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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891
-
-Author: Various
-
-Release Date: February 9, 2014 [EBook #44861]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2500, 24 JANVIER 1891 ***
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-Produced by Rénald Lévesque
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-[Illustration: L'ILLUSTRATION
-Prix du Numéro: 75 centimes.
-SAMEDI 24 JANVIER 1891 49e Année.--Nº 2500]
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-[Illustration: Mme LA BARONNE LEGOUX. D'après une photographie de M.
-Benque.]
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-[Illustration: AIMÉ MILLET D'après une photographie de M. Carjat.]
-
-[Illustration: LÉO DELIBES. D'après une photographie de M. Benque.]
-
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-
-[Illustration: courrier de Paris]
-
-Théophile Gautier a dit de la Russie que c'est l'Orient gelé. Il eût
-dit, cet hiver, de Paris que c'est Athènes sous la gelée.
-
-Je suis un flâneur et le froid m'agace. Il supprime pour moi (et pour
-tous les Parisiens qui errent, comme moi, par les rues) un des
-spectacles les plus amusants de notre vie de tous les jours: la vue des
-boutiques. Hélas! il n'y a plus de boutiques! Une buée opaque, des
-cristallisations s'étendant sur les vitres, empêchent de voir les
-étalages. Où sont les bronzes, les bijoux, les gravures, les aquarelles,
-les livres nouveaux, que je regardais tout en _badaudant_ à travers les
-vitrines! On ne voit plus que ces espèces d'arborescences, de fougères
-gelées, que le froid fait pousser sur les carreaux.
-
-Les fiacres mêmes ont leurs vitres gelées en guise de stores. J'ai vu,
-samedi dernier, une noce se rendant à la mairie dans des landaus aux
-vitres plus blanches que la robe de la mariée. Ce n'est plus Paris, ce
-Paris glacé aux trottoirs ourlés de ruisseaux gelés, ce Paris où les
-voitures vont lentement comme si les cochers, très républicains,
-craignaient par-dessus tout de _couronner_ leurs chevaux. Les bals, les
-théâtres, y sont devenus autant de pensums et chacun n'y a plus qu'une
-idée: se blottir au coin du feu, se chauffer les pieds et éviter
-l'onglée.
-
-Ah! ce mois de janvier 1891! Il a fallu, dans chaque journal, ouvrir une
-chronique spéciale sous la rubrique: _le Froid_. Et quelle lecture à
-donner le frisson que celle-là! Du Nord au Midi il gèle, il vente, il
-neige. Ouragan à Toulon. Bourrasque de neige à Nîmes. La circulation des
-tramways interrompue à Lyon. En Algérie--dans la clémente Algérie!--des
-tourmentes de neige. La Loire prise, le Rhône pris, çà et là de pauvres
-diables mourant de froid. Un employé de l'octroi qu'on trouve près de
-Lyon, sur la route d'Heyrieux, mort gelé dans sa guérite. Et je ne sais
-que ce que les dépêches nous apprennent. Mais que de drames on ignore!
-
-Or, à travers ces ouragans, ces tempêtes, cette neige et ce froid, voilà
-un officier russe, M. Alexandre Iwanowitch Winter, qui s'en vient à
-pied, de Pétersbourg à Paris, et brave à la fois et la fatigue et le
-froid et les reporters, qui lui ont demandé ses impressions de voyage.
-Interview assez difficile, M. Winter ne parlant que le russe et
-l'allemand. On a eu recours à divers interprètes.
-
-Et alors, les questions, les points d'interrogation:
-
---Combien faisiez-vous, en moyenne, de kilomètres par jour?
-
---Comment preniez-vous vos repas?
-
---Avez-vous été souffrant en route?
-
---Resterez-vous quelque temps à Paris?
-
---Par quel chemin retournerez-vous à Saint-Pétersbourg?
-
-M. Winter a répondu à toutes les questions. Il a appris aux journalistes
-qu'il a usé, de Pétersbourg à Paris, une paire de bottes et deux paires
-de bottines, et que ses bottes l'ont gêné à cause des engelures causées
-par le froid.
-
-L'histoire a tout aussitôt enregistré ces détails qui, en somme, donnent
-une assez triste idée de la cordonnerie russe.
-
-On devient ainsi une actualité et un homme en vue. Mais, pour attirer
-l'attention de la presse, le mieux est encore de mourir. Le pauvre Léo
-Delibes n'avait pourtant pas besoin de ce tragique moyen pour être de
-ceux dont s'inquiétaient les contemporains et que n'oubliera pas la
-postérité. Ce fut un compositeur bien français, aimable, séduisant, avec
-l'imagination et la grâce. Il avait, jadis, amusé sa verve juvénile à
-d'exquises opérettes, d'un entrain tout particulier, comme les _Deux
-vieilles gardes_ dont la polka fut si longtemps populaire. Depuis, tout
-en gardant la même alacrité en quelque sorte gauloise, il avait trouvé
-des mélodies originales et d'une science sans apprêt. Nos bons souvenirs
-d'opéra se lient aux airs de ballet de Delibes, aux soirs charmés de
-_Coppelia_, de _Sylvia..._ Le _pizzicato de Sylvia_, l'a-t-on assez joué
-sur les pianos et nous a-t-il assez souvent séduits! Que de chères
-images nous apparaissent, avec cette musique pour accompagnement!
-
-Et _Lakmé!_ Je revois cette frêle Van Zandt, et je l'entends chanter la
-plainte délicieuse:
-
- Tu m'as dit des mots de tendresse
- Que les Indiens ne savent pas!
- Tu m'as donné le plus doux rêve!
-
-Eh! oui, et c'est là ce qui fait du musicien un être à part. Il parle
-une langue qui est la langue universelle, une langue comprise partout,
-et qui, partant, donne la sensation du rêve qu'a poursuivi le maestro.
-
-Une main courant sur le piano évoque aussitôt la poésie disparue, la
-ramène parmi nous. Et c'était un poète, un raffiné, ce Parisien, qui
-semblait toujours rire, jetait sa gaieté à tous les vents, et devait si
-tristement mourir!
-
-Grand, beau garçon, blond, solide et distingué à la fois, il fallait le
-voir, au Cercle, lorsqu'il conduisait un orchestre, les soirs de
-_revues_ ou de représentations solennelles! C'était un boute-en-train.
-Il avait la verve entraînante et fulminante. On l'aimait beaucoup.
-
-Et maintenant il est sorti de Saint-Roch, avec son habit à palmes vertes
-de membre de l'Institut jeté sur le drap noir, parmi les fleurs...
-
---Savez-vous ce que c'est que cet habit? me disait un des confrères de
-Delibes. C'est notre linceul, à nous! Le linceul vert!
-
-Au Cercle, justement, on a joué deux pièces nouvelles, la _Mi-Carême_,
-de Meilhac et Halévy, et une comédie de M. Rivollet, tandis qu'aux
-Folies-Bergère les _Incohérents_ donnaient une revue, une pure revue
-aristophanesque, où figuraient, sous leur nom et leur figure, M. Sarcey,
-M. Bergeret, M. Zola et même M. Quesnay de Beaurepaire! _Vive la
-liberté!_ C'est le titre de la revue. On n'y a pas fait de politique,
-cette politique qui se fourre partout... Partout même où elle ne devrait
-pas se glisser. En voulez-vous un exemple? M. Detaille expose, chez
-Goupil, un admirable tableau dont on parle beaucoup et qui,
-malheureusement, va partir pour l'Amérique, absolument comme la
-pharyngite de Mme Sarah Bernhardt. Ce tableau est un épisode de la
-campagne de 1806, une charge de cavalerie que l'auteur appelle: _Vive
-l'empereur!_
-
-Sabre haut, emportés par le galop, les cavaliers de Detaille poussent
-hardiment leur cri de guerre, on songe, en les voyant, au mot de
-Napoléon sur le général de cavalerie par excellence, Lassalle:
-
-«Pour voir un beau soldat, il fallait regarder Lassalle un jour de
-bataille.»
-
-Eh bien, savez-vous comment un journal radical traduit, pour ne pas
-déplaire à ses lecteurs, le cri de _Vive l'Empereur!_ que fait pousser
-Detaille à ses cavaliers de 1806?
-
-«Ce tableau est vivant. Toutes les bouches des personnages semblent
-crier: «En avant!»
-
-Ce n'est rien, ce petit détail, mais c'est charmant. C'est tout l'esprit
-de la politique.
-
-***
-
-Il doit y avoir de la politique dans _Thermidor_ ou du moins on en
-attend. Comment parler de _Thermidor_ sans parler des thermidoriens? A
-moins que M. Sardou ne veuille, par le contraste, railler le terrible
-froid qu'il fait et dire à nos édiles:
-
---C'était le bon temps, Thermidor! Il n'y avait pas alors besoin de
-_braseros_ dans les quartiers pauvres!
-
-Je doute que cette politique-là soit celle de M. Sardou. Mais il est
-bien certain que Thermidor passionne déjà l'opinion presque autant que
-la représentation annoncée de _Lohengrin_ à l'Opéra. Aurons-nous ou
-n'aurons-nous pas _Lohengrin_ à l'Opéra après n'avoir pu avoir Wagner à
-l'Éden? Les uns disent oui, les autres non. Les wagnériens, eux,
-décrètent qu'on doit l'avoir, et ils disent avec juste raison que
-puisqu'on exécute du Wagner dans les concerts on ne voit pas bien
-pourquoi on n'en jouerait pas sur nos théâtres. La question de
-patriotisme se réduirait-elle à une question de costumes? On serait bon
-Français en chantant du Wagner en habit noir, mauvais patriote en
-l'interprétant en pourpoint Moyen-Age.
-
-Et les wagnériens, qui, du reste, font de Wagner un Bouddha et l'adorent
-religieusement, les wagnériens, las de prendre le train de Bruxelles
-pour aller écouter _Siegfried_ à la Monnaie, de déclarer, par la plume
-de l'un d'eux (que je cite textuellement):
-
---La représentation des oeuvres de Richard Wagner est non seulement
-_utile_, mais _nécessaire_, on doit se le tenir pour dit et le programme
-de tel candidat à la direction de l'Opéra tient dans ces trois mots:
-_Jouer du Wagner!_
-
-Va pour Wagner. On va le représenter ces jours-ci à Toulouse en
-Toulousain. On ne saurait manquer de le représenter bientôt à Paris--en
-Parisis. J'ai presque envie de demander à nos lecteurs et à nos
-lectrices s'ils sont ou ne sont pas d'avis qu'on joue _Lohengrin_. Ce
-serait un plébiscite dans le genre de celui du _Figaro_ qui demande à
-ses abonnés, et surtout à ses abonnées, si M. Carnot doit ou ne doit pas
-gracier Mme de Jonquières.
-
-Généralement, et dans une proportion énorme, les réponses ont été que
-Mme de Jonquières mérite la clémence du président de la République. Elle
-a visiblement gagné sa cause devant l'opinion, si elle l'a perdue devant
-la justice, cette femme qui a eu pour plaider en sa faveur une lettre
-touchante, et tristement passionnée de son mari. Elle a aimé, elle a
-souffert. Elle a porté devant la foule, avec une dignité de grande dame,
-le poids de sa faute et le deuil de son honneur. Toute la pitié a été
-vers elle. Toute la colère s'est tournée vers son complice et M. Fouroux
-restera un type de don Juan _nouvelle couche_ tout à fait
-caractéristique.
-
-Je remarque--soyez heureuses, ô filles d'Ève!--que les femmes font, en
-pareil cas, meilleure figure que les hommes. Voyez le procès Chambige.
-Voyez le meurtre de Mme Dida par ce jeune Russe affolé, dans un cabaret
-de Ville-d'Avray: la femme meurt, l'homme survit. «Est-ce qu'on se tue
-pour une femme?» disait Fouroux. On va juger, en Russie, un lieutenant
-de hussards qui a tué une chanteuse, du consentement de la pauvre fille,
-et qui n'a pas su l'accompagner dans la mort. La main ne leur tremble
-pas pour le meurtre à ces amoureux de l'agonie, elle leur tremble pour
-le suicide Dans la partie d'amour qu'elles jouent, les femmes payent,
-les hommes trichent.
-
-Mme de Jonquières semble, du reste, assez punie par la déchéance
-mondaine que le scandale lui inflige. Nous avons eu beau proclamer le
-très équitable principe de l'égalité devant la loi, il est bien certain
-pourtant que la même peine s'appliquant à des individus d'éducations
-différentes est plus ou moins cruelle selon le tempérament, les
-habitudes, la situation sociale des condamnés. Le régime de la prison
-est plus dur à une femme du monde qui tombe qu'à une fille qui se
-traîne. La fièvre morale est, pour une personne telle que Mme de
-Jonquières, aussi effrayante, plus douloureuse, qu'une peine matérielle.
-
-Encore une fois, je demande à mes lectrices si elles sont de mon avis.
-Cette mode des plébiscites n'est pas inutile et j'aurais voulu la voir
-appliquer à la discussion qui a eu lieu cette semaine entre M. le
-général de Beauffremont et M. le général de Galliffet à propos de la
-fameuse charge de cavalerie qui couronna d'une façon épique la triste
-journée de Sedan en 1870.
-
-Je ne sais comment la discussion est née, mais la question s'est vite
-posée:
-
---Est-ce M. de Beauffremont, est-ce M. de Galliffet, qui a conduit la
-charge?
-
-Là-dessus, polémiques, entrevues, notes officieuses ou bruits de duel,
-articles de journaux. Eh! messieurs, il y a de la gloire pour tout le
-monde! Le général de Galliffet a écrit--et l'on a vendu très cher cet
-autographe dans une vente récente--il a écrit dans un rapport le récit
-de cette charge épique, admirable, héroïque, et qui a trouvé, pour la
-célébrer, un peintre de premier ordre, un peintre entraînant, plein de
-mouvement et de vie, un peintre allemand, s'il vous plaît, Franz Adam.
-
-Demandez aux anciens cavaliers, aux chasseurs, aux Africains qui étaient
-près de Galliffet lorsqu'il tira sa montre avant de charger, comme pour
-voir à quelle heure il allait mourir, demandez-leur si le héros était ou
-n'était pas en tête de cette chevauchée de la mort! M. de Beauffremont
-réclame. Je vais mettre d'accord tout le monde. Lorsque le roi de Prusse
-vit passer la trombe humaine, hommes et chevaux ne faisant qu'un, et
-lorsqu'il la vit se briser sur la ligne noire des tirailleurs allemands,
-on sait le cri qui vint instinctivement sur ses lèvres de soldat:
-
---Ah! les braves gens!
-
-Les _braves gens_, messieurs! Guillaume ne dit point: _le brave homme!_
-
-Tous étaient des braves, les colonels et les soldats, tous ceux dont je
-vois encore les cadavres tombés sur la terre sèche du calvaire d'Illy.
-
-Le _calvaire!_ Un nom bien choisi pour la charge où passèrent ces
-martyrs de la patrie.
-
-Rastignac.
-
-
-
-LES CURIOSITÉS DU FROID
-
-[Illustration: Carte thermométrique du 17 janvier 1891.]
-
-C'est sur des curiosités d'un ordre tout à fait scientifique que nous
-voulons aujourd'hui appeler l'attention de nos lecteurs, car autrement
-le titre de cet article pourrait paraître assez mal inspiré devant la
-persistance d'un froid rigoureux qui prend les proportions d'une
-calamité générale. Les pouvoirs publics s'en sont émus. On cherche de
-tous côtés à soulager d'effroyables misères, et d'un commun accord le
-gouvernement, les municipalités, la presse et les particuliers se sont
-trouvés spontanément réunis pour réparer, autant qu'il sera possible,
-les conséquences déjà si tragiques de ce long hiver, et pour préserver
-la grande armée des pauvres des souffrances dont les cruelles nuits de
-ce mois terrible nous menacent encore. Lundi dernier la Chambre a voté
-un premier crédit de deux millions pour venir en aide aux misères
-actuelles. Le conseil municipal de Paris a pris de son côté les mesures
-que l'on connaît. La philanthropie fait de toutes parts ses meilleurs
-efforts pour atténuer les rigueurs d'une nature bien impitoyable.
-
-Au point de vue purement scientifique, l'étude de la distribution des
-températures met en évidence un fait extrêmement curieux et qui pourra
-étonner plus d'un lecteur.
-
-Lorsque nous éprouvons en France des froids comme ceux qui sévissent sur
-nos contrées depuis le 26 novembre dernier, il est bien remarquable que
-la température ne va pas en s'abaissant du sud au nord à partir du
-centre de la France, mais au contraire en s'élevant, et qu'il y a dans
-nos régions, sur l'Europe, un minimum thermométrique autour duquel au
-nord, à l'ouest et au sud, les courbes isothermiques montrent un
-accroissement graduel de température.
-
-Si l'on réunit par une même ligne les lieux qui ont la même température,
-ces lignes de 0°, 5°, 10°, plus ou moins espacées, ne vont pas de
-l'ouest à l'est, c'est-à-dire que la température ne va pas en diminuant
-du sud au nord: elles présentent, au contraire, les inflexions les plus
-curieuses et peuvent être verticales aussi bien qu'horizontales. Que
-l'on en juge, du reste, par la carte thermométrique du 17 janvier
-dernier, que nous avons reproduite en tête de cet exposé.
-
-Considérez par exemple, sur cette carte, la ligne de 0° marquée d'un
-trait un peu plus fort que les autres, vous remarquerez que la ligne de
-0° passe par Charkow en Russie, descend sur Odessa, traverse la Serbie
-au sud de Belgrade, atteint l'Adriatique jusqu'à Naples, remonte à Nice,
-redescend par la Méditerranée jusqu'à Barcelone, pour aller passer non
-loin de Lisbonne et remonter au Nord par Brest, Édimbourg, les îles
-Shetland et la mer du Nord. Il y avait donc, ce jour-là, _la même
-température à Naples qu'à Édimbourg et au nord de la Norwège._
-
-On remarque deux régions de minima, l'une de -20° sur Dantzig, l'autre
-de -27° sur Hammerfest.
-
-Déjà nous avons signalé cette remarquable distribution des températures
-à propos du fameux minimum du grand hiver de 1879-1880. (Voyez notre
-ouvrage l'Atmosphère, p. 432). Nous en reproduisons plus loin, à la fin
-de cet article, la carte thermométrique, non moins curieuse que la
-précédente, et plus remarquable encore, les courbes étant formées à
-l'est et la température allant également en augmentant sous cette
-direction. On se souvient que le minimum était sur la France:-25° à
-Paris, -28° à Soissons,-30° à Langres. Ces courbes isothermes sont
-fermées, et la température allait en s'élevant au nord comme au sud, à
-l'est comme à l'ouest. Nice était au même degré que Christiania.
-
-Les deux cartes thermométriques que nous mettons sous les yeux de nos
-lecteurs et qui représentent, non les isothermes de la température
-moyenne de chaque lieu, mais seulement celle des jours considérés, à 7
-heures du matin, mettent en évidence les allures de ces courbes pendant
-les périodes de froid. Elles sont toujours à peu près les mêmes sur nos
-contrées, tous les hivers, pendant ces périodes.
-
-Cette curieuse répartition des températures est évidemment due à
-l'influence de la mer et du gulf-stream. Sans la mer, la courbe de 0°,
-par exemple, se continuerait horizontalement, avec quelques sinuosités,
-vers l'ouest, au lieu de se replier presque à angle droit, et de
-remonter, comme elle le fait, vers le nord.
-
-Ces minima thermométriques stationnaires sur l'Europe correspondent à
-des maxima barométriques persistants. Quand la pression barométrique
-reste approchée de 770mm, les froids ont une tendance à durer: c'est le
-régime qui domine depuis le 26 novembre dernier. Les hautes pressions,
-qui ont régné sur toute l'Europe à la fin de novembre, ont subsisté
-pendant les mois suivants; il s'est établi ce que les météorologistes
-nomment un régime anticyclonique. Et nous n'en avons jamais vu un
-exemple plus remarquable ni plus persistant. Qu'est-ce que le régime
-cyclonique et qu'est-ce que le régime anticyclonique? Le premier est
-celui des dépressions barométriques qui amènent le mauvais temps,
-lorsque le baromètre descend au-dessous de 760mm, et généralement un
-vent de sud-ouest plus ou moins fort, tempêtes, orages, temps pluvieux,
-irrégulier, nuages bas, air humide. Pendant le régime anticyclonique au
-contraire, le baromètre est élevé, les vents du nord et de l'est
-dominent l'atmosphère, forment comme une couche plus lourde et plus
-épaisse, quoique plus transparente, qui reste longtemps en état
-d'équilibre. Les hautes pressions constituent un état plus stable que
-les basses pressions; le temps une fois établi se maintient, comme si
-l'atmosphère, si mobile qu'elle soit, refusait de se mouvoir autrement
-que très lentement. Quand le régime des hautes pressions régit l'hiver,
-il faut s'attendre à le voir durer; les cyclones venus de l'Atlantique
-sont comme refoulés par la masse froide qui pèse sur l'Europe. A peine
-peuvent-ils un instant la modifier partiellement. Le vent du nord-est
-domine, et si le ciel est pur, les rigueurs du froid s'accroissent
-encore.
-
-La journée du 19 janvier a été l'une des plus froides de l'année pour
-l'ensemble de l'Europe. Si l'on examine la carte thermométrique, (qu'il
-serait superflu de reproduire ici: elle est l'exagération de celle du
-17) on constate que la courbe de 0°, au lieu de passer en France comme
-d'habitude, traverse l'Italie et la Sardaigne pour atteindre l'Algérie à
-Oran et Nemours, puis traverse le Maroc, remonte le long de l'Atlantique
-à l'ouest du Portugal pour s'élever vers l'Angleterre, l'Écosse et la
-mer du Nord. La courbe de -5° passe à Marseille, au pied des Pyrénées,
-et remonte par Rochefort pour traverser la Manche entre Cherbourg et le
-Havre. C'est là une caractéristique d'un froid extrêmement rare.
