dixième seul? - -[_Yeou-jo_] répondit de nouveau avec déférence: Si les cent familles -[tout le peuple chinois] ont le suffisant, comment le prince ne -l'aurait-il pas? les cent familles n'ayant pas le suffisant, pourquoi -le prince l'exigerait-il? - -10. _Tseu-tchang_ fit une question concernant la manière dont on -pouvait accumuler des vertus et dissiper les erreurs de l'esprit. Le -Philosophe dit: Mettre au premier rang la droiture et la fidélité -à sa parole; se livrer à tout ce qui est juste [en tâchant de se -perfectionner chaque jour]; c'est accumuler des vertus. En aimant -quelqu'un, désirer qu'il vive; en le détestant, désirer qu'il meure, -c'est par conséquent désirer sa vie, et, en outre, désirer sa mort; -c'est là le trouble, l'erreur de l'esprit. - -L'homme parfait ne recherche point les richesses; il a même du respect -pour les phénomènes extraordinaires[11]. - -11. _King-kong_, prince de _Thsi_, questionna KHOUNG-TSEU sur le -gouvernement. - -KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Que le prince soit prince; -le ministre, ministre; le père, père; le fils, fils. [Le prince] -ajouta: Fort bien! c'est la vérité! si le prince n'est pas prince, si -le ministre n'est pas ministre, si le père n'est pas père, si le fils -n'est pas fils, quoique les revenus territoriaux soient abondants, -comment parviendrais-je à en jouir et à les consommer? - -12. Le Philosophe dit: Celui qui avec la moitié d'une parole peut -terminer des différends, n'est-ce pas _Yeou_ (_Tseu-lou_)? - -_Tseu-lou_ ne met pas l'intervalle d'une nuit dans l'exécution de ses -résolutions. - -13. Le Philosophe dit: Je puis écouter des plaidoiries, et juger des -procès comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus nécessaire -de faire en sorte d'empêcher les procès[12]? - -14. _Tseu-tchang_ fit une question sur le gouvernement. Le Philosophe -dit: Réfléchissez mûrement, ne vous lassez jamais de faire le bien et -de traiter les choses avec droiture. - -15. Le Philosophe dit: Celui qui a des études très-étendues en -littérature se fait un devoir de se conformer aux rites; il peut même -prévenir les séditions. - -16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur perfectionne ou développe -les bonnes qualités des autres hommes; il ne perfectionne pas ou ne -développe pas leurs mauvais penchants; l'homme vulgaire est l'opposé. - -17. _Ki-kang-tseu_ questionna KHOUNG-TSEU sur le gouvernement. -KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Le gouvernement, c'est ce qui est -juste et droit. Si vous gouvernez avec justice et droiture, qui oserait -ne pas être juste et droit? - -18. _Ki-kang-tseu_ ayant une grande crainte des voleurs, questionna -KHOUNG-TSEU à leur sujet. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: -Si vous ne désirez point le bien des autres, quand même vous les en -récompenseriez, vos sujets ne voleraient point. - -19. _Ki-kang-tseu_ questionna de nouveau KHOUNG-TSEU sur la manière de -gouverner, en disant: Si je mets à mort ceux qui ne respectent aucune -loi, pour favoriser ceux qui observent les lois, qu'arrivera-t-il -de là? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Vous qui gouvernez les -affaires publiques, qu'avez-vous besoin d'employer les supplices? aimez -la vertu, et le peuple sera vertueux. Les vertus d'un homme supérieur -sont comme le vent; les vertus d'un homme vulgaire sont comme l'herbe; -l'herbe, lorsque le vent passe dessus, s'incline. - -20. _Tseu-tchang_ demanda quel devait être un chef pour pouvoir être -appelé illustre [ou d'une vertu reconnue par tous les hommes]? - -Le Philosophe répondit: Qu'appelez-vous illustration? - -_Tseu-tchang_ répondit avec respect: Si l'on réside dans les provinces, -d'entendre bien parler de soi; si l'on réside dans sa famille, -d'entendre bien parler de soi. - -Le Philosophe dit: Cela, c'est simplement une bonne renommée, et non de -l'illustration. L'illustration dont il s'agit consiste à posséder le -naturel, la droiture, et à chérir la justice; à examiner attentivement -les paroles des hommes, à considérer leur contenance, à soumettre sa -volonté à celle des autres hommes. [De cette manière] si l'on réside -dans les provinces, on est certainement illustre; si l'on réside dans -sa famille, on est certainement illustre. - -Cette renommée, dont il s'agit, consiste quelquefois à ne prendre que -l'apparence de la vertu de l'humanité, et de s'en éloigner dans ses -actions. En demeurant dans cette voie, on n'éprouve aucun doute; si -l'on réside dans les provinces, on entendra bien parler de soi; si l'on -réside dans sa famille, on entendra bien parler de soi. - -21. _Fan-tchi_ ayant suivi le Philosophe dans la partie inférieure du -lieu sacré où l'on faisait les sacrifices au ciel pour demander la -pluie [_Wou-yu_] dit: Permettez-moi que j'ose vous demander ce qu'il -faut faire pour accumuler des vertus, se corriger de ses défauts, et -discerner les erreurs de l'esprit[13]? - -Le Philosophe dit: Oh! c'est là une grande et belle question! - -Il faut placer avant tout le devoir de faire ce que l'on doit faire -[pour acquérir la vertu], et ne mettre qu'au second rang le fruit que -l'on en obtient; n'est-ce pas là accumuler des vertus? combattre ses -défauts ou ses mauvais penchants, ne pas combattre les défauts ou -les mauvais penchants des autres, n'est-ce pas là se corriger de ses -défauts? par un ressentiment ou une colère d'un seul matin perdre son -corps, pour que le malheur atteigne ses parents, n'est-ce pas là un -trouble de l'esprit? - -22. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le -Philosophe dit: Aimer les hommes.--Il demanda ce que c'était que la -science. Le Philosophe dit: Connaître les hommes. _Fan-tchi_ ne pénétra -pas le sens de ces réponses. - -Le Philosophe dit: Elever aux honneurs les hommes justes et droits, -et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi, rendre les -pervers justes et droits. - -_Fan-tchi_, en s'en retournaut, rencontra _Tseu-hia_, et lui dit: Je -viens de faire une visite à notre maître, et je l'ai questionné sur -la science. Le maître m'a dit: Elever aux honneurs les hommes justes -et droits, et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi, -rendre les pervers justes et droits. Qu'a-t-il voulu dire? - -_Tseu-hia_ dit: O que ces paroles sont fertiles en applications! - -_Chun_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi la foule, et éleva aux -plus grands honneurs _Kao-yao_; ceux qui étaient vicieux et pervers, -il les tint éloignés. _Chang_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi -la foule, et éleva aux plus grands honneurs _Y-yn_; ceux qui étaient -vicieux et pervers, il les tint éloignés. - -23. _Tseu-koung_ demanda comment il fallait se comporter dans ses -relations avec ses amis? Le Philosophe dit: Avertissez avec droiture -de coeur, et ramenez votre ami dans le chemin de la vertu. Si vous ne -pouvez pas agir ainsi, abstenez-vous. Ne vous déshonorez pas vous-même. - -24. _Thsêng-tseu_ dit: L'homme supérieur emploie son éducation [ou -ses talents acquis par l'étude] à rassembler des amis, et ses amis à -l'aider dans la pratique de l'humanité. - - -[11] Plusieurs commentateurs chinois regardent cette phrase comme -défectueuse ou interpolée. - -[12] Ce paragraphe se trouve déjà dans le _Ta-hio_, chap. IV, §1. - -[13] Voyez l'_Article_ 10 de ce même chapitre. - - - - -CHAPITRE XIII, - -COMPOSÉ DE 30 ARTICLES. - - -1. _Tseu-lou_ fit une question sur la manière de bien gouverner. -Le Philosophe dit: Donnez le premier au peuple, et de votre propre -personne, l'exemple de la vertu; donnez le premier au peuple, et de -votre propre personne, l'exemple des labeurs[14]. - ---Je vous prie d'ajouter quelque chose à ces instructions.--Ne vous -lassez jamais d'agir ainsi. - -2. _Tchoung-koung_, exerçant les fonctions de ministre de _Ki-chi_, -fit uue question sur la manière de bien gouverner. Le Philosophe -dit: Commencez par avoir de bons fonctionnaires sous vos ordres pour -diriger avec intelligence et probité les diverses branches de votre -administration; pardonnez les fautes légères; élevez les hommes de -vertus et de talents aux dignités publiques. [_Tchoung-koung_] ajouta: -Comment connaître les hommes de vertus et de talents afin de les élever -aux dignités? [Le Philosophe] dit: Elevez aux dignités ceux que vous -connaissez être tels; ceux que vous ne connaissez pas, croyez-vous que -les autres hommes les négligeront? - -3. _Tseu-lou_ dit: Supposons que le prince de l'Etat de _Meï_ vous -désire, maître, pour diriger les affaires publiques; à quoi vous -appliqueriez-vous d'abord de préférence? - -Le Philosophe dit: Ne serait-ce pas à rendre correctes les -dénominations mêmes des personnes et des choses? - -_Tseu-lou_ dit: Est-ce véritablement cela? Maître, vous vous écartez de -la question. A quoi bon cette rectification? - -Le Philosophe dit: Vous êtes bien simple, _Yeou!_ L'homme supérieur, -dans ce qu'il ne connaît pas bien, éprouve une sorte d'hésitation et -d'embarras. - -Si les dénominations ne sont pas exactes, correctes, alors les -instructions qui les concernent n'y répondent pas comme il convient; -les instructions ne répondant pas aux dénominations des personnes -et des choses, alors les affaires ne peuvent être traitées comme il -convient. - -Les affaires n'étant pas traitées comme il convient, alors les rites -et la musique ne sont pas en honneur; les rites et la musique n'étant -pas en honneur, alors les peines et les supplices n'atteignent pas leur -but d'équité et de justice; les peines et les supplices n'atteignant -pas leur but d'équité et de justice, alors le peuple ne sait où poser -sûrement ses pieds et tendre ses mains. - -C'est pourquoi l'homme supérieur, dans les noms qu'il donne, doit -toujours faire en sorte que ses instructions y répondent exactement; -les instructions étant telles, elles devront être facilement exécutées. -L'homme supérieur, dans ses instructions, n'est jamais inconsidéré ou -futile. - -4. _Fan-tchi_ pria son maître de l'instruire dans l'agriculture. Le -Philosophe dit: Je n'ai pas les connaissances d'un vieil agriculteur. -Il le pria de lui enseigner la culture des jardins. Il répondit: Je -n'ai pas les connaissances d'un vieux jardinier. - -_Fan-tchi_ étant sorti, le Philosophe dit: Quel homme vulgaire que ce -_Fan-siu!_ - -Si ceux qui occupent les rangs supérieurs dans la société aiment à -observer les rites, alors le peuple n'osera pas ne pas les respecter; -si les supérieurs se plaisent dans la pratique de la justice, alors le -peuple n'osera pas ne pas être soumis; si les supérieurs chérissent la -sincérité et la fidélité, alors le peuple n'osera pas ne pas pratiquer -ces vertus. Si les choses se passent ainsi, alors les peuples des -quatre régions, portant sur leurs épaules leurs enfants enveloppés de -langes, accourront se ranger sous vos lois. [Quand on peut faire de -pareilles choses], à quoi bon s'occuper d'agriculture? - -5. Le Philosophe dit: Qu'un homme ait appris à réciter les trois cents -odes du _Livre des Vers_, s'il reçoit un traitement pour exercer des -fonctions dans l'administration publique, qu'il ne sait pas remplir; -ou s'il est envoyé comme ambassadeur dans les quatre régions du monde, -sans pouvoir par lui-même accomplir convenablement sa mission; quand -même il aurait encore lu davantage, à quoi cela servirait-il? - -6. Le Philosophe dit: Si la personne de celui qui commande aux autres -ou qui les gouverne est dirigée d'après la droiture et l'équité, -il n'a pas besoin d'ordonner le bien pour qu'on le pratique; si sa -personne n'est pas dirigée par la droiture et l'équité, quand même il -ordonnerait le bien, il ne serait pas obéi. - -7. Le Philosophe dit: Les gouvernements des Etats de _Lou_ et de _Wëi_ -sont frères. - -8. Le Philosophe disait de _Kong-tseu-king_, grand de l'Etat de _Weï_, -qu'il s'était parfaitement bien comporté dans sa famille. Quand -il commença à posséder quelque chose, il disait: J'aurai un jour -davantage; quand il eut un peu plus, il disait: C'est bien; quand il -eut de grandes richesses, il disait: C'est parfait. - -9. Le Philosophe ayant voulu se rendre dans l'Etat de _Wëi, Yan-yeou_ -conduisit son char. - -Le Philosophe dit: Quelle multitude [quelle grande population]! - -_Yan-yeou_ dit: Une grande multitude en effet. Qu'y aurait-il à -faire pour elle? Le Philosophe dit: La rendre riche et heureuse. [Le -disciple] ajouta: Quand elle serait riche et heureuse, que faudrait-il -faire encore pour elle? [Le Philosophe] dit: L'instruire. - -10. Le Philosophe dit: Si [un gouvernement] voulait m'employer aux -affaires publiques, dans le cours d'une douzaine de lunes je pourrais -déjà réformer quelques abus; dans trois années, la réformation serait -complète. - -11. Le Philosophe dit: «Si des hommes sages et vertueux gouvernaient un -Etat pendant sept années, ils pourraient dompter les hommes cruels [les -convertir au bien] et supprimer les supplices.» Qu'elles sont parfaites -ces paroles [des anciens sages]! - -12. Le Philosophe dit: Si je possédais le mandat de la royauté, il ne -me faudrait pas plus d'une génération[15] pour faire régner partout la -vertu de l'humanité. - -13. Le Philosophe dit: Si quelqu'un règle sa personne selon -les principes de l'équité et de la droiture, quelle difficulté -éprouvera-t-il dans l'administration du gouvernement? s'il ne règle pas -sa personne selon les principes de l'équité et de la droiture, comment -pourrait-il rectifier la conduite des autres hommes? - -14. _Yan-yeou_ étant revenu de la cour, le Philosophe lui dit: Pourquoi -si tard? [Le disciple] lui répondit respectueusement: Nous avons eu à -traiter des affaires concernant l'administration. Le Philosophe dit: -C'étaient des affaires de famille, sans doute; car, s'il se fût agi -des affaires d'administration publique, quoique je ne sois plus en -fonctions, je suis encore appelé à en prendre connaissance. - -15. _Ting-kong_ (prince de _Lou_) demanda s'il y avait un mot qui eût -la puissance de faire prospérer un Etat. KHOUNG-TSEU lui répondit avec -déférence: Un seul mot ne peut avoir cette puissance; on peut cependant -approcher de cette concision désirée. - -Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Faire son devoir comme -prince est difficile; le faire comme ministre n'est pas facile[16].» - -Si vous savez que de faire son devoir comme prince est une chose -difficile, n'est-ce pas en presque un seul mot trouver le moyen de -faire prospérer un Etat? - -[Le même prince] ajouta: Y a-t-il un mot qui ait la puissance de perdre -un Etat? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Un seul mot ne peut -avoir cette puissance; on peut cependant approcher de cette concision -désirée. Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Je ne vois pas -qu'un prince ait plaisir à remplir ses devoirs, à moins que ses paroles -ne trouvent point de contradicteurs.» Qu'il fasse le bien, et qu'on ne -s'y oppose pas: n'est-ce pas en effet très-bien? qu'il fasse le mal, et -que l'on ne s'y oppose pas: n'est-ce pas, dans ce peu de mots, trouver -la cause de la ruine d'un État? - -16. _Ye-koung_ demanda ce que c'était que le bon gouvernement. - -Le Philosophe dit: Rendez satisfaits et contents ceux qui sont près de -vous, et ceux qui sont éloignés accourront d'eux-mêmes. - -17. _Tseu-hia_, étant gouverneur de _Kiu-fou_ (ville de l'Etat de -_Lou_), demanda ce que c'était que le bon gouvernement. Le Philosophe -dit: Ne désirez pas aller trop vite dans l'expédition des affaires, -et n'ayez pas en vue de petits avantages personnels. Si vous désirez -expédier promptement les affaires, alors vous ne les comprendrez pas -bien; si vous avez en vue de petits avantages personnels, alors les -grandes affaires ne se termineront pas convenablement. - -18. _Ye-kong_, s'entretenant avec KHOUNG-TSEU, dit: Dans mon village, -il y a un homme d'une droiture et d'une sincérité parfaites; son père -ayant volé un mouton, le fils porta témoignage contre lui. - -KHOUNG-TSEU dit: Les hommes sincères et droits de mon lieu natal -diffèrent beaucoup de celui-là: le père cache les fautes de son fils, -le fils cache les fautes de son père. La droiture et la sincérité -existent dans cette conduite. - -10. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le -Philosophe répondit: Dans la vie privée, ayez toujours une tenue grave -et digne; dans le maniement des affaires, soyez toujours attentif et -vigilant; dans les rapports que vous avez avec les hommes, soyez droit -et fidèle à vos engagements. Quand même vous iriez parmi les barbares -des deux extrémités de l'empire, vous ne devez point négliger ces -principes. - -20. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: A quelles conditions -un homme peut-il être appelé lettré du premier ordre (_ssè_), ou homme -d'État? Le Philosophe dit: Celui qui, dans ses actions et dans sa -personne, a toujours le sentiment de la honte du mal; qui, envoyé comme -ambassadeur dans les quatre régions, ne déshonore pas le mandat de son -prince; celui-là peut être appelé lettré du premier ordre ou homme -d'État. - -[_Tseu-koung_] ajouta: Permettez-moi de vous demander quel est celui -qui vient après? [Le Philosophe] dit: Celui dont les parents et les -proches vantent la piété filiale, et dont les compagnons de jeunesse -célèbrent la déférence fraternelle. - -Il ajouta encore: Permettez-moi de vous demander quel est celui qui -vient ensuite? [Le Philosophe] dit: Celui qui est toujours sincère dans -ses paroles, ferme et persévérant dans ses entreprises; quand même il -aurait la dureté de la pierre, qu'il serait un homme vulgaire, il peut -cependant être considéré comme celui qui suit immédiatement. - -Il poursuivit ainsi: Ceux qui sont de nos jours à la tête de -l'administration publique, quels hommes sont-ils? - -Le Philosophe dit: Hélas! ce sont des hommes de la même capacité que le -boisseau nommé _téou_ et la mesure nommée _chao_. Comment seraient-ils -dignes d'être comptés? - -21. Le Philosophe dit: Je ne puis trouver des hommes qui marchent dans -la voie droite, pour leur communiquer la doctrine; me faudra-t-il -recourir à des hommes qui aient les projets élevés et hardis, mais qui -manquent de résolution pour exécuter, ou, à défaut de science, doués -d'un caractère persévérant et ferme? Les hommes aux projets élevés et -hardis, mais qui manquent de résolution pour exécuter, en avançant -dans la voie droite, prennent, pour exemple à suivre, les actions -extraordinaires des grands hommes; les hommes qui n'ont qu'un caractère -persévérant et ferme s'abstiennent au moins de pratiquer ce qui dépasse -leur raison. - -22. Le Philosophe dit: Les hommes des provinces méridionales ont un -proverbe ainsi conçu: «Un homme qui n'a point de persévérance n'est -capable ni d'exercer l'art de la divination, ni celui de la médecine.» -Ce proverbe est parfaitement juste. - -«Celui qui ne persévère pas dans sa vertu éprouvera quelque honte.» -[_Y-king_.] - -Le Philosophe dit: Celui qui ne pénètre pas le sens de ces paroles -n'est propre à rien. - -23. L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois -agir absolument de même. - -L'homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s'accorder -avec eux. - -24. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Si tous les hommes de -son village chérissent quelqu'un, qu'en faut-il penser? Le Philosophe -dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un jugement équitable.--Si -tous les hommes de son village haïssent quelqu'un, qu'en faut-il -penser? Le Philosophe dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un -jugement équitable. Ce serait, bien différent si les hommes vertueux -d'entre les habitants de ce village le chérissaient, et si les hommes -vicieux de ce même village le haïssaient. - -25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est facilement servi, mais -difficilement satisfait. Si on tâche de lui déplaire par des moyens -contraires à la droite raison, il n'est point satisfait. Dans l'emploi -qu'il fait des hommes, il mesure leur capacité [il les emploie selon -leur capacité]. L'homme vulgaire est difficilement servi et facilement -satisfait. Si on tâche de lui plaire, quoique ce soit par des moyens -contraires à la raison, il est également satisfait. Dans l'emploi qu'il -fait des hommes il ne cherche que son avantage personnel. - -26. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, s'il se trouve dans une haute -position, ne montre point de faste et d'orgueil; l'homme vulgaire -montre du faste et de l'orgueil, sans être dans une position élevée. - -27. Le Philosophe dit: L'homme qui est ferme, patient, simple et -naturel, sobre en paroles, approche beaucoup de la vertu de l'humanité. - -28. _Tseu-lou_ fit une question en ces termes: A quelles conditions un -homme peut-il être appelé lettré du premier ordre, ou homme d'État? Le -Philosophe dit: Rechercher le vrai avec sincérité, exposer le résultat -de ses recherches ou de ses informations avec la même sincérité; -avoir toujours un air affable et prévenant: voilà ce que l'on peut -appeler les conditions d'un lettré de premier ordre. Les amis et les -connaissances doivent être traités avec sincérité et franchise; les -frères, avec affabilité et prévenance. - -29. Le Philosophe dit: Si un homme vertueux instruisait le peuple -pendant sept ans, il pourrait le rendre habile dans l'art militaire. - -30. Le Philosophe dit: Employer à l'armée des populations non -instruites dans l'art militaire, c'est les livrer à leur propre perte. - - -[14] Ces deux maximes sont exprimées dans le texte par quatre -caractères: _sian-tchi, lâo-tchî_; PRÆEAS EO, LABORES EO. - -[15] Un laps de temps de trente années. (TCHOU-HI.) - -[16] Wêï kiùn, nân; wêï tchin, pòu ì: _agere principem, difficile; -agere ministrum, non facile._ - - - - -CHAPITRE XIV, - -COMPOSÉ DE 47 ARTICLES. - - -1. _Hien_[17] demanda ce que c'était que la honte. Le Philosophe dit: -Quand l'État est gouverné par les principes de la droite raison, -recevoir des émoluments[18]; quand l'État n'est pas gouverné par les -principes de la droite raison, recevoir également des émoluments: c'est -là de la honte. - -2.--Aimer à dompter son désir de combattre, et ne pas satisfaire ses -ressentiments, ni ses penchants avides; cela ne peut-il pas être -considéré comme la vertu de l'humanité? - -Le Philosophe dit: Si cela peut être considéré comme difficile, comme -la vertu de l'humanité, c'est ce que je ne sais pas. - -3. Le Philosophe dit: Si un lettré aime trop l'oisiveté et le repos de -sa demeure, il n'est pas digne d'être considéré comme lettré. - -4. Le Philosophe dit: Si l'État est gouverné par les principes de la -droite raison, parlez hautement et dignement, agissez hautement et -dignement. Si l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite -raison, agissez toujours hautement et dignement, mais parlez avec -mesure et précaution. - -5. Le Philosophe dit: Celui qui a des vertus doit avoir la faculté de -s'exprimer facilement; celui qui a la faculté de s'exprimer facilement -ne doit pas nécessairement posséder ces vertus. Celui qui est doué -de la vertu de l'humanité doit posséder le courage viril; celui qui -est doué du courage viril ne possède pas nécessairement la vertu de -l'humanité. - -6. _Nan-koung-kouo_ questionna KHOUNG-TSEU en ces termes: _Y_ savait -parfaitement tirer de l'arc; _Ngao_ savait parfaitement conduire -un navire, même dans un bassin à sec. L'un et l'autre cependant ne -trouvèrent-ils pas la mort? _Yu_ et _Tsie_ labouraient la terre de leur -propre personne, et cependant ils obtinrent l'empire. Le maître ne -répondit point. _Nan-koung-kouo_ sortit. Le Philosophe dit: C'est un -homme supérieur que cet homme-là! comme il sait admirablement rehausser -la vertu! - -7. Le Philosophe dit: Il y a eu des hommes supérieurs qui n'étaient pas -doués de la vertu de l'humanité; mais il n'y a pas encore eu d'homme -sans mérite qui fût doué de la vertu de l'humanité. - -8. Le Philosophe dit: Si l'on aime bien, ne peut-on pas aussi bien -châtier[19]? Si l'on a de la droiture et de la fidélité, ne peut-on pas -faire des remontrances? - -9. Le Philosophe dit: S'il fallait rédiger les documents d'une mission -officielle, _Pi-chin_ en traçait le plan et les esquissait; _Chi-chou_ -les examinait attentivement et y plaçait les dits des anciens; -l'ambassadeur chargé de remplir la mission, _Tseu-yu_, corrigeait le -tout; _Tseu-tchan_, de _Thoung-li_, y ajoutait les divers ornements du -style. - -10. Quelqu'un demanda quel était _Tseu-tchan?_ Le Philosophe dit: -C'était un homme bienfaisant. - -On demanda aussi quel était _Tseu-si?_ [Le Philosophe] dit: Celui-là? -celui-là? [cette question est déplacée]. - -On demanda quel était _Kouan-tchoung?_ Il dit: C'est un homme -qui avait enlevé à _Pe-chi_[20] un fief de trois cents familles. -[Cependant ce dernier] se nourrissant d'aliments grossiers, ne laissa -échapper jusqu'à la fin de ses jours aucune parole de ressentiment ou -d'indignation. - -11. Le Philosophe dit: Il est difficile d'être pauvre, et de n'éprouver -aucun ressentiment; il est facile en comparaison d'être riche, et de ne -pas s'en enorgueillir. - -12. Le Philosophe dit: _Meng-kong-tcho_ (grand fonctionnaire du -royaume de _Lou_) est très-propre à être le premier intendant des -familles _Tchao_ et _Weï_[21]; mais il n'est pas capable d'être grand -fonctionnaire des petits États de _Ting_ et de _Sie_. - -13. _Tseu-lou_ demanda en quoi consistait l'homme accompli. Le -Philosophe répondit: S'il réunit la science de _Wou-tchoung_[22], la -modération de _Kong-tcho_[22b], la force virile de _Tchouang-tseu_ de -Pian[23], l'habileté dans les arts de _Jen-khieou_; si, outre cela, il -est versé dans la connaissance des rites et de la musique, il peut -être considéré comme un homme accompli. - -Il ajouta: Qu'est-il besoin que l'homme accompli de nos jours soit tel -qu'il vient d'être décrit? Si, en voyant un profit à obtenir, il pense -à la justice; si, en voyant un danger, il dévoue sa vie; si, lorsqu'il -s'agit d'anciens engagements, il n'oublie pas les paroles de ses jours -d'autrefois, il pourra aussi être considéré comme un homme accompli. - -14. Le Philosophe questionna _Kong-ming_, surnommé _Kia_[24], sur -_Kong-tcho-wen-tseu_[25], en ces termes: Faut-il le croire? on dit que -votre maître ne parle pas, ne rit pas, et n'accepte rien de personne? - -_Kong-ming-kia_ répondit avec respect: Ceux qui ont rapporté cela vont -trop loin. Mon maître parle en temps opportun; il ne fatigue pas les -autres de ses discours. Quand il faut être joyeux, il rit; mais il ne -fatigue pas les autres de sa gaîté. Quand cela est juste, il reçoit ce -qu'on lui offre; mais on n'est pas fatigué de sa facilité à recevoir. -Le Philosophe dit: Il se comporte ainsi! commeut se peut-il comporter -ainsi! - -15. Le Philosophe dit: _Tsang-wou-tchoung_ cherchait à obtenir du -prince de _Lou_ que sa postérité eût toujours la terre de _Fang_ en -sa possession. Quoiqu'il eût dit qu'il ne voulait pas l'exiger de son -prince, je n'ajoute pas foi à ses paroles. - -16. Le Philosophe dit: _Wen-kong_, prince de _Tçin_, était un fourbe -sans droiture; _Wan-kong_, prince de _Thsi_, était un homme droit sans -fourberie. - -17. _Tseu-lou_ dit: _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou. Tchao-hoü_ mourut -avec lui; _Kouan-tchoung_ ne mourut pas: ne doit-on pas dire qu'il a -manqué de la vertu de l'humanité? - -Le Philosophe dit: _Wan-kong_ réunit et pacifia tous les grands de -l'État, sans recourir à la force des armes; ce résultat fut dû à -l'habileté de _Kouan-tchoung_: quel est celui dont l'humanité peut -égaler la sienne! - -18. _Tseu-koung_ dit: _Kouan-tchoung_ n'était pas dénué de la vertu de -l'humanité. Lorsque _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou_, [_Kouan-tchoung_, -son ministre] ne sut pas mourir; mais il aida le meurtrier dans ses -entreprises. - -Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ aida _Wan-kong_ à soumettre les -grands de tous les ordres, à remettre de l'unité et de l'ordre dans -l'empire. Le peuple, jusqu'à nos jours, a conservé les bienfaits de -son administration. Sans _Kouan-tchoung_ j'aurais les cheveux rasés, -et ma robe suspendue en noeuds à mon côté gauche [selon la coutume des -barbares][26]. - -Pourquoi [_Kouan-tchoung_], comme un homme ou une femme vulgaire, -aurait-il accompli le devoir d'une médiocre fidélité, en s'étranglant -ou en se jetant dans un fossé plein d'eau, sans laisser un souvenir -dans la mémoire des hommes[27]! - -19. L'intendant de _Kong-tcho-wen-tseu_, étant devenu ministre par le -choix et avec l'appui de ce grand dignitaire, se rendit avec lui à la -cour du prince. Le Philosophe ayant appris ce fait, dit: Il était -digne par ses vertus et ses connaissances d'être considéré comme _paré -des ornements de l'éducation_ (wen). - -20. Le Philosophe ayant dit que _Ling-kong_, prince de _Weï_, était -sans principes, _Khang-tseu_ observa que s'il en était ainsi, pourquoi -n'avait-il pas été privé de sa dignité? - -KHOUNG-TSEU dit: _Tchoung-cho-yu_ préside à la réception des hôles et -des étrangers; _Chou-to_ préside aux cérémonies du temple des ancêtres; -_Wang-sun-kia_ préside aux affaires militaires: cela étant ainsi, -pourquoi l'aurait-on privé de sa dignité? - -21. Le Philosophe dit: Celui qui parle sans modération et sans retenue -met difficilement ses paroles en pratique. - -22. _Tchin-tching-tseu_ (grand de l'État de _Thsi_) mit à mort -_Kien-kong_ (prince de _Thsi_). - -KHOUNG-TSEU se purifia le corps par un bain, et se rendit à la cour (de -_Lou_), où il annonça l'événement à _Ngai-kong_ (prince de _Lou_) en -ces termes: _Tchin-heng_ a tué son prince, je viens demander qu'il soit -puni. - -Le prince dit: Exposez l'affaire à mes trois grands dignitaires. - -KHOUNG-TSEU dit: Comme je marche immédiatement après les grands -dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire -connaître l'événement. Le prince dit: C'est à mes trois grands -dignitaires qu'il faut exposer le fait. - -Il exposa le fait aux trois grands dignitaires, qui jugèrent que -cette démarche ne convenait pas. KHOUNG-TSEU ajouta: Comme je marche -immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me -dispenser de vous faire connaître le fait. - -23. _Tseu-lou_ demanda comment il fallait servir le prince. Le -Philosophe dit: Ne l'abusez pas, et résistez-lui dans l'occasion. - -24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'élève continuellement -en intelligence et en pénétration; l'homme sans mérites descend -continuellement dans l'ignorance et le vice. - -25. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, ceux qui se livraient à -l'étude le faisaient pour eux-mêmes; maintenant, ceux qui se livrent à -l'étude le font pour les autres [pour paraître instruits aux yeux des -autres][28]. - -26. _Kieou-pe-yu_ (grand dignitaire de l'État de _Weï_) envoya un homme -à KHOUNG-TSEU pour savoir de ses nouvelles. KHOUNG-TSEU fit asseoir -l'envoyé près de lui, et lui fit une question en ces termes: Que -fait votre maître? L'envoyé repondit avec respect: Mon maître désire -diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut en venir à bout. -L'envoyé étant sorti, le Philosophe dit: Quel digne envoyé! quel digne -envoyé! - -27. Le Philosophe dit: Que lorsqu'une chose ne rentrait pas dans ses -fonctions, il ne fallait pas se mêler de la diriger. - -28. THSÊNG-TSEU dit: «Quand l'homme supérieur médite sur une chose, il -ne sort pas de ses fonctions.» (_Y-King_.) - -29. Le Philosophe dit: L'homme supérieur rougit de la crainte que ses -paroles ne dépassent ses actions. - -30. Le Philosophe dit: Les voies droites, ou vertus principales de -l'homme supérieur, sont au nombre de trois, que je n'ai pas encore -pu complètement atteindre: la _vertu de l'humanité_, qui dissipe les -tristesses; la _science_, qui dissipe les doutes de l'esprit; et le -_courage viril_, qui dissipe les craintes. - -_Tseu-koung_ dit: Notre maître parle de lui-même avec trop d'humilité. - -31. _Tseu-koung_ s'occupait à comparer entre eux les hommes des -diverses contrées. Le Philosophe dit: _Sse_, vous êtes sans doute -un sage très-éclairé; quant à moi, je n'ai pas assez de loisir pour -m'occuper de ces choses. - -32. Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent -point; mais affligez-vous plutôt de ce que vous n'avez pas encore pu -mériter d'être connu. - -33. Le Philosophe dit: Ne pas se révolter d'être trompé par les hommes, -ne pas se prémunir contre leur manque de foi, lorsque cependant on l'a -prévu d'avance, n'est-ce pas là être sage? - -34. _Weï-seng_, surnommé _Mèou_, s'adressant à KHOUNG-TSEU, lui dit: -KHIEOU [petit nom du Philosophe], pourquoi êtes-vous toujours par voies -et par chemins pour propager votre doctrine? N'aimez-vous pas un peu -trop à en parler? - -KHOUNG-TSEU dit: Je n'oserais me permettre d'aimer trop à persuader par -la parole; mais je hais l'obstination à s'attacher à une idée fixe. - -35. Le Philosophe dit: Quand on voit le beau cheval nommé _Ki_, on ne -loue pas en lui la force, mais les qualités supérieures. - -36. Quelqu'un dit: Que doit-on penser de celui qui rend bienfaits pour -injures[29]? - -Le Philosophe dit: [Si l'on agit ainsi], avec quoi payera-t-on les -bienfaits mêmes? - -Il faut payer par l'équité la haine et les injures, et les bienfaits -par des bienfaits. - -37. Le Philosophe dit: Je ne suis connu de personne. - -_Tseu-koung_ dit: Comment se fait-il que personne ne vous connaisse? -Le Philosophe dit: Je n'en veux pas au ciel, je n'en accuse pas les -hommes. Humble et simple étudiant, je suis arrivé par moi-même à -pénétrer les choses. Si quelqu'un me connaît, c'est le ciel! - -38. _Kong-pe-liao_ calomniait _Tseu-lou_ près de _Ki-sun. Tseu-fou, -king-pe_ (grand de l'État de _Lou_) en informa le Philosophe en ces -termes: Son supérieur [_Ki-sun_] a certainement une pensée de doute -d'après le rapport de _Kong-pe-liao_. Je suis assez fort pour châtier -[le calomniateur], et exposer son cadavre dans la cour du marché. - -Le Philosophe dit: Si la voie de la droite raison doit être suivie, -c'est le décret du ciel; si la voie de la droite raison doit -être abandonnée, c'est le décret du ciel. Comment _Kong-pe-liao_ -arrêterait-il les décrets du ciel? - -39. Le Philosophe dit: Les sages fuient le siècle. - -Ceux qui les suivent immédiatement fuient leur patrie. - -Ceux qui suivent immédiatement ces derniers fuient les plaisirs. - -Ceux qui viennent après fuient les paroles trompeuses. - -40. Le Philosophe dit: Ceux qui ont agi ainsi sont au nombre de sept. - -41. _Tseu-lou_ passa la nuit à _Chi-men_. Le gardien de la porte -lui dit: D'où venez-vous? _Tseu-lou_ lui dit: Je viens de près de -KHOUNG-TSEU. Le gardien ajouta: Il doit savoir sans doute qu'il ne peut -pas faire prévaloir ses doctrines, et cependant il s'applique toujours -activement à les propager. - -42. Le Philosophe étant un jour occupé à jouer de son instrument de -pierre nommé _king_, dans l'État de _Weï_, un homme, portant un panier -sur ses épaules, vint à passer devant la porte de KHOUNG-TSEU, et -s'écria: Oh! qu'il a de coeur celui qui joue ainsi du _king!_ - -Après un instant de silence, il ajouta: O les hommes vils! quelle -harmonie! _king! king!_ personne ne sait l'apprécier. Il a cessé de -jouer; c'est fini. - -«Si l'eau est profonde, alors ils la passent sans relever leur robe; - -Si elle n'est pas profonde, alors ils la relèvent[30].» - -Le Philosophe dit: Pour celui qui est persévérant et ferme, il n'est -rien de difficile. - -43. _Tseu-tchang_ dit: Le _Chou-king_ rapporte que _Kao-tsoung_ passa -dans le _Lyang-yn_[31] trois années sans parler; quel est le sens de ce -passage? - -Le Philosophe dit: Pourquoi citer seulement _Kao-tsoung?_ Tous les -hommes de l'antiquité agissaient ainsi. Lorsque le prince avait -cessé de vivre, tous les magistrats ou fonctionnaires publics qui -continuaient leurs fonctions recevaient du premier ministre leurs -instructions pendant trois années. - -44. Le Philosophe dit: Si celui qui occupe le premier rang dans l'État -aime à se conformer aux rites, alors le peuple se laisse facilement -gouverner. - -45. _Tseu-lou_ demanda ce qu'était l'homme supérieur. Le Philosophe -répondit: Il s'efforce constamment d'améliorer sa personne pour -s'attirer le respect.--C'est là tout ce qu'il fait?--Il améliore -constamment sa personne pour procurer aux autres du repos et de la -tranquillité.--C'est là tout ce qu'il fait?--Il améliore constamment -sa personne pour rendre heureuses toutes les populations. Il améliore -constamment sa personne pour rendre heureuses toutes les populations: -_Yao_ et _Chun_ eux-mêmes agirent ainsi. - -46. _Youan-jang_ (un ancien ami du Philosophe), plus âgé que lui, -était assis sur le chemin les jambes croisées. Le Philosophe lui dit: -Étant enfant, n'avoir pas eu de déférence fraternelle; dans l'âge mûr, -n'avoir rien fait de louable; parvenu à la vieillesse, ne pas mourir: -c'est être un vaurien. Et il lui frappa les jambes avec son bâton [pour -le faire relever]. - -47. Un jeune homme du village de _Kiouë-thang_ était chargé par le -Philosophe de recevoir les personnes qui le visitaient. Quelqu'un lui -demanda s'il avait fait de grands progrès dans l'étude. - -Le Philosophe dit: J'ai vu ce jeune homme s'asseoir sur le siège[32]; -je l'ai vu marchant de pair avec ses maîtres[33]; je ne cherche pas à -lui faire faire des progrès dans l'étude, je désire seulement qu'il -devienne un homme distingué. - - -[17] Petit nom de _Youan-sse_. - -[18] Pour des fonctions que l'on ne remplit pas, ou que l'on n'a pas -besoin de remplir. - -«L'État étant bien gouverné, ne pas remplir activement ses fonctions; -l'État étant mal gouverné, ne pas avoir le courage d'être seul -vertueux, et cependant savoir consommer ses émoluments; dans l'un et -l'autre cas on doit éprouver de la honte.» (TCHOU-HI) - -[19] «Qui aime bien, châtie bien,» dit aussi un proverbe français. - -[20] Grand de l'État de _Thsi_. - -[21] Familles de l'État de _Tçin_, ayant le rang de _king_, donné aux -premiers dignitaires. - -[22] Grand fonctionnaire de _Lou_. - -[23] Grand fonctionnaire de la ville de _Pian_, dans l'État de _Lou_. - -[24] De l'État de _Weï_. - -[25] Grand dignitaire de l'État de _Weï_. - -[26] _Commentaire_. - -[27] Ces paroles éloquentes du philosophe chinois sont une admirable -leçon pour ceux qui placent la loi du devoir dans de vaines et stériles -doctrines. Oh! sans doute il vaut cent fois mieux consacrer sa vie au -service de son pays, au bonheur de l'humanité tout entière, que de la -jeter en holocauste à une vaine poussière! Si, comme le dit le grand -philosophe que nous traduisons, _Kouan-tchoung_ s'était suicidé, comme -des esprits étroits l'auraient voulu, pour ne pas survivre à la défaite -et à la mort du prince dont il était le ministre, il n'aurait pas -accompli les grandes réformes populaires qu'il accomplit, et, par suite -de l'état de barbarie où serait tombée la Chine, KHOUNG-TSEU n'aurait -été lui-même qu'un barbare! - -[28] _Commentaire_. - -[29] Voyez _l'Évangile_ et le _Koran_. L'_Évangile_ dit qu'il faut -rendre le bien pour le mal; le _Koran_, qu'il faut rendre le mal pour -le mal. Le précepte du Philosophe chinois nous parait moins sublime que -celui de Jésus, mais peut-être plus conforme aux lois équitables de -la nature humaine. _Tchou-hi_, sur cette phrase, renvoie au livre de -_Lao-tseu_, où le caractère _té_, ordinairement _vertu_, est expliqué -par _Ngan-hoeï, bienfaisant, bienfaits_. - -[30] Citation du _Livre des Vers. Weï-foung_, ode _Pao-yéou-kou._ - - -[31] Demeure pour passer les années de deuil. - -[32] Au lieu de se tenir à un angle de l'appartement, comme il -convenait à un jeune homme. - -[33] Au lieu de marcher à leur suite. - - - - -CHAPITRE XV, - -COMPOSÉ DE 41 ARTICLES. - - -1. _Ling-kong_, prince de _Weï_, questionna KHOUNG-TSEU sur l'art -militaire. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Si vous -m'interrogiez sur les affaires des cérémonies et des sacrifices, je -pourrais vous répondre en connaissance de cause. Quant aux affaires -de l'art militaire, je ne les ai pas étudiées. Le lendemain matin il -partit. - -Étant arrivé dans l'État de _Tching_, les vivres lui manquèrent -complètement. Les disciples qui le suivaient tombaient de faiblesse, -sans pouvoir se relever. - -_Tseu-lou_, manifestant son mécontentement, dit: Les hommes supérieurs -éprouvent donc aussi les besoins de la faim? Le Philosophe dit: L'homme -supérieur est plus fort que le besoin; l'homme vulgaire, dans le -besoin, se laisse aller à la défaillance. - -2. Le Philosophe dit: _Sse_, ne pensez-vous pas que j'ai beaucoup -appris, et que j'ai retenu tout cela dans ma mémoire? - -[Le disciple] répondit avec respect: Assurément; n'en est-il pas ainsi? - -Il n'en est pas ainsi; je ramène tout à un seul principe. - -3. Le Philosophe dit: _Yeou_ [petit nom de _Tseu-lou_], ceux qui -connaissent la vertu sont bien rares! - -4. Le Philosophe dit: Celui qui sans agir gouvernait l'État, n'était-ce -pas _Chun?_ comment faisait-il? Offrant toujours dans sa personne -l'aspect vénérable de la vertu, il n'avait qu'à se tenir la face -tournée vers le midi, et cela suffisait. - -5. _Tseu-tchang_ demanda comment il fallait se conduire dans la vie. - -Le Philosophe dit: Que vos paroles soient sincères et fidèles; que vos -actions soient constamment honorables et dignes; quand même vous seriez -dans le pays des barbares du midi et du nord, votre conduite sera -exemplaire. Mais, si vos paroles ne sont pas sincères et fidèles, vos -actions constamment honorables et dignes, quand même vous seriez dans -une cité de deux mille familles, ou dans un hameau de vingt-cinq, que -penserait-on de votre conduite? - -Lorsque vous êtes en repos, ayez toujours ces maximes sous les yeux; -lorsque vous voyagez sur un char, voyez-les inscrites sur le joug de -votre attelage. De cette manière, votre conduite sera exemplaire. - -_Tseu-tchang_ écrivit ces maximes sur sa ceinture. - -6. Le Philosophe dit: Oh! qu'il était droit et véridique -l'historiographe _Yu_ (grand dignitaire du royaume de _Weï_)! Lorsque -l'État était gouverné selon les principes de la raison, il allait droit -comme une flèche; lorsque l'État n'était pas gouverné par les principes -de la raison, il allait également droit comme une flèche. - -_Khiu-pe-yu_ était un homme supérieur! Si l'État était gouverné par -les principes de la droite raison, alors il remplissait des fonctions -publiques; si l'État n'était pas gouverné par les principes de la -droite raison, alors il résignait ses fonctions et se retirait dans la -solitude. - -7. Le Philosophe dit: Si vous devez vous entretenir avec un homme [sur -des sujets de morale], et que vous ne lui parliez pas, vous le perdez. -Si un homme n'est pas disposé à recevoir vos instructions morales, et -que vous les lui donniez, vous perdez vos paroles. L'homme sage et -éclairé ne perd pas les hommes [faute de les instruire]; il ne perd -également pas ses instructions. - -8. Le Philosophe dit: Le lettré qui a les pensées grandes et élevées, -l'homme doué de la vertu de l'humanité, ne cherchent point à vivre pour -nuire à l'humanité; ils aimeraient mieux livrer leur personne à la mort -pour accomplir la vertu de l'humanité. - -9. _Tseu-koung_ demanda en quoi consistait la pratique de l'humanité. -Le Philosophe dit: L'artisan qui veut bien exécuter son oeuvre doit -commencer par bien aiguiser ses instruments. Lorsque vous habiterez -dans un État quelconque, fréquentez pour les imiter les sages d'entre -les grands fonctionnaires de cet État, et liez-vous d'amitié avec les -hommes humains et vertueux d'entre les lettrés. - -10. _Yan-youan_ demanda comment il fallait gouverner un État. - -Le Philosophe dit: Suivez la division des temps de la dynastie _Hia_. - -Montez les chars de la dynastie _Yn_; portez les bonnets de la dynastie -_Tcheou_. Quant à la musique, adoptez les airs _chaô-woû_ [de _Chun_]. - -Rejetez les modulations de _Tching_; éloignez de vous les flatteurs. -Les modulations de _Tching_ sont licencieuses; les flatteurs sont -dangereux. - -11. Le Philosophe dit: L'homme qui ne médite ou ne prévoit pas les -choses éloignées doit éprouver un chagrin prochain. - -12. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai encore vu personne qui aimât la -vertu comme on aime la beauté corporelle[34]. - -13. Le Philosophe dit: _Tsang-wen-tchoung_ n'était-il pas un secret -accapareur d'emplois publics? Il connaissait la sagesse et les talents -de _Lieou-hia-hoeï_, et il ne voulut point qu'il put siéger avec lui à -la cour. - -14. Le Philosophe dit: Soyez sévères envers vous-mêmes et indulgents -envers les autres, alors vous éloignerez de vous les ressentiments. - -15. Le Philosophe dit: Si un homme ne dit point souvent en lui-même: -Comment ferai-je ceci? comment éviterai-je cela? comment, moi, -pourrais-je lui dire: Ne faites pas ceci, évitez cela? C'en est fait de -lui. - -16. Le Philosophe dit: Quand une multitude de personnes se trouvent -ensemble pendant toute une journée, leurs paroles ne sont pas toutes -celles de l'équité et de la justice; elles aiment à ne s'occuper que de -choses vulgaires et pleines de ruses. Qu'il leur est difficile de faire -le bien! - -17. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fait de l'équité et de la -justice la base de toutes ses actions; les rites forment la règle de -sa conduite; la déférence et la modestie le dirigent au dehors; la -sincérité et la fidélité lui servent d'accomplissements. N'est-ce pas -un homme supérieur? - -18. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'afflige de son impuissance -[à faire tout le bien qu'il désire]; il ne s'afflige pas d'être ignoré -et méconnu des hommes. - -19. Le Philosophe dit: L'homme supérieur regrette de voir sa vie -s'écouler sans laisser après lui des actions dignes d'éloges. - -20. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne demande rien qu'à lui-même; -l'homme vulgaire et sans mérite demande tout aux autres. - -21. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est ferme dans ses -résolutions, sans avoir de différends avec personne; il vit en paix -avec la foule, sans être de la foule. - -22. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne donne pas de l'élévation -à un homme pour ses paroles; il ne rejette pas des paroles à cause de -l'homme qui les a prononcées. - -23. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Y a-t-il un mot dans -la langue que l'on puisse se borner à pratiquer seul jusqu'à la fin de -l'existence? Le Philosophe dit: Il y a le mot _chou_[35], dont le sens -est: _Ce que l'on ne désire pas qui nous soit fait, il ne faut pas le -faire aux autres_. - -24. Le Philosophe dit: Dans mes relations avec les hommes, m'est-il -arrivé de blâmer quelqu'un, ou de le louer outre mesure? S'il se trouve -quelqu'un que j'aie loué outre mesure, il a pris à tâche de justifier -par la suite mes éloges. - -Ces personnes [dont j'aurais exagéré les défauts ou les qualités] -pratiquent les lois d'équité et de droiture des trois dynasties; [quel -motif aurais-je eu de les en blâmer]? - -25. Le Philosophe dit: J'ai presque vu le jour où l'historien de -l'empire laissait des lacunes dans ses récits [quand il n'était pas sûr -des faits]; où celui qui possédait un cheval le prêtait aux autres pour -le monter; maintenant ces moeurs sont perdues. - -26. Le Philosophe dit: Les paroles artificieuses pervertissent la vertu -même; une impatience capricieuse ruine les plus grands projets. - -27. Le Philosophe dit: Que la foule déteste quelqu'un, vous devez -examiner attentivement avant de juger; que la foule se passionne pour -quelqu'un, vous devez examiner attentivement avant de juger. - -28. Le Philosophe dit: L'homme peut agrandir la voie de la vertu; la -voie de la vertu ne peut pas agrandir l'homme. - -29. Le Philosophe dit: Celui qui a une conduite vicieuse, et ne se -corrige pas, celui-là peut être appelé vicieux. - -30. Le Philosophe dit: J'ai passé des journées entières sans -nourriture, et des nuits entières sans sommeil, pour me livrer à des -méditations, et cela sans utilité réelle; l'étude est bien préférable. - -31. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite -voie; il ne s'occupe pas du boire et du manger. Si vous cultivez la -terre, la faim se trouve souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la -félicité se trouve dans le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne -s'inquiète que de ne pas atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas -de la pauvreté. - -32. Le Philosophe dit: Si l'on a assez de connaissance pour atteindre -à la pratique de la raison, et que la vertu de l'humanité que l'on -possède ne suffise pas pour persévérer dans cette pratique; quoiqu'on y -parvienne, on finira nécessairement par l'abandonner. - -Dans le cas où l'on aurait assez de connaissance pour atteindre à la -pratique de la raison, et où la vertu de l'humanité que l'on possède -suffirait pour persévérer dans cette pratique; si l'on n'a ni gravité -ni dignité, alors le peuple n'a aucune considération pour vous. - -Enfin, quand même on aurait assez de connaissance pour atteindre à la -pratique de la raison, que la vertu de l'humanité que l'on possède -suffirait pour persévérer dans cette pratique, et que l'on y joindrait -la gravité et la dignité convenables; si l'on traite le peuple d'une -manière contraire aux rites, il n'y a pas encore là de vertu. - -33. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne peut pas être connu et -apprécié convenablement dans les petites choses, parce qu'il est -capable d'en entreprendre de grandes. L'homme vulgaire, au contraire, -n'étant pas capable d'entreprendre de grandes choses, peut être connu -et apprécié dans les petites. - -34, Le Philosophe dit: La vertu de l'humanité est plus salutaire aux -hommes que l'eau et le feu: j'ai vu des hommes mourir pour avoir foulé -l'eau et le feu; je n'en ai jamais vu mourir pour avoir foulé le -sentier de l'humanité. - -35. Le Philosophe dit: Faites-vous un devoir de pratiquer la vertu -de l'humanité, et ne l'abandonnez pas même sur l'injonction de vos -instituteurs. - -36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur se conduit toujours -conformément à la droiture et à la vérité, et il n'a pas d'obstination. - -37. Le Philosophe dit: En servant un prince, ayez beaucoup de soin et -d'attention pour ses affaires, et faites peu de cas de ses émoluments. - -38. Le Philosophe dit: Ayez des enseignements pour tout le monde, sans -distinction de classes ou de rangs. - -39. Le Philosophe dit: Les principes de conduite étant différents, on -ne peut s'aider mutuellement par des conseils. - -40. Le Philosophe dit: Si les expressions dont on se sert sont nettes -et intelligibles, cela suffit. - -L'intendant de la musique, nommé _Mian_[36], vint un jour voir -(KHOUNG-TSEU). Arrivé au pied des degrés, le Philosophe lui dit: Voici -les degrés. Arrivé près des siéges, le Philosophe lui dit: Voici les -siéges. Et tous deux s'assirent. Le Philosophe l'informa alors qu'un -tel s'était assis là, un tel autre là. L'intendant de la musique, -_Mian_, étant parti, _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Ce -que vous avez dit à l'intendant est-il conforme aux principes? - -41. Le Philosophe dit: Assurément; c'est là la manière d'aider et -d'assister les maîtres d'une science quelconque. - - -[34] Voyez la même pensée exprimée ci-devant. - -[35] Voyez ce mot, et l'explication que nous en avons donnée dans notre -édition déjà citée du _Ta-hio, en chinois, en latin et en français_, -avec la traduction complète du commentaire de _Tchou-hi_, p. 66. Voyez -aussi la même maxime déjà plusieurs fois exprimée précédemment. - -[36] Il était aveugle. - - - - -CHAPITRE XVI, - -COMPOSÉ DE 14 ARTICLES. - - -1. _Ki-chi_ était sur le point d'aller combattre _Tchouan-yu_[37]. - -_Jan-yeou_ et _Ki-lou_, qui étaient près de KHOUNG-TSEU, lui dirent: -_Ki-chi_ se prépare à avoir un démêlé avec _Tchouan-yu_. - -Le Philosophe dit: _Khieou_ (_Jan-tjeou_)! n'est-ce pas votre faute? - -Ce _Tchouan-yu_ reçut autrefois des anciens rois la souveraineté sur -_Thoung-moung_[38]. - -En outre, il rentre par une partie de ses confins dans le territoire -de l'Etat (de _Lou_). Il est le vassal des esprits de la terre et des -grains [c'est un Etat vassal du prince de _Lou_]. Comment aurait-il à -subir une invasion? - -_Jan-yeou_ dit: Notre maître le désire. Nous deux, ses ministres, nous -ne le désirons pas. - -KHOUNG-TSEU dit: _Khieou_! [l'ancien et illustre historien] -_Tcheou-jin_ a dit: «Tant que vos forces vous servent, remplissez votre -devoir; si vous ne pouvez pas le remplir, cessez vos fonctions. Si un -homme en danger n'est pas secouru; si, lorsqu'on le voit tomber, on ne -le soutient pas, alors à quoi servent ceux qui sont là pour l'assister?» - -Il suit de là que vos paroles sont fautives. Si le tigre ou le buffle -s'échappent de l'enclos où ils sont renfermés; si la tortue à la pierre -précieuse s'échappe du coffre où elle était gardée, à qui en est la -faute? - -_Jan-yeou_ dit: Maintenant, ce pays de _Tchouan-yu_ est fortifié, et se -rapproche beaucoup de _Pi_ [ville appartenant en propre à _Ki-chi_]. Si -maintenant on ne s'en empare pas, il deviendra nécessairement, dans les -générations à venir, une source d'inquiétudes et de troubles pour nos -fils et nos petits-fils. - -KHOUNG-TSEU dit: _Khieou!_ l'homme supérieur hait ces détours d'un -homme qui se défend de toute ambition cupide, lorsque ses actions le -démentent. - -J'ai toujours entendu dire que ceux qui possèdent un royaume, ou qui -sont chefs de grandes familles, ne se plaignent pas de ce que ceux -qu'ils gouvernent ou administrent sont peu nombreux, mais qu'ils se -plaignent de ne pas avoir l'étendue de territoire qu'ils prétendent -leur être due; qu'ils ne se plaignent pas de la pauvreté où peuvent -se trouver les populations, mais qu'ils se plaignent de la discorde -qui règne entre elles et eux. Car, si chacun obtient la part qui lui -est due, il n'y a point de pauvres; si la concorde règne, il n'y a pas -pénurie d'habitants; s'il y a paix et tranquillité, il n'y a pas cause -de ruine ou de révolution. - -Les choses doivent se passer ainsi. C'est pourquoi, si les populations -éloignées ne sont pas soumises, alors cultivez la science et la vertu, -afin de les ramener à vous par vos mérites. Une fois qu'elles sont -revenues à l'obéissance, alors faites-les jouir de la paix et de la -tranquillité. - -Maintenant, _Yeou_ et _Khieou_, en aidant votre maître, vous ne -ramènerez pas à l'obéissance les populations éloignées, et celles-ci ne -pourront venir se soumettre d'elles-mêmes. L'État est divisé, troublé, -déchiré par les dissensions intestines, et vous n'êtes pas capables de -le protéger. - -Et cependant vous projetez de porter les armes au sein de cet État. -Je crains bien que les petits-fils de _Ki_ n'éprouvent un jour que la -source continuelle de leurs craintes et de leurs alarmes n'est pas dans -le pays de _Tchouan-yu_, mais dans l'intérieur de leur propre famille. - -2. KHOUNG-TSEU dit: Quand l'empire est gouverné par les principes de la -droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre -les rebelles, procèdent des fils du Ciel [des empereurs]. Si l'empire -est sans loi, s'il n'est pas gouverné par les principes de la droite -raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les -rebelles, procèdent des princes tributaires ou des vassaux de tous les -rangs. Quand [ces choses, qui sont exclusivement dans les attributions -impériales,] procèdent des princes tributaires, il arrive rarement -que, dans l'espace de dix générations[39], ces derniers ne perdent -pas leur pouvoir usurpé [qui tombe alors dans les mains des grands -fonctionnaires publics]. Quand il arrive que ces actes de l'autorité -impériale procèdent des grands fonctionnaires, il est rare que, dans -l'espace de cinq générations, ces derniers ne perdent pas leur pouvoir -[qui tombe entre les mains des intendants des grandes familles]. Quand -les intendants des grandes familles s'emparent du pouvoir royal, il est -rare qu'ils ne le perdent pas dans l'espace de trois générations. - -Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors -l'administration ne réside pas dans les grands fonctionnaires. - -Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors -les hommes de la foule ne s'occupent pas à délibérer et à exprimer leur -sentiment sur les actes qui dépendent de l'autorité impériale. - -3. KHOUNG-TSEU dit: Les revenus publics n'ont pas été versés à la -demeure du prince pendant cinq générations; la direction des affaires -publiques est tombée entre les mains des grands fonctionnaires pendant -quatre générations. C'est pourquoi les fils et les petits-fils des -trois _Houan_ [trois familles de princes de _Lou_] ont été si affaiblis. - -4. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes d'amis qui sont utiles, et -trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et véridiques, les -amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence, -sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravité tout -extérieure et sans droiture, les amis prodigues d'éloges et de basses -flatteries, les amis qui n'ont que de la loquacité sans intelligence, -sont les amis nuisibles. - -5. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes de joies ou satisfactions -qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction -de s'instruire à fond dans les rites et la musique, la satisfaction -d'instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction -de posséder l'amitié d'un grand nombre de sages, sont les joies ou -satisfactions utiles; la satisfaction que donne la vanité et l'orgueil, -la satisfaction de l'oisiveté et de la mollesse, la satisfaction de la -bonne chère et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles. - -6. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui sont auprès des princes vertueux pour les -aider dans leurs devoirs ont trois fautes à éviter: de parler sans y -avoir été invités, ce qui est appelé précipitation; de ne pas parler -lorsqu'on y est invité, ce qui est appelé taciturnité; de parler sans -avoir observé la contenance et la disposition [du prince], ce qui est -appelé aveuglement. - -7. KHOUNG-TSEU dit: Il y a pour l'homme supérieur trois choses dont -il cherche à se préserver: dans le temps de la jeunesse, lorsque le -sang et les esprits vitaux ne sont pas encore fixés [que la forme -corporelle n'a pas encore pris tout son développement][40], ce que -l'on doit éviter, ce sont les plaisirs sensuels; quand on a atteint la -maturité, et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur -force et leur vigueur, ce que l'on doit éviter, ce sont les rixes et -les querelles; quand on est arrivé à la vieillesse, que le sang et -les esprits vitaux tombent dans un état de langueur, ce que l'on doit -éviter, c'est le désir d'amasser des richesses. - -8. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois choses que l'homme supérieur révère: -il révère les décrets du ciel, il révère les grands hommes, il révère -les paroles des saints. - -Les hommes vulgaires ne connaissent pas les décrets du ciel, et par -conséquent ils ne les révèrent pas; ils font peu de cas des grands -hommes, et ils se jouent des paroles des saints. - -9. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui, du jour même de leur naissance, possèdent -la science, sont les hommes du premier ordre [supérieurs à tous les -autres]; ceux qui, par l'étude, acquièrent la science, viennent après -eux; ceux qui, ayant l'esprit lourd et épais, acquièrent cependant des -connaissances par l'étude, viennent ensuite; enfin ceux qui, ayant -l'esprit lourd et épais, n'étudient pas et n'apprennent rien, ceux-là -sont du dernier rang parmi les hommes. - -10. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, ou l'homme accompli dans la -vertu, a neuf sujets principaux de méditations: en regardant, il pense -à s'éclairer; en écoutant, il pense à s'instruire; dans son air et -son attitude, il pense à conserver du calme et de la sérénité; dans -sa contenance, il pense à conserver toujours de la gravité et de la -dignité; dans ses paroles, il pense à conserver toujours de la fidélité -et de la sincérité; dans ses actions, il pense à s'attirer toujours -du respect; dans ses doutes, il pense à interroger les autres; dans -la colère, il pense à réprimer ses mouvements; en voyant des gains à -obtenir, il pense à la justice. - -11. KHOUNG-TSEU dit: «On considère le bien comme si on pouvait -l'atteindre; on considère le vice comme si on touchait de l'eau -bouillante.» J'ai vu des hommes agir ainsi, et j'ai entendu des hommes -tenir ce langage. - -«On se retire dans le secret de la solitude pour chercher dans sa -pensée les principes de la raison; on cultive la justice pour mettre -en pratique ces mêmes principes de la raison.» J'ai entendu tenir ce -langage, mais je n'ai pas encore vu d'homme agir ainsi. - -12. _King-kong_, prince de _Thsi_, avait mille quadriges de chevaux. -Après sa mort, on dit que le peuple ne trouva à louer en lui aucune -vertu. _Pei_ et _Chou-tsi_ moururent de faim au bas de la montagne -_Cheou-yang_, et le peuple n'a cessé jusqu'à nos jours de faire leur -éloge. - -N'est-ce pas cela que je disais? - -13. _Tchin-kang_ fit une question à _Pe-yu_ (fils de KHOUNG-TSEU) en -ces termes: Avez-vous entendu des choses extraordinaires? - -Il lui répondit avec déférence: Je n'ai rien entendu. [Mon père] est -presque toujours seul. Moi _Li_, en passant un jour rapidement dans -la salle, je fus interpellé par lui en ces termes: Etudiez-vous le -_Livre des Vers?_ Je lui répondis avec respect: Je ne l'ai pas encore -étudié.--Si vous n'étudiez pas le _Livre des Vers_, vous n'aurez rien -à dire dans la conversation. Je me retirai, et j'étudiai le _Livre des -Vers_. - -Un autre jour qu'il était seul, je passai encore à la hâte dans la -salle, et il me dit: Etudiez-vous le _Livre des Rites?_ Je lui répondis -avec respect: Je ne l'ai pas encore étudié.--Si vous n'étudiez pas le -_Livre des Rites_, vous n'aurez rien pour vous fixer dans la vie. Je me -retirai, et j'étudiai le _Livre des Rites_. - -Après avoir entendu ces paroles, _Tchin-kang_ s'en retourna et s'écria -tout joyeux: J'ai fait une question sur une chose, et j'ai obtenu la -connaissance de trois. J'ai entendu parler du _Livre des Vers_, du -_Livre des Rites;_ j'ai appris en outre que l'homme supérieur tenait -son fils éloigné de lui. - -14. L'épouse du prince d'un Etat est qualifiée par le prince lui-même -de _Fou-jin_, ou _compagne de l'homme_. Cette épouse [nommée _Fou-jin_] -s'appelle elle-même _petite fille_. Les habitants de l'Etat l'appellent -_épouse_ ou _compagne du prince_. Elle se qualifie, devant les princes -des différents Etats, _pauvre petite reine_. Les hommes des différents -Etats la nomment aussi _compagne du prince_. - - -[37] Nom d'un royaume. (_Commentaire_.) - -[38] Nom d'une montagne. (_Ibid_.) - -[39] Ou de dix périodes de trente années. - -[40] _Commentaire._ - - - - -CHAPITRE XVII, - -COMPOSÉ DE 26 ARTICLES. - - -1. _Yang-ho_ (intendant de la maison de _Ki-chi_) désira que -KHOUNG-TSEU lui fit une visite. KHOUNG-TSEU n'alla pas le voir. -L'intendant l'engagea de nouveau en lui envoyant un porc. KHOUNG-TSEU, -ayant choisi le moment où il était absent pour lui faire ses -compliments, le rencontra dans la rue. - -[_Yang-ho_] aborda KHOUNG-TSEU en ces termes: Venez, j'ai à parler avec -vous. Il dit: Cacher soigneusement dans son sein des trésors précieux, -pendant que son pays est livré aux troubles et à la confusion, peut-on -appeler cela de l'humanité? [Le Philosophe] dit: On ne le peut.--Aimer -à s'occuper des affaires publiques et toujours perdre les occasions de -le faire, peut-on appeler cela sagesse et prudence? [Le Philosophe] -dit: On ne le peut.--Les soleils et les lunes [les jours et les -mois] passent, s'écoulent rapidement. Les années ne sont pas à notre -disposition.--KHOUNG-TSEU dit: C'est bien, je me chargerai d'un emploi -public. - -2. Le Philosophe dit: Par la nature, nous nous rapprochons beaucoup les -uns des autres; par l'éducation, nous devenons très-éloignés. - -3. Le Philosophe dit: Il n'y a que les hommes d'un savoir et d'une -intelligence supérieurs qui ne changent point en vivant avec les hommes -de la plus basse ignorance, de l'esprit le plus lourd et le plus épais. - -4. Le Philosophe s'étant rendu à _Wou-tching_ (petite ville de _Lou_), -il y entendit un concert de voix humaines mêlées aux sons d'un -instrument à cordes. - -Le maître se prit à sourire légèrement, et dit: Quand on tue une poule, -pourquoi se servir d'un glaive qui sert à tuer les boeufs? - -_Tseu-yeou_ répondit avec respect: Autrefois, moi _Yen_, j'ai entendu -dire à mon maître que si l'homme supérieur qui occupe un emploi élevé -dans le gouvernement étudie assidûment les principes de la droite -raison [les rites, la musique, etc.], alors par cela même il aime les -hommes et il en est aimé; et que si les hommes du peuple étudient -assidûment les principes de la droite raison, alors ils se laissent -facilement gouverner. - -Le Philosophe dit: Mes chers disciples, les paroles de _Yen_ sont -justes. Dans ce que j'ai dit il y a quelques instants, je ne faisais -que plaisanter. - -5. _Kong-chan, feï-jao_ (ministre de _Ki-chi_), ayant appris qu'une -révolte avait éclaté à _Pi_, en avertit le Philosophe, selon l'usage. -Le Philosophe désirait se rendre auprès de lui. - -_Tseu-lou_, n'étant pas satisfait de cette démarche, dit: Ne vous y -rendez pas, rien ne vous y oblige; qu'avez-vous besoin d'aller voir la -famille de _Kong-chan?_ - -Le Philosophe dit: Puisque cet homme m'appelle, pourquoi n'aurait-il -aucun motif d'agir ainsi? S'il lui arrive de m'employer, je ferai du -royaume de _Lou_ un État de _Tcheou_ oriental[41]. - -6. _Tseu-tchang_ demanda à KHOUNG-TSEU ce que c'était que la vertu de -l'humanité. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui peut accomplir cinq choses dans -le monde est doué de la vertu de l'humanité. [_Tseu-tchang_] demanda -en suppliant quelles étaient ces cinq choses. [Le Philosophe] dit: Le -respect de soi-même et des autres, la générosité, la fidélité ou la -sincérité, l'application au bien, et la bienveillance pour tous. - -Si vous observez dans toutes vos actions le respect de vous-même et -des autres, alors vous ne serez méprisé de personne; si vous êtes -généreux, alors vous obtiendrez l'affection du peuple; si vous êtes -sincère et fidèle, alors les hommes auront confiance en vous; si vous -êtes appliqué au bien, alors vous aurez des mérites; si vous êtes -bienveillant et miséricordieux, alors vous aurez tout ce qu'il faut -pour gouverner les hommes. - -7. _Pi-hi_ (grand fonctionnaire de l'État de _Tçin_) demanda à voir -[KHOUNG-TSEU]. Le Philosophe désira se rendre à son invitation. - -_Tseu-lou_ dit: Autrefois, moi _Yeou_, j'ai souvent entendu dire à -mon maître ces paroles: Si quelqu'un commet des actes vicieux de sa -propre personne, l'homme supérieur ne doit pas entrer dans sa demeure. -_Pi-hi_ s'est révolté contre _Tchoung-meou_[42]; d'après cela, comment -expliquer la visite de mon maître? - -Le Philosophe dit: Oui, sans doute, j'ai tenu ces propos; mais ne -disais-je pas aussi: Les corps les plus durs ne s'usent-ils point -par le frottement? Ne disais-je pas encore: La blancheur inaltérable -ne devient-elle pas noire par son contact avec une couleur noire? -Pensez-vous que je suis un melon de saveur amère, qui n'est bon qu'à -être suspendu sans être mangé? - -8. Le Philosophe dit: _Yeou_, avez-vous entendu parler des six maximes -et des six défauts qu'elles impliquent? [Le disciple] répondit avec -respect: Jamais.--Prenez place à côté de moi, je vais vous les -expliquer. - -L'amour de l'humanité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut -l'ignorance ou la stupidité; l'amour de la science, sans l'amour de -l'étude, a pour défaut l'incertitude ou la perplexité; l'amour de la -sincérité et de la fidélité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la -duperie; l'amour de la droiture, sans l'amour de l'étude, a pour défaut -une témérité inconsidérée; l'amour du courage viril, sans l'amour de -l'étude, a pour défaut l'insubordination; l'amour de la fermeté et de -la persévérance, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la démence ou -l'attachement à une idée fixe. - -9. Le Philosophe dit: Mes chers disciples, pourquoi n'étudiez-vous pas -le _Livre des Vers?_ - -Le _Livre des Vers_ est propre à élever les sentiments et les idées; - -Il est propre à former le jugement par la contemplation des choses; - -Il est propre à réunir les hommes dans une mutuelle harmonie; - -Il est propre à exciter des regrets sans ressentiments. - -[On y trouve enseigné] que lorsqu'on est près de ses parents, on doit -les servir, et que lorsqu'on en est éloigné, on doit servir le prince. - -On s'y instruit très au long des noms d'arbres, de plantes, de bêtes -sauvages et d'oiseaux. - -10. Le Philosophe interpella _Pé-yu_ (son fils), en disant: Vous -exercez-vous dans l'étude du _Tcheou-nan_ et du _Tchao-nan_ [les deux -premiers chapitres du _Livre des Vers_]? Les hommes qui n'étudient pas -le _Tcheou-nan_ et le _Tchao-nan_ sont comme s'ils se tenaient debout -le visage tourné vers la muraille. - -11. Le Philosophe dit: On cite à chaque instant les _Rites!_ les -_Rites!_ Les pierres précieuses et les habits de cérémonies ne -sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue les _rites_? On cite -à chaque instant la _Musique!_ la _Musique!_ Les clochettes et les -tambours ne sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue la _musique?_ - -12. Le Philosophe dit: Ceux qui montrent extérieurement un air grave et -austère, lorsqu'ils sont intérieurement légers et pusillanimes, sont à -comparer aux hommes les plus vulgaires. Ils ressemblent à des larrons -qui veulent percer un mur pour commettre leurs vols. - -13. Le Philosophe dit: Ceux qui recherchent les suffrages des -villageois sont des voleurs de vertus. - -14. Le Philosophe dit: Ceux qui dans la voie publique écoutent une -affaire et la discutent font un abandon de la vertu. - -15. Le Philosophe dit: Comment les hommes vils et abjects -pourraient-ils servir le prince? - -Ces hommes, avant d'avoir obtenu leurs emplois, sont déjà tourmentés de -la crainte de ne pas les obtenir; lorsqu'ils les ont obtenus, ils sont -tourmentés de la crainte de les perdre. - -Dès l'instant qu'ils sont tourmentés de la crainte de perdre leurs -emplois, il n'est rien dont ils ne soient capables. - -16. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, les peuples avaient trois -travers d'esprit; de nos jours, quelques-uns de ces travers sont -perdus; l'ambition des anciens s'attachait aux grandes choses et -dédaignait les petites; l'ambition des hommes de nos jours est modérée -sur les grandes choses et très-ardente sur les petites. - -La gravité et l'austérité des anciens étaient modérées sans -extravagance; la gravité et l'austérité des hommes de nos jours est -irascible, extravagante. La grossière ignorance des anciens était -droite et sincère; la grossière ignorance des hommes de nos jours n'est -que fourberie, et voilà tout. - -17. Le Philosophe dit: Les hommes aux paroles artificieuses et -fleuries, aux manières engageantes, sont rarement doués de la vertu de -l'humanité. - -18. Le Philosophe dit: Je déteste la couleur violette [couleur -intermédiaire], qui dérobe aux regards la véritable couleur de pourpre. -Je déteste les sons musicaux de _Tching_, qui portent le trouble et la -confusion dans la véritable musique. Je déteste les langues aiguës [ou -calomniatrices], qui bouleversent les États et les familles. - -19. Le Philosophe dit: Je désire ne pas passer mon temps à parler. - -_Tseu-koung_ dit: Si notre maître ne parle pas, alors comment ses -disciples transmettront-ils ses paroles à la postérité? - -Le Philosophe dit: Le ciel, comment parle-t-il? les quatre saisons -suivent leur cours; tous les êtres de la nature reçoivent tour à tour -l'existence. Comment le ciel parle-t-il? - -20. _Jou-pei_[43] désirait voir KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU s'excusa sur -son indisposition; mais aussitôt que le porteur du message fut sorti de -la porte, le Philosophe prit sa guitare, et se mit à chanter, dans le -dessein de se faire entendre. - -21. _Tsaï-ngo_ demanda si, au lieu de trois années de deuil après la -mort des parents, une révolution de douze lunes [ou une année] ne -suffirait pas. - -Si l'homme supérieur n'observait pas les rites sur le deuil pendant -trois années, ces rites tomberaient certainement en désuétude; si -pendant trois années il ne cultivait pas la musique, la musique -certainement périrait. - -Quand les anciens fruits sont parvenus à leur maturité, de nouveaux -fruits se montrent et prennent leur place. On change le feu en forant -les bois qui le donnent[44]. Une révolution de douze lunes peut suffire -pour toutes ces choses. - -Le Philosophe dit: Si l'on se bornait à se nourrir du plus beau riz, -et à se vêtir des plus beaux habillements, seriez-vous satisfait et -tranquille?--Je serais satisfait et tranquille. - -Si vous vous trouvez satisfait et tranquille de cette manière d'agir, -alors pratiquez-la. - -Mais cet homme supérieur [dont vous avez parlé], tant qu'il sera dans -le deuil de ses parents, ne trouvera point de douceur dans les mets -les plus recherchés qui lui seront offerts; il ne trouvera point de -plaisir à entendre la musique, il ne trouvera point de repos dans -les lieux qu'il habitera. C'est pourquoi il ne fera pas [ce que vous -proposez; il ne réduira pas ses trois années de deuil à une révolution -de douze lunes]. Maintenant, si vous êtes satisfait de cette réduction, -pratiquez-la. - -_Tsaï-ngo_ étant sorti, le Philosophe dit: _Yu_ (petit nom de -_Tsaï-ngo_) n'est pas doué de la vertu de l'humanité. Lorsque l'enfant -a atteint sa troisième année d'âge, il est sevré du sein de ses père et -mère; alors suivent trois années de deuil pour les parents; ce deuil -est en usage dans tout l'empire; _Yu_ n'a-t-il pas eu ces trois années -d'affection publique de la part de ses père et mère? - -22. Le Philosophe dit: Ceux qui ne font que boire et manger pendant -toute la journée, sans employer leur intelligence à quelque objet digne -d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas le métier de bateleur? Qu'ils le -pratiquent, ils seront des sages en comparaison! - -23. _Tseu-lou_ dit: L'homme supérieur estime-t-il beaucoup le courage -viril? Le Philosophe dit: L'homme supérieur met au-dessus de tout -l'équité et la justice. Si l'homme supérieur possède le courage viril -ou la bravoure sans la justice, il fomente des troubles dans L'État. -L'homme vulgaire qui possède le courage viril, ou la bravoure sans la -justice, commet des violences et des rapines. - -24. _Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur a-t-il en lui des sentiments -de haine ou d'aversion? Le Philosophe dit: Il a en lui des sentiments -de haine ou d'aversion. Il hait ou déteste ceux qui divulguent les -fautes des autres hommes; il déteste ceux qui, occupant les rangs les -plus bas de la société, calomnient leurs supérieurs; il déteste les -braves et les forts qui ne tiennent aucun compte des rites; il déteste -les audacieux et les téméraires qui s'arrêtent au milieu de leurs -entreprises sans avoir le coeur de les achever. - -[_Tseu-koung_] dit: C'est aussi ce que moi _Sse_, je déteste -cordialement. Je déteste ceux qui prennent tous les détours, toutes -les précautious possibles pour être considérés comme des hommes d'une -prudence accomplie; je déteste ceux qui rejettent toute soumission, -toute règle de discipline, afin de passer pour braves et courageux; -je déteste ceux qui révèlent les défauts secrets des autres, afin de -passer pour droits et sincères. - -25. Le Philosophe dit: Ce sont les servantes et les domestiques -qui sont les plus difficiles à entretenir. Les traitez-vous comme -des proches, alors ils sont insoumis; les tenez-vous éloignés, ils -conçoivent de la haine et des ressentiments. - -26. Le Philosophe dit: Si, parvenu à l'âge de quarante ans [l'âge de la -maturité de la raison], on s'attire encore la réprobation [des sages], -c'en est fait, il n'y a plus rien à espérer. - - -[41] C'est-à-dire qu'il introduira dans l'État de _Lou_, situé à -l'orient de celui des _Tcheou_, les sages doctrines de l'antiquité -conservées dans ce dernier État. - -[42] Nom de cité. - -[43] Homme du royaume de _Lou_. - -[44] C'était un usage de renouveler le feu à chaque saison. - - - - -CHAPITRE XVIII, - -COMPOSÉ DE 11 ARTICLES. - - -1. _Weï-tseu_[45] ayant résigné ses fonctions, _Ki-tseu_[46] devint -l'esclave (de _Cheou-sin_). _Pi-kan_ lit des remontrances, et fut mis à -mort. KHOUNG-TSEU dit: La dynastie _Yn_ (ou _Chang_) eut trois hommes -doués de la grande vertu de l'humanité[47]. - -2. _Lieou-hia-hoeï_ exerçait l'emploi de chef des prisons de l'État; il -fut trois fois destitué de ses fonctions. Une personne lui dit: Et vous -n'avez pas encore quitté ce pays? Il répondit: Si je sers les hommes -selon l'équité et la raison, comment trouverais-je un pays où je ne -serais pas trois fois destitué de mes fonctions? Si je sers les hommes -contrairement à l'équité et à la raison, comment devrais-je quitter le -pays où sont mon père et ma mère? - -3. _King-kong_, prince de _Thsi_, s'occupant de la manière dont il -recevrait KHOUNG-TSEU, dit: «Je ne puis le recevoir avec les mêmes -égards que j'ai eus envers _Ki-chi_[48]. Je le recevrai d'une manière -intermédiaire entre _Ki_ et _Meng_[49].» Il ajouta: «Je suis vieux, je -ne pourrais pas utiliser sa présence.» KHOUNG-TSEU se remit en route -pour une autre destination. - -4. Les ministres du prince de _Thsi_ avaient envoyé des musiciennes au -prince de _Lou. Ki-hoan-tseu_ (grand fonctionnaire de _Lou_) les reçut; -mais pendant trois jours elles ne furent pas présentées à la cour. -KHOUNG-TSEU s'éloigna [parce que sa présence gênait la cour]. - -5. Le sot _Tsie-yu_, de l'État de _Thsou_, en faisant passer son char -devant celui de KHOUNG-TSEU, chantait ces mots: «Oh! le phénix! oh! -le phénix! comme sa vertu est en décadence! Les choses passées ne -sont plus soumises à sa censure; les choses futures ne peuvent se -conjecturer. Arrêtez-vous donc! arrêtez-vous donc! Ceux qui maintenant -dirigent les affaires publiques sont dans un éminent danger!» - -KHOUNG-TSEU descendit de son char dans le dessein de parler à cet -homme; mais celui-ci s'éloigna rapidement, et le Philosophe ne put -l'atteindre pour lui parler. - -6. _Tchang-tsiu_ et _Ki-nie_ étaient ensemble à labourer la terre. -KHOUNG-TSEU, passant auprès d'eux, envoya _Tseu-lou_ leur demander où -était le gué [pour passer la rivière]. - -_Tchang-tsiu_ dit: Quel est cet homme qui conduit le char? _Tseu-lou_ -dit: C'est KHOUNG-KHIEOU. L'autre ajouta: C'est KHOUNG-KHIEOU de -_Lou?_--C'est lui-même.--Si c'est lui, il connaît le gué. - -[_Tseu-lou_] fit la même demande à _Ki-nie. Ki-nie_ dit: Mon fils, -qui êtes-vous? Il répondit: Je suis _Tching-yeou._--Êtes-vous un des -disciples de KHOUNG-KHIEOU de _Lou?_ Il répondit respectueusement: -Oui.--Oh! l'empire tout entier se précipite comme un torrent vers sa -ruine, et il ne se trouve personne pour le changer, le réformer! Et -vous, vous êtes le disciple d'un maître qui ne fuit que les hommes -[qui ne veulent pas l'employer][50]. Pourquoi ne vous faites-vous pas -le disciple des maîtres qui fuient le siècle [comme nous]?--Et le -laboureur continua à semer son grain. - -_Tseu-lou_ alla rapporter ce qu'on lui avait dit. Le Philosophe s'écria -en soupirant: Les oiseaux et les quadrupèdes ne peuvent se réunir pour -vivre ensemble; si je n'avais pas de tels hommes pour disciples, qui -aurais-je? Quand l'empire a de bonnes lois et qu'il est bien gouverné, -je n'ai pas à m'occuper de le réformer. - -7. _Tseu-lou_ étant resté en arrière de la suite du Philosophe, il -rencontra un vieillard portant une corbeille suspendue à un bâton. -_Tseu-lou_ l'interrogea en disant: Avez-vous vu notre maître? Le -vieillard répondit: Vos quatre membres ne sont pas accoutumés à la -fatigue; vous ne savez pas faire la distinction des cinq sortes de -grains: quel est votre maître? En même temps il planta son bâton en -terre, et s'occupa à arracher des racines. - -_Tseu-lou_ joignit les mains sur sa poitrine en signe de respect, et se -tint debout près du vieillard. - -Ce dernier retint _Tseu-lou_ avec lui pour passer la nuit. Il tua une -poule, prépara un petit repas, et lui offrit à manger. Il lui présenta -ensuite ses deux fils. - -Le lendemain, lorsque le jour parut, _Tseu-lou_ se mit en route pour -rejoindre son maître, et l'instruire de ce qui lui était arrivé. Le -Philosophe dit: C'est un solitaire qui vit dans la retraite. Il fit -ensuite retourner _Tseu-lou_ pour le voir. Mais lorsqu'il arriva, le -vieillard était parti [afin de dérober ses traces]. - -_Tseu-lou_ dit: Ne pas accepter d'emploi public est contraire à la -justice. Si on se fait une loi de ne pas violer l'ordre des rapports -qui existent entre les différents âges, comment serait-il permis de -violer la loi de justice, bien plus importante, qui existe entre les -ministres et le prince[51]? Désirant conserver pure sa personne, on -porte le trouble et la confusion dans les grands devoirs sociaux. -L'homme supérieur qui accepte un emploi public remplit son devoir. Les -principes de la droite raison n'étant pas mis en pratique, il le sait -[et il s'efforce d'y remédier]. - -8. Des hommes illustres sans emplois publics furent _Pe-y, Chou-thsi_ -(prince de_Kou-tchou_), _Yu-tchoung_ (le même que _Taï-pé_, du pays des -_Man_ ou barbares du midi), _Y-ye, Tchou-tchang, Lieou-hia-hoeï_ et -_Chao-lien_ (barbares de l'est). - -Le Philosophe dit: N'abandonnèrent-ils jamais leurs résolutions, et ne -déshonorèrent-ils jamais leur caractère, _Pe-y_ et _Chou-thsi?_ On dit -que _Lieou-hia-hoeï_ et _Chao-lien_ ne soutinrent pas jusqu'au bout -leurs résolutions, et qu'ils déshonorèrent leur caractère. Leur langage -était en harmonie avec la raison et la justice, tandis que leurs actes -étaient en harmonie avec les sentiments des hommes. Mais en voilà assez -sur ces personnes et sur leurs actes. - -On dit que _Yu-tchoung_ et _Y-ye_ habitèrent dans le secret de -la solitude, et qu'ils répandirent hardiment leur doctrine. Ils -conservèrent à leur personne toute sa pureté; leur conduite se trouvait -en harmonie avec leur caractère insociable, et était conforme à la -raison. - -Quant à moi, je diffère de ces hommes; je ne dis pas d'avance: Cela se -peut, cela ne se peut pas. - -9. L'intendant en chef de la musique de l'État de _Lou,_ nommé _Tchi_, -se réfugia dans l'État de _Thsi_. - -Le chef de la seconde tablée ou troupe, _Kan_, se réfugia dans l'État -de _Tsou_. Le chef de la troisième troupe, _Liao_, se réfugia dans -l'État de _Thsai_. Le chef de la quatrième troupe, _Kiouë_, se réfugia -dans l'État de _Thsin_. - -Celui qui frappait le grand tambour, _Fang-chou_, se retira dans une -île du _Hoang-ho_. - -Celui qui frappait le petit tambour, _Wou_, se retira dans le pays de -_Han_. - -L'intendant en second, nommé _Yang_, et celui qui jouait des -instruments de pierre, nommé _Siang_, se retirèrent dans une île de la -mer. - -10. _Tcheou-koung_ (le prince de _Tcheou_) s'adressa à _Lou-koung_ -(le prince de _Lou_), en disant: L'homme supérieur ne néglige pas ses -parents et ne les éloigne pas de lui; il n'excite pas des ressentiments -dans le coeur de ses grands fonctionnaires, en ne voulant pas se servir -d'eux; il ne repousse pas, sans de graves motifs, les anciennes -familles de dignitaires, et il n'exige pas toutes sortes de talents et -de services d'un seul homme. - -11. Les [anciens] _Tcheou_ avaient huit hommes accomplis; c'étaient -_Pe-ta, Pe-kouo, Tchoung-to, Tchoung-kouë, Chou-ye, Chou-hia, Ki-souï, -Ki-wa_. - - -[45] Prince feudataire de l'État de _Weï_, frère du tyran _Cheou-sin_. -Voyez notre _Résumé historique de l'histoire et de la civilisation -chinoises, etc_., pag. 70 et suiv. - -[46] Oncle de _Cheou-sin_, ainsi que _Pi-kan_, que le premier fit -périr de la manière la plus cruelle, Voyez l'ouvrage cité, p 70, -2e col. - -[47] _Weï-tseu, Ki-tseu_, et _Pi-kan._ - -[48] Grand de premier ordre de l'État de _Lou_. - -[49] Grand du dernier ordre de l'État de _Lou._ - -[50] Commentaire chinois. - -[51] Si l'homme a des devoirs de famille à remplir, il a aussi des -devoirs sociaux plus importants, et auxquels il ne peut se soustraire -sans faillir; tel est celui d'occuper des fonctions publiques lorsque -l'on peut être utile à son pays. C'est manquer à ce devoir que de -s'éloigner de la vie politique et de se retirer dans la retraite -lorsque ses services peuvent être utiles. Voila la pensée d'un -philosophe chinois, qui avait à combattre des sectateurs d'une doctrine -contraire. Voyez notre édition du _Livre de la Raison suprême et de la -Vertu_, du philosophe LAO-TSEU, le contemporain de KHOUNG-TSEU. - - - - -CHAPITRE XIX, - -COMPOSÉ DE 25 ARTICLES[52]. - - -1. _Tseu-tchang_ dit: L'homme qui s'est élevé au-dessus des autres -par les acquisitions de son intelligence[53] prodigue sa vie à la vue -du danger. S'il voit des circonstances propres à lui faire obtenir -des profits, il médite sur la justice et le devoir. En offrant un -sacrifice, il médite sur le respect et la gravité, qui en sont -inséparables. En accomplissant des cérémonies funèbres, il médite sur -les sentiments de regret et de douleur qu'il éprouve. Ce sont là les -devoirs qu'il se plaît à remplir. - -2. _Tseu-tchang_ dit: Ceux qui embrassent la vertu sans lui donner -aucun développement; qui ont su acquérir la connaissance des principes -de la droite raison sans pouvoir persévérer dans sa pratique: -qu'importe au monde que ces hommes aient existé ou qu'ils n'aient pas -existé? - -3. Les disciples de _Tseu-hia_ demandèrent à _Tseu-tchang_ ce que -c'était que l'amitié ou l'association des amis. _Tseu-tchang_ dit: -Qu'en pense votre maître _Tseu-hia_? [Les disciples] répondirent avec -respect: _Tseu-hia_ dit que ceux qui peuvent se lier utilement par les -liens de l'amitié s'associent, et que ceux dont l'association serait -nuisible ne s'associent pas. _Tseu-tchang_ ajouta: Cela diffère de ce -que j'ai entendu dire. J'ai appris que l'homme supérieur honorait les -sages et embrassait dans son affection toute la multitude; qu'il louait -hautement les hommes vertueux et avait pitié de ceux qui ne l'étaient -pas. Suis-je un grand sage; pourquoi, dans mes relations avec les -hommes, n'aurais-je pas une bienveillance commune pour tous? Ne suis-je -pas un sage; les hommes sages (dans votre système) me repousseront. -S'il en est ainsi, pourquoi repousser de soi certains hommes? - -4. _Tseu-hia_ dit: Quoique certaines professions de la vie -soient humbles[54], elles sont cependant véritablement dignes de -considération. Néanmoins, si ceux qui suivent ces professions veulent -parvenir à ce qu'il y a de plus éloigné de leur état[55], je crains -qu'ils ne puissent réussir. C'est pourquoi l'homme supérieur ne -pratique pas ces professions inférieures. - -5. _Tseu-hia_ dit: Celui qui chaque jour acquiert des connaissances -qui lui manquaient, et qui chaque mois n'oublie pas ce qu'il a pu -apprendre, peut être dit aimer l'étude. - -6. _Tseu-hia_ dit: Donnez beaucoup d'étendue à vos études, et portez-y -une volonté ferme et constante. Interrogez attentivement, et méditez à -loisir sur ce que vous avez entendu. La vertu de l'humanité, la vertu -supérieure est là. - -7. _Tseu-hia_ dit: Tous ceux qui pratiquent les arts manuels -s'établissent dans des ateliers pour confectionner leurs ouvrages; -l'homme supérieur étudie pour porter à la perfection les règles des -devoirs. - -8. _Tseu-hia_ dit: Les hommes vicieux déguisent leurs fautes sous un -certain dehors d'honnêteté. - -9. _Tseu-hia_ dit: L'homme supérieur a trois apparences changeantes: -si on le considère de loin, il parait grave, austère; si on approche de -lui, on le trouve doux et affable; si on entend ses paroles, il paraît -sévère et rigide. - -10. _Tseu-hia_ dit: Ceux qui remplissent les fonctions supérieures d'un -Etat se concilient d'abord la confiance de leur peuple pour obtenir de -lui le prix de ses sueurs; s'ils n'obtiennent pas sa confiance, alors -ils sont considérés comme le traitant d'une manière cruelle. Si le -peuple a donné à son prince des preuves de sa fidélité, il peut alors -lui faire des remontrances; s'il n'a pas encore donné des preuves de sa -fidélité, il sera considéré comme calomniant son prince. - -11. _Tseu-hia_ dit: Dans les grandes entreprises morales, ne dépassez -pas le but; dans les petites entreprises morales, vous pouvez aller au -delà ou rester en deçà sans de grands inconvénients. - -12. _Tseu-yeou_ dit: Les disciples de _Tseu-hia_ sont de petits -enfants; ils peuvent arroser, balayer, répondre respectueusement, se -présenter avec gravité et se retirer de même. Ce ne sont là que les -branches ou les choses les moins importantes; mais la racine de tout, -la chose la plus importante, leur manque complètement[56]. Que faut-il -donc penser de leur science? - -_Tseu-hia_, ayant entendu ces paroles, dit: Oh! _Yan-yeou_ excède les -bornes. Dans l'enseignement des doctrines de l'homme supérieur, que -doit-on enseigner d'abord, que doit-on s'efforcer d'inculquer ensuite? -Par exemple, parmi les arbres et les plantes, il y a différentes -classes qu'il faut distinguer. Dans renseignement des doctrines de -l'homme supérieur, comment se laisser aller à la déception? Cet -enseignement a un commencement et une fin; c'est celui du saint homme. - -13. _Tseu-hia_ dit: Si pendant que l'on occupe un emploi public on a du -temps et des forces de reste, alors on doit s'appliquer à l'étude de -ses devoirs; quand un étudiant est arrivé au point d'avoir du temps et -des forces de reste, il doit alors occuper un emploi public. - -14. _Tseu-yeou_ dit: Lorsqu'on est en deuil de ses père et mère, on -doit porter l'expression de sa douleur à ses dernières limites, et -s'arrêter là. - -15. _Tseu-yeou_ dit: Mon ami _Tchang_ se jette toujours dans les plus -difficiles entreprises; cependant il n'a pas encore pu acquérir la -vertu de l'humanité. - -10. _Thsêng-tseu_ dit: Que _Tchang_ a la contenance grave et digne! -cependant il ne peut pas pratiquer avec les hommes la vertu de -l'humanité! - -17. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu dire au maître qu'il n'est personne -qui puisse épuiser toutes les facultés de sa nature. Si quelqu'un le -pouvait, ce devrait être dans l'expression de la douleur pour la perte -de ses père et mère. - -18. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu souvent le maître parler de la -piété filiale de _Meng-tchouang-tseu_. [Ce grand dignitaire de l'Etat -de _Lou_] peut être imité dans ses autres vertus; mais, après la mort -de son père, il ne changea ni ses ministres ni sa manière de gouverner; -et c'est en cela qu'il est difficile à imiter. - -19. Lorsque_Meng-chi_ (_Meng-tchouang-tseu_) nomma _Yang-fou_ ministre -de la justice, _Yang-fou_ consulta _Thsêng-tseu_ [son maître] sur -la manière dont il devait se conduire. _Thsêng-tseu_ dit: Si les -supérieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice et du devoir, -le peuple se détache également du devoir et perd pour longtemps toute -soumission. Si vous acquérez la preuve qu'il a de tels sentiments de -révolte contre les lois, alors ayez compassion de lui, prenez-le en -pitié et ne vous en réjouissez jamais. - -20. _Tseu-koung_ dit: La perversité de _Cheou-_(_sin_) ne fut pas aussi -extrême qu'on l'a rapporté. C'est pour cela que l'homme supérieur doit -avoir en horreur de demeurer dans des lieux immondes; tous les vices et -les crimes possibles lui seraient imputés. - -21. _Tseu-koung_ dit: Les erreurs de l'homme supérieur sont comme des -éclipses du soleil et de la lune. S'il commet des fautes, tous les -hommes les voient; s'il se corrige, tous les hommes le contemplent. - -22. _Kong-sun-tchao_, grand de l'Etat de _Weï_, questionna _Tseu-koung_ -en ces termes: A quoi ont servi les études de _Tchoung-ni_ -[KHOUNG-TSEU]? - -_Tseu-koung_ dit: Les doctrines des [anciens rois] _Wen_ et _Wou_ ne -se sont pas perdues sur la terre; elles se sont maintenues parmi les -hommes. Les sages ont conservé dans leur mémoire leurs grands préceptes -de conduite; et ceux qui étaient avancés dans la sagesse ont conservé -dans leur mémoire les préceptes de morale moins importants qu'ils -avaient laissés au monde. Il n'est rien qui ne se soit conservé des -préceptes et des doctrines salutaires de _Wen_ et de _Wou_. Comment le -maître ne les aurait-il pas étudiés? et même comment n'aurait-il eu -qu'un seul et unique précepteur? - -23. _Chou-sun_, du rang de _Wou-chou_ [grand de l'Etat de _Lou_], -s'entretenant avec d'autres dignitaires du premier ordre à la cour du -prince, dit: _Tseu-koung_ est bien supérieur en sagesse à _Tchoung-ni_. - -_Tseu-fou_, du rang de _King-pe_ [grand dignitaire de l'Etat de -_Lou_], en informa _Tseu-koung. Tseu-koung_ dit: Pour me servir de la -comparaison d'un palais et de ses murs, moi _Sse_, je ne suis qu'un mur -qui atteint à peine aux épaules; mais, si vous considérez attentivement -tout l'édifice, vous le trouverez admirable. - -Les murs de l'édifice de mon maître sont très-élevés. Si vous ne -parvenez pas à en franchir la porte, vous ne pourrez contempler toute -la beauté du temple des ancêtres, ni les richesses de toutes les -magistratures de l'Etat. - -Ceux qui parviennent à franchir cette porte sont quelques rares -personnes. Les propos de mon supérieur [_Wou-chou_, relativement à -KHOUNG-TSEU et à lui] ne sont-ils pas parfaitement analogues? - -24. _Chou-sun Wou-chou_ ayant de nouveau rabaissé le mérite de -_Tchoung-ni, Tseu-koung_ dit: N'agissez pas ainsi; _Tchoung-ni_ ne -doit pas être calomnié. La sagesse des autres hommes est une colline -ou un monticule que l'on peut franchir; _Tchoung-ni_ est le soleil et -la lune, qui ne peuvent pas être atteints et dépassés. Quand même les -hommes [qui aiment l'obscurité] désireraient se séparer complétement de -ces astres resplendissants, quelle injure feraient-ils au soleil et à -la lune? Vous voyez trop bien maintenant que vous ne connaissez pas la -mesure des choses. - -25. _Tching-tseu-king_ (disciple de KHOUNG-TSEU), s'adressant à -_Tseu-koung_, dit: Vous avez une constance grave et digne; en quoi -_Tchoung-ni_ est-il plus sage que vous? - -_Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur, par un seul mot qui lui échappe, -est considéré comme très-éclairé sur les principes des choses; et par -un seul mot il est considéré comme ne sachant rien. On doit donc mettre -une grande circonspection dans ses paroles. - -Notre maître ne peut pas être atteint [dans son intelligence -supérieure]; il est comme le ciel, sur lequel on ne peut monter, même -avec les plus hautes échelles. - -Si notre maître obtenait de gouverner des Etats, il n'avait qu'à -dire [au peuple]: Etablissez ceci, aussitôt il l'établissait; suivez -cette voie morale, aussitôt il la suivait; conservez la paix et la -tranquillité, aussitôt il se rendait à ce conseil; éloignez toute -discorde, aussitôt l'union et la concorde régnaient. Tant qu'il vécut, -les hommes l'honorèrent; après sa mort, ils l'ont regretté et pleuré. -D'après cela, comment pouvoir atteindre à sa haute sagesse? - - -[52] Ce chapitre ne rapporte que les dits des disciples de KHOUNG-TSEU. -Ceux de _Tseu-hia_ sont les plus nombreux; ceux de _Tseu-koung_, après. -(_Commentaire_.) - -[53] Tel est le sens du mot _sse_, donné par quelques commentateurs -chinois. - -[54] Comme celles de laboureur, jardinier, médecin, etc. -(_Commentaire_.) - -[55] Comme le gouvernement du royaume, la pacification de l'empire, -etc. (_Commentaire_.) - -[56] Voyez le _Ta-hio_, chap. I, pag. 46-47. - - - - -CHAPITRE XX, - -COMPOSÉ DE 3 ARTICLES. - - -1. _Yao_ dit: O _Chun!_ le ciel a résolu que la succession de la -dynastie impériale reposerait désormais sur votre personne. Tenez -toujours fermement et sincèrement le milieu de la droite voie. Si les -peuples qui sont situés entre les quatre mers souffrent de la disette -et de la misère, les revenus du prince seront à jamais supprimés. - -_Chun_ confia aussi un semblable mandat à _Yu_. [Celui-ci] dit: Moi -humble et pauvre _Li_, tout ce que j'ose, c'est de me servir d'un -taureau noir [dans les sacrifices]; tout ce que j'ose, c'est d'en -instruire l'empereur souverain et auguste. S'il a commis des fautes, -n'osé-je [moi, son ministre] l'en blâmer? Les ministres naturels de -l'empereur [les sages de l'empire][57] ne sont pas laissés dans -l'obscurité; ils sont tous en évidence dans le coeur de l'empereur. Ma -pauvre personne a beaucoup de défauts qui ne sont pas communs [aux -sages] des quatre régions de l'empire. Si les [sages] des quatre -régions de l'empire ont des défauts, ces défauts existent également -dans ma pauvre personne. - -_Tcheou_ (_Wou-wang_) eut une grande libéralité; les hommes vertueux -furent à ses yeux les plus éminents. - -[Il disait]: Quoique l'on ait des parents très-proches [comme des -fils et des petits-fils], il n'est rien comme des hommes doués de la -vertu de l'humanité[58]! je voudrais que les fautes de tout le peuple -retombassent sur moi seul. - -[_Wou-wang_] donna beaucoup de soin et d'attention aux poids et -mesures. Il examina les lois et les constitutions, rétablit dans leurs -emplois les magistrats qui en avaient été privés, et l'administration -des quatre parties de l'empire fut remise en ordre. - -Il releva les royaumes détruits [il les rétablit et les rendit à leurs -anciens possesseurs][59]; il renoua le fil des générations interrompues -[il donna des rois aux royaumes qui n'en avaient plus][60]; il rendit -leurs honneurs à ceux qui avaient été exilés. Les populations de -l'empire revinrent d'elles-mêmes se soumettre à lui. - -Ce qu'il regardait comme de plus digne d'attention et de plus -important, c'était l'entretien du peuple, les funérailles et les -sacrifices aux ancêtres. - -Si vous avez de la générosité et de la grandeur d'àme, alors vous vous -gagnez la foule; si vous avez de la sincérité et de la droiture, alors -le peuple se confie à vous; si vous êtes actif et vigilant, alors -toutes vos affaires ont d'heureux résultats; si vous portez un égal -intérêt à tout le monde, alors le peuple est dans la joie. - -2. _Tseu-tchang_ fit une question à KHOUNG-TSEU en ces termes: Comment -pensez-vous que l'on doive diriger les affaires de l'administration -publique? Le Philosophe dit: Honorez les cinq choses excellentes[61], -fuyez les quatre mauvaises actions[62]; voilà comment vous pourrez -diriger les affaires de l'administration publique. _Tseu-tchang_ dit: -Qu'appelez-vous les cinq choses excellentes? Le Philosophe dit: L'homme -supérieur [qui commande aux autres] doit répandre des bienfaits, sans -être prodigue; exiger des services du peuple, sans soulever ses haines; -désirer des revenus suffisants, sans s'abandonner à l'avarice et à la -cupidité; avoir de la dignité et de la grandeur, sans orgueilleuse -ostentation, et de la majesté sans rudesse. - -_Tseu-tchang_ dit: Qu'entendez-vous par être bienfaisant sans -prodigalité? Le Philosophe dit: Favoriser continuellement tout ce -qui peut procurer des avantages au peuple, en lui faisant du bien, -n'est-ce pas là être bienfaisant sans prodigalité? Déterminer, pour -les faire exécuter par le peuple, les corvées qui sont raisonnablement -nécessaires, et les lui imposer: qui pourrait s'en indigner? Désirer -seulement tout ce qui peut être utile à l'humanité, et l'obtenir, -est-ce là de la cupidité? Si l'homme supérieur [ou le chef de l'État] -n'a ni une trop grande multitude de populations, ni un trop petit -nombre; s'il n'a ni de trop grandes ni de trop petites affaires; s'il -n'ose avoir de mépris pour personne: n'est-ce pas là le cas d'avoir de -la dignité sans ostentation? Si l'homme supérieur compose régulièrement -ses vêtements, s'il met de la gravité et de la majesté dans son -attitude et sa contenance, les hommes le considéreront avec respect et -vénération; n'est-ce pas là de la majesté sans rudesse? - -_Tseu-tchang_ dit: Qu'en tendez-vous par les quatre mauvaises actions? -Le Philosophe dit: C'est ne pas instruire le peuple et le tuer -[moralement, en le laissant tomber dans le mal][63]: on appelle cela -cruauté ou tyrannie; c'est ne pas donner des avertissements préalables, -et vouloir exiger une conduite parfaite: on appelle cela violence, -oppression; c'est différer de donner ses ordres, et vouloir l'exécution -d'une chose aussitôt qu'elle est résolue: on appelle cela injustice -grave; de même que, dans ses rapports journaliers avec les hommes, -montrer une sordide avarice, on appelle cela se comporter comme un -collecteur d'impôts. - -3. Le Philosophe dit: Si l'on ne se croit pas chargé de remplir une -mission, un mandat, on ne peut pas être considéré comme un homme -supérieur. - -Si l'on ne connaît pas les rites ou les lois qui règlent les relations -sociales, on n'a rien pour se fixer dans sa conduite. - -Si l'on ne connaît pas la valeur des paroles des hommes, on ne les -connaît pas eux-mêmes. - - -[57] _Commentaire._ - -[58] Chapitre _Taï-tchi_, du _Chou-king_. Voyez la traduction que nous -en avons publiée dans les _Livres sacrés de l'Orient_. Paris, F. Didot, -1840. - -[59] _Commentaire._ - -[60] _Ibid._ - -[61] «Ce sont des choses qui procurent des avantages au peuple.» -(_Commentaire_.) - -[62] «Ce sont celles qui portent un détriment au peuple.» -(_Commentaire_.) - - -[63] _Commentaire._ - - - -FIN DU LUN-YU. - - - - -MENG-TSEU, - -QUATRIÈME LIVRE CLASSIQUE. - - -PREMIER LIVRE. - - - - -CHAPITRE PREMIER, - -COMPOSÉ DE 7 ARTICLES. - - -1. MENG-TSEU alla visiter _Hoeï-wang_, prince de la ville de _Liang_ -[roi de l'État de _Weï_][1]. - -Le roi lui dit: Sage vénérable, puisque vous n'avez pas jugé que la -distance de mille _li_ [cent lieues] fût trop longue pour vous rendre à -ma cour, sans doute que vous m'apportez de quoi enrichir mon royaume? - -MENG-TSEU répondit avec respect: Roi! qu'est-il besoin de parler de -gains ou de profits? j'apporte avec moi l'humanité, la justice; et -voilà tout. - -Si le roi dit: Comment ferai-je pour enrichir mon royaume? les grands -dignitaires diront: Comment ferons-nous pour enrichir nos familles? Les -lettrés et les hommes du peuple diront: Comment ferons-nous pour nous -enrichir nous-mêmes? Si les supérieurs et les inférieurs se disputent -ainsi à qui obtiendra le plus de richesses, le royaume se trouvera en -danger. Dans un royaume de dix mille chars de guerre, celui qui détrône -ou tue son prince doit être le chef d'une famille de mille chars de -guerre[2]. Dans un royaume de mille chars de guerre, celui qui détrône -ou tue son prince doit être le chef d'une famille de cent chars de -guerre[3]. De dix mille prendre mille, et de mille prendre cent, ce -n'est pas prendre une petite portion[4]. Si on place en second lieu -la justice, et en premier lieu le gain ou le profit, tant que [les -supérieurs] ne seront pas renversés et dépouillés, [les inférieurs] ne -seront pas satisfaits. - -Il n'est jamais arrivé que celui qui possède véritablement la vertu de -l'humanité abandonnât ses parents [ses père et mère]; il n'est jamais -arrivé que l'homme juste et équitable fit peu de cas de son prince. - -Roi, parlons en effet de l'humanité et de la justice; rien que de cela. -A quoi bon parler de gains et de profits? - -2. MENG-TSEU étant allé voir un autre jour _Hoeï-wang_, de _Liang_, le -roi, qui était occupé sur son étang à considérer les oies sauvages et -les cerfs, lui dit: Le sage ne se plaît-il pas aussi à ce spectacle? - -MENG-TSEU lui répondit respectueusement: Il faut être parvenu à la -possession de la sagesse pour se réjouir de ce spectacle. Si l'on ne -possède pas encore la sagesse, quoique l'on possède ces choses, on ne -doit pas s'en faire un amusement. - -Le _Livre des Vers_[5] dit: - - «Il commence (_Wen-wang_) par esquisser le plan de la - tour de l'Intelligence [observatoire]; - - Il l'esquisse, il en trace le plan, et on l'exécute; - - La foule du peuple, en s'occupant de ces travaux, - - Ne met pas une journée entière à l'achever. - - En commençant de tracer le plan (_Wou-wang_) défendait - de se hâter; - - Et cependant le peuple accourait à l'oeuvre comme un fils. - - Lorsque le roi (_Wou-wang_) se tenait dans le parc de - l'Intelligence, - - Il aimait à voir les cerfs et les biches se reposer en - liberté, s'enfuir à son approche; - - Il aimait à voir ces cerfs et ces biches éclatants de - force et de santé, - - Et les oiseaux blancs, dont les ailes étaient - resplendissantes. - - Lorsque le roi se tenait près de l'étang de - l'Intelligence, - - Il se plaisait à voir la multitude des poissons dont il - était plein bondir sous ses yeux.» - -_Wen-wang_ se servit des bras du peuple pour construire sa tour et pour -creuser son étang; et cependant le peuple était joyeux et content de -son roi. Il appela sa tour _la Tour de l'Intelligence_ [parce qu'elle -avait été construite en moins d'un jour][6]; et il appela son étang -_l'Étang de l'Intelligence_ [pour la même raison]. Le peuple se -réjouissait de ce que son roi avait des cerfs, des biches, des poissons -de toutes sortes. Les hommes [supérieurs] de l'antiquité n'avaient de -joie qu'avec le peuple, que lorsque le peuple se réjouissait avec eux; -c'est pourquoi ils pouvaient véritablement se réjouir. - -Le _Tchang-tchi_[7] dit: «Quand ce soleil périra, nous périrons avec -lui.» Si le peuple désire périr avec lui, quoique le roi ait une tour, -un étang, des oiseaux et des bêtes fauves, comment pourrait-il se -réjouir seul? - -3. _Hoeï-wang_ de _Liang_ dit: Moi qui ai si peu de capacité dans -l'administration du royaume, j'épuise cependant à cela toutes les -facultés de mon intelligence. Si la partie de mon État située dans -l'enceinte formée par le fleuve _Hoang-ho_ vient à souffrir de la -famine, alors j'en transporte les populations valides à l'orient du -fleuve, et je fais passer des grains de ce côté dans la partie qui -entoure le fleuve. Si la partie de mon État située à l'orient du -fleuve vient à souffrir de la famine, j'agis de même. J'ai examiné -l'administration des royaumes voisins; il n'y a aucun [prince] qui, -comme votre pauvre serviteur, emploie toutes les facultés de son -intelligence à [soulager son peuple]. Les populations des royaumes -voisins, cependant, ne diminuent pas, et les sujets de votre pauvre -serviteur n'augmentent pas. Pourquoi cela? - -MENG-TSEU répondit respectueusement: Roi, vous aimez la guerre; -permettez-moi d'emprunter une comparaison à l'art militaire: Lorsqu'au -son du tambour le combat s'engage, que les lances et les sabres se sont -mêlés; abandonnant leurs boucliers et traînant leurs armes, les uns -fuient; un certain nombre d'entre eux font cent pas et s'arrêtent, et -un certain nombre d'autres font cinquante pas et s'arrêtent: si ceux -qui n'ont fui que de cinquante pas se moquent de ceux qui ont fui de -cent, qu'en penserez-vous? - -[Le roi] dit: Il ne leur est pas permis de railler les autres; -ils n'ont fait que fuir moins de cent pas. C'est également fuir. -[MENG-TSEU] dit: Roi, si vous savez cela, alors n'espérez pas voir la -population de votre royaume s'accroître plus que celle des royaumes -voisins. - -Si vous n'intervenez point dans les affaires des laboureurs en les -enlevant, par des corvées forcées, aux travaux de chaque saison, les -récoltes dépasseront la consommation. Si des filets à tissu serré ne -sont pas jetés dans les étangs et les viviers, les poissons de diverses -sortes ne pourront pas être consommés. Si vous ne portez la hache dans -les forêts que dans les temps convenables, il y aura toujours du bois -en abondance. Ayant plus de poissons qu'il n'en pourra être consommé, -et plus de bois qu'il n'en sera employé, il résultera de là que le -peuple aura de quoi nourrir les vivants et offrir des sacrifices aux -morts; alors il ne murmurera point. Voilà le point fondamental d'un bon -gouvernement. - -Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive -cinq arpents de terre, et les personnes âgées pourront se couvrir de -vêtements de soie. Faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules, -des chiens[8] et des pourceaux de toute espèce, et les personnes âgées -de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas, -dans les saisons qui exigent des travaux assidus, les bras des familles -qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne -seront pas exposées aux horreurs de la faim. Veillez attentivement -à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les -devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens -pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs -traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les -septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande, -et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de -la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de -prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur le peuple. - -Mais, au lieu de cela, vos chiens et vos pourceaux dévorent la -nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remédier. Le peuple meurt -de faim sur les routes et les grands chemins, et vous ne savez pas -ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des hommes morts de faim, -vous dites: _Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la stérilité de la -terre_. Cela diffère-t-il d'un homme qui, ayant percé un autre homme -de son glaive, dirait: _Ce n'est pas moi, c'est mon épée!_ Ne rejetez -pas la faute sur les intempéries des saisons, et les populations de -l'empire viendront à vous pour recevoir des soulagements à leurs -misères. - -4. _Hoeï-wang_ de _Liang_ dit: Moi, homme de peu de vertu, je désire -sincèrement suivre vos leçons. - -MENG-TSEU ajouta avec respect: Tuer un homme avec un bâton ou avec une -épée, trouvez-vous à cela quelque différence? - -Le roi dit: Il n'y a aucune différence.--Le tuer avec une épée ou avec -un mauvais gouvernement, y trouvez-vous de la différence? - -Le roi dit: Je n'y trouve aucune différence. [MENG-TSEU] ajouta: Vos -cuisines regorgent de viandes, et vos écuries sont pleines de chevaux -engraissés. Mais le visage décharné du peuple montre la pâleur de la -faim, et les campagnes sont couvertes des cadavres de personnes mortes -de misère. Agir ainsi, c'est exciter des bêtes féroces à dévorer les -hommes. - -Les bêtes féroces se dévorent entre elles et sont en horreur aux -hommes. Vous devez gouverner et vous conduire dans l'administration -de l'État comme étant le père et la mère du peuple. Si vous ne vous -dispensez pas d'exciter les bêtes féroces à dévorer les hommes, comment -pourriez-vous être considéré comme le père et la mère du peuple? - -TCHOUNG-NI a dit: «Les premiers qui façonnèrent des statues ou -mannequins de bois [pour les funérailles] ne furent-ils pas privés -de postérité?» Le Philosophe disait cela, parce qu'ils avaient fait -des hommes à leur image, et qu'ils les avaient employés [dans les -sacrifices]. Qu'aurait-il dit de ceux qui agissent de manière à faire -mourir le peuple de faim et de misère? - -5. _Hoëi-wang_ de _Liang_ dit: Le royaume de _Tçin_[9] n'avait pas -d'égal en puissance dans tout l'empire. Sage vénérable, c'est ce que -vous savez fort bien. Lorsqu'il tomba en partage à ma chétive personne, -aussitôt à l'orient je fus défait par le roi de _Thsi_, et mon fils -ainé périt. A l'occident, j'ai perdu dans une guerre contre le roi -de _Thsin_ sept cents _li_ de territoire[10]. Au midi j'ai reçu un -affront du roi de _Thsou_. Moi, homme de peu de vertu, je rougis de ces -défaites. Je voudrais, pour l'honneur de ceux qui sont morts, effacer -en une seule fois toutes ces ignominies. Que dois-je faire pour cela? - -MENG-TSEU répondit respectueusement: Avec un territoire de cent -_li_ d'étendue [dix lieues], on peut cependant parvenir à régner en -souverain. - -Roi, si votre gouvernement est humain et bienfaisant pour le peuple, -si vous diminuez les peines et les supplices, si vous allégez les -impôts et les tributs de toute nature, les laboureurs sillonneront -plus profondément la terre, et arracheront la zizanie de leurs champs. -Ceux qui sont jeunes et forts, dans leurs jours de loisir, cultiveront -en eux la vertu de la piété filiale, de la déférence envers leurs -frères aînés, de la droiture et de la sincérité. A l'intérieur, ils -s'emploieront à servir leurs parents; au dehors, ils s'emploieront à -servir les vieillards et leurs supérieurs. Vous pourrez alors parvenir -à leur faire saisir leurs bâtons pour frapper les durs boucliers et les -armes aiguës des hommes de _Thsin_ et de _Thsou_. - -Les rois de ces États dérobent à leurs peuples le temps le plus -précieux, en les empêchant de labourer leur terre et d'arracher -l'ivraie de leurs champs, afin de pouvoir nourrir leurs pères et leurs -mères. Leurs pères et leurs mères souffrent du froid et de la faim; -leurs frères, leurs femmes et leurs enfants sont séparés l'un de -l'autre et dispersés de tous côtés [pour chercher leur nourriture]. - -Ces rois ont précipité leurs peuples dans un abîme de misère en leur -faisant souffrir toutes sortes de tyrannies. Prince, si vous marchez -pour les combattre, quel est celui d'entre eux qui s'opposerait à vos -desseins? - -C'est pourquoi il est dit: «Celui qui est humain n'a pas d'ennemis.» -Roi, je vous en prie, plus d'hésitation. - -6. MENG-TSEU alla visiter _Siang-wang_ de _Liang_ [fils du roi -précédent]. - -En sortant de son audience, il tint ce langage à quelques personnes: En -le considérant de loin, je ne lui ai pas trouvé de ressemblance avec un -prince; en l'approchant de près, je n'ai rien vu en lui qui inspirât -le respect. Tout en l'abordant, il m'a demandé: Comment faut-il s'y -prendre pour consolider l'empire? Je lui ai répondu avec respect: On -lui donne de la stabilité par l'unité.--Qui pourra lui donner cette -unité? - -J'ai répondu avec respect: Celui qui ne trouve pas de plaisir à tuer -les hommes peut lui donner cette unité. - ---Qui sont ceux qui viendront se rendre à lui?--J'ai répondu avec -respect: Dans tout l'empire il n'est personne qui ne vienne se -soumettre à lui. Roi, connaissez-vous ces champs de blé en herbe? Si, -pendant la septième ou la huitième lune, il survient une sécheresse, -alors ces blés se dessèchent. Mais si dans l'espace immense du ciel se -forment d'épais nuages, et que la pluie tombe avec abondance, alors -les tiges de blé, reprenant de la vigueur, se redressent. Qui pourrait -les empêcher de se redresser ainsi? Maintenant ceux qui, dans tout -ce grand empire, sont constitués les _pasteurs des hommes_[11], il -n'en est pas un qui ne se plaise à faire tuer les hommes. S'il s'en -trouvait parmi eux un seul qui n'aimât pas à faire tuer les hommes, -alors toutes les populations de l'empire tendraient vers lui leurs -bras, et n'espéreraient plus qu'en lui. Si ce que je dis est la -vérité, les populations viendront se réfugier sous son aile, semblables -à des torrents qui se précipitent dans les vallées. Lorsqu'elles se -précipiteront comme un torrent, qui pourra leur résister? - -7. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en disant: -Pourrais-je obtenir de vous d'entendre le récit des actions de _Houan_, -prince de _Thsi_, et de _Wen_, prince de _Tçin_? - -MENG-TSEU répondit avec respect: De tous les disciples de TCHOUNG-NI -aucun n'a raconté les faits et gestes de _Houan_ et de _Wen_. C'est -pourquoi ils n'ont pas été transmis aux générations qui les ont suivis; -et votre serviteur n'en a jamais entendu le récit. Si vous ne cessez de -me presser de questions semblables, quand nous occuperons-nous de l'art -de gouverner un empire? - -[Le roi] dit: Quelles règles faut-il suivre pour bien gouverner? - -[MENG-TSEU] dit: Donnez tous vos soins au peuple, et vous ne -rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner. - -Le roi ajouta: Dites-moi si ma chétive personne est capable d'aimer et -de chérir le peuple? - ---Vous en êtes capable, répliqua MENG-TSEU. - ---D'où savez-vous que j'en suis capable? [MENG-TSEU] dit: Votre -serviteur a entendu dire à _Hou-hé_[12] ces paroles: «Le roi était -assis dans la salle d'audience; des hommes qui conduisaient un boeuf -lié par des cordes vinrent à passer au bas de la salle. Le roi, les -ayant vus, leur dit: Où menez-vous ce boeuf? Ils lui répondirent -respectueusement: Nous allons nous servir [de son sang] pour arroser -une cloche. Le roi dit: Lâchez-le; je ne puis supporter de voir sa -frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mène au lieu -du supplice. Ils répondirent avec respect: Si nous agissons ainsi, nous -renoncerons donc à arroser la cloche de son sang? [Le roi] reprit: -Comment pourriez-vous y renoncer? remplacez-le par un mouton.» Je ne -sais pas si cela s'est passé ainsi. - -Le roi dit: Cela s'est passé ainsi. - -MENG-TSEU ajouta: Cette compassion du coeur suffit pour régner. Les -cent familles [tout le peuple chinois] ont toutes considéré le roi, -dans cette occasion, comme mû par des sentiments d'avarice; mais votre -serviteur savait d'une manière certaine que le roi était mû par un -sentiment de compassion. - -Le roi dit: Assurément. Dans la réalité, j'ai donné lieu au peuple -de me croire mû par des sentiments d'avarice. Cependant, quoique le -royaume de _Thsi_ soit resserré dans d'étroites limites, comment -aurais-je sauvé un boeuf par avarice? seulement je n'ai pu supporter -de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on -mène au lieu du supplice. C'est pourquoi je l'ai fait remplacer par un -mouton. - -MENG-TSEU dit: Prince, ne soyez pas surpris de ce que les cent familles -ont considéré le roi comme ayant été mû, dans cette occasion, par des -sentiments d'avarice. Vous aviez fait remplacer une grande victime -par une petite; comment le peuple aurait-il deviné le motif de votre -action? Roi, si vous avez eu compassion seulement d'un être innocent -que l'on menait au lieu du supplice, alors pourquoi entre le boeuf et -le mouton avez-vous fait un choix? Le roi répondit en souriant: C'est -cependant la vérité; mais quelle était ma pensée? Je ne l'ai pas -épargné à cause de sa valeur, mais je l'ai échangé contre un mouton. -Toutefois le peuple a eu raison de m'accuser d'avarice. - -MENG-TSEU dit: Rien en cela ne doit vous blesser; car c'est l'humanité -qui vous a inspiré ce détour. Lorsque vous aviez le boeuf sous vos yeux, -vous n'aviez pas encore vu le mouton. Quand l'homme supérieur a vu les -animaux vivants, il ne peut supporter de les voir mourir; quand il a -entendu leurs cris d'agonie, il ne peut supporter de manger leur chair. -C'est pourquoi l'homme supérieur place son abattoir et sa cuisine dans -des lieux éloignés. - -Le roi, charmé de cette explication, dit: On lit dans le _Livre des -Vers_: - - «Un autre homme avait une pensée; - - Moi, je l'ai devinée, et lui ai donné sa mesure[13].» - -Maître, vous avez exprimé ma pensée. J'avais fait cette action; mais -en y réfléchissant à plusieurs reprises, et en cherchant les motifs -qui m'avaient fait agir comme j'ai agi, je n'avais pu parvenir à m'en -rendre compte intérieurement. Maître, en m'expliquant ces motifs, j'ai -senti renaître en mon coeur de grands mouvements de compassion. Mais ces -mouvements du coeur, quel rapport ont-ils avec l'art de régner? - -MENG-TSEU dit: S'il se trouvait un homme qui dît au roi: Mes forces -sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, mais -non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de -croissance de l'extrémité des poils d'automne de certains animaux, -mais elle ne peut discerner une voiture chargée de bois qui suit -la grande route: roi, auriez-vous foi en ses paroles?--Le roi dit: -Aucunement.--Maintenant vos bienfaits ont pu atteindre jusqu'à un -animal, mais vos bonnes oeuvres n'arrivent pas jusqu'aux populations. -Quelle en est la cause? Cependant, si l'homme ne soulève pas une plume, -c'est parce qu'il ne fait pas usage de ses forces; s'il ne voit pas la -voiture chargée de bois, c'est qu'il ne fait pas usage de sa faculté -de voir; si les populations ne reçoivent pas de vous des bienfaits, -c'est que vous ne faites pas usage de votre faculté bienfaisante. -C'est pourquoi, si un roi ne gouverne pas comme il doit gouverner [en -comblant le peuple de bienfaits][14], c'est parce qu'il ne le _fait_ -pas, et non parce qu'il ne le _peut_ pas. - -Le roi dit: En quoi diffèrent les apparences du mauvais gouvernement -par _mauvais vouloir_ ou par _impuissance?_ - -MENG-TSEU dit: Si l'on conseillait à un homme de prendre sous son bras -la montagne _Taï-chan_ pour la transporter dans l'Océan septentrional, -et que cet homme dit: _Je ne le puis_, on le croirait, parce qu'il -dirait la vérité; mais si on lui ordonnait de rompre un jeune rameau -d'arbre, et qu'il dit encore: _Je ne le puis_, alors il y aurait de -sa part _mauvais vouloir_, et non _impuissance_. De même, le roi qui -ne gouverne pas bien comme il le devrait faire n'est pas à comparer à -l'espèce d'homme essayant de prendre la montagne de _Taï-chan_ sous son -bras pour la transporter dans l'Océan septentrional, mais à l'espèce -d'homme disant ne pouvoir rompre le jeune rameau d'arbre. - -Si la piété filiale que j'ai pour un parent, et l'amitié fraternelle -que j'éprouve pour mes frères, inspirent aux autres hommes les mêmes -sentiments; si la tendresse toute paternelle avec laquelle je traite -mes enfants inspire aux autres hommes le même sentiment, je pourrai -aussi facilement répandre des bienfaits dans l'empire que de tourner la -main. Le _Livre des Vers_ dit: - - «Je me comporte comme je le dois envers ma femme, - - Ensuite envers mes frères aîné et cadets, - - Afin de gouverner convenablement mon État, qui n'est - qu'une famille[15]» - -Cela veut dire qu'il faut cultiver ces sentiments d'humanité dans son -coeur, et les appliquer aux personnes désignées, et que cela suffit. -C'est pourquoi celui qui met en action, qui produit au dehors ces bons -sentiments, peut embrasser dans sa tendre affection les populations -comprises entre les quatre mers; celui qui ne réalise pas ces bons -sentiments, qui ne leur fait produire aucun effet, ne peut pas même -entourer de ses soins et de son affection sa femme et ses enfants. Ce -qui rendait les hommes des anciens temps si supérieurs aux hommes de -nos jours n'était pas autre chose; ils suivaient l'ordre de la nature -dans l'application de leurs bienfaits, et voilà tout. Maintenant -que vos bienfaits ont pu atteindre les animaux, vos bonnes oeuvres -ne s'étendront-elles pas jusqu'aux populations, et celles-ci en -seront-elles seules privées? - -Quand on a placé des objets dans la balance, on connaît ceux qui -sont lourds et ceux qui sont légers. Quand on a mesuré des objets, -on connaît ceux qui sont longs et ceux qui sont courts. Toutes les -choses ont en général ce caractère; mais le coeur de l'homme est la -chose la plus importante de toutes. Roi, je vous en prie, mesurez-le -[c'est-à-dire, tâchez d'en déterminer les véritables sentiments]. - -O roi! quand vous faites briller aux yeux les armes aiguës et les -boucliers, que vous exposez au danger les chefs et leurs soldats, -et que vous vous attirez ainsi les ressentiments de tous les grands -vassaux, vous en réjouissez-vous dans votre coeur? - -Le roi dit: Aucunement. Comment me réjouirais-je de pareilles choses? -Tout ce que je cherche en agissant ainsi, c'est d'arriver à ce qui fait -le plus grand objet de mes désirs. - -MENG-TSEU dit: Pourrais-je parvenir à connaître le plus grand des voeux -du roi? Le roi sourit, et ne répondit pas. - -[MENG-TSEU] ajouta: Serait-ce que les mets de vos festins ne sont pas -assez copieux et assez splendides pour satisfaire votre bouche? et -vos vêtements assez légers et assez chauds pour couvrir vos membres? -ou bien serait-ce que les couleurs les plus variées des fleurs ne -suffisent point pour charmer vos regards, et que les sons et les chants -les plus harmonieux ne suffisent point pour ravir vos oreilles? ou -enfin, les officiers du palais ne suffisent-ils plus à exécuter vos -ordres en votre présence? La foule des serviteurs du roi est assez -grande pour pouvoir lui procurer toutes ces jouissances; et le roi, -cependant, n'est-il pas affecté de ces choses? - -Le roi dit: Aucunement. Je ne suis point affecté de ces choses. - -MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, alors je puis connaître le grand but -des désirs du roi. Il veut agrandir les terres de son domaine, pour -faire venir à sa cour les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, commander à -tout l'empire du milieu, et pacifier les barbares des quatre régions. -Mais agir comme il le fait pour parvenir à ce qu'il désire, c'est -comme si l'on montait sur un arbre pour y chercher des poissons. - -Le roi dit: La difficulté serait-elle donc aussi grande? - -MENG-TSEU ajouta: Elle est encore plus grande et plus dangereuse. En -montant sur un arbre pour y chercher des poissons, quoiqu'il soit sûr -que l'on ne puisse y en trouver, il n'en résulte aucune conséquence -fâcheuse; mais en agissant comme vous agissez pour obtenir ce que vous -désirez de tous vos voeux, vous épuisez en vain toutes les forces de -votre intelligence dans ce but unique; il s'ensuivra nécessairement une -foule de calamités. - -[Le roi] dit: Pourrais-je savoir quelles sont ces calamités? - -[MENG-TSEU] dit: Si les hommes de _Tseou_[16] et ceux de _Thsou_ -entrent en guerre, alors, ô roi! lesquels, selon vous, resteront -vainqueurs? - -Le roi dit: Les hommes de _Thsou_ seront les vainqueurs. - ---S'il en est ainsi, alors un petit royaume ne pourra certainement -en subjuguer un grand. Un petit nombre de combattants ne pourra -certainement pas résister à un grand nombre; les faibles ne pourront -certainement pas résister aux forts. Le territoire situé dans -l'intérieur des mers [l'empire de la Chine tout entier] comprend neuf -régions de mille _li_ chacune. Le royaume de _Thsi_ [celui de son -interlocuteur], en réunissant toutes ses possessions, n'a qu'une seule -de ces neuf portions de l'empire. Si avec [les forces réunies] d'une -seule de ces régions il veut se soumettre les huit autres, en quoi -différera-t-il du royaume de _Tseou_, qui attaquerait celui de _Thsou?_ -Or il vous faut réfléchir de nouveau sur le grand objet de vos voeux. - -Maintenant, ô roi! si vous faites que dans toutes les parties de votre -administration publique se manifeste l'action d'un bon gouvernement; -si vous répandez au loin les bienfaits de l'humanité, il en résultera -que tous ceux qui dans l'empire occupent des emplois publics voudront -venir résider à la cour du roi; que tous les laboureurs voudront venir -labourer les champs du roi; que tous les marchands voudront venir -apporter leurs marchandises sur les marchés du roi; que tous les -voyageurs et les étrangers voudront voyager sur les chemins du roi; que -toutes les populations de l'empire, qui détestent la tyrannie de leurs -princes, voudront accourir à la hâte près du roi pour l'instruire de -leurs souffrances. S'il en était ainsi, qui pourrait les retenir? - -Le roi dit: Moi, homme de peu de capacité, je ne puis parvenir à ces -résultats par un gouvernement si parfait; je désire que vous, maître, -vous aidiez ma volonté [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que -vous m'éclairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas doué -de beaucoup de perspicacité, je vous prie cependant d'essayer cette -entreprise. - -[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18] constamment nécessaires à la -vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela -n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultivée s'est -élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il -manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison il -manque d'une âme constamment égale et vertueuse; s'il manque d'une âme -constamment égale et vertueuse, violation de la justice, dépravation -du coeur, licence du vice, excès de la débauche, il n'est rien qu'il ne -soit capable de faire. S'il arrive à ce point de tomber dans le crime -[en se révoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre -lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans -des filets. Comment, s'il existait un homme véritablement doué de la -vertu de l'humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette -action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets? - -C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient -la propriété privée du peuple[20], obtient pour résultat nécessaire, -en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et -mère; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs -femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie -des productions des années abondantes, et que, dans les années de -calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il -pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu. -C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité. - -Aujourd'hui la constitution de la propriété privée du peuple est telle, -qu'en considérant la première chose de toutes, les enfants n'ont pas -de quoi servir leurs père et mère, et qu'en considérant la seconde, -les pères n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants; -qu'avec les années d'abondance le peuple souffre jusqu'à la fin de -sa vie la peine et la misère, et que dans les années de calamités -il n'est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles -extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort en craignant de -manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des -doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'équité et -de la justice? - -O roi! si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne -ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale -[la constitution de la propriété privée][21]? - -Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive -cinq arpents de terre, et les personnes âgées de cinquante ans -pourront porter des vêtements de soie; faites que l'on ne néglige pas -d'élever des poules, des pourceaux de différentes espèces, et les -personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. -N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les -bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles -nombreuses ne seront pas exposées aux souffrances de la faim. Veillez -attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges -propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des -jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à -cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes -routes. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent -de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du -froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas -encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur -tout l'empire. - - -[1] Petit État de la Chine à l'époque de MENG-TSEU, et dont la capitale -se nommait _Ta-liang_; de son vivant, ce prince se nommait _Weï-yng_; -après sa mort, on le nomma _Liang-hoeï-wang, roi bienfaisant_ de la -ville de _Liang_. Selon le _Li-taï-ki-sse_, il commença a régner la -6e année de _Lie-wang_ des _Tcheou_, c'est-à-dire 370 ans -avant notre ère. Son règne dura dix-huit ans. La visite que lui fit -MENG-TSEU dut avoir lieu (d'après le §3 de ce chapitre, pag. 249) après -la 9e année de son règne ou après la 362e année qui a précédé notre -ère. - -[2] «Un grand vassal, possédant un fief de mille _li_ ou cent lieues -carrées.» (_Commentaire_.) - -[3] Un _ta-fou_, ou grand dignitaire (_Ibid_). - -[4] C'est prendre le dixième, qui était alors la proportion habituelle -de l'impôt public. - -[5] Section _Ta-ya_, ode _Ling-thaï_. - -[6] _Commentaire._ - -[7] Chapitre du _Chou-king_. Voyez la note ci-devant, p. 240. - -[8] Il y a en Chine des chiens que l'on mange; l'on peut en voir au -Jardin des Plantes de Paris. - -[9] Une partie du royaume de _Weï_ appartenait autrefois au royaume de -_Tçin._ - - -[10] Cet événement eut lieu la 8e et la 9e année -du règne de _Hoeï-wang_ ou 363-362 ans avant notre ère. - -[11] _Jin-mou_. «Ce sont les princes qui nourrissent ci entretiennent -[_littéralement:_ qui font paître] les peuples. (_Comm_.) Cette -expression se trouve aussi dans Homère: Poimen laon. - -[12] L'un des ministres du roi. - -[13] Ode _Khiao-yen_, section _Siao-ya._ - -[14] _Commentaire._ - -[15] Ode _Sse-tchaï_, section _Ta-ya_. - -[16] le royaume de _Tseou_ était petit; celui de _Thsou_ était grand. -(_Commentaire_.) - -[17] _Commentaire._ - -[18] _Tchan_, patrimoine quelconque en terres ou en maisons; moyens -d'existence. - -[19] _Commentaire._ - -[20] Le texte porte: _Tchi min tchi tchan_: CONSTITUENDO POPULI -REM-FAMILIAREM. La _Glose_ ajoute: _Tchan, chi tien tchan_; CETTE -PROPRIÉTÉ PRIVÉE EST UNE PROPRIÉTÉ EN CHAMPS CULTIVABLES. - -[21] _Commentaire chinois_. Le paragraphe qui suit est une répétition -de celui qui se trouve déjà dans ce même chapitre, p. 247. - - - - -CHAPITRE II, - -COMPOSÉ DE 16 ARTICLES. - - -1. _Tchouang-pao_[1], étant allé voir MENG-TSEU, lui dit: Moi _Pao_, -un jour que j'étais allé voir le roi, le roi, dans la conversation, -me dit qu'il aimait beaucoup la musique. Moi _Pao_, je n'ai su -que lui répondre. Que pensez-vous de cet amour du roi pour la -musique?--MENG-TSEU dit: Si le roi aime la musique avec prédilection, -le royaume de _Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement]. - -Un autre jour, MENG-TSEU étant allé visiter le roi, lui dit: Le roi a -dit dans la conversation, à _Tchouang-y-tseu_ (_Tchouang-pao_), qu'il -aimait beaucoup la musique; le fait est-il vrai? Le roi, ayant changé -de couleur, répondit: Ma chétive personne n'est pas capable d'aimer -la musique des anciens rois. Seulement j'aime beaucoup la musique -appropriée aux moeurs de notre génération. - -MENG-TSEU dit: Si le roi aime beaucoup la musique, alors le royaume de -_Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement]. La musique de -nos jours ressemble à la musique de l'antiquité. - -Le roi dit: Pourrais-je obtenir de vous des explications là-dessus? - -MENG-TSEU dit: Si vous prenez seul le plaisir de la musique, ou si -vous le partagez avec les autres hommes, dans lequel de ces deux cas -éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus grand sera -assurément celui que je partagerai avec les autres hommes. MENG-TSEU -ajouta: Si vous jouissez du plaisir de la musique avec un petit nombre -de personnes, ou si vous en jouissez avec la multitude, dans lequel de -ces deux cas éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus -grand plaisir sera assurément celui que je partagerai avec la multitude. - ---Votre serviteur vous prie de lui laisser continuer la conversation -sur la musique. - -Je suppose que le roi commence à jouer en ce lieu de ses instruments de -musique, tout le peuple entendant les sons des divers instruments de -musique[2] du roi, éprouvera aussitôt un vif mécontentement, froncera -le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime beaucoup à jouer de ses -instruments de musique; mais comment gouverne-t-il donc, pour que -nous soyons arrivés au comble de la misère? Les pères et les fils ne -se voient plus; les frères, les femmes, les enfants sont séparés l'un -de l'autre et dispersés de tous côtés.» Maintenant, que le roi aille -à la chasse dans ce pays-ci, tout le peuple, entendant le bruit des -chevaux et des chars du roi, voyant la magnificence de ses étendards -ornés de plumes et de queues flottantes, éprouvera aussitôt un vif -mécontentement, froncera le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime -beaucoup la chasse; comment fait-il donc pour que nous soyons arrivés -au comble de la misère? Les pères et les fils ne se voient plus; les -frères, les femmes et les enfants sont séparés l'un de l'autre et -dispersés de tous côtés.» La cause de ce vif mécontentement, c'est que -le roi ne fait pas participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs. - -Je suppose maintenant que le roi commence à jouer en ces lieux de -ses instruments de musique, tout le peuple, entendant les sons des -divers instruments du roi, éprouvera un vif sentiment de joie que -témoignera son visage riant, et il se dira: «Notre roi se porte sans -doute fort bien, autrement comment pourrait-il jouer des instruments de -musique?» Maintenant, que le roi aille à la chasse dans ce pays-ci, le -peuple, entendant le bruit des chevaux et des chars du roi, voyant la -magnificence de ses étendards ornés de plumes et de queues flottantes, -éprouvera un vif sentiment de joie que témoignera son visage riant, et -il se dira: «Notre roi se porte sans doute fort bien, autrement comment -pourrait-il aller à la chasse? La cause de cette joie, c'est que le roi -aura fait participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs. - -Maintenant, si le roi fait participer le peuple à sa joie et à ses -plaisirs, alors il régnera véritablement. - -2. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en ces termes: -J'ai entendu dire que le parc du roi _Wen-wang_ avait soixante et dix -_li_ [sept lieues] de circonférence; les avait-il véritablement? - -MENG-TSEU répondit avec respect: C'est ce que l'histoire rapporte[3]. - -Le roi dit: D'après cela, il était donc d'une grandeur excessive? - -MENG-TSEU dit: Le peuple le trouvait encore trop petit. - -Le roi ajouta: Ma chétive personne a un parc qui n'a que quarante _li_ -[quatre lieues] de circonférence, et le peuple le trouve encore trop -grand; pourquoi cette différence? - -MENG-TSEU dit: Le parc de _Wen-wang_ avait sept lieues de circuit; mais -c'était là que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de -l'herbe ou de couper du bois. Ceux qui voulaient prendre des faisans -ou des lièvres allaient là. Comme le roi avait son parc en commun avec -le peuple, celui-ci le trouvait trop petit [quoiqu'il eût sept lieues -de circonférence]; cela n'était-il pas juste? - -Moi, votre serviteur, lorsque je commençai à franchir la frontière, je -m'informai de ce qui était principalement défendu dans votre royaume, -avant d'oser pénétrer plus avant. Votre serviteur apprit qu'il y -avait dans l'intérieur de vos lignes de douanes un parc de quatre -lieues de tour; que l'homme du peuple qui y tuait un cerf était puni -de mort, comme s'il avait commis le meurtre d'un homme; alors c'est -une véritable fosse de mort de quatre lieues de circonférence ouverte -au sein de votre royaume. Le peuple, qui trouve ce parc trop grand, -n'a-t-il pas raison? - -3. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Y -a-t-il un art, une règle à suivre pour former des relations d'amitié -entre les royaumes voisins? - -MENG-TSEU répondit avec respect: Il en existe. Il n'y a que le -prince doué de la vertu de l'humanité qui puisse, en possédant un -grand État, procurer de grands avantages aux petits. C'est pourquoi -_Tching-thang_ assista l'État de _Ko_, et _Wen-wang_ ménagea celui des -_Kouen-i_ [ou barbares de l'occident]. Il n'y a que le prince doué -d'une sagesse éclairée qui puisse, en possédant un petit État, avoir -la condescendance nécesssaire envers les grands États. C'est ainsi que -_Taï-wang_ se conduisit envers les _Hiun-yo_ [ou barbares du nord], et -_Keou-tsian_ envers l'État de _Ou._ - -Celui qui, commandant à un grand État, protége, assiste les petits, -se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste; celui -qui, ne possédant qu'un petit Etat, a de la condescendance pour les -grands États, respecte, en lui obéissant, la raison céleste; celui qui -se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste est le -protecteur de tout l'empire; celui qui respecte, en lui obéissant, la -raison céleste, est le protecteur de son royaume. - -Le _Livre des Vers_[4] dit: - - «Respectez la majesté du ciel, - - Et par cela même vous conserverez le mandat qu'il vous a - délégué.» - -Le roi dit: La grande, l'admirable instruction! Ma chétive personne a -un défaut, ma chétive personne aime la bravoure. - -[MENG-TSEU] répondit avec respect: Prince, je vous en prie, n'aimez -pas la bravoure vulgaire [qui n'est qu'une impétuosité des esprits -vitaux][5]. Celui qui possède celle-ci saisit son glaive en jetant -autour de lui des regards courroucés, et s'écrie: «Comment cet ennemi» -ose-t-il venir m'attaquer?» Cette bravoure n'est que celle d'un homme -vulgaire qui peut résister à un seul homme. Roi, je vous en prie, ne -vous occupez que de la bravoure des grandes âmes. - -Le _Livre des Vers_[6] dit: - - «Le roi (_Wen-wang_), s'animant subitement, devint rouge - de colère; - - Il fit aussitôt ranger son armée en ordre de bataille, - - Afin d'arrêter les troupes ennemies qui marchaient sur - elle; - - Afin de rendre plus florissante la prospérité des - _Tcheou;_ - - Afin de répondre aux voeux ardents de tout l'empire.» - -Voilà la bravoure de _Wen-wang. Wen-wang_ ne s'irrite qu'une fois, et -il pacifie toutes les populations de l'empire. - -Le _Chou-king_, ou _Livre par excellence_[7], dit: «Le ciel, en créant -les peuples, leur a préposé des princes [pour avoir soin d'eux][8]; -il leur a donné des instituteurs [pour les instruire]. Aussi est-il -dit: Ils sont les auxiliaires du souverain suprême, qui les distingue -par des marques d'honneur dans les quatre parties de la terre. Il -n'appartient qu'à moi (c'est _Wou-wang_ qui parle) de récompenser les -innocents et de punir les coupables. Qui, dans tout l'empire, oserait -s'opposer à sa volontés[9]?» - -Un seul homme (_Cheou-sin_) avait commis des actions odieuses dans tout -l'empire; _Wou-wang_ en rougit. Ce fut là la bravoure de _Wou-wang_; -et _Wou-wang_, s'étant irrité une seule fois, pacifia toutes les -populations de l'empire. - -Maintenant, si le roi, en se livrant une seule fois à ses mouvements -d'indignation ou de bravoure, pacifiait toutes les populations de -l'empire, les populations n'auraient qu'une crainte, c'est que le roi -n'aimât pas la bravoure. - -4. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, était allé voir MENG-TSEU dans le -_Palais de la neige_ (_Siouëi-koung_). Le roi dit: Convient-il aux -sages de demeurer dans un pareil lieu de délices? MENG-TSEU répondit -avec respect: Assurément. Si les hommes du peuple n'obtiennent pas -cette faveur, alors ils accusent leur supérieur [leur prince]. - -Ceux qui n'obtiennent pas cette faveur, et qui accusent leur supérieur, -sont coupables; mais celui qui est constitué le supérieur du peuple, et -qui ne partage pas avec le peuple ses joies et ses plaisirs, est encore -plus coupable. - -Si un prince se réjouit de la joie du peuple, le peuple se réjouit -aussi de sa joie. Si un prince s'attriste des tristesses du peuple, le -peuple s'attriste aussi de ses tristesses. Qu'un prince se réjouisse -avec tout le monde, qu'il s'attriste avec tout le monde; en agissant -ainsi, il est impossible qu'il trouve de la difficulté à régner. - -Autrefois _King-kong_, roi de _Thsi_, interrogeant _Yan-tseu_ [son -premier ministre], dit: Je désirerais contempler les [montagnes] -_Tchouan-fou_ et _Tchao-wou_, et, suivant la mer au midi [dans l'Océan -oriental][10], parvenir à _Lang-ye_. Comment dois-je agir pour imiter -les anciens rois dans leurs visites de l'empire? - -_Yan-tseu_ répondit avec respect: O l'admirable question! Quand le fils -du Ciel[11] se rendait chez les grands vassaux, on nommait ces visites, -visites d'enquêtes (_sun-cheou_); faire ces visites d'_enquêtes_, -c'est _inspecter ce qui a été donné à conserver_. Quand les grands -vassaux allaient faire leur cour au fils du Ciel, on appelait ces -visites _comptes-rendus_ [_chou-tchi_]. Par _comptes-rendus_ on -entendait _rendre compte_ [au roi ou à l'empereur] _de tous les actes -de son administration_. Aucune de ces visites n'était sans motif. Au -printemps [les anciens empereurs] inspectaient les champs cultivés, et -fournissaient aux laboureurs les choses dont ils avaient besoin. En -automne ils inspectaient les moissons, et ils donnaient des secours -à ceux qui ne récoltaient pas de quoi leur suffire. Un proverbe de -la dynastie _Hia_ disait: «Si notre roi ne visite pas [le royaume], -comment recevrons-nous ses bienfaits? Si notre roi ne se donne pas -le plaisir d'inspecter [le royaume], comment obtiendrons-nous des -secours?» Chaque visite, chaque récréation de ce genre, devenait une -loi pour les grands vassaux. - -Maintenant les choses ne se passent pas ainsi. Des troupes nombreuses -se mettent en marche avec le prince [pour lui servir de garde][12], -et dévorent toutes les provisions. Ceux qui éprouvent la faim ne -trouvent plus à manger; ceux qui peuvent travailler ne trouvent plus -de repos. Ce ne sont plus que des regards farouches, des concerts -de malédictions. Dans le coeur du peuple naissent alors des haines -profondes; il résiste aux ordres [du roi], qui prescrivent d'opprimer -le peuple. Le boire et le manger se consomment avec l'impétuosité d'un -torrent. Ces désordres sont devenus la frayeur des grands vassaux. - -Suivre le torrent qui se précipite dans les lieux inférieurs, -et oublier de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre le -courant_[13]; suivre le torrent en remontant vers sa source, et oublier -de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre sans interruption ses -plaisirs_[14]; poursuivre les bêtes sauvages sans se rassasier de cet -amusement, on appelle cela _perdre son temps en choses vaines_[15]; -trouver ses délices dans l'usage du vin, sans pouvoir s'en rassasier, -on appelle cela _se perdre de gaîtê de coeur_[16]. - -Les anciens rois ne se donnaient point les satisfactions des deux -premiers égarements du coeur [le _lieou_ et le _lian_], et ils ne -mettaient pas en pratique les deux dernières actions vicieuses [le -_hoang_ et le _wang_]. Il dépend uniquement du prince de déterminer en -cela les principes de sa conduite. - -_King-kong_ fut très-satisfait [de ce discours de _Yan-tseu_]. Il -publia aussitôt dans tout le royaume un décret royal par lequel il -informait le peuple qu'il allait quitter [son palais splendide] pour -habiter dans les campagnes. Dès ce moment il commença à donner des -témoignages évidents de ses bonnes intentions en ouvrant les greniers -publics pour assister ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il appela -auprès de lui l'intendant en chef de la musique, et lui dit: «Composez -pour moi un chant de musique qui exprime la joie mutuelle d'un prince -et d'un ministre.» Or cette musique est celle que l'on appelle -_Tchi-chao_ et _Kio-chao_ [la première qui a rapport aux affaires du -prince, la seconde qui a rapport au peuple][17]. Les paroles de cette -musique sont l'ode du _Livre des Vers_ qui dit: - - «Quelle faute peut-on attribuer - - Au ministre qui modère et retient son prince? - - Celui qui modère et retient le prince aime le prince.» - -5. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lit une question en ces termes: -Tout le monde me dit de démolir le _Palais de la lumière_ -(_Ming-thang_)[18]; faut-il que je me décide à le détruire? - -MENG-TSEU répondit avec respect: Le _Palais de la lumière_ est -un palais des anciens empereurs. Si le roi désire pratiquer le -gouvernement des anciens empereurs, il ne faut pas qu'il le détruise. - -Le roi dit: Puis-je apprendre de vous quel était ce gouvernement des -anciens empereurs? - -[MENG-TSEU] répondit avec respect: Autrefois, lorsque _Wen-wang_ -gouvernait [l'ancien royaume de] _Khi_, les laboureurs payaient comme -impôt la neuvième partie de leurs produits; les fonctions publiques -[entre les mains des descendants des hommes illustres et vertueux -des premiers temps] étaient, par la suite des générations, devenues -salariées; aux passages des frontières et sur les marchés, une -surveillance active était exercée, mais aucun droit n'était exigé; -dans les lacs et les étangs, les ustensiles de pêche n'étaient pas -prohibés; les criminels n'étaient pas punis dans leurs femmes et leurs -enfants. Les vieillards qui n'avaient plus de femmes étaient nommés -_veufs_ ou _sans compagnes_ (_kouan_); la femme âgée qui n'avait -plus de mari était nommée _veuve_ ou _sans compagnon_ (_koua_); le -vieillard privé de fils était nommé _solitaire_ (_tou_); les jeunes -gens privés de leurs père et mère étaient nommés _orphelins sans appui_ -(_kou_). Ces quatre classes formaient la population la plus misérable -de l'empire, et n'avaient personne qui s'occupât d'elles. _Wen-wang_, -en introduisant dans son gouvernement les principes d'équité et de -justice, et en pratiquant dans toutes les occasions la grande vertu de -l'humanité, s'appliqua d'abord au soulagement de ces quatre classes. Le -_Livre des Vers_ dit: - - «On peut être riche et puissant; - - Mais il faut avoir de la compassion pour les malheureux - veufs et orphelins[19].» - -Le roi dit: Qu'elles sont admirables les paroles que je viens -d'entendre! MENG-TSEU ajouta: O roi! si vous les trouvez admirables, -alors pourquoi ne les pratiquez-vous pas? Le roi dit: Ma chétive -personne a un défaut[20], ma chétive personne aime les richesses. - -MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Kong-lieou_ aimait aussi -les richesses. - -Le _Livre des Vers_[21] dit [en parlant de _Kong-lieou_]: - - «Il entassait [des meules de blé], il accumulait [les - grains dans les greniers]; - - Il réunissait des provisions sèches dans des sacs sans - fond et dans des sacs avec fond. - - Sa pensée s'occupait de pacifier le peuple pour donner - de l'éclat à son règne. - - Les arcs et les flèches étant préparés, - - Ainsi que les boucliers, les lances et les haches, - - Alors il commença à se mettre en marche.» - -C'est pourquoi ceux qui restèrent eurent des blés entassés en meules, -et des grains accumulés dans les greniers, et ceux qui partirent [pour -l'émigration dans le lieu nommé _Pin_] eurent des provisions sèches -réunies dans des sacs; par suite de ces mesures, ils purent alors se -mettre en marche. Roi, si vous aimez les richesses, partagez-les avec -le peuple; quelle difficulté trouverez-vous alors à régner? - -Le roi dit: Ma chétive personne a encore une autre faiblesse, ma -chétive personne aime la volupté. - -MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Taï-wang_ [l'ancêtre de -_Wen-wang_] aimait la volupté; il chérissait sa femme. - -Le _Livre des Vers_ dit[22]: - - «_Tan-fou_, surnommé _Kou-kong_ [le même que Taï-wang], - - Arriva un matin, courant à cheval; - - En longeant les bords du fleuve occidental, - - Il parvint au pied du mont _Khi._ - - Sa femme _Kiang_ était avec lui: - - C'est là qu'il fixa avec elle son séjour.» - -En ce temps-là il n'y avait dans l'intérieur des maisons aucune femme -indignée [d'être sans mari][23]; et dans tout le royaume il n'y avait -point de célibataire. Roi, si vous aimez la volupté [aimez-la comme -_Tai-wang_], et rendez-la commune à toute la population [en faisant -que personne ne soit privé des plaisirs du mariage]; alors quelle -difficulté trouverez-vous à régner? - -6. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Je -suppose qu'un serviteur du roi ait assez de confiance dans un ami pour -lui confier sa femme et ses enfants au moment où il va voyager dans -l'État de _Thsou_. Lorsque cet homme est de retour, s'il apprend que -sa femme et ses enfants ont souffert le froid et la faim, alors que -doit-il faire?--Le roi dit: Il doit rompre entièrement avec son ami. - -MENG-TSEU ajouta: Si le chef suprême de la justice (_Sse-sse_) ne peut -gouverner les magistrats qui lui sont subordonnes, alors quel parti -doit-on prendre à son égard? - -Le roi dit: Il faut le destituer. - -MENG-TSEU poursuivit: Si les provinces situées entre les limites -extrêmes du royaume ne sont pas bien gouvernées, que faudra-t-il faire? - -Le roi [feignant de ne pas comprendre] regarda à droite et à gauche, et -parla d'autre chose[24]. - -7. MENG-TSEU étant allé visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: -Ce qui fait appeler un royaume ancien, ce ne sont pas les vieux arbres -élevés qu'on y trouve, ce sont les générations successives de ministres -habiles qui l'ont rendu heureux et prospère. Roi, vous n'avez aucun -ministre intime [qui ait votre confiance, comme vous la sienne]; ceux -que vous avez faits hier ministres, aujourd'hui vous ne vous rappelez -déjà plus que vous les avez destitués. - -Le roi dit: Comment saurais-je d'avance qu'ils n'ont point de talents, -pour les repousser? - -MENG-TSEU dit: Le prince qui gouverne un royaume, lorsqu'il élève -les sages aux honneurs et aux dignités, doit apporter dans ses choix -l'attention et la circonspection la plus grande. S'il agit en sorte de -donner la préférence [à cause de sa sagesse] à un homme d'une condition -inférieure sur un homme d'une condition élevée, et à un parent éloigné -sur un parent plus proche, n'aura-t-il pas apporté dans ses choix -beaucoup de vigilance et d'attention? - -Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est sage_, cela -ne doit pas suffire [pour le croire]; si tous les grands fonctionnaires -disent: _Un tel est sage_, cela ne doit pas encore suffire; si tous les -hommes du royaume disent: _Un tel est sage_, et qu'après avoir pris -des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous -l'avez trouvé sage, vous devez ensuite l'employer [dans les fonctions -publiques, de préférence à tout autre]. - -Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est indigne_ [ou -impropre à remplir un emploi public], ne les écoutez pas; si tous les -grands fonctionnaires disent: _Un tel est indigne_, ne les écoutez pas; -si tous les hommes du royaume disent: _Un tel est indigne_, et qu'après -avoir pris des informations pour savoir si l'opinion publique était -fondée, vous l'avez trouvé indigne, vous devez ensuite l'éloigner [des -fonctions publiques]. - -Si tous ceux qui vous entourent disent: _Un tel doit être mis à mort_, -ne les écoutez pas; si tous les grands fonctionnaires disent: _Un -tel doit être mis à mort_, ne les écoutez pas; si tous les hommes du -royaume disent: _Un tel doit être mis à mort_, et qu'après avoir pris -des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous -l'avez trouvé méritant la mort, vous devez ensuite le faire mourir. -C'est pourquoi on dit que c'est l'opinion publique qui l'a condamné et -fait mourir. - -Si le prince agit de cette manière [dans l'emploi des honneurs et dans -l'usage des supplices][25], il pourra ainsi être considéré comme le -père et la mère du peuple. - -8. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Est-il -vrai que _Tching-tang_[26] détrôna _Kie_[27] et l'envoya en exil, et -que _Wou-wang_[28] mit à mort _Cheou-(sin)_[29]? - -MENG-TSEU répondit avec respect: L'histoire le rapporte. - -Le roi dit: Un ministre ou sujet a-t-il le droit de détrôner et de tuer -son prince? - -MENG-TSEU dit: Celui qui fait un vol à l'humanité est appelé _voleur_; -celui qui fait un vol à la justice [qui l'outrage], est appelé -_tyran_[30]. Or un _voleur_ et un _tyran_ sont des hommes que l'on -appelle _isolés, réprouvés_ [abandonnés de leurs parents et de la -foule][31]. J'ai entendu dire que _Tching-tang_ avait mis à mort -un homme _isolé, réprouvé_ [_abandonné de tout le monde_], nommé -_Cheou-sin_; je n'ai pas entendu dire qu'il eût tué son prince. - -9. MENG-TSEU étant allé visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: -Si vous faites construire un grand palais, alors vous serez obligé -d'ordonner au chef des ouvriers de faire chercher de gros arbres [pour -faire des poutres et des solives]; si le chef des ouvriers parvient -à se procurer ces gros arbres, alors le roi en sera satisfait, parce -qu'il les considérera comme pouvant supporter le poids auquel on les -destine. Mais si le charpentier, en les façonnant avec sa hache, les -réduit à une dimension trop petite, alors le roi se courroucera, -parce qu'il les considérera comme ne pouvant plus supporter le poids -auquel on les destinait. Si un homme sage s'est livré à l'étude dès -son enfance, et que parvenu à l'âge mur et désirant mettre en pratique -les préceptes de sagesse qu'il a appris, le roi lui dise: Maintenant -abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions; -que penseriez-vous de cette conduite? - -En outre, je suppose qu'une pierre de jade brute soit en votre -possession, quoiqu'elle puisse peser dix mille _i_ [ou 200,000 onces -chinoises], vous appellerez certainement un lapidaire pour la façonner -et la polir. Quant à ce qui concerne le gouvernement de l'État, si -vous dites [à des sages]: Abandonnez tout ce que vous avez appris, et -suivez mes instructions, agirez-vous différemment que si vous vouliez -instruire le lapidaire de la manière dont il doit tailler et polir -votre pierre brute? - -10. Les hommes de _Thsi_ attaquèrent ceux de _Yan_, et les vainquirent. - -_Siouan-wang_ interrogea [MENG-TSEU], en disant: Les uns me disent -de ne pas aller m'emparer [du royaume de _Yan_], d'autres me disent -d'aller m'en emparer. Qu'un royaume de dix mille chars puisse conquérir -un autre royaume de dix mille chars dans l'espace de cinq décades [ou -cinquante jours] et l'occuper, la force humaine ne va pas jusque-là. Si -je ne vais pas m'emparer de ce royaume, j'éprouverai certainement la -défaveur du ciel; si je vais m'en emparer, qu'arrivera-t-il? - -MENG-TSEU répondit avec respect: Si le peuple de _Yan_ se réjouit de -vous voir prendre possession de cet État, allez en prendre possession; -l'homme de l'antiquité qui agit ainsi fut _Wou-wang_. Si le peuple de -_Yan_ ne se réjouit pas de vous voir prendre possession de ce royaume, -alors n'allez pas en prendre possession; l'homme de l'antiquité qui -agit ainsi fut _Wen-wang._ - -Si avec les forces d'un royaume de dix mille chars vous attaquez un -autre royaume de dix mille chars, et que le peuple vienne au-devant des -armées du roi en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire, -pensez-vous que ce peuple ait une autre cause d'agir ainsi, que celle -de fuir l'eau et le feu [ou une cruelle tyrannie]? Mais si vous rendiez -encore cette eau plus profonde, et ce feu plus brûlant [c'est-à-dire, -si vous alliez exercer une tyrannie plus cruelle encore], il se -tournerait d'un autre côté pour obtenir sa délivrance; et voilà tout. - -11. Les hommes de _Thsi_ ayant attaqué l'État de _Yan_ et l'ayant pris, -tous les autres princes résolurent de délivrer _Yan. Siouan-wang_ dit: -Les princes des différents États ont résolu en grand nombre d'attaquer -ma chétive personne; comment ferai-je pour les attendre? MENG-TSEU -répondit avec respect: Votre serviteur a entendu parler d'un homme qui, -ne possédant que soixante et dix _li_ [sept lieues] de territoire, -parvint cependant à appliquer les principes d'un bon gouvernement -à tout l'empire; _Tching-thang_ fut cet homme. Mais je n'ai jamais -entendu dire qu'un prince possédant un État de mille _li_[32] [cent -lieues] craignît les attaques des hommes. - -Le _Chou-king, Livre par excellence_, dit que «_Tching-thang_, allant -pour la première fois combattre les princes qui tyrannisaient le -peuple, commença par le roi de _Ko_; l'empire mit en lui toute sa -confiance; s'il portait ses armes vers l'orient, les barbares de -l'occident se plaignaient [et soupiraient après leur délivrance]; -s'il portait ses armes au midi, les barbares du nord se plaignaient -[et soupiraient après leur délivrance], en disant: Pourquoi nous -place-t-il après les autres[33]?» Les peuples aspiraient après lui, -comme, à la suite d'une grande sécheresse, on aspire après les nuages -et l'arc-en-ciel. Ceux qui [sous son gouvernement] se rendaient sur les -marchés n'étaient plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre -n'étaient plus transportés d'un lieu dans un autre. _Tching-thang_ -mettait à mort les princes [qui exerçaient la tyrannie][34] et -soulageait les peuples. Comme lorsque la pluie tombe dans un temps -désiré, les peuples éprouvaient une grande joie. - -Le _Chou-king_ dit encore: «Nous attendions évidemment notre prince; -après son arrivée, nous avons été rendus à la vie.» - -Maintenant, le roi de _Yan_ opprimait son peuple; vous êtes allé -pour le combattre et vous l'avez vaincu. Le peuple de _Yan_, pensant -que le vainqueur les délivrerait du milieu de l'eau et du feu [de la -tyrannie sous laquelle il gémissait], vint au-devant des armées du -roi, en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire. Mais si -vous faites mourir les pères et les frères aînés; si vous jetez dans -les liens les enfants et les frères cadets; si vous détruisez les -temples dédiés aux ancêtres; si vous enlevez de ces temples les vases -précieux qu'ils renferment, qu'en résultera-t-il? L'empire tout entier -redoutait certainement déjà la puissance de _Thsi_. Maintenant que vous -avez encore doublé l'étendue de votre territoire, sans pratiquer un -gouvernement humain, vous soulevez par là contre vous toutes les armées -de l'empire. - -Si le roi promulguait promptement un décret qui ordonnât de rendre à -leurs parents les vieillards et les enfants, de cesser d'enlever des -temples les vases précieux; et si, de concert avec le peuple de _Yan_, -vous rétablissez à sa tête un sage prince et quittez son territoire, -alors vous pourrez parvenir à arrêter [les armées des autres princes -toutes prêtes à vous attaquer]. - -12. Les princes de _Tseou_ et de _Lou_ étant entrés en hostilités l'un -contre l'autre, _Mou-hong_ [prince de _Tseou_] fit une question en ces -termes: Ceux de mes chefs de troupes qui ont péri en combattant sont au -nombre de trente-trois, et personne d'entre les hommes du peuple n'est -mort en les défendant. Si je condamne à mort les hommes du peuple, je -ne pourrai pas faire mourir tous ceux qui seront condamnés; si je ne -les condamne pas à mort, ils regarderont, par la suite, avec dédain, la -mort de leurs chefs et ne les défendront pas. Dans ces circonstances, -comment dois-je agir pour bien faire? - -MENG-TSEU répondit avec respect: Dans les dernières années de -stérilité, de désastres et de famine, le nombre des personnes de votre -peuple, tant vieillards qu'infirmes, qui se sont précipités dans des -fossés pleins d'eau ou dans des mares, y compris les jeunes gens -forts et vigoureux qui se sont dispersés dans les quatre parties de -l'empire [pour chercher leur nourriture], ce nombre, dis-je, s'élève -à près de mille[35]; et pendant ce temps les greniers du prince -regorgeaient d'approvisionnements; ses trésors étaient pleins; et -aucun chef du peuple n'a instruit le prince de ses souffrances. Voilà -comment les supérieurs[36] dédaignent et tyrannisent horriblement les -inférieurs[37]. _Thseng-tseu_ disait: - -«Prenez garde! prenez garde! Ce qui sort de vous retourne à vous!» Le -peuple maintenant est arrivé _à rendre ce qu'il a reçu_. Que le prince -ne l'en accuse pas. - -Dès l'instant que le prince pratique un gouvernement humain, aussitôt -le peuple prend de l'affection pour ses supérieurs, et il donnerait sa -vie pour ses chefs. - -13. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une question en ces termes: -_Teng_ est un petit royaume; mais, comme il est situé entre les -royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_, servirai-je _Thsi_, ou servirai-je -_Thsou?_ - -MENG-TSEU répondit avec respect: C'est un de ces conseils qu'il n'est -pas en mon pouvoir de vous donner. Cependant, si vous continuez à -insister, alors j'en aurai un [qui sera donné par la nécessité]: -creusez plus profondément ces fossés, élevez plus haut ces murailles; -et si avec le concours du peuple vous pouvez les garder; si vous êtes -prêt à tout supporter jusqu'à mourir pour défendre votre ville, et que -le peuple ne vous abandonne pas, alors c'est là tout ce que vous pouvez -faire [dans les circonstances où vous vous trouvez]. - -14. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une autre question en ces termes: -Les hommes de _Thsi_ sont sur le point de ceindre de murailles l'Etat -de _Sië_; j'en éprouve une grande crainte. Que dois-je faire dans cette -circonstance? - -MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Taï-wang_ habitait dans la -terre de _Pin_; les barbares du nord, nommés _Joung_, l'inquiétaient -sans cesse par leurs incursions; il quitta cette résidence et se rendit -au pied du mont _Khi_, où il se fixa; ce n'est pas par choix et de -propos délibéré qu'il agit ainsi, c'est parce qu'il ne pouvait pas -faire autrement. - -Si quelqu'un pratique constamment la vertu, dans la suite des -générations il se trouvera toujours parmi ses fils et ses petits-fils -un homme qui sera élevé à la royauté. L'homme supérieur qui veut fonder -une dynastie, avec l'intention de transmettre la souveraine autorité -à sa descendance, agit de telle sorte que son entreprise puisse être -continuée. Si cet homme supérieur accomplit son oeuvre [s'il est élevé -à la royauté][38], alors le ciel a prononcé[39]. Prince, que vous fait -ce royaume de _Thsi?_ Efforcez-vous de pratiquer la vertu [qui fraye le -chemin à la royauté], et bornez-vous là. - -15. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit encore une question en ces -termes: _Teng_ est un petit royaume. Quoiqu'il fasse tous ses efforts -pour être agréable aux grands royaumes, il ne pourra éviter sa ruine. -Dans ces circonstances, que pensez-vous que je puisse faire? MENG-TSEU -répondit avec respect: Autrefois, lorsque _Tai-wang_ habitait le -territoire de _Pin_, et que les barbares du nord l'inquiétaient sans -cesse par leurs incursions, il s'efforçait de leur être agréable en -leur offrant comme en tribut des peaux de bêtes et des pièces d'étoffe -de soie, mais il ne parvint pas à empêcher leurs incursions; il -leur offrit ensuite des chiens et des chevaux, et il ne parvint pas -encore à empêcher leurs incursions; il leur offrit enfin des perles -et des pierres précieuses, et il ne parvint pas plus à empêcher leurs -incursions. Alors, ayant assemblé tous les anciens du peuple, il -les informa de ce qu'il avait fait, et leur dit: Ce que les _Joung_ -[barbares du nord ou Tartares] désirent, c'est la possession de notre -territoire. J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne cause pas de -préjudice aux hommes au sujet de ce qui sert à leur nourriture et à -leur entretien[40]. Vous, mes enfants, pourquoi vous affligez-vous de -ce que bientôt vous n'aurez plus de prince? je vais vous quitter.--Il -quitta donc _Pin_, franchit le mont _Liang_; et, ayant fondé une ville -au pied de la montagne _Khi_, il y fixa sa demeure. Alors les habitants -de _Pin_ dirent: C'était un homme bien humain [que notre prince]! nous -ne devons pas l'abandonner. Ceux qui le suivirent se hâtèrent comme la -foule qui se rend au marché. - -Quelqu'un dit [aux anciens]: Ce territoire nous a été transmis de -génération en génération; ce n'est pas une chose que nous pouvons, -de notre propre personne, céder [à des étrangers]; nous devons tout -supporter, jusqu'à la mort, pour le conserver et ne pas l'abandonner. - -Prince, je vous prie de choisir entre ces deux résolutions. - -16. _Phing-kong_, prince de _Lou_, était disposé à sortir [pour visiter -MENG-TSEU][41], lorsque son ministre favori _Thsang-tsang_ lui parla -ainsi: Les autres jours, lorsque le prince sortait, il prévenait les -chefs de service du lieu où il se rendait; aujourd'hui, quoique les -chevaux soient déjà attelés au char, les chefs de service ne savent -pas encore où il va. Permettez que j'ose vous le demander. Le prince -dit: Je vais faire une visite à MENG-TSEU. _Thsang-tsang_ ajouta: -Comment donc! la démarche que fait le prince est d'une personne -inconsidérée, en allant le premier rendre visite à un homme du commun. -Vous le regardez sans doute comme un sage? Les rites et l'équité sont -pratiqués en public par celui qui est sage; et cependant les dernières -funérailles que MENG-TSEU a fait faire [à sa mère] ont surpassé [en -somptuosité] les premières funérailles qu'il fit faire [à son père, -et il a manqué aux rites]. Prince, vous ne devez pas le visiter. -_Phing-kong_ dit: Vous avez raison. - -_Lo-tching-tseu_ [disciple de MENG-TSEU] s'étant rendu à la cour pour -voir le prince, lui dit: Prince, pourquoi n'êtes-vous pas allé voir -MENG-KHO [MENG-TSEU]? Le prince lui répondit: Une certaine personne m'a -informé que les dernières funérailles que MENG-TSEU avait fait faire [à -sa mère] avaient surpassé [en somptuosité] les premières funérailles -qu'il avait fait faire [à son père]. C'est pourquoi je ne suis pas allé -le voir. _Lo-tching-tseu_ dit: Qu'est-ce que le prince entend donc -par l'expression _surpasser?_ Mon maître a fait faire les premières -funérailles conformément aux rites prescrits pour les simples lettrés, -et les dernières conformément aux rites prescrits pour les grands -fonctionnaires; dans les premières il a employé trois trépieds, et dans -les dernières il en a employé cinq: est-ce là ce que vous avez voulu -dire?--Point du tout, repartit le roi. Je parle du cercueil intérieur -et du tombeau extérieur, ainsi que de la beauté des habits de deuil. -_Lo-tching-tseu_ dit: Ce n'est pas en cela que l'on peut dire qu'il a -_surpassé_ [les premières funérailles par le luxe des dernières]; les -facultés du pauvre et du riche ne sont pas les mêmes[42]. - -_Lo-tching-tseu_ étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: J'avais parlé -de vous au prince; le prince avait fait ses dispositions pour venir -vous voir; mais c'est son favori - -_Thsang-tsang_ qui l'en a empêché: voilà pourquoi le prince n'est pas -réellement venu. - -MENG-TSEU dit: Si l'on parvient à faire pratiquer au prince les -principes d'un sage gouvernement, c'est que quelque cause inconnue -l'y aura engagé; si on n'y parvient pas, c'est que quelque cause -inconnue l'en a empêché. Le succès ou l'insuccès ne sont pas au pouvoir -de l'homme; si je n'ai pas eu d'entrevue avec le prince de _Lou_, -c'est le ciel qui l'a voulu. Comment le fils de la famille _Thsang_ -[_Thsang-tsang_] aurait-il pu m'empècher de me rencontrer avec le -prince? - - - -[1] Un des ministres du roi de _Thsi._ - -[2] Littéralement: _des clochettes et des tambours, des flûtes et -autres instruments à vent._ - -[3] _Tchouan_, ancien livre perdu. (_Commentaire._) - -[4] Ode _Ngo-tsiang_, section _Tchéou-soung_. - -[5] _Commentaire._ - -[6] Ode _Hoang-i_, section _Ta-ya._ - -[7] Chap. _Taï-chi_. Voyez la note ci-devant, pag. 240, et l'édition -citée, p. 84. - -[8] _Commentaire. Tchou-hi_ fait remarquer qu'il y a quelques légères -différences dans la citation de MENG-TSEU avec le texte du _Chou-king_ -tel qu'il était constitué de son temps. - -[9] C'est-a-dire, à la volonté, aux voeux de l'empire lui-même, des -populations qui demandaient un gouvernement doux et humain, et qui -abhorraient la tyrannie sous laquelle le dernier roi les avait -opprimées. - -[10] _Commentaire._ - -[11] Ainsi se nommaient les anciens empereurs de la Chine. - -[12] _Commentaire._ - -[13] _Lieou, couler_; figurément: _s'abandonner an courant des -plaisirs, aux voluptés, etc._ - -[14] _Lian._ - -[15] _Hoang._ - -[16] _Wang._ - -[17] _Commentaire._ - -[18] C'était un lieu où les empereurs des _Tchéou_, dans les visites -qu'ils faisaient à l'orient de leur empire, recevaient les hommages des -princes vassaux. Il en restait encore des vestiges du temps des _Han._ -(_Commentaire._) - -[19] Ode _Tching-youeï_, section _Siao-ya._ - -[20] Il y a dans le texte, _une maladie._ - -[21] Ode _Kong-lieou_, section _Ta-ya_. - -[22] Ode _Mien_, section _Ta-ya._ - -[23] _Commentaire chinois._ - -[24] L'argument de MENG-TSEU, pour faire comprendre au roi de _Thsi_ -qu'il devait réformer son gouvernement ou abdiquer, était habile; mais -il ne fut pas efficace. - -[25] _Commentaire._ - -[26] Fondateur de la seconde dynastie chinoise. - -[27] Dernier roi de la première dynastie. - -[28] Fondateur de la troisième dynastie. - -[29] Dernier roi de la deuxième dynastie. Voyez la _Chine, ou Résumé de -l'histoire et de la civilisation chinoise_, déjà cité, pag. 60 et 77. - -[30] Le mot chinois que nous rendons par _tyran_ est _tsan_, composé du -radical générique _pervers, cruel, vicieux_, et de _deux lances_ qui -désignent les moyens violents employés pour commettre le mal et exercer -la tyrannie. - -[31] _Commentaire_. Le _suffrage_ du peuple le constitue _prince_; son -_abandon_ n'en fait plus qu'un _simple particulier_, un _homme privé_, -passible des mêmes châtiments que la foule. - -[32] Il indique l'État et le roi de _Thsi_. - -[33] Chapitre _Tchoung-hoeï-tchi-kao_, édition citée pag. 69. -_Tchou-hi_ dit que les textes cités dans ce paragraphe différent aussi -légèrement du texte actuel du _Chouking._ - -[34] _Commentaire._ - -[35] C'était pour le peuple une bien plus grande perte que celle des -_trente-trois_ chefs de troupes. - -[36] Le prince et les chefs. (_Commentaire._) - -[37] Ils se soucient fort peu de la vie du peuple. (_Commentaire._) - -[38] _Commentaire._ - -[39] Il n'est plus nécessaire de continuer l'oeuvre commune. -(_Commentaire._) - -[40] C'est-à-dire que lorsque sa personne est un obstacle au repos et à -la tranquillité d'un peuple, il fait abnégation de ses intérêts privés, -en faveur de l'intérêt général, auquel il n'hésite pas à se sacrifier; -il est vrai qu'il y a bien peu d'hommes supérieurs qui agissent ainsi. - -[41] _Commentaire._ - -[42] MENG-TSEU était pauvre lorsqu'il perdit son père; mais lorsqu'il -perdit sa mère il était riche et grand fonctionnaire public. De là la -différence dans les funérailles qu'il fit faire à ses père et mère. - - - -CHAPITRE III, - -COMPOSÉ DE 9 ARTICLES. - - -1. _Kong-sun-tcheou_ [disciple de MENG-TSEU] fit une question en ces -termes: Maître, si vous obteniez une magistrature, un commandement -provincial dans le royaume de _Thsi_, on pourrait sans doute espérer -de voir se renouveler les actions méritoires de _Kouan-tchoung_ et de -_Yan-tseu?_ - -MENG-TSEU dit: Vous êtes véritablement un homme de _Thsi_. Vous -connaissez _Kouan-tchoung_ et _Yan-tseu;_ et voilà tout! - -Quelqu'un interrogea _Thseng-si_ [petit-fils de _Thseng-tseu_] en -ces termes: Dites-moi lequel de vous ou de _Tseu-lou_ est le plus -sage? _Thseng-si_ répondit avec quelque agitation: Mon aïeul avait -beaucoup de vénération pour _Tseu-lou_.--S'il en est ainsi, alors -dites-moi lequel de vous ou de _Kouan-tchoung_ est le plus sage? -_Thseng-si_ parut s'indigner de cette nouvelle question qui lui déplut, -et il répondit: Comment avez-vous pu me mettre en comparaison avec -_Kouan-tchoung_? _Kouan-tchoung_ obtint les faveurs de son prince, -et celui-ci lui remit toute son autorité. Outre cela, il dirigea -l'administration du royaume si longtemps[1], que ses actions si vantées -[eu égard à ses moyens d'action] ne sont que fort ordinaires. Pourquoi -me mettez-vous en comparaison avec cet homme? - -MENG-TSEU dit: _Thseng-si_ se souciait fort peu de passer pour un -autre _Kouan-tchoung_, et vous voudriez que moi je désirasse de lui -ressembler! - -Le disciple ajouta: _Kouan-tchoung_ rendit son prince le chef des -autres princes; _Yan-tseu_ rendit son prince illustre. _Kouan-tchoung_ -et _Yan-tseu_ ne sont-ils pas dignes d'être imités? - -MENG-TSEU dit: Il serait aussi facile de faire un prince souverain de -_Thsi_ que de tourner la main. - -Le disciple reprit: S'il en est ainsi, alors les doutes et les -perplexités de votre disciple sont portés à leur dernier degré; car -enfin, si nous nous reportons à la vertu de _Wen-wang_, qui ne mourut -qu'après avoir atteint l'âge de cent ans, ce prince ne put parvenir -au gouvernement de tout l'empire. _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_ -continuèrent l'exécution de ses projets. C'est ainsi que par la suite -la grande rénovation de tout l'empire fut accomplie. Maintenant vous -dites que rien n'est si facile que d'obtenir la souveraineté de -l'empire, alors _Wen-wang_ ne suffit plus pour être offert en imitation. - -MENG-TSEU dit: Comment la vertu de _Wen-wang_ pourrait-elle être -égalée? Depuis _Tching-thang_ jusqu'à _Wou-ting_, six ou sept princes -doués de sagesse et de sainteté ont paru. L'empire a été soumis à la -dynastie de _Yn_ pendant longtemps. Et par cela même qu'il lui a été -soumis pendant longtemps, il a été d'autant plus difficile d'opérer des -changements. _Wou-ting_ convoqua à sa cour tous les princes vassaux, -et il obtint l'empire avec la même facilité que s'il eût tourné sa -main. Comme _Tcheou_ [ou _Cheou-sin_] ne régna pas bien longtemps après -_Wou-ting_[2], les anciennes familles qui avaient donné des ministres -à ce dernier roi, les habitudes de bienfaisance et d'humanité que le -peuple avait contractées, les sages instructions et les bonnes lois, -étaient encore subsistantes. En outre, existaient aussi _Weï-tseu, -Weï-tchoung_[3], les fils du roi; _Pi-kan, Ki-tseu_[4] et _Kiao-ke_. -Tous ces hommes, qui étaient des sages, se réunirent pour aider et -servir ce prince. C'est pourquoi _Cheou-sin_ régna longtemps et finit -par perdre l'empire. Il n'existait pas un pied de terre qui ne fût sa -possession, un peuple qui ne lui fût soumis. Dans cet état de choses, -_Wen-wang_ ne possédait qu'une petite contrée de cent _li_ [dix lieues] -de circonférence, de laquelle il partit [pour conquérir l'empire]. -C'est pourquoi il éprouva tant de difficultés. - -Les hommes de _Thsi_ ont un proverbe qui dit: _Quoique l'on ait la -prudence et la pénétration en partage, rien n'est avantageux comme -des circonstances opportunes; quoique l'on ait de bons instruments -aratoires, rien n'est avantageux comme d'attendre la saison favorable_. -Si le temps est arrivé, alors tout est facile. - -Lorsque les princes de _Hia_, de _Yn_ et de _Tcheou_ florissaient[5], -leur territoire ne dépassa jamais mille _li_ [ou cent lieucs] -d'étendue[6]; le royaume de _Thsi_ a aujourd'hui cette étendue de -territoire. Le chant des coqs et les aboiements des chiens se répondant -mutuellement [tant la population est pressée] s'étendent jusqu'aux -quatre extrémités des frontières; par conséquent le royaume de _Thsi_ a -une population égale à la leur [à celle de ces royaumes de mille _li_ -d'étendue]. On n'a pas besoin de changer les limites de son territoire -pour l'agrandir, ni d'augmenter le nombre de sa population. Si le -roi de _Thsi_ pratique un gouvernement humain [plein d'amour pour le -peuple][7], personne ne pourra l'empêcher d'étendre sa souveraineté sur -tout l'empire. - -En outre, on ne voit plus surgir de princes qui exercent la -souveraineté. Leur interrègne n'a jamais été si long que de nos -jours. Les souffrances et les misères des peuples, produites par des -gouvernements cruels et tyranniques, n'ont jamais été si grandes que de -nos jours. Il est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire -boire ceux qui ont soif. - -KHOUNG-TSEU disait: La vertu dans un bon gouvernement se répand comme -un fleuve; elle marche plus vite que le piéton ou le cavalier qui porte -les proclamations royales. - -Si de nos jours un royaume de dix mille chars vient à posséder un -gouvernement humain, les peuples s'en réjouiront comme [se réjouit de -sa délivrance] l'homme que l'on a détaché du gibet où il était suspendu -la tête en bas. C'est ainsi que si on fait seulement la moitié des -actes bienfaisants des hommes de l'antiquité, les résultats seront plus -que doubles. Ce n'est que maintenant que l'on peut accomplir de telles -choses. - -2. _Kong-sun-tcheou_ fit une autre question en ces termes: Maître, je -suppose que vous soyez grand dignitaire et premier ministre du royaume -de _Thsi_, et que vous parveniez à mettre en pratique vos doctrines de -bon gouvernement, quoiqu'il puisse résulter de là que le roi devienne -chef suzerain des autres rois, ou souverain de l'empire, il n'y aurait -rien d'extraordinaire. Si vous deveniez ainsi premier ministre du -royaume, éprouveriez-vous dans votre esprit des sentiments de doute ou -de crainte? MENG-TSEU répondit: Aucunement. Dès que j'ai eu atteint -quarante ans, je n'ai plus eprouvé ces incertitudes de l'esprit. - -Le disciple ajouta: S'il en est ainsi, alors, maître, vous surpassez de -beaucoup _Meng-pen._ - -Il n'est pas difficile, reprit MENG-TSEU, de rester impassible. -_Kao-tseu_, à un âge plus jeune encore que moi, ne se laissait ébranler -l'âme par aucune émotion. - ---Y a-t-il des moyens ou des principes fixes pour ne pas se laisser -ébranler l'âme? - ---Il y en a. - -_Pe-koung-yeou_ entretenait son courage viril de cette manière: il -n'attendait pas, pour se défendre, d'être accablé sous les traits de -son adversaire, ni d'avoir les yeux éblouis par l'éclat de ses armes; -mais, s'il avait reçu la moindre injure d'un homme, il pensait de suite -à la venger, comme s'il avait été outragé sur la place publique ou à -la cour. Il ne recevait pas plus une injure d'un manant vêtu d'une -large veste de laine, que d'un prince de dix mille chars [du roi d'un -puissant royaume]. Il réfléchissait en lui-même s'il tuerait le prince -de dix mille chars, comme s'il tuerait l'homme vêtu d'une large veste -de laine. Il n'avait peur d'aucun des princes de l'empire; si des mots -outrageants pour lui, tenus par eux, parvenaient à ses oreilles, il les -leur renvoyait aussitôt. - -C'est de cette manière que _Meng-chi-che_ entretenait aussi son courage -viril. Il disait: «Je regarde du même oeil la défaite que la victoire. -Calculer le nombre des ennemis avant de s'avancer sur eux, et méditer -longtemps sur les chances de vaincre avant d'engager le combat, c'est -redouter trois armées ennemies.» Pensez-vous que _Meng-chi-che_ pouvait -acquérir la certitude de vaincre? Il pouvait seulement être dénué de -toute crainte; et voilà tout. - -_Meng-chi-che_ rappelle _Thsêng-tseu_ pour le caractère; -_Pe-koung-lieou_ rappelle _Tseu-hia_. Si l'on compare le courage viril -de ces deux hommes, on ne peut déterminer lequel des deux surpasse -l'autre; cependant _Meng-chi-che_ avait le plus important [celui qui -consiste à avoir un empire absolu sur soi-même]. - -Autrefois, _Thsêng-tseu_ s'adressant à _Tseu-siang_, lui dit: -Aimez-vous le courage viril? j'ai beaucoup entendu parler du grand -courage viril [ou de la force d'âme] à mon maître [KHOUNG-TSEU]. _Il -disait_: Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je ne me trouve -pas le coeur droit, quoique j'aie pour adversaire un homme grossier, -vêtu d'une large veste de laine, comment n'éprouverais-je en moi-même -aucune crainte? Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je me -trouve le coeur droit, quoique je puisse avoir pour adversaires mille ou -dix mille hommes, je marcherais sans crainte à l'ennemi. - -_Meng-chi-che_ possédait la bravoure qui naît de l'impétuosité du -sang, et qui n'est pas à comparer au courage plus noble que possédait -_Thsêng-tseu_ [celui d'une raison éclairée et souveraine][8]. - -_Kong-sun-tcheou_ dit: Oserais-je demander sur quel principe est fondée -la force ou la fermeté d'âme[9] de mon maître, et sur quel principe -était fondée la force ou fermeté d'âme de _Kao-tseu_? Pourrais-je -obtenir de l'apprendre de vous? [MENG-TSEU répondit]: _Kao-tseu_ -disait: «Si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que -quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions de] son -âme; si vous ne la trouvez pas dans [les passions de] son âme, ne la -cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital.» - -_Si vous ne la trouvez pas dans [les passions] de son âme, ne la -cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital;_ -cela se doit; mais _si vous ne saisissez pas clairement la raison -des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les -passions] de son âme;_ cela ne se doit pas. Cette _intelligence_ [que -nous possédons en nous, et qui est le produit de l'_âme_][10] commande -à l'_esprit vital_. L'_esprit vital_ est le complément nécessaire des -membres corporels de l'homme; l'_intelligence_ est la partie la plus -noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite. C'est pourquoi je -dis: Il faut surveiller avec respect son _intelligence,_ et ne pas -troubler[11] son _esprit vital._ - -[Le disciple ajouta]: Vous avez dit: «_L'intelligence_ est la partie -la plus noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite.» Vous -avez encore dit: «Il faut surveiller avec respect son intelligence, -et entretenir avec soin son _esprit vital_.» Qu'entendez-vous par -là?--MENG-TSEU dit: Si l'_intelligence_ est livrée à son action -individuelle[12], alors elle devient l'esclave soumise de l'_esprit -vital_; si l'_esprit vital_ est livré à son action individuelle, alors -il trouble l'_intelligence_. Supposons maintenant qu'un homme tombe -la tête la première, ou qu'il fuie avec précipitation; dans les deux -cas, l'_esprit vital_ est agité, et ses mouvements réagissent sur -l'_intelligence._ - -Le disciple continua: Permettez que j'ose vous demander, maître, en -quoi vous avez plus raison [que _Kaotseu_]? - -MENG-TSEU dit: Moi, je comprends clairement le motif des paroles que -l'on m'adresse; je dirige selon les principes de la droite raison mon -_esprit vital_ qui coule et circule partout. - ---Permettez que j'ose vous demander ce que vous entendez par l'_esprit -vital qui coule et circule partout?_--Cela est difficile à expliquer. - -Cet _esprit vital_ a un tel caractère, qu'il est souverainement -grand [sans limites][13], souverainement fort [rien ne pouvant -l'arrêter][14]. Si on le dirige selon les principes de la droite -raison, et qu'on ne lui fasse subir aucune perturbation, alors il -remplira l'intervalle qui sépare le ciel et la terre. - -Cet _esprit vital_ a encore ce caractère, qu'il réunit en soi les -sentiments naturels de la justice ou du devoir et de la raison; sans -cet _esprit vital_, le corps a soif et faim. - -Cet _esprit vital_ est produit par une grande accumulation d'équité -[un grand accomplissement de devoirs][15], et non par quelques actes -accidentels d'équité et de justice. Si les actions ne portent pas de -la satisfaction dans l'âme, alors elle a soif et faim. Moi, pour cette -raison, je dis donc: _Kao-tseu_ n'a jamais connu le devoir, puisqu'il -le jugeait extérieur à l'homme. - -Il faut opérer de bonnes oeuvres, et ne pas en calculer d'avance les -résultats. L'âme ne doit pas oublier son devoir, ni en précipiter -l'accomplissement. Il ne faut pas ressembler à l'homme de l'État de -_Soung_. Il y avait dans l'État de _Soung_ un homme qui était dans la -désolation de ce que ses blés ne croissaient pas; il alla les arracher -à moitié, pour les faire croître plus vite. Il s'en revint l'air tout -hébété, et dit aux personnes de sa famille: Aujourd'hui je suis bien -fatigué; j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec -empressement pour voir ces blés; mais toutes les tiges avaient séché. - -Ceux qui, dans le monde, n'aident pas leurs blés à croître, sont bien -rares. Ceux qui pensent qu'il n'y a aucun profit à retirer [de la -culture de l'_esprit vital_], et l'abandonnent à lui-même, sont comme -celui qui ne sarcle pas ses blés; ceux qui veulent aider prématurément -le développement de leur _esprit vital_ sont comme celui qui aide à -croître ses blés en les arrachant à moitié. Non-seulement dans ces -circonstances on n'aide pas, mais on nuit. - ---Qu'entendez-vous par ces expressions: _Je comprends clairement le -motif des paroles que l'on m'adresse?_ - -MENG-TSEU dit: Si les paroles de quelqu'un sont erronées, je connais -ce qui trouble son esprit ou l'induit en erreur; si les paroles de -quelqu'un sont abondantes et diffuses, je connais ce qui le fait -tomber ainsi dans la loquacité; si les paroles de quelqu'un sont -licencieuses, je sais ce qui a détourné son coeur de la droite voie; -si les paroles de quelqu'un sont louches, évasives, je sais ce qui a -dépouillé sou coeur de la droite raison. Dès l'instant que ces défauts -sont nés dans le coeur d'un homme, ils altèrent ses sentiments de -droiture et de bonne direction; dès l'instant que l'altération des -sentiments de droiture et de bonne direction du coeur a été produite, -les actions se trouvent viciées. Si les saints hommes apparaissaient de -nouveau sur la terre, ils donneraient sans aucun doute leur assentiment -à mes paroles. - ---_Tsaï-ngo_ et _Tseu-koung_ parlaient d'une manière admirablement -éloquente; _Jan-nieou, Min-tseu_ et _Yan-youan_ savaient parfaitement -bien parler des actions conformes à la vertu. KHOUNG-TSEU réunissait -toutes ces qualités, et cependant il disait: «Je ne suis pas habile -dans l'art de la parole.» D'après ce que vous avez dit, maître, vous -seriez bien plus consommé dans la sainteté?--O le blasphème! reprit -MENG-TSEU; comment pouvez-vous tenir un pareil langage? - -Autrefois _Tseu-koung_, interrogeant KHOUNG-TSEU, lui dit: Maître, -êtes-vous un saint? KHOUNG-TSEU lui répondit: Un saint? je suis -bien loin de pouvoir en être un! j'étudie sans jamais me lasser les -préceptes et les maximes des saints hommes, et je les enseigne sans -jamais me lasser.--_Tseu-koung_ ajouta: «_Étudier sans jamais se -lasser_, c'est être éclairé; _enseigner les hommes sans jamais se -lasser_, c'est posséder la vertu de l'humanité. Vous possédez les -lumières de la sagesse et la vertu de l'humanité, maître; vous êtes par -conséquent saint.» Si KHOUNG-TSEU [ajouta MENG-TSEU] n'osait pas se -permettre d'accepter le titre de saint, comment pouvez-vous me tenir un -pareil langage? - -_Kong-sun-tcheou_ poursuivit: Autrefois j'ai entendu dire que -_Tseu-hia, Tseu-yeou_ et _Tseu-tchang_ avaient tous une partie des -vertus qui constituent le saint homme; mais que _Jan-nieou, Min-tseu_ -et _Yan-youan_ en avaient toutes les parties, seulement bien moins -développées. Oserais-je vous demander dans lequel de ces degrés de -sainteté vous aimeriez à vous reposer? - -MENG-TSEU dit: Moi? je les repousse tous[16].--Le disciple continua: -Que pensez-vous de _Pe-i_ et de _Y-yin?_ - ---Ils ne professent pas les mêmes doctrines que moi. - -«Si votre prince n'est pas votre prince[17], ne le servez pas; si le -peuple n'est pas votre peuple[18], ne lui commandez pas. Si l'État -est bien gouverné et en paix, alors avancez-vous dans les emplois; -s'il est dans le trouble, alors retirez-vous à l'écart.» Voilà les -principes de _Pe-i_. «Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? à qui -commanderez-vous, si ce n'est au peuple? Si l'État est bien gouverné, -avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, avancez-vous -également dans les emplois.» Voilà les principes de _Y-yin_. «S'il -convient d'accepter une magistrature, acceptez cette magistrature; s'il -convient de cesser de la remplir, cessez de la remplir; s'il convient -de l'occuper longtemps, occupez-la longtemps; s'il convient de vous en -démettre sur-le-champ, ne tardez pas un instant.» Voilà les principes -de KHOUNG-TSEU. L'un et les autres sont de saints hommes du temps -passé. Moi, je n'ai pas encore pu parvenir à agir comme eux; toutefois -ce que je désire par-dessus tout, c'est de pouvoir imiter KHOUNG-TSEU. - ---_Pe-i_ et _Y-yin_ sont-ils des hommes du même ordre que -KHOUNG-TSEU?--Aucunement. Depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos -jours, il n'y en a jamais eu de comparable à KHOUNG-TSEU! - ---Mais cependant n'eurent-ils rien de commun?--Ils eurent quelque chose -de commun. S'ils avaient possédé un domaine de cent _li_ d'étendue, et -qu'ils en eussent été princes, tous les trois auraient pu devenir assez -puissants pour convoquer à leur cour les princes vassaux et posséder -l'empire. Si en commettant une action contraire à la justice, et en -faisant mourir un innocent, ils avaient pu obtenir l'empire, tous les -trois n'auraient pas agi ainsi. Quant à cela, ils se ressemblaient. - -Le disciple poursuivit: Oserais-je vous demander en quoi ils -différaient? - -MENG-TSEU dit: _Tsaï-ngo, Tseu-koung_ et _Yeou-jo_ étaient assez -éclairés pour connaître le saint homme (KHOUNG-TSEU[19]); leur peu de -lumières cependant n'alla pas jusqu'à exagérer les éloges de celui -qu'ils aimaient avec prédilection[20]. - -_Tsaï-ngo_ disait: Si je considère attentivement mon maître, je le -trouve bien plus sage que _Yao_ et _Chun_. - -_Tseu-koung_ disait: En observant les usages et la conduite des -anciens empereurs, je connais les principes qu'ils suivirent dans le -gouvernement de l'empire; en écoutant leur musique, je connais leurs -vertus. Si depuis cent générations je classe dans leur ordre les -cent générations de rois qui ont régné, aucun d'eux n'échappera à mes -regards. Eh bien, depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, je -puis dire qu'il n'en a pas existé de comparable à KHOUNG-TSEU. - -_Yeou-jo_ disait: Non-seulement les hommes sont de la même espèce, mais -le _Khi-lin_ ou la licorne, et les autres quadrupèdes qui courent; le -_Foung-hoang_ ou le phénix, et les autres oiseaux qui volent; le mont -_Taï-chan_, ainsi que les collines et autres élévations; les fleuves et -les mers, ainsi que les petits cours d'eau et les étangs, appartiennent -aux mêmes espèces. Les saints hommes comparés avec la multitude sont -aussi de la même espèce; mais ils sortent de leur espèce, ils s'élèvent -au-dessus d'elle, et dominent la foule des autres hommes. Depuis -qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, il n'y en a pas eu de plus -accompli que KHOUNG-TSEU. - -3. MENG-TSEU dit: Celui qui emploie toutes ses forces disponibles[21] à -simuler les vertus de l'humanité veut devenir chef des grands vassaux. -Pour devenir chef des grands vassaux, il doit nécessairement avoir un -grand royaume. Celui qui emploie toute sa vertu à pratiquer l'humanité -règne véritablement; pour régner véritablement, il n'a pas à attendre, -à convoiter un grand royaume. Ainsi _Tching-thang_, avec un État de -soixante et dix _li_ [sept lieues] d'étendue; _Wen-wang_ avec un Etat -de cent _li_ [dix lieues] d'étendue, parvinrent à l'empire. - -Celui qui dompte les hommes et se les soumet par la force des armes ne -subjugue pas les coeurs; pour cela, la force, quelle qu'elle soit, est -toujours insuffisante[22]. Celui qui se soumet les hommes par la vertu -porte la joie daus les coeurs qui se livrent sans réserve, comme les -soixante et dix disciples de KHOUNG-TSEU se soumirent à lui. - -Le _Livre des Vers_[23] dit: - - «De l'occident et de l'orient, - - Du midi et du septentrion, - - Personne ne pensa à résister.» - -Cette citation exprime ma pensée. - -4. MENG-TSEU dit: Si le prince est plein d'humanité, il se procure une -grande gloire; s'il n'a pas d'humanité, il se déshonore. Maintenant si, -en haïssant le déshonneur, il persévère dans l'inhumanité, c'est comme -si en détestant l'humidité on persévérait à demeurer dans les lieux bas. - -Si le prince hait le déshonneur, il ne peut rien faire de mieux que -d'honorer la vertu et d'élever aux dignités les hommes distingués par -leur savoir et leur mérite. Si les sages occupent les premiers emplois -publics; si les hommes de mérite sont placés dans des commandements qui -leur conviennent, et que le royaume jouisse des loisirs de la paix[24], -c'est le temps de reviser et de mettre dans un bon ordre le régime -civil et le régime pénal. C'est en agissant ainsi que les autres États, -quelque grands qu'ils soient, se trouveront dans la nécessité de vous -respecter. - -Le _Livre des Vers_[25] dit: - - «Avant que le ciel soit obscurci par des nuages ou que - la pluie tombe, - - J'enlève l'écorce de la racine des mûriers - - Pour consolider la porte et les fenêtres de mon nid[26]. - - Après cela, quel est celui d'entre la foule au-dessous - de moi - - Qui oserait venir me troubler?» - -KHOUNG-TSEU disait: O que celui qui a composé ces vers connaissait bien -l'art de gouverner! - -En effet, si un prince sait bien gouverner son royaume, qui oserait -venir le troubler? - -Maintenant, si, lorsqu'un royaume jouit de la paix et de la -tranquillité, le prince emploie ce temps pour s'abandonner à ses -plaisirs vicieux et à la mollesse, il attirera inévitablement sur sa -tête de grandes calamités. - -Les calamités, ainsi que les félicités, n'arrivent que parce qu'on se -les est attirées. - -Le _Livre des Vers_[27] dit: - - «Si le prince pense constamment à se conformer au mandat - qu'il a reçu du ciel, - - Il s'attirera beaucoup de félicités.» - -Le _Taï-kia_[28] dit: «Quand le ciel nous envoie des calamités, -nous pouvons quelquefois les éviter; quand nous nous les attirons -nous-mêmes, nous ne pouvons les supporter sans périr.» Ces citations -expriment clairement ce que je voulais dire. - -5. MENG-TSEU dit: Si le prince honore les sages, et emploie les hommes -de mérite dans des commandements; si ceux qui sont distingués par -leurs talents et leurs vertus sont placés dans les hautes fonctions -publiques, alors tous les lettrés de l'empire seront dans la joie et -désireront demeurer à sa cour. Si dans les marchés publics on n'exige -que le prix de location des places que les marchands occupent, et non -une taxe sur les marchandises; si, les règlements des magistrats qui -président aux marchés publics étant observés, on n'exige pas le prix de -location des places, alors tous les marchands de l'empire seront dans -la joie, et désireront porter leurs marchandises sur les marchés du -prince [qui les favorisera ainsi]. - -Si aux passages des frontières on se borne à une simple inspection sans -exiger de tribut ou de droits d'entrée, alors tous les voyageurs de -l'empire seront dans la joie et désireront voyager sur les routes du -prince qui agira ainsi. - -Que ceux qui labourent ne soient assujettis qu'à _l'assistance_ -[c'est-à-dire à labourer une portion déterminée des champs du prince], -et non à payer des redevances, alors tous les laboureurs de l'empire -seront dans la joie, et désireront aller labourer dans les domaines -du prince. Si les artisans qui habitent des échoppes ne sont pas -assujettis à la capitation et à la redevance en toiles, alors toutes -les populations seront dans la joie, et désireront devenir les -populations du prince. - -S'il se trouve un prince qui puisse fidèlement pratiquer ces cinq -choses, alors les populations des royaumes voisins lèveront vers lui -leurs regards comme vers un père et une mère. Or on n'a jamais vu, -depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, que des fils et des -frères aient été conduits à attaquer leurs père et mère. Si cela est -ainsi, alors le prince n'aura aucun ennemi dans l'empire. Celui qui n'a -aucun adversaire dans l'empire est l'envoyé du ciel. Il n'a pas encore -existé d'homme qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout -l'empire. - -6. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont un coeur compatissant et -miséricordieux pour les autres hommes. Les anciens rois avaient un -coeur compatissant, et par cela même ils avaient un gouvernement doux -et compatissant pour les hommes. Si le prince a un coeur compatissant -pour les hommes, et qu'il mette en pratique un gouvernement doux et -compatissant, il gouvernera aussi facilement l'empire qu'il tournerait -un objet dans la paume de sa main. - -Voici comment j'explique le principe que j'ai avancé ci-dessus, que -_tous les hommes_ ont un coeur compatissant et miséricordieux pour les -autres hommes: Je suppose que des hommes voient tout à coup un jeune -enfant près de tomber dans un puits; tous éprouvent à l'instant même -un sentiment de crainte et de compassion caché dans leur coeur; et ils -éprouvent ce sentiment, non parce qu'ils désirent nouer des relations -d'amitié avec le père et la mère de cet enfant; non parce qu'ils -sollicitent les applaudissements ou les éloges de leurs amis et de -leurs concitoyens, ou qu'ils redoutent l'opinion publique. - -On peut tirer de là les conséquences suivantes: Si l'on n'a pas un coeur -miséricordieux et compatissant, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas -les sentiments de la honte [de ses vices] et de l'aversion [pour ceux -des autres], on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments -d'abnégation et de déférence, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas le -sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, on n'est pas -un homme. - -Un coeur miséricordieux et compatissant est le principe de l'humanité; -le sentiment de la honte et de l'aversion est le principe de l'équité -et de la justice; le sentiment d'abnégation et de déférence est le -principe des usages sociaux; le sentiment du vrai et du faux, ou du -juste et de l'injuste, est le principe de la sagesse. - -Les hommes ont en eux-mêmes ces quatre principes, comme ils ont quatre -membres. Donc le prince qui, possédant ces quatre principes naturels, -dit qu'il ne peut pas les mettre en pratique, se nuit à lui-même, se -perd complètement; et ceux qui disent que leur prince ne peut pas les -pratiquer, ceux-là perdent leur prince. - -Chacun de nous, nous avons ces quatre principes en nous-mêmes, et si -nous savons tous les développer et les faire fructifier, ils seront -comme du feu qui commence à brûler, comme une source qui commence -à jaillir. Si un prince remplit les devoirs que ces sentiments lui -prescrivent, il acquerra une puissance suffisante pour mettre les -quatre mers sous sa protection. S'il ne les remplit pas, il ne sera pas -même capable de bien servir son père et sa mère. - -7. MENG-TSEU dit: L'homme qui fait des flèches n'est-il pas plus -inhumain que l'homme qui fait des cuirasses ou des boucliers? Le but de -l'homme qui fait des flèches est de blesser les hommes, tandis que le -but de l'homme qui fait des cuirasses et des boucliers est d'empêcher -que les hommes soient blessés. Il en est de même de l'homme dont le -métier est de faire des voeux de bonheur à la naissance des enfants, -et de l'homme dont le métier est de faire des cercueils[29]. C'est -pourquoi on doit apporter beaucoup d'attention dans le choix de la -profession que l'on veut embrasser. - -KHOUNG-TSEU disait: Dans les villages, l'humanité est admirable. Si -quelqu'un ayant à choisir le lieu de sa demeure ne va pas habiter là -où réside l'humanité, comment obtiendrait-il le nom d'homme sage et -éclairé? Cette humanité est une dignité honorable conférée par le ciel, -et la demeure tranquille de l'homme. Personne ne l'empêchant d'agir -librement, s'il n'est pas humain, c'est qu'il n'est pas sage et éclairé. - -Celui qui n'est ni humain ni sage et éclairé, qui n'a ni urbanité ni -équité, est l'esclave des hommes. Si cet esclave des hommes rougit -d'être leur esclave, il ressemble au fabricant d'arcs qui rougirait -de fabriquer des arcs, et au fabricant de flèches qui rougirait de -fabriquer des flèches. - -S'il rougit de son état, il n'est rien, pour en sortir, à la pratique -de l'humanité. - -L'homme qui pratique l'humanité est comme l'archer; l'archer se pose -d'abord lui-même droit, et ensuite il lance sa flèche. Si, après avoir -lancé sa flèche, il n'approche pas le plus près du but, il ne s'en -prend pas à ceux qui l'ont vaincu, mais au contraire il en cherche la -faute en lui-même; et rien de plus. - -8. MENG-TSEU dit: Si _Tseu-lou_ se trouvait averti par quelqu'un -d'avoir commis des fautes, il s'en réjouissait. - -Si l'ancien empereur _Yu_ entendait prononcer des paroles de sagesse et -de vertu, il s'inclinait en signe de vénération pour les recueillir. - -Le grand _Chun_ avait encore des sentiments plus élevés: pour lui la -vertu était commune à tous les hommes. Si quelques-uns d'entre eux -étaient plus vertueux que lui, il faisait abnégation de lui-même pour -les imiter. Il se réjouissait d'emprunter ainsi des exemples de vertu -aux autres hommes, pour pratiquer lui-même cette vertu. - -Dès le temps où il labourait la terre, où il fabriquait de la poterie, -où il faisait le métier de pêcheur, jusqu'à celui où il exerça la -souveraineté impériale, il ne manqua jamais de prendre pour exemple les -bonnes actions des autres hommes. - -Prendre exemple des autres hommes pour pratiquer la vertu, c'est donner -aux hommes les moyens de pratiquer cette vertu. C'est pourquoi il n'est -rien de plus grand, pour l'homme supérieur, que de procurer aux autres -hommes les moyens de pratiquer la vertu. - -9. MENG-TSEU dit: _Pe-i_ ne servait pas le prince qui n'était pas -le prince de son choix, et il ne formait pas des relations d'amitié -avec des amis qui n'étaient pas de son choix. Il ne se présentait pas -à la cour d'un roi pervers, il ne s'entretenait pas avec des hommes -corrompus et méchants; se tenir à la cour d'un roi pervers, parler avec -des hommes corrompus et méchants, c'était pour lui comme s'asseoir -dans la boue avec des habits de cour. Si nous allons plus loin, nous -trouverons qu'il a encore poussé bien au delà ses sentiments d'aversion -et de haine pour le mal: s'il se trouvait avec un homme rustique dont -le bonnet n'était pas convenablement placé sur sa tête, détournant -aussitôt le visage, il s'éloignait de lui, comme s'il avait pensé que -son contact allait le souiller. C'est pourquoi il ne recevait pas -les invitations des princes vassaux qui se rendaient près de lui, -quoiqu'ils missent dans leurs expressions et leurs discours toute la -convenance possible: ce refus provenait de ce qu'il aurait cru se -souiller en les approchant [parce qu'il les avait tous en aversion]. - -_Lieou-hia-hoeï_ [premier ministre du royaume de _Lou_] ne rougissait -pas de servir un mauvais prince, et il ne dédaignait pas une petite -magistrature. S'il était promu à des fonctions plus élevées, il ne -cachait pas ses principes de droiture, mais il se faisait un devoir de -suivre constamment la voie droite. S'il était négligé et mis en oubli, -il n'en avait aucun ressentiment; s'il se trouvait dans le besoin et la -misère, il ne se plaignait pas. C'est pourquoi il disait: «Ce que vous -faites vous appartient, et ce que je fais m'appartient. Quand même vous -seriez les bras nus et le corps nu à mes côtés, comment pourriez-vous -me souiller?» C'est pourquoi il portait toujours un visage et un -front sereins dans le commerce des hommes; et il ne se perdait point. -Si quelqu'un le prenait par la main et le retenait près de lui, il -restait. Celui qui, étant ainsi pris par la main et retenu, cédait à -cette invitation, pensait que ce serait aussi ne pas rester pur que de -s'éloigner. - -MENG-TSEU dit: _Pe-i_ avait un esprit étroit; _Lieou-hia-hoeï_ manquait -de tenue et de gravité. L'homme supérieur ne suit ni l'une ni l'autre -de ces façons d'agir. - - -[1] Pendant quarante années. (_Commentaire._) - -[2] Il n'y a que sept générations de distance. (_Comm_.) Les tables -chronologiques chinoises placent la dernière année du règne de -_Won-ting_ 1266 ans avant notre ère, et la première de celui de -_Cheou-sin_, 1154; ce qui donne un intervalle de cent douze années -entre les deux règnes. - -[3] Beaux-frères de _Cheou-sin_. - -[4] Voyez précédemment pag. 228. - -[5] Aux époques de _Yu_, de _Thang_, de _Wen wanq_ et de _Wou-wang_. - -[6] Selon _Tchou-hi_, il est ici question du _domaine royal, Wang ki_ -[qui avait toujours 1,000 _li_ d'étendue, et que les anciens rois -gouvernaient par eux-mêmes]. - -[7] _Commentaire._ - -[8] _Commentaire._ - -[9] Littéralement: _l'inébranlabilité du coeur._ - -[10] _Commentaire._ - -[11] «Entretenir avec soin.» (_Commentaire._) - -[12] _Tchouan-i-ye._ (_Commentaire._) - -[13] _Commentaire._ - -[14] _Ibid._ - -[15] _Commentaire._ - -[16] C'est au plus haut degré de sainteté qu'il aspire. - -[17] C'est-à-dire _s'il n'est pas éclairé. (Commentaire.)_ - -[18] _S'il n'est pas honorable. (Commentaire.)_ - -[19] _Commentaire._ - -[20] «Les paroles de ces témoins oculaires sont dignes de confiance.» -(_Commentaire._) C'étaient des disciples éminents du philosophe. - -[21] «Comme les armes et les moyens de séduction.» (_Commentaire._) - -[22] Conférez le _Tao-te-king_, de LAO-TSEU. - -[23] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya._ - -[24] «Qu'il n'ait rien à craindre de l'extérieur ni à souffrir de -l'intérieur.» (_Comm._) - -[25] Ode _Tchi-hiao_, section _Kouë-foung._ - -[26] C'est un oiseau qui parle. - -[27] Ode _Wen-wawg_, section _Ta-ya._ - -[28] Chapitre du _Chou-king._ - -[29] Le premier ne désire que des naissances, et l'autre ne désire que -des décès. - - - - - -CHAPITRE IV, - -COMPOSÉ DE 14 ARTICLES. - - -1. MENG-TSEU dit: Les temps propices du ciel ne sont pas à comparer aux -avantages du terrain; les avantages du terrain ne sont pas à comparer à -la concorde entre les hommes. - -Supposons une ville ceinte de murs intérieurs de trois _li_ de -circonférence et de murs extérieurs de sept _li_ de circonférence, -entourée d'ennemis qui l'attaquent de toutes parts sans pouvoir la -prendre. Pour assiéger et attaquer cette ville, les ennemis ont dû -obtenir le temps du ciel qui convenait; mais cependant comme ils n'ont -pas pu prendre cette ville, c'est que le temps du ciel n'est pas à -comparer aux avantages du terrain [tels que murs, fossés et autres -moyens de défense]. - -Que les murailles soient élevées, les fossés profonds, les armes et les -boucliers solides et durs, le riz abondant; si les habitants fuient et -abandonnent leurs fortifications, c'est que les avantages du terrain ne -valent pas l'union et la concorde entre les hommes. - -C'est pourquoi il est dit: Il ne faut pas placer les limites d'un -peuple dans des frontières toutes matérielles, ni la force d'un royaume -dans les obstacles que présentent à l'ennemi les montagnes et les cours -d'eau, ni la majesté imposante de l'empire dans un grand appareil -militaire. Celui qui a pu parvenir à gouverner selon les principes de -l'humanité et de la justice trouvera un immense appui dans le coeur -des populations. Celui qui ne gouverne pas selon les principes de -l'humanité et de la justice trouvera peu d'appui. Le prince qui ne -trouvera que peu d'appui dans les populations sera même abandonné par -ses parents et ses alliés. Celui qui aura pour l'assister dans le péril -presque toutes les populations recevra les hommages de tout l'empire. - -Si le prince auquel tout l'empire rend hommage attaque celui qui a -été abandonné même par ses parents et ses alliés, qui pourrait lui -résister? C'est pourquoi l'homme d'une vertu supérieure n'a pas besoin -de combattre; s'il combat, il est sûr de vaincre. - -2. MENG-TSEU se disposait à aller rendre visite au roi (de _Thsi_), -lorsque le roi lui envoya un messager pour lui dire de sa part qu'il -avait bien désiré le voir, mais qu'il était malade d'un refroidissement -qu'il avait éprouvé, et qu'il ne pouvait affronter le vent. Il ajoutait -que le lendemain matin il espérait le voir à sa cour, et il demandait -s'il ne pourrait pas savoir quand il aurait ce plaisir. MENG-TSEU -répondit avec respect que malheureusement il était aussi malade, et -qu'il ne pouvait aller à la cour. - -Le lendemain matin, il sortit pour aller rendre les devoirs de parenté -à une personne de la famille _Toudg-kouo. Kong-sun-tcheou_ (son -disciple) dit: Hier, vous avez refusé [de faire une visite au roi] pour -cause de maladie; aujourd'hui vous allez faire une visite de parenté; -peut-être cela ne convient-il pas. MENG-TSEU dit: Hier j'étais malade, -aujourd'hui je vais mieux; pourquoi n'irais-je pas rendre mes devoirs -de parenté? - -Le roi envoya un exprès pour demander des nouvelles du philosophe, et -il fit aussi appeler un médecin. _Meng-tchoung-tseu_ [frère et disciple -de MENG-TSEU] répondit respectueusement à l'envoyé du roi: Hier il -reçut une invitation du roi; mais, ayant éprouvé une indisposition qui -l'a empêché de vaquer à la moindre affaire, il n'a pu se rendre à la -cour. Aujourd'hui, son indisposition s'étant un peu améliorée, il s'est -empressé de se rendre à la cour. Je ne sais pas s'il a pu y arriver ou -non. - -Il envoya aussitôt plusieurs hommes pour le chercher sur les chemins, -et lui dire que sou frère le priait de ne pas revenir chez lui, mais -d'aller à la cour. - -MENG-TSEU ne put se dispenser de suivre cet avis, et il se rendit à la -demeure de la famille _King-tcheou_, où il passa la nuit. _King-tseu_ -lui dit: Les principaux devoirs des hommes sont: à l'intérieur ou -dans la famille, entre le père et les enfants; à l'extérieur ou dans -l'État, entre le prince et les ministres. Entre le père et les enfants, -la tendresse et la bienveillance dominent; entre le prince et les -ministres, la déférence et l'équité dominent. Moi _Tcheou_, j'ai vu -la déférence et l'équité du roi pour vous, mais je n'ai pas encore -vu en quoi vous avez eu de la déférence et de l'équité pour le roi. -MENG-TSEU dit: Eh! pourquoi donc tenez-vous un pareil langage? Parmi -les hommes de _Thsi_ il n'en est aucun qui s'entretienne de l'humanité -et de la justice avec le roi. Ne regarderaient-ils pas l'humanité et -la justice comme dignes de louanges! Ils disent dans leur coeur: A quoi -servirait-il de parler avec lui d'humanité et de justice? Voilà ce -qu'ils disent. Alors il n'est pas d'irrévérence et d'injustices plus -grandes que celles-là! Moi, je n'ose parler devant le roi, si ce n'est -conformément aux principes de _Yao_ et de _Chun_. C'est pour cela que -de tous les hommes de _Thsi_ aucun n'a autant que moi de déférence et -de respect pour le roi. - -_King-tseu_ dit: Pas du tout; moi je ne suis pas de cet avis-là. On -lit dans le _Livre des Rites_: «Quand votre père vous appelle, ne -différez pas pour dire: Je vais; quand l'ordre du prince vous appelle, -n'attendez pas votre char.» Vous aviez fermement l'intention de vous -rendre à la cour; mais, après avoir entendu l'invitation du roi, vous -avez aussitôt changé de résolution. Il faut bien que votre conduite ne -s'accorde pas avec ce passage du _Livre des Rites._ - -MENG-TSEU répondit: Qu'entendez-vous par là? _Thsêng-tseu_ disait: -«Les richesses des rois de _Tçin_ et de _Thsou_ ne peuvent être -égalées: ces rois se prévalent de leurs richesses, moi je me -prévaux de mon humanité; ces rois se fient sur leur haute dignité -et leur puissance, moi je me fie sur mon équité. De quoi ai-je donc -besoin?» Si ces paroles n'étaient pas conformes à l'équité et à la -justice, _Thsêng-tseu_ les aurait-il tenues? Il y a peut-être dans -ces paroles (de _Thsêng-tseu_) une doctrine de haute moralité. Il -existe dans le monde trois choses universellement honorées: l'une -est le rang; l'autre, l'âge; et la troisième, la vertu. A la cour, -rien n'est comparable au rang; dans les villes et les hameaux, rien -n'est comparable à l'âge; dans la direction et l'enseignement des -générations, ainsi que dans l'amélioration du peuple, il n'y a rien de -comparable à la vertu. Comment pourrait-il arriver que celui qui ne -possède qu'une de ces trois choses [le rang] méprisât l'homme qui en -possède deux? - -C'est pourquoi, lorsqu'un prince veut être grand et opérer de grandes -choses, il a assez de raison pour ne pas appeler à chaque instant près -de lui ses sujets. S'il désire avoir leur avis, il se rend alors près -d'eux; s'il n'honore pas la vertu, et qu'il ne se réjouisse pas des -bonnes et saines doctrines, il n'agit pas ainsi. Alors il n'est pas -capable de remplir ses fonctions[1]. - -C'est ainsi que _Tching-thang_ s'instruisit d'abord près de _Y-yin_, -qu'il fit ensuite son ministre. Voilà pourquoi il gouverna sans peine. -_Houan-koung_ s'instruisit d'abord près de _Kouan-tchoung_, qu'il fit -ensuite son ministre. Voilà pourquoi il devint sans peine le chef de -tous les grands vassaux. - -Maintenant les territoires des divers États de l'empire sont de la même -classe [ou à peu près d'une égale étendue]; les avantages sont les -mêmes. Aucun d'eux ne peut dominer les autres. Il n'y a pas d'autre -cause à cela, sinon que les princes aiment à avoir des ministres -auxquels ils donnent les instructions qu'il leur convient, et qu'ils -n'aiment pas à avoir des ministres dont ils recevraient eux-mêmes la -loi. - -_Tching-thang_ n'aurait pas osé faire venir près de lui _Y-yin_, ni -_Kouan-koung_ appeler près de lui _Houan-tchoung._ Si _Houan-tchoung_ -ne pouvait pas être mandé près d'un petit prince, à plus forte raison -celui qui ne fait pas grand cas de _Kouan-tchoung!