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D'après une photographie de M. -Benque.] - -[Illustration: AIMÉ MILLET D'après une photographie de M. Carjat.] - -[Illustration: LÉO DELIBES. D'après une photographie de M. Benque.] - - - -[Illustration: courrier de Paris] - -Théophile Gautier a dit de la Russie que c'est l'Orient gelé. Il eût -dit, cet hiver, de Paris que c'est Athènes sous la gelée. - -Je suis un flâneur et le froid m'agace. Il supprime pour moi (et pour -tous les Parisiens qui errent, comme moi, par les rues) un des -spectacles les plus amusants de notre vie de tous les jours: la vue des -boutiques. Hélas! il n'y a plus de boutiques! Une buée opaque, des -cristallisations s'étendant sur les vitres, empêchent de voir les -étalages. Où sont les bronzes, les bijoux, les gravures, les aquarelles, -les livres nouveaux, que je regardais tout en _badaudant_ à travers les -vitrines! On ne voit plus que ces espèces d'arborescences, de fougères -gelées, que le froid fait pousser sur les carreaux. - -Les fiacres mêmes ont leurs vitres gelées en guise de stores. J'ai vu, -samedi dernier, une noce se rendant à la mairie dans des landaus aux -vitres plus blanches que la robe de la mariée. Ce n'est plus Paris, ce -Paris glacé aux trottoirs ourlés de ruisseaux gelés, ce Paris où les -voitures vont lentement comme si les cochers, très républicains, -craignaient par-dessus tout de _couronner_ leurs chevaux. Les bals, les -théâtres, y sont devenus autant de pensums et chacun n'y a plus qu'une -idée: se blottir au coin du feu, se chauffer les pieds et éviter -l'onglée. - -Ah! ce mois de janvier 1891! Il a fallu, dans chaque journal, ouvrir une -chronique spéciale sous la rubrique: _le Froid_. Et quelle lecture à -donner le frisson que celle-là! Du Nord au Midi il gèle, il vente, il -neige. Ouragan à Toulon. Bourrasque de neige à Nîmes. La circulation des -tramways interrompue à Lyon. En Algérie--dans la clémente Algérie!--des -tourmentes de neige. La Loire prise, le Rhône pris, çà et là de pauvres -diables mourant de froid. Un employé de l'octroi qu'on trouve près de -Lyon, sur la route d'Heyrieux, mort gelé dans sa guérite. Et je ne sais -que ce que les dépêches nous apprennent. Mais que de drames on ignore! - -Or, à travers ces ouragans, ces tempêtes, cette neige et ce froid, voilà -un officier russe, M. Alexandre Iwanowitch Winter, qui s'en vient à -pied, de Pétersbourg à Paris, et brave à la fois et la fatigue et le -froid et les reporters, qui lui ont demandé ses impressions de voyage. -Interview assez difficile, M. Winter ne parlant que le russe et -l'allemand. On a eu recours à divers interprètes. - -Et alors, les questions, les points d'interrogation: - ---Combien faisiez-vous, en moyenne, de kilomètres par jour? - ---Comment preniez-vous vos repas? - ---Avez-vous été souffrant en route? - ---Resterez-vous quelque temps à Paris? - ---Par quel chemin retournerez-vous à Saint-Pétersbourg? - -M. Winter a répondu à toutes les questions. Il a appris aux journalistes -qu'il a usé, de Pétersbourg à Paris, une paire de bottes et deux paires -de bottines, et que ses bottes l'ont gêné à cause des engelures causées -par le froid. - -L'histoire a tout aussitôt enregistré ces détails qui, en somme, donnent -une assez triste idée de la cordonnerie russe. - -On devient ainsi une actualité et un homme en vue. Mais, pour attirer -l'attention de la presse, le mieux est encore de mourir. Le pauvre Léo -Delibes n'avait pourtant pas besoin de ce tragique moyen pour être de -ceux dont s'inquiétaient les contemporains et que n'oubliera pas la -postérité. Ce fut un compositeur bien français, aimable, séduisant, avec -l'imagination et la grâce. Il avait, jadis, amusé sa verve juvénile à -d'exquises opérettes, d'un entrain tout particulier, comme les _Deux -vieilles gardes_ dont la polka fut si longtemps populaire. Depuis, tout -en gardant la même alacrité en quelque sorte gauloise, il avait trouvé -des mélodies originales et d'une science sans apprêt. Nos bons souvenirs -d'opéra se lient aux airs de ballet de Delibes, aux soirs charmés de -_Coppelia_, de _Sylvia..._ Le _pizzicato de Sylvia_, l'a-t-on assez joué -sur les pianos et nous a-t-il assez souvent séduits! Que de chères -images nous apparaissent, avec cette musique pour accompagnement! - -Et _Lakmé!_ Je revois cette frêle Van Zandt, et je l'entends chanter la -plainte délicieuse: - - Tu m'as dit des mots de tendresse - Que les Indiens ne savent pas! - Tu m'as donné le plus doux rêve! - -Eh! oui, et c'est là ce qui fait du musicien un être à part. Il parle -une langue qui est la langue universelle, une langue comprise partout, -et qui, partant, donne la sensation du rêve qu'a poursuivi le maestro. - -Une main courant sur le piano évoque aussitôt la poésie disparue, la -ramène parmi nous. Et c'était un poète, un raffiné, ce Parisien, qui -semblait toujours rire, jetait sa gaieté à tous les vents, et devait si -tristement mourir! - -Grand, beau garçon, blond, solide et distingué à la fois, il fallait le -voir, au Cercle, lorsqu'il conduisait un orchestre, les soirs de -_revues_ ou de représentations solennelles! C'était un boute-en-train. -Il avait la verve entraînante et fulminante. On l'aimait beaucoup. - -Et maintenant il est sorti de Saint-Roch, avec son habit à palmes vertes -de membre de l'Institut jeté sur le drap noir, parmi les fleurs... - ---Savez-vous ce que c'est que cet habit? me disait un des confrères de -Delibes. C'est notre linceul, à nous! Le linceul vert! - -Au Cercle, justement, on a joué deux pièces nouvelles, la _Mi-Carême_, -de Meilhac et Halévy, et une comédie de M. Rivollet, tandis qu'aux -Folies-Bergère les _Incohérents_ donnaient une revue, une pure revue -aristophanesque, où figuraient, sous leur nom et leur figure, M. Sarcey, -M. Bergeret, M. Zola et même M. Quesnay de Beaurepaire! _Vive la -liberté!_ C'est le titre de la revue. On n'y a pas fait de politique, -cette politique qui se fourre partout... Partout même où elle ne devrait -pas se glisser. En voulez-vous un exemple? M. Detaille expose, chez -Goupil, un admirable tableau dont on parle beaucoup et qui, -malheureusement, va partir pour l'Amérique, absolument comme la -pharyngite de Mme Sarah Bernhardt. Ce tableau est un épisode de la -campagne de 1806, une charge de cavalerie que l'auteur appelle: _Vive -l'empereur!_ - -Sabre haut, emportés par le galop, les cavaliers de Detaille poussent -hardiment leur cri de guerre, on songe, en les voyant, au mot de -Napoléon sur le général de cavalerie par excellence, Lassalle: - -«Pour voir un beau soldat, il fallait regarder Lassalle un jour de -bataille.» - -Eh bien, savez-vous comment un journal radical traduit, pour ne pas -déplaire à ses lecteurs, le cri de _Vive l'Empereur!_ que fait pousser -Detaille à ses cavaliers de 1806? - -«Ce tableau est vivant. Toutes les bouches des personnages semblent -crier: «En avant!» - -Ce n'est rien, ce petit détail, mais c'est charmant. C'est tout l'esprit -de la politique. - -*** - -Il doit y avoir de la politique dans _Thermidor_ ou du moins on en -attend. Comment parler de _Thermidor_ sans parler des thermidoriens? A -moins que M. Sardou ne veuille, par le contraste, railler le terrible -froid qu'il fait et dire à nos édiles: - ---C'était le bon temps, Thermidor! Il n'y avait pas alors besoin de -_braseros_ dans les quartiers pauvres! - -Je doute que cette politique-là soit celle de M. Sardou. Mais il est -bien certain que Thermidor passionne déjà l'opinion presque autant que -la représentation annoncée de _Lohengrin_ à l'Opéra. Aurons-nous ou -n'aurons-nous pas _Lohengrin_ à l'Opéra après n'avoir pu avoir Wagner à -l'Éden? Les uns disent oui, les autres non. Les wagnériens, eux, -décrètent qu'on doit l'avoir, et ils disent avec juste raison que -puisqu'on exécute du Wagner dans les concerts on ne voit pas bien -pourquoi on n'en jouerait pas sur nos théâtres. La question de -patriotisme se réduirait-elle à une question de costumes? On serait bon -Français en chantant du Wagner en habit noir, mauvais patriote en -l'interprétant en pourpoint Moyen-Age. - -Et les wagnériens, qui, du reste, font de Wagner un Bouddha et l'adorent -religieusement, les wagnériens, las de prendre le train de Bruxelles -pour aller écouter _Siegfried_ à la Monnaie, de déclarer, par la plume -de l'un d'eux (que je cite textuellement): - ---La représentation des oeuvres de Richard Wagner est non seulement -_utile_, mais _nécessaire_, on doit se le tenir pour dit et le programme -de tel candidat à la direction de l'Opéra tient dans ces trois mots: -_Jouer du Wagner!_ - -Va pour Wagner. On va le représenter ces jours-ci à Toulouse en -Toulousain. On ne saurait manquer de le représenter bientôt à Paris--en -Parisis. J'ai presque envie de demander à nos lecteurs et à nos -lectrices s'ils sont ou ne sont pas d'avis qu'on joue _Lohengrin_. Ce -serait un plébiscite dans le genre de celui du _Figaro_ qui demande à -ses abonnés, et surtout à ses abonnées, si M. Carnot doit ou ne doit pas -gracier Mme de Jonquières. - -Généralement, et dans une proportion énorme, les réponses ont été que -Mme de Jonquières mérite la clémence du président de la République. Elle -a visiblement gagné sa cause devant l'opinion, si elle l'a perdue devant -la justice, cette femme qui a eu pour plaider en sa faveur une lettre -touchante, et tristement passionnée de son mari. Elle a aimé, elle a -souffert. Elle a porté devant la foule, avec une dignité de grande dame, -le poids de sa faute et le deuil de son honneur. Toute la pitié a été -vers elle. Toute la colère s'est tournée vers son complice et M. Fouroux -restera un type de don Juan _nouvelle couche_ tout à fait -caractéristique. - -Je remarque--soyez heureuses, ô filles d'Ève!