-
-Nous devons cependant remarquer que dans cette zone de froid qui
-enveloppe Florence, Nice, Toulon et l'Espagne, quelques petites oasis
-semblent des golfes printaniers encadrés dans la glace: telle par
-exemple la petite baie si privilégiée de Monaco, où le docteur Guérard
-vient d'installer un observatoire météorologique muni d'instruments
-d'une précision absolue, et où le 19 janvier au matin ses thermomètres
-marquaient 3° _au-dessus_ de 0, tandis qu'à l'Observatoire de Nice la
-température était de 3° _au-dessous_. (L'observatoire de Nice est, il
-est vrai, sur la montagne et est un peu plus froid que la ville; mais de
-toute la Corniche, c'est la baie de Monaco qui est certainement la moins
-froide en hiver.) Ce jour-là le minimum des observations en
-correspondance avec le Bureau central météorologique était à Besançon:
-16° 4 au-dessous de zéro. Il y avait alors à l'est de la France un pôle
-de froid analogue (quoique moins rigoureux) à celui que nous remarquons
-sur la carte du 19 décembre 1879.
-
-Voici les minima les plus forts qui aient été observés pendant ces
-derniers jours. Nous regrettons d'offrir à nos lecteurs une collection
-de chiffres, qui est toujours un peu froide (sans jeu de mots), mais il
-n'y a rien d'aussi précis que les chiffres, pour constater l'état réel
-de la température.
-
- Épinal le 19 janvier -26°.
- Neuchâteau le 17 -26°.
- Vesoul le 17 -25°.
- Sainte-Menehould le 18 -24°.
-
-Saint-Etienne, Périgueux, Lons-le-Saunier, Montluçon, le 18, -20°;
-Troyes, Reims, Lyon, Nevers, Le Puy, Verdun, Vichy, Hambourg, le 18,
--18°; Dijon, le 19, -17°.
-
-Des régions, plus aimées du soleil, ont été également très éprouvées:
-
- Toulon le 19, -8°;
- Marseille, le 19, -9°;
- Perpignan, le 18, -11°;
- Cette, le 18, -12°;
- Sétif (Algérie), le 18, -12º:
- Padoue (Italie), le 17, -13°:
- Turin et Vittoria (Espagne), le 18, -15°.
-
-A Toulon, le vieux port a été bloqué un instant; dans l'arsenal de la
-marine, toutes les issues des darses communiquant avec la rade étaient
-barrées par des îlots de glace. Des chaloupes à vapeur sortant du port
-ont été obligées de redoubler de vitesse pour pouvoir manoeuvrer. Les
-bassins de Castigneau et de Vauban étaient complètement gelés.
-
-Marseille avait pris les allures d'une véritable Sibérie. Le canal de la
-Durance, qui alimente la ville, était pris sur tout son parcours; les
-étangs de Carante et de Berre étaient gelés: la glace avait 75
-kilomètres de circuit.
-
-A la Rochelle, le vieux port a été gelé en partie, ce qui n'était pas
-arrivé depuis soixante ans.
-
-A Genève, le port est gelé, et la glace s'étend jusqu'à 200 mètres de
-distance; une foule énorme le traverse.
-
-Lac de Constance: le lac est gelé aussi loin que porte la vue; les
-bateaux à vapeur sont bloqués par les glaces.
-
-Ostende, Blankenberghe, Anvers: la mer est gelée et les bateaux ne
-peuvent plus entrer dans les ports.
-
-Hambourg: l'amoncellement des glaces à l'embouchure de l'Elbe ferme
-l'entrée du port.
-
-Nous signalons ces derniers faits en particulier, parce que la
-congélation de la mer est ce qu'il y a de plus rare au monde. Nous
-pourrions leur ajouter les rapports de Naples, de Rome, d'Espagne et
-d'Algérie, signalant partout la glace et la neige, ainsi que les énormes
-chutes de neige tombées depuis huit jours sur le centre et l'est de la
-France. Aux portes de Paris même, l'embâcle de la Seine, à Conflans,
-rappelle les fameuses banquises polaires que nous avons observées à
-Saumur en 1879. Rien n'a manqué au tableau de ce grand hiver. Plus de
-cinquante personnes sont mortes de froid en France seulement, sans
-compter les victimes indirectes. Les loups, les oies sauvages, les
-cygnes, sont arrivés au centre de la France. Tous ces faits présentent
-l'hiver actuel comme l'un des plus longs et des plus rudes qui aient
-existé. Il sera inscrit immédiatement après ceux de 1829-30 et de
-1879-80. Encore ce dernier a-t-il été moins rigoureux à cause de son
-passage assez rapide.
-
-Camille Flammarion.
-
-[Illustration: Carte thermométrique du grand froid du 19 décembre 1879.]
-
-
-
-[Illustration: A l'abri de la débâcle.]
-
-L'HIVER A PARIS
-
-Pendant que le savant suit pas à pas la marche et les fluctuations
-diverses de la singulière période de froid que nous traversons et les
-expose à nos lecteurs, l'artiste, de son côté, ne reste pas inactif. Que
-de scènes curieuses, en effet, et que de coins pittoresques à croquer
-pour le dessinateur dans ce Paris dont la physionomie est, en ce moment,
-si spéciale!
-
-Pour ne prendre que le fleuve, par exemple, incomplètement gelé au
-début, il a d'abord offert, ainsi que ses bords, le tableau désolant du
-désert froid sous le ciel monotone et gris: plus de navigation sur
-l'eau, plus de mouvement sur les berges, un instant on eût cru la grande
-ville abandonnée à la suite de quelque catastrophe cosmique imprévue.
-
-Mais, avec la continuité du froid, la Seine ne tardait pas à se prendre
-tout à fait, et la vie en même temps renaissait sur ses bords. Le
-Parisien est si curieux, et même le plus affairé sait si bien trouver le
-temps d'assister du haut d'un pont au spectacle d'une rivière
-immobilisée entre ses rives!
-
-Et voilà que le paysage morne naguère s'anime et s'égaye, les épisodes
-amusants vont se dérouler.
-
-C'est d'abord le plaisir de passer le fleuve sur la glace, afin de
-pouvoir dire plus tard, avec un légitime orgueil: «Vous rappelez-vous
-l'année où nous avons traversé la Seine à pied sec?»
-
-A Bercy, d'un bord à l'autre, c'est un perpétuel va-et-vient: les
-gamins, comme toujours, en nombre. Ils s'aventurent les premiers,
-craintifs d'abord--pensez donc, si la glace allait craquer!--puis plus
-hardis, et leur exemple entraîne les autres.
-
-Plus loin, comme sur les sommets des glaciers alpestres, un charriage à
-la corde a été organisé, tandis que çà et là des gens isolés patinent ou
-glissent.
-
-[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La Seine prise à Bercy.]
-
-Puis c'est un café installé au milieu même du fleuve, et les
-consommateurs se pressent attirés par l'originalité et la rareté du cas;
-il fait froid, d'ailleurs, et le vin réchauffe. La recette du
-glacier--on peut bien le nommer ainsi--sera bonne.
-
-[Illustration: Défense de traverser.]
-
-Mais, en prévision d'accident possible, la préfecture de police a fait
-afficher l'ordonnance interdisant «le passage et les glissades sur la
-Seine, la Marne et les canaux.» Des agents sont postés de distance en
-distance sur les berges, et la foule peu à peu regagne les quais.
-
-Maintenant tout est désert et silencieux: l'autorité seule, toujours
-paternelle et vigilante, se profile, arpentant la berge de son pas
-méthodique. Tout à coup une forme se dessine sur la glace: est-ce un
-délinquant? Non, c'est un chien. Perplexité des deux agents: l'arrêté du
-préfet interdisant la circulation sur le fleuve est-il ou n'est-il pas
-fait pour lui?
-
-Bientôt l'accès de la berge elle-même est interdite. Mais cette défense
-n'est pas faite pour nous qui avons encore quelque chose à voir.
-
-Voici, en effet, une famille de tondeurs de chiens qui de temps
-immémorial habite ce bachot de deux mètres de long surmonté d'une cahute
-de bois.
-
-Dès le début, ces propriétaires d'un nouveau genre ont pris leurs
-précautions, ils ont tiré leur maison flottante sur la rive, où,
-solidement amarrée, elle n'aura rien à craindre ni du choc des glaçons
-ni du dégel.
-
-Nous nous sommes attardés sur la Seine, qui a été le point le plus animé
-de Paris ces jours-ci, mais que d'autres spectacles aussi pittoresque la
-gelée ne nous a-t-elle pas offerts! quand ce ne serait que certaines
-fontaines publiques, comme celles de la place de la Concorde par
-exemple, dont les sujets allégoriques disparaissaient sous la glace en
-couches accumulées, dessinant les architectures les plus bizarres elles
-plus inattendues.
-
-Hacks.
-
-[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La descente sur la glace.]
-
-
-
-LA SOCIÉTÉ PARISIENNE
-
-LA COLONIE ANGLAISE
-
-La colonie anglaise de Paris a fait récemment une grande perte en la
-personne de M. Mackenzie-Grieves, dont la mort a provoqué des regrets
-unanimes dans la haute société parisienne et a laissé un vide qu'il sera
-difficile de combler dans le monde du sport et de l'équitation.
-
-M. Mackenzie-Grieves était une de ces personnalités parisiennes qui, par
-leur originalité, leur élégance, leur cachet particulier, leur
-notoriété, occupent une place considérable dans l'existence quotidienne
-de la capitale et semblent être devenus indispensables à son relief et à
-son éclat; premiers rôles, étoiles brillantes du théâtre mondain qui,
-bon gré malgré, accaparent l'attention, donnent au _high life_ son
-caractère, sa physionomie et dictent les lois auxquelles il obéit.
-
-Homme de cheval consommé et passionné, fin, hardi et superbe cavalier,
-passé maître dans l'art du dressage, M. Grieves, pendant plus de
-cinquante ans, a monté trois ou quatre chevaux par jour et a fait
-l'admiration de tous les promeneurs. On le voyait aux Champs-Élysées et
-au Bois le matin. On l'y revoyait encore l'après-midi et il n'est
-personne qui, en apercevant cet impeccable écuyer, élégamment sanglé
-dans une redingote tirée à quatre épingles, campé, avec autant de grâce,
-de désinvolture et de distinction que de correction, sur sa monture
-toujours docile et mise à la perfection, il n'est personne, dis-je, même
-parmi les profanes, qui ne fût captivé et qui ne le suivît
-involontairement des yeux.
-
-On avait fini, à l'heure de la promenade, par le chercher
-instinctivement et lorsque, dans ces derniers mois, vaincu par l'âge et
-la maladie, il avait dû renoncer à regret à son exercice favori, il
-semblait aux habitués du Bois de Boulogne que quelque chose leur
-manquait et qu'un changement s'était opéré dans leurs habitudes.
-
-Aussi son absence fut-elle remarquée au point d'occuper les salons et
-les clubs comme un véritable événement et fut-il sincèrement regretté
-par les plus indifférents bien avant de passer de vie à trépas.
-
-C'était, au surplus, un homme aimable et un parfait _gentleman_ que ce
-centaure, d'une exquise politesse, d'une extrême affabilité et d'une
-serviabilité peu commune. Très répandu et très prisé dans la bonne
-compagnie, il excellait à former des amazones, et les meilleures, les
-plus étincelantes de la haute _fashion_ tenaient à honneur de suivre ses
-conseils, d'être accompagnées par lui, de se dire ses élèves. J'en
-pourrais citer ici plusieurs que tout Paris connaît et qui figurent au
-premier rang de l'escadron de nos grandes dames ayant acquis une
-incontestable réputation d'habileté dans le sport hippique.
-
-Le Jockey-Club, dont M. Mackenzie-Grieves était membre depuis 1839 et
-qui lui avait confié, en qualité de commissaire-adjoint, la surveillance
-du terrain de courses de Longchamps, a assisté en masse à ses obsèques,
-qui ont pris par là les proportions d'une de ces imposantes
-manifestations de sympathie dont l'aristocratique assemblée est peu
-prodigue.
-
-***
-
-Une des raisons pour lesquelles on a multiplié autour de son cercueil
-les démonstrations d'estime et d'affection, c'est que, indépendamment de
-ses qualités privées et des solides amitiés qu'il avait su se créer, il
-appartenait à ce groupe assez clairsemé d'Anglais qui ont fixé leur
-résidence à Paris et qui, ont pris racine au milieu de nous.
-
-Nos voisins d'Outre-Manche, en effet, nous visitent volontiers et
-fréquemment, passent facilement le détroit, viennent à Paris à chaque
-instant, y ont de nombreuses relations, souvent même des intérêts, et se
-plaisent infiniment, quoi qu'on en dise, dans notre atmosphère, plus
-libre et moins guindée que la leur.
-
-Mais, en général, ils ne séjournent chez nous que temporairement, ne s'y
-installent point d'une façon définitive et n'y ont pas d'établissement.
-De telle sorte que, malgré les rapports incessants, les liens de toute
-nature qui existent entre les deux pays, la proximité où ils se trouvent
-l'un de l'autre, la facilité des communications entre la France et
-l'Angleterre, la colonie anglaise proprement dite est, sans contredit,
-moins nombreuse et moins importante que beaucoup d'autres, l'Américaine
-par exemple.
-
-Et, pourtant, il est hors de doute que, de tous les étrangers qui
-honorent Paris de leur présence, les Anglais, en dépit des différences
-de tempérament, des incompatibilités d'humeur et de certaines
-préventions plus ou moins justifiées qui datent de loin, sont ceux que
-le monde élégant accueille avec le plus de faveur, avec lesquels il a le
-plus de points de ressemblance et qui, grâce à la similitude des usages,
-à l'uniformité du chic à Paris et à Londres, se confondent le plus
-aisément avec lui.
-
-Il paraîtrait naturel que, ayant adopté successivement toutes les modes
-britanniques, ayant poussé l'anglomanie jusqu'à nous approprier le genre
-d'étiquette et le service de table de l'opulente aristocratie du
-Royaume-Uni, jusqu'à renoncer à nos traditions et faire violence à nos
-instincts en bouleversant de fond en comble les règles du savoir-vivre
-de nos pères, il en fût résulté une émigration anglaise très prononcée
-sur les bords de la Seine avec le parti-pris d'y transporter ses pénates
-sans esprit de retour.
-
-Je crois que s'il n'en est rien, c'est d'abord que la vie de château
-confortable et magnifique que mènent les sujets de haut bord de S. M.
-l'impératrice des Indes, non moins que les immenses fortunes
-territoriales qu'ils possèdent pour la plupart, les absorbent, les
-retiennent et leur créent des occupations auxquelles ils n'ont pas plus
-l'envie que la possibilité de se soustraire.
-
-C'est ensuite que le prestige et la considération dont ils sont entourés
-chez eux, en dépit des passions égalitaires qui déjà grondent sourdement
-autour de la Pairie, ont un invincible attrait et ne sont guère faits
-pour leur donner la tentation d'aller se confondre bourgeoisement à
-l'étranger avec la vile multitude.
-
-C'est enfin que le rôle prépondérant qu'ils jouent dans la politique et
-le gouvernement leur impose des devoirs et des responsabilités, dont, il
-faut le dire à leur louange, ils sont profondément pénétrés, et leur
-interdit les trop longues absences.
-
-Et puis la très courte distance qui les sépare de Paris et qui leur
-permet d'en goûter tous les plaisirs, lorsque la fantaisie leur en
-prend, sans en avoir les inconvénients, est un motif de plus pour qu'ils
-n'éprouvent pas le besoin de s'y établir.
-
-Ils y sont donc généralement, ainsi que je le disais, en touristes; mais
-en touristes, pour ainsi dire, habituels, partageant leurs loisirs entre
-les deux capitales, vivant dans notre monde comme dans celui de Londres,
-y ayant leur train d'existence, leurs obligations sociales, leurs
-intimités, leurs aises et ne faisant point bande à part. La preuve en
-est que le règlement de notre Jockey-Club renferme une disposition en
-vertu de laquelle les membres du Jockey-Club de Londres sont admis à
-fréquenter pendant un mois les salons de la rue Scribe sur la simple
-invitation du Président du cercle le plus fashionable et le plus fermé
-de Paris; ce qui n'a lieu pour aucun des autres étrangers résidant parmi
-nous.
-
-***
-
-Combien nous sommes loin du temps où un Anglais était pour les Parisiens
-un objet de curiosité, voire un sujet de plaisanterie, et où Mme de
-Girardin écrivait qu'un insulaire assistant à une représentation de
-l'Opéra s'était mis froidement, après une cavatine très applaudie, à
-faire un noeud à son mouchoir «pour se rappeler, disait-il, _cette
-petite air-là_ qui était très jolie!...» Aujourd'hui, un assidu de _Hyde
-Park_ ne se distingue plus d'un habitant de la rue de Varennes ou de
-l'avenue de l'Alma. Le premier est aussi Parisien que le second et il
-n'est pas de jour dans l'année où l'on n'ait à signaler la présence à
-Paris de quelque célébrité d'au-delà du détroit.
-
-Sans parler de Mgr le prince de Galles, qui vient plusieurs fois tous
-les ans--et souvent avec la princesse--nous rendre visite en simple
-particulier, se mêlant à la foule, allant dîner chez ses amis sans
-cérémonie, faisant sa partie de whist au club comme le commun des
-mortels, nous remarquons la duchesse de Manchester, une des grandes
-dames les plus en vue et les plus en vogue de la cour de Napoléon III,
-une des élégantes les plus recherchées des séries de Compiègne; lady de
-Grey, que nous avons primitivement connue et admirée sous le nom de lady
-Lonsdale et dont la majestueuse et rare beauté fait sensation partout où
-elle se montre; lord Salisbury, l'illustre premier ministre du cabinet
-de Saint-James actuel; sir Charles Dilke, qui fut, dans ses jours de
-splendeur et de puissance, l'allié et le commensal de Gambetta et dont
-il est permis de regretter la disgrâce politique, due à des
-circonstances qui n'avaient rien de commun avec les intérêts de l'État;
-le marquis de Harlington, un des hommes de gouvernement les plus
-éminents d'Angleterre; lord Randolph Churchill, politicien de grand
-avenir, dont les conceptions hardies et les tendances
-ultra-progressistes effarouchent, parfois, les conservateurs
-intransigeants de la Chambre des Lords et qui est l'ami intime d'un de
-nos plus jeunes et de nos plus remuants députés conservateurs: le
-marquis de Breteuil; lord Vernon, un autre intime de M. de Breteuil,
-dont, entre parenthèses, on annonce le prochain mariage avec une riche
-Américaine; lord Bosebersy, allié aux Rothschild, et qui a récemment
-perdu sa femme; lord Courtenay; lord Calthorpe, que sais-je encore?
-
-***
-
-Quant aux Anglais de distinction qui ont élu domicile à Paris, j'aurai
-vite fait de les compter.
-
-Je passe sous silence lord et lady Lytton, dont j'ai eu occasion de
-parler précédemment à propos du corps diplomatique, et j'arrive de suite
-à sir Henry Hoare, parisien de goûts et de caractère, un homme du monde
-accompli, universellement aimé et estimé, et si sincère ami de la France
-qu'il a été un jour jusqu'à le déclarer avec chaleur dans un discours
-officiel prononcé devant un grand nombre de ses compatriotes; ce qui
-n'est pas précisément ordinaire, tant s'en faut.
-
-Sir Henry Hoare est un des piliers du Jockey-Club, où il est très connu,
-très populaire, et où il a conquis une situation hors de pair.
-
-Une femme supérieure par l'esprit et par le coeur, le charme et
-l'amabilité incarnés, Mme Wimpfindge, a un salon anglais et cosmopolite
-où elle a groupé, avec un art merveilleux, de saillantes individualités
-dans toutes les branches et qui est un centre de causerie intelligente.
-
-Et quand j'aurai nommé, après cela, sir Ed. Blount, l'honorable
-président de la Compagnie de l'Ouest, son fils, l'organisateur
-infatigable de toutes les fêtes de charité, M. Austin Lee, le vicomte
-Molineux, le colonel Talbot, M. Hume, un joueur de billard incomparable,
-et enfin M. Standisch, presque Français par ses alliances et dont la
-gracieuse femme, née des Cars, est aussi séduisante que haut placée dans
-la société, je n'aurai plus rien à ajouter pour le présent.
-
-Dans un passé encore récent, je rappellerai lady Mary Hamilton, qui fut
-princesse héritière de Monaco, et ses deux frères qui ne passèrent point
-inaperçus; la duchesse de Newcastle et lady Mary Craven, deux beautés
-qui eurent des succès retentissants; M. Sartoris, M. O'Connor et M.
-Vansittart.
-
-Dans l'avenir?... Je ne sais si je me trompe, mais j'imagine que notre
-commerce mondain avec les Anglais est appelé à se développer et qu'ils
-viendront de plus en plus chez nous. Toutefois, à moins d'un changement
-radical dans leurs institutions politiques et sociales, il me paraît peu
-probable que la colonie stable sorte des limites étroites où elle est,
-présentement, enfermée.
-
-Tom.
-
-
-
-LES NOUVEAUX SABRES DE CAVALERIE
-
-[Illustration:
- Sabre Sabre
-du commandant Dérué de la section technique.
-
-1. Coupe de la lame en fer à T du commandant Dérué.
-2. Coupe de la lame à gouttière de la section technique.]
-
-Au cours des marches et des contre-marches exécutées dans l'Argonne par
-l'armée de Châlons, conséquences de l'indécision du généralissime, le 5e
-corps d'armée occupait le 27 août 1870 Buzancy pour soutenir l'offensive
-du 7e sur Vouziers. Le soir du 27 août, le général de Failly, commandant
-du 5e corps, recevait l'ordre d'arrêter son mouvement en avant vers le
-sud et de battre en retraite vers le nord-ouest, sur Châtillon. Avant de
-commencer ce nouveau mouvement, il prescrivit au commandant de sa
-division de cavalerie, le général de Brahaut, de pousser une
-reconnaissance, de culbuter la cavalerie ennemie et de chercher à lui
-faire quelques prisonniers pour obtenir des renseignements. Aussitôt
-l'ordre reçu, nos braves cavaliers s'élancèrent hors de Buzancy à la
-recherche de la cavalerie ennemie. Une demi-heure après, ils engageaient
-une vigoureuse action contre la division de la garde prussienne
-commandée par le général de Goltz. Le combat fut heureux pour nos armes.