_ - -3. _Tchin-thsin_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces -termes: Autrefois, lorsque vous étiez dans le royaume de _Thsi_, le -roi vous offrit deux mille onces d'or double, que vous ne voulûtes pas -recevoir. Lorsque vous étiez dans le royaume de _Soung_, le roi vous en -offrit quatorze cents onces, et vous les reçûtes. Lorsque vous étiez -dans le royaume de _Sie_, le roi vous en offrit mille onces, et vous -les reçûtes. Si dans le premier cas vous avez eu raison de refuser, -alors, dans les deux derniers cas, vous avez eu tort d'accepter; si -dans les deux derniers cas vous avez eu raison d'accepter, alors, -dans le premier cas, vous avez eu tort de refuser. Maître, il -faut nécessairement que vous me concédiez l'une ou l'autre de ces -propositions. - -MENG-TSEU dit: J'ai eu raison dans tous les cas. - -Quand j'étais dans le royaume de _Soung_, j'allais entreprendre un -grand voyage; celui qui entreprend un voyage a besoin d'avoir avec lui -des présents de voyage. Le roi me parla en ces termes: «Je vous offre -les présents de l'hospitalité.» Pourquoi ne les aurais-je pas acceptés? - -Lorsque j'étais dans le royaume de _Sie_, j'avais l'intention de -prendre des sûretés contre tout fâcheux événement. Le roi me parla en -ces termes: «J'ai appris que vous vouliez prendre des sûretés pour -continuer votre voyage; c'est pourquoi je vous offre cela pour vous -procurer des armes.» Pourquoi n'aurais-je pas accepté? - -Quant au royaume de _Thsi_, il n'y avait pas lieu [de m'offrir et -d'accepter les présents du roi]. S'il n'y avait pas lieu de m'offrir -ces présents, je les aurais donc reçus comme don pécuniaire. Comment -existerait-il un homme supérieur capable de se laisser prendre à des -dons pécuniaires? - -4. Lorsque MENG-TSEU se rendit à la ville de _Phing-lo_, il s'adressa -à l'un des premiers fonctionnaires de la ville, et lui dit: Si l'un -de vos soldats porteurs de lance abandonne trois fois son poste en un -jour, l'expédierez-vous ou non? Il répondit: Je n'attendrais pas la -troisième fois pour l'expédier. - -[MENG-TSEU ajouta]: S'il en est ainsi, alors vous-même vous avez -abandonné votre poste, et cela un grand nombre de fois. Dans les -années calamiteuses, dans les années de stérilité et de famine, les -vieillards et les infirmes du peuple dont vous devez avoir soin, qui -se sont précipités dans les fossés pleins d'eau et dans les mares des -vallées; les jeunes gens forts et robustes qui se sont dispersés et se -sont rendus dans les quatre parties de l'empire [pour y chercher leur -nourriture], sont au nombre de plusieurs milliers. - -[Le magistrat] répondit: Il ne dépend pas de moi _Kiu-sin_ que cela ne -soit ainsi. - -[MENG-TSEU] poursuivit: Maintenant, je vous dirai que s'il se trouve -un homme qui reçoive d'un autre des boeufs et des moutons pour en être -le gardien et les faire paître à sa place, alors il lui demandera -nécessairement des pâturages et de l'herbe pour les nourrir. Si, -après lui avoir demandé des pâturages et des herbes pour nourrir son -troupeau, il ne les obtient pas, alors pensez-vous qu'il ne le rendra -pas à l'homme qui le lui a confié, ou qu'au contraire il se tiendra là -immobile en le regardant mourir? - -[Le magistrat] répondit: Pour cela, c'est la faute de moi _Kiu-sin._ - -Un autre jour, MENG-TSEU étant allé voir le roi, il lui dit: De tous -ceux qui administrent les villes au nom du roi, votre serviteur en -connaît cinq; et parmi ces cinq il n'y a que _Khoung-kiu-sin_ qui -reconnaisse ses fautes. Lorsqu'il les eut racontées au roi, le roi dit: -Quant à ces calamités, c'est moi qui en suis coupable. - -5. MENG-TSEU s'adressant à _Tchi-wa [ta-fou_, ou l'un des premiers -fonctionnaires de _Thsi_], lui dit: Vous avez refusé le commandement -de la ville de _Ling-khieou,_ et vous avez sollicité les fonctions de -chef de la justice. Cela paraissait juste, parce que ce dernier poste -vous donnait la faculté de parler au roi le langage de la raison. -Maintenant, voilà déjà plusieurs lunes d'écoulées depuis que vous êtes -en fonctions, et vous n'avez pas encore parlé? - -_Tchi-wa_ ayant fait des remontrances au roi, qui n'en tint aucun -compte, se démit de ses fonctions de ministre, et se retira. - -Les hommes de _Thsi_ dirent: Quant à la conduite de _Tchi-wa_ [à -l'égard du roi], elle est parfaitement convenable; quant à celle de -MENG-TSEU, nous n'en savons rien. - -_Kong-tou-tseu_ instruisit son maître de ces propos. - -MENG-TSEU répliqua: J'ai toujours entendu dire que celui qui a une -magistrature à remplir, s'il ne peut obtenir de faire son devoir, se -retire; que celui qui a le ministère de la parole pour donner des -avertissements au roi, s'il ne peut obtenir que ses avertissements -soient suivis, se retire. Moi, je n'ai pas de magistrature à remplir -ici; je n'ai pas également le ministère de la parole; alors, que je -me produise à la cour pour faire des représentations, ou que je m'en -éloigne, ne suis-je pas libre d'agir comme bon me semble? - -6. Lorsque MENG-TSEU était revêtu de la dignité honoraire de _King_, -ou de premier fonctionnaire dans le royaume de _Thsi_, il alla faire -des compliments de condoléance à _Teng_; et le roi envoya _Wang-kouan_, -premier magistrat de la ville de _Ko_, pour l'assister dans ses -fonctions d'envoyé. _Wang-kouan_, matin et soir, voyait MENG-TSEU; -mais, en allant et en revenant de _Teng_ à _Thsi_, pendant toute la -route MENG-TSEU ne s'entretint pas avec lui des affaires de leur -légation. - -_Kong-sun-tcheou_ dit: Dans le royaume de _Thsi_, la dignité de _King_, -ou de premier fonctionnaire, n'est pas petite. La route qui mène -de _Thsi_ à _Teng_ n'est pas également peu longue. En allant et en -revenant, vous n'avez pas parlé avec cet homme des affaires de votre -légation; quelle en est la cause? - -MENG-TSEU dit: Ces affaires avaient été réglées par quelqu'un; pourquoi -en aurais-je parlé[2]? - -7. MENG-TSEU quitta le royaume de _Thsi_ pour aller rendre les -devoirs funèbres [à sa mère] dans le royaume de _Lou_. En revenant -dans le royaume de _Thsi_, il s'arrêta dans la petite ville de _Yng. -Tchoung-yu_ [un de ses anciens disciples] lui dit avec soumission: Ces -jours passés, ne sachant pas que votre disciple _Yu_ était tout à fait -inepte, vous m'avez ordonné, à moi _Yu_, de faire faire un cercueil par -un charpentier. Dans la douleur où vous vous trouviez, je n'ai pas osé -vous questionner à cet égard. Aujourd'hui je désire vous demander une -explication sur un doute que j'ai: le bois du cercueil n'était-il pas -trop beau? - -MENG-TSEU dit: Dans la haute antiquité, il n'y avait point de règles -fixes pour la fabrication des cercueils, soit intérieurs, soit -extérieurs. Dans la moyenne antiquité, les planches du cercueil -intérieur avaient sept pouces d'épaisseur; le cercueil extérieur était -dans les mêmes proportions. Cette règle était observée par tout le -monde, depuis l'empereur jusqu'à la foule du peuple; et ce n'était pas -assurément pour que les cercueils fussent beaux. Ensuite les parents se -livraient à toute la manifestation des sentiments de leur coeur. - -Si on n'a pas la faculté de donner à ses sentiments de douleur -toute l'expression que l'on désire[3], on ne peut pas se procurer -des consolations. Si on n'a pas de fortune, on ne peut également -pas se donner la consolation de faire à ses parents de magnifiques -funérailles. Lorsqu'ils pouvaient obtenir d'agir selon leur désir, -et qu'ils en avaient les moyens, tous les hommes de l'antiquité -employaient de beaux cercueils. Pourquoi moi seul n'aurais-je pas pu -agir de même? - -Or, si lorsque leurs père et mère viennent de décéder, les enfants ne -laissent pas la terre adhérer à leur corps, auront-ils un seul sujet de -regret [pour leur conduite]? - -J'ai souvent entendu dire que l'homme supérieur ne doit pas être -parcimonieux à cause des biens du monde, dans les devoirs qu'il rend à -ses parents. - -8. _Tching-thoung_ (ministre du roi de _Thsi_), de son autorité privée, -demanda à MENG-TSEU si le royaume de _Yan_ pouvait être attaqué ou -subjugué par les armes. - -MENG-TSEU dit: Il peut l'être. _Tseu-khouaï_ (roi de _Yan_) ne peut, -de son autorité privée, donner _Yan_ à un autre homme. _Tseu-tchi_ -(son ministre) ne pouvait accepter le royaume de _Yan_ du prince -_Tseu-khouaï_. Je suppose, par exemple, qu'un magistrat se trouve ici, -et que vous ayez pour lui beaucoup d'attachement. Si, sans en prévenir -le roi, et de votre autorité privée, vous lui transférez la dignité et -les émoluments que vous possédez; si ce lettré, également sans avoir -reçu le mandat du roi, et de son autorité privée, les accepte de vous; -alors pensez-vous que ce soit licite? En quoi cet exemple diffère-t-il -du fait précédent? - -Les hommes de _Thsi_[4] ayant attaqué le royaume de _Yan_, quelqu'un -demanda à MENG-TSEU s'il n'avait pas excité _Thsi_ à conquérir _Yan_? -Il répondit: Aucunement. _Tching-thoung_ m'a demandé si le royaume -de _Yan_ pouvait être attaqué et subjugué par les armes. Je lui ai -répondu en disant qu'il pouvait l'être. Là-dessus le roi de _Thsi_ et -ses ministres l'ont attaqué. Si _Tching-thoung_ m'avait parlé ainsi: -Quel est celui qui peut l'attaquer et le conquérir? alors je lui aurais -répondu en disant: Celui qui en a reçu la mission du ciel, celui-là -peut l'attaquer et le conquérir. - -Maintenant, je suppose encore qu'un homme en ait tué un autre. Si -quelqu'un m'interroge à ce sujet, et me dise: Un homme peut-il en faire -mourir un autre? alors je lui répondrai en disant: Il le peut. Mais si -cet homme me disait: Quel est celui qui peut tuer un autre homme? alors -je lui répondrais en disant: Celui qui exerce les fonctions de ministre -de la justice, celui-là peut faire mourir un autre homme [lorsqu'il -mérite la mort]. - -Maintenant, comment aurais-je pu conseiller de remplacer le -gouvernement tyrannique de _Yan_ par un autre gouvernement -tyrannique[5]? - -9. Les hommes de _Yan_ se révoltèrent. Le roi de _Thsi_ dit: Comment me -présenterai-je sans rougir devant MENG-TSEU? - -_Tchin-kia_ (un de ses ministres) dit: Que le roi ne s'afflige pas de -cela. Si le roi se compare à _Tcheou-koung_[6], quel est celui qui sera -trouvé le plus humain et le plus prudent? - -Le roi dit: Oh! quel langage osez-vous tenir? - -Le ministre poursuivit: _Tcheou-koung_ avait envoyé _Kouan-cho_ pour -surveiller le royaume de _Yn_; mais _Kouan-cho_ se révolta avec le -royaume de _Yn_ [ contre l'autorité _de Tcheou-koung_]. Si, lorsque -_Tcheou-koung_ chargea _Kouan-cho_ de sa mission, il prévoyait ce -qui arriverait, il ne fut pas humain; s'il ne le prévoyait pas, il -ne fut pas prudent. Si _Tcheou-koung_ ne fut pas d'une humanité et -d'une prudence consommée, à plus forte raison le roi ne pouvait-il pas -l'être [dans la dernière occasion]. Moi _Tchin-kia_, je vous prie de me -laisser aller voir MENG-TSEU, et de lui expliquer l'affaire. - -Il alla voir MENG-TSEU, et lui demanda quel homme c'était que -_Tcheou-koung._ - -MENG-TSEU répondit: C'était un saint homme de l'antiquité. - ---N'est-il pas vrai qu'il envoya _Kouan-cho_ pour surveiller le royaume -de _Yn_, et que _Kouan-cho_ se révolta avec ce royaume?--Cela est -ainsi, dit-il. - ---_Tcheou-koung_ prévoyait-il qu'il se révolterait, lorsqu'il le -chargea de cette mission? - ---Il ne le prévoyait pas. - ---S'il en est ainsi, alors le saint homme commit par conséquent une -faute. - ---_Tcheou-koung_ était le frère cadet de _Kouan-cho_ qui était son -frère aîné. La faute de _Tcheou-koung_ n'est-elle pas excusable? - -En effet, si les hommes supérieurs de l'antiquité commettent des -fautes, ils se corrigent ensuite. Si les hommes [prétendus] supérieurs -de notre temps commettent des fautes, ils continuent à suivre la -mauvaise voie [sans vouloir se corriger]. Les fautes des hommes -supérieurs de l'antiquité sont comme les éclipses du soleil et de la -lune, tous les hommes les voyaient; et quant à leur conversion, tous -les hommes la contemplaient avec joie. Les hommes supérieurs de nos -jours, non-seulement continuent à suivre la mauvaise voie, mais encore -ils veulent la justifier. - -10. MENG-TSEU se démit de ses fonctions de ministre honoraire [à la -cour du roi de _Thsi_] pour s'en retourner dans sa patrie. - -Le roi étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: Aux jours passés, j'avais -désiré vous voir, mais je n'ai pas pu l'obtenir. Lorsque enfin j'ai pu -m'asseoir à vos côtés, toute ma cour en a été ravie. Maintenant vous -voulez me quitter pour retourner dans votre patrie; je ne sais si par -la suite je pourrai obtenir de vous visiter de nouveau. - -MENG-TSEU répondit: Je n'osais pas vous en prier. Certainement c'est ce -que je désire. - -Un autre jour, le roi s'adressant à _Chi-tseuu_, lui dit: Je désire -retenir MENG-TSEU dans mon royaume en lui donnant une habitation et en -entretenant ses disciples avec dix mille mesures [_tchoung_] de riz, -afin que tous les magistrats et tous les habitants du royaume aient -sous les yeux un homme qu'ils puissent révérer et imiter. Pourquoi ne -le lui annonceriez-vous pas en mon nom? - -_Chi-tseu_ confia cette mission à _Tchin-tseu_, pour en prévenir son -maître MENG-TSEU. _Tchin-tseu_ rapporta à MENG-TSEU les paroles de -_Chi-tseu._ - -MENG-TSEU dit: C'est bien; mais comment ce _Chi-tseu_ ne sait-il pas -que je ne puis accéder à cette proposition[7]? Si je désirais des -richesses, comment aurais-je refusé cent mille mesures de riz[8] pour -en accepter maintenant dix mille? Est-ce là aimer les richesses? - -_Ki-sun_ disait: C'était un homme bien extraordinaire que _Tseu-cho-i!_ -Si, en exerçant des fonctions publiques, il n'était pas promu à un -emploi supérieur, alors il cessait toute poursuite; mais il faisait -plus, il faisait en sorte que son fils ou son frère cadet fût élevé -à la dignité de _King_ [l'une des premières du royaume]. En effet, -parmi les hommes, quel est celui qui ne désire pas les richesses et -les honneurs? Mais _Tseu-cho-i_ lui seul, au milieu des richesses et -des honneurs, voulait avoir le monopole, et être le chef du marché qui -perçoit pour lui seul tous les profits. - -L'intention de celui qui, dans l'antiquité, institua les marchés -publics, était de faire échanger ce que l'on possédait contre ce que -l'on ne possédait pas. Ceux qui furent commis pour présider à ces -marchés n'avaient d'autre devoir à remplir que celui de maintenir le -bon ordre. Mais un homme vil se trouva, qui fit élever un grand tertre -au milieu du marché pour y monter. De là il portait des regards de -surveillance à droite et à gauche, et recueillait tous les profits du -marché. Tous les hommes le regardèrent comme un vilain et un misérable. -C'est ainsi que depuis ce temps-là sont établis les droits perçus dans -les marchés publics; et la coutume d'exiger des droits des marchands -date de ce vilain homme. - -11. MENG-TSEU, en quittant le royaume de _Thsi,_ passa la nuit dans -la ville de _Tcheou_. Il se trouva là un homme qui, à cause du roi, -désira l'empêcher de continuer son voyage. Il s'assit près de lui, et -lui parla. MENG-TSEU, sans lui répondre, s'appuya sur une table et -s'endormit. - -L'hôte, qui voulait le retenir, n'en fut pas satisfait, et il lui dit: -Votre disciple a passé une nuit entière avant doser vous parler; mais -comme il voit, maître, que vous dormez sans vouloir l'écouter, il vous -prie de le dispenser de vous visiter de nouveau. - -MENG-TSEU lui répondit: Asseyez-vous; je vais vous instruire de votre -devoir. Autrefois, si _Mou-kong_, prince de _Lou_, n'avait pas eu un -homme [de vertus éminentes] auprès de _Tseu-sse_, il n'aurait pas pu le -retenir [à sa cour]. Si _Sie-lieou_ et _Chin-thsiang_ n'avaient pas eu -un homme [distingué] auprès de _Mou-kong_, ils n'auraient pas pu rester -auprès de sa personne. - -Vous, vous avez des projets relativement à un vieillard respectable[9], -et vous n'êtes pas même parvenu à me traiter comme _Tseu-sse_ le fut. -N'est-ce pas vous qui avez rompu avec le vieillard? ou si c'est le -vieillard qui a rompu avec vous? - -12. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi, Yn-sse_, s'adressant à -plusieurs personnes, leur dit: Si MENG-TSEU ne savait pas que le roi -ne pouvait pas devenir un autre _Tching-thang_ ou un autre _Wou-wang_, -alors il manque de perspicacité et de pénétration. Si au contraire -il le savait, et que dans cette persuasion il soit également venu à -sa cour, alors c'était pour obtenir des émoluments. Il est venu de -mille _li_ [cent lieues] pour voir le roi, et, pour n'avoir pas réussi -dans ce qu'il désirait, il s'en est allé. Il s'est arrêté trois jours -et trois nuits à la ville de _Tcheou_ avant de continuer sa route; -pourquoi tous ces retards et ces délais? Moi _Sse_, je ne trouve pas -cela bien. - -_Kao-tseu_ rapporta ces paroles à son ancien maître MENG-TSEU. - -MENG-TSEU dit: Comment _Yn-sse_ me connaît-il? Venir de cent lieues -pour voir le roi, c'était là ce que je désirais vivement [pour propager -ma doctrine]. Je quitte ce royaume parce que je n'ai pas obtenu ce -résultat. Est-ce là ce que je désirais? Je n'ai pu me dispenser d'agir -ainsi. - -J'ai cru même trop hâter mon départ en ne passant que trois jours -dans la ville de _Tcheou_ avant de la quitter. Le roi pouvait changer -promptement sa manière d'agir. S'il en avait changé, alors il me -rappelait près de lui. - -Lorsque je fus sorti de la ville sans que le roi m'eût rappelé, -j'éprouvai alors un vif désir de retourner dans mon pays. Mais, quoique -j'eusse agi ainsi, abandonnais-je pour cela le roi? Le roi est encore -capable de faire le bien, de pratiquer la vertu. Si un jour le roi -m'emploie, alors non-seulement le peuple de _Thsi_ sera tranquille -et heureux, mais toutes les populations de l'empire jouiront d'une -tranquillité et d'une paix profondes. Le roi changera peut-être bientôt -sa manière d'agir; c'est l'objet de mes voeux de chaque jour. - -Suis-je donc semblable à ces hommes vulgaires, à l'esprit étroit, -qui, après avoir fait à leur prince des remontrances dont il n'a -tenu aucun compte, s'irritent et laissent apparaître sur leur visage -le ressentiment qu'ils en éprouvent? Lorsque ces hommes ont pris la -résolution de s'éloigner, ils partent et marchent jusqu'à ce que -leurs forces soient épuisées, avant de s'arrêter quelque part pour -y passer la nuit.--_Yn-sse_ ayant entendu ces paroles, dit: Je suis -véritablement un homme vulgaire. - -13. Pendant que MENG-TSEU s'éloignait du royaume de _Thsi, Tchoung-yu_, -un de ses disciples, l'interrogea en chemin, et lui dit: Maître, vous -ne me semblez pas avoir l'air bien satisfait. Aux jours passés, moi -_Yu_, j'ai souvent entendu dire à mon maître: «L'homme supérieur ne -murmure point contre le ciel, et ne se plaint point des hommes.» - -MENG-TSEU répondit: Ce temps-là différait bien de celui-ci[10]. - -Dans le cours de cinq cents ans, il doit nécessairement apparaître un -roi puissant [qui occupe le trône des fils du Ciel][11]; et dans cet -intervalle de temps doit aussi apparaître un homme qui illustre son -siècle. Depuis l'établissement de la dynastie des _Tcheou_ jusqu'à -nos jours, il s'est écoulé plus de sept cents ans. Que l'on fasse le -calcul de ce nombre d'années écoulées [en déduisant un période de -cinq cents ans], alors on trouvera que ce période est bien dépassé -[sans cependant qu'un grand souverain ait apparu]. Si on examine avec -attention le temps présent, alors on verra qu'il peut apparaître -maintenant. - -Le ciel, à ce qu'il semble, ne désire pas encore que la paix et la -tranquillité règnent dans tout l'empire. S'il désirait que la paix et -la tranquillité régnassent dans tout l'empire, et qu'il me rejetât, -qui choisirait-il dans notre siècle [pour accomplir cette mission]? -Pourquoi donc n'aurais-je pas un air satisfait? - -14. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi_, et s'étant arrêté -à _Kieou[12], Kong-sun-tcheou_ lui fit une question en ces termes: -Exercer une magistrature, et ne pas en accepter les émoluments, -était-ce la règle de l'antiquité? - -MENG-TSEU répondit: Aucunement. Lorsque j'étais dans le pays de -_Thsoung_, j'obtins de voir le roi. Je m'éloignai bientôt, et je pris -la résolution de le quitter entièrement. Je n'en voulus pas changer; -c'est pourquoi je n'acceptai point d'émoluments. - -Peu de jours après, le roi ayant ordonné de rassembler des troupes -[pour repousser une agression], je ne pus prendre congé du roi. Mais je -n'avais pas du tout l'intention de demeurer longtemps dans le royaume -de _Thsi._ - - - -[1] MENG-TSEU veut faire dépendre les princes des sages et des hommes -éclairés, et non les sages et les hommes éclairés des princes. Il -relève la dignité de la vertu et de la science, qu'il place au-dessus -du rang et de la puissance. Jamais peut-être la philosophie n'a -offert un plus noble sentiment de sa dignité et de la valeur de ses -inspirations. Il serait difficile de reconnaître ici (pas plus que dans -aucun autre écrivain chinois) cet esprit de servitude dont on a bien -voulu les gratifier en Europe. - -[2] Selon plusieurs commentateurs chinois, la cause du silence que -MENG-TSEU avait gardé avec son second envoyé, c'est le mépris qu'il -avait pour lui. - -[3] Si des lois spéciales règlent les funérailles. - -[4] Le prince et ses ministres. (_Commentaire._) - -[5] Littéralement, _remplacer un_ yan _par un_ yan, ou un tyran par un -autre tyran. C'est l'interprétation des commentateurs chinois. - -[6] Un des plus grands hommes de la Chine. Voyez l'Histoire -précédemment citée, pag. 84 et suiv. - -[7] C'est-à-dire demeurer de nouveau dans le royaume de _Thsi_, puisque -sa doctrine sur le gouvernement n'y était pas admise. (_Commentaire._) - -[8] Il désigne les émoluments de la dignité de _King_, qu'il avait -refusés (_Comm._) - -[9] Il se désigne ainsi lui-même. (_Commentaire_.) - -[10] Littéralement: _Illud unum tempus, hoc unum tempus._ - -[11] _Commentaire._ - -[12] Ville située sur les frontières de _Thsi._ - - - - -CHAPITRE V, - -COMPOSÉ DE 5 ARTICLES. - - -1. _Wen-koung_, prince de _Teng_, héritier présomptif du trône de son -père[1], voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_, passa par celui -de _Soung_, pour voir MENG-TSEU. - -MENG-TSEU l'entretint des bonnes dispositions naturelles de l'homme; il -lui fit nécessairement l'éloge de _Yao_ et de _Chun._ - -L'héritier du trône, revenant du royaume de _Thsou,_ alla de nouveau -visiter MENG-TSEU. MENG-TSEU lui dit: Fils du siècle, mettez-vous en -doute mes paroles? Il n'y a qu'une voie pour tout le monde, et rien de -plus. - -_Tching-hian_, parlant à _King-kong_, roi de _Thsi_, lui disait: Ces -grands sages de l'antiquité n'étaient que des hommes; nous aussi, qui -vivons, nous sommes des hommes; pourquoi craindrions-nous de ne pas -pouvoir égaler leurs vertus? - -_Yan-youan_ disait: Quel homme était-ce que _Chun,_ et quel homme -suis-je? Celui qui veut faire tous ses efforts peut aussi l'égaler. - -_Kong-ming-i_ disait: _Wen-wang_ est mon instituteur et mon maître. -Comment _Tcheou-koung_ me tromperait-il? - -Maintenant, si vous diminuez la longueur du royaume de _Teng_ pour -augmenter et fortifier sa largeur, vous en ferez un Etat de cinquante -_li_ carrés. De cette manière vous pourrez en former un bon royaume [en -y faisant régner les bons principes de gouvernement]. Le _Chou-king_ -dit: «Si un médicament ne porte pas le trouble et le désordre dans le -corps d'un malade, il n'opérera pas sa guérison.» - -2. _Ting-kong_, prince de _Teng_, étant mort, le fils du siècle -[l'héritier du trône], s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Autrefois -MENG-TSEU s'entretint avec moi dans l'Etat de _Soung_. Je n'ai jamais -oublié dans mon coeur ce qu'il me dit. Maintenant que par un malheureux -événement je suis tombé dans un grand chagrin, je désire vous envoyer -pour interroger MENG-TSEU, afin de savoir de lui ce que je dois faire -dans une telle circonstance. - -_Jan-yeou_ s'étant rendu dans le royaume de _Tseou,_ interrogea -MENG-TSEU. MENG-TSEU répondit: Les questions que vous me faites ne -sont-elles pas véritablement importantes? C'est dans les funérailles -qu'on fait à ses parents que l'on manifeste sincèrement les sentiments -de son coeur. _Thseng-tseu_ disait: Si pendant la vie de vos parents -vous les servez selon les rites; si après leur mort vous les -ensevelissez selon les rites; si vous leur offrez les sacrifices _tsi_ -selon les rites, vous pourrez être appelé plein de piété filiale. Je -n'ai jamais étudié les rites que l'on doit suivre pour les princes -de tous les ordres; cependant j'en ai entendu parler. Un deuil de -trois ans; des habillements de toile grossière, grossièrement faits; -une nourriture de riz, à peine mondé, et cuit dans l'eau: voilà -ce qu'observaient et dont se servaient les populations des trois -dynasties, depuis l'empereur jusqu'aux dernières classes du peuple. - -Après que _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces paroles, le prince ordonna -de porter un deuil de trois ans. Les ministres parents de son père -et tous les fonctionnaires publics ne voulurent pas s'y conformer; -ils dirent: De tous les anciens princes de _Lou_ [d'où viennent nos -ancêtres], aucun n'a pratiqué cette coutume d'honorer ses parents -décédés; de tous nos anciens princes, aucun également n'a pratiqué ce -deuil. Quant à ce qui vous concerne, il ne vous convient pas d'agir -autrement; car l'histoire dit: «Dans les cérémonies des funérailles -et du sacrifice aux mânes des défunts, il faut suivre la coutume des -ancêtres.» C'est-à-dire que nos ancêtres nous ont transmis le mode de -les honorer, et que nous l'avons reçu d'eux. - -Le prince, s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Dans les jours qui ne -sont plus, je ne me suis jamais livré à l'étude de la philosophie[2]. -J'aimais beaucoup l'équitation et l'exercice des armes. Maintenant les -anciens ministres et alliés de mon père et tous les fonctionnaires -publics n'ont pas de confiance en moi; ils craignent peut-être que -je ne puisse suffire à l'accomplissement des grands devoirs qui -me sont imposés. Vous, allez encore pour moi consulter MENG-TSEU -à cet égard.--_Jan-yeou_ se rendit de nouveau dans le royaume de -_Tseou_ pour interroger MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Les choses étant -ainsi, votre prince ne doit pas rechercher l'approbation des autres. -KHOUNG-TSEU disait: «Lorsque le prince venait à mourir, les affaires du -gouvernement étaient dirigées par le premier ministre[3]. L'héritier du -pouvoir se nourrissait de riz cuit dans l'eau, et son visage prenait -une teinte très-noire. Lorsqu'il se plaçait sur son siège dans la -chambre mortuaire, pour se livrer à sa douleur, les magistrats et -les fonctionnaires publics de toutes classes n'osaient se soustraire -aux démonstrations d'une douleur dont l'héritier du trône donnait le -premier l'exemple. Quand les supérieurs aiment quelque chose, les -inférieurs l'affectionnent bien plus vivement encore. La vertu de -l'homme supérieur est comme le vent, la vertu de l'homme inférieur est -comme l'herbe. L'herbe, si le vent vient à passer sur elle, s'incline -nécessairement.» Il est au pouvoir du fils du siècle d'agir ainsi. - -Lorsque _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces instructions, le fils du -siècle dit: C'est vrai, cela ne dépend que de moi. Et pendant cinq -lunes il habita une hutte en bois [construite en dehors de la porte du -palais, pour y passer le temps du deuil], et il ne donna aucun ordre -concernant les affaires de l'Etat. Tous les magistrats du royaume et -les membres de sa famille se firent un devoir de l'appeler _versé dans -la connaissance des rites._ Quand le jour des funérailles arriva, -des quatre points du royaume vinrent de nombreuses personnes pour le -contempler; et ces personnes, qui avaient assisté aux funérailles, -furent très-satisfaites de l'air consterné de son visage et de la -violence de ses gémissements. - -3. _Wen-koung_, prince de _Teng_, interrogea MENG-TSEU sur l'art de -gouverner. - -MENG-TSEU dit: Les affaires du peuple[4] ne doivent pas être négligées. -_Le Livre des Vers_ dit[5]: - - «Pendant le jour, vous, cueillez des roseaux; - - Pendant la nuit, vous, faites-en des cordes et des - nattes: - - Hâtez-vous de monter sur le toit de vos maisons pour les - réparer. - - La saison va bientôt commencer où il faudra semer tous - les grains.» - -C'est là l'avis du peuple. Ceux qui ont une propriété permanente -suffisante pour leur entretien ont l'esprit constamment tranquille; -ceux qui n'ont pas une telle propriété permanente n'ont pas un -esprit constamment tranquille. S'ils n'ont pas l'esprit constamment -tranquille, alors violation du droit, perversité du coeur, dépravation -des moeurs, licence effrénée; il n'est rien qu'ils ne commettent: si -on attend que le peuple soit plongé dans le crime pour le corriger -par des châtiments, c'est prendre le peuple dans des filets. Comment -un homme, possédant la vertu de l'humanité, et siégeant sur un trône, -pourrait-il prendre ainsi le peuple dans des filets? - -C'est pour cette raison qu'un prince sage est nécessairement réfléchi -et économe: il observe les rites prescrits envers les inférieurs, -et, en exigeant les tributs du peuple, il se conforme à ce qui est -déterminé par la loi et la justice. - -_Yang-hou_ disait: Celui qui ne pense qu'à amasser des richesses n'est -pas humain; celui qui ne pense qu'à exercer l'humanité n'est pas riche. - -Sous les princes de la dynastie _Hia_, cinquante arpents de terre -payaient tribut [ou étaient soumis à la dîme]; sous les princes de -la dynastie de _Yn_, soixante et dix arpents étaient assujettis à la -corvée d'assistance (_tsou_); les princes de la dynastie de _Tcheou_ -exigèrent l'impôt _tche_ [qui comprenait les deux premiers tributs] -pour cent arpents de terre [que reçut chaque famille]. En réalité, -l'une et l'autre de ces dynasties prélevèrent la dime[6] sur les -terres. Le dernier de ces tributs est une répartition égale de toutes -les charges; le second est un impôt d'aide ou _d'assistance mutuelle._ - -_Loung-tseu_[7] disait: En faisant la division et la répartition -des terres, on ne peut pas établir de meilleur impôt que celui de -_l'assistance_ (_tsou_); on ne peut pas en établir de plus mauvais -que celui de la _dîme_ (_koung_). Pour ce dernier tribut, le prince -calcule le revenu moyen de plusieurs années, afin d'en faire la base -d'un impôt constant et invariable. Dans les années fertiles où le riz -est très-abondant, et où ce ne serait pas exercer de la tyrannie que -d'exiger un tribut plus élevé, on exige relativement peu. Dans les -années calamiteuses, lorsque le laboureur n'a pas même de quoi fumer -ses terres, on exige absolument de lui l'intégralité du tribut. Si -celui qui est constitué pour être le père et la mère du peuple agit -de manière à ce que les populations, les regards pleins de courroux, -s'épuisent jusqu'à la fin de l'année par des travaux continuels, sans -que les fils puissent nourrir leurs père et mère, et qu'en outre les -laboureurs soient obligés d'emprunter à gros intérêts pour compléter -leurs taxes; s'il fait en sorte que les vieillards et les enfants, à -cause de la détresse qu'ils éprouvent, se précipitent dans les fossés -pleins d'eau, en quoi sera-t-il donc le père et la mère du peuple? - -Les traitements ou pensions héréditaires[8] sont déjà en vigueur depuis -longtemps dans le royaume de _Teng_. - -Le _Livre des Vers_ dit[9]: - - «Que la pluie arrose d'abord les champs que nous - cultivons eu commun[10]; - - Et qu'elle atteigne ensuite nos champs privés.» - -C'est seulement lorsque le système du tribut _d'assistance_ (_tsou_) -est en vigueur que l'on cultive des champs en commun. D'après cette -citation du _Livre des Vers_, on voit que même sous les _Tcheou_ on -percevait encore le tribut _d'assistance._ - -Établissez des écoles de tous les degrés pour instruire le peuple, -celles où l'on enseigne à respecter les vieillards, celles où l'on -donne l'instruction à tout le monde indistinctement, celles où l'on -apprend à tirer de l'arc, qui se nommaient _Hiao_ sous les _Hia, Siu_ -sous les _Yin_, et _Tsiang_ sous les _Tcheou_. Celles que l'on nomme -_hio_ (_études_) ont conservé ce nom sous les trois dynasties. Toutes -ces écoles sont destinées à enseigner aux hommes leurs devoirs. Lorsque -les devoirs sont clairement enseignés par les supérieurs, les hommes de -la foule commune s'aiment mutuellement dans leur infériorité. - -S'il arrivait qu'un grand roi apparût dans l'empire, il prendrait -certainement votre gouvernement pour exemple. C'est ainsi que vous -deviendrez le précepteur d'un grand roi. - -Le _Livre des Vers_ dit: - - «Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis - longtemps une principauté royale, - - Elle a obtenu du ciel une investiture nouvelle[11].» - -C'est de _Wen-wang_ qu'il est question. Si vous faites tous vos -efforts[12] pour mettre en pratique les instructions ci-dessus[13], -vous pourrez aussi renouveler votre royaume. - -_Wen-koung_ envoya _Pi-tchen_ pour interroger MENG-TSEU sur les terres -divisées en carrés égaux. - -MENG-TSEU dit: Votre prince est disposé à pratiquer un gouvernement -humain, puisqu'il vous a choisi pour vous envoyer près de moi; -vous devez faire tous vos efforts pour répondre à sa confiance. Ce -gouvernement humain doit commencer par une détermination des limites -ou bornes des terres. Si la détermination des limites n'est pas -exacte, les divisions en carrés des champs ne seront pas égales, et -les salaires ou émoluments en nature prélevés en impôt ne seront pas -justement répartis. C'est pourquoi les princes cruels et leurs vils -agents se soucient fort peu de la délimitation des champs. Une fois la -détermination des limites exécutée exactement, la division des champs -et la répartition des salaires ou traitements en nature pourront être -assises sur des bases sûres et déterminées convenablement. - -Quoique le territoire de l'État de _Teng_ soit étroit et petit, il -faut qu'il y ait des hommes supérieurs [par leur savoir[14], des -fonctionnaires publics], il faut qu'il y ait des hommes rustiques. S'il -n'y a pas d'hommes supérieurs ou de fonctionnaires publics, personne -ne se trouvera pour gouverner et administrer les hommes rustiques; -s'il n'y a pas d'hommes rustiques, personne ne nourrira les hommes -supérieurs ou les fonctionnaires publics. - -Je voudrais que dans les campagnes éloignées des villes, sur neuf -divisions quadrangulaires égales, une d'elles [celle du milieu] fût -cultivée en commun pour subvenir aux traitements des magistrats ou -fonctionnaires publics par la corvée d'_assistance_; et que dans le -milieu du royaume [près de la capitale] on prélevât la dîme, comme -impôt ou tribut. - -Tous les fonctionnaires publics, depuis les plus élevés en dignité -jusqu'aux plus humbles, doivent chacun avoir un champ _pur_ [dont les -produits sont employés uniquement dans les sacrifices ou cérémonies en -l'honneur des ancêtres]. Le champ _pur_ doit contenir cinquante arpents. - -Les autres [les frères cadets qui ont atteint leur seizième année][15] -doivent avoir vingt-cinq arpents de terre. - -Ni la mort ni les voyages ne feront sortir ces colons de leur village. -Si les champs de ce village sont divisés en portions quadrangulaires -semblables au dehors comme au dedans, ils formeront des liens étroits -d'amitié; ils se protégeront et s'aideront mutuellement dans leurs -besoins et leurs maladies; alors toutes les familles vivront dans une -union parfaite. - -Un _li_ carré d'étendue constitue un _tsing_ [portion carrée de terre]; -un _tsing_ contient neuf cents arpents; daus le milieu se trouve le -champ public[16]. Huit familles, ayant toutes chacune cent arpents en -propre, entretiennent ensemble le champ public ou commun. Les travaux -communs étant achevés, les familles peuvent ensuite se livrer à leurs -propres affaires. Voilà ce qui constitue l'occupation distincte des -hommes des champs. - -Voilà le résumé de ce système. Quant aux modifications et améliorations -qu'on peut lui faire subir, cela dépend du prince et de vous. - -4. Il fut un homme du nom de _Hiu-hing_ qui, vantant beaucoup les -paroles de l'ancien empereur _Chin-noung_, passa du royaume de _Thsou_ -dans celui de _Teng_. Étant parvenu à la porte de _Wen-koung_, il lui -parla ainsi: «Moi, homme d'une région éloignée, j'ai entendu dire que -le prince pratiquait un gouvernement humain[17]. Je désire recevoir une -habitation et devenir son paysan.» - -_Wen-koung_ lui donna un endroit pour habiter. Ceux qui le suivaient, -au nombre de quelques dizaines d'hommes, étaient couverts d'habits de -laine grossière. Les uns tressaient des sandales, les autres des nattes -de jonc, pour se procurer leur nourriture. - -Un certain _Tchin-siang_, disciple de _Tchin-liang[18],_ accompagné de -son frère cadet nommé _Sin_, portant les instruments de labourage sur -leurs épaules, vinrent de l'État de _Soung_ dans celui de _Teng_, et -dirent: «Nous avons appris que le prince pratiquait le gouvernement des -saints hommes [de l'antiquité]; il est donc aussi lui-même un saint -homme. Nous désirons être les paysans du saint homme.» - -_Tchin-siang_ ayant vu _Hiu-hing_ en fut ravi de joie. Il rejeta -complétement les doctrines qu'il avait apprises de son premier maître, -pour étudier celles de _Hiu-hing_. - -_Tchin-siang_ étant allé voir MENG-TSEU, lui rapporta les paroles de -_Hiu-hing_, en disant: «Le prince de _Teng_ est véritablement un sage -prince; mais, quoiqu'il en soit ainsi, il n'a pas encore été instruit -des saines doctrines. Le prince sage cultive la terre et se nourrit -avec le peuple; il gouverne en même temps qu'il prépare lui-même ses -aliments. Maintenant le prince de _Teng_ a des greniers et des trésors -privés; en agissant ainsi, il fait tort au peuple pour s'entretenir -lui-même. Comment peut-on l'appeler sage?» - -MENG-TSEU dit: _Hiu-tseu_ [le philosophe _Hiu_ ou _Hiu-hing_] sème -certainement lui-même le millet dont il se nourrit? - ---Oui. - ---_Hiu-tseu_ tisse certainement lui-même la toile de chanvre dont il -fait ses vêtements? - ---En aucune façon. _Hiu-tseu_ porte des vêtements de laine. - ---_Hiu-tseu_ porte un bonnet? - ---Il porte un bonnet. - ---Quel genre de bonnet? - ---Un bonnet de toile sans ornement. - ---Tisse-t-il lui-même cette toile? - ---Aucunement. Il l'échange contre du millet. - ---Pourquoi _Hiu-tseu_ ne la tisse-t-il pas lui-même? - ---En le faisant il nuirait à ses travaux d'agriculture. - ---_Hiu-tseu_ se sert-il de vases d'airain ou de vases de terre pour -cuire ses aliments? Se sert-il d'un soc de fer pour labourer? - ---Sans doute. - ---Les confectionne-t-il lui-même? - ---Aucunement. Il les échange contre du millet. - ---Si celui qui échange contre du millet les instruments aratoires et -les ustensiles de cuisine dont il se sert ne croit pas faire du tort -aux fabricants d'instruments aratoires et d'ustensiles de cuisine, -alors ces derniers, qui échangent leurs instruments aratoires et leurs -ustensiles de cuisine contre du millet pensent-ils faire du tort aux -laboureurs? Pourquoi donc _Hiu-tseu_ ne se fait-il pas potier et -forgeron? Il n'aurait qu'à prendre dans l'intérieur de sa maison tous -ces objets dont il a besoin pour s'en servir. Pourquoi se donner tant -de peine de faire des échanges pareils avec tous les artisans? Comment -_Hiu-tseu_ ne craint-il pas tous ces ennuis? - -_Tchin-siang_ répondit: Les travaux des artisans ne peuvent -certainement pas se faire en même temps que ceux de l'agriculture. - -S'il en est ainsi, reprit MEUNG-TSEU, le gouvernement d'un empire -est donc la seule occupation qui puisse s'allier avec les travaux -de l'agriculture? Il est des affaires qui appartiennent aux grands -hommes[19], il en est qui appartiennent aux hommes du commun. Or une -seule personne [en cultivant la terre] prépare [au moyen des échanges] -les objets que tous les artisans confectionnent. Si vous étiez -obligé de les confectionner vous-même pour vous en servir ensuite, -ce serait forcer tout le monde à être sans cesse sur les chemins. -C'est pourquoi il est dit: «Les uns travaillent de leur intelligence, -les autres travaillent de leurs bras. Ceux qui travaillent de leur -intelligence gouvernent les hommes; ceux qui travaillent de leurs bras -sont gouvernés par les hommes. Ceux qui sont gouvernés par les hommes -nourrissent les hommes; ceux qui gouvernent les hommes sont nourris par -les hommes.» - -C'est la loi universelle du monde[20]. - -Dans le temps de _Yao_, l'empire n'était pas encore tranquille. -D'immenses eaux, débordant de toutes parts, inondèrent l'empire; les -plantes et les arbres croissaient avec surabondance; les oiseaux et les -bêtes fauves se multipliaient à l'infini; les cinq sortes de grains ne -pouvaient mûrir; les oiseaux et les bêtes fauves causaient les plus -grands dommages aux habitants; leurs vestiges se mêlaient sur les -chemins avec ceux des hommes jusqu'au milieu de l'empire. _Yao_ était -seul à s'attrister de ces calamités. Il éleva _Chun_ [à la dignité -suprême] pour l'aider à étendre davantage les bienfaits d'un bon -gouvernement. _Chun_ ordonna à _I_ (_Pe-i_) de présider au feu. - -Lorsque _I_ eut incendié les montagnes et les fondrières, les oiseaux -et les bêtes fauves [qui infestaient tout] se cachèrent. - -_Yu_ rétablit le cours des neuf fleuves, fit écouler le _Thsi_ et le -_Ta_ dans la mer. Il dégagea le cours des fleuves _Jou_ et _Han_ des -obstacles qui les obstruaient; il fit couler les rivières _Hoaï_ et -_Sse_ dans le fleuve _Kiang_. Cela fait, les habitants du royaume du -milieu purent ensuite obtenir des aliments [en labourant et ensemençant -les terres][21]. A cette époque, _Yu_ fut huit années absent [occupé de -ses grands travaux]; il passa trois fois devant la porte de sa maison -sans y entrer. Aurait-il pu labourer ses terres, quand même il l'aurait -voulu? - -_Heou-tsi_ enseigna au peuple à semer et à moissonner. Lorsque les cinq -sortes de grains furent semés, et que les champs ensemencés furent -purgés de la zizanie, les cinq sortes de grains vinrent à maturité, et -les hommes du peuple eureut de quoi se nourrir. - -Les hommes ont en eux le principe de la raison; mais si tout -en satisfaisant leur appétit, en s'habillant chaudement, en se -construisant des habitations commodes, ils manquent d'instruction, -alors ils se rapprochent beaucoup des brutes. - -Les saints hommes (_Yao_ et _Chun_) furent affligés de cet état de -choses. _Chun_ ordonna à _Sie_ de présider à l'éducation du peuple, -et de lui enseigner les devoirs des hommes, afin que les pères et les -enfants aient de la tendresse les uns pour les autres; que le prince -et ses ministres aient entre eux des rapports équitables; que le mari -et la femme sachent la différence de leurs devoirs mutuels; que le -vieillard et le jeune homme soient chacun à leur place; que les amis -et les compagnons aient de la fidélité l'un pour l'autre. - -L'homme aux mérites éminents[22] disait [à son frère _Sie_]: «Va -consoler les populations; appelle-les à toi; ramène-les à la vertu; -corrige-les, aide-les, fais-les prospérer; fais que par elles-mêmes -elles retournent au bien; en outre, répands sur elles de nombreux -bienfaits.» Lorsque ces saints hommes se préoccupaient ainsi avec tant -de sollicitude du bonheur des populations, pensez-vous qu'ils aient eu -le loisir de se livrer aux travaux de l'agriculture? - -_Yao_ était tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer un homme -comme _Chun_ [pour l'aider à gouverner l'empire]; et _Chun_ était -tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer des hommes comme _Yu_ et -_Kao-Yao._ Ceux qui sont tourmentés de la crainte de ne pas cultiver -cent arpents de terre, ceux-là sont des agriculteurs. - -L'action de partager aux hommes ses richesses s'appelle bienfaisance; -l'action d'enseigner la vertu aux hommes s'appelle droiture du coeur; -l'action d'obtenir l'affection des hommes pour gouverner l'empire -s'appelle humanité. C'est pour cette raison qu'il est facile de donner -l'empire à un homme, mais qu'il est difficile d'obtenir l'affection des -hommes pour gouverner l'empire. - -KHOUNG-TSEU disait: O que _Yao_ fut grand comme prince! Il n'y a que le -ciel qui soit grand; il n'y a que _Yao_ qui ait imité sa grandeur. Que -ses vertus et ses mérites étaient incommensurables! Les populations ne -purent trouver de termes pour les qualifier. Quel prince c'était que -_Chun!_ qu'il était grand et sublime! Il posséda l'empire sans s'en -glorifier.-- - -Tant que _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire, n'eurent-ils pas assez -de quoi occuper toute leur intelligence, sans se livrer encore aux -travaux de l'agriculture? - -J'ai entendu dire que certains hommes, en se servant [des enseignements -et des doctrines répandus par les grands empereurs] de la dynastie -_Hia_, avaient changé les moeurs des barbares; je n'ai jamais entendu -dire que des hommes éclairés par ces doctrines aient été convertis à la -barbarie par les barbares. _Tchin-liang_, natif de l'État de _Thsou_, -séduit par les principes de _Tcheou-koung_ et de _Tchoung-ni_, étudia -dans la partie septentrionale du royaume du milieu. Les savants de -cette région septentrionale n'ont peut-être jamais pu le surpasser en -savoir; il est ce que vous appelez un lettré éminent par ses talents -et son génie. Vous et votre frère cadet, vous avez été ses disciples -quelques dizaines d'années. Votre maître mort, vous lui avez aussitôt -fait défection. - -Autrefois, lorsque KHOUNG-TSEU mourut, après avoir porté son deuil -pendant trois ans, ses disciples, ayant disposé leurs effets pour s'en -retourner chacun chez eux, allèrent tous prendre congé de _Tseu-koung_. -Lorsqu'ils se retrouvèrent ainsi en présence l'un de l'autre, ils -fondirent en larmes et gémirent à en perdre la voix. Ensuite ils s'en -retournèrent dans leurs familles. _Tseu-koung_ revint près du tombeau -de son maître; il se construisit une demeure près de ce tombeau, et -l'habita seul pendant trois années. Ensuite il s'en retourna dans sa -famille. - -Un autre jour, _Tseu-hia, Tseu-tchang_ et _Tseu-yeou,_ considérant -que _Yeou-jo_ avait beaucoup de ressemblance avec le saint homme -[leur maître], ils voulaient le servir ainsi qu'ils avaient servi -KHOUNG-TSEU. Comme ils pressaient _Thseng-fseu_ de se joindre à eux, -_Thseng-tseu_ leur dit: Cela ne convient pas. Si vous lavez quelque -chose dans le _Hiang_ et le _Han_, et si vous exposez cet objet au -soleil d'automne pour le sécher, oh! qu'il sera éclatant et pur! sa -blancheur ne pourra être surpassée. - -Maintenant ce barbare des régions méridionales, homme à la langue de -l'oiseau criard _Kioué_, ne possède aucunement la doctrine des anciens -rois; comme vous avez abandonné votre maître pour étudier sous lui, -vous différez beaucoup de _Thseng-tseu_. - -J'ai entendu dire que «l'oiseau sortant de la profonde vallée -s'envolait sur les hauts arbres[23].» Je n'ai jamais entendu dire -qu'il descendait du sommet des arbres pour s'enfoncer dans les vallées -ténébreuses. Le _Lou-soung_[24] dit: - - «Il[25] mit en fuite les barbares de l'occident et du - septentrion, - - Et il dompta les royaumes de _Jung_ et de _Chou_.» - -C'est sous un homme des régions barbares que _Tcheou-koung_ vainquit, -que vous étudiez! Je pense, moi, que ce n'est pas bien de changer ainsi. - -[_Tching-liang_ répondit:] Si l'on suivait la doctrine de _Hiu-tseu_, -alors la taxe dans les marchés ne serait pas double, et la fraude ne -s'exercerait pas jusqu'au centre du royaume. Quand même vous enverriez -au marché un jeune enfant de douze ans, on ne le tromperait pas. Si -des pièces de toile de chanvre et d'étoffe de soie avaient la même -longueur et la même largeur, alors leur prix serait le même; si des tas -de chanvre brut et de chanvre filé, de soie écrue et de soie préparée, -avaient le même poids, alors leur prix serait le même; si les cinq -sortes de grains étaient en même quantité, petite ou grande, alors leur -prix serait le même; et des souliers grands ou petits se vendraient -également le même prix. - -MENG-TSEU dit: L'inégale valeur des choses est dans la nature même -des choses. Certaines choses diffèrent entre elles d'un prix double, -quintuple; certaines autres, d'un prix décuple, centuple; d'autres -encore, d'un prix mille fois ou dix mille fois plus grand. Si vous -confondez ainsi toutes choses en leur donnant à toutes une valeur -proportionnée seulement à la grandeur ou à la quantité, vous jetez le -trouble dans l'empire. Si de grands souliers et de petits souliers sont -du même prix, quel homme voudrait en confectionner de grands? Si l'on -suivait les doctrines de _Hiu-tseu_, on s'exciterait mutuellement à -exercer la fraude: comment pourrait-on alors gouverner sa famille et -l'Etat? - -5. Un nommé _I-tchi_, disciple de _Mé_, demanda, par l'entremise de -_Siu-phi_[26] à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Je désire certainement -le voir; mais maintenant je suis encore malade. Lorsque je serai mieux, -moi j'irai le voir. Que _I-tseu_ se dispense donc de venir. - -Le lendemain il demanda encore à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: -Aujourd'hui je puis le voir. Si je ne le ramène pas à la droiture et à -la vérité, alors c'est que la doctrine que nous suivons ne porte pas -l'évidence avec soi. Mais j'ai l'espérance de le ramener aux véritables -principes. J'ai entendu dire que _I-tseu_ était le disciple de _Mé_. Or -la secte de _Mé_ se fait une règle de la plus grande économie dans la -direction des funérailles. Si _I-tseu_ pense à changer les moeurs et les -coutumes de l'empire, pourquoi regarde-t-il cette règle comme contraire -à la raison, et en fait-il peu de cas? Ainsi _I-tseu_ a enseveli ses -parents avec somptuosité; alors il suit de là qu'il s'est conduit -envers ses parents selon les principes que sa secte méprise. - -_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_ dit: C'est aussi -la doctrine des lettrés. «Les [saints] hommes de l'antiquité avaient -la même tendresse pour un jeune enfant au berceau que pour tout -autre[27].» Que signifient ces paroles? Or, moi _Tchi_, j'estime que -l'on doit également aimer tout le monde sans acception de personne; -mais il faut commencer par ses parents. - -_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: _I-tseu_ -croit-il qu'il ne doive pas y avoir de différence entre les sentiments -que l'on porte au fils de son frère aîné, et les sentiments que l'on -porte au jeune enfant au berceau de son voisin? C'est du _Chou-king_ -qu'il a tiré sa citation; mais elle signifie simplement que si un -jeune enfant qui ne fait encore que se traîner se laisse tomber dans -un puits, ce n'est pas la faute de l'enfant. Or le ciel, en produisant -des êtres vivants, a fait en sorte qu'ils aient en eux un principe -fondamental unique [qui est de devoir la naissance à leur père et -à leur mère][28]. Cependant _I-tseu_ partage en deux ce principe -fondamental [en obligeant d'aimer pareillement son père et sa mère et -les hommes qui passent sur le chemin][29]; par conséquent il est dans -l'erreur. - -Or, dans les siècles reculés de la haute antiquité, l'usage n'était -pas encore établi d'ensevelir ses parents. Lorsque leurs père et mère -étaient morts, les enfants prenaient leurs corps et les allaient -jeter dans des fosses pratiquées le long des chemins. Le lendemain, -lorsqu'ils repassaient auprès d'eux, et qu'ils voyaient que les loups -les avaient dévorés, ou que les vers les avaient rongés, une sueur -froide couvrait leur front; ils en détournaient leurs regards et ne -pouvaient plus en supporter la vue. Cette sueur qui couvrait leur front -n'était pas produite en eux pour avoir vu les corps d'autres personnes -que ceux de leurs père et mère; mais c'est la douleur qui, de leur -coeur, parvenait jusqu'à leur front. - -Ils s'en retournaient promptement, et, rapportant avec eux un panier et -une bêche, ils couvraient de terre le corps de leurs parents. Si cette -action de recouvrir de terre le corps de leurs parents était naturelle -et conforme à la raison, alors il faut nécessairement que le fils pieux -et l'homme humain aient une règle à suivre pour enterrer leurs parents. - -_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_, hors de lui-même, -s'écria au même instant: Je suis instruit dans la bonne doctrine! - - -[1] Littéralement, _fils de la génération_ ou _du siècle._ - -[2] Littéralement, _à étudier et à interroger._ - -[3] Le plus âgé des six _King_ ou grand» dignitaires. (_Commentaire._) - -[4] Celle de l'agriculture. (_Commentaire._) - -[5] Ode _Thsi-youeï_, section _Pin-foung._ - -[6] Ou de dix parties _une_. (_Commentaire._) - -[7] Ancien sage. (_Commentaire._) - -[8] Traitements prélevés sur les revenus royaux, et accordés aux fils -et aux petits-fils de ceux qui se sont illustrés par leurs mérites ou -leurs actions dans l'État. (_Commentaire._) - -[9] Ode _Ta-tien_, section _Siao-ya_. - -[10] «Les champs communs d'abord, les champs privés ensuite.» -(_Commentaire._) - -[11] Ces deux vers sont déjà cités dans le _Ta-hio_, chap. II, §3. -Voyez pag. 48. - -[12] Il indique _Wen-koung._ (_Commentaire._) - -[13] L'établissement des écoles de tous les degrés. (_Commentaire._) - -[14] Nécessité d'établir des écoles. - -[15] _Commentaire._ - -[16] On représente cette division des terres par un carré partagé en -_neuf carrés égaux,_ dont celui du milieu constitue le _champ public_. - -[17] Il veut parler de la distribution des terres en portions carrées. -(_Commentaire._) - -[18] Du royaume de _Thsou._ - -[19] A ceux qui gouvernent un empire. (_Commentaire._) - -[20] Les principes d'économie politique que le philosophe chinois a -fait ressortir avec tant d'art et de finesse dans les pages précédentes -ne seraient pas désavoués par les premiers économistes modernes. En les -comparant aux principes de même nature des anciens philosophes de la -Grèce, on peut juger de quel côté est la plus haute raison. - -[21] _Commentaire_. Voyez pour les travaux de _Yu_ les _Livres sacrés -de l'Orient,_ pag. 60. - -[22] _Yao_, ainsi appelé par ses ministres. (_Commentaire._) - -[23] Paroles du _Livre des Vers_, ode _Fa-mo_, section _Siao-ya_. - -[24] Section du _Livre des fers_, ode _Pi-Kong_. - -[25] _Tcheou-koung._ - -[26] Disciple de MENG-TSEU. - -[27] Paroles du _Chou-king._ - -[28] _Commentaire._ - -[29] _Ibid._ - - - - -CHAPITRE VI, - -COMPOSÉ DE 10 ARTICLES. - - -1. _Tchin-taï_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Ne pas faire le premier -une visite aux princes de tous rangs, paraît être une chose de peu -d'importance. Maintenant, supposez que vous soyez allé les voir le -premier, le plus grand bien qui pourra en résulter sera de les faire -régner selon les vrais principes, le moindre sera de faire parvenir -celui que vous aurez visité au rang de chef des vassaux. Or le -_Mémorial_ (_tchi_) dit: _En se courbant d'un pied on se redresse de -huit_. Il me parait convenable que vous agissiez ainsi. - -MENG-TSEU dit: Autrefois _King-koung_, roi de _Thsi_, voulant aller -à la chasse, appela auprès de lui, au moyen de l'étendard orné de -plumes, les hommes préposés à la garde du parc royal. Ces derniers ne -s'étant pas rendus à l'appel, il résolut de les faire aussitôt mettre -à mort. «L'homme éclairé et ferme dans sa résolution [dit à ce sujet -KHOUNG-TSEU] n'oublie pas que son corps pourra bien être jeté à la -voirie ou dans une fosse pleine d'eau. L'homme brave et résolu n'oublie -pas qu'il peut perdre sa tête.» Pourquoi KHOUNG-TSEU fait-il ainsi -l'éloge [des hommes de résolution]? Il en fait l'éloge, parce que ces -hommes ne se rendirent pas à un signal qui n'était pas le leur. Si, -sans attendre le signal qui doit les appeler, des hommes préposés à de -certaines fonctions les abandonnaient, qu'arriverait-il de là? - -Or cette maxime, _de se courber d'un pied pour se redresser de huit_, -concerne l'utilité ou les avantages que l'on peut retirer de cette -conduite. Mais s'il s'agit d'un simple gain ou profit, est-il permis, -en vue de ce profit, de _se courber de huit pieds pour ne se redresser -que d'un?_ - -Autrefois _Tchao-kian-tscu_ [ un des premiers fonctionnaires, _ta-fou_, -de l'Etat de _Tçin_] ordonna à _Wang-liang_ [un des plus habiles -cochers] de conduire son char pour son serviteur favori nommé _Hi_. -Pendant tout le jour il ne prit pas une bête fauve. - -Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est -le plus indigne cocher de tout l'empire! - -Quelqu'un ayant rapporté ces paroles à _Wang-liang_, celui-ci dit: -Je prie qu'on me laisse de nouveau conduire le char. Il insista si -vivement que le favori _Hi_ y consentit. Dans un seul matin, il prit -dix bêtes fauves. - -Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est le -plus habile cocher de tout l'empire! - -_Kian-tseu_ dit alors: J'ordonne qu'il conduise ton char. _Wang-liang_, -en ayant été averti, refusa en disant: Lorsque pour lui j'ai dirigé ses -chevaux selon les règles de l'art, il n'a pas pu prendre une seule bête -fauve de toute la journée; lorsque pour lui je les ai laissés aller à -tort et à travers, en un seul matin il en a pris dix. Le _Livre des -Vers_ dit: - - «Quand il n'oublie pas de guider les chevaux selon les - règles de l'art, - - L'archer lance ses flèches avec la plus grande - précision.» - -Mais je n'ai pas l'habitude de conduire un char pour un homme aussi -ignorant des règles de son art. Je vous prie d'agréer mon refus. - -Ainsi un cocher a honte même de se voir adjoint à un [mauvais] archer. -Il ne voudrait pas y être adjoint quand même cet archer prendrait -autant de bêtes fauves qu'il en faudrait pour former une colline. Que -serait-ce donc si l'on faisait plier les règles de conduite les plus -droites pour se mettre à la merci des princes en allant les visiter -le premier! Or vous vous êtes trompé [dans votre citation]. Celui qui -s'est une fois plié soi-même ne peut plus redresser les autres hommes. - -2. _King-tchun_ dit: _Kong-sun-yen_ et _Tchangni_ ne sont-ils pas de -grands hommes? lorsque l'un d'eux s'irrite, tous les princes tremblent; -lorsqu'ils restent en paix, tout l'empire est tranquille. - -MENG-TSEU dit: Comment pour cela peuvent-ils être considérés comme -grands? Vous n'avez donc jamais étudié le _Livre des Rites?_ Lorsque le -jeune homme reçoit le bonnet viril, le père lui donne ses instructions; -lorsque la jeune fille se marie, la mère lui donne ses instructions. -Lorsqu'elle se rend à la demeure de son époux, sa mère l'accompagne -jusqu'à la porte, et l'exhorte en ces termes: Quand tu seras dans -la maison de ton mari, tu devras être respectueuse, tu devras être -attentive et circonspecte: ne t'oppose pas aux volontés de ton mari. -Faire de l'obéissance et de la soumission sa règle de conduite, est la -loi de la femme mariée. - -Habiter constamment dans la grande demeure du monde[1]; se tenir -constamment sur le droit siége du monde[2]; marcher dans la grande voie -du monde[3]; quand on a obtenu l'objet de ses voeux [des emplois et des -honneurs], faire part au peuple des biens que l'on possède; lorsqu'on -n'a pas obtenu l'objet de ses voeux, pratiquer seul les principes de la -droite raison en faisant tout le bien que l'on peut faire; ne pas se -laisser corrompre par les richesses et les honneurs; rester impassible -dans la pauvreté et l'abjection; ne pas fléchir à la vue du péril et de -la force armée: voilà ce que j'appelle être un grand homme. - -3. _Tcheou-siao_ fit une question en ces termes: Les hommes supérieurs -de l'antiquité remplissaient-ils des fonctions publiques? MENG-TSEU -dit: Ils remplissaient des fonctions publiques. L'histoire dit: -Si KHOUNG-TSEU passait trois lunes sans obtenir de son prince un -emploi public, alors il était dans un état inquiet et triste. S'il -franchissait les frontières de son pays pour aller dans un Etat -voisin, il portait toujours avec lui des dons de bonne réception. -_Koung-ming-i_ disait: Lorsque les hommes de l'antiquité passaient -trois lunes sans obtenir de leur prince des emplois publics, alors ils -en étaient vivement affligés. [_Tcheou-siao_ dit]: Si l'on est pendant -trois mois sans obtenir de son prince un emploi public, et qu'on en -soit vivement affligé, n'est-ce pas être beaucoup trop susceptible? - -MENG-TSEU dit: Pour un lettré, perdre son emploi, c'est comme pour les -princes perdre leur royaume. Le _Livre des Rites_ dit: «Ces princes -labourent la terre avec l'aide de leurs fermiers pour fournir du millet -à tout le monde; leurs femmes élèvent des vers à soie, et dévident les -cocons pour aider à la fabrication des vêtements.» - -Si la victime n'est pas parfaitement propre au sacrifice, si le millet -que l'on doit offrir n'est pas mondé, si les vêtements ne sont pas -préparés, le prince n'ose pas faire la cérémonie aux ancêtres. - -Si le lettré n'a pas un champ [comme les fonctions publiques donnent -droit d'en avoir un], alors il ne fait pas la cérémonie à ses ancêtres; -si la victime qui doit être immolée, si les ustensiles et les vêtements -ne sont pas préparés, il n'ose pas se permettre de faire la cérémonie -aux ancêtres; alors il n'ose pas se procurer la moindre joie. Cela ne -suffit-il pas pour qu'il soit dans l'affliction? - -[_Tcheou-siao_ dit:] _S'il franchissait les frontières de son pays pour -aller dans un État voisin, il portait toujours avec lui des dons de -bonne réception;_ que signifient ces paroles? - -MENG-TSEU dit: Pour un lettré, occuper un emploi public, c'est comme -pour un laboureur cultiver la terre. Lorsque le laboureur quitte sa -patrie, y laisse-t-il les instruments de labourage? - -_Tcheou-siao_ dit: Le royaume de _Tçin_ est aussi un royaume où l'on -remplit des fonctions publiques. Je n'avais jamais entendu dire que les -hommes fussent aussi impatients d'occuper des emplois; s'il convient -d'être aussi impatient d'occuper des emplois, que dire des hommes -supérieurs qui n'acceptent que difficilement un emploi public? - -MENG-TSEU dit: Dès l'instant qu'un jeune homme est né [ses père et -mère] désirent pour lui une femme; dès l'instant qu'une jeune fille -est née [ses père et mère] désirent pour elle un mari. Le sentiment -du père et de la mère [pour leurs enfants], tous les hommes l'ont -personnellement. Si, sans attendre la volonté de leurs père et mère -et les propositions du chargé d'office[4], les jeunes gens pratiquent -une ouverture dans les murs de leurs habitations, afin de se voir -l'un l'autre à la dérobée; s'ils franchissent les murs pour se voir -plus intimement en secret: alors le père et la mère, ainsi que tous -les hommes du royaume, condamneront leur conduite, qu'ils trouveront -méprisable. - -Les hommes de l'antiquité ont toujours désiré occuper des emplois -publics; mais de plus ils détestaient de ne pas suivre la voie -droite[5]. Ceux qui ne suivent pas la voie droite en visitant les -princes sont de la même classe que ceux qui percent les murs [pour -obtenir des entrevues illicites]. - -4. _Pheng-keng_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes: -Lorsqu'on se fait suivre [comme MENG-TSEU] par quelques dizaines de -chars, et que l'on se fait accompagner par quelques centaines d'hommes -[qui les montent], n'est-il pas déplacé de se faire entretenir par les -différents princes dans ses différentes excursions? - -MENG-TSEU dit: S'il fallait s'écarter de la droite voie, alors il ne -serait pas convenable de recevoir des hommes, pour sa nourriture, une -seule cuillerée de riz cuit; si on ne s'écarte pas de la droite voie, -alors _Chun_ peut accepter l'empire de _Yao_ sans que cela paraisse -déplacé. Vous, pensez-vous que cela soit déplacé? - ---Aucunement. Mais il n'est pas convenable qu'un lettré sans mérite, -et vivant dans l'oisiveté, mange le pain des autres [en recevant des -salaires en nature qu'il ne gagne pas]. - -MENG-TSEU dit: Si vous ne communiquez pas vos mérites aux autres -hommes; si vous n'échangez rien de ce que vous possédez contre ce que -vous ne possédez pas, afin que par votre superflu vous vous procuriez -ce qui vous manque, alors le laboureur aura du millet de reste, la -femme aura de la toile dont elle ne saura que faire. Mais si vous -faites part aux autres de ce que vous possédez [par des échanges], -alors le charpentier et le charron pourront être nourris par vous. - -Supposons qu'il y ait ici un homme[6] qui dans son intérieur soit -rempli de bienveillance, et au dehors plein de commisération pour les -autres; que cet homme conserve précieusement la doctrine des anciens -rois, pour la transmettre à ceux qui l'étudieront après lui; lorsque -cet homme n'est pas entretenu par vous, pourquoi honorez-vous tant les -charpentiers et les charrons [qui se procurent leur entretien par leur -labeur], et faites-vous si peu de cas de ceux qui [comme l'homme en -question] pratiquent l'humanité et la justice? - -_Tcheou-siao_ dit: L'intention du charpentier et du charron est de -se procurer l'entretien de la vie; l'intention de l'homme supérieur -qui pratique les principes de la droite raison est-elle aussi de se -procurer l'entretien de la vie? - -MENG-TSEU répondit: Pourquoi scrutez-vous son intention? Dès l'instant -qu'il a bien mérité envers vous, vous devez le rétribuer, et vous le -rétribuez. Or rétribuez-vous l'intention, ou bien rétribuez-vous les -bonnes oeuvres? - ---Je rétribue l'intention.--Je suppose un homme ici. Cet homme a -brisé les tuiles de votre maison pour pénétrer dans l'intérieur, et -avec les tisons de l'âtre il a souillé les ornements des murs. Si son -intention était, en agissant ainsi, de se procurer de la nourriture, -lui donnerez-vous des aliments? - ---Pas du tout. - ---S'il en est ainsi, alors vous ne rétribuez pas l'intention; vous -rétribuez les bonnes oeuvres. - -5. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Le royaume de _Soung_ -est un petit royaume. Maintenant il commence à mettre en pratique le -mode de gouvernement des anciens rois. Si les royaumes de _Thsi_ et -de _Thsou_ le prenaient en haine et qu'ils portassent les armes contre -lui, qu'en arriverait-il? - -MENG-TSEU dit: Lorsque _Tching-thang_ habitait le pays de _Po_, il -avait pour voisin le royaume de _Ko_. Le chef de _Ko_ avait une -conduite dissolue, et n'offrait point de sacrifices à ses ancêtres. -_Thang_ envoya des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait -pas. Il répondit: Je ne puis me procurer de victimes. _Thang_ ordonna -de lui envover des boeufs et des moutons. Le chef de _Ko_ les mangea, -et n'en eut plus pour offrir en sacrifice. _Thang_ envoya de nouveau -des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait pas.