--que les femmes font, en -pareil cas, meilleure figure que les hommes. Voyez le procès Chambige. -Voyez le meurtre de Mme Dida par ce jeune Russe affolé, dans un cabaret -de Ville-d'Avray: la femme meurt, l'homme survit. «Est-ce qu'on se tue -pour une femme?» disait Fouroux. On va juger, en Russie, un lieutenant -de hussards qui a tué une chanteuse, du consentement de la pauvre fille, -et qui n'a pas su l'accompagner dans la mort. La main ne leur tremble -pas pour le meurtre à ces amoureux de l'agonie, elle leur tremble pour -le suicide Dans la partie d'amour qu'elles jouent, les femmes payent, -les hommes trichent. - -Mme de Jonquières semble, du reste, assez punie par la déchéance -mondaine que le scandale lui inflige. Nous avons eu beau proclamer le -très équitable principe de l'égalité devant la loi, il est bien certain -pourtant que la même peine s'appliquant à des individus d'éducations -différentes est plus ou moins cruelle selon le tempérament, les -habitudes, la situation sociale des condamnés. Le régime de la prison -est plus dur à une femme du monde qui tombe qu'à une fille qui se -traîne. La fièvre morale est, pour une personne telle que Mme de -Jonquières, aussi effrayante, plus douloureuse, qu'une peine matérielle. - -Encore une fois, je demande à mes lectrices si elles sont de mon avis. -Cette mode des plébiscites n'est pas inutile et j'aurais voulu la voir -appliquer à la discussion qui a eu lieu cette semaine entre M. le -général de Beauffremont et M. le général de Galliffet à propos de la -fameuse charge de cavalerie qui couronna d'une façon épique la triste -journée de Sedan en 1870. - -Je ne sais comment la discussion est née, mais la question s'est vite -posée: - ---Est-ce M. de Beauffremont, est-ce M. de Galliffet, qui a conduit la -charge? - -Là-dessus, polémiques, entrevues, notes officieuses ou bruits de duel, -articles de journaux. Eh! messieurs, il y a de la gloire pour tout le -monde! Le général de Galliffet a écrit--et l'on a vendu très cher cet -autographe dans une vente récente--il a écrit dans un rapport le récit -de cette charge épique, admirable, héroïque, et qui a trouvé, pour la -célébrer, un peintre de premier ordre, un peintre entraînant, plein de -mouvement et de vie, un peintre allemand, s'il vous plaît, Franz Adam. - -Demandez aux anciens cavaliers, aux chasseurs, aux Africains qui étaient -près de Galliffet lorsqu'il tira sa montre avant de charger, comme pour -voir à quelle heure il allait mourir, demandez-leur si le héros était ou -n'était pas en tête de cette chevauchée de la mort! M. de Beauffremont -réclame. Je vais mettre d'accord tout le monde. Lorsque le roi de Prusse -vit passer la trombe humaine, hommes et chevaux ne faisant qu'un, et -lorsqu'il la vit se briser sur la ligne noire des tirailleurs allemands, -on sait le cri qui vint instinctivement sur ses lèvres de soldat: - ---Ah! les braves gens! - -Les _braves gens_, messieurs! Guillaume ne dit point: _le brave homme!_ - -Tous étaient des braves, les colonels et les soldats, tous ceux dont je -vois encore les cadavres tombés sur la terre sèche du calvaire d'Illy. - -Le _calvaire!_ Un nom bien choisi pour la charge où passèrent ces -martyrs de la patrie. - -Rastignac. - - - -LES CURIOSITÉS DU FROID - -[Illustration: Carte thermométrique du 17 janvier 1891.] - -C'est sur des curiosités d'un ordre tout à fait scientifique que nous -voulons aujourd'hui appeler l'attention de nos lecteurs, car autrement -le titre de cet article pourrait paraître assez mal inspiré devant la -persistance d'un froid rigoureux qui prend les proportions d'une -calamité générale. Les pouvoirs publics s'en sont émus. On cherche de -tous côtés à soulager d'effroyables misères, et d'un commun accord le -gouvernement, les municipalités, la presse et les particuliers se sont -trouvés spontanément réunis pour réparer, autant qu'il sera possible, -les conséquences déjà si tragiques de ce long hiver, et pour préserver -la grande armée des pauvres des souffrances dont les cruelles nuits de -ce mois terrible nous menacent encore. Lundi dernier la Chambre a voté -un premier crédit de deux millions pour venir en aide aux misères -actuelles. Le conseil municipal de Paris a pris de son côté les mesures -que l'on connaît. La philanthropie fait de toutes parts ses meilleurs -efforts pour atténuer les rigueurs d'une nature bien impitoyable. - -Au point de vue purement scientifique, l'étude de la distribution des -températures met en évidence un fait extrêmement curieux et qui pourra -étonner plus d'un lecteur. - -Lorsque nous éprouvons en France des froids comme ceux qui sévissent sur -nos contrées depuis le 26 novembre dernier, il est bien remarquable que -la température ne va pas en s'abaissant du sud au nord à partir du -centre de la France, mais au contraire en s'élevant, et qu'il y a dans -nos régions, sur l'Europe, un minimum thermométrique autour duquel au -nord, à l'ouest et au sud, les courbes isothermiques montrent un -accroissement graduel de température. - -Si l'on réunit par une même ligne les lieux qui ont la même température, -ces lignes de 0°, 5°, 10°, plus ou moins espacées, ne vont pas de -l'ouest à l'est, c'est-à-dire que la température ne va pas en diminuant -du sud au nord: elles présentent, au contraire, les inflexions les plus -curieuses et peuvent être verticales aussi bien qu'horizontales. Que -l'on en juge, du reste, par la carte thermométrique du 17 janvier -dernier, que nous avons reproduite en tête de cet exposé. - -Considérez par exemple, sur cette carte, la ligne de 0° marquée d'un -trait un peu plus fort que les autres, vous remarquerez que la ligne de -0° passe par Charkow en Russie, descend sur Odessa, traverse la Serbie -au sud de Belgrade, atteint l'Adriatique jusqu'à Naples, remonte à Nice, -redescend par la Méditerranée jusqu'à Barcelone, pour aller passer non -loin de Lisbonne et remonter au Nord par Brest, Édimbourg, les îles -Shetland et la mer du Nord. Il y avait donc, ce jour-là, _la même -température à Naples qu'à Édimbourg et au nord de la Norwège._ - -On remarque deux régions de minima, l'une de -20° sur Dantzig, l'autre -de -27° sur Hammerfest. - -Déjà nous avons signalé cette remarquable distribution des températures -à propos du fameux minimum du grand hiver de 1879-1880. (Voyez notre -ouvrage l'Atmosphère, p. 432). Nous en reproduisons plus loin, à la fin -de cet article, la carte thermométrique, non moins curieuse que la -précédente, et plus remarquable encore, les courbes étant formées à -l'est et la température allant également en augmentant sous cette -direction. On se souvient que le minimum était sur la France:-25° à -Paris, -28° à Soissons,-30° à Langres. Ces courbes isothermes sont -fermées, et la température allait en s'élevant au nord comme au sud, à -l'est comme à l'ouest. Nice était au même degré que Christiania. - -Les deux cartes thermométriques que nous mettons sous les yeux de nos -lecteurs et qui représentent, non les isothermes de la température -moyenne de chaque lieu, mais seulement celle des jours considérés, à 7 -heures du matin, mettent en évidence les allures de ces courbes pendant -les périodes de froid. Elles sont toujours à peu près les mêmes sur nos -contrées, tous les hivers, pendant ces périodes. - -Cette curieuse répartition des températures est évidemment due à -l'influence de la mer et du gulf-stream. Sans la mer, la courbe de 0°, -par exemple, se continuerait horizontalement, avec quelques sinuosités, -vers l'ouest, au lieu de se replier presque à angle droit, et de -remonter, comme elle le fait, vers le nord. - -Ces minima thermométriques stationnaires sur l'Europe correspondent à -des maxima barométriques persistants. Quand la pression barométrique -reste approchée de 770mm, les froids ont une tendance à durer: c'est le -régime qui domine depuis le 26 novembre dernier. Les hautes pressions, -qui ont régné sur toute l'Europe à la fin de novembre, ont subsisté -pendant les mois suivants; il s'est établi ce que les météorologistes -nomment un régime anticyclonique. Et nous n'en avons jamais vu un -exemple plus remarquable ni plus persistant. Qu'est-ce que le régime -cyclonique et qu'est-ce que le régime anticyclonique? Le premier est -celui des dépressions barométriques qui amènent le mauvais temps, -lorsque le baromètre descend au-dessous de 760mm, et généralement un -vent de sud-ouest plus ou moins fort, tempêtes, orages, temps pluvieux, -irrégulier, nuages bas, air humide. Pendant le régime anticyclonique au -contraire, le baromètre est élevé, les vents du nord et de l'est -dominent l'atmosphère, forment comme une couche plus lourde et plus -épaisse, quoique plus transparente, qui reste longtemps en état -d'équilibre. Les hautes pressions constituent un état plus stable que -les basses pressions; le temps une fois établi se maintient, comme si -l'atmosphère, si mobile qu'elle soit, refusait de se mouvoir autrement -que très lentement. Quand le régime des hautes pressions régit l'hiver, -il faut s'attendre à le voir durer; les cyclones venus de l'Atlantique -sont comme refoulés par la masse froide qui pèse sur l'Europe. A peine -peuvent-ils un instant la modifier partiellement. Le vent du nord-est -domine, et si le ciel est pur, les rigueurs du froid s'accroissent -encore. - -La journée du 19 janvier a été l'une des plus froides de l'année pour -l'ensemble de l'Europe. Si l'on examine la carte thermométrique, (qu'il -serait superflu de reproduire ici: elle est l'exagération de celle du -17) on constate que la courbe de 0°, au lieu de passer en France comme -d'habitude, traverse l'Italie et la Sardaigne pour atteindre l'Algérie à -Oran et Nemours, puis traverse le Maroc, remonte le long de l'Atlantique -à l'ouest du Portugal pour s'élever vers l'Angleterre, l'Écosse et la -mer du Nord. La courbe de -5° passe à Marseille, au pied des Pyrénées, -et remonte par Rochefort pour traverser la Manche entre Cherbourg et le -Havre. C'est là une caractéristique d'un froid extrêmement rare. - -Nous devons cependant remarquer que dans cette zone de froid qui -enveloppe Florence, Nice, Toulon et l'Espagne, quelques petites oasis -semblent des golfes printaniers encadrés dans la glace: telle par -exemple la petite baie si privilégiée de Monaco, où le docteur Guérard -vient d'installer un observatoire météorologique muni d'instruments -d'une précision absolue, et où le 19 janvier au matin ses thermomètres -marquaient 3° _au-dessus_ de 0, tandis qu'à l'Observatoire de Nice la -température était de 3° _au-dessous_. (L'observatoire de Nice est, il -est vrai, sur la montagne et est un peu plus froid que la ville; mais de -toute la Corniche, c'est la baie de Monaco qui est certainement la moins -froide en hiver.) Ce jour-là le minimum des observations en -correspondance avec le Bureau central météorologique était à Besançon: -16° 4 au-dessous de zéro. Il y avait alors à l'est de la France un pôle -de froid analogue (quoique moins rigoureux) à celui que nous remarquons -sur la carte du 19 décembre 1879. - -Voici les minima les plus forts