-Nos cavaliers culbutèrent la garde prussienne et la rejetèrent sur
-l'infanterie et l'artillerie de soutien. Ne pouvant poursuivre leur
-succès, ils se replièrent sur Buzancy sans être inquiétés. En repassant
-sur le théâtre du combat, les acteurs purent constater les bons
-résultats de leurs coups de pointe: une quarantaine de cavaliers
-allemands jonchaient le sol. Nous n'avions perdu que trois cavaliers et
-encore par le feu. Beaucoup de dolmans endommagés, de coiffures
-enfoncées, de tresses coupées, de blessures légères, pas d'autres
-cavaliers hors de combat, tel était le bilan de cette belle chevauchée.
-Des combats plus importants que celui de Buzancy établissent qu'en
-faisant usage de la pointe nos cavaliers se sont toujours assuré la
-supériorité dans la lutte. Mais il n'en est peut-être pas de plus
-probant par la proportion des pertes éprouvées par les deux partis.
-
-Au moment de choisir un nouveau modèle de sabre pour notre cavalerie,
-armée encore en grande partie avec le modèle de 1822, il était donc
-naturel que la direction de cavalerie s'inspirât des causes de nos
-succès. Il ne pouvait plus être question, après tant d'expériences si
-concluantes, d'adopter un autre modèle de sabre qu'un sabre droit
-favorable aux pointés. Ce sont, en effet, deux types de ce genre que le
-ministre de la guerre va mettre en essai dans quelques régiments de
-cavalerie.
-
-L'un de ces sabres est présenté par la section technique de cavalerie.
-La lame, à trois gouttières, est droite; la poignée est une lourde
-coquille du modèle Préval. C'est donc un composé d'anciennes pièces
-d'armes.
-
-L'autre sabre est présenté par le commandant Dérué, du 14e dragons, le
-sympathique sportsman sans lequel il n'y a pas, à Paris, de fête
-d'escrime. Son sabre est une innovation et sort de tous les types
-connus. La lame est un fer à T, sans gouttières, la poignée est de forme
-enveloppante.
-
-Afin de présenter aux lecteurs de l'_Illustration_ ces deux types
-d'armes, nous nous sommes procuré les deux modèles assez de temps pour
-en prendre des croquis d'une exactitude rigoureuse. La représentation
-qui en est faite en coupe et élévation nous dispense de toute
-description générale. Ce qu'il importe d'ailleurs le plus aux amateurs
-d'armes et de sport, c'est de connaître les raisons de fabrication des
-nouveaux sabres.
-
-Le sabre de cavalerie, modèle 1822, par sa courbure, ne favorise pas les
-pointés, et son centre de gravité est trop éloigné de la garde pour
-permettre une escrime tant soit peu savante. Pour obvier à ce dernier
-inconvénient, on charge la garde au moyen de lamelles de plomb fixées à
-la poignée. C'est ainsi que les officiers et sous-officiers parviennent
-à s'armer moins mal que la troupe. Mais cet expédient augmente le poids
-de l'arme qui est déjà très grand. Cependant c'est aussi à un expédient
-semblable qu'a eu recours la section technique pour ramener le centre de
-gravité de son modèle à sept centimètres de la garde, en adoptant une
-coquille massive. Sans s'arrêter au poids de l'arme, elle a même
-renforcé la lame à son extrémité et y a creusé, pour compenser en partie
-cette augmentation de poids, une troisième gouttière. C'est ainsi que
-son modèle pèse 140 grammes de plus que le modèle de 1822. La troisième
-gouttière est la seule disposition qui différencie la lame nouvelle de
-l'ancienne lame des cent-gardes. Tel qu'il est, le sabre est
-incomparablement supérieur à celui en service.
-
-Le sabre Dérué ne ressemble en rien aux types en usage. Ainsi que nous
-l'avons dit, la lame est un fer à T affûté. Le commandant Dérué estime
-que le procédé des gouttières a fait son temps, et, de l'avis des
-armuriers les plus compétents, il serait dans le vrai. En supprimant les
-gouttières et en diminuant l'épaisseur du dos de la lance, on obtient
-une lame plus résistante, d'un entretien plus facile, d'une trempe plus
-uniforme, et d'un poids moindre. Le commandant Dérué préfère aussi la
-garde enveloppante à la garde en coquille. C'est en tous cas bien plus
-élégant. Enfin le commandant Dérué demande que l'officier soit autrement
-armé que le simple cavalier. A l'officier, dit-il, une arme seulement
-destinée aux pointés. Il a fait un modèle d'officier qui est une
-élégante et merveilleuse épée de combat avec laquelle un maître ferait
-de bien bonne besogne dans une mêlée.
-
-Dans le modèle de troupe comme dans le modèle d'officier, le centre de
-gravité de l'arme n'est plus qu'à cinq centimètres de la garde. Le poids
-du sabre Dérué est inférieur à celui du comité. Il se présente donc avec
-un ensemble de qualités qui le recommandent à l'attention de nos
-officiers.
-
-E. Desrosiers.
-
---------------------------------------------------
-
-QUESTIONNAIRE
-
-N° 16.--Paris et Province.
-
-_Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de
-la Vie de province?_
-
-(14 Juin 1890.)
-
-RÉPONSES (suite)
-
-Je considère toute relation nouvelle comme une chance de malheur ou de
-désagrément dans la vie. Les hommes sont méchants, les femmes aussi;
-moins on en voit, plus on est tranquille. A Paris, on a la liberté de
-choisir ses amis, d'entretenir un commerce agréable avec son entourage,
-de négliger ses anciennes connaissances et d'en faire de nouvelles. La
-vie de province impose des relations et une sorte d'intimité forcée; la
-nécessité, l'isolement, l'habitude, rapprochent les caractères les plus
-opposés et les plus antipathiques. L'indépendance est défendue, la
-solitude impossible. Il faut recevoir des visites ou s'en aller; si on
-néglige ou si on oublie d'en rendre une, on a sur la planche un ennemi
-mortel, irréconciliable, qui travaille comme une taupe et finit par
-ameuter le pays contre vous. Il faut bien s'y résigner avec philosophie:
-et puis, en fin de compte, les visites font toujours plaisir: quand ce
-n'est pas en arrivant, c'est en partant.--Canard jaune.
-
-Je n'entends autour de moi que des litanies contre Paris. Je crois que
-le Diable n'est pas si noir qu'on le peint, et j'ai demandé à une de nos
-amies ce qu'on faisait dans cet Enfer. Elle m'a répondu:--On ne dit pas
-ces choses-là à une jeune fille; elle ne doit connaître la vie que sous
-ses couleurs bleues, roses, blanches comme sa robe virginale.--Mais,
-chère madame, j'aime autant regarder un drapeau tricolore.--Agnès.
-
-L'Angleterre est une île, chaque maison est une île, chaque habitant est
-une île. C'est la Province, avec ses ménages de Robinsons, qui
-considèrent les Parisiens comme des cannibales et qui regardent avec
-effroi leurs pas sur le rivage. On vit comme le colimaçon dans sa
-coquille, la tortue dans sa carapace, le hérisson hérissonné de tous ses
-piquants, chez soi, entre soi, dans l'ombre. On sort rarement, on reçoit
-peu de visites, on ne se livre pas, on ne se fie à personne, et on tâche
-de savoir les affaires des autres en cachant les siennes. Et, pour
-achever la comparaison avec les Anglais, les provinciaux ont trouvé
-comme eux une excuse à l'hypocrisie: Elle a l'avantage de ne pas donner
-le mauvais exemple.--Bernard l'Ermite.
-
-Au cercle, terrain neutre et banal, les rapports semblent empreints
-d'harmonie, presque de cordialité; mais, sous ces apparences flatteuses,
-on constate bientôt que l'hydre de la politique a fait des petits, et on
-peut sonder les abîmes de haine qui séparent les groupes
-provinciaux.--Whist.
-
-«Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire
-qu'on se moque d'eux, ou qu'on les méprise; il ne faut jamais hasarder
-la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens
-polis ou qui ont de l'esprit.» Cette observation de La Bruyère résume la
-différence des moeurs de Paris et de la Province. Les provinciaux ne
-sont peut-être pas foncièrement méchants, mais ils deviennent féroces et
-vouent une effroyable haine à ceux qui blessent leur vanité. Or, c'est
-la vanité malade qui rend le Provincial ombrageux et susceptible; il se
-pique d'un rien; il s'imagine toujours qu'on s'occupe de lui, qu'on le
-regarde, qu'on l'observe, qu'on veut l'humilier, se moquer de lui, le
-tourner en ridicule, et il craint le ridicule comme une tache qui ne
-s'efface pas.--Comic.
-
-Le Provincial a une méfiance innée contre le Parisien et tout ce qui
-vient de Paris. Le genre simple est l'idéal du Parisien, le genre noble
-et compassé est celui du Provincial. S'il paraît timide, c'est qu'il est
-excessivement prétentieux; il est affecté et plein de morgue, en raison
-directe de sa fortune, de sa position et de son peu d'esprit.--Grain de
-poivre.
-
-Paris est le Salon de l'Europe, la seule ville où se trouve une société
-supérieure, choisie, indulgente. Assurément il y a une grande pénurie de
-sujets de conversation mondaine. Dans un salon, on ne sort pas de la
-banalité des choses générales et des nouvelles courantes, déflorées par
-les journaux. Une idée forte, une théorie de Darwin, par exemple, lancée
-au milieu du cercle, produirait l'effet d'une pierre lancée sur la
-surface unie d'un étang au milieu d'une bande de canards; quant à
-Jean-Jacques Rousseau, Voltaire and Cie, il est convenu qu'ils ne
-peuvent être lus que par des gens mal élevés. Un philosophe est un juge
-et un ennemi. Le talent, l'esprit, est ce qu'il y a de plus odieux à la
-médiocrité, et si cette supériorité n'engendre pas des haines atroces,
-c'est que ceux qu'elle divise évitent de se rencontrer.--La Mere
-Caspienne.
-
-Rien ne peut donner une idée de la pauvreté, de la misère des
-conversations de province, reflet des petitesses et des mesquineries de
-la vie journalière. L'esprit parisien est une monnaie qui n'a pas cours
-dans les petites villes. Tout ce qui est lieu-commun à Paris fait les
-beaux jours des salons les mieux composés; on y gâte les choses les plus
-spirituelles et les plus originales en les traduisant et en les
-rabâchant comme des anas. Mais on ne s'étonne plus que des gens
-raisonnables puissent s'intéresser à des histoires insignifiantes et à
-des contes à dormir debout, quand on a sondé la profondeur de
-l'universel ennui de la Province.--La Muse du département.
-
-_(A suivre.)_
-
-Charles Joliet.
-
-
-
-TOUR DANS LA GUINÉE PORTUGAISE
-
-Une polémique récente à propos de concessions qui auraient été accordées
-par le roi de Portugal à des Français dans la Guinée portugaise a de
-nouveau attiré l'attention sur cette partie de l'Afrique. Les documents
-qui suivent et qui nous sont apportés par un de nos collaborateurs
-seront donc les bienvenus et donneront, en attendant une étude plus
-complète, une idée de ces régions, dont la mise en valeur n'est plus
-qu'une affaire de temps.
-
-Après avoir exploré en détails la riche région de la Casamance qui fait
-partie de nos possessions du Sénégal, nous avons résolu, M. Ferrolliet,
-le comte Guy d'Avout et moi, de faire un tour en Guinée Portugaise.
-
-Partis de Carabane le 7 mai à 10 heures du matin, nous arrivons le 8 en
-vue de Cachéo. Cette ville a perdu l'aspect spécial et tout à fait
-pittoresque qu'elle avait autrefois lorsqu'elle était le centre le plus
-important des Portugais et le seul établissement qui ressemblât à une
-ville sur cette côte. Une demi-heure suffit à la parcourir en tous sens.
-A l'ouest s'élève un mauvais fort rectangulaire surmonté à chacun de ses
-angles par une petite tourelle minuscule, et armée de 12 canons vieux
-comme les siècles. Dans la cour, très vaste, trois ou quatre papayers
-semblables à des plumeaux donnent chacun, à midi. 5 pouces carrés
-d'ombre. Une vingtaine de cassadors et artilheros composent toute la
-garnison sous le commandement de deux Européens: un sous-lieutenant et
-un lieutenant qui remplit les fonctions d'administrateur.
-
-[Illustration: LA GUINÉE PORTUGAISE 1. Les ruines du palais de l'ancien
-gouverneur de Guinée, à Cachéo.--2. Carte de la Guinée portugaise.--3.
-Le fort de Cachéo.--4. Chasseurs et artilleurs noirs composant la
-garnison de la citadelle.--5. Le marché de Cachéo.]
-
-[Illustration: BISSAO.--Le marché.]
-
-Tous se prêtèrent d'autant plus volontiers au désir que je manifestai de
-les photographier, que c'était pour eux l'occasion unique de se montrer
-dans un appareil militaire. Après s'être consulté longuement sur
-l'attitude guerrière dans laquelle il convenait de passer à la
-postérité, on résolut de simuler une attaque. En conséquence, les
-chasseurs allèrent sous un grand arbre se grouper au port d'arme
-négligé, et les artilleurs alignèrent leurs pièces autour d'un bec de
-gaz. J'eus toutes les peines du monde à leur faire comprendre que la
-position était déplorable, et qu'en aucun cas des réverbères, plantés à
-trois mètres de la gueule d'un canon, ne pouvaient être pris pour un
-ennemi figuré.
-
-[Illustration Jeunes Papels de l'intérieur en costumes de fête.]
-
-En face de la porte du «Quartel», de l'autre côté du Largo don Luis I,
-s'élève une maison qui eut ses jours de splendeur avec sa belle galerie
-vitrée aux boiseries blanches et or, dont il ne reste plus que des
-piliers en briques ruinés et des poutres menaçant la tête des
-promeneurs. C'est l'habitation de D. Eugenia Miranda de Guilherme de
-Carvalho Lopez, descendante d'une de ces illustres familles de Portugal,
-à noms interminables, qui vinrent s'établir à Cachéo, et, par des
-mariages avec les indigènes, donnèrent naissance à cette population de
-métis si nombreuse en Guinée. Plus loin une maison carrée porte le titre
-pompeux de Palais du Lieutenant-Administrateur. Derrière se dressent les
-ruines gracieuses de ce qui fut jadis le palais du gouverneur de Guinée.
-Ces fenêtres ogivales, ces restes d'une architecture qu'on s'étonne de
-rencontrer dans ces parages, ces arbres et ces plantes poussant
-tristement dans les crevasses des murailles, offrent un coup d'oeil
-pittoresque rappelant les ruines d'un vieux monastère du treizième
-siècle.
-
-[Illustration: Marchandes d'eau sur la place du Marché, à Boulam.]
-
-[Illustration Un griot jouant du balafon, sur les bords du. Rio Grande.]
-
-[Illustration: BOULAM.--Le port Beaver.]
-
-Le grand mouvement de Cachéo se trouve sur la place du marché où les
-femmes Papels viennent de l'intérieur du pays vendre du bois, des
-biches, des légumes, des oranges, des bananes, etc. Ces femmes robustes,
-presque complètement nues, une main gaillardement campée sur la hanche,
-de l'autre soutenant d'énormes paniers pleins de leurs marchandises et
-qu'elles portent sur leur tête, partent la nuit de leur village, faisant
-de 40 à 50 kilomètres à travers la forêt, pour arriver à la ville dès le
-matin, et en repartir le soir. Elles recommencent ce trajet tous les
-deux jours. Les dames de la ville drapées avec une certaine élégance
-dans leurs pagnes au mille dessins et aux couleurs voyantes, couvertes
-de bijoux d'or et de corail, viennent faire leur emplettes, pendant que
-les flâneurs et les soldats contemplent ce spectacle qui constitue leur
-unique distraction.
-
-Au centre de la ville, sur les bord du Rio Cachéo, est la factorerie de
-la maison Blanchard et Cie, dirigée par un Français, M. Émile Menut.
-Nous y trouvâmes une installation très confortable, un charmant accueil
-et des petits noirs, entre autres un fils de roi, admirablement dressés
-au service à l'européenne.
-
-A l'est enfin on voit une église qui est un problème d'équilibre avec
-ses murs évasés qui laisseront un jour le toit s'aplatir sur les têtes
-des fidèles ébahis. Tout à côté se trouve la grande école tenue par les
-demoiselles da Costa, nièces du fameux Honorio Pereira Barretto, le
-premier gouverneur de Guinée. Ces dames font la classe; aucune,
-d'ailleurs, ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, alors elles se
-rattrapent sur la couture; et quand on leur demande à quoi diable peut
-bien servir leur école, elles répondent avec le plus grand sérieux du
-monde: «que dans toute ville civilisée il en faut une, qu'il n'est
-d'ailleurs pas nécessaire d'y apprendre tant de choses.» Très bien,
-mesdemoiselles, vous ne tenez pas à faire des bachelières, c'est inutile
-à la société.
-
-Si l'on veut se payer, comme on dit vulgairement, «une pinte de bon
-sang», il faut voir passer une procession. A Cachéo, toute cérémonie est
-une occasion de boire force eau-de-vie et vin de palme. Aussi
-organise-t-on des processions à propos de tout. Le cortège se forme à
-l'église et s'ébranle par la ville. On fait halte réglementaire chaque
-fois que l'on passe devant la maison d'un des chantres et celles des
-amis et connaissances; on y trouve, préparé d'avance, de quoi faire de
-copieuses libations. Les chantres qui, hurlant à tue-tête, ont vite le
-gosier sec, boivent énormément; le curé boit, tout le monde boit, on
-boit tout le temps: le soleil est si chaud!... Je laisse à penser la
-tenue des fidèles après une heure ou deux de ce genre de pérégrinations!
-Le cortège, décrivant par les rues des courbes savantes, rentre à
-l'église dans un état de gaieté difficile à dépeindre, et qui serait on
-ne peut plus comique s'il n'était si mal édifiant.
-
-***
-
-Je complète ce court aperçu sur la curieuse ville de Cachéo en rappelant
-qu'autrefois il y existait une société de bravi, que l'on rencontrait la
-nuit dans les rues. Chacun d'eux, la poitrine couverte d'un plastron de
-cuir percé de trous où l'on plaçait des pistolets comme dans des
-meurtrières, armé de poignards, d'un bouclier, d'une rapière, d'une
-carabine, d'une fourche pour lui servir d'appui, ayant sur les épaules
-un long manteau noir, et sur le nez une vaste paire de lunettes,
-ressemblait fort à Tartarin s'ébranlant pour aller chasser le grand lion
-du désert.
-
-Quant à la garnison, il ne fallait pas compter sur elle, ses rondes de
-nuit étaient presque aussi redoutées que la rencontre des bandits. Que
-voulez-vous? ces bons soldats jugeaient utile d'ajouter quelques petits
-suppléments à l'insuffisance de leur solde. Actuellement la ville est
-calme à l'intérieur, mais on n'en peut sortir qu'en s'exposant à de
-véritables dangers, les Papels étant toujours disposés à vous envoyer un
-coup de fusil. Pour se prémunir contre les attaques de ces indigènes, on
-a entouré la ville d'une palissade haute et solide, dont les pieux sont,
-il est vrai, par endroits, suffisamment espacés pour livrer passage à un
-boeuf, voire même à un troupeau de moutons. Il y a bien par-ci par-là un
-vieux canon sur un bastion en ruines, mais c'est toute une affaire de
-mettre quelque chose dedans, et puis le courage manque pour faire
-fonctionner ces pièces qui d'ailleurs ne fonctionnent plus.
-
-Nous mimes 43 heures pour nous rendre à Bissao, nos diables de marins
-noirs ayant éprouvé le besoin, après nous avoir fait échouer deux fois
-sur les bancs, de démantibuler notre gouvernail.
-
-***
-
-Située sur une grande et belle île au débouché de deux rivières, le Rio
-Geba et le Kroubal, Bissao déroule le long de la rade son long ruban de
-maisons construites à l'européenne et recouvertes en tuiles. Sur leurs
-couleurs chaudes se détache le vert foncé des arbres qui bordent le
-rivage. A droite, à 250 mètres de la plage, sur une petite élévation, se
-dressent les constructions du fort qui domine la ville en lui donnant
-l'aspect d'une place forte. Il a la forme d'un carré bastionné de 200
-mètres environ de côté. Le mur de revêtement qui a 10 mètres de hauteur
-au-dessus du fossé offre une facilité exceptionnelle pour l'escalade,
-grâce à son inclinaison et à son mauvais état. Je me suis amusé en
-plaçant mes pieds dans des trous qui furent autrefois des briques à y
-faire une ascension, avec autant de facilité qu'on monte un escalier,
-sous la gueule de plusieurs pièces de 12, honteuses de leur totale
-inutilité.
-
-[Illustration: Chefs Brames.]
-
-[Illustration: BOULAM.--Les Casernes.]
-
-Dans l'intérieur du fort se trouvent les casernes et l'église, au milieu
-de bouquets de benténiers gigantesques et séculaires, qui, vus de la
-rade, font à la ville un arrière-plan de verdure de toute beauté. En
-1846, après une attaque du fort par les Papels, on a construit une
-muraille qui, partant du bastion S.-O. et allant jusqu'à l'Aiguade où
-elle est flanquée d'une petite tour, enveloppe la ville tout entière. A
-côté de l'Aiguade, contre la porte de la ville, sur la place du village
-Papel, se tient le marché à l'ombre de grands fromagers. Il est très
-animé par la présence des Bijougos, des Manjaques et des Balantes, qui
-viennent y vendre leurs denrées. De gigantesques gargoulettes de terre
-cuite au soleil, remplies d'eau ou de vin de palme, alignées par terre,
-ou portées sur la tête de femmes noires qui rappellent des personnages
-bibliques, lui donnent un aspect spécial que n'a pas le marché de
-Cachéo.
-
-Dans la longue rue qui traverse la ville d'un bout à l'autre,
-parallèlement au fleuve, on voit l'habitation de l'administrateur, un
-café avec billard, et plusieurs maisons particulières avec étage et
-balcon, fort bien meublées, ma foi. Une des choses qui donne beaucoup de
-pittoresque à Bissao, c'est le passage fréquent de Papels de l'intérieur
-qui viennent y faire entendre leur musique, ou y montrer leurs costumes.