--Je ne -puis me procurer du millet pour la cérémonie. _Thang_ ordonna que la -population de _Po_ allât labourer pour lui, et que les vieillards ainsi -que les faibles portassent des vivres à cette population. Le chef de -_Ko_, conduisant avec lui son peuple, alla fermer le chemin à ceux qui -portaient le vin, le riz et le millet, et il les leur enleva; et ceux -qui ne voulaient pas les livrer, il les tuait. Il se trouvait parmi -eux un enfant qui portait des provisions de millet et de viande; il -le tua et les lui enleva. Le _Chou-king_ dit: «Le chef de _Ko_ traita -en ennemis ceux qui portaient des vivres.» Il fait allusion à cet -événement. - -Parce que le chef de _Ko_ avait mis à mort cet enfant, _Thang_ lui -déclara la guerre. Les populations situées dans l'intérieur des quatre -mers dirent unanimement: Ce n'est pas pour enrichir sou empire, mais -c'est pour venger un mari ou une femme privés de leurs enfants, qu'il -leur a déclaré la guerre. - -_Thang_ commença la guerre par le royaume de _Ko._ Après avoir vaincu -onze rois, il n'eut plus d'ennemis dans l'empire. S'il portait la -guerre à l'orient, les barbares de l'occident se plaignaient; s'il -portait la guerre au midi, les barbares du nord se plaignaient, en -disant: Pourquoi nous laisse-t-il pour les derniers? - -Les peuples aspiraient après lui comme dans une grande sécheresse -ils aspirent après la pluie. Ceux qui allaient au marché n'étaient -plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre n'étaient plus -transportés d'un lieu dans un autre. _Thang_ faisait mourir les -princes et consolait les peuples, comme dans les temps de sécheresse -la pluie qui vient à tomber procure une grande joie aux populations. -Le _Chou-king_ dit: «Nous attendons notre prince; lorsque notre prince -sera venu, nous serons délivrés de la tyrannie et des supplices.» - -Il y avait des hommes qui n'étaient pas soumis; _Wou-wang_ se rendit -à l'orient pour les combattre. Ayant rassuré les maris et les femmes, -ces derniers placèrent leur soie noire et jaune dans des corbeilles, -et dirent: En continuant à servir notre roi des _Tcheou_, nous serons -comblés de bienfaits. Aussitôt ils allèrent se soumettre dans la -grande ville de _Tcheou_. Leurs hommes élevés en dignité remplirent -des corbeilles de soie noire et jaune, et ils allèrent avec ces -présents au-devant des chefs des _Tcheou_; le peuple remplit des -plats de provisions de bouche et des vases de vin, et il alla avec -ces présents au-devant de la troupe de _Wou-wang_. [Pour obtenir un -pareil résultat], celui-ci délivrait ces populations du feu et de l'eau -[c'est-à-dire de la plus cruelle tyrannie]; il mettait à mort leurs -tyrans; et voilà tout. - -Le _Taï-chi_ [un des chapitres du _Chou-king_] dit: «La renommée de ma -puissance s'est étendue au loin; lorsque j'aurai atteint les limites -de son royaume, je me saisirai du tyran. Cette renommée s'accroîtra -encore lorsque j'aurai mis à mort ce tyran et vaincu ses complices; -elle brillera même de plus d'éclat que celle de _Thang_.» - -Le royaume de _Soung_ ne pratique pas le mode de gouvernement des -anciens rois, comme il vient d'être dit ci-dessus. S'il pratiquait le -mode de gouvernement des anciens rois, toutes les populations situées -entre les quatre mers élèveraient vers lui des regards d'espérance, et -n'aspireraient qu'en lui, en désirant que le roi de ce royaume devint -leur prince. Quoique les royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_ soient grands -et puissants, qu'aurait-il à en redouter? - -6. MENG-TSEU, s'adressant à _Thaï-pou-ching_ (ministre du royaume de -_Soung_), dit: Désirez-vous que votre roi devienne un bon roi? Si vous -le désirez, je vous donnerai des instructions bien claires à ce sujet. -Je suppose que le premier ministre de _Thsou_ soit ici. S'il désire que -son fils parle le langage de _Thsi_, ordonnera-t-il à un habitant de -ce royaume de l'instruire? ordonnera-t-il à un habitant du royaume de -_Thsou_ de l'instruire? - ---Il ordonnera à un habitant de _Thsi_ de l'instruire. - ---Si un seul homme de _Thsi_ lui donne de l'instruction, et qu'en -même temps tous les hommes de _Thsi_ lui parlent continuellement leur -langue, quand même le maître le frapperait chaque jour pour qu'il -apprît à parler la langue de _Thsi_, il ne pourrait en venir à bout. Si -au contraire il l'emmène et le retient pendant plusieurs années dans le -bourg de _Tchouang-yo_[7], quand même il le frapperait chaque jour pour -qu'il apprît à parler la langue de _Thsou_, il ne pourrait en venir à -bout. - -Vous avez dit que _Sie-kiu-tcheou_ (ministre du royaume de _Soung_) -était un homme doué de vertu, et que vous aviez fait en sorte -qu'il habitat dans le palais du roi. Si ceux qui habitent le palais -du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient tous d'autres -_Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il mal faire? Si ceux qui -habitent le palais du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient -tous différents de _Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il faire -le bien? Si donc il n'y a que _Sie-kiu-tcheou_ d'homme vertueux, que -ferait-il seul près du roi de _Soung?_ - -7. _Kong-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: Vous n'allez pas -voir les princes; quel en est le motif? - -MENG-TSEU dit: Les anciens qui ne voulaient pas devenir ministres des -rois n'allaient pas les voir. - -_Touan-kan-mo_, se sauvant par-dessus le mur, évita le prince, qui alla -le visiter. _Sie-lieou_ ferma sa porte, et ne voulut pas le recevoir. -L'un et l'autre de ces sages allèrent trop loin. Si le prince insiste -fortement, le sage lettré peut aller le visiter. - -_Yang-ho_ désirait voir KHOUNG-TSEU, mais il redoutait de ne pas -observer les rites. - -[Il est dit dans le _Livre des Rites_:] «Lorsque le premier -fonctionnaire porte un présent à un lettré, s'il arrive que celui-ci -ne soit pas dans sa maison pour le recevoir, alors il se présente à la -demeure du fonctionnaire pour l'en remercier.» - -_Yang-ho_ s'informa d'un moment où KHOUNG-TSEU se trouvait absent de -sa maison, et il choisit ce moment pour aller porter à KHOUNG-TSEU un -petit porc salé. KHOUNG-TSEU, de son côté, s'informa d'un moment où -_Yang-ho_ était absent de sa maison pour aller l'en remercier. Dans ces -circonstances, _Yang-ho_ fut le premier à faire les avances; comment -KHOUNG-TSEU aurait-il pu s'empêcher d'aller le visiter? - -_Thsêng-tseu_ disait: Ceux qui se serrent les épaules pour sourire -avec approbation à tous les propos de ceux qu'ils veulent flatter, se -fatiguent plus que s'ils travaillaient à l'ardeur du soleil. - -_Tseu-lou_ disait: Si des hommes dissimulés parlent ensemble avant -d'avoir contracté entre eux des liens d'amitié, voyez comme leur visage -se couvre de rougeur. Ces hommes-là sont de ceux que je prise peu. En -les examinant bien, on peut savoir ce que l'homme supérieur nourrit en -lui-même. - -8. _Taï-yng-tchi_ [premier ministre du royaume de _Soung_] disait: Je -n'ai pas encore pu n'exiger pour tribut que le dixième des produits[8], -ni abroger les droits d'entrée aux passages des frontières et les taxes -des marchés. Je voudrais cependant diminuer ces charges pour attendre -l'année prochaine, et ensuite je les supprimerai entièrement. Comment -faire? - -MENG-TSEU dit: Il y a maintenant un homme qui chaque jour prend les -poules de ses voisins. Quelqu'un lui dit: Ce que vous faites n'est -pas conforme à la conduite d'un honnête homme. Mais il répondit: Je -voudrais bien me corriger peu à peu de ce vice; chaque mois, jusqu'à -l'année prochaine, je ne prendrai plus qu'une poule, et ensuite je -m'abstiendrai complètement de voler. - -Si l'on sait que ce que l'on pratique n'est pas conforme à la justice, -alors on doit cesser incontinent. Pourquoi attendre à l'année prochaine? - -9. _Kong-tou-tseu_ dit: Les hommes du dehors proclament tous, maître, -que vous aimez à disputer. Oserais-je vous interroger à cet égard? - -MENG-TSEU dit: Comment aimerais-je à disputer? je ne puis m'en -dispenser. Il y a longtemps que le monde existe; tantôt c'est le bon -gouvernement qui règne, tantôt c'est le trouble et l'anarchie. - -A l'époque de l'empereur _Yao_, les eaux débordées inondèrent tout -le royaume. Les serpents et les dragons l'habitaient, et le peuple -n'avait aucun lieu pour fixer son séjour. Ceux qui demeuraient dans -la plaine se construisaient des huttes comme des nids d'oiseaux; ceux -qui demeuraient dans les lieux élevés se creusaient des habitations -souterraines. Le _Chou-king_ dit: «Les eaux débordant de toutes parts -me donnent un avertissement.» Les _eaux débordant de toutes parts_ -sont de grandes et vastes eaux[9]. _Chun_ ayant ordonné à _Yu_ de les -maîtriser et de les diriger, _Yu_ fit creuser des canaux pour les faire -écouler dans la mer. Il chassa les serpents et les dragons, et les -fit se réfugier dans les marais pleins d'herbes. Les eaux des fleuves -_Kiang, Hoaï, Ho_ et _Han_, recommencèrent à suivre le milieu de leurs -lits. Les dangers et les obstacles qui s'opposaient à l'écoulement des -eaux étant éloignés, les oiseaux de proie et les bêtes fauves, qui -nuisaient aux hommes, disparurent; ensuite les hommes obtinrent une -terre habitable, et ils y fixèrent leur séjour. - -_Yao_ et _Chun_ étant morts, la doctrine d'humanité et de justice de -ces saints hommes dépérit. Des princes cruels et tyranniques apparurent -pendant une longue série de générations. Ils détruisirent les demeures -et les habitations pour faire à leurs places des lacs et des étangs, -et le peuple ne sut plus où trouver un lieu pour se reposer. Ils -ravagèrent les champs en culture pour en faire des jardins et des -parcs de plaisance; ils firent tant que le peuple se trouva dans -l'impossibilité de se vêtir et de se nourrir. Les discours les plus -pervers, les actions les plus cruelles vinrent encore souiller ces -temps désastreux. Les jardins et les parcs de plaisance, les lacs et -les étangs, les mares et les marais pleins d'herbes se multiplièrent -tant, que les oiseaux de proie et les bêtes fauves reparurent; et -lorsqu'il tomba entre les mains de _Cheou_ (ou _Tcheou-sin_), l'empire -parvint au plus haut degré de trouble et de confusion. - -_Tcheou-koung_ aida _Wou-wang_ à renverser et détruire _Cheou_, et à -conquérir le royaume de _Yan_. Après trois années de combats, le prince -de ce royaume fut renversé; _Wou-wang_ poursuivit _Feï-lian_ jusque -dans un coin de terre fermé par la mer, et le tua. Après avoir éteint -cinquante royaumes, il se mit à la poursuite des tigres, des léopards, -des rhinocéros, des éléphants[10], et les chassa au loin. L'empire fut -alors dans une grande joie. Le _Chou-king_ dit: «Oh! comme ils brillent -d'un grand éclat, les desseins de _Wen-wang!_ comme ils furent bien -suivis par les hauts faits de _Wou-wang!_ Ils ont aidé et instruit -les hommes de nos jours, qui sont leur postérité. Tout est maintenant -parfaitement réglé; il n'y a rien à reprendre.» - -La génération qui a suivi est dégénérée; les principes d'humanité et de -justice [proclamés par les saints hommes et enseignés dans les livres -sacrés][11] sont tombés dans l'oubli. Les discours les plus pervers, -les actions les plus cruelles, sont venus de nouveau troubler l'empire. -Il s'est trouvé des sujets qui ont fait mourir leur prince; il s'est -trouvé des fils qui ont fait mourir leur père. - -KHOUNG-TSEU, effrayé [de cette grande dissolution], écrivit son livre -intitulé _le Printemps et l'Automne[12]_ (_Tchun-thsieou_). Ce livre -contient les devoirs du fils du ciel [ou de l'empereur]. C'est pourquoi -KHOUNG-TSEU disait: «Ceux qui me connaîtront ne me connaîtront que -d'après _le Printemps et l'Automne_[13]; ceux qui m'accuseront[14] ne -le feront que d'après _le Printemps et l'Automne_.» - -Il n'apparaît plus de saints rois [pour gouverner l'empire]; les -princes et les vassaux se livrent à la licence la plus effrénée; les -lettrés de chaque lieu[15] professent les principes les plus opposés -et les plus étranges; les doctrines des sectaires _Yang-tchou_ et -_Mé-ti_ remplissent l'État; et les doctrines de l'empire [celles qui -sont professées par l'État], si elles ne rentrent pas dans celles de -_Yang_, rentrent dans celles de _Mé_. La secte de _Yang_ rapporte tout -à soi; elle ne reconnaît pas de princes. La secte de _Mé_ aime tout le -monde indistinctement; elle ne reconnaît point de parents. Ne point -reconnaître de parents, ne point reconnaître de princes, c'est être -comme des brutes et des bêtes fauves. - -_Koung-ming-i_ disait: «Les cuisines du prince regorgent de viandes, -ses écuries sont remplies de chevaux fringants; mais le peuple porte -sur son visage les empreintes de la faim; les campagnes désertes sont -encombrées d'hommes morts de misère: c'est ainsi que l'on pousse les -bêtes féroces à dévorer les hommes[16].» - -Si les doctrines des sectes _Yang_ et _Mé_ ne sont pas réprimées; -si les doctrines de KHOUNG-TSEU ne sont pas remises en lumière, les -discours les plus pervers abuseront le peuple et étoufferont les -principes salutaires de l'humanité et de la justice. Si les principes -salutaires de l'humanité et de la justice sont étouffés et comprimés, -alors non-seulement ces discours pousseront les bêtes féroces à dévorer -les hommes, mais ils exciteront les hommes à se dévorer entre eux. - -Moi, effrayé des progrès que font ces dangereuses doctrines, je défends -la doctrine des saints hommes du temps passé; je combats _Yang_ et -_Mé_; je repousse leurs propositions corruptrices, afin que des -prédicateurs pervers ne surgissent dans l'empire pour les répandre. -Une fois que ces doctrines perverses sont entrées dans les coeurs, -elles corrompent les actions; une fois qu'elles sont pratiquées dans -les actions, elles corrompent tous les devoirs qui règlent l'existence -sociale. Si les saints hommes de l'antiquité paraissaient de nouveau -sur la terre, ils ne changeraient rien à mes paroles. - -Autrefois _Yu_ maîtrisa les grandes eaux et fit cesser les calamités -qui affligeaient l'empire; _Tcheou-koung_ réunit sous sa domination -les barbares du midi et du septentrion, il chassa au loin les bêtes -féroces[17], et toutes les populations de l'empire purent vivre en -paix. Après que KHOUNG-TSEU eut achevé la composition de son livre -historique _le Printemps et l'Automne_, les ministres rebelles et les -brigands tremblèrent. - -Le _Livre des Vers_ dit: - - «Les barbares de l'occident et du septentrion sont mis - en fuite; - - Les royaumes de _Hing_ et de _Chou_ sont domptés; - - Personne n'ose maintenant me résister.» - -Ceux qui ne reconnaissent ni parents ni princes[18] sont les barbares -que _Tcheou-koung_ mit en fuite. - -Moi aussi je désire rectifier le coeur des hommes, réprimer les discours -pervers, m'opposer aux actions dépravées, et repousser de toutes mes -forces des propositions corruptrices, afin de continuer l'oeuvre des -trois grands saints, YU, TCHEOU-KOUNG et KHOUNG-TSEU[19], qui m'ont -précédé. Est-ce là aimer à disputer[20]? Je n'ai pu me dispenser d'agir -comme je l'ai fait. Celui qui peut par ses discours combattre les -sectes de _Yang_ et de _Mé_ est un disciple des saints hommes. - -10. _Khouang-tchang_ dit: _Tchin-tchoung-tseu_ n'est-il pas un lettré -plein de sagesse et de simplicité? Comme il demeurait à _Ou-ling_, -ayant passé trois jours sans manger, ses oreilles ne purent plus -entendre, et ses yeux ne purent plus voir. Un poirier se trouvait -là auprès d'un puits; les vers avaient mangé plus de la moitié de -ses fruits. Le moribond, se traînant sur ses mains et sur ses pieds, -cueillit le restant pour le manger. Après en avoir goûté trois fois, -ses oreilles recouvrèrent l'ouïe, et ses yeux la vue. - -MENG-TSEU dit: Entre tous les lettrés du royaume de _Thsi_, je regarde -certainement _Tchoung-tseu_ comme le plus grand[21]. Cependant, malgré -cela, comment _Tchoung-tseu_ entend-il la simplicité et la tempérance? -Pour remplir le but de _Tchoung-tseu_, il faudrait devenir ver de -terre; alors on pourrait lui ressembler. - -Le ver de terre, dans les lieux élevés, se nourrit de terre sèche, -et dans les lieux bas, il boit l'eau bourbeuse. La maison qu'habite -_Tchoung-tseu_ n'est-ce pas celle que _Pé-i_[22] se construisit? ou -bien serait-ce celle que le voleur _Tche_[23] bâtit? Le millet qu'il -mange n'est-il pas celui que _Pé-i_ sema? ou bien serait-ce celui qui -fut semé par _Tche_? Ce sont là des questions qui n'ont pas encore été -résolues. - -_Kouang-tchang_ dit: Qu'importe tout cela? Il faisait des souliers de -sa personne, et sa femme tissait du chanvre pour échanger ces objets -contre des aliments. - -MENG-TSEU poursuivit: _Tchoung-tseu_ est d'une ancienne et grande -famille de _Thsi_. Son frère aîné, du nom de _Taï_, reçoit, dans la -ville de _Ho_, dix mille mesures de grain de revenus annuels en nature. -Mais lui regarde les revenus de son frère aîné comme des revenus -iniques, et il ne veut pas s'en nourrir; il regarde la maison de son -frère aîné comme une maison inique, et il ne veut pas l'habiter. -Fuyant son frère aîné et se séparant de sa mère, il est allé se fixer -à _Ou-ling._ Un certain jour qu'il était retourné dans son pays, -quelqu'un lui apporta en présent, de la part de son frère aîné, une -oie vivante. Fronçant le sourcil à cette vue, il dit: A quel usage -destine-t-on cette oie criarde? Un autre jour sa mère tua cette oie et -la lui donna à manger. Son frère aîné, revenant du dehors à la maison, -dit: Cela, c'est de la chair d'oie criarde. Alors _Tchoung-tseu_ -sortit, et il la vomit de son sein. - -Les mets que sa mère lui donne à manger, il ne les mange pas; ceux que -sa femme lui prépare, il les mange. Il ne veut pas habiter la maison -de son frère aîné, mais il habite le village de _Ou-ling_. Est-ce de -cette façon qu'il peut remplir la destination qu'il s'était proposé -de remplir? Si quelqu'un veut ressembler à _Tchoung-tseu_, il doit se -faire ver de terre; ensuite il pourra atteindre son but. - - -[1] C'est-à-dire dans l'_humanité_. (_Commentaire._) - -[2] Se maintenir constamment dans les limites des convenances -prescrites par les rites. (_Commentaire._) - -[3] Observer constamment la justice et l'équité dans les fonctions -publiques que l'on occupe. (_Commentaire._) - -[4] Ou entremetteur. Les mariages se font ordinairement en Chine par le -moyen des entremetteurs ou entremetteuses avoués, et pour ainsi dire -officiels, du moins toujours officieux. - -[5] C'est-à-dire qu'ils n'auraient jamais voulu obtenir des emplois par -des moyens indignes d'eux. - -[6] MENG-TSEU se désigne lui-même. - -[7] Bourg très-fréquenté du royaume de _Thsi._ - -[8] Littéralement: qu'_une partie sur dix_, ou la dime. - -[9] _Kiang-chouï-tche: koung-chouï-ye._ - -[10] En un mot, de toutes les bêtes que _Cheou-sin_ entretenait dans -ses parcs royaux pour ses plaisirs. - -[11] _Commentaire._ - -[12] Histoire du royaume de _Lou_ (sa patrie). (_Commentaire._) - -[13] C'est seulement dans ce livre que l'on trouve exprimés tous les -sentiments de tristesse et de douleur que KHOUNG-TSEU éprouvait pour la -perversité de son siècle. (_Commentaire._) - -[14] Les mauvais princes et les tyrans qu'il flétrit dans ce livre. - -[15] _Tchou-sse_; le Commentaire dit que ce sont les lettrés non -employés. - -[16] Voyez précédemment, pag. 249. - -[17] De l'espèce des tigres, des léopards, des rhinocéros et des -éléphants. (_Comm._) - -[18] Les sectaires de _Yang_ et de _Mé_.(_Commentaire._) - -[19] _Commentaire._ - -[20] La justification de MENG-TSEU peut bien être regardée comme -complète, et sa mission d'apôtre infatigable des anciennes doctrines -remises en lumière et prêchées avec tant de majesté et de persévérance -par KHOUNG-TSEU, se trouve ainsi parfaitement expliquée par lui-même. - -[21] Le texte porte: comme _le plus grand doigt_ de la main. - -[22] Homme de l'antiquité, célèbre par son extrême tempérance. -(_Commentaire._) - -[23] Homme de l'antiquité, célèbre par son intempérance. - - - - - -HIA-MENG. - - -SECOND LIVRE. - - - - -CHAPITRE PREMIER, - -COMPOSÉ DE 28 ARTICLES. - - -1. MENG-TSEU dit: Quand même vous auriez la pénétration de -_Li-leou_[1], et l'habileté de _Koung-chou-tseu_[2], si vous ne faites -pas usage du compas et de la règle, vous ne pourrez façonner des -objets ronds et carrés. Quand même vous auriez l'ouïe aussi fine que -_Sse-kouang_, si vous ne faites pas usage des six règles musicales, -vous ne pourrez mettre en harmonie les cinq tons; quand même vous -suivriez les principes de _Yao_ et de _Chun_, si vous n'employez pas -un mode de gouvernement humain et libéral[3], vous ne pourrez pas -gouverner pacifiquement l'empire. - -Maintenant les _princes_ ont sans doute un coeur humain et une renommée -d'humanité, et cependant les peuples ne ressentent pas leurs bienfaits; -eux-mêmes ne peuvent pas servir d'exemples ou de modèles aux siècles à -venir, parce qu'ils ne pratiquent pas les principes d'humanité et de -justice des anciens rois. - -C'est pourquoi il est dit: «La vertu seule ne suffit pas pour pratiquer -un bon mode de gouvernement; la loi seule ne peut pas se pratiquer par -elle-même.» - -Le _Livre des Vers_[4] dit: - - «Ils ne pécheront ni par excès ni par oubli; - - Ils suivront les lois des anciens.» - -Il n'a jamais existé de prince qui se soit mis en défaut en suivant les -lois et les institutions des anciens rois. - -Lorsque les saints hommes eurent épuisé toutes les facultés de leurs -yeux, ils transmirent à la postérité le compas, la règle, le niveau -et l'aplomb, pour former les objets carrés, ronds, de niveau et -droits; et ces instruments n'ont pas encore pu être remplacés par -l'usage. Lorsqu'ils eurent épuisé dans toute son étendue leur faculté -de l'ouïe, ils transmirent à la postérité les six _liu_ ou règles de -musique, qui rectifient les cinq sons; et ces règles n'ont pas encore -pu être remplacées par l'usage. Lorsqu'ils eurent épuisé toutes les -facultés de leur intelligence, toutes les inspirations de leur coeur, -ils transmirent à la postérité les fruits de leurs méditations en -lui léguant un mode de gouvernement qui ne permet pas de traiter -cruellement les hommes, et l'humanité s'étendit sur tout l'empire. - -C'est pourquoi il est dit: Si vous voulez construire un monument qui -domine, vous devez en poser les fondations sur une colline ou un -plateau élevé; si vous voulez construire un édifice sans apparence, -vous devez en poser les fondations sur un sol bas et humide, le long -des rivières et des étangs. Si en exerçant le gouvernemeut on ne suit -pas la manière de gouverner des anciens rois, peut-on appeler cette -conduite conforme à la sagesse et à la prudence? - -C'est pourquoi il n'y a que l'homme humain et plein de compassion pour -les hommes qui soit convenablement placé sur le siége élevé de la -puissance souveraine. Si un homme inhumain et cruel se trouve placé sur -le siège élevé de la puissance souveraine, c'est un fléau qui verse -toutes ses iniquités sur la multitude. - -Si le supérieur ou le prince ne suit pas la droite règle de conduite -et une sage direction, les inférieurs ne suivront aucune loi, ne se -soumettront à aucune subordination. Si à la cour on ne fait aucun cas -de la droite raison, si on ne croit pas à ses prescriptions; si les -magistrats n'ont aucun respect pour les institutions, n'y ajoutent -aucune confiance; si les hommes supérieurs se révoltent contre l'équité -en violant les lois, et les hommes vulgaires contre la justice: c'est -un heureux hasard lorsque, dans de telles circonstances, le royaume se -conserve sans périr. - -C'est pourquoi il est dit: Ce n'est pas une calamité pour le royaume de -ne pas avoir des villes complètement fortifiées de murs intérieurs et -extérieurs, de ne pas avoir des cuirasses et des armes en grand nombre; -ce n'est pas une cause de ruine pour un empire de ce que les champs -et les campagnes éloignés des villes ne soient pas bien cultivés, que -les biens et les richesses ne soient pas accumulés. Si le supérieur ou -le prince ne se conforme pas aux rites, si les inférieurs n'étudient -pas les principes de la raison, le peuple perverti se lèvera en -insurrection, et la ruine de l'empire sera imminente. - -Le _Livre des Vers_ dit[5]: - - «Le ciel est sur le point de renverser la dynastie de - (_Tcheou_). - - [Ministres de cette dynastie] ne perdez pas de temps!» - -L'expression _ne perdez pas de temps_ est équivalente à celle de ne pas -être _négligents_. Ne pas suivre les principes d'équité et de justice -dans le service du prince; ne pas observer les rites en acceptant ou -en refusant une magistrature; blâmer vivement dans ses discours les -principes de conduite des anciens empereurs: c'est comme si l'on était -négligent et insouciant de la ruine de l'empire. - -C'est pourquoi il est dit: Exhorter le prince à pratiquer des choses -difficiles s'appelle acte de respect envers lui; lui proposer le bien -à faire, l'empêcher de commettre le mal, s'appelle dévoûment sincère. -Mais dire: _Mon prince ne peut pas_ [exercer un gouvernement humain], -cela s'appelle _voler_. - -2. MENG-TSEU dit: Le compas et la règle sont les instruments de -perfectionnement des choses carrées et rondes; le saint homme est -l'accomplissement parfait des devoirs prescrits entre les hommes. - -Si, en exerçant les fonctions et les devoirs de souverain, vous voulez -remplir dans toute leur étendue les devoirs du souverain; si, en -exerçant les fonctions de ministre, vous voulez remplir dans toute -leur étendue les devoirs de ministre: dans ces deux cas, vous n'avez -qu'à imiter la conduite de _Yao_ et de _Chun_, et rien de plus. Ne -pas servir son prince comme _Chun_ servit _Yao_, ce n'est pas avoir -du respect pour son prince; ne pas gouverner le peuple comme _Yao_ le -gouverna, c'est opprimer le peuple. - -KHOUNG-TSEU disait: «Il n'y a que deux grandes voies dans le monde: -celle de l'humanité et celle de l'inhumanité; et voilà tout.» - -Si la tyrannie qu'un prince exerce sur son peuple est extrême, alors sa -personne est mise à mort et son royaume est détruit[6]. Si sa tyrannie -n'est pas poussée à l'extrême, alors sa personne est en danger, et -son royaume est menacé d'être divisé. Le peuple donne à ces princes -les surnoms d'_hébété_ (_Yeou_), de _cruel_ (_Li_)[7]. Quand même ces -princes auraient des fils pleins de tendresse et de piété filiale -pour eux, et des neveux pleins d'humanité, ces derniers, pendant cent -générations, ne pourraient changer les noms flétrissants que leur a -imposés la justice populaire. - -Le _Livre des Vers_[8] dit: - - «L'exemple de la dynastie _Yn_ n'est pas éloigné; - - Il en est un autre du temps de la dynastie _Hia_.» - -Ce sont les deux rois [auxquels le peuple a donné des noms -flétrissants] qui sont ici désignés. - -3. MENG-TSEU dit: Les fondateurs des trois dynasties obtinrent -l'empire par l'humanité, leurs successeurs le perdirent par -l'inhumanité et la tyrannie. - -Voilà les causes qui renversent et élèvent les empires, qui les -conservent ou les font périr. - -Si le fils du Ciel est inhumain, il ne conserve point sa souveraineté -sur les peuples situés entre les quatre mers. Si les rois et princes -vassaux sont inhumains, ils ne conservent point l'appui des esprits -de la terre et des fruits de la terre. Si les présidents du tribunal -suprême et les autres grands fonctionnaires sont inhumains, ils ne -conservent point les vénérables temples des ancêtres. Si les lettrés -et les hommes du peuple sont inhumains, ils ne conservent pas intacts -leurs quatre membres. - -Maintenant, si l'on a peur de la mort ou de la perte de quelques -membres, et que l'on se plaise néanmoins dans l'inhumanité, n'agit-on -pas comme si l'on détestait l'ivresse, et qu'en même temps on se livrât -de toutes ses forces à la boisson? - -4. MENG-TSEU dit: Si quelqu'un aime les hommes sans en recevoir des -marques d'affection, qu'il ne considère que son humanité. Si quelqu'un -gouverne les hommes sans que les hommes se laissent facilement -gouverner par lui, qu'il ne considère que sa sagesse et sa prudence. -Si quelqu'un traite les hommes avec toute la politesse prescrite, sans -être payé de retour, qu'il ne considère que l'accomplissement de son -devoir. - -Lorsqu'on agit ainsi, s'il arrive que l'on n'obtienne pas ce que -l'on désire, dans tous les cas on ne doit en chercher la cause qu'en -soi-même. Si sa conduite est conforme aux principes de la droiture et -de la raison, l'empire retourne de lui-même à la soumission. - -Le _Livre des Vers_[9] dit: - - «Celui qui pense toujours à se conformer au mandat du - ciel - - Attire sur lui un grand nombre de félicités.» - -5. MENG-TSEU dit: Les hommes ont une manière constante de parler -[sans trop la comprendre]. Tous disent: l'_empire_, le _royaume_, la -_famille_. La base de l'empire existe dans le royaume; la base du -royaume existe dans la famille; la base de la famille existe dans la -personne. - -6. MENG-TSEU dit: Il n'est pas difficile d'exercer le gouvernement: il -ne faut pas s'attirer de ressentiments de la part des grandes maisons. -Ce que ces grandes maisons désirent, un des royaumes [qui constituent -l'empire] le désire aussi; ce qu'un royaume désire, l'empire le désire -aussi. C'est pourquoi les instructions et les préceptes de vertus se -répandront comme un torrent jusqu'aux quatre mers. - -7. MENG-TSEU dit: Lorsque la droite règle de la raison est suivie dans -l'empire, la vertu des hommes inférieurs sert la vertu des hommes -supérieurs; la sagesse des hommes inférieurs sert la sagesse des hommes -supérieurs. Mais, quand la droite règle de la raison n'est pas suivie -dans l'empire, les petits servent les grands, les faibles servent les -forts [ce qui est contraire à la raison]. Ces deux états de choses sont -réglés par le ciel. Celui qui obéit au ciel est conservé; celui qui lui -résiste périt. - -_King-koung_, prince de _Thsi_, a dit: «Lorsqu'un prince ne peut pas -commander aux autres, si en outre il ne veut recevoir d'ordres de -personne, il se sépare par cela même des autres hommes. Après avoir -versé beaucoup de larmes, il donne sa fille en mariage au prince -barbare du royaume de _Ou_.» - -Maintenant les petits royaumes imitent les grands royaumes, et -cependant ils rougissent d'en recevoir des ordres et de leur obéir. -C'est comme si des disciples rougissaient de recevoir des ordres de -leur maître plus âgé qu'eux, et de lui obéir. - -Si les petits royaumes rougissent d'obéir aux autres, il n'est rien -de meilleur pour eux que d'imiter _Wen-wang._ [En le prenant pour -exemple], un grand royaume après cinq ans, un petit royaume après sept -ans, exerceront assurément le pouvoir souverain dans l'empire. - -Le _Livre des Vers_[10] dit: - - «Les descendants de la famille des _Chang_ - - Étaient au nombre de plus de cent mille. - - Lorsque l'empereur suprême (_Chang-ti_) l'eut ordonné - [en transmettant l'empire à une autre famille], - - Ils se soumirent aux _Tcheou._ - - Ils se soumirent aux _Tcheou,_ - - Parce que le mandat du ciel n'est pas éternel. - - Les ministres de la famille _Yn_ (ou _Chang_), doués de - perspicacité et d'intelligence, - - Versant le vin des sacrifices, servent dans le palais - impérial.» - -KHOUNG-TSEU dit: Comme le nouveau souverain était humain, on ne peut -pas considérer ceux qui lui étaient opposés comme nombreux. Si le chef -d'un royaume aime l'humanité, il n'aura aucun ennemi ou adversaire dans -l'empire. - -Maintenant, si l'on désire n'avoir aucun ennemi ou adversaire dans -l'empire, et que l'on ne fasse pas usage de l'humanité [pour arriver à -ce but], c'est comme si l'on voulait prendre un fer chaud avec la main, -sans l'avoir auparavant trempé dans l'eau. - -Le _Livre des Vers_[11] dit: - - «Qui peut prendre avec la main un fer chaud - - Sans l'avoir auparavant trempé dans l'eau?» - -8. MENG-TSEU dit: Peut-on s'entretenir et parler le langage de la -raison avec les princes cruels et inhumains? les dangers les plus -menaçants sont pour eux des motifs de tranquillité, et les calamités -les plus désastreuses sont pour eux des sujets de profit; ils se -réjouissent de ce qui cause leur ruine. Si on pouvait s'entretenir et -parler le langage de la raison avec les princes inhumains et cruels, -y aurait-il un aussi grand nombre de royaumes qui périraient, et de -familles qui succomberaient? - -Il y avait un jeune enfant qui chantait, en disant: - - «L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle pure, - - Je pourrai y laver les bandelettes qui ceignent ma tête; - - L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle trouble, - - Je pourrai y laver mes pieds.» - -KHOUNG-TSEU dit: Mes petits enfants, écoutez ces paroles: Si l'eau -est pure, alors il y lavera les bandelettes qui ceignent sa tête; si -elle est trouble, alors il y lavera ses pieds; c'est lui-même qui en -décidera. - -Les hommes se méprisent certainement eux-mêmes avant que les autres -hommes les méprisent. Les familles se détruisent certainement -elles-mêmes avant que les hommes les détruisent. Les royaumes -s'attaquent certainement eux-mêmes avant que les hommes les attaquent. - -Le _Taï-kia_[12] dit: «On peut se préserver des calamités envoyées -par le ciel; on ne peut supporter celles que l'on s'est attirées -soi-même.» Ces paroles disent exactement ce que je voulais exprimer. - -9. MENG-TSEU dit: _Kie_ et _Cheou_ perdirent l'empire, parce qu'ils -perdirent leurs peuples; ils perdirent leurs peuples, parce qu'ils -perdirent leur affection. - -Il y a une voie sûre d'obtenir l'empire: il faut obtenir le peuple, et -par cela même on obtient l'empire. Il y a une voie sûre d'obtenir le -peuple: il faut obtenir son coeur ou son affection, et par cela même on -obtient le peuple. Il y a une voie sûre d'obtenir le coeur du peuple: -c'est de lui donner ce qu'il désire, de lui fournir ce dont il a -besoin, et de ne pas lui imposer ce qu'il déteste. - -Le peuple se rend à l'humanité, comme l'eau coule en bas, comme les -bêtes féroces se retirent dans les lieux déserts. - -Ainsi, c'est la loutre qui fait rentrer les poissons dans le fond des -eaux, et l'épervier qui fait fuir les oiseaux dans l'épaisseur des -forêts; ce sont les [mauvais rois] _Kie_ et _Tcheou_ qui font fuir les -peuples dans les bras de _Tching-thang_ et de _Wou-wang._ - -Maintenant, si entre tous les princes de l'empire il s'en trouvait un -qui chérît l'humanité, alors tous les rois et les princes vassaux [par -leur tyrannie habituelle] forceraient leurs peuples à se réfugier sous -sa protection. Quand même il voudrait ne pas régner en souverain sur -tout l'empire, il ne pourrait pas s'en abstenir. - -De nos jours, ceux qui désirent régner en souverains sur tout l'empire -sont comme un homme qui pendant une maladie de sept ans cherche l'herbe -précieuse (_aï_) qui ne procure du soulagement qu'après avoir été -séchée pendant trois années. S'il ne s'occupe pas déjà de la cueillir, -il ne pourra en recevoir du soulagement avant la fin de sa vie. Si les -princes ne s'appliquent pas de toute leur intelligence à la recherche -et à la pratique de l'humanité, ils s'affligeront jusqu'à la fin de -leur vie de la honte de ne pas la pratiquer, pour tomber enfin dans la -mort et l'oubli. - -Le _Livre des Vers_[13] dit: - - «Comment ces princes pourraient-ils devenir hommes de - bien? - - Ils se plongent mutuellement dans l'abîme.» - -C'est la pensée que j'ai tâché d'exprimer ci-dessus. - -10. MENG-TSEU dit: Il n'est pas possible de tenir des discours -raisonnables avec ceux qui se livrent, dans leurs paroles, à toute la -fougue de leurs passions; il n'est pas possible d'agir en commun dans -des affaires qui demandent l'application la plus soutenue, avec des -hommes sans énergie qui s'abandonnent eux-mêmes. Blâmer les usages et -l'équité dans ses discours, c'est ce que l'on appelle s'abandonner dans -ses paroles à la fougue de ses passions. Dire: «Ma personne ne peut -exercer l'humanité et suivre la justice,» cela s'appelle abandon de -soi-même. - -L'humanité, c'est la demeure tranquille de l'homme; la justice, c'est -la voie droite de l'homme. - -Laisser sa demeure tranquille sans l'habiter, abandonner sa voie droite -sans la suivre, ô que cela est lamentable! - -11. MENG-TSEU dit: La voie droite est près de vous, et vous la cherchez -au loin! C'est une chose qui est de celles qui sont faciles, et vous la -cherchez parmi celles qui sont difficiles! Si chacun aime ses père et -mère comme on doit les aimer, et respecte ses aînés comme on doit les -respecter, l'empire sera dans l'union et l'harmonie. - -12. MENG-TSEU dit: Si ceux qui sont dans une condition inférieure -[à celle du prince][14] n'obtiennent pas toute la confiance de leur -supérieur, le peuple ne pourra pas être gouverné. Il y a une voie -sûre d'obtenir la faveur et la confiance du prince: si on n'est pas -fidèle envers ses amis, on n'obtient pas la faveur et la confiance -du prince. Il y a une voie sûre pour être fidèle envers ses amis: si -dans les devoirs que l'on rend à ses père et mère on ne leur procure -pas de joie, on n'est pas fidèle envers ses amis. Il y a une voie sûre -pour procurer de la joie à ses père et mère; si en faisant un retour -sur soi-même on ne se trouve pas vrai, sincère, exempt de feinte et -de déguisement, on ne procure pas de joie à ses père et mère. Il y -a une voie sûre de se rendre vrai, sincère, exempt de feinte et de -déguisement: si on ne sait pas discerner en quoi consiste réellement la -vertu, on ne rend pas sa personne vraie, sincère, exempte de feinte et -de déguisement. - -C'est pourquoi la vérité pure et sincère[15] est la voie du ciel; -méditer sur la vérité pour la pratiquer est la voie ou le devoir de -l'homme. - -Il n'y a jamais eu d'homme qui, étant souverainement vrai, sincère, ne -se soit concilié la confiance et la faveur des autres hommes. Il n'y a -jamais eu d'homme qui, n'étant pas vrai, sincère, ait pu se concilier -longtemps cette confiance et cette faveur. - -13. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_, fuyant la tyrannie de _Cheou_ -(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il apprit -l'élévation de _Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces -occidentales de l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi -n'irais-je pas me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des -grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les -vieillards. Lorsque _Taï-koung_, fuyant la tyrannie de _Cheou_ (_sin_), -habitait les bords de la mer orientale, il apprit l'élévation de -_Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de -l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas -me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de -l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards. - -Ces deux vieillards étaient les vieillards les plus éminents de -l'empire; et en se soumettant à _Wen-wang_, c'étaient les pères de -l'empire qui lui avaient fait leur soumission. Dès l'instant que les -pères de l'empire s'étaient soumis, à quel autre se seraient donc -rendus leurs fils? - -Si parmi tous les princes feudataires il s'en trouvait un qui pratiquât -le gouvernement de _Wen-wang_, il arriverait certainement que, dans -l'espace de sept années, il parviendrait à gouverner tout l'empire. - -14. MENG-TSEU dit: Lorsque _Kieou_[16] était intendant de la famille -_Ki_, il ne pouvait prendre sur lui d'agir autrement que son maître, -et il exigeait en tribut le double de millet qu'autrefois. KHOUNG-TSEU -dit: «_Kieou_ n'est plus mon disciple; mes jeunes gens [les autres -disciples du Philosophe] devraient le poursuivre publiquement de huées -et du bruit des tambours.» - -On doit inférer de là que si un prince ne pratique pas un gouvernement -humain, et que ses ministres l'enrichissent en prélevant trop d'impôts, -ce prince et ses ministres sont réprouvés et rejetés par KHOUNG-TSEU; -à plus forte raison repoussait-il ceux qui suscitent des guerres dans -l'intérêt seul de leur prince. Si on livre des combats pour gagner du -territoire, les hommes tués couvriront les campagnes; si on livre des -combats pour prendre une ville, les hommes tués rempliront la ville -prise. C'est ce que l'on appelle faire que la terre mange la chair des -hommes. Ce crime n'est pas suffisamment racheté par la mort. - -C'est pourquoi ceux qui placent toutes leurs vertus à faire la guerre -devraient être rétribués de la peine la plus grave. Ceux qui fomentent -des ligues entre les grands vassaux devraient subir la peine qui la -suit immédiatement; et ceux qui imposent les corvées de cultiver et -de semer les terres aux laboureurs dont les champs sont dépouillés -d'herbes stériles devraient subir la peine qui vient après. - -15. MENG-TSEU dit: De tous les organes des sens qui sont à la -disposition de l'homme, il n'en est pas de plus admirable que la -pupille de l'oeil. La pupille de l'oeil ne peut cacher ou déguiser les -vices que l'on a. Si l'intérieur de l'âme est droit, alors la pupille -de l'oeil brille d'un pur éclat; si l'intérieur de l'àme n'est pas -droit, alors la pupille de l'oeil est terne et obscurcie. - -Si vous écoutez attentivement les paroles d'un homme, si vous -considérez la pupille de ses yeux, comment pourrait-il se cacher à vous? - -16. MENG-TSEU dit: Celui qui est affable et bienveillant ne méprise pas -les hommes; celui qui est modéré dans ses exigences ne dépouille pas -de force les hommes de ce qu'ils possèdent. Les princes qui méprisent -et dépouillent les hommes de ce qu'ils possèdent, et qui n'ont qu'une -crainte, celle de ne pas être obéis, comment pourraient-ils être -appelés affables et modérés dans leurs exigences? L'affabilité et -la modération pourraient-elles consister dans le son de la voix et -l'expression riante du visage? - -17. _Chun-yu-khouen_[17] dit: N'est-il Pas conforme aux rites que les -hommes et les femmes ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de -leurs propres mains aucun objet? - -MENG-TSEU répondit: C'est conforme aux rites. - ---Si la femme de son frère était en danger de se noyer, pourrait-on la -secourir avec la main? - ---Ce serait l'action d'un loup de ne pas secourir la femme de son -frère qui serait eu danger de se noyer. Il est conforme aux rites que -l'homme et la femme ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de -leurs propres mains aucun objet. L'action de secourir avec la main la -femme de son frère en danger de se noyer est une exception conforme à -la raison. - -Maintenant je suppose que l'empire soit sur le point d'être submergé -[ou de périr dans les agitations des troubles civils]: que penser du -magistrat qui ne s'empresse pas de le secourir? - -L'empire sur le point d'être submergé doit être secouru selon les -règles de l'humanité et de la justice. La femme de son frère étant en -danger de se noyer peut être secourue avec la main. Voudriez-vous que -je secourusse l'empire avec ma main? - -18. _Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi un homme supérieur n'instruit-il -pas lui-même ses enfants? - -MENG-TSEU dit: Parce qu'il ne peut pas employer les corrections. -Celui qui enseigne doit le faire selon les règles de la droiture. Si -[l'enfant] n'agit pas selon les règles de la droiture, [le père] se -fâche; s'il se fâche, il s'irrite; alors il blesse les sentiments de -tendresse qu'un fils doit avoir pour son père. «Mon maître [dit le -fils en parlant de son père] devrait m'instruire selon les règles de -la droiture; mais il ne s'est jamais guidé par les règles de cette -droiture.» Dans cet état de choses, le père et le fils se blessent -mutuellement. Si le père et le fils se blessent mutuellement, alors il -en résulte un grand mal. - -Les anciens confiaient leurs fils à d'autres pour les instruire et -faire leur éducation. - -Entre le père et le fils, il ne convient pas d'user de corrections pour -faire le bien. Si le père use de corrections pour porter son fils à -faire le bien, alors l'un et l'autre sont bientôt désunis de coeur et -d'affections. Si une fois ils sont désunis de coeur et d'affections, il -ne peut point leur arriver de malheurs plus grands. - -19. MENG-TSEU dit: Parmi les devoirs que l'on rend à ceux qui sont -au-dessus de soi[18], quel est le plus grand? C'est celui de servir -ses père et mère qui est le plus grand. De tout ce que l'on conserve -et protège dans le monde, qu'y a-t-il de plus important? C'est de se -conserver soi-même [dans la droite voie] qui est le plus important. -J'ai toujours entendu dire que ceux qui ne se laissaient pas égarer -dans le chemin de la perdition pouvaient servir leurs parents; mais -je n'ai jamais entendu dire que ceux qui se laissaient égarer dans le -chemin de la perdition pussent servir leurs parents. - -Quel est celui qui est exempt de servir quelqu'un [ou qui est exempt -de devoir]? Les devoirs que l'on doit à ses parents forment la base -fondamentale de tous les devoirs. Quel est celui qui est exempt des -actes de conservation? La conservation de soi-même [dans la droite -voie] est la base fondamentale de toute conservation. - -Lorsque _Thsêng-tseu_ nourrissait [son père] _Thsêng-si_, il avait -toujours soin de lui servir de la viande et du vin à ses repas. Quand -on était sur le point d'enlever les mets, il demandait toujours à qui -il pouvait en offrir. S'informait-on s'il y avait des mets de reste, il -répondait toujours qu'il y en avait. - -Après la mort de _Thsêng-si_, lorsque _Thsêng-youan_ nourrissait [son -père] _Thsêng-tseu_, il avait toujours soin de lui servir de la viande -et du vin à ses repas. Quand on était sur le point d'enlever les -mets, il ne demandait pas à qui il pouvait en offrir. S'informait-on -s'il y avait des mets de reste, il répondait qu'il n'y en avait pas. -Il voulait les faire servir de nouveau [à son père]. Voilà ce que -l'on appelle _nourrir la bouche et le corps_, et rien de plus. Si -quelqu'un agit comme _Thsêng-tseu_, on peut dire de lui qu'il _nourrit -la volonté, l'intelligence_, [qu'il agit convenablement envers ses -parents]. - -Il est permis de servir ses parents comme _Thsêng-tseu._ - -20. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ne sont pas propres à réprimander -les princes; tous les modes d'administration ne sont pas susceptibles -d'être blâmés. Il n'y a que les grands hommes qui puissent réprimer -les vices du coeur des princes. Si le prince est humain, rien dans son -gouvernement n'est inhumain. Si le prince est juste, rien dans son -gouvernement n'est injuste. Si le prince est droit, rien dans son -gouvernement qui ne soit droit. Une fois que le prince se sera fait -un devoir d'avoir une conduite constamment droite, le royaume sera -tranquille et stable. - -21. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont loués contre toute -attente; il y a des hommes qui sont poursuivis de calomnies, -lorsqu'ils ne recherchent que l'intégrité de la vertu. - -22. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont d'une grande facilité -dans leurs paroles, parce qu'ils n'ont trouvé personne pour les -reprendre. - -23. MENG-TSEU dit: Un des grands défauts des hommes est d'aimer à être -les chefs des autres hommes. - -24. _Lo-tching-tseu_ (disciple de MENG-TSEU), ayant suivi _Tseu-ngao_, -se rendit dans le royaume de _Thsi._ - -_Lo-tching-tseu_ étant allé voir MENG-TSEU, MENG-TSEU lui dit: -Êtes-vous venu exprès pour me voir? - ---Maître, pourquoi tenez-vous un pareil langage? - ---Depuis combien de jours êtes-vous arrivé? - ---Depuis trois jours. - ---Si c'est depuis trois jours, alors n'avais-je pas raison de vous -tenir le langage que vous avez entendu? - ---Le lieu de mon séjour n'était pas encore déterminé. - ---Avez-vous appris que ce n'est qu'après avoir connu le lieu de son -séjour que l'on va voir ceux auxquels on doit du respect? - ---Je reconnais que j'ai commis une faute. - -25. MENG-TSEU continuant à s'adresser à _Lo-tching-tseu_, lui dit: Vous -êtes venu, en accompagnant _Tseu-ngao_, dans le seul but de boire et -de manger. Je ne pensais pas qu'autrefois vous étudiiez les principes -d'humanité et de justice des anciens dans le seul but de boire et de -manger! - -26. MENG-TSEU dit: Le manque de piété filiale est un triple défaut; le -manque de postérité est le plus grand des défauts. - -_Chun_ se maria sans en prévenir son père et sa mère, dans la crainte -de ne pas laisser de postérité. Les hommes supérieurs ont pensé qu'en -agissant dans cette intention, c'est comme s'il avait prévenu son père -et sa mère. - -27. MENG-TSEU dit: Le fruit le plus précieux de l'humanité, c'est de -servir ses parents. Le fruit le plus précieux de l'équité, c'est de -déférer aux avis de son frère aîné. - -Le fruit le plus précieux de la prudence ou de la sagesse, c'est de -connaître ces deux choses et de ne pas s'en écarter. Le fruit le -plus précieux de l'urbanité est de remplir ces deux devoirs avec -complaisance et délicatesse. - -Le fruit le plus précieux de la musique [qui produit la concorde et -l'harmonie] est d'aimer ces deux choses. Si on les aime, elles naissent -aussitôt. Une fois nées, produites, comment pourrait-on réprimer les -sentiments qu'elles inspirent? Ne pouvant réprimer les sentiments que -ces vertus inspirent, alors, sans le savoir, les pieds les manifestent -par leurs mouvements cadencés, et les mains par leurs applaudissements. - -28. MENG-TSEU dit: Il n'y avait que _Chun_ qui pût voir, sans plus -d'orgueil que si c'eût été un brin d'herbe, un empire désirer ardemment -se soumettre à sa domination, et cet empire être plein de joie de sa -soumission. Pour lui, ne pas rendre heureux et contents ses parents, -c'était ne pas être homme; ne pas leur obéir en tout, c'était ne pas -être fils. - -Lorsque _Chun_ eut accompli ses devoirs de fils envers ses parents, son -père _Kou-seou_ parvint au comble de la joie. Lorsque _Kou-seou_ fut -parvenu au comble de la joie, l'empire fut converti à la piété filiale. -Lorsque _Kou-seou_ fut parvenu au comble de la joie, tous ceux qui dans -l'empire étaient pères ou fils virent leurs devoirs fixés. C'est ce -que l'on appelle la grande piété filiale. - - -[1] _Li-leou_, homme qui vivait du temps de _Hoang-ti_, et fameux par -sa vue excessivement perçante. (_Commentaire._) - -[2] Son petit nom était _Pan_, homme du royaume de _Lou_, dont -l'intelligence et le génie étaient extrêmes. (_Commentaire_.) Un autre -commentateur chinois ajoute que cet homme avait construit pour sa mère -un homme en bois qui remplissait les fonctions de cocher, de façon -qu'une fois le ressort étant lâché, aussitôt le char était emporté -rapidement comme par un mouvement qui lui était propre. - -[3] _Jin-tching_, HUMANUM REGIMEN. La Glose explique ces mots en disant -que _c'est l'observation et la pratique de lois propres à instruire le -peuple et à pourvoir à ses besoins._ - -[4] Ode _Kia-lo_, section _Ta-ya._ - - -[5] Ode _Pan_, section _Ta-ya_. - -[6] _Pao khi min chin, tseu chin cha, kouë wang_. La même maxime est -reproduite sous différentes formes dans les _Quatre livres moraux_. -Voyez notre édition _chinoise-latine-française_ du _Ta-hio_, pag. 78-79. - -[7] Comme _Yeou-wang_ et _Li-wang_, deux rois de la dynastie des -_Tcheou_, qui régnaient 878 et 781 ans avant notre ère. - -[8] Ode _Tchang_, section _Ta-ya._ - -[9] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_. - -[10] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_. - -[11] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._ - -[12] Chapitre du _Chou-king._ - -[13] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._ - -[14] Comme les ministres. (_Commentaire._) - -[15] Principe rationnel qui est en nous, vrai dans tout et pour tous, -et qui ne trompe jamais: c'est le fondement de la voie céleste. -(_Commentaire_) - -[16] _Jan-kieou_, disciple de KHOUNG-TSEU. - -[17] Certain sophiste du royaume de _'Ihsi.'_ - -[18] Ce sont les pères et mères, les personnes plus âgées, et le prince. - - - - -CHAPITRE II, - -COMPOSÉ DE 33 ARTICLES. - - -1. MENG-TSEU dit: _Chun_ naquit à _Tchou-foung_[1], il passa à -_Fou-hia_, et mourut à _Ming-thiao_; c'était un homme des provinces les -plus éloignées de l'orient. - -_Wen-wang_ naquit à _Khi-tcheou_, et mourut à _Pi-yng;_ c'était un -homme des provinces les plus éloignées de l'occident. - -La distance respective de ces deux régions est de plus de mille _li_ -[cent lieues]; l'espace compris entre les deux époques [où naquirent -ces deux grands rois] est de plus de mille années. Ils obtinrent tous -deux d'accomplir leurs desseins dans le royaume du milieu avec la même -facilité que se réunissent les deux parties des tablettes du sceau -royal. - -Les principes de conduite des premiers saints et des saints qui leur -ont succédé sont les mêmes. - -2. Lorsque _Tseu-tchan_ présidait à l'administration du royaume de -_Tching_, il prit un homme sur son propre char pour lui faire traverser -les rivières _Tsin_ et _Veï_. - -MENG-TSEU dit: Il était obligeant et compatissant, mais il ne savait -pas bien administrer. - -Si chaque année, au onzième mois, les ponts qui servent aux piétons -étaient construits; si au douzième mois les ponts qui servent aux chars -étaient aussi construits, le peuple n'aurait pas besoin de se mettre en -peine pour passer à gué les fleuves et les rivières. - -Si l'homme qui administre un Etat porte l'équité et la justice dans -toutes les parties de son administration, il peut [sans qu'on l'en -blâme] éloigner de lui la foule qui se trouverait sur son passage. -Comment pourrait-il faire passer l'eau à tous les hommes qu'il -rencontrerait? - -C'est pourquoi celui qui administre un Etat, s'il voulait procurer un -tel plaisir à chaque individu en particulier, le jour ne lui suffirait -pas[2]. - -3. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Si le -prince regarde ses ministres comme ses mains et ses pieds, alors les -ministres regarderont le prince comme leurs viscères et leur coeur; si -le prince regarde ses ministres comme les chiens ou les chevaux [de ses -écuries], alors les ministres regarderont le prince comme un homme du -vulgaire; si le prince regarde ses ministres comme l'herbe qu'il foule -aux pieds, alors les ministres regarderont le prince comme un voleur et -un ennemi. - -Le roi dit: On lit dans le _Livre des Rites_: [Un ministre qui -abandonne le royaume qu'il gouvernait] porte [trois mois] un habit de -deuil en mémoire du prince qu'il a servi. Comment un prince doit-il se -conduire pour qu'un ministre porte ainsi le deuil après l'avoir quitté? - -MENG-TSEU répondit: Il exécute ses avis et ses conseils; il écoute -ses remontrances; il fait descendre ses bienfaits parmi le peuple. -Si, par une cause quelconque, son ministre le quitte, alors le prince -envoie des hommes pour l'escorter jusqu'au delà des frontières de -son royaume; en outre, il le précède, [par ses bons offices] près -du nouveau prince chez lequel l'ancien ministre a l'intention de se -rendre. Si, après son départ, il s'écoule trois années sans qu'il -revienne, alors il prend ses champs et sa maison [pour lui en conserver -les revenus]. C'est là ce que l'on appelle avoir trois fois accompli -les rites. S'il agit ainsi, son ministre, à cause de lui, se revêtira -de ses habits de deuil. - -Maintenant, si le prince n'exécute pas les avis et les conseils de -son ministre; s'il n'écoute pas ses remontrances; s'il ne fait pas -descendre ses bienfaits parmi le peuple; si, par une cause quelconque, -son ministre venant à le quitter, il le maltraite et le retient par -force auprès de lui; qu'en outre il le réduise à la plus extrême misère -dans le lieu où il s'est retiré; si le jour même de son départ il se -saisit de ses champs et de sa maison: c'est là ce que l'on appelle -agir en _voleur_ et en _ennemi_. Comment ce ministre [ainsi traité] -porterait-il le deuil d'un _voleur_ et d'un _ennemi?_ - -4. MENG-TSEU dit: Si, sans qu'ils se soient rendus coupables de -quelques crimes, le prince met à mort les lettrés, alors les premiers -fonctionnaires peuvent quitter le royaume. Si, sans qu'il se soit rendu -coupable de quelques crimes, le prince opprime le peuple, alors les -lettrés peuvent quitter le royaume. - -5. MENG-TSEU dit: Si le prince est humain, personne ne sera inhumain; -si le prince est juste, personne ne sera injuste. - -6. MENG-TSEU dit: Le grand homme ne pratique pas une urbanité qui -manque d'urbanité, ni une équité qui manque d'équité. - -7. MENG-TSEU dit: Les hommes qui tiennent constamment le milieu -nourrissent ceux qui ne le tiennent pas; les hommes de capacité et de -talents nourrissent ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les hommes -se réjouissent d'avoir un père et un frère aîné doués de sagesse et de -vertu. - -Si les hommes qui tiennent constamment le milieu abandonnent ceux qui -ne le tiennent pas; si les hommes de capacité et de talents abandonnent -ceux qui n'en ont pas, alors la distance entre le sage et l'insensé ne -sera pas de l'épaisseur d'un pouce [la différence entre eux ne sera pas -grande]. - -8. MENG-TSEU dit: Il faut que les hommes sachent ce qu'ils ne doivent -pas pratiquer, pour pouvoir ensuite pratiquer ce qui convient. - -9. MENG-TSEU dit: Si l'on raconte les actions vicieuses des hommes, -comment faire pour éviter les chagrins que l'on se prépare? - -10. MENG-TSEU dit: TCHOUNG-NI ne portait jamais les choses à l'excès. - -11. MENG-TSEU dit: Le grand homme [ou l'homme d'une équité sans -tache][3] ne s'impose pas l'obligation de dire la vérité dans ses -paroles [il la dit naturellement]; il ne se prescrit pas un résultat -déterminé dans ses actions; il n'a en vue que l'équité et la justice. - -12. MENG-TSEU dit: Celui qui est un grand homme, c'est celui qui n'a -pas perdu l'innocence et la candeur de son enfance. - -13. MENG-TSEU dit: Nourrir les vivants est une action qui ne peut pas -être considérée comme une grande action; il n'y a que l'action de -rendre des funérailles convenables aux morts qui puisse être considérée -comme grande. - -14. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur fait tous ses efforts pour -avancer dans la vertu par différents moyens; ses désirs les plus -ardents sont d'arriver à posséder dans son coeur cette vertu, ou -cette raison naturelle qui eu constitue la règle. Une fois qu'il la -possède, alors il s'y attache fortement, il en fait pour ainsi dire sa -demeure permanente; en ayant fait sa demeure permanente, il l'explore -profondément; l'ayant explorée profondément, alors il la recueille -de tous côtés, et il dispose de sa source abondante. C'est pourquoi -l'homme supérieur désire ardemment posséder dans son coeur cette raison -naturelle si précieuse. - -15. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur donne à ses études la plus grande -étendue possible, afin d'éclairer sa raison et d'expliquer clairement -les choses; il a pour but de ramener sa pensée à plusieurs reprises sur -les mêmes objets pour les exposer sommairement et pour ainsi dire dans -leur essence. - -16. MENG-TSEU dit: C'est par la vertu [c'est-à-dire par l'humanité et -la justice][4] que l'on subjugue les hommes; mais il ne s'est encore -trouvé personne qui ait pu les subjuguer ainsi. Si l'on nourrit les -hommes des aliments de la vertu, on pourra ensuite subjuguer l'empire. -Il n'est encore arrivé à personne de régner en souverain, si les coeurs -des populations de l'empire ne lui ont pas été soumis. - -17. MENG-TSEU dit: Les paroles que l'on prononce dans le monde n'ont -véritablement rien de funeste en elles-mêmes; ce qu'elles peuvent avoir -réellement de funeste, c'est d'obscurcir la vertu des sages et de les -éloigner des emplois publics. - -18. _Siu-tseu_ a dit: TCHOUNG-NI faisait souvent le plus grand éloge -de l'eau, en s'écriant: «Que l'eau est admirable! que l'eau est -admirable[5]!» Quelle leçon voulait-il tirer de l'eau? - -MENG-TSEU dit: L'eau qui s'échappe de sa source avec abondance ne -cesse de couler ni jour ni nuit. Elle remplit les canaux, les fossés; -ensuite, poursuivant sa course, elle parvient jusqu'aux quatre mers. -L'eau qui sort de la source coule ainsi avec rapidité [jusqu'aux quatre -mers]. C'est pourquoi elle est prise pour sujet de comparaison. - -S'il n'y a pas de source, les pluies étant recueillies à la septième -ou huitième lune, les canaux et les fossés des champs seront remplis; -mais le passant pourra s'attendre à les voir bientôt desséchés. C'est -pourquoi, lorsque le bruit et la renommée de son nom dépassent le -mérite de ses actions, l'homme supérieur en rougit. - -19. MENG-TSEU dit: Ce en quoi les hommes diffèrent des bêtes brutes est -une chose bien peu considérable[6]; la foule vulgaire la perd bientôt; -les hommes supérieurs la conservent soigneusement. - -_Chun_ avait une grande pénétration pour découvrir la raison des -choses; il scrutait à fond les devoirs des hommes entre eux. Il -agissait selon l'humanité et la justice, sans avoir pour but de -pratiquer l'humanité et la justice. - -20. MENG-TSEU dit: _Yu_ détestait le vin recherché; mais il aimait -beaucoup les paroles qui inspiraient la vertu. - -_[Tching]-thang_ tenait constamment le milieu; il établissait les sages -[il leur donnait des magistratures], sans acception de lieu et de -personne. - -_Wen-wang_ considérait le peuple comme un blessé [qui a besoin de -beaucoup de soin]; il s'attachait à contempler la droite voie comme -s'il ne l'avait jamais vue. - -_Wen-wang_ ne méprisait point les hommes et les choses présentes; il -n'oubliait pas les hommes et les choses éloignées[7]. - -_Tcheou-koung_ pensait à réunir dans sa personne [en les imitant] -les rois [les plus célèbres] des trois dynasties[8], en pratiquant -les quatre principales choses qu'ils avaient pratiquées. Si entre -ces choses il s'en trouvait une qui ne convînt plus au temps où il -vivait, il y réfléchissait attentivement jour et nuit. Lorsqu'il -avait été assez heureux pour trouver la raison de l'inconvenance -et de l'inopportunité de cette chose, il s'asseyait pour attendre -l'apparition du jour. - -21. MENG-TSEU dit: Les vestiges de ceux qui avaient exercé le pouvoir -souverain ayant disparu, les vers qui les célébraient périrent. Les -vers ayant péri, le livre intitulé _le Printemps et l'Automne_[9] fut -composé [pour les remplacer]. - -Le livre intitulé _Ching_ [quadrige], du royaume de _Tçin_; le -livre intitulé _Thao-wo_, du royaume de _Thsou;_ le livre intitulé -_Tchun-thsieou_, du royaume de _Lou_, ne font qu'un. - -Les actions qui sont célébrées dans ce dernier ouvrage sont celles de -princes comme _Houan, kong_ du royaume de _Thsi; Wen, kong_ du royaume -de _Tçin_. Le style qui y est employé est historique. KHOUNG-TSEU -disait [en parlant de son ouvrage]: «Les choses qui y sont rapportées -m'ont paru équitables et justes; c'est ce qui me les a fait recueillir.» - -22. MENG-TSEU dit: Les bienfaits d'un sage qui a rempli des fonctions -publiques s'évanouissent après cinq générations; les bienfaits d'un -sage qui n'a pas rempli de fonctions publiques s'évanouissent également -après cinq générations. - -Moi, je n'ai pas pu être un disciple de KHOUNG-TSEU; mais j'ai -recueilli de mon mieux ses préceptes de vertu des hommes [qui ont été -les disciples de _Tseu-sse_]. - -23. MENG-TSEU dit: Lorsqu'une chose parait devoir être acceptée, et -qu'après un plus mûr examen elle ne paraît pas devoir l'être, si on -l'accepte, on blesse le sentiment de la convenance. Lorsqu'une chose -paraît devoir être donnée, et qu'après un plus mûr examen elle ne -parait pas devoir l'être, si on la donne, on blesse le sentiment de la -bienfaisance. Lorsque le temps paraît être venu où l'on peut mourir, et -qu'après une réflexion plus mûre il ne parait plus convenir de mourir, -si l'on se donne la mort, on outrage l'élément de force et de vie que -l'on possède. - -24. Lorsque _Pheng-meng_, apprenant de _Y_[10] à lancer des flèches, -eut épuisé toute sa science, il crut que _Y_ était le seul dans -l'empire qui le surpassait dans cet art, et il le tua. - -MENG-TSEU dit: Ce _Y_ était aussi un criminel. _Koung-ming-i_ disait: -«Il paraît ne pas avoir été criminel;» c'est-à-dire qu'il était moins -criminel que _Pheng-meng._ Comment n'aurait-il pas été criminel? - -Les habitants du royaume de _Tching_ ayant envoyé _Tseu-cho-jou-tseu_ -pour attaquer le royaume de _Weï_, ceux de _Weï_ envoyèrent -_Yu-koung-tchi-sse_ pour le poursuivre. _Tseu-cho-jou-tseu_ dit: -Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis pas tenir mon arc; je me -meurs. Interrogeant ensuite celui qui conduisait son char, il lui -demanda quel était l'homme qui le poursuivait. Son cocher lui répondit: -C'est _Yu-koung-tchi-sse._ - ---Alors j'ai la vie sauve. - -Le cocher reprit: _Yu-koung-tchi-sse_ est le plus habile archer du -royaume de _Weï_. Maître, pourquoi avez-vous dit que vous aviez la vie -sauve? - ---_Yu-koung-tchi-sse_ apprit l'art de tirer de l'arc de -_Yin-koung-tchi-ta. Yin-koung-tchi-ta_ apprit de moi l'art de tirer de -l'arc. _Yin-koung-tchi-ta_ est un homme à principes droits. Celui qu'il -a pris pour ami est certainement aussi un homme à principes droits. - -_Yu-koung-tchi-sse_ l'ayant atteint, lui dit: Maître, pourquoi ne -tenez-vous pas votre arc en main? - ---Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis tenir mon arc. - ---J'ai appris l'art de tirer de l'arc de _Yin-koung-tchi-ta; -Yin-koung-tchi-ta_ apprit l'art de tirer de l'arc de vous, maître. Je -ne supporte pas l'idée de me servir de l'art et des principes de mon -maître au préjudice du sien. Quoiqu'il en soit ainsi, l'affaire que -j'ai à suivre aujourd'hui est celle de mon prince; je n'ose pas la -négliger. Alors il prit ses flèches, qu'il ficha sur la roue du char, -et, leur fer se trouvant enlevé, il en lança quatre, et s'en retourna. - -25. MENG-TSEU dit: Si [la belle] _Si-tseu_ s'était couverte d'ordures, -alors tous les hommes se seraient éloignés d'elle en se bouchant le nez. - -Quoiqu'un homme ait une figure laide et difforme, s'il se purifie et -tient son coeur sans souillure, s'il se fait souvent des ablutions, -alors il pourra sacrifier au souverain suprême (_Chang-ti_). - -26. MENG-TSEU dit: Lorsque dans le monde on disserte sur la nature -rationnelle de l'homme, on ne doit parler que de ses effets. Ses effets -sont ce qu'il y a de plus important à connaître. - -C'est ainsi que nous éprouvons de l'aversion pour un [faux] sage, qui -use de captieux détours. Si ce sage agissait naturellement comme _Yu_ -en dirigeant les eaux [de la grande inondation], nous n'éprouverions -point d'aversion pour sa sagesse. Lorsque _Yu_ dirigeait les grandes -eaux, il les dirigeait selon leur cours le plus naturel et le plus -facile. Si le sage dirige aussi ses actions selon la voie naturelle de -la raison et la nature des choses, alors sa sagesse sera grande aussi. - -Quoique le ciel soit très-élevé, que les étoiles soient très-éloignées, -si on porte son investigation sur les effets naturels qui en procèdent, -on peut calculer ainsi, avec la plus grande facilité, le jour où après -mille ans le solstice d'hiver aura lieu. - -27. _Koung-hang-tseu_[11] ayant eu à célébrer en fils pieux les -funérailles de son père, un commandant de la droite du prince fut -envoyé près de lui pour assister aux cérémonies funèbres. - -Lorsqu'il eut franchi la porte du palais, de nombreuses personnes -entrèrent en s'entretenant avec le commandant de la droite du prince. -D'autres l'accompagnèrent jusqu'à son siége en s'entretenant aussi avec -lui. - -MENG-TSEU n'adressa pas la parole au commandant de la droite du prince. -Celui-ci en fut mortifié, et il dit: Une foule de personnes distinguées -sont venues s'entretenir avec moi qui suis revêtu de la dignité de -_Houan_; MENG-TSEU seul ne m'a point adressé la parole; c'est une -marque de mépris qu'il m'a témoignée! - -MENG-TSEU, ayant entendu ces paroles, dit: On lit dans le _Livre des -Rites_: «Étant à la cour, il ne faut pas se rendre à son siége en -s'entretenant avec quelqu'un; il ne faut pas sortir des gradins que -l'on occupe pour se saluer mutuellement.» Moi, je ne pensais qu'à -observer les rites; n'est-il pas étonnant que _Tseu-ngao_ pense que je -lui ai témoigné du mépris? - -28. MENG-TSEU dit: Ce en quoi l'homme supérieur diffère des autres -hommes, c'est qu'il conserve la vertu dans son coeur. L'homme supérieur -conserve l'humanité dans son coeur, il y conserve aussi l'urbanité. - -L'homme humain aime les hommes; celui qui a de l'urbanité respecte les -hommes. - -Celui qui aime les hommes est toujours aimé des hommes; celui qui -respecte les hommes est toujours respecté des hommes. - -Je suppose ici un homme qui me traite avec grossièreté et brutalité; -alors, en homme sage, je dois faire un retour sur moi-même et me -demander si je n'ai pas été inhumain, si je n'ai pas manqué d'urbanité: -autrement, comment ces choses me seraient-elles arrivées? - -Si après avoir fait un retour sur moi-même je trouve que j'ai été -humain; si après un nouveau retour sur moi-même je trouve que j'ai eu -de l'urbanité; la brutalité et la grossièreté dont j'ai été l'objet -existant toujours, en homme sage je dois de nouveau descendre en -moi-même et me demander si je n'ai pas manqué de droiture. - -Si après cet examen intérieur je trouve que je n'ai pas manqué de -droiture, la grossièreté et la brutalité dont j'ai été l'objet existant -toujours, en homme sage, je me dis: Cet homme qui m'a outragé n'est -qu'un extravagant, et rien de plus. S'il en est ainsi, en quoi -diffère-t-il de la bête brute? Pourquoi donc me tourmenterais-je à -propos d'une bête brute? - -C'est pour ce motif que le sage est toute sa vie intérieurement plein -de sollicitudes [pour faire le bien], sans qu'une peine [ayant une -cause extérieure][12] l'affecte pendant la durée d'un matin. - -Quant aux sollicitudes intérieures, le sage en éprouve constamment. -[Il se dit:] _Chun_ était un homme, je suis aussi un homme; _Chun_ -fut un exemple de vertus et de sagesse pour tout l'empire, et il put -transmettre ses instructions aux générations futures; moi, je n'ai -pas encore cessé d'être un homme de mon village [un homme vulgaire]. -Ce sont là pour lui de véritables motifs de préoccupations pénibles -et de chagrins; il n'aurait plus de sujets d'affliction s'il était -parvenu à ressembler à _Chun_. Quant aux peines qui ont une cause -extérieure, étrangère, le sage n'en éprouve pas. Il ne commet pas -d'actes contraires à l'humanité; il ne commet pas d'actes contraires à -l'urbanité. Si une peine ayant une cause extérieure l'affectait pendant -la durée d'un matin, cela ne serait pas alors une peine pour le sage. - -29. _Yu_ et _Tsi_ étant entrés dans l'âge de l'égalité d'âme [dans -cet âge de la raison où l'on a pris de l'empire sur ses passions et -ses penchants][13], ils passèrent trois fois devant leur porte sans y -entrer [pour ne pas interrompre les soins qu'ils donnaient à l'intérêt -public]. KHOUNG-TSEU loua leur conduite dans ces circonstances. - -_Yan-tseu_[14], dans l'âge des passions turbulentes, habitait une -ruelle obscure et déserte, mangeait dans une écuelle de roseaux, -et buvait dans une courge. Les hommes n'auraient pu supporter ses -privations et ses tristesses. Mais _Yan-tseu_ ne perdit pas son -air serein et satisfait. KHOUNG-TSEU loua sa conduite dans cette -circonstance. - -MENG-TSEU dit: _Yu, Tsi_ et _Yan-hoeï_ se conduisirent d'après les -mêmes principes. - -_Yu_ agissait comme s'il avait pensé que l'empire étant submergé par -les grandes eaux, il avait lui-même causé cette submersion. _Tsi_ -agissait comme s'il avait pensé que l'empire épuisé par la famine, il -avait lui-même causé cette famine. C'est pourquoi ils éprouvaient une -telle sollicitude. - -Si _Yu_, _Tsi_ et _Yan-tseu_ s'étaient trouvés à la place l'un de -l'autre, ils auraient agi de même. - -Maintenant je suppose que les personnes de ma maison se querellent -ensemble, je m'empresserai de les séparer. Quoique leurs cheveux et -les bandes de leurs bonnets soient épars de côté et d'autre, je devrai -également m'empresser de les séparer. - -Si ce sont les hommes d'un même village ou du voisinage qui se -querellent ensemble, ayant les cheveux et les bandelettes de leurs -bonnets épars de côté et d'autre, je fermerai les yeux sans aller -m'interposer entre eux pour les séparer. Je pourrais même fermer ma -porte, sans me soucier de leurs différends. - -30. _Koung-tou-tseu_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Tout le monde dans -le royaume prétend que _Khouang-tchang_ n'a point de piété filiale. -Maître, comme vous avez avec lui des relations fréquentes, que vous -êtes avec lui sur un pied de politesse très-grande, oserais-je vous -demander pourquoi on a une telle opinion de lui? - -MENG-TSEU dit: Les vices que, selon les moeurs de notre siècle, on nomme -_défauts de piété filiale_, sont au nombre de cinq. Laisser ses quatre -membres s'engourdir dans l'oisiveté, au lieu de pourvoir à l'entretien -de son père et de sa mère, est le premier défaut de piété filiale. -Aimer à jouer aux échecs[15], à boire du vin, au lieu de pourvoir à -l'entretien de son père et de sa mère, est le second défaut de piété -filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excès à -la passion de la volupté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père -et de sa mère, est le troisième défaut de piété filiale. S'abandonner -entièrement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant à -son père et à sa mère de la honte et de l'ignominie, est le quatrième -défaut de piété filiale. Se complaire dans les excès d'une force -brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son père et -sa mère à toute sorte de dangers, est le cinquième défaut de piété -filiale. _Tchang-tseu_ a-t-il un de ces défauts? - -Ce _Tchang-tseu_ étant fils, il ne lui convient pas d'exhorter son père -à la vertu; ce n'est pas pour lui un devoir de réciprocité. - -Ce devoir d'exhorter à la vertu est de règle entre égaux et amis; -l'exhortation à la vertu entre le père et le fils est une des causes -qui peuvent le plus altérer l'amitié. - -Pourquoi _Tchang-tseu_ ne désirerait-il pas que le mari et la femme, la -mère et le fils demeurent ensemble [comme c'est un devoir pour eux]? -Parce qu'il a été coupable envers son père, il n'a pu demeurer près -de lui; il a renvoyé sa femme, chassé son fils, et il se trouve ainsi -jusqu'à la fin de sa vie privé de l'entretien et des aliments qu'il -devait en attendre. _Tchang-tseu_, dans la détermination de sa volonté, -ne paraît pas avoir voulu agir comme il a agi [envers sa femme et son -fils][16]. Mais si, après s'être conduit comme il l'a fait [envers son -père, il avait en outre accepté l'alimentation de sa femme et de son -fils][17], il aurait été des plus coupables. Voilà l'explication de la -conduite de _Tchang-tseu_ [qui n'a rien de répréhensible]. - -31. Lorsque _Thsêng-tseu_ habitait dans la ville de _Wou-tching_, -quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de -_Youeï_, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous -pas? Il répondit [à un de ceux qui étaient préposés à la garde de sa -maison][18]: Ne logez personne dans ma maison, afin que les plantes et -les arbres qui se trouvent dans l'intérieur ne soient pas détruits; et -lorsque le brigand se sera retiré, alors remettez en ordre les murs de -ma maison, car je reviendrai l'habiter. - -Le brigand s'étant retiré, _Thsêng-tseu_ retourna à sa demeure. Ses -disciples dirent: Puisque le premier magistrat de la ville a si bien -traité notre maître [en lui donnant une habitation], ce doit être -un homme plein de droiture et de déférence! Mais fuir le premier à -l'approche du brigand, et donner ainsi un mauvais exemple au peuple qui -pouvait l'imiter; revenir ensuite après le départ du brigand, ce n'est -peut-être pas agir convenablement. - -_Chin-yeou-hing_ ( un des disciples de _Thsêng-tseu_) dit: C'est ce -que vous ne savez pas. Autrefois la famille _Chin-yeou_ ayant eu à -souffrir les calamités d'une grande dévastation[19], des soixante-dix -hommes qui accompagnaient notre maître (_Thsêng-tseu_) aucun ne vint -l'aider dans ces circonstances difficiles. - -Lorsque _Tseu-sse_ habitait dans le royaume de _Weï_, quelqu'un, en -apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de _Thsi_, lui dit: -Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas? - -_Tseu-sse_ répondit: Si moi _Ki_ je me sauve, qui protégera le royaume -avec le prince? - -MENG-TSEU dit: _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ eurent les mêmes principes -de conduite. _Thsêng-tseu_ était précepteur de la sagesse[20]; il était -par conséquent dans les mêmes conditions [de dignité et de sûreté à -maintenir] qu'un père et un frère aîné: _Tseu-sse_ était magistrat ou -fonctionnaire public; il était par conséquent dans une condition bien -inférieure [sous ces deux rapports]. Si _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ se -fussent trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même. - -32. _Tchou-tseu_, magistrat du royaume de _Thsi_, dit: Le roi a envoyé -des hommes pour s'informer secrètement si vous différez véritablement, -maître, des autres hommes. - -MENG-TSEU dit: Si je diffère des autres hommes? _Yao_ et _Chun_ -eux-mêmes étaient de la même nature que les autres hommes. - -33. [MENG-TSEU] dit: Un homme de _Thsi_ avait une femme légitime et une -seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison. - -Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait jamais de se -gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis. Si sa femme -légitime lui demandait qui étaient ceux qui lui avaient donné à boire -et à manger, alors il lui répondait que c'étaient des hommes riches et -nobles. - -Sa femme légitime s'adressant à la concubine, lui dit: Toutes les fois -que le mari sort, il ne manque jamais de rentrer gorgé de vin et de -viande. Si je lui demande quelles sont les personnes qui lui ont donné -à boire et à manger, il me répond: Ce sont des hommes riches et nobles; -et cependant aucune personne illustre n'est encore venue ici. Je veux -observer en secret où va le mari. - -Elle se leva de grand matin, et suivit secrètement son mari dans les -lieux où il se rendait. Il traversa le royaume[21] sans que personne -vînt l'accoster et lui parler. Enfin il se rendit dans le faubourg -oriental, où, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le -sacrifice des ancêtres, dont il mangea les restes sans se rassasier. -Il alla encore ailleurs avec la même intention. C'était là sa méthode -habituelle de satisfaire son appétit. - -Sa femme légitime, de retour à la maison, s'adressant à la concubine, -lui dit: Notre mari était l'homme dans lequel nous avions placé toutes -nos espérances pour le reste de nos jours, et maintenant voici ce qu'il -a fait. Elle raconta ensuite à la concubine ce qu'elle avait vu faire à -son mari, et elles pleurèrent ensemble dans le milieu du gynécée. Et le -mari, ne sachant pas ce qui s'était passé, revint le visage tout joyeux -du dehors se vanter de ses bonnes fortunes auprès de sa femme légitime -et de sa femme de second rang. - -Si le sage médite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra -par quels moyens les hommes se livrent à la poursuite des richesses, -des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu -nombreux ceux dont les femmes légitimes et de second rang ne rougissent -pas et ne se désolent pas de leur conduite. - - -[1] Contrée déserte située sur les confins de l'empire chinois. - -[2] C'est par des mesures générales, qui sont utiles à tout le monde, -et non par des bienfaits particuliers, qui ne peuvent profiter qu'à un -très-petit nombre d'individus, relativement à la masse du peuple, qu'un -homme d'État, un prince, doivent signaler leur bonne administration. - -[3] _Commentaire._ - -[4] _Commentaire._ - -[5] Ariston men ydor--Pindare. - -[6] C'est la raison naturelle. (_Commentaire._) - -[7] Il y a dans le texte, _les prochains_ et _les éloignés_, sans -substantifs qualifiés. Nous avons suivi l'interprétation de la Glose. - -[8] _Yu, Tchang, Wen-(wang)_ et _Wou-(wang). (Glose.)