qui aient été observés pendant ces -derniers jours. Nous regrettons d'offrir à nos lecteurs une collection -de chiffres, qui est toujours un peu froide (sans jeu de mots), mais il -n'y a rien d'aussi précis que les chiffres, pour constater l'état réel -de la température. - - Épinal le 19 janvier -26°. - Neuchâteau le 17 -26°. - Vesoul le 17 -25°. - Sainte-Menehould le 18 -24°. - -Saint-Etienne, Périgueux, Lons-le-Saunier, Montluçon, le 18, -20°; -Troyes, Reims, Lyon, Nevers, Le Puy, Verdun, Vichy, Hambourg, le 18, --18°; Dijon, le 19, -17°. - -Des régions, plus aimées du soleil, ont été également très éprouvées: - - Toulon le 19, -8°; - Marseille, le 19, -9°; - Perpignan, le 18, -11°; - Cette, le 18, -12°; - Sétif (Algérie), le 18, -12º: - Padoue (Italie), le 17, -13°: - Turin et Vittoria (Espagne), le 18, -15°. - -A Toulon, le vieux port a été bloqué un instant; dans l'arsenal de la -marine, toutes les issues des darses communiquant avec la rade étaient -barrées par des îlots de glace. Des chaloupes à vapeur sortant du port -ont été obligées de redoubler de vitesse pour pouvoir manoeuvrer. Les -bassins de Castigneau et de Vauban étaient complètement gelés. - -Marseille avait pris les allures d'une véritable Sibérie. Le canal de la -Durance, qui alimente la ville, était pris sur tout son parcours; les -étangs de Carante et de Berre étaient gelés: la glace avait 75 -kilomètres de circuit. - -A la Rochelle, le vieux port a été gelé en partie, ce qui n'était pas -arrivé depuis soixante ans. - -A Genève, le port est gelé, et la glace s'étend jusqu'à 200 mètres de -distance; une foule énorme le traverse. - -Lac de Constance: le lac est gelé aussi loin que porte la vue; les -bateaux à vapeur sont bloqués par les glaces. - -Ostende, Blankenberghe, Anvers: la mer est gelée et les bateaux ne -peuvent plus entrer dans les ports. - -Hambourg: l'amoncellement des glaces à l'embouchure de l'Elbe ferme -l'entrée du port. - -Nous signalons ces derniers faits en particulier, parce que la -congélation de la mer est ce qu'il y a de plus rare au monde. Nous -pourrions leur ajouter les rapports de Naples, de Rome, d'Espagne et -d'Algérie, signalant partout la glace et la neige, ainsi que les énormes -chutes de neige tombées depuis huit jours sur le centre et l'est de la -France. Aux portes de Paris même, l'embâcle de la Seine, à Conflans, -rappelle les fameuses banquises polaires que nous avons observées à -Saumur en 1879. Rien n'a manqué au tableau de ce grand hiver. Plus de -cinquante personnes sont mortes de froid en France seulement, sans -compter les victimes indirectes. Les loups, les oies sauvages, les -cygnes, sont arrivés au centre de la France. Tous ces faits présentent -l'hiver actuel comme l'un des plus longs et des plus rudes qui aient -existé. Il sera inscrit immédiatement après ceux de 1829-30 et de -1879-80. Encore ce dernier a-t-il été moins rigoureux à cause de son -passage assez rapide. - -Camille Flammarion. - -[Illustration: Carte thermométrique du grand froid du 19 décembre 1879.] - - - -[Illustration: A l'abri de la débâcle.] - -L'HIVER A PARIS - -Pendant que le savant suit pas à pas la marche et les fluctuations -diverses de la singulière période de froid que nous traversons et les -expose à nos lecteurs, l'artiste, de son côté, ne reste pas inactif. Que -de scènes curieuses, en effet, et que de coins pittoresques à croquer -pour le dessinateur dans ce Paris dont la physionomie est, en ce moment, -si spéciale! - -Pour ne prendre que le fleuve, par exemple, incomplètement gelé au -début, il a d'abord offert, ainsi que ses bords, le tableau désolant du -désert froid sous le ciel monotone et gris: plus de navigation sur -l'eau, plus de mouvement sur les berges, un instant on eût cru la grande -ville abandonnée à la suite de quelque catastrophe cosmique imprévue. - -Mais, avec la continuité du froid, la Seine ne tardait pas à se prendre -tout à fait, et la vie en même temps renaissait sur ses bords. Le -Parisien est si curieux, et même le plus affairé sait si bien trouver le -temps d'assister du haut d'un pont au spectacle d'une rivière -immobilisée entre ses rives! - -Et voilà que le paysage morne naguère s'anime et s'égaye, les épisodes -amusants vont se dérouler. - -C'est d'abord le plaisir de passer le fleuve sur la glace, afin de -pouvoir dire plus tard, avec un légitime orgueil: «Vous rappelez-vous -l'année où nous avons traversé la Seine à pied sec?» - -A Bercy, d'un bord à l'autre, c'est un perpétuel va-et-vient: les -gamins, comme toujours, en nombre. Ils s'aventurent les premiers, -craintifs d'abord--pensez donc, si la glace allait craquer!--puis plus -hardis, et leur exemple entraîne les autres. - -Plus loin, comme sur les sommets des glaciers alpestres, un charriage à -la corde a été organisé, tandis que çà et là des gens isolés patinent ou -glissent. - -[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La Seine prise à Bercy.] - -Puis c'est un café installé au milieu même du fleuve, et les -consommateurs se pressent attirés par l'originalité et la rareté du cas; -il fait froid, d'ailleurs, et le vin réchauffe. La recette du -glacier--on peut bien le nommer ainsi--sera bonne. - -[Illustration: Défense de traverser.] - -Mais, en prévision d'accident possible, la préfecture de police a fait -afficher l'ordonnance interdisant «le passage et les glissades sur la -Seine, la Marne et les canaux.» Des agents sont postés de distance en -distance sur les berges, et la foule peu à peu regagne les quais. - -Maintenant tout est désert et silencieux: l'autorité seule, toujours -paternelle et vigilante, se profile, arpentant la berge de son pas -méthodique. Tout à coup une forme se dessine sur la glace: est-ce un -délinquant? Non, c'est un chien. Perplexité des deux agents: l'arrêté du -préfet interdisant la circulation sur le fleuve est-il ou n'est-il pas -fait pour lui? - -Bientôt l'accès de la berge elle-même est interdite. Mais cette défense -n'est pas faite pour nous qui avons encore quelque chose à voir. - -Voici, en effet, une famille de tondeurs de chiens qui de temps -immémorial habite ce bachot de deux mètres de long surmonté d'une cahute -de bois. - -Dès le début, ces propriétaires d'un nouveau genre ont pris leurs -précautions, ils ont tiré leur maison flottante sur la rive, où, -solidement amarrée, elle n'aura rien à craindre ni du choc des glaçons -ni du dégel. - -Nous nous sommes attardés sur la Seine, qui a été le point le plus animé -de Paris ces jours-ci, mais que d'autres spectacles aussi pittoresque la -gelée ne nous a-t-elle pas offerts! quand ce ne serait que certaines -fontaines publiques, comme celles de la place de la Concorde par -exemple, dont les sujets allégoriques disparaissaient sous la glace en -couches accumulées, dessinant les architectures les plus bizarres elles -plus inattendues. - -Hacks. - -[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La descente sur la glace.] - - - -LA SOCIÉTÉ PARISIENNE - -LA COLONIE ANGLAISE - -La colonie anglaise de Paris a fait récemment une grande perte en la -personne de M. Mackenzie-Grieves, dont la mort a provoqué des regrets -unanimes dans la haute société parisienne et a laissé un vide qu'il sera -difficile de combler dans le monde du sport et de l'équitation. - -M. Mackenzie-Grieves était une de ces personnalités parisiennes qui, par -leur originalité, leur élégance, leur cachet particulier, leur -notoriété, occupent une place considérable dans l'existence quotidienne -de la capitale et semblent être devenus indispensables à son relief et à -son éclat; premiers rôles, étoiles brillantes du théâtre mondain qui, -bon gré malgré, accaparent l'attention, donnent au _high life_ son -caractère, sa physionomie et dictent les lois auxquelles il obéit. - -Homme de cheval consommé et passionné, fin, hardi et superbe cavalier, -passé maître dans l'art du dressage, M. Grieves, pendant plus de -cinquante ans, a monté trois ou quatre chevaux par jour et a fait -l'admiration de tous les promeneurs. On le voyait aux Champs-Élysées et -au Bois le matin. On l'y revoyait encore l'après-midi et il n'est -personne qui, en apercevant cet impeccable écuyer, élégamment sanglé -dans une redingote tirée à quatre épingles, campé, avec autant de grâce, -de désinvolture et de distinction que de correction, sur sa monture -toujours docile et mise à la perfection, il n'est personne, dis-je, même -parmi les profanes, qui ne fût captivé et qui ne le suivît -involontairement des yeux. - -On avait fini, à l'heure de la promenade, par le chercher -instinctivement et lorsque, dans ces derniers mois, vaincu par l'âge et -la maladie, il avait dû renoncer à regret à son exercice favori, il -semblait aux habitués du Bois de Boulogne que quelque chose leur -manquait et qu'un changement s'était opéré dans leurs habitudes. - -Aussi son absence fut-elle remarquée au point d'occuper les salons et -les clubs comme un véritable événement et fut-il sincèrement regretté -par les plus indifférents bien avant de passer de vie à trépas. - -C'était, au surplus, un homme aimable et un parfait _gentleman_ que ce -centaure, d'une exquise politesse, d'une extrême affabilité et d'une -serviabilité peu commune. Très répandu et très prisé dans la bonne -compagnie, il excellait à former des amazones, et les meilleures, les -plus étincelantes de la haute _fashion_ tenaient à honneur de suivre ses -conseils, d'être accompagnées par lui, de se dire ses élèves. J'en -pourrais citer ici plusieurs que tout Paris connaît et qui figurent au -premier rang de l'escadron de nos grandes dames ayant acquis une -incontestable réputation d'habileté dans le sport hippique. - -Le Jockey-Club, dont M. Mackenzie-Grieves était membre depuis 1839 et -qui lui avait confié, en qualité de commissaire-adjoint, la surveillance -du terrain de courses de Longchamps, a assisté en masse à ses obsèques, -qui ont pris par là les proportions d'une de ces imposantes -manifestations de sympathie dont l'aristocratique assemblée est peu -prodigue. - -*** - -Une des raisons pour lesquelles on a multiplié autour de son cercueil -les démonstrations d'estime et d'affection, c'est que, indépendamment de -ses qualités privées et des solides amitiés qu'il avait su se créer, il -appartenait à ce groupe assez clairsemé d'Anglais qui ont fixé leur -résidence à Paris et qui, ont pris racine au milieu de nous. - -Nos voisins d'Outre-Manche, en