-L'accoutrement des jeunes circoncis est tout à fait original. Ils se
-confectionnent eux-mêmes, avec des feuilles de rhônier, cette carapace
-de colimaçon qu'ils se mettent sur le dos, ces bracelets qui ressemblent
-à volonté à des nageoires ou à des ailes, ces pendeloques composées
-d'anneaux et ces bonnets surmontés de deux ou quatre cornes de boeufs,
-qu'ils portent pendant toute la période qui suit la cérémonie de la
-circoncision. Les musiciens, eux, s'attachent autour des reins une
-petite tunique faite également de feuilles coupées en longs rubans qui
-pendent jusqu'aux genoux; leur coiffure est une sorte de petit panier
-orné de coquillages, de crins, et de plumes de coq. Leurs instruments
-consistent surtout en clochettes et en une variété de boîtes de conserve
-de toutes les formes, plus ou moins trouées, sur lesquelles ils tapent à
-tour de bras.
-
-L'ensemble forme un orchestre assourdissant qui exécuterait à merveille
-certains passages des oeuvres de Wagner. Par contre, le vrai musicien du
-pays, appelé «Griot», possède deux instruments très harmonieux. Le
-premier, appelé «Cora», est formé d'une peau de bouc tendue sur une
-caisse de résonance taillée dans un bloc de bois; des cordes, variant
-de trois à trente environ, sont retenues sur un bâton à l'aide de petits
-anneaux de cuir, que l'on fait glisser pour accorder l'instrument. On en
-tire avec les doigts des sons assez semblables à ceux de la harpe ou de
-la guitare. Le deuxième est une sorte de xylophone nommé «balafon». Des
-morceaux de cailcédras, taillés de façon à rendre chacun une des notes
-de la gamme, sont montés sur un cadre de bambou; de petites calebasses
-attachées au-dessous servent à renforcer le son; deux baguettes armées à
-leur extrémité d'une boule de caoutchouc, et maniées légèrement, font
-rendre au balafon des notes un peu mates mais très pures. C'est avec
-l'un ou l'autre de ces instruments suspendu autour du cou que le Griot
-s'en va de village en village. Combien de fois ce personnage nous a-t-il
-fait l'honneur de sa visite à notre petit lever, s'installant sur un
-fauteuil ou par terre pour chanter les beaux yeux, la grâce, la force et
-l'intelligence des Toubabs (les blancs)! Passionné pour son art qui
-souvent le fait riche, il joue toute la journée, s'accompagnant de ses
-chants tour à tour gais ou mélancoliques; il est de toutes les fêtes,
-partout on le respecte, partout il est bien accueilli: c'est le
-troubadour du Continent noir.
-
-Quand la brise est favorable, on met environ 7 heures pour se rendre à
-Boulam. L'île qui porte ce nom n'est qu'une langue d'argile jaunâtre qui
-s'avance dans une couche de vases peu salubres. La ville est construite
-en amphithéâtre sur une pente douce descendant d'un vaste plateau
-jusqu'à la mer. Sa situation nous paraît inférieure à celle de son émule
-du Rio Geba, car les navires ont à tenter, pour y arriver, la navigation
-difficile qu'offrent les bancs de l'embouchure du Rio Grande, tandis
-qu'ils n'ont aucun danger à courir pour arriver à Bissao, où ils peuvent
-en outre s'échouer sans crainte des vases. Plusieurs grands bâtiments
-qui se sont échoués à Boulam n'ont jamais pu être relevés, entre autres
-une canonnière portugaise que l'on y voit encore.
-
-A l'est de l'île cependant, le port Beaver est d'un accès facile, l'abri
-y est parfait: à l'époque des tornades seulement, les bateaux sont
-obligés d'y mouiller sur deux ancres. Un wharf superbe, commencé en 1888
-et presque terminé, permet de débarquer sans difficultés, à l'ombre de
-beaux arbres, juste en face le palais du gouverneur qui fait, sur le
-quai, l'angle de la rue principale. Quoique plus récente que Bissao,
-puisqu'elle ne s'est créée que depuis vingt-cinq ans, Boulam est moins
-gracieuse au premier aspect, mais plus grande, plus propre, plus
-civilisée, comme il convient au siège du gouvernement de la Guinée. Elle
-comprend le quartier européen avec ses maisons construites en pierres,
-la plupart à deux étages, et recouvertes de tuiles; puis le quartier
-indigène qui s'étend assez loin dans la partie nord; les maisons y sont
-en pisé, recouvertes de paille, et n'ont qu'un rez-de-chaussée.
-
-Dans le quartier européen on remarque le télégraphe avec la maisonnette
-où se trouve l'attache du câble; des casernes superbes en fer et
-briques, surélevées sur des piliers également en fer pour éviter
-l'invasion des fourmis et des termites; à côté se trouvent l'église et
-l'hôpital, de construction analogue et légère; puis les consulats de
-France et d'Italie, l'imprimerie, la place où des marchandes d'eau, en
-permanence toute la journée, vendent la calebasse de ce précieux liquide
-pour la somme de 20 réis (un peu plus de 10 c.) Sur le quai, une jolie
-maison, avec galeries à arcades en plein cintre faisant tout le tour du
-rez-de-chaussée et du premier, offre, avec l'aspect d'une maison
-romaine, tout le confort et la fraîcheur désirables en Afrique; c'est
-l'habitation de M. Olivier, vicomte de Sonderval, voyageur français qui
-s'est rendu célèbre pendant ces dernières années. Vient enfin le palais
-du gouverneur, ancien établissement de la maison française Maurel et
-Prom. Nous trouvâmes chez S. E. M. le colonel Rogerio Santos le plus
-gracieux accueil: tout dévoué aux intérêts de la Guinée, il nous
-manifesta le désir de voir des Français venir s'installer dans la
-colonie pour y faire fleurir le commerce et exploiter son sol.
-
-Dans la campagne autour de la ville, sont disséminés des villages Brames
-et Foulahs. C'est dans l'un d'eux que nous avons fait poser, à côté d'un
-de ses chefs, le grand roi de tous les Brames, Domingo, portant au côté
-deux énormes glands formés d'une queue de cheval, insigne de l'autorité
-suprême. Ils sont au pied d'une de ces constructions bizarres en terre,
-oeuvre des petits vers blancs, appelés termites. La campagne et les
-forêts sont remplies de ces termitières dont quelques-unes ont la forme
-gracieuse et élancée de clochetons d'une cathédrale gothique.
-
-Parmi tous ces peuples on trouve des superstitions du plus haut comique.
-Si vous allez à la chasse, ils vous empêchent de tuer les ibis, parce
-qu'ils prétendent que chasseurs et spectateurs contractent illico un
-rhume fort dangereux. D'autres vous font les mêmes cérémonies pour les
-caïmans, les biches, les panthères... sous prétexte qu'ils ont avec ces
-animaux des liens de parenté. Si on veut les photographier, presque tous
-refusent énergiquement, parce que cela fait tomber les ongles et les
-oreilles. Il fallait voir devant mon appareil braqué les femmes
-épouvantées s'enfuir à toutes jambes, se poussant, se bousculant, se
-dissimulant les unes derrière les autres, cachant têtes et mains dans
-leurs pagnes, leurs calebasses ou leurs paniers. Cela donnait lieu à des
-scènes indescriptibles d'épouvante d'un côté, de fous rires de l'autre.
-De plus, un Européen a eu, il y a deux ans, la malencontreuse idée de
-leur montrer ce qui se passe dans une chambre noire, où l'on sait que
-les images sont renversées. Aussitôt le bruit s'est répandu parmi les
-moricauds que cette machine-là vous mettait la tête en bas, et les
-femmes, goûtant peu ce genre d'exercice qui, pensent-elles, retourne
-leur costume simple et léger, et leur fait faire malgré elle, _coram
-populo_, un poirier qui manque de décence, ont en abomination cet art
-tout pacifique.
-
-A côté de ces humeurs craintives, on trouve parmi les noirs une
-confiance audacieuse dans ce qu'ils nomment «Grigris». Croiriez-vous
-qu'un petit sachet de cuir, à l'intérieur duquel est cousu un verset du
-Coran et qu'on suspend autour du cou, suffit à vous procurer tous les
-bonheurs et à écarter tous les maux? C'est comme cela cependant. Avec le
-Grigri on ne peut être ni blessé ni tué. Quand je leur proposai de
-décharger sur eux une volée de balles de mon Winchester, ils allaient
-immédiatement se planter à 50 mètres avec un air épique de défi et de
-suffisance imbécile.
-
-***
-
-Nous compléterons bientôt ces détails dans un travail complet sur la
-Guinée. Ces quelques lignes, dans lesquelles nous n'avons en somme rien
-dit de la colonie portugaise, des richesses de son sol, des peuples de
-l'intérieur, etc., n'ont d'autre but que de tracer un cadre aux scènes
-représentées par les gravures. Elles permettront au lecteur,
-tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un petit tour dans des
-villes européennes bâties au pays des noirs, et lui enverront, je
-l'espère, un chaud rayon de leur soleil, pendant qu'il grelotte au coin
-du feu, l'hiver.
-
-Raoul de Rocheblanche.
-
-
-
-M. LOCKROY PÈRE.
-
-Une physionomie essentiellement parisienne vient de disparaître: M.
-Philippe Simon, dit Lockroy, est mort à l'âge de quatre-vingt-huit ans.
-Son père était le commandant Simon, qui fut chevalier de l'empire: son
-fils, M. Édouard Lockroy, est député de Paris et a été deux fois
-ministre. Philippe Simon eut une carrière longue et variée, pleine
-d'oeuvres, toujours guidée par une activité saine et de bonne humeur.
-Après avoir fait de très complètes études littéraires, il passa ses
-examens de droit, mais abandonna bientôt le barreau: pris de la passion
-du théâtre, à laquelle tant de jeunes gens paient le tribut, il
-s'engagea comme acteur et, débuta à l'Odéon, en 1827, dans les _Vêpres
-Siciliennes_ de Casimir Delavigne. De l'Odéon, il passa à la
-Comédie-Française où le répertoire romantique de Victor Hugo et
-d'Alexandre Dumas père trouvait en lui un interprète d'autant plus
-intelligent et fidèle qu'une vive amitié l'unissait à ces deux illustres
-écrivains. Philippe Simon ne tarda pas, d'ailleurs, à devenir leur
-confrère; il cessa, en effet, en 1840 de jouer les pièces des autres
-pour en composer de son crû. C'était le temps des vaudevilles aimables,
-faciles, et des opéras-comiques qui n'étaient autre chose que le
-vaudeville agrémenté de musique. Philippe Simon-Lockroy avait la gaieté
-franche--la gaieté française--qui est nécessaire au genre: il devait
-réussir et il réussit. D'abord, avec des collaborateurs comme Scribe,
-Anicet-Bourgeois, Arnould, puis tout seul, il fit applaudir un grand
-nombre de pièces dont plusieurs ont eu les honneurs des reprises; il
-écrivait aussi des livrets d'opéra-comiques, dont plusieurs sont devenus
-très populaires: citons, dans l'ensemble du répertoire, le _Maître
-d'École, Bonsoir, Monsieur Pantalon, les Trois Épiciers, les Chevaliers
-du guet_ qu'on jouait l'autre jour aux matinées classiques du
-Vaudeville, _Ondine, la Fée Carabosse, les Dragons de Villars_, etc...
-
-[Illustration: M. PHILIPPE LOCKROY D'après une photographie de M.
-Nadar.]
-
-Le théâtre de la Comédie-Française, qui avait pris M. Philippe
-Simon-Lockroy acteur et auteur, l'eut comme administrateur après 1848,
-sur la nomination de Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur du
-gouvernement provisoire. Il ne garda pas longtemps ces fonctions:
-d'ailleurs, les convictions républicaines de M. Simon-Lockroy ne
-pouvaient le laisser longtemps en bonne grâce, au moment où la réaction
-commençait. Engagé comme volontaire, en 1870, à l'âge de soixante-sept
-ans, dans le bataillon même que commandait son fils, M. Simon-Lockroy
-prit part à la bataille de Champigny où il reçut à la jambe une balle
-qui lui fit une assez sérieuse blessure, nécessitant un repos de six
-mois.
-
-Dans ces dernières années, M. Philippe Simon-Lockroy, justement heureux
-et reposé après une carrière si pleine et si honorable, fier surtout des
-succès politiques de son fils, se laissait vieillir, souriant et
-aimable, et, comme Candide, cultivait son jardin. Ce jardin avait
-d'ailleurs, cette particularité rare que M. Simon-Lockroy l'avait créé
-sur son balcon de la rue Washington: il y poussait des fleurs et même
-des fruits, qui étaient régulièrement primés aux concours horticoles;
-ces petits triomphes remplissaient d'aise ce vieux Parisien spirituel et
-de bonne humeur, dont la fin a vraiment été, selon l'expression du
-poète, «le soir d'un beau jour».
-
-
-
-[Illustration: L'HIVER DE 1891.--Aspect d'une des fontaines de la place
-de la Concorde.]
-
-
-
-[Illustration: Les jardins brodés de Chicago: la Mappemonde.]
-
-LES JARDINS BRODÉS DE CHICAGO
-
-Les Américains ont adopté depuis quelque temps pour leurs jardins
-publics un mode de décoration qui n'est pas sans originalité, bien qu'il
-ne soit au demeurant que l'amplification en quelque sorte de ce que l'on
-fait couramment chez nous.
-
-On sait, en effet, qu'au moyen de plantes au feuillage diversement
-coloré, plantées à côté les unes des autres, nos horticulteurs
-obtiennent des effets de tapis très curieux.
-
-On dessine, de cette façon, sur le fond vert d'une prairie, des étoiles,
-des massifs, on simule des animaux, des signatures d'homme célèbre, et
-l'on peut écrire des distiques entiers.
-
-Il est inutile d'insister sur ces fantaisies que tout le monde connaît.
-
-Les Américains ont appelé cela les jardins brodés, et, sous ce rapport,
-les parcs de Chicago renferment les chef-d'oeuvre du genre. Nous en
-donnons ici deux échantillons dont l'un représente le _Cadran solaire_,
-l'autre, la _Boule du Monde_. Ils sont constitués simplement par une
-carcasse métallique de fer, dessinant l'objet que l'on veut représenter,
-charpente qui est solidement encastrée dans le sol ou dans un socle si
-l'objet, comme la boule du monde, par exemple, doit tenir en l'air ou
-faire relief sur le sol. Dans les intervalles calculés de cette
-charpente sont alignés ou intercalés des pots de fleurs contenant des
-plantes grasses de diverses couleurs. C'est d'un effet très original.
-
-[Illustration: CHICAGO.--Les jardins brodés: le Cadran solaire.]
-
-
-
-[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]
-
-La semaine parlementaire.--La Chambre a procédé à l'élection de son
-bureau.
-
-M. Floquet n'avait pas de concurrent pour la présidence. Il a été élu
-par 282 voix sur 333 votants; il y a eu 43 bulletins blancs.
-
-Ont été élus vice-présidents: M. Casimir Périer, 244 voix; M. Peytral,
-234; M. de Mahy, 233, et M. Spuller, 148.
-
-Les secrétaires sont: MM. Lavertujon, Pichon, Philipon, Rabier,
-Boissy-d'Anglas. Jumel, de Montalembert et d'Espeuilles. Ces deux
-derniers secrétaires, qui représentent la droite dans le bureau,
-remplacent MM. de Kergorlay et Amédée Dufaure, qui n'étaient plus
-candidats.
-
-Ont été nommés questeurs: MM. Royer, Bizarelli et Guillaumou.
-
-Suivant une habitude à peu près constante, la session a commencé par un
-certain nombre d'interpellations. D'abord celle de M. Ernest Roche sur
-l'emploi des fonds provenant du pari mutuel. Le ministre de l'intérieur
-a répondu en déposant sur le bureau de la Chambre une proposition de loi
-sur cette question, et en demandant l'ajournement de la discussion à un
-mois. Cet ajournement est voté par la Chambre.
-
-Une interpellation de M. Le Veillé sur le cumul exercé par le procureur
-de la République à Limoges, lequel donne à l'école primaire supérieure
-de cette ville des leçons de législation usuelle, aboutit à l'ordre du
-jour pur et simple, voté par la Chambre sur la demande du ministre de la
-justice, par 319 voix contre 80.
-
-L'interpellation de M. Francis Laur, «sur les mesures que le ministre
-des finances compte prendre pour empêcher le drainage de l'or sur les
-marchés étrangers, a donné lieu à un débat plus animé.
-
-La thèse de M. Laur était que le gouvernement, bien loin de consentir,
-comme il l'a fait récemment, à un prêt de 75 millions à la Banque
-d'Angleterre par la Banque de France, devait, au contraire, imiter les
-gouvernements voisins qui s'opposent, par des mesures économiques et
-financières, à l'exportation de l'or monnayé.
-
-Un membre de l'opposition, M. le comte de Lanjuinais, est intervenu dans
-la discussion pour soutenir en cette circonstance le gouvernement. Il a
-félicité le ministre d'avoir autorisé le prêt à la Banque d'Angleterre,
-et déclaré que, sans cela, le taux de l'escompte aurait été subitement
-élevé en France au détriment du commerce national, par contre-coup de la
-crise financière qui aurait sévi avec plus de rigueur encore dans le
-pays voisin.
-
-M. Rouvier a pris ensuite la parole pour justifier la conduite du
-gouvernement et la Chambre lui a donné gain de cause en repoussant par
-428 voix contre 29 l'ordre du jour de blâme déposé par M. Francis Laur.
-
-M. Dumay a interpellé le ministre de la justice à propos de la fermeture
-d'une usine à Revin, de l'expulsion d'un certain nombre d'ouvriers
-belges pour faits de grèves et de l'attitude prise en cette circonstance
-par le patron de l'usine en question, M. Martin, sujet belge lui aussi,
-attitude que M. Dumay a déclaré provocatrice à l'égard des ouvriers en
-même temps que contraire à la loi. Sur la proposition de M. Calvinhac,
-l'examen des faits signalés par M. Dumay a été renvoyé par 250 voix
-contre 140 au ministre de la justice.
-
-Une question qui ne pouvait manquer d'arriver en discussion devant la
-Chambre est celle qui concerne les misères sans nombre et sans nom
-produites par la longue période de froid que nous venons de traverser.
-M. le ministre de l'intérieur a présenté une demande de crédit de deux
-millions destiné à secourir les malheureux des villes, sans préjudice du
-crédit spécial sera affecté aux populations rurales tout aussi
-cruellement atteintes, sinon davantage.
-
-La Chambre a déclaré l'urgence et voté la discussion immédiate.
-
-M. Dumay a demandé un prélèvement de 50,000 francs pour l'appropriation
-des postes-casernes et leur chauffage en faveur des indigents.
-
-M. Gauthier a proposé le dégagement des objets de literie déposés au
-Mont-de-Piété, mais M. Constans a rappelé que toutes les fois qu'on a
-voulu prendre une mesure de ce genre, on s'est heurté à cet inconvénient
-que les trois quarts des reconnaissances étaient aux mains de
-spéculateurs, en sorte qu'au lieu de secourir des indigents, on
-favorisait des usuriers. Le ministre a ajouté que l'administration avait
-tous les éléments nécessaires pour faire équitablement et rapidement la
-répartition des secours. Le projet de loi a été voté à l'unanimité de
-532 votants.
-
-A la séance de lundi dernier est venue l'interpellation de M. Bourgeois
-(du Jura) relativement à la dénonciation des traités de commerce.
-C'était de beaucoup la plus importante, car elle était en quelque sorte
-le prélude de la discussion qui doit s'engager cette année sur
-l'ensemble de notre régime économique. Protectionniste à outrance, M.
-Bourgeois demandait la dénonciation de tous les traités de commerce
-indistinctement. M. Ribot, qui lui a répondu, a formellement déclaré
-«que la France ne devait pas s'isoler dans le monde et s'entourer de
-barrières, qu'elle entendait seulement réviser et élever ses tarifs dans
-la mesure de ce qui est juste et utile à ses intérêts». Le ministre a
-été applaudi sur tous les bancs de la Chambre. La doctrine, qui tient le
-juste milieu entre le protectionnisme exagéré et la liberté absolue, a
-été approuvé à gauche comme à droite, car on a vu, chose rare, un député
-monarchiste, M. Paul de Cassagnac, et un député boulangiste, M.
-Déroulède, monter à la tribune pour s'associer à la politique économique
-du gouvernement. Enfin, M. Méline étant venu à son tour lui donner son
-appui, on pouvait s'attendre à un vote à peu près unanime en faveur du
-ministère. Et, en effet, un ordre du jour de confiance a été voté par
-458 voix contre 11. C'est la plus forte majorité que le gouvernement ait
-obtenue sur une question économique.
-
---L'élection du bureau du Sénat a donné les résultats suivants:
-
-Président, M. Le Royer, 168 voix.
-
-Vice-présidents, MM. Bardoux, 158 voix: Challemel-Lacour, 153; Merlin,
-146; Demole, 143.
-
-Secrétaires, MM. Hugot, 158 voix; Cabanes, 156; Franck. Chauveau, 155;
-Dusolier, 154; marquis de Carné, 148, Morellet, 140.
-
-Questeurs, MM. l'amiral Peyron, 156 voix; Guyot, 154; Cazot, 143.
-
-La charge de Sedan: M. de Beauffremont et M. de Galliffet.--A-t-il émis
-un paradoxe, celui qui a prétendu que seuls les romans sont vrais et que
-l'histoire est fausse d'un bout à l'autre? C'est une question qu'on peut
-se poser quand on voit quelle peine on éprouve à établir l'authenticité
-d'un fait contemporain, alors qu'on peut compter sur l'absolue sincérité
-des témoins.
-
-Toute la semaine a été remplie par les polémiques des journaux sur ce
-point d'histoire: Qui a commandé la charge de Sedan? Le prince de
-Beauffremont, qui était à ce moment le plus ancien colonel, en revendique
-l'honneur, mais le marquis de Galliffet soutient de son côté, que nommé
-général de brigade à la date du 30 août, lui seul avait le droit de
-commander cette fameuse charge, qui fut une gloire au milieu de nos
-ruines. La question est de savoir si le décret qu'invoque le marquis de
-Galliffet, et qui existe en effet dans les archives de la guerre à la
-date du 30 août, a été bien réellement signé ce jour-là par l'empereur.
-C'est ce que mettent en doute les adversaires de M. de Galliffet. Le
-maréchal de Mac-Mahon a déclaré en effet que ce décret est resté sur la
-table de l'empereur, qui ne l'a jamais signé, et d'autre part le général
-Ducrot a proclamé hautement que la charge fameuse a été commandée en sa
-présence et sur son ordre par le général de Galliffet.