_ - -[9] _Tchun-thusieo_, composé par KHOUNG-TSEU; il forme le cinquième -des _King_. Aucune traduction n'en a encore été publiée en langue -européenne. - -[10] Prince du royaume de _Yeou khioung._ - -[11] Premier ministre du roi de _Thsi_. - -[12] _Glose._ - -[13] _Glose._ - -[14] Voyez ci-devant, pag. 141, art. 9. - -[15] _Po-i;_ on voit par là que ce jeu était déjà beaucoup en usage du -temps de MENG-TSEU. - -[16] _Glose._ - -[17] _Ibid._ - -[18] _Ibid._ - -[19] C'est ainsi que la Glose explique l'expression _fou-thsou_ du -texte par _tso-louan._ - -[20] _Sse;_ il avait aussi de nombreux disciples. - -[21] Quelques interprètes pensent qu'ici _kouè, royaume_, signifie -ville. - - - - - -CHAPITRE III, - -COMPOSÉ DE 9 ARTICLES. - - -1. _Wen-tchang_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes: -«Lorsque _Chun_ se rendait aux champs [pour les cultiver], il versait -des larmes en implorant le ciel miséricordieux.» Pourquoi implorait-il -le ciel en versant des larmes? - -MENG-TSEU dit: Il se plaignait [de ne pas être aimé de ses parents], et -il pensait aux moyens de l'être. - -_Wen-tchang_ dit: Si son père et sa mère l'aimaient, il devait être -satisfait, et ne pas oublier leur tendresse. Si son père et sa mère ne -l'aimaient pas, il devait supporter ses chagrins sans se plaindre. S'il -en est ainsi, _Chun_ se plaignait donc de ses parents? - -MENG-TSEU répliqua: _Tchang-si_, interrogeant _Koung-ming-kao_, dit: En -ce qui concerne ces expressions: _Lorsque Chun se rendait aux champs_, -j'ai entendu là-dessus vos explications; quant à celles-ci, _il versait -des larmes en implorant le ciel miséricordieux_, j'en ignore le sens. - -_Koung-ming-kao_ dit: Ce n'est pas une chose que vous puissiez -comprendre. - -_Koung-ming-kao_ (continua MENG-TSEU) pensait que le coeur d'un fils -pieux ne pouvait être ainsi exempt de chagrins. «Pendant que j'épuise -mes forces [se disait-il] à cultiver les champs, je ne fais que remplir -mes devoirs de fils, et rien de plus. Si mon père et ma mère ne -m'aiment pas, y a-t-il de ma faute?» - -L'empereur (_Yao_) lui envoya ses fils, neuf jeunes gens vigoureux, -et ses deux filles, et il ordonna à un grand nombre de magistrats -ainsi que d'officiers publics de se rendre près de _Chun_ avec des -approvisionnements de boeufs, de moutons et de grains pour son service. -Les lettrés de l'empire en très-grand nombre se rendirent près de lui. - -L'empereur voulut en faire son ministre et lui transmettre l'empire. Ne -recevant aucune marque de déférence [ou de soumission au bien] de ses -père et mère, il était comme un homme privé de tout, qui ne sait où se -réfugier. - -Causer de la joie et de la satisfaction aux hommes dont l'intelligence -est la plus éclairée dans l'empire, c'est ce que l'on désire le -plus vivement, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper les -chagrins [de _Chun_]. L'amour d'une jeune et belle femme est ce que les -hommes désirent ardemment; _Chun_ reçut pour femmes les deux filles -de l'empereur, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses -chagrins. Les richesses sont aussi ce que les hommes désirent vivement; -en fait de richesses, il eut l'empire en possession, et cependant cela -ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les honneurs sont ce -que les hommes désirent ardemment; en fait d honneurs, il fut revêtu -de la dignité de fils du Ciel [ou d'empereur], et cependant cela ne -suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Le sentiment de causer de la -satisfaction et de la joie aux hommes de l'empire dont l'intelligence -est la plus éclairée, l'amour de jeunes et belles femmes, les -richesses et les honneurs, ne suffisaient pas pour dissiper les -chagrins de _Chun_. Il n'y avait que la déférence de ses père et mère à -ses bons conseils qui aurait pu dissiper ses chagrins. - -L'homme, lorsqu'il est jeune, chérit son père et sa mère. Quand il -sent naître en lui le sentiment de l'amour, alors il aime une jeune et -belle adolescente; quand il a une femme et des enfants, alors il aime -sa femme et ses enfants; quand il occupe un emploi public, alors il -aime le prince. Si [dans ce dernier cas] il n'obtient pas la faveur du -prince, alors il en éprouve une vive inquiétude. - -Celui qui a une grande piété filiale aime jusqu'à son dernier jour son -père et sa mère. Jusqu'à cinquante ans, chérir [son père et sa mère] -est un sentiment de piété filiale que j'ai observé dans le grand _Chun._ - -2. _Wen-tchang_ continua ses questions: - -Le _Livre des Vers_[1] dit: - - «Quand un homme veut prendre une femme, que doit-il - faire? - - Il doit consulter son père et sa mère.» - -Personne ne pouvait pratiquer plus fidèlement ces paroles que _Chun. -Chun_ cependant ne consulta pas ses parents avant de se marier. -Pourquoi cela? - -MENG-TSEU répondit: S'il les avait consultés, il n'aurait pas pu se -marier. La cohabitation ou l'union sous le même toit, de l'homme et -de la femme, est le devoir le plus important de l'homme. S'il avait -consulté ses parents, il n'aurait pas pu remplir ce devoir[2], le plus -important de l'homme, et par là il aurait provoqué la haine de son père -et de sa mère. - -C'est pourquoi il ne les consulta pas. - -_Wen-tchang_ continua: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous -d'être parfaitement instruit des motifs qui empêchèrent _Chun_ de -consulter ses parents avant de se marier; maintenant comment se fit-il -que l'empereur ne consulta pas également les parents de _Chun_ avant de -lui donner ses deux filles en mariage? - -MENG-TSEU dit: L'empereur savait aussi que, s'il les avait consultés, -il n'aurait pas obtenu leur consentement au mariage. - -_Wen-tchang_ poursuivit: Le père et la mère de _Chun_ lui ayant ordonné -de construire une grange à blé, après avoir enlevé les échelles, -_Kou-seou_b [son père] y mit le feu. Ils lui ordonnèrent ensuite -de creuser un puits, d'où il ne se fut pas plutôt échappé [par une -ouverture latérale qu'il s'était ménagée][3], qu'ils le comblèrent. - -_Siang_[4] dit: «C'est moi qui ai suggéré le dessein d'engloutir le -prince de la résidence impériale (_Chun_); j'en réclame tout le mérite. -Ses boeufs et ses moutons appartiennent à mon père et à ma mère; ses -granges et ses grains appartiennent à mon père et à ma mère; son -bouclier et sa lance, à moi; sa guitare, à moi; son arc ciselé, à moi; -à ses deux femmes j'ordonnerai d'orner ma couche.» - -_Siang_ s'étant rendu à la demeure de _Chun_ [pour s'emparer de ce qui -s'y trouvait, le croyant englouti], il trouva _Chun_ assis sur son lit, -et jouant de la guitare. - -_Siang_ dit: «J'étais tellement inquiet de mon prince, que je pouvais à -peine respirer;» et son visage se couvrit de rougeur. _Chun_ lui dit: -«Veuillez, je vous prie, diriger en mon nom cette foule de magistrats -et d'officiers publics.» Je ne sais pas si _Chun_ ignorait que _Siang_ -avait voulu le faire mourir. - -MENG-TSEU dit: Comment l'aurait-il ignoré? Il lui suffisait que _Siang_ -éprouvât de la peine pour en éprouver aussi, et qu'il éprouvât de la -joie pour en éprouver aussi. - -_Wen-tchang_ répliqua: S'il en est ainsi, _Chun_ aurait donc simulé -une joie qu'il n'avait pas?--Aucunement. Autrefois des poissons -vivants furent offerts en don à _Tseu-tchan_, du royaume de _Tching. -Tseu-tchan_ ordonna que les gardiens du vivier les entretinssent dans -l'eau du lac. Mais les gardiens du vivier les firent cuire pour les -manger. Étant venus rendre compte de l'ordre qui avait été donné, ils -dirent: Quand nous avons commencé à mettre ces poissons en liberté, ils -étaient engourdis et immobiles; peu à peu ils se sont ranimés et ont -repris de l'agilité; enfin ils se sont échappés avec beaucoup de joie. -_Tseu-tchan_ dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur -destination! - -Lorsque les gardiens du vivier furent partis, ils se dirent entre -eux: Qui donc disait que _Tseu-tchan_ était un homme pénétrant? Après -que nous avons eu fait cuire et mangé ses poissons, il dit: Ils ont -obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination! Ainsi donc -le sage peut être trompé dans les choses vraisemblables; il peut être -difficilement trompé dans les choses invraisemblables ou qui ne sont -pas conformes à la raison. _Siang_ étant venu près de _Chun_ avec -toutes les apparences d'un vif sentiment de tendresse pour son frère -aîné, celui-ci y ajouta une entière confiance et s'en réjouit. Pourquoi -aurait-il eu de la dissimulation? - -3. _Wen-tchang_ fit cette nouvelle question: _Siang_ ne pensait chaque -jour qu'aux moyens de faire mourir _Chun_. Lorsque _Chun_ fut établi -fils du Ciel [ou empereur], il l'exila loin de lui; pourquoi cela? - -MENG-TSEU dit: Il en fit un prince vassal. Quelques-uns dirent qu'il -l'avait exilé loin de lui. - -_Wen-tchang_ dit: _Chun_ exila le président des travaux publics -(_Koung-kong_) à _Yeou-tcheou_; il relégua _Houan-teou_ à -_Tsoung-chan_; il fit périr [le roi des] _San-miao_ à _San-weï_; il -déporta _Kouan_ à _Yu-chan_. Ces quatre personnages étant châtiés, -tout l'empire se soumit, en voyant les méchants punis. _Siang_ était -un homme très-méchant, de la plus grande inhumanité; pour qu'il fût -établi prince vassal de la terre de _Yeou-pi_, il fallait que les -hommes de _Yeou-pi_ fussent eux-mêmes bien criminels. L'homme qui -serait véritablement humain agirait-il ainsi? En ce qui concerne les -autres personnages [coupables], _Chun_ les punit; en ce qui concerne -son frère, il le fit prince vassal! - -MENG-TSEU répondit: L'homme humain ne garde point de ressentiments -envers son frère; il ne nourrit point de haine contre lui. Il l'aime, -le chérit comme un frère, et voilà tout. - -Par cela même qu'il l'aime, il désire qu'il soit élevé aux honneurs; -par cela même qu'il le chérit, il désire qu'il ait des richesses. -_Chun_, en établissant son frère prince vassal des _Yeou-pi_, l'éleva -aux honneurs et l'enrichit. Si pendant qu'il était empereur son frère -cadet fût resté homme privé, aurait-on pu dire qu'il l'avait aimé et -chéri? - ---Oserais-je me permettre de vous faire encore une question? dit -_Wen-tchang_. «Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.» -Que signifient ces paroles? - -MENG-TSEU dit: _Siang_ ne pouvait pas posséder la puissance souveraine -dans son royaume. Le fils du Ciel [l'empereur] fit administrer ce -royaume par un délégué, et c'est de celui-ci qu'il exigeait les -tributs. C'est pourquoi on dit que son frère [ainsi privé d'autorité] -avait été exilé. Comment _Siang_ aurait-il pu opprimer le peuple de ce -royaume [dont il n'était que le prince nominal]? Quoique les choses -fussent ainsi, _Chun_ désirait le voir souvent; c'est pourquoi _Siang_ -allait le voir à chaque instant. _Chun_ n'attendait pas l'époque -où l'on apportait les tributs, ni celle où l'on rendait compte des -affaires administratives, pour recevoir le prince vassal des _Yeou-pi_. -Voilà ce que signifient les paroles que vous avez citées. - -4. _Hian-khieou-meng_ (disciple de MENG-TSEU) lui fit une question en -ces termes: Un ancien proverbe dit: «Les lettrés [quelque] éminents -et doués de vertus qu'ils soient, ne peuvent pas faire d'un prince -un sujet, et d'un père un fils [en attribuant la supériorité au seul -mérite].» Cependant, lorsque _Chun_ se tenait la face tournée vers -le midi [c'est-à-dire présidait solennellement à l'administration de -l'empire], _Yao_, à la tête des princes vassaux, la tête tournée vers -le nord, lui rendait hommage; _Kou-seou_, aussi la tête tournée vers -le nord, lui rendait hommage. _Chun_, en voyant son père _Kou-seou_, -laissait paraître sur son visage l'embarras qu'il éprouvait. -KHOUNG-TSEU disait à ce propos: «En ce temps-là, l'empire était dans -un danger imminent; il était bien près de sa ruine.» Je ne sais si ces -paroles sont véritables. - -MENG-TSEU dit: Elles ne le sont aucunement. Ces paroles n'appartiennent -point à l'homme éminent auquel elles sont attribuées. C'est le langage -d'un homme grossier des contrées orientales du royaume de _Thsi._ - -_Yao_ étant devenu vieux, _Chun_ prit en main l'administration de -l'empire. Le _Yao-tian_[5] dit: «Lorsque, après vingt-huit ans [de -l'administration de _Chun_], le prince aux immenses vertus (_Yao_) -mourut, toutes les familles de l'empire, comme si elles avaient porté -le deuil de leur père ou de leur mère décédés, le pleurèrent pendant -trois ans, et les peuples qui parcourent les rivages des quatre mers -s'arrêtèrent et suspendirent dans le silence les huit sons.» - -KHOUNG-TSEU dit: «Le ciel n'a pas deux soleils; le peuple n'a pas deux -souverains.» Cependant, si _Chun_ fut élevé à la dignité de fils du -Ciel, et qu'en outre, comme chef des vassaux de l'empire, il ait porté -trois ans le deuil de _Yao_, il y eut donc en même temps deux empereurs. - -_Hian-khieou-meng_ dit: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous -de savoir que _Chun_ n'avait pas fait _Yao_ son sujet. Le _Livre des -Vers_[6] dit: - - «Si vous parcourez l'empire, - - Vous ne trouverez aucun lieu qui ne soit le territoire - de l'empereur; - - Si vous suivez les rivages de la terre, vous ne - trouverez aucun homme qui ne soit le sujet de - l'empereur.» - -Mais, dès l'instant que _Chun_ fut empereur, permettez-moi de vous -demander comment _Kou-seou_ [son père] ne fut pas son sujet. - -MENG-TSEU dit: Ces vers ne disent pas ce que vous pensez qu'ils disent. -Des hommes qui consacraient leurs labeurs au service du souverain, et -qui ne pouvaient pas s'occuper des soins nécessaires à l'entretien -de leur père et de leur mère, [les ont composés]. C'est comme s'ils -avaient dit: Dans ce que nous faisons, rien n'est étranger au service -du souverain; mais nous seuls, qui possédons des talents éminents, nous -travaillons pour lui; [cela est injuste]. - -C'est pourquoi ceux qui expliquent les vers ne doivent pas, en -s'attachant à un seul caractère, altérer le sens de la phrase, ni, -en s'attachant trop étroitement à une seule phrase, altérer le sens -général de la composition. Si la pensée du lecteur [ou de celui qui -explique les vers] va au-devant de l'intention du poëte, alors on -saisit le véritable sens. Si l'on ne s'attache qu'à une seule phrase, -celle de l'ode qui commence par ces mots: _Que la voie lactée s'étend -loin dans l'espace_[7], et qui est ainsi conçue[8]: _Des débris de -la population aux cheveux noirs de Tcheou, il ne reste pas un enfant -vivant_, signifierait, en la prenant à la lettre, qu'il n'existe plus -un seul individu dans l'empire de _Tcheou!_ - -S'il est question du plus haut degré de la piété filiale, rien n'est -aussi élevé que d'honorer ses parents. S'il est question de la plus -grande marque d'honneur que l'on puisse témoigner à ses parents, rien -n'est comparable à l'entretien qu'on leur procure sur les revenus de -l'Etat. Comme [_Kou-seou_] était le père du fils du Ciel, le combler -d'honneurs était pour ce dernier la plus haute expression de sa piété -filiale; et, comme il l'entretint avec les revenus de l'empire, il lui -donna la plus grande marque d'honneur qu'il pouvait lui donner. - -Le _Livre des Vers_[9] dit: - - «Il pensait constamment à avoir de la piété filiale, - - Et par sa pieté filiale il fut un exemple à tous.» - -Voilà ce que j'ai voulu dire. - -On lit dans le _Chou-king_[10]: - -«Toutes les fois que _Chun_ visitait son père _Kou-seou_ pour lui -rendre ses devoirs, il éprouvait un sentiment de respect et de crainte. -_Kou-seou_ aussi déférait à ses conseils.» Cela confirme [ce qui a été -dit précédemment] que l'on ne peut pas faire d'un père un fils. - -5. _Wen-tchang_ dit: Est-il vrai que l'empereur _Yao_ donna l'empire à -_Chun_? - -MENG-TSEU dit: Aucunement. Le fils du Ciel ne peut donner ou conférer -l'empire à aucun homme. - -_Wen-tchang_ dit: Je l'accorde; mais alors _Chun_ ayant possédé -l'empire, qui le lui donna? - -MENG-TSEU dit: Le ciel le lui donna. - -_Wen-tchang_ continua: Si c'est le ciel qui le lui donna, lui -conféra-t-il son mandat par des paroles claires et distinctes? - -MENG-TSEU répliqua: Aucunement. Le ciel ne parle pas; il fait connaître -sa volonté par les actions ainsi que par les hauts faits [d'un homme]; -et voilà tout. - -_Wen-tchang_ ajouta: Comment fait-il connaître sa volonté par les -actions et les hauts faits [d'un homme]? - -MENG-TSEU dit: Le fils du Ciel peut seulement proposer un homme au -ciel; il ne peut pas ordonner que le ciel lui donne l'empire. Les -vassaux de l'empire peuvent proposer un homme au fils du Ciel; ils ne -peuvent pas ordonner que le fils du Ciel lui confère la dignité de -prince vassal. Le premier fonctionnaire [_ta-fou_] d'une ville peut -proposer un homme au prince vassal; il ne peut pas ordonner que le -prince vassal lui confère la dignité de premier magistrat. - -Autrefois _Yao_ proposa _Chun_ au ciel, et le ciel l'accepta; il le -montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta. C'est -pourquoi je disais: «Le ciel ne parle pas; il fait connaître sa volonté -par les actions et les hauts faits d'un homme; et voilà tout.» - -_Wen-tchang_ dit: Permettez-moi une nouvelle question. Qu'entendez-vous -par ces mots: _Il le proposa au ciel, et le ciel l'accepta; il le -montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta?_ - -MENG-TSEU dit: Il lui ordonna de présider aux cérémonies des -sacrifices, et tous les esprits[11] eurent ses sacrifices pour -agréables: voilà l'_acceptation du ciel._ Il lui ordonna de présider -à l'administration des affaires publiques, et les affaires publiques -étant par lui bien administrées, toutes les familles de l'empire furent -tranquilles et satisfaites: voilà l'_acceptation du peuple_. Le ciel -lui donna l'empire, et le peuple aussi le lui donna. C'est pourquoi je -disais: _Le fils du Ciel ne peut pas à lui seul donner l'empire à un -homme._ - -_Chun_ aida _Yao_ dans l'administration de l'empire pendant vingt-huit -ans. Ce ne fut pas le résultat de la puissance de l'homme, mais du ciel. - -_Yao_ étant mort, et le deuil de trois ans achevé, _Chun_ se sépara -du fils de _Yao_, et se retira dans la partie méridionale du fleuve -méridional [pour lui laisser l'empire]. Mais les grands vassaux de -l'empire, qui venaient au printemps et en automne jurer foi et hommage, -ne se rendaient pas près du fils de _Yao_, mais près de _Chun._ Ceux -qui portaient des accusations ou qui avaient des procès à vider ne -se présentaient pas au fils de _Yao_, mais à _Chun_. Les poëtes qui -louaient les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantaient, ne -célébraient point et ne chantaient point le fils de _Yao_, mais ils -célébraient et chantaient les exploits de _Chun_. C'est pourquoi j'ai -dit que _c'était le résultat de la puissance du ciel_. Après cela, -_Chun_ revint dans le royaume du milieu[12], et monta sur le trône du -fils du Ciel. Si, ayant continué d'habiter le palais de _Yao_, il avait -opprimé et contraint son fils, c'eût été usurper l'empire et non le -recevoir du ciel. - -Le _Taï-tchi_[13] dit: «Le ciel voit; mais il voit par [les yeux de] -mon peuple. Le ciel entend; mais il entend par [les oreilles de] mon -peuple.» C'est là ce que j'ai voulu dire. - -6. _Wen-tchang_ fit une autre question en ces termes: Les hommes -disent: Ce ne fut que jusqu'à _Yu_ [que l'intérêt public fut préféré -par les souverains à l'intérêt privé]; ensuite, la vertu s'étant -affaiblie, l'empire ne fut plus transmis au plus sage, mais il fut -transmis au fils. Cela n'est-il pas vrai? - -MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas ainsi. Si le ciel donne -l'empire au sage, alors [l'empereur] le lui donne; si le ciel le donne -au fils, alors [l'empereur] le lui donne. - -Autrefois _Chun_ proposa _Yu_ au ciel [en le faisant son ministre]. A -la dix-septième année de son administration, _Chun_ mourut. Les trois -années de deuil étant écoulées, _Yu_ se sépara du fils de _Chun_, et se -retira dans la contrée de _Yang-tching_. Les populations de l'empire -le suivirent, comme, après la mort de Yao, elles n'avaient pas suivi -son fils, mais _Chun_. - -_Yu_ proposa _Y_ au ciel [en le faisant son ministre]. A la septième -année de son administration, _Yu_ mourut. Les trois années de deuil -étant écoulées, _Y_ se sépara du fils de _Yu_, et se retira dans la -partie septentrionale du mont _Ki-chan_. Ceux qui au printemps et -en automne venaient à la cour porter leurs hommages, qui accusaient -quelqu'un ou avaient des procès à vider, ne se rendirent pas près -de _Y_, mais ils se présentèrent à _Khi_ [fils de _Yu_], en disant: -C'est le fils de notre prince. Les poëtes qui louent les hauts faits -dans leurs vers, et qui les chantent, ne célébrèrent et ne chantèrent -pas _Y_, mais ils chantèrent _Khi_ en disant: C'est le fils de notre -prince[14]. - -_Than-tchou_ (fils de _Yao_) était bien dégénéré des vertus de son -père; le fils de _Chun_ était aussi bien dégénéré. _Chun_ en aidant -_Yao_ à administrer l'empire, _Yu_ en aidant _Chun_ à administrer -l'empire, répandirent pendant un grand nombre d'années leurs bienfaits -sur les populations. _Khi_, étant un sage, put accepter et continuer -avec tout le respect qui lui était dû le mode de gouvernement de _Yu_. -Comme _Y_ n'avait aidé _Yu_ à administrer l'empire que peu d'années, -il n'avait pas pu répandre longtemps ses bienfaits sur le peuple [et -s'en faire aimer]. Que _Chun_, _Yu_ et _Y_ diffèrent mutuellement -entre eux par la durée et la longueur du temps [pendant lequel ils -ont administré l'empire]; que leurs fils aient été, l'un un sage, les -autres des fils dégénérés: ces faits sont l'oeuvre du ciel, et non celle -qui dépend de la puissance de l'homme. Celui qui opère ou produit des -effets sans action apparente, c'est le ciel; ce qui arrive sans qu'on -l'ait fait venir, c'est la destinée[15]. - -Pour qu'un simple et obscur particulier arrive à posséder l'empire, il -doit, par ses qualités et ses vertus, ressembler à _Yao_ et à _Chun_, -et en outre il doit se trouver un fils du Ciel [ou empereur] qui le -propose à l'acceptation du peuple. C'est pour cela [c'est-à-dire parce -qu'il ne fut pas proposé à l'acceptation du peuple par un empereur], -que TCHOUNG-NI [ou KHOUNG-TSEU] ne devint pas empereur [quoique ses -vertus égalassent celles de _Yao_ et de _Chun_]. - -Pour que celui qui, par droit de succession ou par droit héréditaire, -possède l'empire, soit rejeté par le ciel, il faut qu'il ressemble aux -tyrans _Kie_ et _Cheou_. C'est pourquoi _Y-yin_ et _Tcheou-koung_ ne -possédèrent pas l'empire. - -_Y-yin_, en aidant _Thang_, le fit régner sur tout l'empire. _Thang_ -étant mort, _Thaï-ting_ [son fils aîné] n'avait pas été [avant de -mourir aussi] constitué son héritier, et _Ngaï-ping_ n'était âgé -que de deux ans, _Tchoung-jin_ que de quatre. _Thaï-kia_ [fils de -_Thaï-ting_] ayant renversé et foulé aux pieds les institutions et les -lois de _Thang, Y-yin_ le relégua dans le palais nommé _Thoung_[16] -pendant trois années. Comme _Thaï-kia_, se repentant de ses fautes -passées, les avait prises en aversion et s'en était corrigé; comme -il avait cultivé, dans le palais de _Thoung_, pendant trois ans, les -sentiments d'humanité, et qu'il était passé à des sentiments d'équité -et de justice en écoutant avec docilité les instructions de _Y-yin_, ce -dernier le fit revenir à la ville de _Po_, sa capitale. - -_Tcheou-koung_ n'eut pas la possession de l'empire par les mêmes motifs -qui en privèrent _Y_ sous la dynastie _Hia_, et _Y-yin_ sous celle des -_Chang._ - -KHOUNG-TSEU disait: «_Thang_ [_Yao_] et _Yu_ [_Chun_] transférèrent -l'empire [à leurs ministres]; les empereurs des dynasties _Hia, -Heou-yin_ [ou second _Chang_] et _Tcheou_, le transmirent à leurs -descendants; les uns et les autres se conduisirent par le même principe -d'équité et de justice.» - -7. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: On dit que ce fut par -son habileté à préparer et à découper les viandes que _Y-yin_ parvint à -obtenir la faveur de _Thang_; cela est-il vrai? - -MENG-TSEU répondit: Aucunement; il n'en est pas ainsi. Lorsque _Y-yin_ -s'occupait du labourage dans les champs du royaume de _Yeou-sin_, et -qu'il faisait ses délices de l'étude des institutions de _Yao_ et de -_Chun_, si les principes d'équité et de justice [que ces empereurs -avaient répandus] n'avaient pas régné alors, si leurs institutions -fondées sur la raison n'avaient pas été établies, quand même on -l'aurait rendu maître de l'empire, il aurait dédaigné cette dignité; -quand même on aurait mis à sa disposition mille quadriges de chevaux -attelés, il n'aurait pas daigné les regarder. Si les principes d'équité -et de justice répandus par _Yao_ et _Chun_ n'avaient pas régné alors, -si leurs institutions fondées sur la raison n'avaient pas été établies, -il n'aurait pas donné un fétu aux hommes, et il n'aurait pas reçu un -fétu d'eux. - -_Thang_ ayant envoyé des exprès avec des pièces de soie afin de -l'engager à venir à sa cour, il répondit avec un air de satisfaction, -mais de désintéressement: A quel usage emploierais-je les pièces de -soie que _Thang_ m'offre pour m'engager à aller à sa cour? Y a-t-il -pour moi quelque chose de préférable à vivre au milieu des champs et à -faire mes délices des institutions de _Yao_ et de _Chun_? - -_Thang_ envoya trois fois des exprès pour l'engager à venir à sa -cour. Après le départ des derniers envoyés, il fut touché de cette -insistance, et, changeant de résolution, il dit: «Au lieu de passer ma -vie au milieu des champs, et de faire mon unique plaisir de l'étude -des institutions si sages de _Yao_ et de _Chun_, ne vaut-il pas mieux -pour moi de faire en sorte que ce prince soit un prince semblable à -ces deux grands empereurs? Ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en -sorte que ce peuple [que je serai appelé à administrer] ressemble -au peuple de _Yao_ et de _Chun?_. Ne vaut-il pas mieux que je voie -moi-même par mes propres yeux ces institutions pratiquées par le prince -et par le peuple? Lorsque le ciel [poursuivit _Y-yin_] fit naître ce -peuple, il voulut que ceux qui les premiers connaitraient les principes -des actions ou des devoirs moraux instruisissent ceux qui devaient -les apprendre d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient -l'intelligence des lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient -ne l'acquérir qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire -celui qui le premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des -doctrines sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence -de ces doctrines à ce peuple qui les ignore. Si je ne lui en donne pas -l'intelligence, qui la lui donnera?» - -Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un -simple homme ou une simple femme qui ne comprît pas tous les avantages -des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'était comme s'il l'avait -précipité lui-même dans le milieu d'une fosse ouverte sous ses pas. -C'est ainsi qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire. C'est -pourquoi en se rendant près de _Thang_ il lui parla de manière à le -déterminer à combattre le dernier roi de la dynastie _Hia_ et à sauver -le peuple de son oppression. - -Je n'ai pas encore entendu dire qu'un homme, en se conduisant d'une -manière tortueuse, ait rendu les autres hommes droits et sincères; -à plus forte raison ne le pourrait-il pas s'il s'était déshonoré -lui-même[17]. Les actions des saints hommes ne se ressemblent pas -toutes. Les uns se retirent à l'écart et dans la retraite, les autres -se produisent et se rapprochent du pouvoir; les uns s'exilent du -royaume, les autres y restent. Ils ont tous pour but de se rendre purs, -exempts de toute souillure, et rien de plus. - -J'ai toujours entendu dire que _Y-yin_ avait été recherché par _Thang_ -pour sa grande connaissance des doctrines de _Yao_ et de _Chun_; je -n'ai jamais entendu dire que ce fût par son habileté dans l'art de -cuire et de découper les viandes. - -Le _Y-hiun_[18] dit: «Le ciel ayant décidé sa ruine, _Thang_ commença -par combattre _Kie_ dans le _Palais des pasteurs_[19]; moi j'ai -commencé à _Po_[20].» - -8. _Wen-tchang_ fit cette question: Quelques-uns prétendent que -KHOUNG-TSEU, étant dans le royaume de _Weï_, habita la maison d'un -homme qui guérissait les ulcères; et que dans le royaume de _Thsi_ il -habita chez un eunuque du nom de _Tsi-hoan_. Cela est-il vrai? - -MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas arrivé ainsi. Ceux qui aiment -les inventions ont fabriqué celles-là. - -Étant dans le royaume de _Weï_, il habita chez _Yan-tcheou-yeou_[21]. -Comme la femme de _Mi-tseu_ et celle de _Tseu-lou_ [disciple de -KHOUNG-TSEU] étaient soeurs, _Mi-tseu_, s'adressant à _Tseu-lou_, lui -dit: Si KHOUNG-TSEU logeait chez moi[22], il pourrait obtenir la -dignité de _King_ ou de premier dignitaire du royaume de _Weï_. - -_Tseu-lou_ rapporta ces paroles à KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU dit: «Il -y a un mandat du ciel, une destinée.» KHOUNG-TSEU ne recherchait les -fonctions publiques que selon les rites ou les convenances, il ne les -quittait que selon les convenances. Qu'il les obtînt ou qu'il ne les -obtînt pas, il disait: Il y a une destinée. Mais s'il avait logé chez -un homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque _Tsi-hoan_, il ne -se serait conformé ni à la justice ni à la destinée. - -KHOUNG-TSEU n'aimant plus à habiter dans les royaumes de _Lou_ et de -_Weï_, il les quitta, et il tomba dans le royaume de _Soung_ entre les -mains de _Houan_, chef des chevaux du roi, qui voulait l'arrêter et le -faire mourir. Mais, ayant revêtu des habits légers et grossiers, il se -rendit au delà du royaume de _Soung_. Dans les circonstances difficiles -où il se trouvait alors, KHOUNG-TSEU alla demeurer chez le commandant -de ville _Tching-tseu_, qui était ministre du roi _Tcheou_, du royaume -de _Tchin_. - -J'ai souvent entendu tenir ces propos: «Vous connaîtrez les ministres -qui demeurent près du prince, d'après les hôtes qu'ils reçoivent -chez eux; vous connaîtrez les ministres éloignés de la cour, d'après -les personnes chez lesquelles ils logent.» Si KHOUNG-TSEU avait logé -chez l'homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque _Tsi-hoan_, -comment aurait-il pu s'appeler KHOUNG-TSEU? - -9. _Wen-tchang_ fit encore cette question: Quelques-uns disent que -_Pe-li-hi_[23] se vendit pour cinq peaux de mouton à un homme du -royaume de _Thsin_ qui gardait les troupeaux; et que pendant qu'il -était occupé lui-même à faire paître les boeufs, il sut se faire -reconnaître et appeler par _Mou-koung_, roi de _Thsin_. Est-ce vrai? - -MENG-TSEU dit: Aucunement; cela ne s'est pas passé ainsi. Ceux qui -aiment les inventions ont fabriqué celles-là. - -_Pe-li-hi_ était un homme du royaume de _Yu_. Les hommes du royaume -de _Thsin_ ayant, avec des présents composés de pierres précieuses de -la région _Tchoui-ki_, et de coursiers nourris dans la contrée nommée -_Kiouë_, demandé au roi de _Yu_ de leur permettre de passer par son -royaume pour aller attaquer celui de _Kouë, Koung-tchi_ en détourna le -roi; _Pe-li-hi_ ne fit aucune remontrance. - -Sachant que le prince de _Yu_ [dont il était ministre] ne pouvait pas -suivre les bons conseils qu'il lui donnerait dans cette occasion, il -quitta son royaume pour passer dans celui de _Thsin_. Il était alors -âgé de soixante et dix ans. S'il n'avait pas su, à cette époque avancée -de sa vie, que de rechercher la faveur de _Mou-koung_ en menant paître -des boeufs était une action honteuse, aurait-il pu être nommé doué de -sagesse et de pénétration? Comme les remontrances [au roi de _Yu_] ne -pouvaient être suivies, il ne fit pas de remontrances; peut-il pour -cela être appelé un homme imprudent? Sachant que le prince de _Yu_ -était près de sa perte, il le quitta le premier; il ne peut pas pour -cela être appelé imprudent. - -En ces circonstances il fut promu dans le royaume de _Thsin_. Sachant -que _Mou-koung_ pourrait agir de concert avec lui, il lui prêta son -assistance; peut-on l'appeler pour cela imprudent? En étant ministre du -royaume de _Thsin_, il rendit son prince illustre dans tout l'empire, -et sa renommée a pu être transmise aux générations qui l'ont suivi. -S'il n'avait pas été un sage, aurait-il pu obtenir ces résultats? Se -vendre pour rendre son prince accompli est une action que les hommes -les plus grossiers du village, qui s'aiment et se respectent, ne -feraient pas; et celui que l'on nomme un sage l'aurait faite! - - - -[1] Ode _Nan-chan_, section _Kouë-foung._ - -[2] Parce qu'il n'aurait pas obtenu leur assentiment, et qu'il n'aurait -pas voulu leur désobéir. - -[3] _Commentaire._ - -[4] Frère cadet de _Chun_, mais d'une autre mère. - -[5] Chapitre du _Chou-king._ - -[6] Ode _Pe-chan_, section _Siao-ya._ - -[7] Ode _Yun-han_, section _Ta-ya._ - -[8] C'est _Li-wang_ qui est ici designé. (_Glose._) - -[9] Ode _Hia-wou_, section _Ta-ya._ - -[10] Chapitre _Ta-yu-mo_, pag. 52, des _Livres sacrés de l'Orient._ - -[11] _Pe-chin_, littéralement, les _cent esprits_; ce sont les esprits -du ciel, de la terre, des montagnes et des fleuves, (_Glose._) - -[12] _Tchoung-kouë_, c'est-à-dire, le royaume suzerain qui se trouvait -placé au milieu de tous les autres royaumes feudataires qui formaient -avec lui l'empire chinois. - -[13] Un des chapitres du _Chou-king_, pag. 84, lieu cité. - -[14] Pour le philosophe chinois, les intentions du ciel concernant la -succession à l'empire se manifestaient par le voeu populaire, qui se -produisait sous trois formes: l'adhésion des grands vassaux; celle -du commun du peuple, qui se choisit le dispensateur de la justice; -et enfin les chants des poëtes, qui sanctionnent, pour ainsi dire, -les deux premières formes du voeu populaire, et le transmettent à la -postérité. La question serait de savoir si ces trois formes du voeu -populaire sont toujours véritablement et sincèrement produites. - -[15] _Ming_, ordre donné et reçu, mandat. - -[16] Où était élevé le monument funéraire du roi son père. - -[17] En s'introduisant près du prince sous le prétexte de bien cuire -et de bien découper les viandes, comme on le supposerait de _Y-yin_. -(_Glose._) - -[18] Chapitre du _Chou-king_, qui rapporte les faits de _Y-yin._ - -[19] _Mou-kong_, palais de _Kie_, ainsi nommé. - -[20] _Po_, la capitale de _Thang._ - -[21] Homme d'une sagesse reconnue, et premier magistrat du royaume de -_Weï_. - -[22] Il était le favori du roi de _Weï_. - -[23] Sage du royaume de _Yu._ - - - - -CHAPITRE IV, - -COMPOSÉ DE 9 ARTICLES. - - -1. MENG-TSEU dit: Les yeux de _Pe-i_ ne regardaient point les formes -ou les objets qui portaient au mal; ses oreilles n'entendaient point -les sons qui portaient au mal. Si son prince n'était pas digne de -l'être[1], il ne le servait pas; si le peuple [qu'on lui confiait] -n'était pas digne d'être gouverné, il ne le gouvernait pas. Quand les -lois avaient leur cours, alors il acceptait des fonctions publiques; -quand l'anarchie régnait, alors il se retirait dans la solitude. Là -où une administration perverse s'exerçait, là où un peuple pervers -habitait, il ne pouvait pas supporter de demeurer. Il pensait, en -habitant avec les hommes des villages, que c'était comme s'il se fût -assis dans la boue ou sur de noirs charbons avec sa robe de cour et son -bonnet de cérémonies. - -A l'époque du tyran _Cheou_-(_sin_), il habitait sur les bords de la -mer septentrionale, en attendant la purification de l'empire. C'est -pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des moeurs de _Pe-i_, -s'ils étaient ignorants et stupides, sont [par son exemple] devenus -judicieux, et, s'ils étaient d'un caractère faible, ont acquis une -intelligence ferme et persévérante. - -_Y-yin_ disait: Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? Qui -gouvernerez-vous, si ce n'est le peuple? - -Quand les lois avaient leur cours, il acceptait des fonctions -publiques; quand l'anarchie régnait, il acceptait également des -fonctions publiques. - -Il disait[2]: «Lorsque le ciel fit naître ce peuple, il voulut que -ceux qui les premiers connaîtraient les principes des actions, ou -les devoirs sociaux, instruisissent ceux qui devaient les apprendre -d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient l'intelligence des -lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient ne l'acquérir -qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire celui qui le -premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des doctrines -sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence de ces -doctrines à ce peuple qui les ignore.» - -Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un -seul homme ou une seule femme qui ne comprît pas tous les avantages -des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'était comme s'il les avait -précipités lui-même dans une fosse ouverte sous leurs pas. C'est ainsi -qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire. - -_Lieou-hia-hoëi_ ne rougissait pas de servir un prince vil, il ne -repoussait pas une petite magistrature. S'il entrait en place, il ne -retenait pas les sages dans l'obscurité, et il se faisait un devoir -de suivre toujours la droite voie. S'il était négligé, délaissé, il -n'en conservait point de ressentiment; s'il se trouvait jeté dans le -besoin et la misère, il ne se plaignait point, ne s'en affligeait -point. S'il lui arrivait d'habiter parmi les hommes du village, ayant -toujours l'air satisfait, il ne voulait pas les quitter pour aller -demeurer ailleurs. Il disait: Vous, agissez comme vous l'entendez; moi -j'agis comme je l'entends[3]. Quand même, les bras nus et le corps -sans vêtements, vous viendriez vous asseoir à mes côtés, comment -pourriez-vous me souiller? - -C'est pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des moeurs de -_Lieou-hia-hoëi_, s'ils étaient pusillanimes, sont [par son exemple] -devenus pleins de courage; et s'ils étaient froids et insensibles, ils -sont devenus aimants et affectueux. - -KHOUNG-TSEU, voulant quitter le royaume de _Thsi_, prit dans sa main -une poignée de riz passé dans l'eau, et se mit en route. Lorsqu'il -voulut quitter le royaume de Zou, il dit: «Je m'éloigne lentement.» -C'est le devoir de celui qui s'éloigne du royaume de son père et de -sa mère[4]. Quand il fallait se hâter, se hâter; quand il fallait -s'éloigner lentement, s'éloigner lentement; quand il fallait mener une -vie privée, mener une vie privée; quand il fallait occuper un emploi -public, occuper un emploi public: voilà KHOUNG-TSEU. - -MENG-TSEU dit: _Pe-i_ fut le plus pur des saints; _Y-yin_ en fut le -plus patient et le plus résigné; _Lieou-hia-hoeï_ en fut le plus -accommodant; et KHOUNG-TSEU fut de tous celui qui sut le mieux se -conformer aux circonstances [en réunissant en lui toutes les qualités -des précédents][5]. - -KHOUNG-TSEU peut être appelé le grand ensemble de tous les sons -musicaux [qui concourent à former l'harmonie]. Dans le grand ensemble -de tous les sons musicaux, les instruments d'airain produisent les -sons, et les instruments de pierres précieuses les mettent en harmonie. -Les sons produits par les instruments d'airain commencent le concert; -l'accord que leur donnent les instruments de pierres précieuses termine -ce concert. Commencer le concert est l'oeuvre d'un homme sage; terminer -le concert est l'oeuvre d'un saint, ou d'un homme parfait. - -Si on compare la prudence à quelque autre qualité, c'est à l'habileté; -si on compare la sainteté à quelque autre qualité, c'est à la force -[qui fait atteindre au but proposé]. Comme l'homme qui lance une -flèche à cent pas, s'il dépasse ce but, il est fort; s'il ne fait que -l'atteindre, il n'est pas fort. - -2. _Pe-koung-ki_[6] fit une question en ces termes: Comment la maison -de _Tcheou_ ordonna-t-elle les dignités et les salaires? - -MENG-TSEU dit: Je n'ai pas pu apprendre ces choses en détail. Les -princes vassaux qui avaient en haine ce qui nuisait à leurs intérêts et -à leurs penchants ont de concert fait disparaître les règlements écrits -de cette famille. Mais cependant, moi KHO, j'en ai appris le sommaire. - -Le titre de _Thian-tseu_, fils du Ciel[7] [ou empereur], constituait -une dignité; le titre de _Koung_, une autre; celui de _Heou_, une -autre; celui de _Pe_, une autre; celui de _Tseu_ ou _Nan_, une autre: -en tout, pour le même ordre, cinq degrés ou dignités[8]. - -Le titre de prince (_kiun_) constituait une dignité d'un autre ordre; -celui de président des ministères (_king_), une autre; celui de premier -administrateur civil d'une ville (_ta-fou_), une autre; celui de lettré -de premier rang (_chang-sse_), une autre; celui de lettré de second -rang (_tchoung-sse_), une autre; celui de lettré de troisième rang -(_hia-sse_), une autre: en tout, pour le même ordre, six degrés. - -Le domaine constitué du fils du Ciel[9] était un territoire carré de -mille _li_ détendue sur chaque côté[10]; les _Koung_ et les _Heou_ -avaient chacun un domaine de cent _li_ d'étendue en tous sens; les -_Pe_ en avaient un de soixante et dix _li_; les _Tseu_ et les _Nan_, -de cinquante _li_: en tout quatre classes. Celui qui ne possédait pas -cinquante _li_ de territoire ne pénétrait pas [de son propre droit][11] -jusqu'au fils du Ciel. Ceux qui dépendaient des _Heou_ de tous rangs -étaient nommés _Fou-young_ ou vassaux. - -Le domaine territorial que les _King_, ou présidents des ministères, -recevaient de l'empereur, était équivalent à celui des _Heou_; celui -que recevaient les _Ta-fou_, commandants des villes, équivalait à -celui des _Pe_; celui que recevaient les _Youan-sse_ (ou _Chang-sse_), -lettrés de premier rang, équivalait à celui des _Tseu_ et des _Nan._ - -Dans les royaumes des grands dont le territoire avait cent _li_ -d'étendue en tous sens[12], le prince [ou le chef, _Koung_ et _Heou_] -avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou présidents des -ministères; les présidents des ministères, quatre fois autant que -les _Ta-fou_, ou premiers administrateurs des villes; les premiers -administrateurs des villes, deux fois autant que les _Chang-sse_, ou -lettrés de premier rang; les lettrés de premier rang, deux fois autant -que les _Tchoung-sse_, ou lettrés de second rang; les lettrés de second -rang, deux fois autant que les _Hia-sse_, ou lettrés de troisième rang. -Les lettrés de troisième rang avaient les mêmes appointements que les -hommes du peuple qui étaient employés dans différentes magistratures. -Ces appointements devaient être suffisants pour leur tenir lieu des -revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en cultivant la terre. - -Dans les royaumes de second rang dont le territoire n'avait que -soixante et dix _li_ d'étendue en tous sens, le prince [ou le chef, -_Pe_] avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou présidents -des ministères; les présidents des ministères, trois fois autant que -les premiers administrateurs des villes; les premiers administrateurs -des villes, deux fois autant que les lettrés de premier rang; les -lettrés de premier rang, deux fois autant que les lettrés de second -rang; les lettrés de second rang, deux fois autant que les lettrés -de troisième rang. Les lettrés de troisième rang avaient les mêmes -appointements que les hommes du peuple qui étaient employés dans -différentes magistratures. Ces appointements devaient être suffisants -pour leur tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se -procurer en cultivant la terre. - -Dans les petits royaumes dont le territoire n'avait que cinquante -_li_ d'étendue en tous sens, le prince [ou chef, _Tseu_ et _Nan_] -avait dix fois autant de revenus que les présidents des ministères; -les présidents des ministères, deux fois autant que les premiers -administrateurs des villes; les premiers administrateurs des villes, -deux fois autant que les lettrés du premier rang; les lettrés du -premier rang, deux fois autant que les lettres du second rang; les -lettrés du second rang, deux fois autant que les lettrés du troisième -rang. Les lettrés du troisième rang avaient les mêmes appointements -que les hommes du peuple qui étaient employés dans différentes -magistratures. Ces appointements devaient être suffisants pour leur -tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en -cultivant la terre. - -Voici ce que les laboureurs obtenaient des terres qu'ils cultivaient. -Chacun d'eux en recevait cent arpents [pour cultiver]. Par la culture -de ces cent arpents, les premiers ou les meilleurs cultivateurs -nourrissaient neuf personnes; ceux qui venaient après en nourrissaient -huit; ceux de second ordre en nourrissaient sept; ceux qui venaient -après en nourrissaient six. Ceux de la dernière classe, ou les plus -mauvais, en nourrissaient cinq. Les hommes du peuple qui étaient -employés dans différentes magistratures recevaient des appointements -proportionnés à ces différents produits. - -3. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous -demander quelles sont les conditions d'une véritable amitié? - -MENG-TSEU dit: Si vous ne vous prévalez pas de la supériorité de votre -âge, si vous ne vous prévalez pas de vos honneurs, si vous ne vous -prévalez pas de la richesse et de la puissance de vos frères, vous -pouvez contracter des liens d'amitié. Contracter des liens d'amitié -avec quelqu'un, c'est contracter amitié avec sa vertu. Il ne doit pas y -avoir d'autre motif de liaison d'amitié. - -_Meng-hian-tseu_[13] était le chef d'une famille de cent chars. Il -y avait cinq hommes liés entre eux d'amitié: _Yo-tching-khieou, -Mou-tchoung;_ j'ai oublié le nom des trois autres. _[Meng]-hian-tseu_ -s'était aussi lié d'amitié avec ces cinq hommes, qui faisaient peu de -cas de la grande famille de _Hian-tseu_. Si ces cinq hommes avaient -pris en considération la grande famille de _Hian-tseu_, celui-ci -n'aurait pas contracté amitié avec eux. - -Non-seulement le chef d'une famille de cent chars doit agir ainsi, mais -encore des princes de petits États devraient agir de même. - -_Hoeï, Koung_ de l'État de _Pi_, disait: Quant à _Tseu-sse_, j'en -ai fait mon précepteur; quant à _Yan-pan_, j'en ai fait mon ami. -_Wang-chun_ et _Tchang-si_ [qui leur sont bien inférieurs en vertus] -sont ceux qui me servent comme ministres. - -Non-seulement le prince d'un petit État doit agir ainsi, mais encore -des princes ou chefs de plus grands royaumes devraient aussi agir de -même. - -_Ping, Koung_ de _Tçin_, avait une telle déférence pour _Haï-tang_[14] -que lorsque celui-ci lui disait de rentrer dans son palais, il y -rentrait; lorsqu'il lui disait de s'asseoir, il s'asseyait; lorsqu'il -lui disait de manger, il mangeait. Quoique ses mets n'eussent été -composés que du riz le plus grossier, ou de jus d'herbes, il ne s'en -rassasiait pas moins, parce qu'il n'osait pas faire le contraire [tant -il respectait les ordres du sage][15]. Ainsi il avait pour eux la -déférence la plus absolue, et rien de plus. Il ne partagea pas avec -lui une portion de la dignité qu'il tenait du ciel [en lui donnant -une magistrature][16]; il ne partagea pas avec lui les fonctions de -gouvernement qu'il tenait du ciel [en lui conférant une partie de ces -fonctions][17]; il ne consomma pas avec lui les revenus qu'il tenait -du ciel[18]. En agissant ainsi, c'est honorer un sage à la manière -d'un lettré, mais ce n'est pas l'honorer à la manière d'un roi ou d'un -prince. - -Lorsque _Chun_ eut été élevé au rang de premier ministre, il alla -visiter l'empereur. L'empereur donna l'hospitalité à son gendre dans le -second palais, et même il mangea à la table de _Chun_. Selon que l'un -d'eux visitait l'autre, ils étaient tour à tour hôte recevant et hôte -reçu [sans distinction d'_empereur_ et de _sujet_]. C'est ainsi que le -fils du Ciel entretenait des liens d'amitié avec un homme privé. - -Si, étant dans une position inférieure, on témoigne de la déférence et -du respect à son supérieur, cela s'appelle _respecter la dignité;_ si, -étant dans une position supérieure, on témoigne de la déférence et du -respect à son inférieur, cela s'appelle _honorer et respecter l'homme -sage_. Respecter la dignité, honorer et respecter l'homme sage, le -devoir est le même dans les deux circonstances. - -4. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous -demander quel sentiment on doit avoir en offrant des présents[19] pour -contracter amitié avec quelqu'un? - -MENG-TSEU dit: Celui du respect. - -_Wen-tchang_ continua: Refuser cette amitié et repousser ces présents -à plusieurs reprises est une action considérée comme irrévérencieuse; -pourquoi cela? - -MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme honoré [par sa position ou sa dignité] -vous fait un don, si vous vous dites, avant de l'accepter: Les moyens -qu'il a employés pour se procurer ces dons d'amitié sont-ils justes, -ou sont-ils injustes? ce serait manquer de respect envers lui; c'est -pourquoi on ne doit pas les repousser. - -_Wen-tchang_ dit: Permettez; je ne les repousse pas d'une manière -expresse par mes paroles; c'est dans ma pensée que je les repousse. Si -je me dis en moi-même: «Cet homme honoré par sa dignité, qui m'offre -ces présents, les a extorqués[20] au peuple: cela n'est pas juste;» et -que, sous un autre prétexte que je donnerai, je ne les reçoive pas: -n'agirai-je pas convenablement? - -MENG-TSEU dit: S'il veut contracter amitié selon les principes de la -raison, s'il offre des présents avec toute la politesse et l'urbanité -convenables, KHOUNG-TSEU lui-même les eût acceptés. - -_Wen-tchang_ dit: Maintenant, je suppose un homme qui arrête les -voyageurs dans un lieu écarté en dehors des portes de la ville, pour -les tuer et les dépouiller de ce qu'ils portent sur eux: si cet homme -veut contracter amitié selon les principes de la raison, et s'il -offre des présents avec toute la politesse d'usage, sera-t-il permis -d'accepter ces présents, qui sont le produit du vol? - -MENG-TSEU dit: Cela ne sera pas permis. Le _Khang-kao_ dit: «Ceux qui -tuent les hommes et jettent leurs corps à l'écart pour les dépouiller -de leurs richesses, et dont l'intelligence obscurcie et hébétée ne -redoute pas la mort, il n'est personne chez tous les peuples qui ne -les ait en horreur.» Ce sont là des hommes que, sans attendre ni -instruction judiciaire ni explication, on fait mourir de suite. Cette -coutume expéditive de faire justice des assassins sans discussions -préalables, la dynastie _Yn_ la reçut de celle de _Hia_, et la dynastie -des _Tcheou_ de celle de _Tin_; elle a été en vigueur jusqu'à nos -jours. D'après cela, comment seriez-vous exposé à recevoir de pareils -présents? - -_Wen-tchang_ poursuivit: De nos jours, les princes de tous rangs, -extorquant les biens du peuple, ressemblent beaucoup aux voleurs qui -arrêtent les passants sur les grands chemins pour les dépouiller[21]. -Si, lorsque avec toutes les convenances d'usage ils offrent des -présents au sage, le sage les accepte, oserais-je vous demander en quoi -il place la justice[22]? - -MENG-TSEU dit: Pensez-vous donc que si un souverain puissant -apparaissait au milieu de nous, il rassemblerait tous les princes de -nos jours et les ferait mourir pour les punir de leurs exactions? -ou bien que si, après les avoir tous prévenus du châtiment qu'ils -méritaient, ils ne se corrigeaient pas, ils les ferait périr? Appeler -[comme vous venez de le faire] ceux qui prennent ce qui ne leur -appartient pas, _voleurs de grands chemins_, c'est étendre à cette -espèce de gens la sévérité la plus extrême que comporte la justice -[fondée sur la saine raison][23]. - -KHOUNG-TSEU occupait une magistrature dans le royaume de _Lou_ [sa -patrie]. Les habitants, lorsqu'ils allaient à la chasse, se disputaient -à qui prendrait le produit de l'autre, et KHOUNG-TSEU en faisait -autant[24]. S'il est permis de se disputer de cette façon à qui prendra -le gibier de l'autre lorsque l'on est à la chasse, à plus forte raison -est-il permis de recevoir les présents qu'on vous offre. - -_Wen-tchang_ continua: S'il en est ainsi, alors KHOUNG-TSEU, en -occupant sa magistrature, ne s'appliquait sans doute pas à pratiquer la -doctrine de la droite raison? - -MENG-TSEU répondit: Il s'appliquait à pratiquer la doctrine de la -droite raison. - ---Si son intention était de pratiquer cette doctrine, pourquoi donc, -étant à la chasse, se querellait-il pour prendre le gibier des autres? - ---KHOUNG-TSEU avait le premier prescrit dans un livre, d'une manière -régulière, que l'on emploierait certains vases en nombre déterminé dans -le sacrifice aux ancêtres, et qu'on ne les remplirait pas de mets tirés -à grands frais des quatre parties du royaume. - ---Pourquoi ne quittait-il pas le royaume de _Lou?_ - ---Il voulait mettre ses principes en pratique. Une fois qu'il voyait -que ses principes pouvant être mis en pratique n'étaient cependant pas -pratiqués, il quittait le royaume. C'est pourquoi il n'est jamais resté -trois ans dans un royaume sans le quitter. - -Lorsque KHOUNG-TSEU voyait que sa doctrine pouvait être mise en -pratique, il acceptait des fonctions publiques; quand on le recevait -dans un État avec l'urbanité prescrite, il acceptait des fonctions -publiques; quand il pouvait être entretenu avec les revenus publics, il -acceptait des fonctions publiques. - -Voyant que sa doctrine pouvait être pratiquée par _Ki-houan-tseu_ -(premier ministre de _Ting, Koung_ de _Lou_), il accepta de lui des -fonctions publiques; ayant été traité avec beaucoup d'urbanité par -_Ling, Koung_ de _Weï_, il accepta de lui des fonctions publiques; -ayant été entretenu avec les revenus publics par _Hiao, Koung_ de -_Wei_, il accepta de lui des fonctions publiques. - -5. MENG-TSEU dit: On accepte et on remplit des fonctions publiques, -sans que ce soit pour cause de pauvreté; mais il est des temps où c'est -pour cause de pauvreté. On épouse une femme dans un tout autre but que -celui d'en recevoir son entretien; mais il est des temps où c'est dans -le but d'en recevoir son entretien. - -Celui qui pour cause de pauvreté refuse une position honorable reste -dans son humble condition, et en refusant des émoluments il reste dans -la pauvreté. - -Celui qui refuse une position honorable, et reste dans son humble -condition; qui refuse des émoluments, et reste dans la pauvreté: que -lui convient-il donc de faire? Il faut qu'il fasse le guet autour des -portes de la ville, ou qu'il fasse résonner la crécelle de bois [pour -annoncer les veilles de la nuit]. - -Lorsque KHOUNG-TSEU était _directeur d'un grenier public_[25], il -disait: Si mes comptes d'approvisionnements et de distributions sont -exacts, mes devoirs sont remplis. Lorsqu'il était _administrateur -général des campagnes_[26], il disait: Si les troupeaux sont en bon -état, mes devoirs sont remplis. - -Si lorsqu'on se trouve dans une condition inférieure on parle de choses -bien plus élevées que soi[27], on est coupable [de sortir de son -état][28]. Si lorsqu'on se trouve à la cour d'un prince on ne remplit -pas les devoirs que cette position impose, on se couvre de honte. - -6. _Wen-tchang_ dit: Pourquoi les lettrés [qui n'occupent pas d'emplois -publics][29] ne se reposent-ils pas du soin de leur entretien sur les -princes des différents ordres[30]? - -MENG-TSEU dit: Parce qu'ils ne l'osent pas. Les princes de différents -ordres, lorsqu'ils ont perdu leur royaume, se reposent sur tous les -autres princes du soin de leur entretien; c'est conforme à l'usage -établi; mais ce n'est pas conforme à l'usage établi que les lettrés se -reposent sur les princes du soin de leur entretien. - -_Wen-tchang_ dit: Si le prince leur offre pour aliments du millet ou du -riz, doivent-ils l'accepter? - ---Ils doivent l'accepter. - ---Ils doivent l'accepter; et de quel droit[31]? - ---Le prince a des devoirs à remplir envers le peuple dans le besoin; il -doit le secourir[32]. - ---Lorsqu'on offre un secours, on le reçoit; et lorsque c'est un -présent, on le refuse; pourquoi cela? - ---Parce qu'on ne l'ose pas [dans le dernier cas]. - ---Permettez-moi encore une question: On ne l'ose pas; et comment cela? - ---Celui qui fait le guet à la porte de la ville, celui qui fait -résonner la crécelle de bois, ont, l'un et l'autre, un emploi permanent -qui leur donne droit à être nourris aux dépens des revenus ou impôts -du prince. Ceux qui, n'occupant plus d'emplois publics permanents, -reçoivent des dons du prince, sont considérés comme manquant du respect -que l'on se doit à soi-même. - ---Je sais maintenant que si le prince fournit des aliments au lettré, -il peut les recevoir; mais j'ignore si ces dons doivent être continués. - ---_Mou-koung_ se conduisit ainsi envers _Tseu-sse_: il envoyait -souvent des hommes pour prendre des informations sur son compte [pour -savoir s'il était en état de se passer de ses secours][33]; et il lui -envoyait souvent des aliments de viande cuite. Cela ne plaisait pas -à _Tseu-sse._ A la fin, il prit les envoyés du prince par la main et -les conduisit jusqu'en dehors de la grande porte de sa maison; alors, -le visage tourné vers le nord, la tête inclinée vers la terre, et -saluant deux fois les envoyés, sans accepter leurs secours, il dit: -«Je sais dès maintenant que le prince me nourrit, moi _Ki_, comme si -j'étais un chien ou un cheval.» Or, de ce moment-là, les gouverneurs et -premiers administrateurs des villes n'ont plus alimenté [les lettrés]; -cependant, si lorsqu'on aime les sages on ne peut les élever à des -emplois, et qu'en outre on ne puisse leur fournir ce dont ils ont -besoin pour vivre, peut-on appeler cela aimer les sages? - -_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Si le prince d'un -royaume désire alimenter un sage, que doit-il faire dans ce cas pour -qu'on puisse dire qu'il est véritablement alimenté? - -MENG-TSEU dit: Le lettré doit recevoir les présents ou les aliments -qui lui sont offerts par l'ordre du prince en saluant deux fois et en -inclinant la tête. Ensuite les gardiens des greniers royaux doivent -continuer les aliments, les cuisiniers doivent continuer d'envoyer de -la viande cuite, sans que les hommes chargés des ordres du prince les -lui présentent de nouveau[34]. - -_Tseu-sse_ se disait en lui-même: «Si pour des viandes cuites on me -tourmente de manière à m'obliger à faire souvent des salutatious -de remercîment, ce n'est pas là un mode convenable de subvenir à -l'entretien des sages.» - -_Yao_ se conduisit de la manière suivante envers _Chun_: il ordonna à -ses neuf fils de le servir; il lui donna ses deux filles en mariage; -il ordonna à tous les fonctionnaires publics de fournir des boeufs, des -moutons, de remplir des greniers pour l'entretien de _Chun_ au milieu -des champs; ensuite il l'éleva aux honneurs et lui conféra une haute -dignité. C'est pourquoi il est dit avoir honoré un sage selon un mode -convenable à un souverain ou à un prince. - -7. _Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Pourquoi un -sage ne va-t-il pas visiter les princes[35]? - -MENG-TSEU dit: S'il est dans leur ville principale, on dit qu'il est -le sujet de la place publique et du puits public; s'il est dans la -campagne, on dit qu'il est le sujet des herbes forestières. Ceux qui -sont dans l'un et l'autre cas, sont ce que l'on nomme les hommes de la -foule[36]. Les hommes de la foule qui n'ont pas été ministres, et n'ont -pas encore offert de présents au prince, n'osent pas se permettre de -lui faire leur visite; c'est l'usage. - -_Wen-tchang_ dit: Si le prince appelle les hommes de la foule pour un -service exigé, ils vont faire ce service. Si le prince, désirant les -voir, les appelle auprès de lui, ils ne vont pas le voir; pourquoi -cela? - -MENG-TSEU dit: Aller faire an service exigé est un devoir de -justice[37]; aller faire des visites [au prince] n'est pas un devoir de -justice. - -Par conséquent, pourquoi le prince désirerait-il que les lettrés lui -fissent des visites? - -_Wen-tchang_ dit: Parce qu'il est fort instruit, parce que lui-même est -un sage. - -MENG-TSEU dit: Si parce qu'il est fort instruit [il veut l'avoir près -de lui pour s'instruire encore][38], alors le fils du Ciel n'appelle -pas auprès de lui son précepteur; à plus forte raison un prince ne -l'appellera-t-il pas. Si parce qu'il est sage [il veut descendre -jusqu'aux sages][39], alors je n'ai pas encore entendu dire qu'un -prince, désirant voir un sage, l'ait appelé auprès de lui. - -_Mou-koung_ étant allé, selon l'usage, visiter _Tseu-sse_, dit: Dans -l'antiquité, comment un prince de mille quadriges[40] faisait-il pour -contracter amitié avec un lettré? - -_Tseu-sse_, peu satisfait de cette question, répondit: Il y a une -maxime d'un homme de l'antiquité qui dit: «Que le prince _le serve [en -le prenant pour son maître], et qu'il l'honore_.» A-t-il dit, _qu'il -contracte amitié avec lui?