effet, nous visitent volontiers et -fréquemment, passent facilement le détroit, viennent à Paris à chaque -instant, y ont de nombreuses relations, souvent même des intérêts, et se -plaisent infiniment, quoi qu'on en dise, dans notre atmosphère, plus -libre et moins guindée que la leur. - -Mais, en général, ils ne séjournent chez nous que temporairement, ne s'y -installent point d'une façon définitive et n'y ont pas d'établissement. -De telle sorte que, malgré les rapports incessants, les liens de toute -nature qui existent entre les deux pays, la proximité où ils se trouvent -l'un de l'autre, la facilité des communications entre la France et -l'Angleterre, la colonie anglaise proprement dite est, sans contredit, -moins nombreuse et moins importante que beaucoup d'autres, l'Américaine -par exemple. - -Et, pourtant, il est hors de doute que, de tous les étrangers qui -honorent Paris de leur présence, les Anglais, en dépit des différences -de tempérament, des incompatibilités d'humeur et de certaines -préventions plus ou moins justifiées qui datent de loin, sont ceux que -le monde élégant accueille avec le plus de faveur, avec lesquels il a le -plus de points de ressemblance et qui, grâce à la similitude des usages, -à l'uniformité du chic à Paris et à Londres, se confondent le plus -aisément avec lui. - -Il paraîtrait naturel que, ayant adopté successivement toutes les modes -britanniques, ayant poussé l'anglomanie jusqu'à nous approprier le genre -d'étiquette et le service de table de l'opulente aristocratie du -Royaume-Uni, jusqu'à renoncer à nos traditions et faire violence à nos -instincts en bouleversant de fond en comble les règles du savoir-vivre -de nos pères, il en fût résulté une émigration anglaise très prononcée -sur les bords de la Seine avec le parti-pris d'y transporter ses pénates -sans esprit de retour. - -Je crois que s'il n'en est rien, c'est d'abord que la vie de château -confortable et magnifique que mènent les sujets de haut bord de S. M. -l'impératrice des Indes, non moins que les immenses fortunes -territoriales qu'ils possèdent pour la plupart, les absorbent, les -retiennent et leur créent des occupations auxquelles ils n'ont pas plus -l'envie que la possibilité de se soustraire. - -C'est ensuite que le prestige et la considération dont ils sont entourés -chez eux, en dépit des passions égalitaires qui déjà grondent sourdement -autour de la Pairie, ont un invincible attrait et ne sont guère faits -pour leur donner la tentation d'aller se confondre bourgeoisement à -l'étranger avec la vile multitude. - -C'est enfin que le rôle prépondérant qu'ils jouent dans la politique et -le gouvernement leur impose des devoirs et des responsabilités, dont, il -faut le dire à leur louange, ils sont profondément pénétrés, et leur -interdit les trop longues absences. - -Et puis la très courte distance qui les sépare de Paris et qui leur -permet d'en goûter tous les plaisirs, lorsque la fantaisie leur en -prend, sans en avoir les inconvénients, est un motif de plus pour qu'ils -n'éprouvent pas le besoin de s'y établir. - -Ils y sont donc généralement, ainsi que je le disais, en touristes; mais -en touristes, pour ainsi dire, habituels, partageant leurs loisirs entre -les deux capitales, vivant dans notre monde comme dans celui de Londres, -y ayant leur train d'existence, leurs obligations sociales, leurs -intimités, leurs aises et ne faisant point bande à part. La preuve en -est que le règlement de notre Jockey-Club renferme une disposition en -vertu de laquelle les membres du Jockey-Club de Londres sont admis à -fréquenter pendant un mois les salons de la rue Scribe sur la simple -invitation du Président du cercle le plus fashionable et le plus fermé -de Paris; ce qui n'a lieu pour aucun des autres étrangers résidant parmi -nous. - -*** - -Combien nous sommes loin du temps où un Anglais était pour les Parisiens -un objet de curiosité, voire un sujet de plaisanterie, et où Mme de -Girardin écrivait qu'un insulaire assistant à une représentation de -l'Opéra s'était mis froidement, après une cavatine très applaudie, à -faire un noeud à son mouchoir «pour se rappeler, disait-il, _cette -petite air-là_ qui était très jolie!...» Aujourd'hui, un assidu de _Hyde -Park_ ne se distingue plus d'un habitant de la rue de Varennes ou de -l'avenue de l'Alma. Le premier est aussi Parisien que le second et il -n'est pas de jour dans l'année où l'on n'ait à signaler la présence à -Paris de quelque célébrité d'au-delà du détroit. - -Sans parler de Mgr le prince de Galles, qui vient plusieurs fois tous -les ans--et souvent avec la princesse--nous rendre visite en simple -particulier, se mêlant à la foule, allant dîner chez ses amis sans -cérémonie, faisant sa partie de whist au club comme le commun des -mortels, nous remarquons la duchesse de Manchester, une des grandes -dames les plus en vue et les plus en vogue de la cour de Napoléon III, -une des élégantes les plus recherchées des séries de Compiègne; lady de -Grey, que nous avons primitivement connue et admirée sous le nom de lady -Lonsdale et dont la majestueuse et rare beauté fait sensation partout où -elle se montre; lord Salisbury, l'illustre premier ministre du cabinet -de Saint-James actuel; sir Charles Dilke, qui fut, dans ses jours de -splendeur et de puissance, l'allié et le commensal de Gambetta et dont -il est permis de regretter la disgrâce politique, due à des -circonstances qui n'avaient rien de commun avec les intérêts de l'État; -le marquis de Harlington, un des hommes de gouvernement les plus -éminents d'Angleterre; lord Randolph Churchill, politicien de grand -avenir, dont les conceptions hardies et les tendances -ultra-progressistes effarouchent, parfois, les conservateurs -intransigeants de la Chambre des Lords et qui est l'ami intime d'un de -nos plus jeunes et de nos plus remuants députés conservateurs: le -marquis de Breteuil; lord Vernon, un autre intime de M. de Breteuil, -dont, entre parenthèses, on annonce le prochain mariage avec une riche -Américaine; lord Bosebersy, allié aux Rothschild, et qui a récemment -perdu sa femme; lord Courtenay; lord Calthorpe, que sais-je encore? - -*** - -Quant aux Anglais de distinction qui ont élu domicile à Paris, j'aurai -vite fait de les compter. - -Je passe sous silence lord et lady Lytton, dont j'ai eu occasion de -parler précédemment à propos du corps diplomatique, et j'arrive de suite -à sir Henry Hoare, parisien de goûts et de caractère, un homme du monde -accompli, universellement aimé et estimé, et si sincère ami de la France -qu'il a été un jour jusqu'à le déclarer avec chaleur dans un discours -officiel prononcé devant un grand nombre de ses compatriotes; ce qui -n'est pas précisément ordinaire, tant s'en faut. - -Sir Henry Hoare est un des piliers du Jockey-Club, où il est très connu, -très populaire, et où il a conquis une situation hors de pair. - -Une femme supérieure par l'esprit et par le coeur, le charme et -l'amabilité incarnés, Mme Wimpfindge, a un salon anglais et cosmopolite -où elle a groupé, avec un art merveilleux, de saillantes individualités -dans toutes les branches et qui est un centre de causerie intelligente. - -Et quand j'aurai nommé, après cela, sir Ed. Blount, l'honorable -président de la Compagnie de l'Ouest, son fils, l'organisateur -infatigable de toutes les fêtes de charité, M. Austin Lee, le vicomte -Molineux, le colonel Talbot, M. Hume, un joueur de billard incomparable, -et enfin M. Standisch, presque Français par ses alliances et dont la -gracieuse femme, née des Cars, est aussi séduisante que haut placée dans -la société, je n'aurai plus rien à ajouter pour le présent. - -Dans un passé encore récent, je rappellerai lady Mary Hamilton, qui fut -princesse héritière de Monaco, et ses deux frères qui ne passèrent point -inaperçus; la duchesse de Newcastle et lady Mary Craven, deux beautés -qui eurent des succès retentissants; M. Sartoris, M. O'Connor et M. -Vansittart. - -Dans l'avenir?... Je ne sais si je me trompe, mais j'imagine que notre -commerce mondain avec les Anglais est appelé à se développer et qu'ils -viendront de plus en plus chez nous. Toutefois, à moins d'un changement -radical dans leurs institutions politiques et sociales, il me paraît peu -probable que la colonie stable sorte des limites étroites où elle est, -présentement, enfermée. - -Tom. - - - -LES NOUVEAUX SABRES DE CAVALERIE - -[Illustration: - Sabre Sabre -du commandant Dérué de la section technique. - -1. Coupe de la lame en fer à T du commandant Dérué. -2. Coupe de la lame à gouttière de la section technique.] - -Au cours des marches et des contre-marches exécutées dans l'Argonne par -l'armée de Châlons, conséquences de l'indécision du généralissime, le 5e -corps d'armée occupait le 27 août 1870 Buzancy pour soutenir l'offensive -du 7e sur Vouziers. Le soir du 27 août, le général de Failly, commandant -du 5e corps, recevait l'ordre d'arrêter son mouvement en avant vers le -sud et de battre en retraite vers le nord-ouest, sur Châtillon. Avant de -commencer ce nouveau mouvement, il prescrivit au commandant de sa -division de cavalerie, le général de Brahaut, de pousser une -reconnaissance, de culbuter la cavalerie ennemie et de chercher à lui -faire quelques prisonniers pour obtenir des renseignements. Aussitôt -l'ordre reçu, nos braves cavaliers s'élancèrent hors de Buzancy à la -recherche de la cavalerie ennemie. Une demi-heure après, ils engageaient -une vigoureuse action contre la division de la garde prussienne -commandée par le général de Goltz. Le combat fut heureux pour nos armes. -Nos cavaliers culbutèrent la garde prussienne et la rejetèrent sur -l'infanterie et l'artillerie de soutien. Ne pouvant poursuivre leur -succès, ils se replièrent sur Buzancy sans être inquiétés. En repassant -sur le théâtre du combat, les acteurs purent constater les bons -résultats de leurs coups de pointe: une quarantaine de cavaliers -allemands jonchaient le sol. Nous n'avions perdu que trois cavaliers et -encore par le feu. Beaucoup de dolmans endommagés, de coiffures -enfoncées, de tresses coupées, de blessures légères, pas d'autres -cavaliers hors de combat, tel était le bilan de cette belle chevauchée. -Des combats plus importants que celui de Buzancy établissent qu'en -faisant usage de la pointe nos cavaliers se sont toujours assuré la -supériorité dans la lutte. Mais il n'en est peut-être pas de plus -probant