-
-Comment se prononcer? En attendant qu'une communication officielle
-tranche ce débat une fois pour toutes, le pays ne peut que partager sa
-reconnaissance entre les deux héros qui méritaient tous deux de
-commander ces «braves gens» qu'admiraient nos ennemis.
-
-La fuite de Padlewski.--Nous avons eu quelque raison, quand nous avons
-analysé l'étonnant récit de M. de Labruyère sur l'évasion de Padlewski,
-de nous borner à résumer ce récit, en laissant à la justice le soin de
-se reconnaître dans cet imbroglio et de décider quel pouvait être le
-texte de loi applicable à ce délit d'un nouveau genre, si audacieusement
-raconté. La justice semble avoir été aussi embarrassée que nous. En
-effet, poursuivi devant le tribunal correctionnel, M. de Labruyère a été
-condamné à treize mois de prison. M. Grégoire et Mme Duc-Quercy, qui ont
-également coopéré à l'évasion, ont été condamnés, le premier à quatre
-mois, la seconde à six mois d'emprisonnement.
-
-Mais M. de Labruyère a interjeté appel, et devant la Cour les choses ont
-changé d'aspect. Les magistrats n'ont plus été aussi convaincus que
-l'individu conduit au-delà de la frontière sous le nom de Wolf fût
-réellement Padlewski, et ils ont purement et simplement acquitté le
-prévenu.
-
-Cet arrêt rendait impossible l'incarcération de M. Grégoire et de Mme
-Duc-Quercy, qui ont été mis en liberté provisoire, en attendant, soit
-une révision du procès provoquée par le ministère public, soit une
-mesure gracieuse du président de la République.
-
-Mais où est Padlewski? un instant on a cru le tenir pour tout de bon, en
-Espagne. Un individu arrêté à Olot a catégoriquement déclaré qu'il était
-le meurtrier du général Seliverstof; mais il a été reconnu qu'il prenait
-là «une fausse qualité» et on suppose qu'il a voulu dépister la police
-et détourner l'attention de façon à permettre au véritable meurtrier de
-gagner l'Amérique du Sud.
-
-Saura-t-on jamais le fin mot de cette histoire invraisemblablement
-étrange? Il faut l'espérer, car il serait dommage que cette affaire,
-intéressante comme un roman, n'eût pas le dénouement qui termine tout
-roman qui se respecte.
-
-Les événements du Chili.--Depuis trente ans le Chili, faisant exception
-au milieu des nations latines du Nouveau-Monde, échappait au fléau des
-révolutions et des pronunciamientos, et cette sagesse lui avait assuré
-une prospérité que les républiques voisines pouvaient lui envier.
-Malheureusement cette situation privilégiée vient de prendre fin. Des
-événements, que l'on peut juger très graves malgré les réticences du
-télégraphe, se sont produits, et on ne sait où s'arrêtera ce mouvement
-qui a séparé, du premier coup, l'armée et la marine, les troupes de
-terre étant restées fidèles au gouvernement et les forces navales
-s'étant mises en partie au service des révoltés.
-
-Depuis quelque temps déjà l'agitation existait dans les esprits, sinon
-dans la rue. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif étaient en
-état de lutte constant. Dans les deux chambres, l'opposition contre le
-président Balmaceda comptait une majorité sérieuse et elle avait réussi
-à faire voter deux lois: l'une sur la réforme électorale, l'autre
-donnant aux chambres le droit de se réunir sur la simple convocation de
-leur bureau. Le Président refusa sa ratification à ces deux lois. De là
-le conflit à l'état aigu.
-
-En dernier lieu, les chambres ont refusé de voter le budget.
-
-Au 1er janvier, le président adressa un manifeste au pays, rejetant sur
-le congrès la responsabilité des embarras créés par l'absence des lois
-de finances et réglant de sa propre autorité les dépenses de l'État,
-ainsi que la fixation des contingents de l'armée et de la marine.
-
-Les présidents des deux chambres prirent alors la résolution de quitter
-la capitale, en lançant à leur tour un manifeste dans lequel ils
-dénonçaient les violations de la Constitution commises par M. Balmaceda,
-et ils se réfugiaient à bord d'un navire de la flotte.
-
-Aux dernières nouvelles, le mouvement insurrectionnel prenait de
-l'extension.
-
-Amérique du Nord.--_La mer de Behring_.--Le conflit pendant entre
-l'Angleterre et les États-Unis, au sujet des pêcheries de la mer de
-Behring, entre dans une phase nouvelle. L'affaire a été portée par les
-représentants du Dominion, d'accord avec l'Angleterre, devant la Cour
-suprême des États-Unis, à laquelle les intéressés demandent d'annuler la
-saisie du bâtiment de pêche, _W. P. Hayward_, opérée, en 1887, par les
-agents du gouvernement de Washington. L'Attorney général, n'ayant pas
-reçu d'instruction, a demandé une remise de quinze jours pour formuler
-ses conclusions.
-
-On ne peut prévoir ce que décidera la Cour suprême, mais si elle ne
-prononce pas un déclinatoire d'incompétence, la diplomatie se trouvera
-dessaisie de la question.
-
-On sait quel est le rôle de la Cour suprême aux États-Unis. Gardienne du
-pacte constitutionnel, elle se meut dans une sphère supérieure, non
-seulement à celle des États particuliers, mais même à celle du
-gouvernement fédéral. Elle a le droit--qu'elle a déjà exercé--d'annuler
-les lois contraires à la lettre, ou même à l'esprit de la Constitution.
-Il sera curieux de voir la solution que ce tribunal, qui n'a pas
-d'analogue dans le monde entier, apportera à cette grosse question
-internationale.
-
-_Les Indiens sioux_. Comme il était facile de le prévoir, les Indiens,
-cernés de toutes parts, épuisés par le manque de vivres, en sont réduits
-à faire leur soumission. Toutefois, plusieurs villes limitrophes des
-réserves sont encore visitées par des bandes de Peaux-Rouges, et l'on
-craint des collisions sanglantes.
-
-Le général Miles a eu une conférence avec Eagle Pipe, l'un des
-principaux chefs indiens, afin d'établir les bases d'un arrangement
-mettant un terme au conflit. Toutefois l'insurrection, mal éteinte,
-reste menaçante sur différents points.
-
-
-
-Nécrologie.--Le compositeur Léo Delibes.
-
-M. Godart, conseiller à la Cour d'appel de Paris.
-
-M, Coquille, rédacteur au journal l'_Univers_ depuis 1845.
-
-Mme Benoit Fould.
-
-M. George Bancroft, célèbre historien et homme politique américain.
-
-M. Alonzo Martinez, président de la Chambre des députés en Espagne.
-
-M. Macé de Lépinay, doyen honoraire le la faculté des lettres de
-Grenoble.
-
-Le sculpteur Aimé Millet.
-
-M. Émile Barlatier, directeur du _Sémaphore_ de Marseille.
-
-M. Carle, rédacteur du même journal.
-
-M. Laisné, architecte, membre de la Commission des monuments
-historiques.
-
-M. François Thiery, grand négociant français établi à Bruxelles, qui
-montra un dévouement sans bornes en faveur de nos soldats réfugiés en
-Belgique en 1870.
-
-M. Philippe Lockroy, auteur dramatique, père de l'ancien ministre.
-
-
-
-[Illustration: LES THÉÂTRES]
-
-Théâtre-Français, Odéon.--L'anniversaire de Molière.
-
-Le Théâtre-Français et l'Odéon ont fêté l'un et l'autre, le 15 janvier,
-avec le _Tartuffe_, l'anniversaire de Molière. Voilà un chef-d'oeuvre,
-le public s'entendrait à merveille, si les critiques et les
-conférenciers n'avaient pas la prétention de le lui démontrer. Mais, par
-le temps qui court, où une série de beaux esprits et d'érudits
-accaparent Molière pour le professer, chacun d'eux à son système à son
-sujet et sa théorie: chacun a son idée à propos de telle pièce ou de
-telle autre. Ce n'est pas toujours celle de Molière, et l'auteur et le
-commentateur sont quelquefois en complète contradiction, ce qui ne
-laisse pas d'étonner un tant soit peu le public.
-
-J'assistais il y a quelques mois à une conférence d'un homme d'esprit
-sur le _Tartuffe_. La conférence précédait comme toujours la comédie.
-Pendant plus d'une heure, nous écoutâmes avec le plus grand intérêt
-cette causerie charmante, facile, improvisée pour être imprimée plus
-tard, pleine d'aperçus les plus ingénieux, et explicative du génie de
-Molière, l'homme et l'oeuvre à la fois, avec une abondance de procédés
-de critique et de psychologie merveilleuse. On joua la pièce ensuite. La
-salle étonnée ne s'y retrouvait plus. Le texte détruisait le
-commentaire, mais là, de fond en comble.
-
-Faut-il s'en étonner? Le génie de Molière n'a pas tant de complications,
-tant d'habiletés, et est tout entier dans sa simplicité même, et je ne
-sache pas d'oeuvre plus claire que ce merveilleux _Tartuffe_. Notez
-qu'en dehors de la comédie qui suffit à s'expliquer elle-même en ses
-cinq actes incomparables, nous possédons sur l'_Imposteur_ une lettre
-qui pourrait bien être de Molière lui-même et qui est un compte rendu de
-sa répétition générale, compte rendu très fidèle puisqu'il parle de
-quelques scènes supprimées à la première représentation. Le feuilleton
-est fait de main de maître; c'est un décalque exact de la comédie. Donc
-sur le Tartuffe, pas un doute, pas un point d'interrogation: même dans
-les plus petits détails. Les caractères sont d'une franchise absolue,
-les personnages se dessinent par des lignes nettement arrêtées: c'était
-affaire au temps de déranger tout cela et de donner par endroits une
-autre version que celle du poète.
-
-Tartuffe, selon l'indication de Molière lui-même, paraît sous
-l'ajustement, d'un homme du monde, avec le petit chapeau, les grands
-cheveux, le grand collet, l'épée et les dentelles sur tout l'habit. Nous
-le voulons maintenant sous l'accoutrement d'un homme d'église. Je
-regrette, pour ma part, que M. Got ait donné en cela dans les travers du
-temps. Je l'écoutais, l'autre soir, dans ce terrible rôle. Il est
-impossible de pousser plus loin l'art de la comédie. Si j'avais un
-conseil à donner à un jeune comédien à ses débuts, je lui dirais: «Allez
-voir ce maître des maîtres; pas un mot, pas un regard, pas un geste qui
-n'ait son accent, sa vérité, sa puissance. C'est la perfection même;
-jamais il ne vous sera donné de retrouver un ensemble aussi complet.
-Mais pourquoi M. Got a-t-il diminué l'importance de ce personnage en le
-réduisant au rôle d'un amoureux de sacristie? Oui, certes, Tartuffe
-convoite la femme d'Orgon, mais il veut sa fille aussi, mais il veut la
-fortune de cet imbécile. C'est un fier gueux que ce _Tartuffe!_ et c'est
-vraiment lui faire du tort que de s'arrêter à la bagatelle de ses désirs
-effrontés et de ne pas lui donner tous ses vices.
-
-Mon avis est donc que M. Got a fait erreur sur ce _Tartuffe_, qui en a
-trompé bien d'autres du reste, Boileau un des premiers; oui, Boileau,
-l'ami de Molière. Jugez, dès lors, si on est pardonné de s'égarer à ce
-sujet.
-
-Il existe à la Bibliothèque un manuscrit de la main de Brossette. Ce
-sont des notes; elles ont été publiées il y a une trentaine d'années, à
-la suite de la correspondance de Brossette avec Boileau; elles sont peu
-connues, et pourtant elles sont des plus curieuses. Brossette, avocat au
-parlement de Lyon, avait une grande admiration pour Boileau; il était
-jeune et il rendait souvent visite au poète déjà vieux, qui le recevait
-dans sa maison d'Auteuil, et lui parlait du grand siècle et de ses amis,
-de Racine et de Molière surtout, pour lequel il avait une admiration
-toute particulière. Il le plaçait au-dessus de Racine et de Corneille,
-mais il le critiquait pour l'irrégularité des dénouements de la plupart
-de ses pièces.
-
-Ce dénouement du _Tartuffe_ lui paraissait particulièrement mauvais. Il
-l'avait dit à Molière, en lui en proposant un meilleur et de sa façon à
-lui. C'était bien simple. Plus de cassette et de papiers d'état
-compromettants, plus d'exempt armé de l'autorité du roi et conduisant
-Tartuffe en prison: après la découverte de l'imposture du Tartuffe, la
-famille d'Orgon, siégeant en cour de justice, délibérait sur ce qu'il y
-avait à faire souffrir à ce coquin. Chacun, jusqu'à Dorine, disait son
-mot: le frère d'Orgon opinait qu'il fallait mépriser la conduite d'un
-tel homme: on devait le chasser en ajoutant «une série de coups de bâton
-donnés méthodiquement», Mme Pernelle qui survenait alors aurait fait le
-diable à quatre pour soutenir l'homme et la vertu de son cher Tartuffe.
-La scène aurait été belle; on aurait pu lui faire dire bien des choses
-sur lesquelles le parterre aurait éclaté de rire: Mme Pernelle aurait
-querellé le parterre et se serait retirée en grondant, ce qui aurait
-agréablement fini la comédie, au lieu que, de la manière qu'elle est
-disposée, elle laisse le spectateur dans le tragique.»
-
-Justement dans le tragique. C'était le but que visait le poète. Le
-_Tartuffe_ est et veut être un drame. Molière écouta Boileau dans ses
-observations et laissa les choses telles qu'elles étaient, avec le
-superbe, le terrible cinquième acte, le plus beau à coup sur de tout son
-oeuvre.
-
-M. Savigny.
-
-
-
-[Illustration: NOS GRAVURES]
-
-Mme LA BARONNE LEGOUX
-
-Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premières
-représentations comme aux reprises de nos théâtres lyriques une grande
-et belle femme, à la taille élancée, à l'allure majestueuse et
-distinguée, aux grands yeux bleus éclairant un visage qu'encadraient de
-magnifiques cheveux de la nuance dite blond vénitien. C'était Mme la
-baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites
-d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvième année. Elle
-était, comme nous venons de le dire, de toutes les solennités
-artistiques: son rang social, ses qualités d'esprit, sa beauté,
-marquaient sa place dans toutes les grandes fêtes mondaines ou Paris
-déploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres
-litres pour prendre rang parmi les notabilités qui composent dans notre
-capitale le tribunal du bon goût. Sous le pseudonyme de Gilbert des
-Roches, elle avait écrit plusieurs compositions musicales dont les
-connaisseurs appréciaient la facture savante et l'inspiration toujours
-délicate. Ces oeuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait
-quelles difficultés retardent, au théâtre l'avènement d'un talent
-nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y
-avait encore ceci quelle était femme, femme du monde, et que le public
-et les directeurs de théâtre--déjà un peu défiants à l'égard des
-artistes inédits--le sont plus encore quand ces artistes sont des
-amateurs. Pointant _Armide et Renaud_, exécuté aux concerts du
-Château-d'Eau, avait montré que la musique de Gilbert des Roches serait
-goûtée des auditeurs d'une grande salle de spectacle.
-
-C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui
-disparaît.
-
-LÉO DELIBES
-
-La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever à l'art
-français un de ses représentants les plus brillants, les plus aimés. Léo
-Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a
-succombé vendredi dernier après une agonie douloureuse. Il souffrait
-depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au
-cerveau s'est déclaré. En quelques heures, la mort achevait son oeuvre.
-
-Léo Delibes avait cinquante-cinq ans. Né d'une famille peu aisée, à
-Saint-Germain-du-Val, près du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de
-grandes dispositions et une passion très vive pour la musique. A peine
-âgé de douze ans, il remportait le prix de solfège au Conservatoire. On
-le recherchait, dans les églises, comme enfant de choeur. Après avoir
-appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans
-la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Théâtre-Lyrique.
-Il commençait déjà à composer des fantaisies comme les _Deux vieilles
-gardes_, des opérettes, comme le _Serpent à plumes, l'Omette à le
-Follembuche_, etc., pour les Bouffes, _Maître Griffard_ et le _Jardinier
-et son seigneur_ pour le Théâtre-Lyrique.
-
-En 1862, Delibes passe à l'Opéra, comme second chef des choeurs. M.
-Émile Perrin lui confie la musique du ballet la _Source_, qui réussit,
-et dès lors, Delibes, après un court retour à l'opérette l'_Écossais de
-Chatou_, la _Cour du roi Pétaud_ marche de succès en succès... C'est
-d'abord _Coppelia_, le chef-d'oeuvre des ballets, dont la faveur dure
-encore et durera longtemps. Puis viennent successivement: à l'Opéra
-Comique, _Le roi l'a dit_, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; à
-l'Opéra, _Sylvia_: à l'Opéra-Comique, _Jean de Nivelle_, qui dépassa la
-centième représentation, et enfin _Lakmé,_ cette oeuvre si tendre, si
-poétique. Il venait de terminer une nouvelle oeuvre, _Cassia_, où il
-avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, était encore
-plus large, plus complète que ce qu'il avait écrit jusqu'ici... Hélas!
-il ne sera pas là pour l'entendre!...
-
-Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des
-beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au
-Conservatoire.
-
-Il s'en va, sincèrement pleuré par tous ceux qui, le connaissant,
-avaient apprécié sa bonne grâce et la délicatesse de son âme. Les
-Maîtres qui ont parlé sur sa tombe, après avoir célébré son talent, ont
-rendu hommage à son caractère... Quelle est sa place, au juste, dans
-l'école française? Un des orateurs qui ont prononcé son éloge funèbre,
-le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi déterminée: «Léo Delibes, a-t-il
-dit, se rattachait directement à cette lignée de musiciens français,
-qui, au milieu du dernier siècle, créèrent, l'opéra-comique, et, malgré
-les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette
-marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière, pour
-laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais à
-laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image.»
-
-Adolphe Aderer.
-
-AIMÉ MILLET
-
-La semaine dernière, c'était d'Eugène Delaplanche, l'un des sculpteurs
-qui se sont le plus passionnément inspirés des efforts et des recherches
-de la nouvelle école, que nous enregistrions la mort. Cette semaine, la
-sculpture a fait une autre perte: celle d'Aimé Millet, l'un des derniers
-représentants de l'art romantique.
-
-L'auteur du _Vercingétorix_ de la colline d'Alix-Sainte-Reine
-(Côte-d'Or) ne fut pas en effet un artiste qui rêva les menues
-délicatesses et les finesses d'exécution des Florentins. Il voyait
-«grand». Il avait la robuste conviction de cette génération de 1830, qui
-pensait que le beau avait surtout de vastes dimensions.
-
-De là, des oeuvres souvent imparfaites, mais toujours inspirées par un
-magnifique enthousiasme et par l'ambition du colossal.
-
-Aimé Millet était né en 1816. Après avoir longtemps hésité entre la
-peinture et la sculpture et exposé plusieurs fois des dessins très
-remarqués dans les salons annuels, il entra dans l'atelier de David
-d'Angers. Dès 1857, il obtenait un grand succès avec son _Ariane_, qui,
-achetée par l'État pour le musée du Luxembourg, lui valut une première
-médaille. Ce fut le commencement d'une carrière glorieuse. En 1859, il
-recevait la croix de la Légion d'honneur: en 1867, à l'Exposition
-Universelle, il remportait, pour la seconde fois, une première médaille:
-en 1870, il était promu au grade d'officier dans l'ordre de la Légion
-d'honneur.
-
-Les oeuvres d'Aimé Millet sont nombreuses. Nous avons cité déjà son
-_Ariane_ et _Vercingétorix_. Cette dernière lui attira une grande
-popularité; au Salon de 1865--le même où figura le _Chanteur florentin_
-de Dubois--ses dimensions prodigieuses eurent le don d'enthousiasmer la
-foule. D'ailleurs, la simplicité héroïque du chef gaulois, ses
-moustaches tombantes, son front intelligent, éveillaient chez tous des
-émotions patriotiques, et l'on était reconnaissant à Aimé Millet de
-l'avoir dépeint tel à peu près qu'on l'imaginait volontiers.
-
-A Paris, on connaît surtout son _Apollon_ gigantesque qui domine
-l'Opéra, le _Commerce, la Finance et la Prudence_, qui décorent la
-façade du Comptoir d'Escompte, ses tombeaux de Murgor, de Baudin et
-d'Edgard Quinet.
-
-
-
-LES LIVRES NOUVEAUX
-
-_Annuaire illustré de l'armée française_, par Roger de Beauvoir.--La
-maison F. Plon, Nourrit et Cie vient de mettre en vente sa publication
-nouvelle: _L'Annuaire illustré de l'armée française_, de notre
-collaborateur et ami, M. Henri-Roger de Beauvoir. L'annuaire de 1891 est
-encore un progrès sensible sur ceux de 1890 et 1889, quoique ceux-ci,
-par leur remarquable exécution typographique et artistique, aussi bien
-que par l'utilité de leurs renseignements, aient été, dès leur
-apparition, classés parmi les albums nécessaires, indispensables à tous,
-aujourd'hui que l'armée est la nation toute entière, et, par le luxe de
-leur édition, aussi bien placés sur la table du salon que sur celle du
-cabinet de travail. Mais les renseignements utiles ont été multipliés en
-celui-ci, qui est un guide sûr et complet pour tous ceux qu'intéresse le
-rouage compliqué de notre organisation militaire. Toutes les questions
-de recrutement de conseils de révision, d'appels de classes,
-d'engagements et de réengagements, etc., etc. y sont résumées avec
-clarté: les compositions de corps d'armée, les emplacements de troupes,
-indiqués dans le plus complet détail: les écoles militaires
-minutieusement étudiées: tout enfin fait de ce bel ouvrage le _vade
-mecum_ indispensable à tout Français qui, n'ayant pas dépassé 15 ans, se
-trouve soumis à des obligations militaires. Que dire de la partie
-artistique, absolument remarquable? Plus de soixante compositions
-_absolument inédites_, signées de noms d'artistes d'un talent reconnu,
-de grands dessins de page entière d'Armand Dumaresq, de Hoenen,
-Perboyre, Comba, Soé, etc.: quelques très beaux portraits de Fernand de
-Launay et Serendat de Belzim: quantité de jolis croquis semés à travers
-tout l'ouvrage en font un album précieux; la typographie est
-irréprochable; on a peine à comprendre comment on peut livrer au public,
-pour un prix aussi modique, un ouvrage qui, outre son utilité technique,
-tient une place honorable à côté des plus belles publications
-illustrées.