_ - -_Tseu-sse_ était peu satisfait de la question du prince; n'était-ce -pas parce qu'il s'était dit en lui-même: «Quant à la dignité, au -rang que vous occupez, vous êtes prince, et moi je suis sujet[41]; -comment oserais-je former des liens d'amitié avec un prince? Quant à la -vertu, c'est vous qui êtes mon inférieur, qui devez me servir; comment -pourriez-vous contracter des liens d'amitié avec moi?» Si les princes -de mille quadriges qui cherchaient à contracter des liens d'amitié -avec les lettrés ne pouvaient y parvenir, à plus forte raison ne -pouvaient-ils pas les appeler à leur cour. - -_King, Koung_ de _Thsi_[42], voulant aller à la chasse, appela les -gardiens des parcs royaux avec leur étendard. Comme ils ne se rendirent -pas à l'appel, il avait résolu de les faire mourir. - -«L'homme dont la pensée est toujours occupée de son devoir [lui -représenta KHOUNG-TSEU] n'oublie pas qu'il sera jeté dans un fossé ou -dans une mare d'eau [s'il le transgresse]; l'homme au courage viril -n'oublie pas qu'il perdra sa tête.» - -Pourquoi KHOUNG-TSEU prit-il la défense de ces hommes? Il la prit parce -que les gardiens n'ayant pas été avertis avec leur propre signal, ils -ne s'étaient pas rendus à l'appel. - -_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: De quel objet se -sert-on pour appeler les gardiens des parcs royaux? - -MENG-TSEU dit: On se sert d'un bonnet de poil; pour les hommes de la -foule, on se sert d'un étendard de soie rouge sans ornement; pour les -lettrés, on se sert d'un étendard sur lequel sont figurés deux dragons; -pour les premiers administrateurs, on se sert d'un étendard orné de -plumes de cinq couleurs qui pendent au sommet de la lance. - -Comme on s'était servi du signal des premiers administrateurs pour -appeler les gardiens des parcs royaux, ceux-ci, même en présence de -la mort [qui devait être le résultat de leur refus], n'osèrent pas -se rendre à l'appel. Si on s'était servi du signal des lettrés pour -appeler les hommes de la foule, les hommes de la foule auraient-ils -osé se rendre à l'appel? Bien moins encore ne s'y rendrait-il pas, si -on s'était servi du signal d'un homme dépourvu de sagesse[43], pour -appeler un homme sage! - -Si, lorsqu'on désire recevoir la visite d'un homme sage, on n'emploie -pas les moyens convenables[44], c'est comme si en désirant qu'il entrât -dans sa maison on lui en fermait la porte. L'équité ou le devoir est -la voie; l'urbanité est la porte. L'homme supérieur ne suit que cette -voie, ne passe que par cette porte. Le _Livre des Vers_[45] dit: - - «La voie royale, la grande voie, est plane comme une - pierre qui sert à moudre le blé; - - Elle est droite comme une flèche; - - C'est elle que foulent les hommes supérieurs; - - C'est elle que regardent de loin les hommes de la - foule[46].» - -_Wen-tchang_ dit: KHOUNG-TSEU, se trouvant appelé par un message du -prince, se rendait à son invitation sans attendre son char. S'il en est -ainsi, KHOUNG-TSEU agissait-il mal? - -MENG-TSEU dit: Ayant été promu à des fonctions publiques, il occupait -une magistrature; et c'est parce qu'il occupait une magistrature qu'il -était invité à la cour. - -8. MENG-TSEU, interpellant _Wen-tchang_, dit: Le lettré vertueux d'un -village se lie spontanément d'amitié avec les lettrés vertueux de ce -village; le lettré vertueux d'un royaume se lie spontanément d'amitié -avec les lettrés vertueux de ce royaume; le lettré vertueux d'un empire -se lie spontanément d'amitié avec les lettrés vertueux de cet empire. - -Pensant que les liens d'amitié qu'il contracte avec les lettrés -vertueux de l'empire ne sont pas encore suffisants, il veut remonter -plus haut, et il examine les oeuvres des hommes de l'antiquité; il -récite leurs vers, il lit et explique leurs livres. S'il ne connaissait -pas intimement ces hommes, en serait-il capable? C'est pourquoi il -examine attentivement leur siècle[47]. C'est ainsi qu'en remontant -encore plus haut, il contracte de plus nobles amitiés. - -9. _Siouan_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU sur les premiers -ministres (_King_). - -Le Philosophe dit: Sur quels premiers ministres le roi m'interroge-t-il? - -Le roi dit: Les premiers ministres ne sont-ils pas tous de la même -classe? - -MENG-TSEU répondit: Ils ne sont pas tous de la même classe. Il y a -des premiers ministres qui sont unis au prince par des liens de -parenté; il y a des premiers ministres qui appartiennent à des familles -différentes de la sienne. - -Le roi dit: Permettez-moi de vous demander ce que sont les premiers -ministres consanguins. - -MENG-TSEU répondit: Si le prince a commis une grande faute [qui -puisse entraîner la ruine du royaume][48], alors ils lui font des -remontrances. S'il retombe plusieurs fois dans la même faute sans -vouloir écouter leurs remontrances, alors ces ministres le remplacent -dans sa dignité et lui ôtent son pouvoir. - -Le roi, ému de ces paroles, changea de couleur. MENG-TSEU ajouta: Que -le roi ne trouve pas mes paroles extraordinaires. Le roi a interrogé un -sujet; le sujet n'a pas osé lui répondre contrairement à la droiture et -à la vérité. - -Le roi, ayant repris son air habituel, voulut ensuite interroger le -Philosophe sur les premiers ministres de familles différentes. - -MENG-TSEU dit: Si le prince a commis une grande faute, alors ils lui -font des remontrances; s'il retombe plusieurs fois dans les mêmes -fautes, sans vouloir écouter leurs remontrances, alors ils se retirent. - - -[1] Voyez liv. Ier, chap. III. - -[2] voyez le chapitre précédent, §7. - -[3] _Eulh weï eulh, ngo weï ngo;_ littéralement, _vous, pour vous; moi, -pour moi._ - - -[4] KHOUNG-TSEU naquit dans le royaume de _Lou_; c'était le royaume de -son père et de sa mère. (_Glose._) - -[5] _Glose._ - -[6] Homme de l'État de _Weï_. - -[7] «Celui qui pour père a le ciel, pour mère la terre, et qui est -constitué leur fils, c'est le_fils du Ciel_. (_Glose._) - -[8] On a quelquefois traduit ces quatre derniers titres par ceux -de _duc_ (_koung_), _prince_ (_heou_), _comte_ (_pe_), _marquis_ -et _baron_ (_tseu_ et _nan_); mais en supposant qu'autrefois ils -aient pu avoir quelques rapports d'analogie pour les idées qu'ils -représentaient, ils n'en auraient plus aucun de nos jours. Voici -comment les définit la Glose chinoise que nous avons sous les yeux: - -1° _Koung_, celui dont les fonctions consistaient à se dévouer -complètement au bien public, sans avoir aucun égard à son intérêt privé; - -2° _Heou_, celui dont les fonctions étaient de veiller aux affaires du -dehors, et qui en même temps était prince; - -3° _Pe_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour former -l'éducation des citoyens (_Tchang-jin_); - -4° _Tseu_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour pourvoir -à l'entretien des citoyens; et _nan_, celui qui en avait aussi de -suffisants pour les rendre paisibles. - -Voici comment la même Glose définit les titres suivants: - -1° _Kiun_ (_prince_), celui dont les proclamations (_tchu-ming_) -suffisaient pour corriger et redresser la foule du peuple; - -2° _King_, celui qui savait donner et retirer les emplois publics, et -dont la raison avait toujours accès près du prince; - -3° _Ta-fou_, ceux dont le savoir suffisait pour instruire et -administrer des citoyens; - -4° _Chang-sse_, ceux dont les talents suffisaient pour administrer les -citoyens; trois commandements constituaient le _chang-sse;_ - -5° _Tchoung-sse_, deux commandements le constituaient; - -6° _Hia-sse_, un commandement le constituait. - -[9] Les revenus se percevaient sur les terres; c'est pourquoi on dit le -_domaine_ ou le _territoire_ (_thi_). - -[10] «Par le mot _fang_ (_carré_), dit la Glose, il veut dire que les -quatre cotés de ce territoire, à l'orient, à l'occident, au midi et au -nord, avaient chacun d'étendue, en droite ligne, mille _li_, ou 100 -lieues.» - -[11] _Glose._ - -[12] «Royaumes des _Koung_ et des _Heou_.» (_Glose._) - -[13] Voyez _Ta-hio_, chap. X, §21. - -[14] Sage du royaume du _Tçin._ - -[15] _Glose._ - -[16] _Glose._ - -[17] _Glose._ - -[18] Ces trois expressions _thian-weï, dignité du ciel; thian-chi, -fonctions du ciel; thian-lou, revenus du ciel_, équivalent à _dignité -royale, fonctions royales, revenus royaux._ - -[19] Ce sont les rois et les princes qui invitent les sages à leur -cour, en leur offrant de riches présents, dent il est ici question. - -[20] _Thsiu, prendre_; et quand on suppose que c'est avec violence et -impunité _extorquer_. - -[21] _Kin tchi tchou heou thsiu tchi iu min, yeou yu ye._ - -[22] _Wen khi ho i_. (_Glose._) - -[23] _Glose_. Nous croyons devoir répéter ici que dans ces hardis -passages si adroitement rédigés, comme dans tout l'ouvrage, nous ne -nous sommes pas permis d'ajouter un seul mot au texte chinois sans le -placer entre parenthèses; et dans ce dernier cas, il est toujours tiré -de la Glose, ou du sens même de la phrase. - -[24] La Glose dit. Cela signifie seulement qu'il ne s'opposait pas à -cette coutume, mais non que par lui-même il en fît autant. - -[25] Voyez à ce sujet notre _Description historique, etc., de l'empire -de la Chine,_ déjà citée, vol. I, pag. 123 et suiv. - -[26] _Chin tian_. Voyez à ce sujet le même ouvrape, pag. 125. - -[27] «De la haute administration du royaume.» (_Glose_) - -[28] _Glose._ - -[29] _Glose._ - -[30] _Tchou-heou_, les _Heou_ en général. - -[31] _Ho-i_; littéralement, _de quelle justice?_ - -[32] _Kiun tchi iu ming ye, ko tcheou tchi._ - -[33] _Glose._ - -[34] «Afin de ne pas l'obliger à répéter à chaque instant ses -salutations et ses remercîments.» (_Commentaire._) - -[35] Il fait allusion à son maître. - -[36] _Tous ceux qui n'occupent aucun emploi public._ - -[37] «Aller faire un service exigé est un devoir pour les hommes de -la foule; ne pas aller faire des visites (au prince) est d'un usage -consacré pour les lettrés.» (TCHOU-HI.) - -[38] Supplément de la Glose. - -[39] _Ibid._ - -[40] C'étaient les princes du rang de _Heou_. Ces expressions -chinoises, _un prince de cent quadriges, un prince de mille quadriges, -un prince de dix mille quadriges,_ sont tout a fait analogues à celles -dont nous nous servons pour désigner la puissance relative des machines -a vapeur de _la force de vingt, de cinquante, de cent chevaux, etc._ - -[41] «Par ce mot de _tchin, sujet_, il veut désigner la condition -(_fen_) des hommes de la foule.» (_Glose._) - -[42] Voyez précédemment, liv. I, chap. VI. pag. 276. - -[43] «Par _homme dépourvu de sagesse_, dit la Glose, il indique celui -qui désire recevoir la visite d'un sage, et lui fait un appel à ce -sujet.» - -[44] _L'Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit à ce sujet: «C'est -pourquoi le prince d'un royaume qui désire recevoir la visite d'un -homme sage, doit suivre la marche convenable: ou le sage habite son -voisinage, et alors il doit le visiter lui-même; ou il est éloigné, et -alors il doit lui envoyer des exprès pour l'engager à se rendre à sa -cour.» - -[45] Ode _Ta-toung_, section _Ta-ya._ - -[46] Il y a encore maintenant en Chine des routes destinées uniquement -au service de l'empereur et de sa cour. - -[47] Les actions et les hauts faits qu'ils ont accomplis dans leur -génération. (_Glose._) - -[48] _Commentaire._ - - - - -CHAPITRE V, - -COMPOSÉ DE 20 ARTICLES. - - -1. _Kao-tseu_ dit: La nature de l'homme ressemble au saule flexible; -l'équité ou la justice ressemble à une corbeille; on fait avec la -nature de l'homme l'humanité et la justice, comme on fait une -corbeille avec le saule flexible. - -MENG-TSEU dit: Pouvez-vous, en respectant la nature du saule, en faire -une corbeille? Vous devez d'abord rompre et dénaturer le saule flexible -pour pouvoir ensuite en faire une corbeille. S'il est nécessaire de -rompre et de dénaturer le saule flexible pour en faire une corbeille, -alors ne sera-t-il pas nécessaire aussi de rompre et de dénaturer -l'homme pour le faire humain et juste? Certainement vos paroles -porteraient les hommes à détruire en eux tout sentiment d'humanité et -de justice. - -2. _Kao-tseu_ continuant: La nature de l'homme ressemble à une eau -courante; si on la dirige vers l'orient, elle coule vers l'orient; si -on la dirige vers l'occident, elle coule vers l'occident. La nature -de l'homme ne distingue pas entre le bien et le mal, comme l'eau ne -distingue pas entre l'orient et l'occident. - -MENG-TSEU dit: L'eau, assurément, ne distingue pas entre l'orient -et l'occident; ne distingue-t-elle pas non plus entre le haut et le -bas? La nature de l'homme est naturellement bonne, comme l'eau coule -naturellement en bas. Il n'est aucun homme qui ne soit naturellement -bon, comme il n'est aucune eau qui ne coule naturellement en bas. - -Maintenant, si en comprimant l'eau avec la main vous la faites jaillir, -vous pourrez lui faire dépasser la hauteur de votre front. Si en lui -opposant un obstacle vous la faites refluer vers sa source, vous -pourrez alors la faire dépasser une montagne. Appellerez-vous cela la -nature de l'eau? C'est de la contrainte. - -Les hommes peuvent être conduits à faire le mal; leur nature le permet -aussi. - -3. _Kao-tseu_ dit: La vie[1], c'est ce que j'appelle nature. - -MENG-TSEU dit: Appelez-vous la vie nature, comme vous appelez le blanc -blanc? - -_Kao-tseu_ dit: Oui. - -MENG-TSEU dit: Selon vous, la blancheur d'une plume blanche est-elle -comme la blancheur de la neige blanche? et la blancheur de la neige -blanche est-elle comme la blancheur de la pierre blanche nommée _Yu?_ - -_Kao-tseu_ dit: Oui. - -MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, la nature du chien est donc la même -que la nature du boeuf, et la nature du boeuf est donc la même que la -nature de l'homme? - -4. _Kao-tseu_ dit: Les aliments et les couleurs appartiennent à la -nature; l'humanité est intérieure, non extérieure; l'équité est -extérieure, et non intérieure. - -MENG-TSEU dit: Comment appelez-vous l'humanité intérieure et l'équité -extérieure? - -_Kao-tseu_ répondit: Si cet homme est un vieillard, nous disons qu'il -est un vieillard; sa vieillesse n'est pas en nous; de même que si tel -objet est blanc, nous le disons blanc, parce que sa blancheur est en -dehors de lui. C'est ce qui fait que je l'appelle extérieure. - -MENG-TSEU dit: Si la blancheur d'un cheval blanc ne diffère pas de -la blancheur d'un homme blanc, je doute si vous ne direz pas que la -vieillesse d'un vieux cheval ne diffère pas de la vieillesse d'un vieil -homme! Le sentiment de justice qui nous porte à révérer la vieillesse -d'un homme existe-t-il dans la vieillesse elle-même ou dans nous? - -_Kao-tseu_ dit: Je me suppose un frère cadet, alors je l'aime comme -un frère; que ce soit le frère cadet d'un homme de _Thsin_, alors -je n'éprouve aucune affection de frère pour lui. Cela vient de ce -que cette affection est produite par une cause qui est en moi. C'est -pourquoi je l'appelle intérieure. - -Je respecte un vieillard de la famille d'un homme de _Thsou_, et je -respecte également un vieillard de ma famille; cela vient de ce que ce -sentiment est produit par une cause hors de moi, la vieillesse. C'est -pourquoi je l'appelle extérieure. - -MENG-TSEU dit: Le plaisir que vous trouveriez à manger la viande rôtie -préparée par un homme de _Thsin_ ne diffère pas du plaisir que vous -trouveriez à manger de la viande rôtie préparée par moi. Ces choses ont -en effet la même ressemblance. S'il en est ainsi, le plaisir de manger -de la viande rôtie est-il aussi extérieur? - -5. _Meng-ki-tseu_, interrogeant _Koung-tou-tseu_, dit: Pourquoi -[MENG-TSEU] appelle-t-il l'équité intérieure? - -_Koung-tou-tseu_ dit: Nous devons tirer de notre propre coeur le -sentiment de respect que nous portons aux autres; c'est pourquoi il -l'appelle intérieur. - ---Si un homme du village est d'une année plus âgé que mon frère aîné, -lequel devrai-je respecter? - ---Vous devez respecter votre frère aîné. - ---Si je leur verse du vin à tous deux, lequel devrai-je servir le -premier? - ---Vous devez commencer par verser du vin à l'homme du village. - ---Si le respect pour la qualité d'aîné est représenté dans le premier -exemple, et la déférence ou les égards dans le second, l'un et l'autre -consistent réellement dans un sujet extérieur et non intérieur. - -_Koung-tou-tseu_ ne sut que répondre. Il fit part de son embarras à -MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Demandez-lui auquel, de son oncle ou de son -frère cadet, il témoigne du respect; il vous répondra certainement que -c'est à son oncle. - -Demandez-lui si son frère cadet représentait l'esprit de son aïeul[2] -[dans les cérémonies que l'on fait en l'honneur des défunts], auquel -des deux il porterait du respect; il vous répondra certainement que -c'est à son frère cadet. - -Mais si vous lui demandez quel est le motif qui lui fait révérer son -frère cadet plutôt que son oncle, il vous répondra certainement que -c'est parce que son frère cadet représente son aïeul. - -Vous, dites-lui aussi que c'est parce que l'homme du village -représentait un hôte, qu'il lui devait les premiers égards. C'est un -devoir permanent de respecter son frère aîné; ce n'est qu'un devoir -accidentel et passager de respecter l'homme du village. - -_Ki-tseu_, après avoir entendu ces paroles, dit: Devant respecter mon -oncle, alors je le respecte; devant respecter mon frère cadet, alors je -le respecte: l'une et l'autre de ces deux obligations sont constituées -réellement dans un sujet extérieur et non intérieur. - -_Koung-tou-tseu_ dit: Dans les jours d'hiver, je bois de l'eau tiède; -dans les jours d'été, je bois de l'eau fraîche. D'après cela, l'action -de boire et de manger résiderait donc aussi dans un sujet extérieur? - -6. _Koung-tou-tseu_ dit: Selon _Kao-tseu_, la nature [dans les -commencements de la vie][3] n'est ni bonne ni mauvaise. - -Les uns disent: La nature peut devenir bonne, elle peut devenir -mauvaise. C'est pourquoi, lorsque _Wen_ et _Wou_ apparurent, le peuple -aima en eux une nature bonne; lorsque _Yeou_ et _Li_ apparurent, le -peuple aima en eux une nature mauvaise. - -D'autres disent: Il est des hommes dont la nature est bonne, il en est -dont la nature est mauvaise. C'est pourquoi, pendant que _Yao_ était -prince, _Siang_ n'en existait pas moins; pendant que _Kou-seou_ était -mauvais père, _Chun_ n'en existait pas moins. Pendant que _Cheou-(sin)_ -régnait comme fils du frère aîné [de la famille impériale], existaient -cependant aussi _Weï-tseu-ki_ et _Pi-kan_, de la famille impériale. - -Maintenant vous dites: La nature de l'homme est bonne. S'il en est -ainsi, ceux [qui ont exprimé précédemment une opinion contraire] -sont-ils donc dans l'erreur? - -MENG-TSEU dit: Si l'on suit les penchants de sa nature, alors on peut -être bon. C'est pourquoi je dis que la nature de l'homme est _bonne_. -Si l'on commet des actes vicieux, ce n'est pas la faute de la faculté -que l'homme possède [de faire le bien]. - -Tous les hommes ont le sentiment de la miséricorde et de la pitié; tous -les hommes ont le sentiment de la honte et de la haine du vice; tous -les hommes ont le sentiment de la déférence et du respect; tous les -hommes ont le sentiment de l'approbation et du blâme. - -Le sentiment de la miséricorde et de la pitié, c'est de l'humanité; -le sentiment de la honte et de la haine du vice, c'est de l'équité; -le sentiment de la déférence et du respect, c'est de l'urbanité; -le sentiment de l'approbation et du blâme, c'est de la sagesse. -L'humanité, l'équité, l'urbanité, la sagesse, ne sont pas fomentées en -nous par les objets extérieurs; nous possédons ces sentiments d'une -manière fondamentale et originelle: seulement nous n'y pensons pas. - -C'est pourquoi l'on dit: «Si vous cherchez à éprouver ces sentiments, -alors vous les éprouverez; si vous les négligez, alors vous les perdez.» - -Parmi ceux qui n'ont pas développé complètement ces facultés de notre -nature, les uns diffèrent des autres comme du double, du quintuple; -d'autres, d'un nombre incommensurable. - -Le _Livre des Vers_[4] dit: - - «Le genre humain, créé par le ciel, - - A reçu en partage la faculté d'agir et la règle de ses - actions; - - Ce sont, pour le genre humain, des attributs universels - et permanents - - Qui lui font aimer ces admirables dons.» - -KHOUNG-TSEU dit: Celui qui composa ces vers connaissait bien la droite -voie [c'est-à-dire la nature et les penchants de l'homme]. C'est -pourquoi, _si on a la faculté d'agir_, on doit nécessairement _avoir -aussi la règle de ses actions_, ou les moyens de les diriger. _Ce sont -là, pour le genre humain, des attributs universels et permanents;_ -c'est pourquoi _ils lui font aimer ces admirables dons._ - -7. MENG-TSEU dit: Dans les années d'abondance, le peuple fait beaucoup -de bonnes actions; dans les années de stérilité, il en fait beaucoup de -mauvaises; non pas que les facultés qu'il a reçues du ciel diffèrent à -ce point; c'est parce que les passions qui ont assailli et submergé son -coeur l'ont ainsi entraîné dans le mal. - -Maintenant je suppose que vous semez du froment, et que vous avez -soin de le bien couvrir de terre. Le champ que vous avez préparé est -partout le même; la saison dans laquelle vous avez semé a aussi été -la même. Ce blé croît abondamment, et quand le temps du solstice est -venu, il est mûr en même temps. S'il existe quelque inégalité, c'est -dans l'abondance et la stérilité partielles du sol, qui n'aura pas reçu -également la nourriture de la pluie et de la rosée, et les labours de -l'homme. - -C'est pourquoi toutes les choses qui sont de même espèce sont toutes -respectivement semblables [sont de même nature]. Pourquoi en douter -seulement en ce qui concerne l'homme? Les saints hommes nous sont -semblables par l'espèce. - -C'est pour cela que _Loung-tseu_ disait: Si quelqu'un fait des -pantoufles tressées à une personne, sans connaître son pied, je sais -qu'il ne lui fera pas un panier. Les pantoufles se ressemblent toutes; -les pieds de tous les hommes de l'empire se ressemblent. - -La bouche, quant aux saveurs, éprouve les mêmes satisfactions. -_Y-ya_[5] fut le premier qui sut trouver ce qui plaît généralement -à la bouche. Si en appliquant son organe du goût aux saveurs, cet -organe eût différé par sa nature de celui des autres hommes, comme de -celui des chiens et des chevaux, qui ne sont pas de la même espèce -que nous, alors comment tous les hommes de l'empire, en fait de goût, -s'accorderaient-ils avec _Y-ya_ pour les saveurs? - -Ainsi donc, quant aux saveurs, tout le monde a nécessairement les -mêmes goûts que _Y-ya_, parce que le sens du goût de tout le monde est -semblable. - -Il en est de même pour le sens de l'ouïe. Je prends pour exemple les -sons de musique; tous les hommes de l'empire aiment nécessairement la -mélodie de l'intendant de la musique nommé _Kouang_, parce que le sens -de l'ouïe se ressemble chez tous les hommes. - -Il en est de même pour le sens de la vue. Je prends pour exemple -_Tseu-tou_[6]; il n'y eut personne dans l'empire qui n'appréciât sa -beauté. Celui qui n'aurait pas apprécié sa beauté eût été aveugle. - -C'est pourquoi je dis: La bouche, pour les saveurs, a le même goût; -les oreilles, pour les sons, ont la même audition; les yeux, pour les -formes, ont la même perception de la beauté. Quant au coeur, seul ne -serait-il pas le même, pour les sentiments, chez tous les hommes? - -Ce que le coeur de l'homme a de commun et de propre à tous, qu'est-ce -donc? C'est ce qu'on appelle la _raison naturelle_, l'_équité -naturelle_. Les saints hommes ont été seulement les premiers à -découvrir [comme _Y-ya_ pour les saveurs] ce que le coeur de tous les -hommes a de commun. C'est pourquoi la raison naturelle, l'équité -naturelle, plaisent à notre coeur, de même que la chair préparée des -animaux qui vivent d'herbes et de grains plaît à notre bouche. - -8. MENG-TSEU dit: Les arbres du mont _Nieou-chan_[7] étaient beaux. -Mais parce que ces beaux arbres se trouvaient sur les confins du grand -royaume, la hache et la serpe les ont atteints. Peut-on encore les -appeler beaux? Ces arbres qui avaient crû jour et nuit, que la pluie et -la rosée avaient humectés, ne manquaient pas [après avoir été coupés] -de repousser des rejetons et des feuilles. Mais les boeufs et les -moutons y sont venus paître et les ont endommagés. C'est pourquoi la -montagne est aussi nue et aussi dépouillée qu'on la voit maintenant. -L'homme qui la voit ainsi dépouillée pense qu'elle n'a jamais porté -d'arbres forestiers. Cet état de la montagne est-il son état naturel? - -Quoiqu'il en soit ainsi pour l'homme, les choses qui se conservent -dans son coeur, ne sont-ce pas les sentiments d'humanité et d'équité? -Pour lui, les passions qui lui ont fait déserter les bons et nobles -sentiments de son coeur sont comme la hache et la serpe pour les arbres -de la montagne, qui chaque matin les attaquent. [Son àme, après avoir -ainsi perdu sa beauté], peut-on encore l'appeler belle? - -Les effets d'un retour au bien, produits chaque jour au souffle -tranquille et bienfaisant du matin, font que, sous le rapport de -l'amour de la vertu et de la haine du vice, on se rapproche un peu de -la nature primitive de l'homme [comme les rejetons de la forêt coupée]. -Dans de pareilles circonstances, ce que l'on fait de mauvais dans -l'intervalle d'un jour empêche de se développer et détruit les germes -de vertu qui commençaient à renaître. - -Après avoir ainsi empêché à plusieurs reprises les germes de vertu qui -commençaient à renaître de se développer, alors ce souffle bienfaisant -du soir ne suffit plus pour les conserver. Dès l'instant que le souffle -bienfaisant du soir ne suffit plus pour les conserver, alors le naturel -de l'homme ne diffère pas beaucoup de celui de la brute. Les hommes, -voyant le naturel de cet homme semblable à celui de la brute, pensent -qu'il n'a jamais possédé la faculté innée de la raison. Sont-ce là les -sentiments véritables et naturels de l'homme? - -C'est pourquoi, si chaque chose obtient son alimentation naturelle, -il n'en est aucune qui ne prenne son accroissement; si chaque chose -ne reçoit pas son alimentation naturelle, il n'en est aucune qui ne -dépérisse. - -KHOUNG-TSEU disait: «Si vous le gardez, alors vous le conservez; -si vous le délaissez, alors vous le perdez. Il n'est pas de temps -déterminé pour cette perte et cette conservation. Personne ne connaît -le séjour qui lui est destiné.» Ce n'est que du coeur de l'homme qu'il -parle. - -9. MENG-TSEU dit: N'admirez pas un prince qui n'a ni perspicacité ni -intelligence. - -Quoique les produits du sol de l'empire croissent facilement, si la -chaleur du soleil ne se fait sentir qu'un seul jour, et le froid de -l'hiver dix, rien ne pourra croître et se développer. Mes visites [près -du prince] étaient rares. Moi parti, ceux qui refroidissaient [ses -sentiments pour le bien] arrivaient en foule. Que pouvais-je faire des -germes qui existaient en lui pour le bien? - -Maintenant le jeu des échecs est un art de calcul, un art médiocre -toutefois. Si cependant vous n'y appliquez pas toute votre -intelligence, tous les efforts de votre volonté, vous ne saurez pas -jouer ce jeu. _I-thsieou_ est de tous les hommes de l'empire celui -qui sait le mieux jouer ce jeu. Si pendant que _I-thsieou_ enseigne à -deux hommes le jeu des échecs, l'un de ces hommes applique toute son -intelligence et toutes les forces de sa volonté à écouter les leçons -de _I-thsieou_, tandis que l'autre homme, quoique y prêtant l'oreille, -applique toute son attention à rêver l'arrivée d'une troupe d'oies -sauvages, pensant, l'arc tendu et la flèche posée sur la corde de -soie, à les tirer et à les abattre, quoiqu'il étudie en même temps -que l'autre, il sera bien loin de l'égaler. Sera-ce à cause de son -intelligence, de sa perspicacité [moins grandes] qu'il ne l'égalera -pas? Je réponds: Non, il n'en est pas ainsi. - -10. MENG-TSEU dit: Je désire avoir du poisson; je désire aussi avoir du -sanglier sauvage. Comme je ne puis les posséder ensemble, je laisse de -côté le poisson, et je choisis le sanglier [que je préfère]. - -Je désire jouir de la vie, je désire posséder aussi l'équité. Si je ne -puis les posséder ensemble, je laisse de côté la vie, et je choisis -l'équité. - -En désirant la vie, je désire également quelque chose de plus important -que la vie [comme l'équité]; c'est pourquoi je la préfère à la vie. - -Je crains la mort, que j'ai en aversion; mais je crains quelque chose -de plus redoutable encore que la mort [l'iniquité]; c'est pourquoi la -mort serait là en face de moi, que je ne la fuirais pas [pour suivre -l'iniquité]. - -Si de tout ce que les hommes désirent rien n'était plus grave, plus -important que la vie, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas tout ce -qui pourrait leur faire obtenir ou prolonger la vie? - -Si de tout ce que les hommes ont en aversion rien n'était plus grave, -plus important que la mort, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas -tout ce qui pourrait leur faire éviter cette affliction? - -Les choses étant ainsi, alors, quand même on conserverait la vie [dans -le premier cas], on n'en ferait pas usage; quand même [dans le second -cas] on pourrait éviter la mort, on ne le ferait pas. - -C'est pourquoi ces sentiments naturels, qui font que l'on aime quelque -chose plus que la vie, que l'on déteste quelque chose plus que la mort, -non-seulement les sages, mais même tous les hommes les possèdent; il -n'y a de différence que les sages peuvent s'empêcher de les perdre. - -Si un homme, pressé par la faim, obtient une petite portion de riz -cuit, une petite coupe de bouillon, alors il vivra; s'il ne les obtient -pas, il mourra. - -Si vous appelez à haute voix cet homme, quand même vous suivriez le -même chemin que lui, pour lui donner ce peu de riz et de bouillon, il -ne les acceptera pas; si, après les avoir foulés aux pieds, vous les -lui offrez, le mendiant les dédaignera. - -Je suppose que l'on m'offre un don de dix mille mesures de riz; alors, -si, sans avoir égard aux usages et à l'équité, je les reçois, à quoi -me serviront ces dix mille mesures de riz? Les emploierai-je à me -construire un palais, à l'embellissement de ma maison, à l'entretien -d'une femme et d'une concubine, ou les donnerai-je aux pauvres et aux -indigents que je connais? - -Il n'y a qu'un instant, ce pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour -s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant, -moi, pour construire un palais ou embellir ma maison, je recevrais ce -présent? - -Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour -s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant, -moi, pour entretenir une femme et une concubine, je recevrais ce -présent? - -Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour -s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant, -moi, pour secourir les pauvres et les indigents que je connais, je -recevrais ce présent? Ne puis-je donc pas m'en abstenir? Agir ainsi, -c'est ce qu'on appelle avoir perdu tout sentiment de pudeur. - -11. MENG-TSEU dit: L'humanité, c'est le coeur de l'homme; l'équité, -c'est la voie de l'homme. Abandonner sa voie, et ne pas la suivre; -perdre [les sentiments naturels de] son coeur, et ne pas savoir les -rechercher: ô que c'est une chose à déplorer! - -Si l'on perd une poule ou un chien, on sait bien les rechercher; si on -perd les sentiments de son coeur, on ne sait pas les rechercher! - -Les devoirs de la philosophie pratique[8] ne consistent qu'à rechercher -ces sentiments du coeur que nous avons perdus; et voilà tout. - -12. MENG-TSEU dit: Maintenant je prends pour exemple le doigt qui n'a -pas de nom[9]. Il est recourbé sur lui-même, et ne peut s'allonger. Il -ne cause aucun malaise, et ne nuit point à l'expédition des affaires. -S'il se trouve quelqu'un qui puisse le redresser, on ne regarde pas le -voyage du royaume de _Thsin_ et de _Thsou_ comme trop long, parce que -l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes. - -Si l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes, -alors on fait chercher les moyens de le redresser; mais si son coeur -[par sa perversité] n'est pas semblable à celui des autres hommes, -alors on ne sait pas chercher à recouvrer les sentiments d'équité et -de droiture que l'on a perdus. C'est ce qui s'appelle ignorer les -différentes espèces de défauts. - -13. MENG-TSEU dit: Les hommes savent comment on doit planter et -cultiver l'arbre nommé _Thoung_, que l'on tient dans ses deux mains, et -l'arbre nommé _Tse_, que l'on tient dans une seule main; mais, pour -ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la -cultiver. Serait-ce que l'amour et les soins que l'on doit avoir pour -sa propre personne n'équivalent pas à ceux que l'on doit aux arbres -_Thoung_ et _Tse?_ C'est là le comble de la démence! - -14. MENG-TSEU dit: L'homme, quant à son propre corps, l'aime dans tout -son ensemble; s'il l'aime dans tout son ensemble, alors il le nourrit -et l'entretient également dans tout son ensemble. S'il n'en est pas une -seule pellicule de la largeur d'un pouce qu'il n'aime, alors il n'en -est pas également une seule pellicule d'un pouce qu'il ne nourrisse et -n'entretienne. Pour examiner et savoir ce qui lui est bon et ce qui ne -lui est pas bon, s'en repose-t-il sur un autre que sur lui? Il ne se -conduit en cela que d'après lui-même, et voilà tout. - -Entre les membres du corps, il en est qui sont nobles, d'autres vils; -il en est qui sont petits, d'autres grands[10]. Ne nuisez pas aux -grands en faveur des petits; ne nuisez pas aux nobles en faveur des -vils. Celui qui ne nourrit que les petits [la _bouche_ et le _ventre_] -est un petit homme, un homme vulgaire; celui qui nourrit les grands -[l'_intelligence_ et la _volonté_] est un grand homme. - -Je prends maintenant un jardinier pour exemple: S'il néglige les arbres -_Ou_ et _Kia_[11], et qu'il donne tous ses soins au jujubier, alors il -sera considéré comme un vil jardinier qui ignore son art. - -Si quelqu'un, pendant qu'il prenait soin d'un seul de ses doigts, -eût négligé ses épaules et son dos, sans savoir qu'ils avaient aussi -besoin de soins, on pourrait le comparer à un loup qui s'enfuit [sans -regarder derrière lui]. - -Les hommes méprisent et traitent de vils ceux d'entre eux qui sont -adonnés à la boisson et à la bonne chère, parce que ces hommes, en -ne prenant soin que des moindres parties de leur corps, perdent les -grandes. - -Si les hommes adonnés à la boisson et à la bonne chère pouvaient ne pas -perdre ainsi les plus nobles parties de leur être, estimeraient-ils -tant leur bouche et leur ventre, même dans leur moindre pellicule? - -15. _Koung-tou-tseu_ fit une question en ces termes: Les hommes se -ressemblent tous. Les uns sont cependant de grands hommes, les autres -de petits hommes; pourquoi cela? - -MENG-TSEU dit: Si l'on suit les inspirations des grandes parties de -soi-même, on est un grand homme; si l'on suit les penchants des petites -parties de soi-même, on est un petit homme. - -_Koung-tou-tseu_ continua: Les hommes se ressemblent tous. Cependant -les uns suivent les inspirations des grandes parties de leur être, les -autres suivent les penchants des petites; pourquoi cela? - -MENG-TSEU dit: Les fonctions des oreilles et des yeux ne sont pas de -penser, mais d'être affectés par les objets extérieurs. Si les objets -extérieurs frappent ces organes, alors ils les séduisent, et c'en est -fait. Les fonctions du coeur [ou de l'intelligence] sont de penser[12]. -S'il pense, s'il réfléchit, alors il arrive à connaître la raison des -actions [auxquelles les sens sont entraînés]. S'il ne pense pas, alors -il n'arrive pas à cette connaissance. Ces organes sont des dons que -le ciel nous a faits. Celui qui s'est d'abord attaché fermement aux -parties principales de son être[13] ne peut pas être entraîné par les -petites[14]. En agissant ainsi, on est un grand homme [un saint ou un -sage][15]; et voilà tout. - -16. MENG-TSEU dit: Il y a une dignité céleste[16], comme il y a des -dignités humaines [ou conférées par les hommes]. L'humanité, l'équité, -la droiture, la fidélité ou la sincérité, et la satisfaction que -l'on éprouve à pratiquer ces vertus sans jamais se lasser, voilà ce -qui constitue la dignité du ciel. Les titres de _Koung [chef d'une -principauté]_, de _King [premier ministre]_, et de _Ta-fou [premier -administrateur]_, voilà quelles sont les dignités conférées par les -hommes. - -Les hommes de l'antiquité cultivaient les dignités qu'ils tenaient du -ciel, et les dignités des hommes les suivaient. - -Les hommes de nos jours cultivent les dignités du ciel pour chercher -les dignités des hommes. Après qu'ils ont obtenu les dignités des -hommes, ils rejettent celles du ciel. C'est là le comble de la démence. -Aussi à la fin doivent-ils périr dans l'égarement. - -17. MENG-TSEU dit: Le désir de la noblesse[17] ou de la distinction et -des honneurs est un sentiment commun à tous les hommes: chaque homme -possède la noblesse en lui-même[18]; seulement il ne pense pas à la -chercher en lui. - -Ce que les hommes regardent comme la noblesse, ce n'est pas la -véritable et noble noblesse. Ceux que _Tchao-meng_ [premier ministre -du roi de _Thsi_] a faits nobles, _Tchao-meng_ peut les avilir. - -Le _Livre des Vers_[19] dit: - - «Il nous a enivrés de vin; - - Il nous a rassasiés de vertus!» - -Cela signifie qu'il nous a rassasiés d'humanité et d'équité. C'est -pourquoi le sage ne désire pas se rassasier de la saveur de la chair -exquise ou du millet. Une bonne renommée et de grandes louanges -deviennent son partage; c'est ce qui fait qu'il ne désire pas porter -les vêtements brodés. - -18. MENG-TSEU dit: L'humanité subjugue l'inhumanité, comme l'eau -subjugue ou dompte le feu. Ceux qui de nos jours exercent l'humanité -sont comme ceux qui, avec une coupe pleine d'eau, voudraient éteindre -le feu d'une voiture chargée de bois, et qui, voyant que le feu ne -s'éteint pas, diraient: «L'eau ne dompte pas le feu.» C'est de la même -manière [c'est-à-dire aussi faiblement, aussi mollement] que ceux -qui sont humains aident ceux qui sont arrivés au dernier degré de -l'inhumanité ou de la perversité à dompter leurs mauvais penchants. - -Aussi finissent-ils nécessairement par périr dans leur iniquité. - -19. MENG-TSEU dit: Les cinq sortes de céréales sont les meilleurs des -grains; mais, s'ils ne sont pas arrivés à leur maturité, ils ne valent -pas les plantes _Thi_ et _Paï._ L'humanité [arrivée à sa perfection] -réside aussi dans la maturité, et rien de plus. - -20. MENG-TSEU dit: Lorsque _Y_ [l'habile archer] enseignait aux hommes -à tirer de l'arc, il se faisait un devoir d'appliquer toute son -attention à tendre l'arc. Ses élèves aussi devaient appliquer toute -leur attention à bien tendre l'arc. - -Lorsque _Ta-thsiang_[20] enseignait les hommes [dans un art], il -se faisait un devoir de se servir de la règle et de l'équerre. Ses -apprentis devaient aussi se servir de la règle et de l'équerre. - - -[1] Par le mot _seng, vie_, dit _Tchou-hi_, «il désigne ce par quoi -l'homme et les autres êtres vivants connaissent, comprennent, sentent -et se meuvent.» - -[2] _Weï-chi_; littéralement, _faire le mort._ - -[3] _Glose._ - -[4] Ode _Tching-min_, section _Ta-ya._ - -[5] C'était un magistrat du royaume de _Thsi_, sous le prince -_Wen-kong_. Il devint célèbre, comme Brillat-Savarin, par son art du -préparer les mets. - -[6] Très-beau jeune homme, dont la beauté est célébrée dans le _Livre -des Vers._ - -[7] _Montagne des boeufs_ dans le royaume de _Thsi._ - -[8] En chinois _Hio-wen_, littéralement, _étudier, interroger_: ces -deux mots signifient ensemble, dit la Glose, la doctrine de la science -et des oeuvres appliquée au devoir. - -[9] «C'est le quatrième.» (_Commentaire._) - -[10] «Par membres _nobles_ et _grands_, dit la Glose, il désigne le -_coeur_ ou l'_intelligence_ et la _volonté_; par membres _vils_ et -_petits_, il indique la _bouche_ et le _ventre_.» - -[11] Deux arbres très-beaux dont le bois est très-estimé. - -[12] «Le coeur (_sin_), par la pensée ou la méditation, forme la -science.» (_Glose._) - -[13] «Le coeur ou l'intelligence et la pensée.» (_Glose._) - -[14] «Les organes des sens, ceux de l'ouïe, de la vue.» - -[15] _Glose._ - -[16] «La dignité céleste, dit _Tchou-hi_, est celle que donnent la -vertu et l'équité, qui font que l'on est noble et distingué par -soi-même.» - -[17] _Koueï_. Ce mot renferme l'idée d'une noblesse conférée par les -emplois que l'on occupe, ou par les dignités dont elle n'est jamais -séparée. - -[18] «La noblesse possédée en soi-même, ce sont les dignités du ciel.» -(TCHOU-HI.) - -[19] Ode _Ki-tsouï_, section _Ta-ya._ - -[20] C'était un _Koung-sse_, littéralement, _maître ès-arts._ - - - - -CHAPITRE VI, - -COMPOSÉ DE 16 ARTICLES. - - -1. Un homme du royaume de _Jin_ interrogea _Ouo-liu-tseu_[1] en ces -termes: Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que de -prendre ses aliments? - -Il répondit: Les rites sont d'une plus grande importance. - ---Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que les -plaisirs du mariage? - ---Les rites sont d'une plus grande importance. - ---[Dans certaines circonstances] si vous ne mangez que selon les rites, -alors vous périssez de faim; et si vous ne vous conformez pas aux rites -pour prendre de la nourriture, alors vous pouvez satisfaire votre -appétit. Est-il donc nécessaire de suivre les rites? - -Je suppose le cas où si un jeune homme allait lui-même au-devant de sa -fiancée[2], il ne l'obtiendrait pas pour épouse; et si, au contraire, -il n'allait pas lui-même au-devant d'elle, il l'obtiendrait pour -épouse. Serait-il obligé d'aller lui-même au-devant de sa fiancée? - -_Ouo-liu-tseu_ ne put pas répondre. Le lendemain, il se rendit dans le -royaume de _Thsou_, afin de faire part de ces questions à MENG-TSEU. - -MENG-TSEU dit: Quelle difficulté avez-vous donc trouvée à répondre à -ces questions? - -En n'ayant pas égard à sa base, mais seulement à son sommet, vous -pouvez rendre plus élevé un morceau de bois d'un pouce carré que le -faîte de votre maison. - -«L'or est plus pesant que la plume.» Pourra-t-on dire cependant qu'un -bouton d'or pèse plus qu'une voiture de plumes? - -Si en prenant ce qu'il y a de plus important dans le boire et le -manger, et ce qu'il y a de moins important dans les rites, on les -compare ensemble, trouvera-t-on que le boire et le manger ne sont -seulement que d'une plus grande importance? Si, en prenant ce qu'il y -a de plus important dans les plaisirs du mariage, et ce qu'il y a de -moins important dans les rites, on les compare ensemble, trouvera-t-on -que les plaisirs du mariage ne sont seulement que d'une plus grande -importance? - -Allez, et répondez à celui qui vous a interrogé par ces paroles: Si, en -rompant un bras à votre frère aîné, vous lui prenez des aliments, alors -vous aurez de quoi vous nourrir; mais si, en ne le lui rompant pas, -vous ne pouvez obtenir de lui des aliments, le lui romprez-vous? - -Si en pénétrant à travers le mur dans la partie orientale[3] d'une -maison voisine, vous en enlevez la jeune fille, alors vous obtiendrez -une épouse; si vous ne l'enlevez pas, vous n'obtiendrez pas d'épouse; -alors l'enlèverez-vous? - -2. _Kiao_ [frère cadet du roi] de _Thsao_ fit une question en ces -termes: Tous les hommes, dit-on, peuvent être des _Yao_ et des _Chun_; -cela est-il vrai? - -MENG-TSEU dit: Il en est ainsi. - -_Kiao_ dit: Moi _Kiao_, j'ai entendu dire que _Wen-wang_ avait dix -pieds de haut, et _Thang_ neuf[4]; maintenant, moi _Kiao_, j'ai une -taille de neuf pieds quatre pouces, je mange du millet, et rien de plus -[je n'ai pas d'autres talents que cela]. Comment dois-je faire pour -pouvoir être [un _Yao_ ou un _Chun_]? - -MENG-TSEU dit: Pensez-vous que cela consiste dans la taille? Il faut -faire ce qu'ils ont fait, et rien de plus. - -Je suppose un homme en ce lieu. Si ses forces ne peuvent pas lutter -contre celles du petit d'un canard, alors c'est un homme sans forces. -Mais s'il dit: Je puis soulever un poids de cent _Kiun_ [ou trois cents -livres chinoises], c'est un homme fort. S'il en est ainsi, alors il -soulève le poids que soulevait le fameux _Ou-hoë_; c'est aussi par -conséquent un autre _Ou-hoë_, et rien de plus. Pourquoi cet homme -s'affligerait-il de ne pas surpasser (_Yao_ et _Chun_) en forces -corporelles? c'est seulement de ne pas accomplir leurs hauts faits et -pratiquer leurs vertus qu'il devrait s'affliger. - -Celui qui, marchant lentement, suit ceux qui sont plus avancés en âge, -est appelé plein de déférence; celui qui, marchant rapidement, devance -ceux qui sont plus avancés en âge, est appelé sans déférence. Une -démarche lente [pour témoigner sa déférence] dépasse-t-elle le pouvoir -de l'homme? Ce n'est pas ce qu'il ne peut pas, mais ce qu'il ne fait -pas. La principale règle de conduite de _Yao_ et de _Chun_ était la -piété filiale, la déférence envers les personnes plus âgées, et rien de -plus. - -Si vous revêtez les habillements de _Yao_, si vous tenez les discours -de _Yao_, si vous pratiquez les actions de _Yao_, vous serez _Yao_, et -rien de plus. - -Mais si vous revêtez les habillements de _Kie_, si vous tenez les -discours de _Kie_, si vous pratiquez les actions de _Kie_, vous serez -_Kie_, et rien de plus. - -_Kiao_ dit: Si j'obtenais l'autorisation de visiter le prince de -_Thseou_, et que je pusse y prolonger mon séjour, je désirerais y vivre -et recevoir de l'instruction à votre école. - -MENG-TSEU dit: La voie droite[5] est comme un grand chemin ou une -grande route. Est-il difficile de la connaître? Une cause de douleur -pour l'homme est seulement de ne pas la chercher. Si vous retournez -chez vous, et que vous la cherchiez sincèrement, vous aurez de reste un -précepteur pour vous instruire. - -3. _Koung-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: _Kao-tseu_ -disait: «L'ode _Siao-pan_[6] est une pièce de vers d'un homme bien -médiocre.» - -MENG-TSEU dit: Pourquoi _Kao-tseu_ s'exprime-t-il ainsi? - ---Parce que celui qui parle dans cette ode éprouve un sentiment -d'indignation contre son père. - -MENG-TSEU répliqua: Comme ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et -interprété ces vers! - -Je suppose un homme en ce lieu. Si un autre homme du royaume de -_Youeï_, l'arc tendu, s'apprêtait à lui lancer sa flèche, alors moi je -m'empresserais, avec des paroles gracieuses, de l'en détourner. Il n'y -aurait pas d'autre motif à ma manière d'agir, sinon que je lui suis -étranger. Si, au contraire, mon frère aîné, l'arc tendu, s'apprêtait à -lui lancer sa flèche, alors je m'empresserais, avec des larmes et des -sanglots, de l'en détourner. Il n'y aurait pas d'autre motif à cela, -sinon que je suis lié à lui par des liens de parenté. - -L'indignation témoignée dans l'ode _Siao-pan_ est une affection de -parent pour un parent. Aimer ses parents comme on doit les aimer est de -l'humanité. Que ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et expliqué ces vers! - -_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi, dans l'ode _Kai-foung_, le même -sentiment d'indignation n'est-il pas exprimé? - -MENG-TSEU dit: Dans l'ode _Kaï-foung_, la faute des parents est -très-légère; dans l'ode _Siao-pan_, la faute des parents est -très-grave. Quand les fautes des parents sont graves, si l'on n'en -éprouve pas d'indignation, c'est un signe qu'on leur devient de plus -en plus étranger. Quand les fautes des parents sont légères, si l'on -en éprouve de l'indignation, c'est un signe que l'on ne supporte pas -une légère faute. Devenir étranger à ses parents est un manque de piété -filiale; ne pas supporter une faute légère est aussi un manque de piété -filiale. - -KHOUNG-TSEU disait en parlant de _Chun_: Que sa piété filiale était -grande! A l'âge de cinquante ans, il chérissait encore vivement ses -parents. - -4. _Soung-kheng_[7] voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_, -MENG-TSEU alla au-devant de lui dans la région _Che-khieou._ - -MENG-TSEU lui dit: Maître, où allez-vous? - -_Soung-kheng_ répondit: J'ai entendu dire que les royaumes de _Thsin_ -et de _Thsou_ allaient se battre. Je veux voir le roi de _Thsou_, et -lui parler pour le détourner de la guerre. Si le roi de _Thsou_ n'est -point satisfait de mes observations, j'irai voir le roi de _Thsin_, et -je l'exhorterai à ne pas faire la guerre. De ces deux rois, j'espère -qu'il y en aura un auquel mes exhortations seront agréables. - -MENG-TSEU dit: Moi KHO, j'ai une grâce à vous demander; je ne désire -pas connaître dans tous ses détails le discours que vous ferez, mais -seulement le sommaire. Que lui direz-vous? - -_Soung-kheng_ dit: Je lui dirai que la guerre qu'il veut faire n'est -pas profitable. - -MENG-TSEU dit: Votre intention, maître, est une grande intention; mais -le motif n'en est pas admissible. - -Maître, si vous parlez gain et profit aux rois de _Thsin_ et de -_Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir à -ces profits, retiennent la multitude de leurs trois armées, les soldats -de ces trois armées se réjouiront d'être retenus loin des champs de -bataille, et se complairont dans le gain et le profit. - -Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour -du gain; si celui qui est fils sert son père pour l'amour du gain; si -celui qui est frère cadet sert son frère aîné pour l'amour du gain: -alors le prince et ses ministres, le père et le fils, le frère aîné -et le frère cadet, dépouillés enfin de tout sentiment d'humanité et -d'équité, n'auront des égards l'un pour l'autre que pour le seul amour -du gain. Agir ainsi, et ne pas tomber dans les plus grandes calamités, -c'est ce qui ne s'est jamais vu. - -Maître, si vous parlez d'humanité et d'équité aux rois de _Thsin_ et -de _Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir -à l'humanité et à l'équité, retiennent la multitude de leurs armées, -les soldats de ces trois armées se réjouiront d'être retenus loin des -champs de bataille, et se complairont dans l'humanité et l'équité. - -Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour de -l'humanité et de l'équité; si celui qui est fils sert son père pour -l'amour de l'humanité et de l'équité; si celui qui est fils cadet sert -son frère aîné pour l'amour de l'humanité et de l'équité: alors le -prince et ses ministres, le père et le fils, le frère aîné et le frère -cadet, ayant repoussé d'eux l'appât du gain, n'auront des égards l'un -pour l'autre que pour le seul amour de l'humanité et de l'équité. Agir -ainsi, et ne pas régner en souverain sur tout l'empire, c'est ce qui ne -s'est jamais vu. - -Qu'est-il besoin de parler gain et profit? - -5. Pendant que MENG-TSEU habitait dans le royaume de _Thseou, Ki-jin_ -[frère cadet du roi de _Jin_], qui était resté à la place de son frère -pour garder le royaume de _Jin_, lui fit offrir des pièces d'étoffes de -soie [sans le visiter lui-même]. MENG-TSEU les accepta sans faire de -remercîments. - -Un jour qu'il se trouvait dans la ville de _Phing-lo_ [du royaume de -_Thsi_], _Tchou-tseu_, qui était ministre, lui fit offrir des pièces -d'étoffes de soie. Il les accepta sans faire de remercîments. - -Un autre jour, étant passé du royaume de _Thseou_ dans celui de _Jin_, -il alla rendre visite à _Ki-tseu_ [pour le remercier de ses présents]. -Étant passé de la ville de _Phing-lo_ dans la capitale du royaume de -_Thsi_, il n'alla pas rendre visite à _Tchou-tseu_. - -_Ouo-liu-tseu_, se réjouissant en lui-même, dit: Moi _Lian_, j'ai -rencontré l'occasion que je cherchais. - -Il fit une question en ces termes: Maître, étant passé dans le royaume -de _Jin_, vous avez visité _Ki-tseu_; étant passé dans le royaume de -_Thsi_, vous n'avez pas visité _Tchou-tseu_; est-ce parce qu'il était -ministre? - -MENG-TSEU dit: Aucunement. Le _Chou-king_[8] dit: «Lorsqu'on fait des -présents à un supérieur, on doit employer la plus grande urbanité, -la plus grande politesse possible. Si cette politesse n'est pas -équivalente aux choses offertes, on dit que l'on n'a pas fait de -présents à son supérieur. Seulement on ne les a pas présentés avec les -intentions prescrites.» - -C'est parce qu'il n'a pas rempli tous les devoirs prescrits dans -l'offre des présents à des supérieurs. - -_Ouo-liu-tseu_ fut satisfait. Il répondit à quelqu'un qui demandait -de nouvelles explications: _Ki-tseu_ ne pouvait pas se rendre dans le -royaume de _Thseou_[9]; Tchou-tseu pouvait se rendre dans la ville de -_Phing-lo_. - -6. _Chun-yu-kouen_ dit: Placer en premier lieu la renommée de son nom -et le mérite de ses actions, c'est agir en vue des hommes: placer en -second lieu la renommée de son nom et le mérite de ses actions, c'est -agir en vue de soi-même [de la vertu seule][10]. Vous, maître, vous -avez fait partie des trois ministères supérieurs, et lorsque vous avez -vu que votre nom et le mérite de vos actions ne produisaient aucun -bien ni près du prince ni dans le peuple[11], vous avez résigné vos -fonctions. L'homme humain se conduit-il véritablement de cette manière? - -MENG-TSEU dit: Celui qui, étant dans une condition inférieure, n'a pas -voulu, comme sage, servir un prince dégénéré, c'est _Pe-i_. Celui qui -cinq fois se rendit auprès de _Thang_, celui qui cinq fois se rendit -auprès de _Kie_, c'est _Y-yin_. Celui qui ne haïssait pas un prince -dépravé, qui ne refusait pas un petit emploi, c'est _Lieou-hia-hoeï._ -Ces trois hommes, quoique avec une règle de conduite différente, -n'eurent qu'un seul but. Ce seul but, quel était-il? c'est celui qu'on -appelle l'humanité[12]. L'homme supérieur ou le sage est humain; et -voilà tout. Qu'a-t-il besoin de ressembler aux autres sages? - -_Chun-yu-kouen_ dit: Du temps de _Mo, Koung_ de _Lou_, pendant que -_Koung-i-tseu_ avait en main toute l'administration de l'empire, que -_Tseu-lieou_ et _Tseu-sse_ étaient ministres, le royaume de _Lou_ -perdit beaucoup plus de son territoire qu'auparavant. Si ces faits sont -véritables, les sages ne sont donc d'aucune utilité à un royaume? - -MENG-TSEU dit: Le roi de _Yu_, n'ayant pas employé [le sage] -_Pe-li-hi_, perdit son royaume. _Mou, Koung_ de _Thsin_, l'ayant -employé, devint chef des princes vassaux. S'il n'avait pas employé des -sages dans ses conseils, alors il aurait perdu son royaume. Comment -la présence des sages dans les conseils des princes pourrait-elle -occasionner une diminution de territoire? - -_Chun-yu-kouen_ dit: Lorsque autrefois _Wang-pao_ habitait près -du fleuve _Ki_, les habitants de la partie occidentale du fleuve -Jaune devinrent habiles dans l'art de chanter sur des notes basses. -Lorsque _Mian-kiu_ habitait dans le _Kao-tang_, les habitants de la -partie droite du royaume de _Thsi_ devinrent habiles dans l'art de -chanter sur des notes élevées. Les épouses de _Hoa-tcheou_ et de -_Ki-liang_[13], qui étaient habiles à déplorer la mort de leurs maris -sur un ton lugubre, changèrent les moeurs des hommes du royaume. Si -quelqu'un possède en lui-même un sentiment profond, il se produira -nécessairement à l'extérieur. Je n'ai jamais vu, moi _Kouen_, un homme -pratiquer les sentiments de vertu qu'il possède intérieurement, sans -que ses mérites soient reconnus. C'est pourquoi, lorsqu'ils ne sont -pas reconnus, c'est qu'il n'y a pas de sage[14]. S'il en existait, moi -_Kouen,_ je les connaîtrais certainement. - -MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU était ministre de la justice dans -le royaume de _Lou_, le prince ne tenait aucun compte de ses conseils. -Un sacrifice eut bientôt lieu [dans le temple dédié aux ancêtres]. Le -reste des viandes offertes ne lui ayant pas été envoyé [comme l'usage -le voulait], il résigna ses fonctions, et partit sans avoir même pris -le temps d'ôter son bonnet de cérémonies. Ceux qui ne connaissaient pas -le motif de sa démission pensèrent qu'il l'avait donnée à cause de ce -qu'on ne lui avait pas envoyé les restes du sacrifice; ceux qui crurent -le connaître pensèrent que c'était à cause de l'impolitesse du prince. -Quant à KHOUNG-TSEU, il voulait se retirer sous le prétexte d'une faute -imperceptible de la part du prince; il ne voulait pas que l'on crût -qu'il s'était retiré sans cause. Quand le sage fait quelque chose, les -hommes de la foule, les hommes vulgaires n'en comprennent certainement -pas les motifs[15]. - -7. MENG-TSEU dit: Les cinq chefs des grands vassaux[16] furent des -hommes coupables envers les trois grands souverains[17]. Les différents -princes régnants de nos jours sont des hommes coupables envers les cinq -chefs des grands vassaux. Les premiers administrateurs de nos jours -sont des hommes coupables envers les différents princes régnants. - -Les visites[18] que le fils du Ciel faisait aux différents princes -régnants s'appelaient _visites d'enquêtes [sun-cheou]_; l'hommage -que les différents princes régnants venaient rendre au fils du Ciel -s'appelait _visite de comptes-rendus [chou-tchi]_. - -Au printemps, l'empereur visitait les laboureurs, et il assistait -ceux qui n'avaient pas le suffisant. En automne, il visitait ceux qui -récoltaient les fruits de la terre, et il aidait ceux qui n'avaient pas -de quoi se suffire. - -Si, lorsqu'il entrait dans les confins du territoire des princes -régnants qu'il visitait, il trouvait la terre dépouillée de -broussailles; si les champs, si les campagnes étaient bien cultivés; si -les vieillards étaient entretenus sur les revenus publics, et les sages -honorés, si les hommes les plus distingués par leurs talents occupaient -les emplois publics; alors il donnait des récompenses aux princes, et -ces récompenses consistaient en un accroissement de territoire. - -Mais si au contraire, en entrant sur le territoire des princes -régnants qu'il visitait, il trouvait la terre inculte et couverte de -broussailles; si ces princes négligeaient les vieillards, dédaignaient -les sages; si des exacteurs et des hommes sans probité occupaient les -emplois publics; alors il châtiait ces princes. - -Si ces princes manquaient une seule fois de rendre leur visite -d'_hommage et de comptes-rendus_ à l'empereur, alors celui-ci les -faisait descendre d'un degré de leur dignité. S'ils manquaient deux -fois de rendre leur visite d'hommage à l'empereur, alors celui-ci -diminuait leur territoire. S'ils manquaient trois fois de faire leur -visite d'hommage à l'empereur, alors six corps de troupes de l'empereur -allaient les changer. - -C'est pourquoi le fils du Ciel punit ou châtie les différents princes -régnants sans les combattre par les armes; les différents princes -régnants combattent par les armes, sans avoir par eux-mêmes l'autorité -de punir ou de châtier un rebelle. Les cinq princes chefs de grands -vassaux se liguèrent avec un certain nombre de princes régnants pour -combattre les autres princes régnants. C'est pourquoi je disais que -les cinq chefs des grands vassaux furent coupables envers les trois -souverains. - -De ces chefs de grands vassaux c'est _Houan-koung_ qui fut le plus -puissant. Ayant convoqué à _Koueï-khieou_ les différents princes -régnants [pour former une alliance entre eux], il attacha la victime -au lieu du sacrifice, plaça sur elle le livre [qui contenait les -différents statuts du pacte fédéral], sans toutefois passer sur les -lèvres des fédérés du sang de la victime. - -La première obligation était ainsi conçue: «Faites mourir les enfants -qui manqueront de piété filiale; n'ôtez pas l'hérédité au fils légitime -pour la donner à un autre; ne faites pas une épouse de votre concubine.» - -La seconde obligation était ainsi conçue: «Honorez les sages [en les -élevant aux emplois et aux dignités]; donnez des traitements aux hommes -de talent et de génie; produisez au grand jour les hommes vertueux.» - -La troisième obligation était ainsi conçue: «Respectez les vieillards; -chérissez les petits enfants; n'oubliez pas de donner l'hospitalité aux -hôtes et aux voyageurs.» - -La quatrième obligation était ainsi conçue: «Que les lettrés n'aient -pas de charges ou magistratures héréditaire; que les devoirs de -différentes fonctions publiques ne soient pas remplis par la même -personne[19]. En choisissant un lettré pour lui confier un emploi -public, vous devez préférer celui qui a le plus de mérites; ne faites -pas mourir de votre autorité privée les premiers administrateurs des -villes.» - -La cinquième obligation était ainsi conçue: «N'élevez pas des -monticules de terre dans les coins de vos champs; n'empêchez pas -la vente des fruits de la terre; ne conférez pas une principauté à -quelqu'un sans l'autorisation de l'empereur.» - -_Houan-koung_ dit: «Vous tous qui avec moi venez de vous lier par un -traité, ce traité étant sanctionné par vous, emportez chacun chez vous -des sentiments de concorde et de bonne harmonie.» - -Les différents princes d'aujourd'hui transgressent tous ces cinq -obligations. C'est pourquoi j'ai dit que les différents princes de nos -jours étaient coupables envers les cinq chefs des grands vassaux. - -Augmenter les vices des princes [par ses adulations ou ses flatteries] -est une faute légère; aller au-devant des vices des princes [en les -encourageant par ses conseils ou ses exemples] est une faute grave. -De nos jours, les premiers administrateurs vont tous au-devant des -vices de leur prince; c'est pourquoi j'ai dit que les premiers -administrateurs de nos jours étaient coupables envers les différents -princes régnants. - -8. Le prince de _Lou_ voulait faire _Chin-tseu_ son général d'armée. -MENG-TSEU dit: Se servir du peuple sans qu'on l'ait instruit auparavant -[des rites et de la justice], c'est ce qu'on appelle pousser le peuple -à sa perte. Ceux qui poussaient le peuple à sa perte n'étaient pas -tolérés par la génération de _Yao_ et de _Chun_. - -En supposant que dans un seul combat vous vainquiez les troupes de -_Thsi_, et que vous occupiez _Nan-yang_ [ville de ce royaume]; dans ce -cas même, vous ne devriez pas encore agir comme vous en avez le projet. - -_Chin-tseu_, changeant de couleur à ces paroles qui ne lui faisaient -pas plaisir, dit: «Voilà ce que j'ignore.» - -MENG-TSEU dit: Je vous avertis très-clairement que cela ne convient -pas. Le territoire du fils du Ciel consiste en mille _li_ d'étendue -sur chaque côté. S'il n'avait pas mille _li_, il ne suffirait pas à -recevoir tous les différents princes. - -Le territoire des _Tchou-heou_, ou différents princes, consiste en -cent _li_ détendue de chaque côté. S'il n'avait pas cent _li_, il ne -suffirait pas à observer les usages prescrits dans le livre des statuts -du temple dédié aux ancêtres. - -_Tcheou-koung_ accepta une principauté dans le royaume de _Lou_, qui -consistait en cent _li_ d'étendue sur chaque côté. Ce territoire était -bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne consistât qu'en cent _li_ -d'étendue sur chaque côté. - -_Thaï-koung_ reçut une principauté dans le royaume de _Thsi_, qui -ne consistait aussi qu'en cent _li_ d'étendue sur chaque côté. Ce -territoire était bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne -consistât qu'en cent _li_ d'étendue sur chaque côté. - -Maintenant le royaume de _Lou_ a cinq fois cent _li_ d'étendue sur -chaque côté. Pensez-vous que si un nouveau souverain apparaissait au -milieu de nous, il diminuerait l'étendue du royaume de _Lou_ ou qu'il -l'augmenterait? - -Quand même on pourrait prendre [la ville de _Nan-yang_] sans coup -férir, et l'adjoindre au royaume de _Lou_, un homme humain ne le ferait -pas; à plus forte raison ne le ferait-il pas s'il fallait la prendre en -tuant des hommes. - -L'homme supérieur qui sert son prince [comme il doit le servir] doit -exhorter son prince à se conformer à la droite raison, à appliquer sa -pensée à la pratique de l'humanité, et rien de plus. - -9. MENG-TSEU dit: Ceux qui aujourd'hui servent les princes [leurs -ministres] disent: «Nous pouvons, pour notre prince, épuiser la -fécondité de la terre, et remplir les greniers publics.» Ce sont -ceux-là que l'on appelle aujourd'hui de bons ministres, et qu'autrefois -on appelait des spoliateurs du peuple. - -Si les ministres cherchent à enrichir le prince qui n'aspire pas à -suivre la droite raison, ni à appliquer sa pensée à la pratique de -l'humanité, c'est chercher à enrichir le tyran _Kie_. - -Ceux qui disent: «Nous pouvons pour notre prince faire des traités avec -des royaumes; si nous engageons une guerre, nous avons l'assurance de -vaincre:» ce sont ceux-là que l'on nomme aujourd'hui de bons ministres, -et qu'autrefois on appelait des spoliateurs des peuples. - -Si les ministres cherchent à livrer des batailles pour le prince qui -n'aspire pas à suivre la droite raison, ni à appliquer sa pensée à la -pratique de l'humanité, c'est adjoindre des forces au tyran _Kie_. - -Si ce prince suit la règle de conduite des ministres d'aujourd'hui, et -qu'il ne change pas les usages actuels, quand même vous lui donneriez -l'empire, il ne pourrait pas seulement le conserver un matin. - -10. _Pe-koueï_ dit: Moi je désirerais, sur vingt, ne prélever qu'un. -Qu'en pensez-vous? - -MENG-TSEU dit: Votre règle pour la levée de l'impôt est la règle des -barbares des régions septentrionales. - -Dans un royaume de dix mille maisons, si un seul homme exerce l'art de -la poterie, pourra-t-il suffire à tous les besoins? - -_Pe-koueï_ dit: Il ne le pourra pas. Les vases qu'il fabriquera ne -pourront suffire à l'usage de toutes les maisons. - -MENG-TSEU dit: Chez les barbares du nord, les cinq sortes de céréales -ne croissent point; il n'y a que le millet qui y croisse. Ces barbares -n'ont ni villes fortifiées, ni palais, ni maisons, ni temples consacrés -aux ancêtres, ni cérémonies des sacrifices; ils n'ont ni pièces -d'étoffe de soie pour les princes des différents ordres, ni festins à -donner; ils n'ont pas une foule de magistrats ou d'employés de toutes -sortes à rétribuer: c'est pourquoi, en fait d'impôts ou de taxes, ils -ne prennent que le vingtième du produit, et cela suffit. - -Maintenant, si le prince qui habite le royaume du milieu rejetait -tout ce qui constitue les différentes relations entre les hommes[20], -et qu'il n'eût point d'hommes distingués par leur sagesse ou leurs -lumières pour l'aider à administrer le royaume[21], comment -pourrait-il l'administrer lui seul? - -S'il ne se trouve qu'un petit nombre de fabricants de poterie, le -royaume ne pourra pas ainsi subsister; à plus forte raison, s'il -manquait d'hommes distingués par leur sagesse et leurs lumières [pour -occuper les emplois publics]. - -Si nous voulions rendre l'impôt plus léger qu'il ne l'est d'après le -principe de _Yao_ et de _Chun_ [qui exigeaient le _dixième_ du produit], -il y aurait de grands barbares septentrionaux et de petits barbares -septentrionaux, tels que nous. - -Si nous voulions rendre l'impôt plus lourd qu'il ne l'est d'après le -principe de _Yao_ et de _Chun_, il y aurait un grand tyran du peuple -nommé _Kie_, et de petits tyrans du peuple, nouveaux _Kie_, tels que -nous. - -11. _Pe-koueï_ dit: Moi _Tan_, je surpasse _Yu_ dans l'art de maîtriser -et de gouverner les eaux. - -MENG-TSEU dit: Vous êtes dans l'erreur. L'habileté de _Yu_ dans l'art -de maîtriser et de diriger les eaux consistait à les faire suivre leur -cours naturel et rentrer dans leur lit. - -C'est pour cette raison que _Yu_ fit des quatre mers le réceptacle des -grandes eaux; maintenant, mon fils, ce sont les royaumes voisins que -vous avez faits le réceptacle des eaux[22]. - -Les eaux qui coulent en sens contraire ou hors de leur lit sont -appelées _eaux débordées_; les eaux débordées sont les _grandes eaux_, -ou les eaux de la grande inondation du temps de l'empereur _Yao_. C'est -une de ces calamités que l'homme humain abhorre. Mon fils, vous êtes -dans l'erreur. - -12. MENG-TSEU dit: Si l'homme supérieur n'a pas une confiance ferme -dans sa raison, comment, après avoir embrassé la vertu, pourrait-il la -conserver inébranlable? - -13. Comme le prince de _Lou_ désirait que _Lo-tching-tseu_ (disciple de -MENG-TSEU) prît en main toute l'administration du royaume, MENG-TSEU -dit: Moi, depuis que j'ai appris cette nouvelle, je n'en dors pas de -joie. - -_Koung-sun-tcheou_ dit: _Lo-tching-tseu_ a-t-il de l'énergie? - -MENG-TSEU dit: Aucunement. - ---A-t-il de la prudence et un esprit apte à combiner de grands desseins? - ---Aucunement. - ---A-t-il beaucoup étudié, et ses connaissances sont-elles étendues? - ---Aucunement. - ---S'il en est ainsi, pourquoi ne dormez-vous pas de joie? - ---Parce que c'est un homme qui aime le bien. - ---Aimer le bien suffit-il? - ---Aimer le bien, c'est plus qu'il ne faut pour gouverner l'empire; à -plus forte raison pour gouverner le royaume de _Lou!