par la proportion des pertes éprouvées par les deux partis. - -Au moment de choisir un nouveau modèle de sabre pour notre cavalerie, -armée encore en grande partie avec le modèle de 1822, il était donc -naturel que la direction de cavalerie s'inspirât des causes de nos -succès. Il ne pouvait plus être question, après tant d'expériences si -concluantes, d'adopter un autre modèle de sabre qu'un sabre droit -favorable aux pointés. Ce sont, en effet, deux types de ce genre que le -ministre de la guerre va mettre en essai dans quelques régiments de -cavalerie. - -L'un de ces sabres est présenté par la section technique de cavalerie. -La lame, à trois gouttières, est droite; la poignée est une lourde -coquille du modèle Préval. C'est donc un composé d'anciennes pièces -d'armes. - -L'autre sabre est présenté par le commandant Dérué, du 14e dragons, le -sympathique sportsman sans lequel il n'y a pas, à Paris, de fête -d'escrime. Son sabre est une innovation et sort de tous les types -connus. La lame est un fer à T, sans gouttières, la poignée est de forme -enveloppante. - -Afin de présenter aux lecteurs de l'_Illustration_ ces deux types -d'armes, nous nous sommes procuré les deux modèles assez de temps pour -en prendre des croquis d'une exactitude rigoureuse. La représentation -qui en est faite en coupe et élévation nous dispense de toute -description générale. Ce qu'il importe d'ailleurs le plus aux amateurs -d'armes et de sport, c'est de connaître les raisons de fabrication des -nouveaux sabres. - -Le sabre de cavalerie, modèle 1822, par sa courbure, ne favorise pas les -pointés, et son centre de gravité est trop éloigné de la garde pour -permettre une escrime tant soit peu savante. Pour obvier à ce dernier -inconvénient, on charge la garde au moyen de lamelles de plomb fixées à -la poignée. C'est ainsi que les officiers et sous-officiers parviennent -à s'armer moins mal que la troupe. Mais cet expédient augmente le poids -de l'arme qui est déjà très grand. Cependant c'est aussi à un expédient -semblable qu'a eu recours la section technique pour ramener le centre de -gravité de son modèle à sept centimètres de la garde, en adoptant une -coquille massive. Sans s'arrêter au poids de l'arme, elle a même -renforcé la lame à son extrémité et y a creusé, pour compenser en partie -cette augmentation de poids, une troisième gouttière. C'est ainsi que -son modèle pèse 140 grammes de plus que le modèle de 1822. La troisième -gouttière est la seule disposition qui différencie la lame nouvelle de -l'ancienne lame des cent-gardes. Tel qu'il est, le sabre est -incomparablement supérieur à celui en service. - -Le sabre Dérué ne ressemble en rien aux types en usage. Ainsi que nous -l'avons dit, la lame est un fer à T affûté. Le commandant Dérué estime -que le procédé des gouttières a fait son temps, et, de l'avis des -armuriers les plus compétents, il serait dans le vrai. En supprimant les -gouttières et en diminuant l'épaisseur du dos de la lance, on obtient -une lame plus résistante, d'un entretien plus facile, d'une trempe plus -uniforme, et d'un poids moindre. Le commandant Dérué préfère aussi la -garde enveloppante à la garde en coquille. C'est en tous cas bien plus -élégant. Enfin le commandant Dérué demande que l'officier soit autrement -armé que le simple cavalier. A l'officier, dit-il, une arme seulement -destinée aux pointés. Il a fait un modèle d'officier qui est une -élégante et merveilleuse épée de combat avec laquelle un maître ferait -de bien bonne besogne dans une mêlée. - -Dans le modèle de troupe comme dans le modèle d'officier, le centre de -gravité de l'arme n'est plus qu'à cinq centimètres de la garde. Le poids -du sabre Dérué est inférieur à celui du comité. Il se présente donc avec -un ensemble de qualités qui le recommandent à l'attention de nos -officiers. - -E. Desrosiers. - --------------------------------------------------- - -QUESTIONNAIRE - -N° 16.--Paris et Province. - -_Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de -la Vie de province?_ - -(14 Juin 1890.) - -RÉPONSES (suite) - -Je considère toute relation nouvelle comme une chance de malheur ou de -désagrément dans la vie. Les hommes sont méchants, les femmes aussi; -moins on en voit, plus on est tranquille. A Paris, on a la liberté de -choisir ses amis, d'entretenir un commerce agréable avec son entourage, -de négliger ses anciennes connaissances et d'en faire de nouvelles. La -vie de province impose des relations et une sorte d'intimité forcée; la -nécessité, l'isolement, l'habitude, rapprochent les caractères les plus -opposés et les plus antipathiques. L'indépendance est défendue, la -solitude impossible. Il faut recevoir des visites ou s'en aller; si on -néglige ou si on oublie d'en rendre une, on a sur la planche un ennemi -mortel, irréconciliable, qui travaille comme une taupe et finit par -ameuter le pays contre vous. Il faut bien s'y résigner avec philosophie: -et puis, en fin de compte, les visites font toujours plaisir: quand ce -n'est pas en arrivant, c'est en partant.--Canard jaune. - -Je n'entends autour de moi que des litanies contre Paris. Je crois que -le Diable n'est pas si noir qu'on le peint, et j'ai demandé à une de nos -amies ce qu'on faisait dans cet Enfer. Elle m'a répondu:--On ne dit pas -ces choses-là à une jeune fille; elle ne doit connaître la vie que sous -ses couleurs bleues, roses, blanches comme sa robe virginale.--Mais, -chère madame, j'aime autant regarder un drapeau tricolore.--Agnès. - -L'Angleterre est une île, chaque maison est une île, chaque habitant est -une île. C'est la Province, avec ses ménages de Robinsons, qui -considèrent les Parisiens comme des cannibales et qui regardent avec -effroi leurs pas sur le rivage. On vit comme le colimaçon dans sa -coquille, la tortue dans sa carapace, le hérisson hérissonné de tous ses -piquants, chez soi, entre soi, dans l'ombre. On sort rarement, on reçoit -peu de visites, on ne se livre pas, on ne se fie à personne, et on tâche -de savoir les affaires des autres en cachant les siennes. Et, pour -achever la comparaison avec les Anglais, les provinciaux ont trouvé -comme eux une excuse à l'hypocrisie: Elle a l'avantage de ne pas donner -le mauvais exemple.--Bernard l'Ermite. - -Au cercle, terrain neutre et banal, les rapports semblent empreints -d'harmonie, presque de cordialité; mais, sous ces apparences flatteuses, -on constate bientôt que l'hydre de la politique a fait des petits, et on -peut sonder les abîmes de haine qui séparent les groupes -provinciaux.--Whist. - -«Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire -qu'on se moque d'eux, ou qu'on les méprise; il ne faut jamais hasarder -la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens -polis ou qui ont de l'esprit.» Cette observation de La Bruyère résume la -différence des moeurs de Paris et de la Province. Les provinciaux ne -sont peut-être pas foncièrement méchants, mais ils deviennent féroces et -vouent une effroyable haine à ceux qui blessent leur vanité. Or, c'est -la vanité malade qui rend le Provincial ombrageux et susceptible; il se -pique d'un rien; il s'imagine toujours qu'on s'occupe de lui, qu'on le -regarde, qu'on l'observe, qu'on veut l'humilier, se moquer de lui, le -tourner en ridicule, et il craint le ridicule comme une tache qui ne -s'efface pas.--Comic. - -Le Provincial a une méfiance innée contre le Parisien et tout ce qui -vient de Paris. Le genre simple est l'idéal du Parisien, le genre noble -et compassé est celui du Provincial. S'il paraît timide, c'est qu'il est -excessivement prétentieux; il est affecté et plein de morgue, en raison -directe de sa fortune, de sa position et de son peu d'esprit.--Grain de -poivre. - -Paris est le Salon de l'Europe, la seule ville où se trouve une société -supérieure, choisie, indulgente. Assurément il y a une grande pénurie de -sujets de conversation mondaine. Dans un salon, on ne sort pas de la -banalité des choses générales et des nouvelles courantes, déflorées par -les journaux. Une idée forte, une théorie de Darwin, par exemple, lancée -au milieu du cercle, produirait l'effet d'une pierre lancée sur la -surface unie d'un étang au milieu d'une bande de canards; quant à -Jean-Jacques Rousseau, Voltaire and Cie, il est convenu qu'ils ne -peuvent être lus que par des gens mal élevés. Un philosophe est un juge -et un ennemi. Le talent, l'esprit, est ce qu'il y a de plus odieux à la -médiocrité, et si cette supériorité n'engendre pas des haines atroces, -c'est que ceux qu'elle divise évitent de se rencontrer.--La Mere -Caspienne. - -Rien ne peut donner une idée de la pauvreté, de la misère des -conversations de province, reflet des petitesses et des mesquineries de -la vie journalière. L'esprit parisien est une monnaie qui n'a pas cours -dans les petites villes. Tout ce qui est lieu-commun à Paris fait les -beaux jours des salons les mieux composés; on y gâte les choses les plus -spirituelles et les plus originales en les traduisant et en les -rabâchant comme des anas. Mais on ne s'étonne plus que des gens -raisonnables puissent s'intéresser à des histoires insignifiantes et à -des contes à dormir debout, quand on a sondé la profondeur de -l'universel ennui de la Province.--La Muse du département. - -_(A suivre.)_ - -Charles Joliet. - - - -TOUR DANS LA GUINÉE PORTUGAISE - -Une polémique récente à propos de concessions qui auraient été accordées -par le roi de Portugal à des Français dans la Guinée portugaise a de -nouveau attiré l'attention sur cette partie de l'Afrique. Les documents -qui suivent et qui nous sont apportés par un de nos collaborateurs -seront donc les bienvenus et donneront, en attendant une étude plus -complète, une idée de ces régions, dont la mise en valeur n'est plus -qu'une affaire de temps. - -Après avoir exploré en détails la riche région de la Casamance qui fait -partie de nos possessions du Sénégal, nous avons résolu, M. Ferrolliet, -le comte Guy d'Avout et moi, de faire un tour en Guinée Portugaise. - -Partis de Carabane le 7 mai à 10 heures du matin, nous arrivons le 8 en -vue de Cachéo. Cette ville a perdu l'aspect spécial et tout à fait -pittoresque qu'elle avait autrefois lorsqu'elle était le centre le plus -important des Portugais et le seul établissement qui ressemblât à une -ville sur cette côte. Une demi-heure suffit à la parcourir en tous sens. -A l'ouest s'élève un mauvais fort rectangulaire surmonté à chacun de ses -angles par une petite tourelle minuscule, et armée de 12 canons vieux -comme les siècles. Dans la cour, très vaste, trois ou quatre papayers -semblables à des plumeaux donnent chacun, à midi. 5 pouces carrés -d'ombre. Une vingtaine de cassadors et artilheros composent toute la -garnison sous le commandement de deux Européens: un sous-lieutenant et -un lieutenant qui remplit les fonctions d'administrateur. - -[Illustration: LA GUINÉE PORTUGAISE 1. Les ruines du palais de l'ancien -gouverneur de Guinée, à Cachéo.