-
-A. L.
-
-_Trois mois en Irlande_, par Mlle M.-A. de Bovet. 1 vol. in-18º, 3 fr.
-50 Hachette.--S'il y a plaisir à lire ce récit d'un voyage de trois mois
-dans la verte Érin, il n'en faut pas seulement trouver la cause dans la
-beauté et l'originalité de la «terre d'émeraude», mais aussi et surtout
-dans l'esprit de la voyageuse et le talent de l'écrivain. Pays charmant,
-paraît-il, et malheureux à coup sûr, que l'Irlande! et Mlle de Bovet
-n'hésite pas à lui témoigner son intérêt et ses sympathies, autant pour
-ses attraits que pour ses infortunes. C'est ce témoignage, suivant elle,
-qui lui a manqué le plus, depuis sept siècles de conquêtes, pour lui
-réchauffer le coeur, et, comme il dépend de chacun de le lui donner,
-elle nous en sollicite et nous propose, comme une bonne action qui
-n'irait pas sans plaisir, d'aller en Irlande le lui porter nous-même. Il
-est certain que cela est tentant après avoir lu son livre. Et nous
-dirons volontiers avec elle: qu'on aille en Irlande--au moins dans le
-livre de Mlle de Bovet.
-
-L. P.
-
-_Les récréations photographiques,_ par A. Bergeret et F. Drouin (Mendel,
-éditeur. 118, rue d'Assas. Prix: 6 francs).--Intéressant volume qui,
-ainsi que son titre l'indique, a pour but de fournir à l'amateur
-l'occasion de sortir des sentiers battus et, de se délasser de ce que la
-photographie peut avoir par certains côtés de fatigant et de laborieux.
-
-Les auteurs, sans négliger le côté pratique, ont passé en revue tout ce
-que l'art peut fournir d'amusant dans le métier.
-
-Art de grimer les modèles, photographie astronomique, photo-miniature,
-photographie en ballon, en cerf-volant, photographie des feux
-d'artifices, des étincelles électriques, des fantômes, ombromanie, le
-photographe farceur, pour se photographier soi-même, photographe et
-badauds, les commandements du photographe amateur, sont les titres de
-quelques-uns des chapitres de l'ouvrage de MM. Bergeret et Drouin, ils
-suffisent à montrer ce qu'est l'oeuvre tout entière.
-
-Instruire et amuser, délasser à la fois l'esprit et la main, tel est le
-but que les auteurs s'étaient proposé, ils y ont pleinement réussi.
-
-_Chants et légendes de l'aveugle,_ par M. Guilbeau (Librairie Boulanger,
-83, rue de Rennes).--Très curieux volume de poésies. L'auteur, qui est
-aveugle-né, parle en aveugle des impressions et des sensations des
-aveugles, et les images dont il se sort procèdent, non de la vue, mais
-de l'ouïe, ce sens si développé chez les êtres atteints de cécité; aussi
-son oeuvre est-elle à la fois psychologique, naturaliste et artistique.
-On la sent vécue.
-
-
-
-LE COMITÉ DU YACHT FRANÇAIS
-
-Un comité vient de se constituer sous la présidence d'honneur de M. le
-vice-amiral Jurien de la Gravière, à l'effet d'encourager la
-construction de yachts de course français, capables de lutter avec les
-champions les plus célèbres d'Angleterre et d'Amérique. On sait quelle
-importance la navigation de plaisance maritime a prise dans ces deux
-pays, où les courses de bateaux à voile passionnent autant la foule que
-les plus importantes réunions hippiques. La compétition pour la Coupe de
-l'_America_, qui dure depuis des années, pour la possession de ce
-trophée que les Anglais n'ont pu encore reprendre aux Américains, est
-regardée de part et d'autre comme ayant un immense intérêt national, car
-l'effort national pour créer le yacht digne de prendre part à cette
-espèce de tournoi suppose dans le peuple où il se produit un sens
-maritime très développé, et la passion en quelque sorte des choses de la
-mer.
-
-La navigation de plaisance a fait en ces derniers temps, en France, de
-très rapides progrès; mais, si le nombre de ceux qui pratiquent ce
-sport si noble s'est très promptement développé, la construction des
-bateaux de mer, il faut le dire, est restée à peu près stationnaire. Et,
-pourtant, nos architectes navals, nos constructeurs, nos ouvriers, ne
-sont pas moins habiles que ceux de l'étranger. Il ne leur manque que
-l'occasion de montrer leur savoir-faire. C'est pour la leur donner que
-le _Comité du yacht français_ vient d'être créé.
-
-Il se propose de distribuer des primes et des encouragements aux
-propriétaires de bateaux de course et aux architectes navals, jusqu'au
-jour où constructeurs, armateurs et équipages se seront assez
-perfectionnés pour pouvoir entrer en lice avec chance de succès contre
-leurs rivaux d'Angleterre et d'Amérique. A cet effet, il créera des
-courses spéciales, donnera des prix aux plus méritants, récompensera
-ceux qui les premiers iront affronter la lutte avec l'étranger. Dès à
-présent, et pour faire connaître d'une façon précise le but auquel il
-aspire, il a décidé d'organiser une régate à courir dans les eaux
-françaises entre yachts de toutes nations, pendant la saison de 1892.
-D'ici là, on peut légitimement espérer que le yachting français, grâce
-aux encouragements qu'il recevra, se sera mis en mesure de soutenir
-dignement l'honneur des trois couleurs.
-
-Le mouvement qui va nécessairement se produire dans les chantiers
-français, sous l'action du comité, aura les plus heureux effets pour les
-industries maritimes, pour ne parler ici que du côté matériel et
-économique de cette question. On ne sait pas assez en France que la
-navigation de plaisance maritime fait vivre en Angleterre tout un peuple
-de marins d'élite qu'on ne peut évaluer à moins de 20,000 hommes, et que
-les 3,000 yachts que l'on compte dans le Royaume-Uni représentent un
-capital de 300 millions.
-
-Dans notre pays, il existe déjà plus de 1,000 yachts à voiles ou à
-vapeur jaugeant ensemble 20,090 tonneaux et occupant 5,000 marins. Il ne
-s'agit donc que de développer un sport déjà très prospère par lui-même,
-et de lui donner chez nous la légitime importance à laquelle il a droit,
-par les mêmes moyens que l'on a employés avec succès pour faire du sport
-hippique ce qu'il est aujourd'hui.
-
-Notre puissance navale, nos industries maritimes, sont directement
-intéressées au développement de la navigation de plaisance. C'est ce
-qu'ont compris les membres du comité du yacht français où l'on voit, à
-côté de yachtmen comme MM. Perignon, Ménier, Demay, Pilon, Loste,
-Sahagué. Caillebotte, comte de Damrémont, baron de Sède, comte de
-Guebriant, comte Mosselman, etc., des marins comme l'amiral Jurien de la
-Gravière, le vice-amiral Miot, le contre-amiral Logé, des savants comme
-M. Georges Ponchet, de grands industriels comme M. A. Couvreux, les
-chefs de grands établissements de crédit ou des sociétés de navigation,
-comme MM. P. Donon et Duprat, directeurs des Chargeurs-Réunis, etc.
-
-Le Comité du yacht français, afin de réunir les fonds dont il a besoin
-pour mener à bien l'oeuvre patriotique qu'il a entreprise, fait appel au
-concours de tous. Il a déjà réuni d'importantes souscriptions, et son
-appel sera certainement, entendu en France, où la sympathie du public
-est acquise d'avance à tout ce qui touche à la marine.
-
-La souscription reste ouverte au bureau du journal le _Yacht_, 55, rue
-de Châteaudun.
-
-
-
-[Illustration:]
-
-CHARME DANGEREUX
-
-PAR
-
-ANDRÉ THEURIET
-
-Illustrations d'ÉMILE BAYARD
-
-Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.
-
-
-Mania, flattée d'avoir accaparé l'attention du prince, agitait lentement
-son éventail et ses instincts de coquetterie se réveillaient peu à peu,
-tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriew.
-
---Oui, répondit-elle en ébauchant sa moue moqueuse, nous sommes toutes
-charmantes ici... c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques... En
-avez-vous trouvé de particulièrement intéressantes?
-
---Oui, une... à Damas; une Anglaise sur laquelle on contait des choses
-étranges...
-
---Vraiment... Quel âge?
-
---Soixante-dix ans... Mais elle n'en paraissait que vingt-cinq, et
-là-bas on prétendait qu'elle possédait le secret de l'éternelle
-jeunesse.
-
---C'est merveilleux!... Vous a-t-elle communiqué sa recette?
-
---Oui... Vous désirez la connaître?
-
---Comment donc?... Naturellement.
-
---Eh bien, je vous la donnerai quand vous serez septuagénaire...
-Jusque-là, vous n'en avez pas besoin.
-
---Vous vous moquez de moi, ce n'est pas gentil! s'écria-t-elle en
-riant;--puis tout-à-coup sa figure mobile se rembrunit et exprima
-l'agacement. Elle venait d'apercevoir Jacques qui rôdait autour de la
-table, les traits contractés et le regard furibond.
-
---Pardon, prince, dit-elle, je suis obligée de vous fausser
-compagnie... Je n'ai encore salué personne et je manque à tous mes
-devoirs...
-
-Elle se leva, se mêla un moment aux groupes épars et finit par retrouver
-le peintre.
-
---Vous voilà enfin! s'exclama-t-elle, en lui tendant sa main qu'il ne
-sembla pas voir, d'où sortez-vous?
-
---Vous le sauriez, répondit-il avec une irritation à peine contenue, si,
-depuis votre arrivée, vous aviez eu des regards pour d'autres que M.
-Gregoriew.
-
-Elle le dévisagea d'un air très calme et, connaissant ses emportements,
-elle s'empressa de lui prendre le bras. Elle l'emmena dans le salon
-contigu, dont la porte-fenêtre était ouverte sur les jardins. Quand ils
-furent seuls, au milieu de l'une des terrasses, elle murmura avec
-impatience:
-
---Pourquoi ce mauvais visage? qu'avez-vous contre moi?
-
---Vous le demandez? riposta-t-il, les dents serrées, croyez-vous qu'il
-me soit agréable de vous voir fleureter avec ce prince russe?
-
---Vous êtes jaloux du prince... un étranger que je connais à peine?
-
---Et auquel vous permettez de vous baiser la joue!
-
---Le baiser de Pâques... C'est une formalité banale, qui ne tire pas à
-conséquence.
-
---Et cette rencontre avec lui chez Mme Nicolaïdès, c'est sans
-conséquence aussi, n'est-ce pas?
-
---Pouvais-je prévoir que je l'y rencontrerais?
-
---Pourquoi aviez-vous eu soin alors de me cacher que vous alliez à cette
-soirée?
-
-Elle fronça le sourcil, et d'un ton hautain:
-
---Assez!... Vous devriez mieux me connaître et savoir que je n'ai
-l'habitude de rien cacher... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre,
-laissez-moi vous dire que si j'étais tentée de vous moins aimer, vous
-prenez, en ce moment, le plus sûr moyen de m'induire à la tentation...
-Ne jouez pas de la jalousie, c'est un vilain jeu et un jeu de vilains.
-
---Comment ne serais-je pas jaloux, s'écria-t-il, quand vos coquetteries
-avec ce monsieur défrayent déjà les conversations de vos amis?... On en
-parlait tout à l'heure hautement dans le salon de Mme Koloubine.
-
---Puis-je empêcher les gens de bavarder, et comment osez-vous prêter
-attention à de pareilles niaiseries?... Oui, j'ai été aimable avec le
-prince, quel mal y voyez-vous?... Dans notre monde, mon cher, ces
-galanteries de salon sont une sorte de monnaie courante, sans valeur, et
-c'est manquer d'usage que de s'en formaliser...
-
-Elle vit qu'il souffrait réellement, et, lui serrant plus étroitement le
-bras, elle leva vers lui ses beaux yeux changeants:
-
---Jacques, continua-t-elle, d'une voix attendrie, je ne sais pas
-mentir... Le jour où je ne vous aimerai plus, je vous le dirai
-franchement et honnêtement... mais, rassurez-vous, ce jour-là n'est pas
-arrivé et, s'il ne dépend que de moi, il arrivera le plus tard possible.
-
-Jacques, encore tourmenté par un reste d'inquiétude, la regardait, puis
-détournait les yeux vers le jardin où le vent du nord courbait les
-arbres. Par-dessus les verdures agitées, on apercevait la mer d'un bleu
-sombre. C'était ce même paysage qu'il avait contemplé pour la première
-fois avec Mania, et, comme jadis, les captivantes prunelles slaves
-fondirent sa colère.
-
---Que ce jour-là n'arrive jamais, Mania, soupira-t-il en la serrant
-contre lui avec une fougue passionnée, car je vous aime trop pour
-supporter de vous perdre!
-
---Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant,
-rentrons; mais venez dîner ce soir à la maison... Je ne recevrai
-personne que vous, monsieur!
-
-
-XVI
-
-Il y a une chanson populaire que Jacques se souvenait d'avoir jadis
-entendue aux fêtes de village, et qui dit:
-
- L'amour, l'amour est comme une montagne;
- On y monte en chantant, on pleure en descendant.
-
-Depuis le départ de sa mère et de Thérèse, le peintre vérifiait à ses
-dépens l'exactitude de ce vieux refrain.
-
-Peu de jours après cet événement, il avait reçu une courte lettre, datée
-du Prieuré, par laquelle sa femme lui annonçait qu'elle s'était retirée
-à Rochetaillée et qu'elle comptait y vivre désormais. Elle ajoutait
-qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa résolution, et que
-celle-ci l'approuvait entièrement. En effet, le même courrier apportait
-au peintre une lettre de la petite mère. La pauvre femme était
-consternée. Dans son désarroi et sa désolation, elle ne se sentait pas
-la force d'adresser des reproches à son fils. Elle déplorait seulement
-que le bon Dieu l'eût fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants
-désunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui
-était impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des
-choses pénibles, et elle se préparait à retourner à Rochetaillée.
-
-Jacques était alors trop ébloui et enivré par les premières félicités de
-sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent
-profondément. Il les avait prévues, d'ailleurs, et les regardait comme
-les conséquences fatales de sa liberté reconquise. Il répondit à Mme
-Moret d'une façon respectueuse et évasive, en regrettant le chagrin
-qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir
-ni sur l'époque de son retour à Paris. Il lui envoyait une procuration
-permettant à Thérèse de toucher directement les revenus qui lui étaient
-personnels, et il la priait de veiller à ce que les intérêts de sa femme
-n'eussent rien à souffrir de la rupture de la vie commune. C'était pour
-lui une question de dignité, et il mettait son amour-propre à ne plus
-intervenir dans l'administration des biens dotaux.
-
-Lorsqu'il était parti pour Nice, il avait emporté tous ses fonds
-disponibles. Il avait vendu un certain nombre de petites toiles et
-touché une avance considérable sur un plafond qu'il devait exécuter à la
-Ville, et dont l'esquisse était achevée. A l'aide de ces ressources, il
-espérait atteindre sans difficulté le moment où il rentrerait à Paris.
-Mais les incidents de la séparation dérangèrent forcément l'équilibre de
-son budget. Jusqu'alors il avait mené une vie régulière, qui, tout en
-étant large et honorable, se trouvait proportionnée à sa modeste fortune
-d'artiste. Il n'en fut plus de même, lorsque son existence devint
-intimement associée à celle de Mme Liebling. Mania faisait partie d'une
-société où l'on aimait à s'amuser, et où l'on dépensait sans compter.
-Elle-même vivait en grande dame, habituée dès son enfance à ne se priver
-de rien. Satisfaire un caprice, si coûteux qu'il fût, lui paraissait une
-chose d'autant plus naturelle que les gens de son monde avaient les
-mêmes manières de voir et d'agir. Insoucieuse ou ignorante des questions
-d'argent, elle ne supposait pas que parmi ses intimes il se trouvât
-quelqu'un obligé de calculer ou de modérer sa dépense. Presque chaque
-jour, au gré de sa fantaisie, elle organisait des parties de campagne ou
-de théâtre auxquelles Jacques était convié. Non seulement il ne
-déclinait aucune de ces invitations, mais il les recherchait comme le
-moyen le plus commode de voir son amie fréquemment et sans faire jaser.
-Tous ces plaisirs, quotidiennement renouvelés, lui revenaient d'autant
-plus cher qu'il mettait une certaine ostentation à s'y montrer
-particulièrement généreux. Ayant peu l'expérience de ce genre de vie, et
-craignant toujours d'être considéré comme un intrus sans usage par les
-gens avec lesquels il frayait, il s'efforçait de paraître plus libéral
-qu'eux, et souvent dépassait la mesure. Puis Mania, à son insu, était à
-chaque instant pour lui une occasion de dépenses imprévues. Tantôt
-c'étaient des orchidées, convoitées à l'étalage d'une fleuriste et qu'il
-s'empressait de lui offrir; tantôt un bibelot rare, entrevu chez un
-marchand de curiosités et dont elle avait fantaisie: tantôt une vente de
-charité où elle tenait un comptoir, et où Jacques se ruinait en futiles
-acquisitions. En outre, il avait à coeur de ne point faire tache parmi
-les jeunes gens riches qui fréquentaient rue de la Paix, et il luttait
-d'élégance avec eux. Les voitures, les gants, le tailleur et le
-chemisier achevaient ainsi de vider sa bourse.
-
-A la fin d'avril, il ne possédait plus un sou et il se voyait contraint
-d'emprunter vingt louis à Lechantre, en attendant qu'il avisât aux
-moyens de battre monnaie. Il avait écrit à ses marchands de tableaux et
-leur avait demandé quelques avances sur des oeuvres qu'il promettait
-d'exécuter pour eux. Mais ceux-ci, flairant un homme tourmenté par des
-besoins d'argent, s'étaient fait tirer l'oreille afin d'avoir sa
-peinture à meilleur compte. A grand'peine il obtenait d'eux quelques
-billets de mille francs en échange de traités fort durs, par lesquels il
-s'engageait à livrer un certain nombre de tableaux, à date fixe.
-
-Maintenant il fallait tenir ces engagements et Jacques, pris
-d'inquiétude, se déterminait à se remettre à la besogne.
-Malheureusement, il n'avait ni cette liberté d'esprit ni cette facilité
-d'exécution qui permettaient à Lechantre de brosser rapidement de jolies
-pochades dont il trouvait le placement immédiat. Il travaillait
-péniblement; ce n'était que par une suite non interrompue de laborieux
-efforts qu'il se rendait maître de ses idées et leur donnait une forme
-définitive. D'ailleurs son genre de talent se prêtait moins à
-l'improvisation que celui de Lechantre. Ce dernier trouvait partout des
-motifs de paysages; il s'assimilait vite le caractère du site qu'il
-étudiait et il le rendait avec une grâce et une souplesse merveilleuses.
-Jacques, au contraire, se heurtait des le début à des difficultés
-presque insurmontables. Les tableaux qu'il projetait et dont il avait
-déjà esquissé la composition devaient représenter des scènes de la vie
-rustique et avoir pour objectif les paysans de ce terroir de
-Rochetaillée, dont le décor lui était familier. Quelles que fussent la
-vivacité de ses souvenirs et l'exactitude de ses croquis, il était trop
-consciencieux pour exécuter de chic quelqu'une de ces compositions
-longuement méditées et dont il voulait faire l'oeuvre capitale de sa
-vie. Il comprenait que, pour mener à bien une pareille entreprise, il
-lui eût fallu le milieu et le plein air du pays natal. Et puis il était
-trop pressé par le temps pour s'atteler à une de ces grandes machines
-et, après réflexion, il se décidait à y renoncer momentanément.
-
-Il se rejetait alors sur des sujets pris dans ce Midi où il vivait
-depuis tantôt six mois; mais là aussi il choppait contre des obstacles
-d'un autre ordre.--Précisément parce que la nature de ce pays nouveau
-l'avait fortement charmé, il était encore trop sous le coup de cet
-éblouissement pour coordonner ses sensations et les objectiver
-fidèlement sur la toile. Ces grands aspects de mer et de montagne, cette
-lumière victorieuse, ces colorations intenses, le désorientaient. Il ne
-les avait pas assez froidement étudiés pour en rendre la magie. Le
-paysage et les gens ne lui étaient pas familiers et, quand il se
-trouvait placé devant ses modèles, il avait de soudaines timidités et de
-cruelles hésitations; ses tâtonnements n'aboutissaient qu'à une
-exécution molle, sans précision et sans originalité. Il ne
-s'illusionnait pas sur la médiocre qualité du travail, et cette
-constatation de son impuissance le désespérait. Pour triompher de cet
-état d'infériorité, pour accoutumer peu à peu son pinceau à interpréter
-cette nature rebelle, il aurait fallu un labeur patient, une complète
-solitude, un calme absolu, et toutes ces conditions lui manquaient. Dès
-qu'il était loin de Mania, son esprit inquiet s'agitait. L'image de Mme
-Liebling troublait ses méditations et s'interposait entre lui et sa
-toile. Il se demandait ce qu'elle faisait en son absence, en quelle
-société elle se trouvait, quels étaient ceux qui cherchaient à lui
-plaire et comment elle les accueillait?... Alors une seule
-préoccupation, un seul désir, s'emparaient de lui:--se débarrasser en
-hâte de ce travail qu'il s'imposait comme une tâche et courir rejoindre
-sa maîtresse.--Quand, après une soirée dépensée au théâtre, rue de la
-Paix ou dans le salon de Mme Koloubine, il rentrait chez lui, fatigué de
-conversations creuses, agacé par les fâcheux qui papillonnaient autour
-de la jeune femme, irrité des coquetteries qu'elle se permettait sans
-scrupule, énervé par une attente trompée ou un rendez-vous ajourné, il
-avait le lendemain des réveils amers. Il reprenait avec ennui le travail
-commencé et ne rassemblait que malaisément les idées éparpillées par les
-dissipations de la veille.