_ - -Si celui qui est préposé à l'administration d'un État aime le bien, -alors les hommes de bien qui habitent entre les quatre mers regarderont -comme une tâche légère de parcourir mille _li_ pour venir lui -conseiller le bien. - -Mais s'il n'aime pas le bien, alors les hommes se prendront à -dire: «C'est un homme suffisant qui répète [à chaque avis qu'on -lui donne]: Je sais déjà cela depuis longtemps.» Ce ton et cet air -suffisant repoussent les bons conseillers au delà de mille _li_. Si -les lettrés [ou les hommes de bien en général][23] se retirent au -delà de mille _li_, alors les calomniateurs, les adulateurs, les -flatteurs[24] [les courtisans de toutes sortes] arrivent en foule. Si, -se trouvant continuellement avec des flatteurs, des adulateurs et des -calomniateurs, il veut bien gouverner, comment le pourra-t-il? - -14. _Tchin-tseu_ dit: Comment les hommes supérieurs de l'antiquité -acceptaient-ils et géraient-ils un ministère? - -MENG-TSEU dit: Trois conditions étaient exigées pour accepter un -ministère, et trois pour s'en démettre. - -D'abord: Si le prince en recevant ces hommes supérieurs leur avait -témoigné des sentiments de respect, s'il avait montré de l'urbanité; -si, après avoir entendu leurs maximes, il se disposait à les mettre -aussitôt en pratique, alors ils se rendaient près de lui. Si, par la -suite, sans manquer d'urbanité, le prince ne mettait pas leurs maximes -en pratique, alors ils se retiraient. - -Secondement: Quoique le prince n'eût pas encore mis leurs maximes en -pratique, si en les recevant il leur avait témoigné du respect et -montré de l'urbanité, alors ils se rendaient près de lui. Si ensuite -l'urbanité venait à manquer, ils se retiraient. - -Troisièmement: Si le matin le prince laissait ses ministres sans -manger, s'il les laissait également le soir sans manger; que, exténués -de besoins, ils ne pussent sortir de ses États, et que le prince, en -apprenant leur position, dise: «Je ne puis mettre en pratique leurs -doctrines, qui sont pour eux la chose la plus importante; je ne puis -également suivre leurs avis; mais cependant, faire en sorte qu'ils -meurent sur mon territoire, c'est ce dont je ne puis m'empêcher de -rougir;» si, dis-je, dans ces circonstances il vient à leur secours [en -leur donnant des aliments], ils peuvent en accepter pour s'empêcher de -mourir, mais rien de plus. - -15. MENG-TSEU dit: _Chun_ se produisit avec éclat dans l'empire, -du milieu des champs; _Fou-youé_ fut élevé au rang de ministre, de -maçon[25] qu'il était; _Kiao-he_[26] fut élevé [au rang de conseiller -de _Wen-wang_], du milieu des poissons et du sel qu'il vendait; -_Kouan-i-ou_ fut élevé au rang de ministre, de celui de geôlier des -prisons; _Sun-cho-ngao_ fut élevé à une haute dignité, du rivage de la -mer [où il vivait ignoré]; _Pe-li-hi_ fut élevé au rang de conseiller -d'État, du sein d'une échoppe. - -C'est ainsi que, lorsque le ciel veut conférer une grande magistrature -[ou une grande mission] à ces hommes d'élite, il commence toujours -par éprouver leur âme et leur intelligence dans l'amertume de jours -difficiles; il fatigue leurs nerfs et leurs os par des travaux -pénibles; il torture dans les tourments de la faim leur chair et leur -peau; il réduit leur personne à toutes les privations de la misère -et du besoin; il ordonne que les résultats de leurs actions soient -contraires à ceux qu'ils se proposaient d'obtenir. C'est ainsi qu'il -stimule leur âme, qu'il endurcit leur nature, qu'il accroît et augmente -leurs forces d'une énergie sans laquelle ils eussent été incapables -d'accomplir leur haute destinée. - -Les hommes commencent toujours par faire des fautes avant de pouvoir -se corriger. Ils éprouvent d'abord des angoisses de coeur, ils sont -arrêtés dans leurs projets, et ensuite ils se produisent. Ce n'est -que lorsqu'ils ont lu sur la figure des autres, et entendu ce qu'ils -disent, qu'ils sont éclairés sur leur propre compte. - -Si, dans l'intérieur d'un État, il n'y a pas de familles gardiennes -des lois[27] et des hommes supérieurs par leur sagesse et leur -intelligence[28] pour aider le prince [dans l'administration de -l'État]; si au dehors il ne se trouve pas de royaumes qui suscitent des -guerres, ou d'autres calamités extérieures, l'État périt d'inanition. - -Ainsi, il faut savoir de là que l'on vit de peines et d'épreuves, et -que l'on périt par le repos et les plaisirs. - -16. MENG-TSEU dit: Il y a un grand nombre de manières de donner des -enseignements. Il est des hommes que je crois indignes de recevoir mes -enseignements, et que je refuse d'enseigner; et par cela même je leur -donne une instruction, sans autre effort de ma part. - - -[1] Disciple de MENG-TSEU. - -[2] C'est une des six observances ou cérémonies du mariage d'aller -soi-même au-devant de sa fiancée pour l'introduire dans sa demeure. - -[3] Partie occupée par les femmes. - -[4] Ces deux rois sont placés par les Chinois immédiatement après _Yao_ -et _Chun_. - -[5] La voie de conduite morale que suivirent _Yao_ et _Chun._ - -[6] Section _Ta-ya._ - -[7] «Docteur qui, pendant que les royaumes étaient en guerre, les -parcourait pour répandre sa doctrine.» (_Glose._) - -[8] Chapitre _Lo-kao_. - -[9] Pour visiter lui-même MENG-TSEU, considéré comme son supérieur par -sa sagesse. - -[10] _Glose_. - -[11] Littéralement, _en haut et en bas_. - -[12] «Par le mot _jin_ (_humanité_), dit _Tchou-hi_, il indique un -état du coeur sans passions ou intérêts privés, et comprenant en soi la -raison céleste.» - -[13] «Deux hommes qui, étant ministres du roi de _Thsi_. avaient été -tués dans un combat par _Kiu_.» (_Glose._) - -[14] _Kouen_ fait allusion à MENG-TSEU. - -[15] Il fait allusion à _Kouen._ - -[16] «MENG-TSEU désigne _Houan, Koung_ ou prince de _Thsi; Wan_, de -_Tçin; Mou_, de _Tchin; Siang_, de _Soung; Tchouang_, de _Thsou_.» -(_Glose_.) - -[17] «Il désigne _Yu, Wen_ et _Wou_ (fils) de _Thang_.» (_Glose_.) - -[18] Voyez précédemment, liv. I, chap, II, pag. 268. - -[19] Défense du cumul des emplois publics. - -[20] «Il fait allusion aux _villes fortifiées_, aux _palais_, aux -_maisons_, etc.» (_Glose_.) - -[21] «Il fait allusion aux _magistrats_ et _employés_, etc.» (_Glose_.) - -[22] C'est-à-dire qu'il n'a fait que déverser les eaux dans les -royaumes voisins. - -[23] _Glose._ - -[24] Littéralement, _ceux dont le visage donne toujours un assentiment._ - -[25] Sous le règne de _Wou-ting_, de la dynastie des _Chang_. - -[26] Sous _Wen-wang._ - -[27] _Fa-kia_. «Ce sont, dit _Tchou-hi_, des ministres (de familles), -qui de génération en génération font exécuter les lois (près du -prince).» - -[28] _Sse_, lettrés, ainsi plusieurs fois définis par les commentateurs -chinois. - - - - -CHAPITRE VII, - -COMPOSÉ DE 46 ARTICLES. - - -1. MENG-TSEU dit: Celui qui développe toutes les facultés de son -principe pensant connaît sa nature rationnelle; une fois que l'on -connaît sa nature rationnelle, alors on connaît le ciel[1]. - -Conserver son principe pensant, alimenter sa nature rationnelle, c'est -en agissant ainsi que l'on se conforme aux intentions du ciel. - -Ne pas considérer différemment une vie longue et une vie courte; -s'efforcer d'améliorer sa personne en attendant l'une ou l'autre, c'est -en agissant ainsi que l'on constitue le mandat que l'on a reçu du ciel -[ou que l'on accomplit sa destinée]. - -2. MENG-TSEU dit: Il n'arrive rien sans qu'il ne soit décrété par -le ciel. Il faut accepter avec soumission ses justes décrets. C'est -pourquoi celui qui connaît les justes décrets du ciel ne se placera pas -sous un mur qui menace ruine. - -Celui qui meurt après avoir pratiqué dans tous ses points la loi du -devoir, la règle de conduite morale qui est en nous, accomplit le -juste décret du ciel. Celui qui meurt dans les entraves imposées aux -criminels n'accomplit pas le juste décret du ciel. - -3. MENG-TSEU dit: Cherchez, et alors vous trouverez; négligez tout, et -alors vous perdrez tout. C'est ainsi que chercher sert à trouver ou -obtenir, si nous cherchons les choses qui sont en nous[2]. - -Il y a une règle, un principe sûr pour faire ses recherches; il y a une -loi fatale dans l'acquisition de ce que l'on cherche. C'est ainsi que -chercher ne sert pas à obtenir, si nous cherchons des choses qui sont -hors de nous[3]. - -4. MENG-TSEU dit: Toutes les actions de la vie ont en nous[4] leur -principe ou leur raison d'être. Si, après avoir fait un retour sur -soi-même, on les trouve parfaitement vraies, parfaitement conformes à -notre nature, il n'y a point de satisfaction plus grande. - -Si on fait tous ses efforts pour agir envers les autres comme on -voudrait les voir agir envers nous, rien ne fait plus approcher de -l'humanité, lorsqu'on la cherche, que cette conduite. - -5. MENG-TSEU dit: Oh! qu'ils sont nombreux ceux qui agissent sans avoir -l'intelligence de leurs actions; qui étudient sans comprendre ce qu'ils -étudient; qui, jusqu'à la fin de leurs jours, marchent sans connaître -la droite voie! - -6. MENG-TSEU dit: L'homme ne peut pas ne point rougir de ses fautes. Si -une fois il a honte de ne pas avoir eu honte de ses fautes, il n'aura -plus de motifs de honte. - -7. MENG-TSEU dit: La pudeur ou la honte est d'une très-grande -importance dans l'homme. - -Ceux qui exercent les arts de ruses et de fourberies n'éprouvent plus -le sentiment de la honte. Ceux qui n'éprouvent plus le sentiment de -la honte ne sont plus semblables aux autres hommes. En quoi leur -ressembleraient-ils? - -8. MENG-TSEU dit: Les sages rois de l'antiquité aimaient la vertu -et oubliaient leur autorité. Les sages lettrés de l'antiquité -auraient-ils agi seuls d'une manière contraire? Ils se plaisaient à -suivre leur droite voie, et ils oubliaient l'autorité des hommes[5]. -C'est pourquoi, si les rois et les _Koung_ ou grands vassaux ne leur -témoignaient pas des sentiments de respect, s'ils n'observaient pas -envers eux toutes les règles de la politesse et de l'urbanité, alors -souvent ces princes n'obtenaient pas la faculté de les voir. Par -conséquent, si souvent ils n'obtenaient pas la faculté de les voir, à -plus forte raison n'auraient-ils pas obtenu d'en faire leurs agents ou -leurs sujets. - -9. MENG-TSEU, s'adressant à _Soung-keou-tsian_, dit: Aimez-vous à -voyager pour enseigner vos doctrines? moi je vous enseignerai à voyager -ainsi. - -Si les hommes [les princes] auxquels vous enseignez vos doctrines en -prennent connaissance et les pratiquent, conservez un visage tranquille -et serein; s'ils ne veulent ni les connaître ni les pratiquer, -conservez également un visage tranquille et serein. - -_Soung-keou-tsian_ dit: Comment faire pour conserver toujours ainsi un -visage tranquille et serein. - -MENG-TSEU dit: Si vous avez à vous honorer de votre vertu, si vous avez -à vous réjouir de votre équité, alors vous pourrez conserver un visage -tranquille et serein. - -C'est pourquoi si le lettré [ou l'homme distingué par sa sagesse et ses -lumières] se trouve accablé par la misère, il ne perd jamais de vue -l'équité; et s'il est promu aux honneurs, il ne s'écarte jamais de la -voie droite. - -«S'il se trouve accablé par la misère, il ne perd jamais de vue -l'équité;» c'est pourquoi l'homme distingué par sa sagesse et ses -lumières possède toujours l'empire qu'il doit avoir sur lui-même. «S'il -est promu aux honneurs, il ne s'écarte jamais de sa voie droite;» c'est -pourquoi le peuple ne perd pas les espérances de bien-être qu'il avait -conçues de son élévation. - -Si les hommes de l'antiquité[6] obtenaient la réalisation de leurs -desseins, ils faisaient participer le peuple aux bienfaits de la -vertu et de l'équité. S'ils n'obtenaient pas la réalisation de leurs -desseins, ils s'efforçaient d'améliorer leur propre personne, et de se -rendre illustres dans leur siècle par leurs vertus. S'ils étaient dans -la pauvreté, alors ils ne s'occupaient qu'à améliorer leur personne -par la pratique de la vertu. S'ils étaient promus aux honneurs ou aux -emplois, alors ils ne s'occupaient qu'à faire régner la vertu et la -félicité dans tout l'empire. - -10. MENG-TSEU dit: Ceux qui attendent l'apparition d'un roi comme -_Wen-wang_ pour secouer la torpeur de leur âme et se produire dans -la pratique du bien, ceux-là sont des hommes vulgaires. Les hommes -distingués par leur sagesse et leurs lumières n'attendent pas -l'apparition d'un _Wen-wang_ pour se produire. - -11. MENG-TSEU dit: Si vous donnez à un homme toutes les richesses et -la puissance des familles de _Han_ et de _Weï_, et qu'il se considère -toujours avec la même humilité qu'auparavant, alors cet homme dépasse -de beaucoup les autres hommes. - -12. MENG-TSEU dit: Si un prince ordonne au peuple des travaux dans le -but de lui procurer un bien-être à lui-même, quand même ces travaux -seraient très-pénibles, il ne murmurera pas. Si, dans le but de -conserver la vie aux autres, il fait périr quelques hommes du peuple, -quand même celui-ci verrait mourir quelques-uns des siens, il ne -s'irritera pas contre celui qui aura ordonné leur mort. - -13. MENG-TSEU dit: Les peuples ou les sujets des chefs des grands -vassaux sont contents et joyeux; les sujets des rois souverains sont -pleins de joie et de satisfaction[7]. - -Quoique le prince fasse faire quelques exécutions [nécessaires], le -peuple ne s'en irrite pas; quoiqu'il lui procure des avantages, il n'en -sent pas le mérite. Le peuple chaque jour fait des progrès dans le -bien, et il ne sait pas qui les lui fait faire. - -[Au contraire] partout où le sage souverain se transporte, le peuple -se convertit au bien; partout où il réside, il agit comme les esprits -[d'une manière occulte]. L'influence de sa vertu se répand partout en -haut et en bas comme celle du ciel et de la terre. Comment dira-t-on -que ce sont là de petits bienfaits [tels que ceux que peuvent conférer -les petits princes]? - -14. MENG-TSEU dit: Les paroles d'humanité ne pénètrent pas si -profondément dans le coeur de l'homme qu'un renom d'humanité; on -n'obtient pas aussi bien l'affection du peuple par un bon régime, une -bonne administration et de bonnes lois, que par de bons enseignements -et de bons exemples de vertu. - -Le peuple craint de bonnes lois, une bonne administration; le peuple -aime de bons enseignements, de bons exemples de vertu. Par de bonnes -lois, une bonne administration, on obtient de bons revenus [ou impôts] -du peuple; par de bons enseignements, de bons exemples de vertu, on -obtient le coeur du peuple. - -15. MENG-TSEU dit: Ce que l'homme peut faire sans études est le -produit de ses facultés naturelles[8]; ce qu'il connaît sans y avoir -longtemps réfléchi, sans l'avoir médité, est le produit de sa science -naturelle[9]. - -Il n'est aucun enfant de trois ans qui ne sache aimer ses parents; -ayant atteint l'âge de cinq ou six ans, il n'en est aucun qui ne sache -avoir des égards pour son frère aîné. Aimer ses parents d'un amour -filial, c'est de la tendresse; avoir des égards pour son frère aîné, -c'est de l'équité. Aucune autre cause n'a fait pénétrer ces sentiments -dans les coeurs de tous les habitants de l'empire. - -16. MENG-TSEU dit: Lorsque _Chun_ habitait dans les retraites profondes -d'une montagne reculée, au milieu des rochers et des forêts; qu'il -passait ses jours avec des cerfs et des sangliers, il différait bien -peu des autres hommes rustiques qui habitaient les retraites profondes -de cette montagne reculée. Mais lui, lorsqu'il avait entendu une parole -vertueuse, une parole de bien, ou qu'il avait été témoin d'une action -vertueuse, il sentait bouillonner dans son sein les nobles passions du -bien, comme les ondes des grands fleuves _Kiang_ et _Ho_, après avoir -rompu leurs digues, se précipitent dans les abîmes sans qu'aucune force -humaine puisse les contenir! - -17. MENG-TSEU dit: Ne faites pas ce que vous ne devez pas faire [comme -étant contraire à la raison][10]; ne désirez pas ce que vous ne devez -pas désirer. Si vous agissez ainsi, vous avez accompli votre devoir. - -18. MENG-TSEU dit: L'homme qui possède la sagacité de la vertu et la -prudence de l'art, le doit toujours aux malheurs et aux afflictions -qu'il a éprouvés. - -Ce sont surtout les ministres orphelins [ou qui sont les fils de -leurs propres oeuvres] et les enfants naturels[11] qui maintiennent -soigneusement toutes les facultés de leur âme dans les circonstances -difficiles, et qui mesurent leurs peines jusque dans les profondeurs -les plus cuisantes. C'est pourquoi ils sont pénétrants. - -19. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui dans le service de leur prince -[comme ministres] ne s'occupent uniquement que de lui plaire et de le -rendre satisfait d'eux-mêmes. - -Il y a des ministres qui ne s'occupent que de procurer de la -tranquillité et du bien-être à l'Etat; cette tranquillité et ce -bien-être seuls les rendent heureux et satisfaits. - -Il y a un peuple qui est le peuple du ciel[12], et qui, s'il est appelé -à remplir les fonctions publiques, les accepte pour faire le bien, s'il -juge qu'il peut le faire. - -Il y a de grands hommes, d'une vertu accomplie, qui, par la rectitude -qu'ils impriment à toutes leurs actions, rendent tout ce qui les -approche [prince et peuple] juste et droit. - -20. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur éprouve trois contentements; et le -gouvernement de l'empire comme souverain n'y est pas compris. - -Avoir son père et sa mère encore subsistants, sans qu'aucune cause de -trouble et de dissension existe entre le frère aîné et le frère cadet, -est le premier de ces contentements. - -N'avoir à rougir ni en face du ciel ni en face des hommes est le second -de ces contentements. - -Être assez heureux pour rencontrer parmi les hommes de sa génération -des hommes de talents et de vertus dont on puisse augmenter les -vertus et les talents par ses instructions, est le troisième de ces -contentements. - -Voilà les trois contentements de l'homme supérieur; et le gouvernement -de l'empire comme souverain n'y est pas compris. - -21. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur désire un ample territoire et -un peuple nombreux; mais il ne trouve pas là un véritable sujet de -contentement. - -L'homme supérieur se complaît, en demeurant dans l'empire, à pacifier -et rendre stables les populations situées entre les quatre mers; mais -ce qui constitue sa nature n'est pas là. - -Ce qui constitue la nature de l'homme supérieur n'est pas augmenté -par un grand développement d'action, n'est pas diminué par un long -séjour dans l'état de pauvreté et de dénûment, parce que la portion [de -substance rationnelle qu'il a reçue du ciel][14] est fixe et immuable. - -Ce qui constitue la nature de l'homme supérieur: l'humanité, l'équité, -l'urbanité, la prudence, ont leur fondement dans le coeur [ou le -principe pensant]. Ces attributs de notre nature se produisent dans -l'attitude, apparaissent dans les traits du visage, couvrent les -épaules et se répandent dans les quatre membres; les quatre membres les -comprennent sans les enseignements de la parole. - -22. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_[15], fuyant la tyrannie de -_Cheou_-(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il -apprit l'élévation de _Wen-wang_[16]; et se levant avec émotion il -dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre à lui? J'ai entendu dire -que le chef des grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu -d'entrenir les vieillards. - -Lorsque _Taï-kong_, fuyant la tyrannie de _Cheou-(sin),_ habitait les -bords de la mer orientale, il apprit l'élévation de _Wen-wang_; et, -se levant avec émotion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre -à lui? J'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de l'occident -excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards. - -S'il se trouve dans l'empire un homme qui ait la vertu d'entretenir -les vieillards, alors tous les hommes pleins d'humanité s'empresseront -d'aller se soumettre à lui. - -Si dans une habitation de cinq arpents de terre vous plantez des -mûriers au pied des murs, et que la femme de ménage élève des vers à -soie, alors les vieillards pourront se couvrir de vêtements de soie; -si vous nourrissez cinq poules et deux porcs femelles, et que vous -ne négligiez pas les saisons [de l'incubation et de la conception], -alors les vieillards pourront ne pas manquer de viande. Si un simple -particulier cultive un champ de cent arpents, une famille de huit -bouches pourra ne pas souffrir de la faim. - -Ces expressions [des deux vieillards], _le chef des vassaux de -l'occident excelle dans la vertu d'entretenir les vieillards_, -signifiaient qu'il savait constituer à chacun une propriété privée -composée d'un champ [de cent arpents][17] et d'une habitation [de -cinq][18]; qu'il savait enseigner aux populations l'art de planter [des -mûriers] et de nourrir [des poules et des pourceaux]; qu'en dirigeant -par l'exemple les femmes et les enfants, il les mettait à même de -nourrir et d'entretenir leurs vieillards. Si les personnes âgées de -cinquante ans manquent de vêtements de soie, leurs membres ne seront -pas réchauffés. Si les septuagénaires manquent de viande pour aliments, -ils ne seront pas bien nourris. N'avoir pas ses membres réchauffés [par -ses vêtements], et ne pas être bien nourri, cela s'appelle avoir froid -et faim. Parmi les populations soumises à _Wen-wang_, il n'y avait -point de vieillards souffrants du froid et de la faim. C'est ce que les -expressions citées précédemment veulent dire. - -23. MENG-TSEU dit: Si l'on gouverne les populations de manière à ce -que leurs champs soient bien cultivés; si on allége les impôts [en -n'exigeant que le dixième du produit][19], le peuple pourra acquérir de -l'aisance et du bien-être. - -S'il prend ses aliments aux heures du jour convenables[20], et qu'il -ne dépasse ses revenus que selon les rites prescrits, ses revenus ne -seront pas dépassés par sa consommation. - -Si le peuple est privé de l'eau et du feu, il ne peut vivre. Si pendant -la nuit obscure un voyageur frappe à la porte de quelqu'un pour -demander de l'eau et du feu, il ne se trouvera personne qui ne les -lui donne, parce que ces choses sont partout en quantité suffisante. -Pendant que les saints hommes gouvernaient l'empire, ils faisaient en -sorte que les pois et autres légumes de cette espèce, ainsi que le -millet, fussent aussi abondants que l'eau et le feu. Les légumes et -le millet étant aussi abondants que l'eau et le feu parmi le peuple, -comment s'y trouverait-il des hommes injustes et inhumains? - -24. MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU gravissait la montagne -_Toung-chan_, le royaume de _Lou_ lui paraissait bien petit; lorsqu'il -gravissait la montagne _Taï-chan_[21], l'empire lui-même lui -paraissait bien petit. - -C'est ainsi que, pour celui qui a vu les mers, les eaux des rivières -et même des fleuves peuvent à peine être considérées comme des eaux; -et pour celui qui a passé par la porte des saints hommes [qui a été à -leur école], les paroles ou les instructions des autres hommes peuvent -à peine être considérées comme des instructions. - -Il y a un art de considérer les eaux: on doit les observer dans leurs -courants et lorsqu'elles s'échappent de leur source. Quand le soleil et -la lune brillent de tout leur éclat, leurs reflets les font scintiller -dans leurs profondes cavités. - -L'eau courante est un élément de telle nature, que si on ne la dirige -pas vers les fossés ou les réservoirs [dans lesquels on veut la -conduire], elle ne s'y écoule pas. Il en est de même de la volonté de -l'homme supérieur appliquée à la pratique de la droite raison: s'il ne -lui donne pas son complet développement, il n'arrivera pas au suprême -degré de sainteté. - -25. MENG-TSEU dit: Celui qui, se levant au chant du coq, pratique la -vertu avec la plus grande diligence, est un disciple de _Chun._ - -Celui qui, se levant au chant du coq, s'occupe du gain avec la plus -grande diligence, est un disciple du voleur _Tché._ - -Si vous voulez connaître la différence qu'il y a entre l'empereur -_Chun_ et le voleur _Tché_, elle n'est pas ailleurs que dans -l'intervalle qui sépare le gain de la vertu. - -26. MENG-TSEU dit: _Yang-tseu_ fait son unique étude de l'intérêt -personnel, de l'amour de soi. Devrait-il arracher un cheveu de sa tête -pour procurer quelque avantage public à l'empire, il ne l'arracherait -pas. - -_Me-tseu_ aime tout le monde; si en abaissant sa tête jusqu'à ses -talons il pouvait procurer quelque avantage public à l'empire, il le -ferait. - -_Tseu-mo_ tenait le milieu. Tenir le milieu, c'est approcher beaucoup -de la droite raison. Mais tenir le milieu sans avoir de point fixe [tel -que la tige d'une balance], c'est comme si l'on ne tenait qu'un côté. - -Ce qui fait que l'on déteste ceux qui ne tiennent qu'un côté, ou qui -suivent une voie extrême, c'est qu'ils blessent la droite raison; et -que pendant qu'ils s'occupent d'une chose, ils en négligent ou en -perdent cent. - -27. MENG-TSEU dit: Celui qui a faim trouve tout mets agréable; celui -qui a soif trouve toute boisson agréable: alors l'un et l'autre n'ont -pas le sens du goût dans son état normal, parce que la faim et la soif -le dénaturent. N'y aurait-il que la bouche et le ventre qui fussent -sujets aux funestes influences de la faim et de la soif? Le coeur de -l'homme a aussi tous ces inconvénients. - -Si les hommes pouvaient se soustraire aux funestes influences de -la faim et de la soif, et ne pas dénaturer leur coeur, alors ils ne -s'affligeraient pas de ne pouvoir atteindre à la vertu des hommes -supérieurs à eux par leur sainteté et leur sagesse. - -28. MENG-TSEU dit: _Lieou-hia-hoeï_ n'aurait pas échangé son sort -contre celui des trois premiers grands dignitaires de l'empire[22]. - -29. MENG-TSEU dit: Celui qui s'applique à faire une chose est comme -celui qui creuse un puits. Si, après avoir creusé un puits jusqu'à -soixante et douze pieds, on ne va pas jusqu'à la source, on est dans le -même cas que si on l'avait abandonné. - -30. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ furent doués d'une nature parfaite; -_Thang_ et _Wou_ s'incorporèrent ou perfectionnèrent la leur par leurs -propres efforts; les cinq princes chefs des grands vassaux n'en eurent -qu'une fausse apparence. - -Ayant eu longtemps cette fausse apparence d'une nature accomplie, et -n'ayant fait aucun retour vers la droiture, comment auraient-ils su -qu'ils ne la possédaient pas? - -31. _Koung-sun-tcheou_ dit: _Y-yin_ disait: «Moi je n'ai pas l'habitude -de visiter souvent ceux qui ne sont pas dociles [aux préceptes de -la raison].» Il relégua _Thaï-kia_ dans le palais où était élevé le -tombeau de son père, et le peuple en fut très-satisfait. _Thaï-kia_ -s'étant corrigé, il le fit revenir à la cour, et le peuple en éprouva -une grande joie. - -Lorsqu'un sage est ministre de quelque prince, si ce prince n'est pas -sage [ou n'est pas docile aux conseils de la raison][23], peut-il, à -l'exemple de _Y-yin_, le reléguer loin du siége du gouvernement? - -MENG-TSEU dit: S'il a les intentions de _Y-yin_ [c'est-à-dire son -amour du bien public][24], il le peut; s'il n'a pas les intentions de -_Y-yin_, c'est un usurpateur. - -32. _Koung-sun-tcheou_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[25]: - - «Que personne ne mange inutilement[26].» - -L'homme supérieur ne laboure pas, et cependant il mange; pourquoi cela? - -MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme supérieur habite un royaume, si le -prince l'emploie dans ses conseils, alors l'État est tranquille, -le trésor public est rempli, le gouvernement est honoré et couvert -de gloire. Si les fils et les frères cadets du royaume suivent les -exemples de vertu qu'il leur donne, alors ils deviennent pieux envers -leurs parents, pleins de déférence pour leurs aînés, de droiture et de -sincérité envers tout le monde. Ce n'est pas là _manger inutilement_ -[les produits ou les revenus des autres]: Qu'y a-t-il au contraire de -plus grand et de plus digne? - -33. _Tian_, fils du roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: A -quoi sert le lettré? - -MENG-TSEU dit: Il élève ses pensées. - -_Tian_ dit: Qu'appelez-vous _élever ses pensées?_ - -MENG-TSEU dit: C'est les diriger vers la pratique de l'humanité, de -l'équité et de la justice; et voilà tout. Tuer un innocent, ce n'est -pas de l'humanité; prendre ce qui n'est pas à soi, ce n'est pas de -l'équité. Quel est le séjour permanent de l'âme? c'est l'humanité. -Quelle est sa voie? l'équité. S'il habite l'humanité, s'il marche -dans l'équité, les devoirs du grand homme [ou de l'homme d'État] sont -remplis. - -34. MENG-TSEU dit: Si sans équité vous eussiez donné le royaume de -_Thsi_ à _Tchoung-tseu_, il ne l'aurait pas accepté. Tous les hommes -eurent foi en sa sagesse. Ce refus [d'accepter le royaume de _Thsi_], -c'est de l'équité, comme celle de refuser une écuelle de riz cuit ou de -bouillon. Il n'y a pas de faute plus grave pour l'homme que d'oublier -les devoirs qui existent entre les pères et mères et les enfants, entre -le prince et les sujets, entre les supérieurs et les inférieurs[27]. -Est-il permis de croire un homme grand et consommé dans la vertu, -lorsque sa vertu n'est que médiocre? - -35. _Tiao-yng_ fit une question en ces termes: Si pendant que _Chun_ -était empereur, _Kao-yao_ avait été président du ministère de la -justice, et que _Kou-seou_ [père de _Chun_] eût tué un homme, alors -qu'aurait fait _Kao-yao?_ - -MENG-TSEU répondit: Il aurait fait observer la loi; et voilà tout. - -_Tiao-yng_ dit: S'il avait voulu agir ainsi, _Chun_ ne l'en aurait-il -pas empêché? - -MENG-TSEU dit: Comment _Chun_ aurait-il pu l'en empêcher? Il avait reçu -cette [loi du ciel[28], avec son mandat, pour la faire exécuter]. - -_Tiao-yng_ dit: S'il en est ainsi, alors comment _Chun_ se serait-il -conduit? - -MENG-TSEU dit: _Chun_ aurait regardé l'abandon de l'empire comme -l'abandon de sandales usées par la marche; et, prenant secrètement son -père sur ses épaules[29], il serait allé se réfugier sur une plage -déserte de la mer, en oubliant, le coeur satisfait, jusqu'à la fin de sa -vie, son empire et sa puissance. - -36. MENG-TSEU étant passé de la ville de _Fan_ dans la capitale du -royaume de _Thsi_, il y vit de loin le fils du roi. A cette vue il -s'écria en soupirant: Comme le séjour de la cour change l'aspect d'un -homme, et comme un régime opulent change sa corpulence! Que le séjour -dans un lieu est important! Cependant tous les fils ne sont-ils pas -également enfants des hommes? - -MENG-TSEU dit: La demeure, l'appartement, les chars, les chevaux, les -habillements du fils du roi, ont beaucoup de ressemblance avec ceux -des fils des autres hommes; et puisque le fils du roi est tel [que je -viens de le voir], il faut que ce soit le séjour à la cour qui l'ait -ainsi changé: quelle influence doit donc avoir le séjour de celui qui -habite dans la vaste demeure de l'empire! - -Le prince de _Lou_ étant passé dans le royaume de _Soung_, il arriva -à la porte de la ville de _Tieï-tche_, qu'il ordonna à haute voix -d'ouvrir. Les gardiens dirent: «Cet homme n'est pas notre prince; -comment sa voix ressemble-t-elle à celle de notre prince?» Il n'y a pas -d'autre cause à cette ressemblance, sinon que le séjour de l'un et de -l'autre prince se ressemblait[30]. - -37. MENG-TSEU dit: Si le prince entretient un sage sans avoir de -l'affection pour lui, il le traite comme il traite ses pourceaux. S'il -a de l'affection pour lui sans lui témoigner le respect qu'il mérite, -il l'entretient comme ses propres troupeaux. - -Des sentiments de vénération et de respect doivent être témoignés [au -sage par le prince] avant de lui offrir des présents. - -Si les sentiments de vénération et de respect que le prince lui -témoigne n'ont point de réalité, le sage ne peut être retenu près de -lui par de vaines démonstrations. - -38. MENG-TSEU dit: Les diverses parties saillantes du corps[31] et les -sens[32] constituent les facultés de notre nature que nous avons reçues -du ciel[33]. Il n'y a que les saints hommes [ou ceux qui parviennent à -la perfection] qui puissent donner à ces facultés de notre nature leur -complet développement. - -39. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, voulait abréger son temps de deuil. -_Koung-sun-tcheou_ lui dit: N'est-il pas encore préférable de porter le -deuil pendant une année que de s'en abstenir complètement? - -MENG-TSEU dit: C'est comme si vous disiez à quelqu'un qui tordrait le -bras de son frère aîné: «Pas si vite, pas si vite!» Enseignez-lui la -piété filiale, la déférence fraternelle, et bornez-vous à cela. - -Le fils du roi étant venu à perdre sa mère, son précepteur sollicita -pour lui [de son père] la permission de porter le deuil pendant -quelques mois. - -_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi pendant quelques mois seulement? - -MENG-TSEU dit: Le jeune homme avait désiré porter le deuil pendant les -trois années prescrites, mais il n'en avait pas obtenu l'autorisation -de son père. Quand même il n'aurait obtenu de porter le deuil qu'un -jour, c'était encore préférable pour lui à s'abstenir complètement de -le porter. - -40. MENG-TSEU dit: Les enseignements de l'homme supérieur sont au -nombre de cinq. - -Il est des hommes qu'il convertit au bien de la même manière que la -pluie qui tombe en temps convenable fait croître les fruits de la terre. - -Il en est dont il perfectionne la vertu; il en est dont il développe -les facultés naturelles et les lumières. - -Il en est qu'il éclaire par les réponses qu'il fait à leurs questions. - -Il en est enfin qui se convertissent d'eux-mêmes au bien et se rendent -meilleurs [entraînés qu'ils sont par son exemple]. - -Voilà les cinq manières dont l'homme supérieur instruit les hommes. - -41. _Koung-sun-tcheou_ dit: Que ces voies [du sage] sont hautes et -sublimes! qu'elles sont admirables et dignes d'éloges! La difficulté -de les mettre en pratique me parait aussi grande que celle d'un homme -qui voudrait monter au ciel sans pouvoir y parvenir. Pourquoi ne -rendez-vous pas ces voies faciles, afin que ceux qui veulent les suivre -puissent les atteindre, et que chaque jour ils fassent de nouveaux -efforts pour en approcher? - -MENG-TSEU dit: Le charpentier habile ne change ni ne quitte son aplomb -et son cordeau à cause d'un ouvrier incapable. _Y_, l'habile archer, -ne changeait pas la manière de tendre son arc à cause d'un archer sans -adresse. - -L'homme supérieur apporte son arc, mais il ne tire pas. Les principes -de la vertu brillent soudain aux yeux de ceux qui la cherchent [comme -un trait de flèche]. Le sage se tient dans la voie moyenne [entre les -choses difficiles et les choses faciles][34]; que ceux qui le peuvent -le suivent. - -42. MENG-TSEU dit: Si dans un empire règnent les principes de la -raison, le sage accommode sa personne à ces principes; si dans un -empire ne règnent pas les principes de la raison [s'il est dans le -trouble et l'anarchie][35], le sage accommode les principes de la -raison au salut de sa personne. - -Mais je n'ai jamais entendu dire que le sage ait accomodé les -principes de la raison ou les ait fait plier aux caprices et aux -passions des hommes! - -43. _Koung-tou-tseu_ dit: Pendant que _Theng-keng_[36] suivait vos -leçons, il paraissait être du nombre de ceux que l'on traite avec -urbanité: cependant vous n'avez pas répondu à une question qu'il vous a -faite: pourquoi cela? - -MENG-TSEU dit: Ceux qui se fient sur leur noblesse ou sur leurs -honneurs interrogent; ceux qui se fient sur leur sagesse ou leurs -talents interrogent; ceux qui se fient sur leur âge plus avancé -interrogent; ceux qui se fient sur les services qu'ils croient avoir -rendus à l'État interrogent; ceux qui se fient sur d'anciennes -relations d'amitié avec des personnes en charge interrogent: tous -ceux-là sont des gens auxquels je ne réponds pas. _Theng-keng_ se -trouvait dans deux de ces cas[37]. - -44. MENG-TSEU dit: Celui qui s'abstient de ce dont il ne doit pas -s'abstenir, il n'y aura rien dont il ne s'abstienne; celui qui reçoit -avec froideur ceux qu'il devrait recevoir avec effusion de tendresse, -il n'y aura personne qu'il ne reçoive froidement; ceux qui s'avancent -trop précipitamment reculeront encore plus vite. - -45. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur ou le sage aime tous les êtres qui -vivent[38], mais il n'a point pour eux les sentiments d'humanité qu'il -a pour les hommes; il a pour les hommes des sentiments d'humanité, -mais il ne les aime pas de l'amour qu'il a pour ses père et mère. Il -aime ses père et mère de l'amour filial, et il a pour les hommes des -sentiments d'humanité; il a pour les hommes des sentiments d'humanité, -et il aime tous les êtres qui vivent. - -46. MENG-TSEU dit: L'homme pénétrant et sage n'ignore rien; il applique -toutes les forces de son intelligence à apprendre les choses qu'il lui -importe de savoir. Quant à l'homme humain, il n'est rien qu'il n'aime; -il s'applique de toutes ses forces à aimer ce qui mérite d'être aimé. - -_Yao_ et _Chun_ étaient sages et pénétrants; toutefois leur pénétration -ne s'étendait pas à tous les objets. Ils appliquaient les forces de -leur intelligence à ce qu'il y avait de plus important [et négligeaient -le reste]. _Yao_ et _Chun_ étaient pleins d'humanité, mais cette -humanité n'allait pas jusqu'à aimer également tous les hommes; ils -s'appliquaient principalement à aimer les sages d'un amour filial. - -Il est des hommes qui ne peuvent porter le deuil de leurs parents -pendant trois ans, et qui s'informent soigneusement du deuil de -trois mois ou de celui de cinq; ils mangent immodérément, boivent -abondamment, et vous interrogent minutieusement sur le précepte des -rites: _Ne déchirez pas la chair avec les dents_. Cela s'appelle -ignorer à quoi il est le plus important de s'appliquer. - - -[1] «Le _coeur_, ou _principe pensant_ (_sin_), dit _Tchou-hi_, c'est -la partie spirituelle et intelligente de l'homme, ce qui constitue la -raison dans la foule des êtres, et influe sur toutes les actions. La -_nature rationnelle_ (_Sing_), c'est alors la raison qui caractérise le -_coeur_ (ou principe pensant); et le _ciel_ (_Thien_), c'est la source -d'où la _raison_ procède.» - -[2] «Comme l'humanité, l'équité, etc.» (_Glose._) - -[3] «Comme les richesses, les honneurs, le gain, l'avancement.» -(_Glose._) - -[4] «C'est-à-dire dans notre nature.» (_Glose._) - -[5] «Ils oubliaient la dignité et le rang des rois dont ils faisaient -peu de cas.» (_Glose._) - -[6] «Par les hommes de l'antiquité, il indique les lettrés du temps des -trois (premières) dynasties.» (_Glose._) - -[7] Dans ce paragraphe et les suivants, MENG-TSEU signale la différence -qu'il avait trouvée entre le régime des princes chefs de vassaux, et le -régime des rois souverains. - -[8] «Qui n'ont d'autre origine que le ciel, qui ne procèdent d'aucune -source, si ce n'est du ciel.» (_Commentaire._) - -[9] _Commentaire._ - -[10] «Ce que la raison ne prescrit pas.» (_Glose._) - -[11] _Nothi pulli sunt optimi_.(COLUMELLE.) - -[12] «Ce sont les hommes d'élite sans emplois publics qui donnent à -la raison céleste, qui est en nous, tous les développements qu'elle -comporte: on les nomme _le peuple du ciel_.» (TCHOU-HI.) - -[14] _Commentaire._ - -[15] Voyez liv. II, chap. I, §13. - -[16] Comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de -l'empire. - -[17] _Glose._ - -[18] _Glose._ - -[19] _Glose._ - -[20] «Le matin et le soir.» (_Glose._) - -[21] La plus élevée de l'empire. - -[22] Les trois _Koung_: ce sont les _Thaï-sse, Thaï-fou_ et _Thai-po_. -(_Glose._) - -[23] _Glose._ - -[24] _Glose._ - -[25] Ode _Fa-chen_, section _Kouë-foung._ - -[26] «Que personne, sans les avoir mérités, ne reçoive des traitements -du prince.» (_Glose._) - -On pourrait traduire cette pensée ancienne par cette formule moderne, -_que personne ne consomme sans avoir produit_, qui lui est équivalente. - -[27] _Tchoung-tseu_ s'attachait exclusivement à la vertu de l'équité, -et il négligeait les autres; il quitta sa mère et son frère ainé, -refusa d'accepter un emploi et un traitement du roi de _Thsi_, et -encourut ainsi plusieurs reproches. - -[28] _Glose._ - -[29] Comme Énée s'enfuit de Troie en portant son père Ànchise sur ses -épaules. - -[30] C'est-à-dire que rien ne ressemble tant à un prince régnant -qu'un autre prince régnant, parce que l'un et l'autre ont les mêmes -habitudes, le même entourage, et le même genre de vie. - -[31] «Telles que les oreilles, les yeux, les mains, les pieds et autres -de cette espèce.» (_Glose._) - -[32] «Tels que la vue, l'ouïe, etc.» (_Glose._) - -[33] _Thian-sing_, COELI NATURA. - -[34] _Glose._ - -[35] _Glose._ - -[36] Frère cadet du roi de _Theng._ - -[37] «Il était vain de sa dignité (de frère de prince), et il était -également vain de sa prétendue sagesse.» (_Glose._) - -[38] «Il indique les oiseaux, les bêtes, les plantes, les arbres.» -(_Glose._) - - - - -CHAPITRE VIII, - -COMPOSÉ DE 38 ARTICLES. - - -1. MENG-TSEU dit: O que _Hoeï-wang_ de _Liang_[1] est inhumain! L'homme -[ou le prince] humain arrive par ceux qu'il aime à aimer ceux qu'il -n'aimait pas. Le prince inhumain au contraire arrive par ceux qu'il -n'aime pas à ne pas aimer ceux qu'il aimait. - -_Koung-sun-tcheou_ dit: Qu'entendez-vous par là? - -MENG-TSEU dit: _Hoeï-wang_ de _Liang_ ayant voulu livrer une bataille -pour cause d'agrandissement de territoire, fut battu complètement, -et laissa les cadavres de ses soldats pourrir sur le champ du combat -sans leur faire donner la sépulture. Il aurait bien voulu recommencer -de nouveau, mais il craignit de ne pouvoir vaincre lui-même. C'est -pourquoi il poussa son fils, qu'il aimait, à sa perte fatale[2] en -l'excitant à le venger. C'est ce que j'appelle _arriver par ceux que -l'on n'aime pas à ne pas aimer ceux que l'on aimait._ - -2. MENG-TSEU dit: Dans le livre intitulé _le Printemps et -l'Automne_[3], on ne trouve aucune guerre juste et équitable. Il en est -cependant qui ont une apparence de droit et de justice; mais on ne doit -pas moins les considérer comme injustes. - -Les actes de redressement[4] sont des actes par lesquels un supérieur -déclare la guerre à ses inférieurs pour redresser leurs torts. Les -royaumes qui sont égaux entre eux ne se redressent point ainsi -mutuellement. - -3. MENG-TSEU dit: Si l'on ajoute une foi entière, absolue, aux livres -[historiques], alors on n'est pas dans une condition aussi avantageuse -que si l'on manquait de ces livres. - -Moi, dans le chapitre du _Chou-king_ intitulé _Wou-tching_[5], je ne -prends que deux ou trois articles, et rien de plus. - -L'homme humain n'a point d'ennemi dans l'empire[6]. - -Comment donc, lorsqu'un homme souverainement humain [comme _Wou-wang_] -en attaque un souverainement inhumain [comme _Cheou-sin_], y aurait-il -un si grand carnage que les boucliers de bois flotteraient dans le -sang[7]? - -4. MENG-TSEU dit: S'il y a un homme qui dise: «Je sais parfaitement -ordonner et diriger une armée; je sais parfaitement livrer une -bataille:» cet homme est un grand coupable. - -Si le prince qui gouverne un royaume aime l'humanité, il n'aura aucun -ennemi dans l'empire. - -Lorsque _Tching-thang_ rappelait à leurs devoirs les habitants des -régions méridionales, les barbares des régions septentrionales se -plaignaient [d'être négligés par lui]; lorsqu'il rappelait à leurs -devoirs les habitants des régions orientales, les barbares des régions -occidentales se plaignaient en disant: _Pourquoi nous réserve-t-il pour -les derniers?_ - -Lorsque _Wou-wang_ attaqua la dynastie de _Yin_, il n'avait que trois -cents chars de guerre et trois mille vaillants soldats. - -_Wou-wang_ [en s'adressant aux populations] leur dit: «Ne craignez -rien, je vous apporte la paix et la tranquillité; je ne suis pas -l'ennemi des cent familles [du peuple chinois].» Et aussitôt les -populations prosternèrent leurs fronts vers la terre, comme des -troupeaux de boeufs labourent le sol de leurs cornes. - -Le terme (_tching_) par lequel on désigne l'action de _redresser_ ou -_rappeler à leur devoir_ par les armes ceux qui s'en sont écartés, -signifie _rendre droits, corriger_ (_tching_). Quand chacun désire se -_redresser_ ou _se corriger soi-même_, pourquoi recourir à la force des -armes afin d'arriver au même résultat? - -5. MENG-TSEU dit: Le charpentier et le charron peuvent donner à un -homme leur règle et leur équerre, mais ils ne peuvent pas le rendre -immédiatement habile, dans leur art. - -6. MENG-TSEU dit: _Chun_ se nourrissait de fruits secs et d'herbes des -champs, comme si toute sa vie il eût dû conserver ce régime. Lorsqu'il -fut fait empereur[8], les riches habits brodés qu'il portait, la -guitare dont il jouait habituellement, les deux jeunes filles qu'il -avait comme épouses à ses côtés, ne l'affectaient pas plus que s'il les -avait possédées dès son enfance. - -7. MENG-TSEU dit: Je sais enfin maintenant que de tuer les proches -parents d'un homme est un des crimes les plus graves [par ses -conséquences]. - -En effet, si un homme tue le père d'un autre homme, celui-ci tuera -aussi le père du premier. Si un homme tue le frère aîné d'un autre -homme, celui-ci tuera aussi le frère aîné du premier. Les choses étant -ainsi, ce crime diffère bien peu de celui de tuer ses parents de sa -propre main. - -8. MENG-TSEU dit: Les anciens qui construisirent des portes aux -passages des confins du royaume avaient pour but d'empêcher des actes -de cruauté et de dévastation; ceux de nos jours qui font construire -ces portes de passages ont pour but d'exercer des actes de cruauté et -d'oppression[9]. - -9. MENG-TSEU dit: Si vous ne suivez pas vous-même la voie droite[10], -elle ne sera pas suivie par votre femme et vos enfants. Si vous donnez -des ordres qui ne soient pas conformes à la voie droite[11], ils ne -doivent pas être exécutés par votre femme et vos enfants. - -10. MENG-TSEU dit: Ceux qui sont approvisionnés de toutes sortes de -biens ne peuvent mourir de faim dans les années calamiteuses; ceux qui -sont approvisionnés de toutes sortes de vertus ne seront pas troublés -par une génération corrompue. - -11. MENG-TSEU dit: Les hommes qui aiment la bonne renommée peuvent -céder pour elle un royaume de mille quadriges. Si un homme n'a pas ce -caractère, son visage témoignera de sa joie ou de ses regrets pour une -écuelle de riz et de bouillon. - -12. MENG-TSEU dit: Si on ne confie pas [les affaires et -l'administration du royaume] à des hommes humains et sages, alors le -royaume sera comme s'il reposait sur le vide. - -Si on n'observe pas les règles et les préceptes de l'urbanité et de -l'équité, alors les supérieurs et les inférieurs sont dans le trouble -et la confusion. - -Si on n'apporte pas un grand soin aux affaires les plus -importantes[12], alors les revenus ne pourront suffire à la -consommation. - -13. MENG-TSEU dit: Il a pu arriver qu'un homme inhumain obtînt un -royaume; mais il n'est encore jamais arrivé qu'un homme inhumain -conquît l'empire. - -14. MENG-TSEU dit: Le peuple est ce qu'il y a de plus noble dans -le monde[13]; les esprits de la terre et les fruits de la terre ne -viennent qu'après; le prince est de la moindre importance[14]. - -C'est pourquoi, si quelqu'un se concilie l'amour et l'affection du -peuple des collines [ou des campagnes][15], il deviendra fils du -Ciel [ou empereur]; s'il arrive à être fils du Ciel, ou empereur, il -aura pour lui les différents princes régnants; s'il a pour lui les -différents princes régnants, il aura pour lui les grands fonctionnaires -publics. - -Si les différents princes régnants [par la tyrannie qu'ils exercent sur -le peuple] mettent en péril les autels des esprits de la terre et des -fruits de la terre, alors le fils du Ciel les dépouille de leur dignité -et les remplace par de sages princes. - -Les victimes opimes étant prêtes, les fruits de la terre étant disposés -dans les vases préparés, et le tout étant pur, les sacrifices sont -offerts selon les saisons. Si cependant la terre est desséchée par la -chaleur de l'air, ou si elle est inondée par l'eau des pluies, alors le -fils du Ciel détruit les autels des esprits pour en élever d'autres en -d'autres lieux. - -15. MENG-TSEU dit: Les saints hommes sont les instituteurs de cent -générations. _Pe-i_ et _Lieou-hia-hoeï_ sont de ce nombre. C'est -pourquoi ceux qui ont entendu parler des grandes vertus de _Pe-i_ -sont devenus modérés dans leurs désirs, de grossiers et avides -qu'ils étaient, et les hommes sans courage ont senti s'affermir -leur intelligence; ceux qui ont entendu parler des grandes vertus -de _Lieou-hia-hoeï_ sont devenus les hommes les plus doux et les -plus humains, de cruels qu'ils étaient; et les hommes d'un esprit -étroit sont devenus généreux et magnanimes. Il faudrait remonter cent -générations pour arriver à l'époque de ces grands, hommes, et, après -cent générations de plus écoulées, il n'est personne qui, en entendant -le récit de leurs vertus, ne sente son âme émue et disposée à les -imiter. S'il n'existait jamais de saints hommes, en serait-il de même? -Et combien doivent être plus excités au bien ceux qui les ont approchés -de près et ont pu recueillir leurs paroles! - -16. MENG-TSEU dit: Cette humanité dont j'ai si souvent parlé, c'est -l'homme [c'est la raison qui constitue son être][16]; si l'on réunit -ces deux termes ensemble [l'humanité et l'homme][17], c'est la voie[18]. - -17. MENG-TSEU dit: KHOUNG-TSEU, en s'éloignant du royaume de _Lou_, -disait: «Je m'éloigne lentement.» C'est la _voie_ pour s'éloigner du -royaume de son père et de sa mère. En s'éloignant de _Thsi_, il prit -dans sa main du riz macéré dans l'eau, et il se mit en route. C'est la -_voie_ pour s'éloigner d'un royaume étranger. - -18. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur [KHOUNG-TSEU] souffrit les -privations du besoin[19] dans les royaumes de _Tchin_ et de _Thsaï_, -parce qu'il ne trouva aucune sympathie ni chez les princes ni chez -leurs ministres. - -19. _Me-ki_ dit: Moi _Ki_, je fais excessivement peu de cas des -murmures et de l'improbation des hommes. - -MENG-TSEU dit: Ils ne blessent aucunement. Les hommes distingués par -leurs vertus, leurs talents et leurs lumières, sont encore bien plus -exposés aux clameurs de la multitude. Le _Livre des Vers_[20] dit: - - «J'éprouve dans mon coeur une profonde tristesse; - - Je suis en haine près de cette foule dépravée.» - -Voilà ce que fut KHOUNG-TSEU. - - «Il ne put fuir la jalousie et la haine des hommes, - - Qui cependant n'ôtèrent rien à sa renommée[21].» - -Voilà ce que fut _Wen-wang!_ - -20. MENG-TSEU dit: Les sages [de l'antiquité] éclairaient les autres -hommes de leurs lumières; ceux de nos jours les éclairent de leurs -ténèbres! - -21. MENG-TSEU, s'adressant à _Kao-tseu_, lui dit: Si les sentiers des -montagnes sont fréquentés par les hommes, si on y passe souvent et sans -interruption, ils deviennent viables; mais si, dans un court intervalle -de temps, ils ne sont pas fréquentés, alors les herbes et les plantes -y croissent et les obstruent; aujourd'hui ces herbes et ces plantes -obstruent votre coeur. - -22. _Kao-tseu_ dit: La musique de _Yu_ surpasse la musique de -_Wen-wang._ - -MENG-TSEU dit: Pourquoi dites-vous cela? - -_Kao-tseu_ dit: Parce que les anneaux des clochettes [des instruments -de musique de _Yn_] sont usés. - -MENG-TSEU dit: Cela suffit-il [pour porter un tel jugement]? Les -ornières des portes des villes ont-elles été creusées par le passage -d'un seul quadrige? - -23. Pendant que le royaume de _Thsi_ éprouvait une famine, _Tchin-tsin_ -dit: Tous les habitants du royaume espèrent que vous, maître, vous -ferez ouvrir une seconde fois les greniers publics de la ville de -_Thang._ Peut-être ne pouvez-vous pas faire de nouveau [cette demande -au prince]? - -MENG-TSEU dit: Si je faisais de nouveau cette demande, je serais un -autre _Foung-fou_. Ce _Foung-fou_ était un homme de _Tçin_ très-habile -dans l'art de prendre des tigres avec les mains. Ayant fini par devenir -un sage lettré, il se rendit un jour dans les champs situés hors de la -ville au moment où une multitude d'hommes était à la poursuite d'un -tigre. Le tigre s'était retranché dans le défilé d'une montagne, où -personne n'osait aller le poursuivre. Aussitôt que la foule aperçut -de loin _Foung-fou_, elle courut au devant de lui, et _Foung-fou_, -étendant les bras, s'élança de son char. Toute la foule fut ravie de -joie. Mais les sages lettrés qui se trouvèrent présents se moquèrent de -lui[22]. - -MENG-TSEU dit: La bouche est destinée à goûter les saveurs; les yeux -sont destinés à contempler les couleurs et les formes des objets; les -oreilles sont destinées à entendre les sons; les narines sont destinées -à respirer les odeurs; les quatre membres [les pieds et les mains] sont -destinés à se reposer de leurs fatigues. C'est ce qui constitue la -nature de l'homme en même temps que sa destination. L'homme supérieur -n'appelle pas cela sa _nature._ - -L'humanité[23] est relative aux pères et aux enfants; l'équité[24] -est relative au prince et aux sujets; l'urbanité[25] est relative aux -hôtes et aux maîtres de maison; la prudence[26] est relative aux sages; -le saint homme appartient à la voie du ciel [qui comprend toutes les -vertus précédentes]. C'est l'accomplissement de ces vertus, de ces -différentes destinations, qui constitue le mandat du ciel en même temps -que notre nature. L'homme supérieur ne l'appelle pas _mandat_ du ciel. - -25. _Hao-seng_, dont le petit nom était _Pou-haï_, fit une question en -ces termes: Quel homme est-ce que _Lo-tching-tseu_? - -MENG-TSEU dit: C'est un homme simple et bon, c'est un homme sincère et -fidèle. - ---Qu'entendez-vous par être simple et bon? qu'entendez-vous par être -sincère et fidèle? - ---Celui qui est digne d'envie, je l'appelle bon. Celui qui possède -réellement en lui la bonté, je l'appelle sincère. - -Celui qui ne cesse d'accumuler en lui les qualités et les vertus -précédentes est appelé excellent. - -Celui qui a des trésors de vertus joint encore de l'éclat et de la -splendeur est appelé grand. - -Celui qui est grand, et qui efface complétement les signes extérieurs -ou les vestiges de sa grandeur, est appelé saint. - -Celui qui est saint, et qui en même temps ne peut être connu par les -organes des sens, est appelé esprit. - -_Lo-tching-tseu_ est arrivé au milieu des deux premiers degrés [de -cette échelle de sainteté][27]; il est encore au-dessous des quatre -degrés plus élevés. - -26. MENG-TSEU dit: Ceux qui se séparent du [sectaire] _Mé_ se réfugient -nécessairement près du [sectaire] _Yang_[28]; ceux qui se séparent -de _Yang_ se réfugient nécessairement près des _Jou_[29] ou lettrés. -Ceux qui se réfugient ainsi près des lettrés doivent être accueillis -favorablement; et voilà tout. - -Ceux d'entre les lettrés qui disputent aujourd'hui avec _Yang_ et _Mé_ -se conduisent comme si, se mettant à la poursuite d'un petit pourceau -échappé, ils l'étranglaient après qu'il serait rentré à son étable. - -27. MENG-TSEU dit: Il y a un tribut consistant en toile de chanvre et -en soie dévidée; il y a un tribut de riz, et un autre tribut qui se -paye en corvées. L'homme supérieur [ou le prince qui aime son peuple] -n'exige que le dernier de ces tributs, et diffère les deux premiers. -S'il exige ensemble les deux premiers, alors le peuple est consumé de -besoins; s'il exige les trois genres de tributs en même temps, alors le -père et le fils sont obligés de se séparer [pour vivre]. - -28. MENG-TSEU dit: Il y a trois choses précieuses pour les princes -régnants de différents ordres: le territoire[30], les populations[31], -et une bonne administration[32]. Ceux qui regardent les perles et les -pierreries comme des choses précieuses seront certainement atteints de -grandes calamités. - -29. _Y-tching_, dont le petit nom était _Kouo_, occupait une -magistrature dans le royaume de _Thsi._ - -MENG-TSEU dit: _Y-tching-kouo_ mourra. - -_Y-tching-kouo_ ayant été tué, les disciples du Philosophe lui dirent: -Maître, comment saviez-vous que cet homme serait tué? - -MENG-TSEU dit: C'était un homme de peu de vertu; il n'avait jamais -entendu enseigner les doctrines de l'homme supérieur; alors il -était bien à présumer que [par ses actes contraires à la raison] il -s'exposerait à une mort certaine. - -30. MENG-TSEU[33], se rendant à _Theng_, s'arrêta dans le palais -supérieur. Un soulier, que l'on était en train de confectionner, avait -été posé sur le devant de la croisée. Le gardien de l'hôtellerie le -chercha, et ne le trouva plus. - -Quelqu'un interrogeant MENG-TSEU, lui dit: Est-ce donc ainsi que vos -disciples cachent ce qui ne leur appartient pas? - -MENG-TSEU répondit: Pensez-vous que nous sommes venus ici pour -soustraire un soulier? - -Point du tout. Maître, d'après l'ordre d'enseignement que vous avez -institué, vous ne recherchez point les fautes passées, et ceux qui -viennent à vous [pour s'instruire] vous ne les repoussez pas. S'ils -sont venus à vous avec un coeur sincère, vous les recevez aussitôt au -nombre de vos disciples, sans autre information. - -31. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont le sentiment de la -commisération. Étendre ce sentiment à tous leurs sujets de peine et de -souffrance, c'est de l'humanité. Tous les hommes ont le sentiment de ce -qui ne doit pas être fait. Étendre ce sentiment à tout ce qu'ils font, -c'est de l'équité. - -Que tous les hommes puissent réaliser par des actes ce sentiment qui -nous porte à désirer de ne pas nuire aux autres hommes, et ils ne -pourront suffire à tout ce que l'humanité réclame d'eux. Que tous les -hommes puissent réaliser dans leurs actions ce sentiment que nous avons -de ne pas percer les murs des voisins [pour les voler], et ils ne -pourront suffire à tout ce que l'équité réclame d'eux. - -Que tous les hommes puissent constamment et sincèrement ne jamais -accepter les appellations singulières de la seconde personne, -_tu, toi_[34] et, partout où ils iront, ils parleront selon l'équité. - -Si le lettré, lorsque son temps de parler n'est pas encore venu, parle, -il surprend la pensée des autres par ses paroles; si, son temps de -parler étant venu, il ne parle pas, il surprend la pensée des autres -par son silence. Ces deux sortes d'action sont de la même espèce que -celle de percer le mur de son voisin. - -32. MENG-TSEU dit: Les paroles dont la simplicité est à la portée -de tout le monde et dont le sens est profond, sont les meilleures. -L'observation constante des vertus principales, qui sont comme le -résumé de toutes les autres, et la pratique des actes nombreux qui en -découlent, est la meilleure règle de conduite. - -Les paroles de l'homme supérieur ne descendent pas plus bas que sa -ceinture [s'appliquent toujours aux objets qui sont devant ses yeux], -et ses principes sont également à la portée de tous. - -Telle est la conduite constante de l'homme supérieur: il ne cesse -d'améliorer sa personne, et l'empire jouit des bienfaits de la paix. - -Le grand défaut des hommes est d'abandonner leurs propres champs pour -ôter l'ivraie de ceux des autres. Ce qu'ils demandent des autres [de -ceux qui les gouvernent][35] est important, difficile, et ce qu'ils -entreprennent eux-mêmes est léger, facile. - -33. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ reçurent du ciel une nature -accomplie; _Thang_ et _Wou_ rendirent la leur accomplie par leurs -propres efforts. - -Si tous les mouvements de l'attitude et de la démarche sont conformes -aux rites, on a atteint le comble de la vertu parfaite. Quand on gémit -sur les morts, ce n'est pas à cause des vivants que l'on éprouve de -la douleur. On ne doit pas se départir d'une vertu inébranlable, -inflexible, pour obtenir des émoluments du prince. Les paroles et les -discours du sage doivent toujours être conformes à la vérité, sans -avoir pour but de rendre ses actions droites et justes. - -L'homme supérieur en pratiquant la loi [qui est l'expression de la -raison céleste][36] attend [avec indifférence] l'accomplissement du -destin; et voilà tout. - -34. MENG-TSEU dit: S'il vous arrive de vous entretenir avec nos hommes -d'État[37], méprisez-les intérieurement. - -Gardez-vous d'estimer leur somptueuse magnificence. - -Ils possèdent des palais hauts de quelques toises, et dont les saillies -des poutres ont quelques pieds de longueur; si j'obtenais leur dignité, -et que j'eusse des voeux à réaliser, je ne me construirais pas un -palais. Les mets qu'ils se font servir à leurs festins occupent un -espace de plus de dix pieds; quelques centaines de femmes les assistent -dans leurs débauches; moi, si j'obtenais leur dignité, et que j'eusse -des voeux à remplir, je ne me livrerais pas comme eux à la bonne chère -et à la débauche. Ils se livrent à tous les plaisirs et aux voluptés de -la vie, et se plongent dans l'ivresse; ils vont à la chasse entraînés -par des coursiers rapides; des milliers de chars les suivent[38]; moi, -si j'obtenais leur dignité, et que j'eusse des voeux à réaliser, ce ne -seraient pas ceux-là. Tout ce qu'ils ont en eux sont des choses que je -ne voudrais pas posséder; tout ce que j'ai en moi appartient à la saine -doctrine des anciens: pourquoi donc les craindrais-je? - -35. MENG-TSEU dit: Pour entretenir dans notre coeur le sentiment -de l'humanité et de l'équité, rien n'est meilleur que de diminuer -les désirs. Il est bien peu d'hommes qui, ayant peu de désirs, ne -conservent pas toutes les vertus de leur coeur; et il en est aussi bien -peu qui, ayant beaucoup de désirs, conservent ces vertus. - -36. _Thseng-tsi_ aimait beaucoup à manger le fruit du jujubier, mais -_Thsêng-tseu_ ne pouvait pas supporter d'en manger. - -_Koung-sun-tcheou_ fit cette question: Quel est le meilleur d'un plat -de hachis ou de jujubes? - -MENG-TSEU dit: C'est un plat de hachis. - -_Koung-sun-tcheou_ dit: S'il en est ainsi, alors pourquoi -_Thsêng-tseu_, en mangeant du hachis, ne mangeait-il pas aussi des -jujubes? - ---Le hachis est un plat commun [dont tout le monde mange]; les jujubes -sont un plat particulier [dont peu de personnes mangent]. Nous ne -proférons pas le petit nom de nos parents, nous prononçons leur nom de -famille, parce que le nom de famille est commun et que le petit nom est -particulier. - -37. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Lorsque KHOUNG-TSEU -se trouvait dans le royaume de _Tchin_ [pressé par le besoin], il -disait: «Pourquoi ne retourné-je pas dans mon pays? Les disciples -que j'ai laissés dans mon village sont très-intelligents, ils ont de -hautes conceptions, et ils les exécutent sommairement; ils n'oublient -pas le commencement et la fin de leurs grandes entreprises.» Pourquoi -KHOUNG-TSEU, se trouvant dans le royaume de _Tchin_, pensait-il à ses -disciples, doués d'une grande intelligence et de hautes pensées, du -royaume de _Lou?_ - -MENG-TSEU dit: Comme KHOUNG-TSEU ne trouvait pas dans le royaume -de _Tchin_ des hommes tenant le milieu de la droite voie, pour -s'entretenir avec eux, il dut reporter sa pensée vers des hommes de la -même classe qui avaient l'âme élevée et qui se proposaient la pratique -du bien. Ceux qui ont l'âme élevée forment de grandes conceptions; ceux -qui se proposent la pratique du bien s'abstiennent de commettre le mal. -KHOUNG-TSEU ne désirait-il pas des hommes qui tinssent le milieu de la -droite voie? Comme il ne pouvait pas en trouver, c'est pour cela qu'il -pensait à ceux qui le suivent immédiatement. - -Oserais-je vous demander [continua _Wen-tchang_] quels sont les hommes -que l'on peut appeler _hommes à grandes conceptions?_ - -MENG-TSEU dit: Ce sont des hommes comme _Khin-tchang, Tsheng-si_ et -_Mou-phi_; ce sont ceux-là que KHOUNG-TSEU appelait _hommes à grandes -conceptions._ - ---Pourquoi les appelait-il hommes à grandes conceptions? - -Ceux qui ne rêvent que de grandes choses, qui ne parlent que de grandes -choses, ont toujours à la bouche ces grands mots: _Les hommes de -l'antiquité! les hommes de l'antiquité!_ Mais si vous comparez leurs -paroles avec leurs actions, vous trouverez que les actions ne répondent -pas aux paroles. - -Comme KHOUNG-TSEU ne pouvait trouver des hommes à conceptions élevées, -il désirait du moins rencontrer des hommes intelligents qui évitassent -de commettre des actes dont ils auraient eu à rougir, et de pouvoir -s'entretenir avec eux. Ces hommes sont ceux qui s'attachent fermement -à la pratique du bien et à la fuite du mal; ce sont aussi ceux qui -suivent immédiatement les hommes qui tiennent le milieu de la droite -voie. - -KHOUNG-TSEU disait: Je ne m'indigne pas contre ceux qui, passant devant -ma porte, n'entrent pas dans ma maison; ces gens-là sont seulement les -plus honnêtes de tout le village[39]! Les plus honnêtes de tout le -village sont la peste de la vertu. - -Quels sont donc les hommes [poursuivit _Wen-tchang_] que vous appelez -les plus honnêtes de tout le village? - -MENG-TSEU répondit: Ce sont ceux qui disent [aux _hommes à grandes -conceptions_]: «Pourquoi êtes-vous donc toujours guindés sur les -grands projets et les grands mots de vertus? nous ne voyons point vos -actions dans vos paroles, ni vos paroles dans vos actions. A chaque -instant, vous vous écriez: _Les hommes de l'antiquité! les hommes de -l'antiquité_! (et aux hommes qui s'attachent fermement à la pratique du -bien): Pourquoi dans vos actions et dans toute votre conduite êtes-vous -d'un si difficile accès et si austères?» - -Pour moi, je veux [continue MENG-TSEU] que celui qui est né dans un -siècle soit de ce siècle. Si les contemporains le regardent comme -un honnête homme, cela doit lui suffire. Ceux qui font tous leurs -efforts pour ne pas parler et agir autrement que tout le monde sont -des adulateurs de leur siècle; ce sont les plus honnêtes gens de leur -village! - -_Wen-tchang_ dit: Ceux que tout leur village appelle _les plus honnêtes -gens_ sont toujours d'honnêtes gens partout où ils vont; KHOUNG-TSEU -les considérait comme la peste de la vertu; pourquoi cela? - -MENG-TSEU dit: Si vous voulez les trouver en défaut, vous ne saurez -pas où les prendre; si vous voulez les attaquer par un endroit, vous -n'en viendrez pas à bout. Ils participent aux moeurs dégénérées et à la -corruption de leur siècle. Ce qui habite dans leur coeur ressemble à la -droiture et à la sincérité; ce qu'ils pratiquent ressemble à des actes -de tempérance et d'intégrité. Comme toute la population de leur village -les vante sans cesse, ils se croient des hommes parfaits, et ils ne -peuvent entrer dans la voie de _Yao_ et de _Chun_. C'est pourquoi -KHOUNG-TSEU les regardait comme la peste de la vertu. - -KHOUNG-TSEU disait: «Je déteste ce qui n'a que l'apparence sans la -réalité; je déteste l'ivraie, dans la crainte qu'elle ne perde les -récoltes; je déteste les hommes habiles, dans la crainte qu'ils ne -confondent l'équité; je déteste une bouche diserte, dans la crainte -qu'elle ne confonde la vérité; je déteste les sons de la musique -_tching_, dans la crainte qu'ils ne corrompent la musique; je déteste -la couleur violette, dans la crainte qu'elle ne confonde la couleur -pourpre; je déteste les plus honnêtes gens des villages, dans la -crainte qu'ils ne confondent la vertu.» - -L'homme supérieur retourne à la règle de conduite immuable, et voilà -tout. Une fois que cette règle de conduite immuable aura été établie -comme elle doit l'être, alors la foule du peuple sera excitée à la -pratique de la vertu; une fois que la foule du peuple aura été excitée -à la pratique de la vertu, alors il n'y aura plus de perversité et de -fausse sagesse. - -38. MENG-TSEU dit: Depuis _Yao_ et _Chun_ jusqu'à _Thang_ (ou -_Tching-thang_), il s'est écoulé cinq cents ans et plus. _Yu_ et -_Kao-yao_ apprirent la règle de conduite immuable en la voyant -pratiquer [par _Yao_ et _Chun_]; _Thang_ l'apprit par la tradition. - -Depuis _Tang_ jusqu'à _Wen-wang_ il s'est écoulé cinq cents ans et -plus. _Y-yin_ et _Laï-tchou_ apprirent cette doctrine immuable en la -voyant pratiquer par _Tching-thang; Wen-wang_ l'apprit par la tradition. - -Depuis _Wen-wang_ jusqu'à KHOUNG-TSEU il s'est écoulé cinq cents ans -et plus. _Thaï-koung-wang_ et _San-y-seng_ apprirent cette doctrine -immuable en la voyant pratiquer par _Wen-wang;_ KHOUNG-TSEU l'apprit -par la tradition. - -Depuis KHOUNG-TSEU jusqu'à nos jours il s'est écoulé cent ans et plus. -La distance qui nous sépare de l'époque du saint homme n'est pas bien -grande; la proximité de la contrée que nous habitons avec celle -qu'habitait le saint homme est plus grande[40]; ainsi donc, parce -qu'il n'existe plus personne [qui ait appris la doctrine immuable en -la voyant pratiquer par le saint homme], il n'y aurait personne qui -l'aurait apprise et recueillie par la tradition! - - -[1] Ou _Hoeï_, roi de _Liang_. - -[2] Conférez liv. I, chap. I, pag. 250. - -[3] Le _Tchun-tsieou_ de KHOUNG-TSEU. - -[4] _Tching-tche_. - -[5] Voyez _Livres sacrés de l'Orient_, p. 87. - -[6] Tous les hommes s'empressent de se soumettre à lui sans combattre. - -[7] Ces motifs du doute historique du philosophe MENG-TSEU paraîtront -sans doute peu convaincants. - -[8] _Thian-tseu_, fils du Ciel. - -[9] Il fait allusion aux droits, ou impôts injustes que les différents -princes imposaient sur les voyageurs et les marchandises à ces -différents passages. - -[10] «_Tchang-jan tchi-li_, la raison, les principes du devoir.» -(_Glose._) - -[11] «A la raison, aux principes du devoir.» (_Glose._) - -[12] D'après un commentateur chinois, cité par M. Stan. Julien, ces -affaires sont, par exemple, de constituer à chacun une propriété privée -suffisante pour le faire vivre avec sa famille, d'enseigner comment on -doit élever les animaux domestiques, d'assigner des traitements aux -uns, de distribuer des terres, d'accomplir les différents sacrifices, -d'inviter les sages â sa cour par l'envoi de présents, etc. - -[13] _Min weï koueï:_ la Glose dit à ce sujet: «Le mot _koueï, noble_, -donne l'idée de ce qu'il y a de plus grave et de plus important.» - -[14] Voici le texte chinois tout entier de ce paragraphe: «_Meng-tseu -youeï: min weï koueï; che, tsie, thseu tchi; kiun weï king_; mot à -mot: MENG-TSEU: _populus est proe-omnibus-nobilis; terroe-spiritus, -frugum-spiritus secundarii illius; Princeps est levioris-momenti_.» Il -serait difficile de trouver dans les écrits des plus hardis penseurs -modernes de pareilles propositions. - -Il y a longtemps, comme on le voit, que les principes sur lesquels sera -fondé l'avenir politique du monde ont été proclamés, et dans des pays -que nous couvrons de nos orgueilleux et injustes dédains. - -[15] _Commentaire._ - -[16] _Commentaire._ - -[17] _Glose._ - -[18] C'est la conformité de toutes ses actions aux lois de notre -nature. Conférez le _Tchoung-young_, chap. I, §1. - -[19] Pendant sept jours, il manqua des nécessités de la vie. - -[20] Ode _Pe-tcheou_, section _Peï-foung._ - -[21] _Livre des Vers_, ode _Mian_, section _Ta-ya._ - -[22] «Parce qu'il ne sut pas persister dans l'état qu'il avait -embrassé.» (TCHOU-HI.) - -[23] _Jin_. L'_humanité_, dit la Glose, consiste principalement dans -l'_amour_; c'est pourquoi elle appartient aux pères et aux enfants. - -[24] _I_. L'_équité_ consiste principalement dans le _respect_; c'est -pourquoi elle appartient au prince et aux sujets. (_Glose_.) - -[25] _Li_. L'_urbanité_ consiste principalement dans la bienveillance -et l'affabilité; c'est pourquoi elle appartient aux maîtres de maison -qui reçoivent de» hôtes. (_Glose._) - -[26] _Tchi_. La _prudence_ consiste principalement dans l'art de -distinguer, de discerner (le bien du mal): c'est pourquoi elle -appartient aux sages. (_Glose_.) - -[27] Il désigne la bonté et la sincérité.... (_Glose_.) - -[28] Conférez ci-devant, liv. II, chap. VII, pag. 485. - -[29] Les _Jou_ sont ceux qui suivent les doctrines de KHOUNG-TSEU et -des premiers grands hommes de la Chine. Ces doctrines des _Jou_, dit la -Glose, sont la raison du grand milieu et de la souveraine rectitude. - -[30] «Pour constituer le royaume.» (_Glose._) - -[31] «Pour conserver et protéger le royaume.» (_Glose._) - -[32] «Pour gouverner le royaume.» (_Glose._) - -[33] _Chang-koung_, hôtellerie pour recevoir les voyageurs de -distinction. - -[34] En chinois _eulh, jou_, que l'on emploie dans le langage familier -ou lorsque l'on traite quelqu'un injurieusement et avec mépris. - -[35] _Glose._ - -[36] _Glose._ - -[37] _Ta-jin_, hommes qui occupent une position _élevée_. «Il fait -allusion aux hommes qui, de son temps, étaient distingués par leurs -emplois et leurs dignités.» (TCHOU-HI.) - -Quelques commentateurs prétendent que MENG-TSEU désigne les princes de -son temps. - -[38] Ces détails ne peuvent guère se rapporter qu'aux princes. - -[39] «Ceux que tout le village, trompé par l'apparence de leur fausse -vertu, appelle les hommes les meilleurs du village.» (_Commentaire._) - -[40] Le royaume de _Lou_, qui était la patrie de KHOUNG-TSEU, et le -royaume de _Tseou_, qui était celle de MENG-TSEU, étaient presque -contigus. - - - -FIN. - - - - -TABLE. - -Ta-hio, ou la Grande Étude - -Tchoung-young, ou l'Invariabilité dans le milieu - -Lun-yu, ou les Entretiens philosophiques - -Meng-tseu - - - -***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE -MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE *** - - -******* This file should be named 44958-8.txt or 44958-8.zip ******* - - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/dirs/4/4/9/5/44958 - - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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