--2. Carte de la Guinée portugaise.--3. -Le fort de Cachéo.--4. Chasseurs et artilleurs noirs composant la -garnison de la citadelle.--5. Le marché de Cachéo.] - -[Illustration: BISSAO.--Le marché.] - -Tous se prêtèrent d'autant plus volontiers au désir que je manifestai de -les photographier, que c'était pour eux l'occasion unique de se montrer -dans un appareil militaire. Après s'être consulté longuement sur -l'attitude guerrière dans laquelle il convenait de passer à la -postérité, on résolut de simuler une attaque. En conséquence, les -chasseurs allèrent sous un grand arbre se grouper au port d'arme -négligé, et les artilleurs alignèrent leurs pièces autour d'un bec de -gaz. J'eus toutes les peines du monde à leur faire comprendre que la -position était déplorable, et qu'en aucun cas des réverbères, plantés à -trois mètres de la gueule d'un canon, ne pouvaient être pris pour un -ennemi figuré. - -[Illustration Jeunes Papels de l'intérieur en costumes de fête.] - -En face de la porte du «Quartel», de l'autre côté du Largo don Luis I, -s'élève une maison qui eut ses jours de splendeur avec sa belle galerie -vitrée aux boiseries blanches et or, dont il ne reste plus que des -piliers en briques ruinés et des poutres menaçant la tête des -promeneurs. C'est l'habitation de D. Eugenia Miranda de Guilherme de -Carvalho Lopez, descendante d'une de ces illustres familles de Portugal, -à noms interminables, qui vinrent s'établir à Cachéo, et, par des -mariages avec les indigènes, donnèrent naissance à cette population de -métis si nombreuse en Guinée. Plus loin une maison carrée porte le titre -pompeux de Palais du Lieutenant-Administrateur. Derrière se dressent les -ruines gracieuses de ce qui fut jadis le palais du gouverneur de Guinée. -Ces fenêtres ogivales, ces restes d'une architecture qu'on s'étonne de -rencontrer dans ces parages, ces arbres et ces plantes poussant -tristement dans les crevasses des murailles, offrent un coup d'oeil -pittoresque rappelant les ruines d'un vieux monastère du treizième -siècle. - -[Illustration: Marchandes d'eau sur la place du Marché, à Boulam.] - -[Illustration Un griot jouant du balafon, sur les bords du. Rio Grande.] - -[Illustration: BOULAM.--Le port Beaver.] - -Le grand mouvement de Cachéo se trouve sur la place du marché où les -femmes Papels viennent de l'intérieur du pays vendre du bois, des -biches, des légumes, des oranges, des bananes, etc. Ces femmes robustes, -presque complètement nues, une main gaillardement campée sur la hanche, -de l'autre soutenant d'énormes paniers pleins de leurs marchandises et -qu'elles portent sur leur tête, partent la nuit de leur village, faisant -de 40 à 50 kilomètres à travers la forêt, pour arriver à la ville dès le -matin, et en repartir le soir. Elles recommencent ce trajet tous les -deux jours. Les dames de la ville drapées avec une certaine élégance -dans leurs pagnes au mille dessins et aux couleurs voyantes, couvertes -de bijoux d'or et de corail, viennent faire leur emplettes, pendant que -les flâneurs et les soldats contemplent ce spectacle qui constitue leur -unique distraction. - -Au centre de la ville, sur les bord du Rio Cachéo, est la factorerie de -la maison Blanchard et Cie, dirigée par un Français, M. Émile Menut. -Nous y trouvâmes une installation très confortable, un charmant accueil -et des petits noirs, entre autres un fils de roi, admirablement dressés -au service à l'européenne. - -A l'est enfin on voit une église qui est un problème d'équilibre avec -ses murs évasés qui laisseront un jour le toit s'aplatir sur les têtes -des fidèles ébahis. Tout à côté se trouve la grande école tenue par les -demoiselles da Costa, nièces du fameux Honorio Pereira Barretto, le -premier gouverneur de Guinée. Ces dames font la classe; aucune, -d'ailleurs, ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, alors elles se -rattrapent sur la couture; et quand on leur demande à quoi diable peut -bien servir leur école, elles répondent avec le plus grand sérieux du -monde: «que dans toute ville civilisée il en faut une, qu'il n'est -d'ailleurs pas nécessaire d'y apprendre tant de choses.» Très bien, -mesdemoiselles, vous ne tenez pas à faire des bachelières, c'est inutile -à la société. - -Si l'on veut se payer, comme on dit vulgairement, «une pinte de bon -sang», il faut voir passer une procession. A Cachéo, toute cérémonie est -une occasion de boire force eau-de-vie et vin de palme. Aussi -organise-t-on des processions à propos de tout. Le cortège se forme à -l'église et s'ébranle par la ville. On fait halte réglementaire chaque -fois que l'on passe devant la maison d'un des chantres et celles des -amis et connaissances; on y trouve, préparé d'avance, de quoi faire de -copieuses libations. Les chantres qui, hurlant à tue-tête, ont vite le -gosier sec, boivent énormément; le curé boit, tout le monde boit, on -boit tout le temps: le soleil est si chaud!... Je laisse à penser la -tenue des fidèles après une heure ou deux de ce genre de pérégrinations! -Le cortège, décrivant par les rues des courbes savantes, rentre à -l'église dans un état de gaieté difficile à dépeindre, et qui serait on -ne peut plus comique s'il n'était si mal édifiant. - -*** - -Je complète ce court aperçu sur la curieuse ville de Cachéo en rappelant -qu'autrefois il y existait une société de bravi, que l'on rencontrait la -nuit dans les rues. Chacun d'eux, la poitrine couverte d'un plastron de -cuir percé de trous où l'on plaçait des pistolets comme dans des -meurtrières, armé de poignards, d'un bouclier, d'une rapière, d'une -carabine, d'une fourche pour lui servir d'appui, ayant sur les épaules -un long manteau noir, et sur le nez une vaste paire de lunettes, -ressemblait fort à Tartarin s'ébranlant pour aller chasser le grand lion -du désert. - -Quant à la garnison, il ne fallait pas compter sur elle, ses rondes de -nuit étaient presque aussi redoutées que la rencontre des bandits. Que -voulez-vous? ces bons soldats jugeaient utile d'ajouter quelques petits -suppléments à l'insuffisance de leur solde. Actuellement la ville est -calme à l'intérieur, mais on n'en peut sortir qu'en s'exposant à de -véritables dangers, les Papels étant toujours disposés à vous envoyer un -coup de fusil. Pour se prémunir contre les attaques de ces indigènes, on -a entouré la ville d'une palissade haute et solide, dont les pieux sont, -il est vrai, par endroits, suffisamment espacés pour livrer passage à un -boeuf, voire même à un troupeau de moutons. Il y a bien par-ci par-là un -vieux canon sur un bastion en ruines, mais c'est toute une affaire de -mettre quelque chose dedans, et puis le courage manque pour faire -fonctionner ces pièces qui d'ailleurs ne fonctionnent plus. - -Nous mimes 43 heures pour nous rendre à Bissao, nos diables de marins -noirs ayant éprouvé le besoin, après nous avoir fait échouer deux fois -sur les bancs, de démantibuler notre gouvernail. - -*** - -Située sur une grande et belle île au débouché de deux rivières, le Rio -Geba et le Kroubal, Bissao déroule le long de la rade son long ruban de -maisons construites à l'européenne et recouvertes en tuiles. Sur leurs -couleurs chaudes se détache le vert foncé des arbres qui bordent le -rivage. A droite, à 250 mètres de la plage, sur une petite élévation, se -dressent les constructions du fort qui domine la ville en lui donnant -l'aspect d'une place forte. Il a la forme d'un carré bastionné de 200 -mètres environ de côté. Le mur de revêtement qui a 10 mètres de hauteur -au-dessus du fossé offre une facilité exceptionnelle pour l'escalade, -grâce à son inclinaison et à son mauvais état. Je me suis amusé en -plaçant mes pieds dans des trous qui furent autrefois des briques à y -faire une ascension, avec autant de facilité qu'on monte un escalier, -sous la gueule de plusieurs pièces de 12, honteuses de leur totale -inutilité. - -[Illustration: Chefs Brames.] - -[Illustration: BOULAM.--Les Casernes.] - -Dans l'intérieur du fort se trouvent les casernes et l'église, au milieu -de bouquets de benténiers gigantesques et séculaires, qui, vus de la -rade, font à la ville un arrière-plan de verdure de toute beauté. En -1846, après une attaque du fort par les Papels, on a construit une -muraille qui, partant du bastion S.-O. et allant jusqu'à l'Aiguade où -elle est flanquée d'une petite tour, enveloppe la ville tout entière. A -côté de l'Aiguade, contre la porte de la ville, sur la place du village -Papel, se tient le marché à l'ombre de grands fromagers. Il est très -animé par la présence des Bijougos, des Manjaques et des Balantes, qui -viennent y vendre leurs denrées. De gigantesques gargoulettes de terre -cuite au soleil, remplies d'eau ou de vin de palme, alignées par terre, -ou portées sur la tête de femmes noires qui rappellent des personnages -bibliques, lui donnent un aspect spécial que n'a pas le marché de -Cachéo. - -Dans la longue rue qui traverse la ville d'un bout à l'autre, -parallèlement au fleuve, on voit l'habitation de l'administrateur, un -café avec billard, et plusieurs maisons particulières avec étage et -balcon, fort bien meublées, ma foi. Une des choses qui donne beaucoup de -pittoresque à Bissao, c'est le passage fréquent de Papels de l'intérieur -qui viennent y faire entendre leur musique, ou y montrer leurs costumes. -L'accoutrement des jeunes circoncis est tout à fait original. Ils se -confectionnent eux-mêmes, avec des feuilles de rhônier, cette carapace -de colimaçon qu'ils se mettent sur le dos, ces bracelets qui ressemblent -à volonté à des nageoires ou à des ailes, ces pendeloques composées -d'anneaux et ces bonnets surmontés de deux ou quatre cornes de boeufs, -qu'ils portent pendant toute la période qui suit la cérémonie de la -circoncision. Les musiciens, eux, s'attachent autour des reins une -petite tunique faite également de feuilles coupées en longs rubans qui -pendent