-
-Avez-vous observé parfois dans la campagne ces nids d'araignées
-suspendus à une broussaille? Là, dans une sorte de frêle hamac laineux
-vivent ramassées en boule des centaines de minuscules aragnes. Si vous
-effleurez d'une branchette ce petit monde assoupi, immédiatement toute
-la nitée s'effare avec un grouillement de fourmis, se désagrège, se
-disperse et ne retrouve plus sa cohésion première.--Il en est de même
-des idées nécessaires à l'exécution d'une oeuvre d'art; dès qu'on en
-trouble la lente agglomération, elles s'enfuient et, malgré de pénibles
-efforts, on les rétablit rarement dans leur ordre et leur
-intégrité.--Après ces interruptions, Jacques se remettait à la besogne
-avec une douloureuse tension d'esprit et souvent le travail qu'il
-infligeait à son cerveau fatigué n'avait d'autre résultat que de
-déterminer un malaise physique, un retour exaspéré des désordres pour
-lesquels son médecin l'avait envoyé dans le Midi. Les palpitations
-revenaient par accès plus rapprochés, l'action du coeur était précipitée
-et irrégulière; il semblait que l'organe soudainement accru en volume
-envahit toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des
-pulsations gênait la respiration; il pâlissait, s'angoissait et se
-sentait pris de défaillance. Alors il jetait sa brosse avec rage et
-sortait pour respirer plus librement au grand air.
-
-Lorsqu'à la suite de ces crises il se retrouvait dans la société de
-Mania, il y apportait malgré lui la trace de ses souffrances et de ses
-découragements. Au milieu des amusements et des conversations de
-l'entourage de Mme Liebling, il restait longtemps sous le coup d'une
-lassitude générale et s'enfermait dans une maussaderie taciturne. Tandis
-qu'autour de lui bourdonnaient les rires et les bavardages frivoles de
-ce monde d'oisifs, il demeurait abattu et indifférent: aussi son arrivée
-jetait un froid; on s'accordait à le considérer comme un trouble-fête.
-
---Ma chère, disait la petite baronne Pepper à son amie, votre peintre
-pourrait avantageusement remplacer une pompe à incendie: quand il entre,
-il éteint le feu...
-
-Mania, à son tour, commençait à se froisser et à s'impatienter de ces
-accès de tristesse, qui se produisaient même dans le tête-à-tête.
-Parfois, lorsqu'ils étaient ensemble et que la jeune femme interrogeait
-l'artiste sur ses travaux, il répondait d'un air de mauvaise humeur et
-peu à peu tombait dans un morne silence. Après avoir en vain essayé de
-lutter contre cette tristesse inexpliquée, Mania, de guerre lasse, se
-mettait au piano. La musique remplaçait la conversation et, bercé par le
-rythme, Jacques s'enfonçait plus avant dans sa rêverie
-désenchantée.--«Décidément, songeait-il, je ne sais plus peindre... D'où
-me vient cette impuissance à rendre la physionomie de ce pays-ci?...
-Est-ce mon cerveau qui se dessèche? Est-ce la souffrance physique qui me
-fausse la vue ou m'alourdit la main?... Ou bien ai-je le sort des
-talents précoces; qui donnent d'un seul coup ce qu'ils ont dans la tête
-et ne peuvent plus se renouveler?... Suis-je réellement vidé, fini?» Il
-sentait combien sa maussaderie devait paraître étrange à sa maîtresse,
-mais il ne se souciait pas de lui en révéler la cause. Son amour-propre
-et une sorte de méfiance superstitieuse l'empêchaient de confesser son
-état maladif et ses misérables avortements. Il craignait de déchoir dans
-l'esprit et dans le coeur de cette femme, qui ne l'avait aimé que pour
-son talent et sa notoriété. Il mettait une fierté farouche à lui cacher
-ses défaillances et ses découragements...
-
-Et, tandis qu'il s'absorbait dans sa songerie, Mania, par-dessus le
-piano, l'épiait d'un air vexé et l'étudiait à la dérobée. Ignorant les
-motifs de sa tristesse, elle l'attribuait à d'offensants regrets. Elle
-s'imaginait qu'il repensait à Thérèse et que le fantôme de l'épouse
-abandonnée revenait déjà le hanter. Ce soupçon une fois entré dans son
-âme exclusive y réveillait les rancunes provoquées jadis par la présence
-de Mme Moret. A son tour, sa fierté s'indignait de cette tendresse
-rétrospective, dont elle croyait surprendre des indices dans l'attitude
-de Jacques. «Cette femme, se disait-elle avec un violent dépit, a
-conservé sur lui son ancienne influence. Là, dans mon salon, seul avec
-moi, c'est à elle qu'il pense. Ce n'est pas ma figure qui l'occupe,
-c'est le froid profil de cette madone de village! Il la regrette;
-peut-être même est-il repris d'un caprice pour elle et songe-t-il à
-l'aller retrouver?... Et moi qui me suis oubliée au point de me donner à
-ce peintre de paysanneries, j'ai l'humiliation de me voir négligée,
-sacrifiée à un revenez-y d'amour rustique... Non, ce ne sera pas et
-j'aurai ma revanche!...»
-
-Poussée par un revif de jalousie, elle manoeuvrait alors avec cette
-douceur féline et caressante où excelle la race slave, pour dépister ce
-revenant détesté et reprendre un empire absolu sur l'esprit de Jacques.
-Elle y parvenait sans peine, puisqu'en réalité l'artiste l'aimait
-toujours avec la même aveugle passion. Mais, quand elle supposait avoir
-reconquis ce coeur qui n'avait jamais cessé d'être à elle, elle se
-vengeait de ses humiliations et du mal qu'elle s'était donné, en
-criblant de sarcasmes acérés l'épouse abandonnée qu'elle traitait encore
-n rivale; les allusions désobligeantes, les récriminations inutiles,
-blessaient Jacques qui y voyait un manque de générosité. Parfois les
-choses allaient si loin qu'il s'emportait contre Mme Liebling et lui
-imposait durement silence.
-
-Cet acharnement contre la mémoire de Thérèse eut pour résultat de
-ramener la pensée de Jacques vers l'humble monde de Rochetaillée, avec
-lequel il avait si brusquement rompu toute relation. Jusqu'alors il
-s'était efforcé de l'oublier; mais maintenant son esprit tourmenté y
-faisait de mélancoliques pèlerinages. Il revoyait avec un regret
-attendri ces rues campagnardes où il avait tant de fois erré, le soir,
-en rêvant à un tableau commencé; ces sentiers au bord de l'Aujon où il
-avait trouvé ses meilleures inspirations. Il songeait que là-bas, en ce
-pays pacifiquement obscur, il n'eût certes pas été arrêté dans son
-travail par les difficultés et les doutes dont il souffrait à Nice.
-Fatalement, à l'extrémité de chacun de ces sentiers, au détour de
-chacune de ces rues du pays natal, revisité en imagination, se dressait
-l'image de celle qu'il avait si cruellement trahie, de celle qu'il avait
-si longtemps nommée «sa muse et sa flamme». Alors une sourde irritation
-le prenait et opérait en lui un revirement bizarre. Son orgueil se
-refusait à reconnaître l'action salutaire de Thérèse sur son talent. Il
-se révoltait contre cet asservissement au passé. N'avait-il pas encore
-la pleine possession de tous ses moyens? La nature du midi n'était-elle
-pas aussi suggestive que celle de Rochetaillée? L'amour de Mania et son
-esprit original ne pouvaient-ils pas lui aider à renouveler et à
-agrandir sa manière?... Pourquoi cette patricienne n'exercerait-elle
-pas, elle aussi, une influence heureuse sur ses futures productions?...
-Pourquoi?... Hélas! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre
-elle et lui cette incessante communion d'idées, cette sollicitude de
-toutes les minutes, cette tendre abnégation, qui réchauffent et
-soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de Mme Liebling était trop
-prise par les visites, les plaisirs, les préoccupations de toilette,
-pour qu'elle s'intéressât sérieusement, patiemment, au travail lent, aux
-fréquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont
-inhérents à l'exécution d'une oeuvre; elle goûtait et admirait la
-peinture, mais en mondaine et en dilettante, à ses heures, quand le
-tableau était achevé et dans son cadre. Tout ce qui précédait n'avait
-pour elle aucun attrait. «Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la
-cuisine.» Elle ne pouvait être ni une auxiliaire ni une conseillère
-utile. Jacques était forcé de le reconnaître; il en concevait un secret
-dépit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit
-aigri, une humeur assombrie.
-
-A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer Mme Liebling.
-Pour la supporter avec résignation, il lui aurait fallu une mansuétude
-qu'elle ne possédait pas. Elle s'en était alarmée d'abord, elle s'en
-énerva ensuite, puis peu à peu s'en désintéressa. Elle prit le parti de
-laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher à se distraire
-avec des compagnons plus aimables.
-
-Ces derniers ne manquèrent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux
-accueilli fut le prince Gregoriew. Il était élégant, très homme du
-monde, beau garçon et brillant causeur; toutes qualités qui devaient le
-rendre agréable à Mania. Il devina promptement qu'il était sympathique
-et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa société et ne
-le dissimulait pas. Les orageuses péripéties de sa liaison avec Moret et
-le progressif désenchantement qui s'en était suivi lui causaient une
-lassitude à laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince
-apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement à donner un
-successeur à Jacques, ayant eu trop peu à se louer de son essai de
-passion pour être tentée d'en renouveler l'expérience. Mais, tout en
-restant fidèle à sa parole, elle n'était pas fâchée de nouer des
-relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien né, spirituel
-et pouvant lui faire honneur. Ils étaient du même monde, ils parlaient
-la même langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas à craindre
-cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui
-l'humiliaient comme une mésalliance.
-
-Bientôt le prince devint le cavalier préféré de Mme Liebling. Chaque
-après-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de
-la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affectueux qu'il y
-recevait. Il avait toujours supporté avec ennui les jeunes oisifs qui
-meublaient le salon de Mania, mais il ne les avait jamais considérés
-comme dangereux; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il
-n'en alla plus de même avec le prince Gregoriew. Jacques était assez
-perspicace pour reconnaître en lui un homme d'une valeur réelle, une
-intelligence et un caractère. L'assiduité de Serge chez Mania et
-l'empressement de cette dernière ressuscitèrent rapidement les soupçons
-que l'artiste avait déjà conçus chez Mme Koloubine, le jour de la fête
-de Pâques. A partir de ce moment, tout lui devint suspect et il perdit
-le repos.
-
-Il connut à son tour les méfiances, les mortifications et les
-harcèlements de la jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et
-les paroles de la jeune femme et de Gregoriew. Les moindres propos
-aimables, les plus innocentes familiarités, devenaient, de sa part,
-matière à de fâcheuses conjectures. Rentré chez lui, il se torturait le
-cerveau et passait une partie de ses nuits à se remémorer les faits qui
-l'avaient désagréablement frappé, afin d'y découvrir des symptômes de
-trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance
-à ses yeux et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence
-lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue
-de la Paix, l'esprit troublé, le coeur ulcéré, avec la résolution de
-provoquer une explication. Mais, dès qu'il entrait dans le salon, les
-fantômes qu'il s'était créés de loin semblaient n'avoir plus la même
-consistante. La sérénité enjouée de Mania, l'exquise politesse et l'air
-bon enfant du prince, ôtaient tout prétexte aux récriminations. Ils
-n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret à cacher;
-et Jacques, à défaut de griefs sérieux, était obligé, sous peine de
-paraître ridicule, de renfermer en lui ses soupçons et ses grondantes
-rancunes.
-
-Un après-midi de mai, comme il gravissait le perron de Mme Liebling,
-après que le concierge eût fait tinter le timbre, il vit la porte du
-vestibule s'ouvrir avant même qu'il n'eût atteint le palier et un valet
-de pied s'avança vers lui.
-
---Mme la baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et
-sournoise déférence qui distingue les domestiques bien stylés.
-
-Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin,
-Jacques crut deviner qu'il obéissait à une consigne.
-
---Savez-vous où Mme Liebling est allée? demanda-t-il avec une insistance
-d'un goût douteux.
-
---Non, monsieur... c'est jeudi aujourd'hui... Mme la baronne est
-peut-être chez la princesse Koloubine.
-
-Le valet de pied rentra dans le vestibule dont la porte vitrée se
-referma au nez de Jacques et l'artiste redescendit lentement les marches
-du perron.--Les airs réservés du laquais lui semblaient louches et il
-s'étonnait que Mania ne l'eût pas prévenu de son absence. En traversant
-la cour, il aperçut dans la remise le cocher occupé à laver la voiture
-de Mme Liebling.--Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre à la
-villa Endymion!--Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et
-une pointe aiguë lui meurtrit le coeur. Il courut chez Mme Koloubine où
-il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa une heure
-mortelle à attendre et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau
-rue de la Paix. Là, il renvoya sa voiture et se promena devant l'hôtel
-de Mme Liebling. Bien que la soirée fût très chaude, les fenêtres
-étaient closes et le logis semblait désert. Après une demi-heure
-d'attente, il eut honte de son manège et résolut de rentrer chez lui. Au
-moment où il tournait déjà l'angle d'une rue latérale, il crut entendre
-la grille de l'hôtel se refermer. Son coeur sursauta, il revint sur ses
-pas et distingua--mais de trop loin--une silhouette masculine qui
-s'éloignait dans une direction opposée. Sa jalousie s'envenima et il
-revint furieux rue Carabacel. Le soir même, il reçut un billet de Mania.
-Elle s'excusait d'avoir été absente et lui indiquait pour le lendemain
-une heure où elle serait seule. Loin de le calmer, cette attention lui
-parut une ruse imaginée pour détourner ses soupçons et lui donner le
-change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prévenu qu'il se
-présenta au rendez-vous assigné.
-
-Mania était seule, en effet, et elle reçut le peintre avec la sérénité
-souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit méfait sur la
-conscience.
-
---Je suis désolée de vous avoir manqué hier, commença-t-elle, et surtout
-de m'être absentée sans avoir eu le temps de vous prévenir.
-
---Vous étiez donc réellement sortie? demanda Jacques d'un ton
-sarcastiquement incrédule.
-
---Du moment où je vous le dis, répliqua-t-elle avec une hauteur
-dédaigneuse, rien ne vous donne le droit d'en douter.
-
---Excusez-moi, reprit-il amèrement, le doute m'était permis, car votre
-concierge avait donné le coup de timbre comme lorsque vous êtes chez
-vous, et votre voiture n'avait pas quitté la remise... Vous êtes donc
-sortie à pied?
-
---Que vous importe! repartit-elle en se contenant à grand'peine, je suis
-sortie, voilà tout.
-
---Vous n'êtes pas allée chez Mme Koloubine, comme le prétendait votre
-domestique... je vous y ai attendue en vain pendant une heure. De guerre
-lasse, je suis revenu devant votre hôtel, et j'ai vu un homme en sortir.
-
-Mania haussa les épaules; son familier sourire ironique retroussa les
-coins de sa bouche, et, d'une voix agacée:
-
---Mes compliments! vous faites un joli métier!... Savez-vous comment
-cela s'appelle dans toutes les langues?... De l'espionnage.
-
---Appelez-le comme vous voudrez... C'était mon droit d'agir ainsi, parce
-que je vous aime follement et que j'ai des raisons d'être jaloux.
-
---Jaloux! Et de qui, s'il vous plaît?
-
---De ce prince Gregoriew dont vous vous êtes entichée, et qui ne sort
-plus d'ici.
-
-Elle se mordit les lèvres sans répliquer, et Jacques, interprétant son
-silence comme un aveu, continua avec rage:
-
---Vous le voyez, vous n'osez pas dire non!
-
---Je n'ai pas coutume de répondre à des sottises... Le prince Gregoriew
-est reçu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son
-attitude, ne vous autorise à m'adresser des questions injurieuses... Le
-prince s'est toujours comporté avec la correction d'un homme de bonne
-compagnie, d'un homme bien élevé, et certaines gens de ma connaissance
-gagneraient à se modeler sur lui... Quant à vos prétendus griefs, ils
-sont ridicules... En vérité, je vous trouve bien exigeant pour les
-autres et bien indulgent pour vous! Si j'étais, moi aussi, d'humeur
-querelleuse, j'aurais de plus sérieux reproches à vous adresser.
-Croyez-vous, par exemple, que je ne m'aperçoive pas de vos distractions,
-de vos tristesses et de vos airs ennuyés?... Quand nous sommes ensemble,
-je ne puis vous arracher une parole.--Votre corps est ici, mais votre
-pensée voyage ailleurs, et je sais parfaitement où elle va!
-
-Par une manoeuvre habile et très féminine, d'accusée elle devenait
-accusatrice et prenait hardiment l'offensive.
-
---Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps passé,
-vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui
-l'habitent... Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon
-naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car,
-sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens
-malgré eux, et si vous vous sentez dépaysé chez moi, vous êtes libre!...
-
-Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques
-tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre
-Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de
-Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation
-le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et
-la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il
-n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité virile devant
-laquelle les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait
-déclaré elle-même, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et
-n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle
-n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre,
-elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement sans
-avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes
-souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa
-santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant
-plus en place, il changeait à vue d'oeil, et son état alarmait gravement
-Francis Lechantre.
-
-Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux
-fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié
-pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son
-ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le
-voyait et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ
-possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à
-quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le
-paysagiste arriva rue Carabacel.
-
---Mon petit, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets--As-tu
-des commissions pour Paris?
-
---Comment! vous me laissez? demanda Jacques attristé.
-
---Dame! je n'ai pas l'intention de m'éterniser à Nice où la chaleur
-devient intolérable. Comme je le répétais hier à Peppina: il n'est si
-bonne compagnie qui ne se sépare... Mes affaires me rappellent; j'ai
-patienté jusqu'à présent, j'ai même fâché le jury et raté le Salon pour
-rester plus longtemps avec toi; mais mon séjour ici n'a plus de raison,
-puisque toi-même tu pars.
-
---Moi, je pars? s'écria Jacques stupéfait, où avez-vous pris cela?
-
---Où?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage
-au lac de Côme organisé par le prince Gregoriew?
-
---Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire.
-
---Vraiment! reprit Lechantre en feignant la surprise; il paraît que ce
-sera tout à fait princier... Départ pour Gênes en yacht, halte à Milan,
-villégiature à Bellagio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La
-baronne Pepper, Jacobsen et Mlle Sonia préparent déjà leurs malles, et,
-comme Mme Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu
-l'accompagneras.
-
-Jacques était devenu très pâle.
-
---Je l'ai vue hier... elle ne m'a parlé de rien.
-
---Pas possible!--Ils partent tous demain matin à neuf heures.
-
---Alors, balbutia le malheureux, c'est... qu'elle me trompe!
-
---Ceci est un autre point de vue, répondit Francis d'un ton apitoyé, et
-je crois Mme Liebling fort capable d'une infidélité... Même, à te parler
-franchement, mon garçon, en écoutant hier ces belles dames deviser du
-voyage, je me suis douté de quelque manigance et j'ai voulu te prévenir
-pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi.
-
---Oh! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en
-empêcher.
-
---Ça, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te défie bien
-d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose à faire,
-quelque chose de plus digne de toi: c'est de prendre la balle au bond et
-de rompre une liaison qui ruinera ton avenir!
-
---M. Lechantre, dit le peintre en lui étreignant le bras, jurez-moi que
-vous ne cherchez pas à m'indisposer contre elle!... Vous êtes sur quelle
-est du voyage?
-
---Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de
-les vérifier: va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question.
-
---J'y vais!
-
---Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non,
-viens déjeuner avec moi en attendant l'heure où l'on peut décemment se
-présenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je t'accompagnerai
-et nous saurons immédiatement à quoi nous en tenir...
-
-Il entraîna Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant.
-
-La colère et l'abattement se succédaient en lui par à-coups et il
-assista sans desserrer les dents au déjeuner de Lechantre. Quand l'heure
-fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fut obligé de le faire
-monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquiétante.
-
---Allons, murmurait ce dernier, sois un homme!... montre à cette grande
-darne qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui
-son fait et signifie-lui carrément son congé... Je me présenterai seul:
-comme on ne se méfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte
-ouverte, je te ferai signe.
-
-Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait
-dans la cour derrière un massif d'orangers. Le valet de pied porta la
-carte du paysagiste à Mme Liebling et, comme Francis l'avait prévu, elle
-donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva
-en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bévue.
-Néanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage à un familier
-de la maison, il introduisit flegmatiquement les deux artistes dans le
-salon où Mme Liebling se trouvait seule.
-
-En apercevant Jacques qui s'avançait farouchement, les yeux enflammés et
-les traits contractés, Mania devina qu'il était au courant de ses
-projets de départ et résolut d'attendre bravement le premier choc.
-
---Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda
-brusquement Moret en la regardant en face.
-
---D'abord, répondit-elle sans se déconcerter, je ne pars pas avec le
-prince... il nous prête son yacht jusqu'à Gênes et nous accompagne au
-lac de Côme, ce qui est bien différent... C'est une excursion projetée
-depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper.
-
---Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point parlé?
-
---Je n'en sais rien, répliqua-t-elle en haussant les épaules; la partie
-a été organisée par d'autres que par moi et je n'ai pas eu à intervenir
-dans le choix des invités... Du reste, il est temps encore de réparer un
-oubli et, si vous le désirez, j'en parlerai à ces messieurs.
-
---Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable
-invitation!
-
---Ceci est votre affaire, cher maître, et je n'entends ni violenter
-votre conscience, ni modifier mes projets... Je suivrai mes amis.
-
---Mania, s'écria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement
-impérieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'écouterez... Vous ne
-partirez pas!
-
---Et qui m'en empêchera? riposta-t-elle avec hauteur.
-
---Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonné pour vous et qui ai
-le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice!
-
---Je vous en prie, ne vous exaltez pas, interrompit-elle froidement,
-sinon cette conversation risquera de se changer en une scène de mauvais
-goût... Je n'ai d'ordre à recevoir de personne et j'entends agir à ma
-guise.
-
-Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement:
-
---Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le
-regret de vous quitter...
-
-Mais Jacques ne l'écoutait plus. La colère l'aveuglait, son tempérament
-de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il
-marcha d'un air de menace vers Mme Liebling, et lui saisissant le bras
-brutalement:
-
---Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne
-partiras pas!... Tu oublies que tu es ma maîtresse et que... et que...
-
-Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression
-d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus à ses
-lèvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre.