jusqu'aux genoux; leur coiffure est une sorte de petit panier -orné de coquillages, de crins, et de plumes de coq. Leurs instruments -consistent surtout en clochettes et en une variété de boîtes de conserve -de toutes les formes, plus ou moins trouées, sur lesquelles ils tapent à -tour de bras. - -L'ensemble forme un orchestre assourdissant qui exécuterait à merveille -certains passages des oeuvres de Wagner. Par contre, le vrai musicien du -pays, appelé «Griot», possède deux instruments très harmonieux. Le -premier, appelé «Cora», est formé d'une peau de bouc tendue sur une -caisse de résonance taillée dans un bloc de bois; des cordes, variant -de trois à trente environ, sont retenues sur un bâton à l'aide de petits -anneaux de cuir, que l'on fait glisser pour accorder l'instrument. On en -tire avec les doigts des sons assez semblables à ceux de la harpe ou de -la guitare. Le deuxième est une sorte de xylophone nommé «balafon». Des -morceaux de cailcédras, taillés de façon à rendre chacun une des notes -de la gamme, sont montés sur un cadre de bambou; de petites calebasses -attachées au-dessous servent à renforcer le son; deux baguettes armées à -leur extrémité d'une boule de caoutchouc, et maniées légèrement, font -rendre au balafon des notes un peu mates mais très pures. C'est avec -l'un ou l'autre de ces instruments suspendu autour du cou que le Griot -s'en va de village en village. Combien de fois ce personnage nous a-t-il -fait l'honneur de sa visite à notre petit lever, s'installant sur un -fauteuil ou par terre pour chanter les beaux yeux, la grâce, la force et -l'intelligence des Toubabs (les blancs)! Passionné pour son art qui -souvent le fait riche, il joue toute la journée, s'accompagnant de ses -chants tour à tour gais ou mélancoliques; il est de toutes les fêtes, -partout on le respecte, partout il est bien accueilli: c'est le -troubadour du Continent noir. - -Quand la brise est favorable, on met environ 7 heures pour se rendre à -Boulam. L'île qui porte ce nom n'est qu'une langue d'argile jaunâtre qui -s'avance dans une couche de vases peu salubres. La ville est construite -en amphithéâtre sur une pente douce descendant d'un vaste plateau -jusqu'à la mer. Sa situation nous paraît inférieure à celle de son émule -du Rio Geba, car les navires ont à tenter, pour y arriver, la navigation -difficile qu'offrent les bancs de l'embouchure du Rio Grande, tandis -qu'ils n'ont aucun danger à courir pour arriver à Bissao, où ils peuvent -en outre s'échouer sans crainte des vases. Plusieurs grands bâtiments -qui se sont échoués à Boulam n'ont jamais pu être relevés, entre autres -une canonnière portugaise que l'on y voit encore. - -A l'est de l'île cependant, le port Beaver est d'un accès facile, l'abri -y est parfait: à l'époque des tornades seulement, les bateaux sont -obligés d'y mouiller sur deux ancres. Un wharf superbe, commencé en 1888 -et presque terminé, permet de débarquer sans difficultés, à l'ombre de -beaux arbres, juste en face le palais du gouverneur qui fait, sur le -quai, l'angle de la rue principale. Quoique plus récente que Bissao, -puisqu'elle ne s'est créée que depuis vingt-cinq ans, Boulam est moins -gracieuse au premier aspect, mais plus grande, plus propre, plus -civilisée, comme il convient au siège du gouvernement de la Guinée. Elle -comprend le quartier européen avec ses maisons construites en pierres, -la plupart à deux étages, et recouvertes de tuiles; puis le quartier -indigène qui s'étend assez loin dans la partie nord; les maisons y sont -en pisé, recouvertes de paille, et n'ont qu'un rez-de-chaussée. - -Dans le quartier européen on remarque le télégraphe avec la maisonnette -où se trouve l'attache du câble; des casernes superbes en fer et -briques, surélevées sur des piliers également en fer pour éviter -l'invasion des fourmis et des termites; à côté se trouvent l'église et -l'hôpital, de construction analogue et légère; puis les consulats de -France et d'Italie, l'imprimerie, la place où des marchandes d'eau, en -permanence toute la journée, vendent la calebasse de ce précieux liquide -pour la somme de 20 réis (un peu plus de 10 c.) Sur le quai, une jolie -maison, avec galeries à arcades en plein cintre faisant tout le tour du -rez-de-chaussée et du premier, offre, avec l'aspect d'une maison -romaine, tout le confort et la fraîcheur désirables en Afrique; c'est -l'habitation de M. Olivier, vicomte de Sonderval, voyageur français qui -s'est rendu célèbre pendant ces dernières années. Vient enfin le palais -du gouverneur, ancien établissement de la maison française Maurel et -Prom. Nous trouvâmes chez S. E. M. le colonel Rogerio Santos le plus -gracieux accueil: tout dévoué aux intérêts de la Guinée, il nous -manifesta le désir de voir des Français venir s'installer dans la -colonie pour y faire fleurir le commerce et exploiter son sol. - -Dans la campagne autour de la ville, sont disséminés des villages Brames -et Foulahs. C'est dans l'un d'eux que nous avons fait poser, à côté d'un -de ses chefs, le grand roi de tous les Brames, Domingo, portant au côté -deux énormes glands formés d'une queue de cheval, insigne de l'autorité -suprême. Ils sont au pied d'une de ces constructions bizarres en terre, -oeuvre des petits vers blancs, appelés termites. La campagne et les -forêts sont remplies de ces termitières dont quelques-unes ont la forme -gracieuse et élancée de clochetons d'une cathédrale gothique. - -Parmi tous ces peuples on trouve des superstitions du plus haut comique. -Si vous allez à la chasse, ils vous empêchent de tuer les ibis, parce -qu'ils prétendent que chasseurs et spectateurs contractent illico un -rhume fort dangereux. D'autres vous font les mêmes cérémonies pour les -caïmans, les biches, les panthères... sous prétexte qu'ils ont avec ces -animaux des liens de parenté. Si on veut les photographier, presque tous -refusent énergiquement, parce que cela fait tomber les ongles et les -oreilles. Il fallait voir devant mon appareil braqué les femmes -épouvantées s'enfuir à toutes jambes, se poussant, se bousculant, se -dissimulant les unes derrière les autres, cachant têtes et mains dans -leurs pagnes, leurs calebasses ou leurs paniers. Cela donnait lieu à des -scènes indescriptibles d'épouvante d'un côté, de fous rires de l'autre. -De plus, un Européen a eu, il y a deux ans, la malencontreuse idée de -leur montrer ce qui se passe dans une chambre noire, où l'on sait que -les images sont renversées. Aussitôt le bruit s'est répandu parmi les -moricauds que cette machine-là vous mettait la tête en bas, et les -femmes, goûtant peu ce genre d'exercice qui, pensent-elles, retourne -leur costume simple et léger, et leur fait faire malgré elle, _coram -populo_, un poirier qui manque de décence, ont en abomination cet art -tout pacifique. - -A côté de ces humeurs craintives, on trouve parmi les noirs une -confiance audacieuse dans ce qu'ils nomment «Grigris». Croiriez-vous -qu'un petit sachet de cuir, à l'intérieur duquel est cousu un verset du -Coran et qu'on suspend autour du cou, suffit à vous procurer tous les -bonheurs et à écarter tous les maux? C'est comme cela cependant. Avec le -Grigri on ne peut être ni blessé ni tué. Quand je leur proposai de -décharger sur eux une volée de balles de mon Winchester, ils allaient -immédiatement se planter à 50 mètres avec un air épique de défi et de -suffisance imbécile. - -*** - -Nous compléterons bientôt ces détails dans un travail complet sur la -Guinée. Ces quelques lignes, dans lesquelles nous n'avons en somme rien -dit de la colonie portugaise, des richesses de son sol, des peuples de -l'intérieur, etc., n'ont d'autre but que de tracer un cadre aux scènes -représentées par les gravures. Elles permettront au lecteur, -tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un petit tour dans des -villes européennes bâties au pays des noirs, et lui enverront, je -l'espère, un chaud rayon de leur soleil, pendant qu'il grelotte au coin -du feu, l'hiver. - -Raoul de Rocheblanche. - - - -M. LOCKROY PÈRE. - -Une physionomie essentiellement parisienne vient de disparaître: M. -Philippe Simon, dit Lockroy, est mort à l'âge de quatre-vingt-huit ans. -Son père était le commandant Simon, qui fut chevalier de l'empire: son -fils, M. Édouard Lockroy, est député de Paris et a été deux fois -ministre. Philippe Simon eut une carrière longue et variée, pleine -d'oeuvres, toujours guidée par une activité saine et de bonne humeur. -Après avoir fait de très complètes études littéraires, il passa ses -examens de droit, mais abandonna bientôt le barreau: pris de la passion -du théâtre, à laquelle tant de jeunes gens paient le tribut, il -s'engagea comme acteur et, débuta à l'Odéon, en 1827, dans les _Vêpres -Siciliennes_ de Casimir Delavigne. De l'Odéon, il passa à la -Comédie-Française où le répertoire romantique de Victor Hugo et -d'Alexandre Dumas père trouvait en lui un interprète d'autant plus -intelligent et fidèle qu'une vive amitié l'unissait à ces deux illustres -écrivains. Philippe Simon ne tarda pas, d'ailleurs, à devenir leur -confrère; il cessa, en effet, en 1840 de jouer les pièces des autres -pour en composer de son crû. C'était le temps des vaudevilles aimables, -faciles, et des opéras-comiques qui n'étaient autre chose que le -vaudeville agrémenté de musique. Philippe Simon-Lockroy avait la gaieté -franche--la gaieté française--qui est nécessaire au genre: il devait -réussir et il réussit. D'abord, avec des collaborateurs comme Scribe, -Anicet-Bourgeois, Arnould, puis tout seul, il fit applaudir un grand -nombre de pièces dont plusieurs ont eu les honneurs des reprises; il -écrivait aussi des livrets d'opéra-comiques, dont plusieurs sont devenus -très populaires: citons, dans l'ensemble du répertoire, le _Maître -d'École, Bonsoir, Monsieur Pantalon, les Trois Épiciers, les Chevaliers -du guet_ qu'on jouait l'autre jour aux matinées classiques du -Vaudeville, _Ondine, la Fée Carabosse, les Dragons de Villars_, etc... - -[Illustration: M. PHILIPPE LOCKROY D'après une photographie de M. -Nadar.] - -Le théâtre de la Comédie-Française, qui avait pris M. Philippe -Simon-Lockroy acteur et auteur, l'eut comme administrateur après 1848, -sur la nomination de Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur du -gouvernement provisoire. Il ne garda pas longtemps ces fonctions: -d'ailleurs, les convictions républicaines de M. Simon-Lockroy ne -pouvaient le laisser longtemps en bonne grâce, au moment où la réaction -commençait. Engagé comme volontaire, en 1870, à l'âge de soixante-sept -ans, dans le bataillon même que commandait son fils, M. Simon-Lockroy -prit part à la bataille de Champigny où il reçut à la jambe une balle -qui lui fit une assez sérieuse blessure, nécessitant un repos de six -mois. - -Dans ces dernières années, M. Philippe Simon-Lockroy, justement heureux -et reposé après une carrière si pleine et si honorable, fier surtout des -succès politiques de son fils, se laissait vieillir, souriant et -aimable, et, comme Candide, cultivait son jardin. Ce jardin avait -d'ailleurs, cette particularité rare que M. Simon-Lockroy l'avait créé -sur son balcon de la rue Washington: il y poussait des fleurs et même -des fruits, qui étaient régulièrement primés aux concours horticoles; -ces petits triomphes remplissaient d'aise ce vieux Parisien spirituel et -de bonne humeur, dont la fin a vraiment été, selon l'expression du -poète, «le soir d'un beau jour». - - - -[Illustration: L'HIVER DE 1891.