-
-
-XVII
-
-La maison de Mme Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du
-village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge
-étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher.
-Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un
-jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon
-au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le
-vieux château, masse grise flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se
-dressait isolément à mi-côte, puis le regard suivant les sinuosités du
-cours de l'Aujon s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où
-surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré.
-
-On était au mois d'août; dans la clarté du matin, ce coin de vallée,
-enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait
-une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des
-vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière
-çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient
-l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à
-cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que
-percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un maréchal-ferrant,
-ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers,
-s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient
-point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la
-route d'Arc-en-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de
-grelots et sur les panneaux duquel on lisait: «Correspondance du chemin
-de fer,» suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et
-le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du
-village et de la forêt.
-
-La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette
-affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis
-Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un
-feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme
-Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite
-mère rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le
-break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.
-
---Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand
-ils furent seuls.
-
-[Illustration.]
-
-Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente.
-
---Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de
-m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais
-formuler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant
-à Paris, j'ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu
-votre télégramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est passé à
-Nice et j'ai besoin d'être renseigné sur les débuts de la maladie... Au
-lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de
-bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes
-et les petites dames brochant sur le tout, hein?...
-
---Vous avez deviné juste.... Il y a dans son affaire une satanée
-créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement
-amouraché... Ah! elle l'a mené bon train!...
-
-Rapidement, Lechantre raconta la séparation des deux époux, le départ de
-Thérèse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling.
-
---Souffrait-il depuis longtemps?
-
---Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant
-moi, après une scène avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement
-terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez lui, j'ai appelé un
-médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de
-climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je
-comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès...
-Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur
-les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour
-Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre!
-Depuis son retour, il a eu déjà deux accès, et quand il est dans cet
-état, c'est navrant à voir.
-
---Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas? sa figure exprime
-la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?...
-
---C'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la douleur semble s'étendre;
-il se plaint maintenant de souffrances intolérables dans le cou et le
-long du bras gauche.
-
---Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs
-gastriques et alors nausées, vomissements...
-
---Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en
-croisant les bras et en se posant en face du docteur.
-
-Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au ciel et répliqua
-lentement:
-
---Cher monsieur, l'état général est mauvais et il y a des
-complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie
-cardiaque...
-
---Hyperkinésie! interrompit Francis, parlez-moi hébreu tout de suite...
-Qu'entendez-vous par là?
-
---C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la
-maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs
-de l'amour, et quelquefois de tous les deux.
-
---Et c'est grave?
-
---Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière
-et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le
-contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre
-affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai
-observés me font redouter une angine de poitrine.
-
---Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se
-guérir aussi, n'est-ce pas, docteur?
-
---Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je
-ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu
-d'un accès.
-
---C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien
-un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède et
-vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver!
-
---Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un
-traitement de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois... et, comme
-le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à
-éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un
-repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant
-qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur Mlle
-Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine...
-Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez:
-la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?
-
---Je vais l'aller voir en vous quittant.
-
---Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari?
-
---Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon
-coeur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut être sauvé, elle le
-sauvera!
-
-Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta.
-
---Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste
-d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous...
-Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait
-urgence, un télégramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur
-Lechantre!...
-
-Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un
-résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand
-il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre
-poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit
-sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieuré.
-
-Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les
-menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il
-songeait à Thérèse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et
-que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à
-Rochetaillée, il n'avait pas une fois fait allusion à sa femme; quand
-l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il
-ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère
-autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui,
-d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et
-cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule
-exercer une influence salutaire sur la sauté du malade.--Après un quart
-d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet
-du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son coeur
-battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme.
-
-La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était
-ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme
-vaguement entrevue s'agita dans la pénombre, puis s'avança en pleine
-lumière et le paysagiste reconnut Thérèse.
-
-Elle portait des vêtements de couleur foncée et était simplement coiffée
-de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement
-ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de
-ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'aspect de Lechantre et lui
-tendit la main.
-
---Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je suis content de vous
-revoir.
-
---Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme
-voulu; y a-t-il longtemps que vous êtes dans notre pays?
-
---Cinq jours seulement.--Il prit profondément sa respiration et
-ajouta:--Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...
-
-Il avait à peine articulé ces mots que d'un geste énergique la jeune
-femme l'interrompit:
-
---M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler
-m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici,
-j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désire ne
-plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!...
-et vous me désobligeriez en insistant.
-
---J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai et
-vous me mettrez à la porte après si vous voulez... Je sais mieux que
-tout autre Thérèse, ce que vous avez supporté et combien vous avez lieu
-d'être irritée; mais il y a des circonstances où les coeurs les plus
-rancuniers doivent se montrer généreux.
-
---Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite.
-
---Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié
-de ceux même qu'il a le plus offensés.
-
-Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque
-trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton
-âpre:
-
---S'il souffre à son tour, ce n'est que justice!
-
---Vous êtes dure, Thérèse! riposta le paysagiste en s'échauffant; ah!
-parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais:
-«Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira
-retrempé.» Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est
-encore plus implacable que vous...
-
-La jeune femme s'efforçait de rester impassible, mais ses lèvres étaient
-remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à
-l'attention de Lechantre.
-
---Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il
-est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui
-sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins
-assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir
-mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez
-capable d'opérer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser
-le peintre de la _Rentrée des avoines_ mourir comme le premier venu!
-
-Thérèse demeurait impénétrable: néanmoins on sentait qu'elle luttait
-contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat
-humide.
-
---Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment
-une réponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit réellement
-au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce
-que je dois faire... Excusez-moi!
-
-Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.
-
-Resté seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il était encore incertain
-du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur
-d'espoir. «Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible
-qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.»
-
-Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très
-affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite
-du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée
-sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.
-
---Ah! M. Lechantre, s'écria-t-elle en relevant la tête, je vous
-attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est
-sans doute montré' moins réservé avec vous?... A-t-il réellement de
-l'espoir?
-
---Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un
-régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous
-parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?
-
---Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à
-crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir
-manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a
-demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle
-cela un _risotto_ et je suis en train de me creuser la tête pour voir si
-je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée.
-
---Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me
-connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main...
-D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous
-nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point,
-nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto
-onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude...
-
-Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre
-et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa
-épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la
-pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du
-corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des
-yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait
-Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en
-haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et
-Lechantre furieux s'emporta:
-
---Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous
-ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur
-part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût
-pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre
-mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques...
-Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...
-
-Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des
-couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre
-ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid.
-Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment
-changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa
-barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient
-blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient
-sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades,
-qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de
-leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y
-crayonnaient un paysage.
-
---Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit
-Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.
-
-Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre,
-mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de
-Villefranche vue de la route de Beaulieu.
-
---Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!
-
---Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien.
-Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah! les
-couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et
-de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un
-mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner
-du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et
-puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les
-doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!...
-Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux
-de son interlocuteur, que pense Langlois?
-
---Langlois! répondit Lechantre en affectant un air enjoué, il déclare
-que fil as tort de te tracasser, qu'avec un bon régime et des soins,
-avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux.
-
---Ah! si c'était vrai! soupira Jacques avec découragement... Tenez, si
-l'on me disait: «On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de
-nouveau peindre», j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais
-à Nice et, cette fois, je suis sûr que j'y exécuterais un beau tableau.
-Vous n'avez pas idée comme ce pays-là me hante! Je n'ai qu'à fermer les
-yeux pour revoir en pleine lumière les gens et les choses. Je sens d'ici
-l'odeur des eucalyptus et je suis obsédé, la nuit, par un air qu'on
-jouait à la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir à nous
-Mania, avec sa robe blanche semée de pavots rouges!
-
---Il y pense toujours! se dit Lechantre qui avait la langue levée pour
-parler de sa visite à Thérèse et qui s'arrêta, jugeant le moment
-inopportun.
-
-Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de
-son frère sur une petite table, et par Mme Moret qui appelait le
-paysagiste du fond de sa cuisine.
-
---Attends, s'écria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise
-que nous t'avons ménagée, un plat niçois qui te remettra en appétit...
-
-Cinq minutes après il rentrait avec la petite mère apportant entre deux
-assiettes le risotto qui dégageait une affriolante odeur.
-
---Voilà, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demandé... Nous y
-avons même insinué quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne
-valent pas celles du Piémont, mais on fait ce qu'on peut... goûte-moi
-ça!
-
-Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mère,
-réjouie à l'idée que son Benjamin allait enfin manger, versait
-allègrement dans un verre à pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait
-des tranches de pain.
-
-Jacques, à l'aspect du plat qu'il avait désiré, eut d'abord dans les
-yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouchées du fameux risotto,
-les mastiqua péniblement, puis d'un air de mauvaise humeur rejeta sa
-fourchette sur la nappe et repoussa son assiette.
-
---Comment! tu ne le trouves pas à ton goût? demanda Mme Moret
-consternée.
-
---Non, murmura-t-il, ce n'est pas ça... Pour que ce fût bon, il faudrait
-le manger là-bas, apprêté par les gens du pays, servi en face des
-citronniers de Beaulieu... Emportez cette pâtée de riz... Elle me
-répugne et je n'ai plus faim.
-
-Christine pinça ses lèvres ironiquement et débarrassa la table, tandis
-que la pauvre Mme Moret s'enfuyait pour pleurer à son aise dans sa
-cuisine. Le peintre et son ancien maître restèrent de nouveau seuls dans
-la chambre, par la fenêtre de laquelle montaient faiblement les rumeurs
-du village.
-
---Sacrebleu! gronda Francis, tu désoles ta bonne femme de mère!... Il
-faudrait pourtant voir à te nourrir, si tu veux reprendre des forces!...
-
---Je ne me rétablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vous
-rends justice à tous, vous me soignez admirablement et maman se met en
-quatre pour moi, mais c'est peine perdue... L'air de Rochetaillée ne me
-vaut rien et je n'y respire pas... Voyez-vous, le charme de Nice m'a
-empoigné et il ne me lâchera pas... Ah! les Niçois ont raison de prendre
-pour symbole une hirondelle avec cette devise: «Je reviendrai!» Quand on
-a une fois vécu dans cette lumière, on ne vit plus ailleurs. Mon corps
-ne peut se guérir ici, parce que mon coeur est resté au bord de la mer
-bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et vous vous imaginez peut-être
-que je l'ai oubliée; mais non, je ne songe qu'à elle; dans mes nuits
-d'insomnie, je la vois constamment; elle reste attachée à ma chair et à
-ma pensée... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-vous entendu parler
-d'elle depuis notre départ?
-
---Oui, répondit évasivement le paysagiste, elle a quitté Nice et n'y
-reviendra plus.
-
---Détrompez-vous, protesta Jacques avec exaltation, elle y retournera!
-Elle a subi le charme, elle aussi... Elle y reviendra, et s'étonnera de
-ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis
-sûr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici...
-
---Eh! riposta Francis impatienté, elle a connu ta maladie et n'a pas
-bougé.
-
---Vous la calomniez... J'ai été grossier avec elle et elle m'en a gardé
-rancune, mais, au fond du coeur, elle le regrette... Tenez, ajouta-t-il
-avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon
-Lechantre!...
-
---Quoi, entêté gamin?
-
---Promettez-moi d'écrire à Mania où je suis et à quel point je
-souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez
-que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne sérieusement, jurez-moi
-que vous écrirez... aujourd'hui!
-
---Oui, oui... balbutia Lechantre, effrayé de l'expression anxieuse des
-traits de Jacques et craignant qu'un refus n'amenât le retour d'une des
-crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en péril.
-
---Merci... Vous êtes un brave camarade... Ecrivez vite!... Si votre
-lettre est achevée à temps, elle pourra partir par le courrier de ce
-soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez!
-
-Avec un geste d'enfant gâté, il le pressait pour qu'il montât
-immédiatement dans sa chambre. Lechantre s'exécuta.--Comme il traversait
-le couloir, il fut arrêté par la maman Moret, très émue, qui s'élançait
-vers lui, le prenait par le bras et l'entraînait dans une pièce voisine:
-
---Venez, venez, M. Lechantre!
-
-Il entra et tressaillit; Thérèse était devant lui.
-
---M. Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai réfléchi depuis
-ce matin, j'ai vu plus clairement où était mon devoir et je suis
-venue... Croyez-vous que ma présence puisse sérieusement être bonne à
-votre ami?
-
-Après la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant,
-le brave Francis hésitait à répondre affirmativement, mais la petite
-mère ne lui laissa pas le temps de parler, et avec pétulance:
-
---Si elle lui sera bonne? s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, ah!
-Thérèse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous
-les remèdes des médecins... Je n'osais pas te demander de venir chez
-nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oublié?... Tu es la
-meilleure des créatures, tu es un ange du bon Dieu!
-
-En même temps, emportée par la surprise, l'émotion et la joie, elle
-saisissait les mains de sa bru et, malgré celle-ci, elle les baisait
-dévotement. A la fin Thérèse se jeta à son cou et les deux femmes
-s'embrassèrent en sanglotant.
-
---Je vais prévenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet.
-
---Non, non, repartit impétueusement la petite mère, laissez-moi le
-plaisir de lui annoncer moi-même la bonne nouvelle... Attendez-moi un
-moment dans le couloir; ce ne sera pas long!
-
-Elle se précipita vers la chambre de son garçon, tandis que Lechantre et
-Thérèse la suivaient à quelques pas de distance. Dans son empressement,
-la bonne femme oublia de refermer la porte et s'avança à pas discrets,
-les yeux brillants, l'air joyeusement mystérieux, vers Jacques enfoncé
-dans sa songerie.
-
---Mon _fi_, commença-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude...
-M. Langlois est à peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite...
-
---Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis.
-
---Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps... une dame...
-
---Une dame?...
-
-Dans l'esprit de Jacques, uniquement occupé de Nice et des souvenirs de
-l'hiver, l'idée que cette visiteuse était peut-être Mania surgit
-brusquement.
-
---Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement,
-promets-moi de ne pas t'agiter!
-
-Jacques ouvrait des yeux effarés et ne comprenait plus très bien.
-Pourtant, il s'était levé sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un
-soudain retour de coquetterie, il se débarrassait de son plaid,
-rajustait sa cravate, boutonnait son veston.
-
---Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante.
-
---Allons, chuchota Lechantre à Thérèse, du courage!
-
-Il l'entraîna vers la chambre, en la poussant doucement devant lui.
-Jacques, les yeux ravivés par une chimérique espérance, avait fait
-quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrêta:
-
---Thérèse!...
-
-Sa figure exprima un vague désappointement; la flamme de ses yeux
-s'était éteinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air
-décontenancé. Ce brusque changement de physionomie n'échappa point au
-regard perspicace de Thérèse; elle pressentit que ce n'était pas elle
-que Jacques attendait, et cette pensée mortifiante rouvrit
-douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de
-Francis lui rappela qu'elle était venue pour remplir un devoir, et,
-comprimant une dernière révolte, imposant silence à ses rancunes
-réveillées, elle s'avança vers Jacques qui osait à peine la regarder.
-
-Dans la chambre du malade il y eut un moment d'anxieuse attente. Mme
-Moret essuyait furtivement ses paupières mouillées et Lechantre, très
-tourmenté, se demandait ce qui allait résulter de cette périlleuse
-entrevue. Thérèse posa doucement la main sur l'épaule de son mari.
-
---Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu étais souffrant et je suis
-venue... Oublions le passé... Il ne faut plus songer qu'à te soigner et
-à te guérir.
-
-Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore
-mal rassuré, puis des larmes lui montèrent aux yeux. Le mot de «passé»
-évoquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!...
-
---Merci, murmura-t-il dans un sanglot.
-
-Ces larmes et ce sanglot remuèrent profondément la jeune femme. Elle vit
-Jacques si lamentablement transformé par la maladie, si faible, si hâve
-et amaigri, que la compassion étouffa son ressentiment. Elle eut pitié
-de ce malheureux que quelques mois de souffrances avaient réduit à cet
-état d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours heureux et
-la tendresse d'autrefois lui amollit le coeur. Sur un signe qu'elle leur
-fit, la petite mère et Lechantre se retirèrent. Le mari infidèle et la
-femme abandonnée se retrouvèrent seuls dans la chambre close.
-
-Alors, avec une sollicitude attendrie, Thérèse força Jacques à s'étendre
-dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret à ses pieds et lui prit
-les mains:
-
---Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens à toi
-comme au temps où nous étions encore au Prieuré et où nous vivions si
-heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu
-m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste
-comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous
-le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous
-retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le
-bonheur t'y attend comme jadis...
-
-Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui
-remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le
-renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé
-autrefois:--les _quoichiers_ du verger donnaient toujours leurs exquises
-prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux
-sur l'Aujon; l'ancien berger, le _Rat d'eau_, prenait de l'âge, mais il
-se maintenait très vert, pêchait toujours avec la même ardeur et
-demandait souvent des nouvelles de Jacques...
-
-Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle
-relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade;
-soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du
-peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en
-face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait
-l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du
-petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque
-d'insensibilité lui perça le coeur et elle s'interrompit avec un geste
-douloureux.
-
-Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son
-esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un
-écolier pris en faute, il balbutia:
-
---Pardon!... Je suis indigne!...
-
-Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent
-fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une
-soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette
-farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il
-portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait
-qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la
-syncope arriva.
-
-Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa
-mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les
-remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.
-
-A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus
-rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension
-d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil
-en fauteuil. Thérèse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient
-alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui
-répétait dès qu'ils se trouvaient seuls:
-
---Vous avez écrit, n'est-ce pas?
-
---Oui, répondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne
-coûtaient plus.
-
---Bien... Il faudra aussi télégraphier à Langlois... Je veux qu'il me
-prolonge jusqu'à l'arrivée de Mania... car elle viendra; elle ne peut
-pas ne point venir!--Et, ajouta-t-il, avec un égoïsme féroce, quand elle
-sera ici, vous trouverez un prétexte pour éloigner Thérèse...
-
-Cette chimérique attente de Mme Liebling semblait seule le soutenir
-contre la violence de plus en plus terrassante des paroxysmes.
-Néanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait à peine et la faiblesse
-physique amenait peu à peu l'amoindrissement de l'intelligence. La
-fièvre ne le quittait plus guère et son cerveau était continuellement
-hanté par une sorte de délire lucide. Sa taciturnité des premiers jours
-avait fait place à une verbosité nerveuse. Il se montrait plus
-tendrement expansif, mais cette expansion était pour Thérèse une source
-d'affliction et de nouveaux navrements de coeur. Le milieu de
-Rochetaillée ne semblait plus exister pour lui; c'était toujours Nice
-qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec
-exaltation.
-
-Jusque dans les affres de la suffocation le charme invincible des
-sirènes de la côte d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante
-image de Mania, dont l'arrivée sans cesse attendue obsédait le
-malade.--Après avoir subi à Nice les tortures de la jalousie, Thérèse
-souffrait encore de l'infidélité conjugale pendant les tristes et
-suprêmes veillées où elle prodiguait ses soins au moribond.
-
-Jacques, même en sa présence, rappelait avec une intarissable loquacité
-tous les incidents du précédent hiver. Pour les peindre en paroles, il
-retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacité de coloration,
-qui lui avaient manqué à Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec
-sa perspective de montagnes veloutées d'un bleu tendre, et son
-va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait
-l'hallucination des verdures du jardin public à l'heure où la foule
-circule autour du kiosque des musiciens, et où les glycines robustes
-enlacent les pins jusqu'à la cime pour retomber de toutes parts en
-grappes d'un mauve attendri.--Et toujours, dans ces évocations de soleil
-et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se détachant sur la mer
-azurée dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythmé par la
-cadence d'une musique imaginaire...
-
-Thérèse sentait ses dernières rancunes s'évanouir à la vue de ce
-malheureux frôlé chaque jour de plus près par l'aile de la mort. Elle
-songeait qu'il pouvait brusquement disparaître dans l'une de ces crises
-toujours plus rapprochées, et, reprise d'une tendresse mêlée de pitié
-pour le bien-aimé d'autrefois, elle poussait l'abnégation jusqu'à se
-faire la complice de ses chimères, jusqu'à le bercer en des espérances
-qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une
-rivale mortellement haïe.
-
---Oui, murmurait-elle le coeur meurtri, je te le promets, nous
-retournerons à Nice... Dès que tu seras moins faible nous partirons.
-Nous passerons l'hiver là-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la
-mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement,
-ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu'à regagner des forces pour
-le voyage...
-
-Jacques étonné, presque méfiant, regardait d'abord Thérèse d'un air
-craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait égoïstement
-dans ces fiévreuses visions--oubliant celle qui les lui avait suggérées,
-et à qui elles étaient cruellement odieuses...
-
-Une nuit, où l'on attendait le docteur Langlois mandé en toute hâte, et
-où Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fiévreusement
-Lechantre, l'hallucination devint plus aiguë. Le malade affirmait avec
-véhémence que Mme Liebling arriverait certainement cette nuit-là, et
-pressait son ami d'ouvrir la fenêtre pour épier s'il n'entendrait pas un
-roulement de voiture.--Vers les premières blancheurs de l'aube, un
-tintement de grelots résonna soudain sur la route.
-
---C'est elle! c'est Mania! s'écria le malheureux visionnaire; Lechantre,
-descendez vite... plus vite donc!
-
-Puis, comme cette émotion était trop forte pour son organisme épuisé,
-ses traits se contractèrent, il porta ses mains à sa poitrine et, déjà
-suffoquant:
-
---Trop tard! soupira-t-il en écoutant la voiture qui s'arrêtait devant
-la porte.
-
-Lechantre, effrayé, appelait Thérèse, puis courait ouvrir à Langlois.
-Quand il rentra avec le médecin, il était trop tard en effet. La mort
-arrivait avec une vélocité d'oiseau de proie.--Les rougeurs du soleil
-levant glissaient par la fenêtre entrebâillée: au dehors le village se
-réveillait; le pâtre de Rochetaillée, le _Rat d'eau_, toujours robuste
-et alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son
-troupeau, et, aux sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le
-peintre de la _Rentrée des avoines_ s'éteignait, les yeux encore pleins
-de la décevante et ensorcelante vision de Nice.
-
-André Theuriet.
-
-FIN
-
-[Illustration.]
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier
-1891, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2500, 24 JANVIER 1891 ***
-
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