--Aspect d'une des fontaines de la place -de la Concorde.] - - - -[Illustration: Les jardins brodés de Chicago: la Mappemonde.] - -LES JARDINS BRODÉS DE CHICAGO - -Les Américains ont adopté depuis quelque temps pour leurs jardins -publics un mode de décoration qui n'est pas sans originalité, bien qu'il -ne soit au demeurant que l'amplification en quelque sorte de ce que l'on -fait couramment chez nous. - -On sait, en effet, qu'au moyen de plantes au feuillage diversement -coloré, plantées à côté les unes des autres, nos horticulteurs -obtiennent des effets de tapis très curieux. - -On dessine, de cette façon, sur le fond vert d'une prairie, des étoiles, -des massifs, on simule des animaux, des signatures d'homme célèbre, et -l'on peut écrire des distiques entiers. - -Il est inutile d'insister sur ces fantaisies que tout le monde connaît. - -Les Américains ont appelé cela les jardins brodés, et, sous ce rapport, -les parcs de Chicago renferment les chef-d'oeuvre du genre. Nous en -donnons ici deux échantillons dont l'un représente le _Cadran solaire_, -l'autre, la _Boule du Monde_. Ils sont constitués simplement par une -carcasse métallique de fer, dessinant l'objet que l'on veut représenter, -charpente qui est solidement encastrée dans le sol ou dans un socle si -l'objet, comme la boule du monde, par exemple, doit tenir en l'air ou -faire relief sur le sol. Dans les intervalles calculés de cette -charpente sont alignés ou intercalés des pots de fleurs contenant des -plantes grasses de diverses couleurs. C'est d'un effet très original. - -[Illustration: CHICAGO.--Les jardins brodés: le Cadran solaire.] - - - -[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.] - -La semaine parlementaire.--La Chambre a procédé à l'élection de son -bureau. - -M. Floquet n'avait pas de concurrent pour la présidence. Il a été élu -par 282 voix sur 333 votants; il y a eu 43 bulletins blancs. - -Ont été élus vice-présidents: M. Casimir Périer, 244 voix; M. Peytral, -234; M. de Mahy, 233, et M. Spuller, 148. - -Les secrétaires sont: MM. Lavertujon, Pichon, Philipon, Rabier, -Boissy-d'Anglas. Jumel, de Montalembert et d'Espeuilles. Ces deux -derniers secrétaires, qui représentent la droite dans le bureau, -remplacent MM. de Kergorlay et Amédée Dufaure, qui n'étaient plus -candidats. - -Ont été nommés questeurs: MM. Royer, Bizarelli et Guillaumou. - -Suivant une habitude à peu près constante, la session a commencé par un -certain nombre d'interpellations. D'abord celle de M. Ernest Roche sur -l'emploi des fonds provenant du pari mutuel. Le ministre de l'intérieur -a répondu en déposant sur le bureau de la Chambre une proposition de loi -sur cette question, et en demandant l'ajournement de la discussion à un -mois. Cet ajournement est voté par la Chambre. - -Une interpellation de M. Le Veillé sur le cumul exercé par le procureur -de la République à Limoges, lequel donne à l'école primaire supérieure -de cette ville des leçons de législation usuelle, aboutit à l'ordre du -jour pur et simple, voté par la Chambre sur la demande du ministre de la -justice, par 319 voix contre 80. - -L'interpellation de M. Francis Laur, «sur les mesures que le ministre -des finances compte prendre pour empêcher le drainage de l'or sur les -marchés étrangers, a donné lieu à un débat plus animé. - -La thèse de M. Laur était que le gouvernement, bien loin de consentir, -comme il l'a fait récemment, à un prêt de 75 millions à la Banque -d'Angleterre par la Banque de France, devait, au contraire, imiter les -gouvernements voisins qui s'opposent, par des mesures économiques et -financières, à l'exportation de l'or monnayé. - -Un membre de l'opposition, M. le comte de Lanjuinais, est intervenu dans -la discussion pour soutenir en cette circonstance le gouvernement. Il a -félicité le ministre d'avoir autorisé le prêt à la Banque d'Angleterre, -et déclaré que, sans cela, le taux de l'escompte aurait été subitement -élevé en France au détriment du commerce national, par contre-coup de la -crise financière qui aurait sévi avec plus de rigueur encore dans le -pays voisin. - -M. Rouvier a pris ensuite la parole pour justifier la conduite du -gouvernement et la Chambre lui a donné gain de cause en repoussant par -428 voix contre 29 l'ordre du jour de blâme déposé par M. Francis Laur. - -M. Dumay a interpellé le ministre de la justice à propos de la fermeture -d'une usine à Revin, de l'expulsion d'un certain nombre d'ouvriers -belges pour faits de grèves et de l'attitude prise en cette circonstance -par le patron de l'usine en question, M. Martin, sujet belge lui aussi, -attitude que M. Dumay a déclaré provocatrice à l'égard des ouvriers en -même temps que contraire à la loi. Sur la proposition de M. Calvinhac, -l'examen des faits signalés par M. Dumay a été renvoyé par 250 voix -contre 140 au ministre de la justice. - -Une question qui ne pouvait manquer d'arriver en discussion devant la -Chambre est celle qui concerne les misères sans nombre et sans nom -produites par la longue période de froid que nous venons de traverser. -M. le ministre de l'intérieur a présenté une demande de crédit de deux -millions destiné à secourir les malheureux des villes, sans préjudice du -crédit spécial sera affecté aux populations rurales tout aussi -cruellement atteintes, sinon davantage. - -La Chambre a déclaré l'urgence et voté la discussion immédiate. - -M. Dumay a demandé un prélèvement de 50,000 francs pour l'appropriation -des postes-casernes et leur chauffage en faveur des indigents. - -M. Gauthier a proposé le dégagement des objets de literie déposés au -Mont-de-Piété, mais M. Constans a rappelé que toutes les fois qu'on a -voulu prendre une mesure de ce genre, on s'est heurté à cet inconvénient -que les trois quarts des reconnaissances étaient aux mains de -spéculateurs, en sorte qu'au lieu de secourir des indigents, on -favorisait des usuriers. Le ministre a ajouté que l'administration avait -tous les éléments nécessaires pour faire équitablement et rapidement la -répartition des secours. Le projet de loi a été voté à l'unanimité de -532 votants. - -A la séance de lundi dernier est venue l'interpellation de M. Bourgeois -(du Jura) relativement à la dénonciation des traités de commerce. -C'était de beaucoup la plus importante, car elle était en quelque sorte -le prélude de la discussion qui doit s'engager cette année sur -l'ensemble de notre régime économique. Protectionniste à outrance, M. -Bourgeois demandait la dénonciation de tous les traités de commerce -indistinctement. M. Ribot, qui lui a répondu, a formellement déclaré -«que la France ne devait pas s'isoler dans le monde et s'entourer de -barrières, qu'elle entendait seulement réviser et élever ses tarifs dans -la mesure de ce qui est juste et utile à ses intérêts». Le ministre a -été applaudi sur tous les bancs de la Chambre. La doctrine, qui tient le -juste milieu entre le protectionnisme exagéré et la liberté absolue, a -été approuvé à gauche comme à droite, car on a vu, chose rare, un député -monarchiste, M. Paul de Cassagnac, et un député boulangiste, M. -Déroulède, monter à la tribune pour s'associer à la politique économique -du gouvernement. Enfin, M. Méline étant venu à son tour lui donner son -appui, on pouvait s'attendre à un vote à peu près unanime en faveur du -ministère. Et, en effet, un ordre du jour de confiance a été voté par -458 voix contre 11. C'est la plus forte majorité que le gouvernement ait -obtenue sur une question économique. - ---L'élection du bureau du Sénat a donné les résultats suivants: - -Président, M. Le Royer, 168 voix. - -Vice-présidents, MM. Bardoux, 158 voix: Challemel-Lacour, 153; Merlin, -146; Demole, 143. - -Secrétaires, MM. Hugot, 158 voix; Cabanes, 156; Franck. Chauveau, 155; -Dusolier, 154; marquis de Carné, 148, Morellet, 140. - -Questeurs, MM. l'amiral Peyron, 156 voix; Guyot, 154; Cazot, 143. - -La charge de Sedan: M. de Beauffremont et M. de Galliffet.--A-t-il émis -un paradoxe, celui qui a prétendu que seuls les romans sont vrais et que -l'histoire est fausse d'un bout à l'autre? C'est une question qu'on peut -se poser quand on voit quelle peine on éprouve à établir l'authenticité -d'un fait contemporain, alors qu'on peut compter sur l'absolue sincérité -des témoins. - -Toute la semaine a été remplie par les polémiques des journaux sur ce -point d'histoire: Qui a commandé la charge de Sedan? Le prince de -Beauffremont, qui était à ce moment le plus ancien colonel, en revendique -l'honneur, mais le marquis de Galliffet soutient de son côté, que nommé -général de brigade à la date du 30 août, lui seul avait le droit de -commander cette fameuse charge, qui fut une gloire au milieu de nos -ruines. La question est de savoir si le décret qu'invoque le marquis de -Galliffet, et qui existe en effet dans les archives de la guerre à la -date du 30 août, a été bien réellement signé ce jour-là par l'empereur. -C'est ce que mettent en doute les adversaires de M. de Galliffet. Le -maréchal de Mac-Mahon a déclaré en effet que ce décret est resté sur la -table de l'empereur, qui ne l'a jamais signé, et d'autre part le général -Ducrot a proclamé hautement que la charge fameuse a été commandée en sa -présence et sur son ordre par le général de Galliffet. - -Comment se prononcer? En attendant qu'une communication officielle -tranche ce débat une fois pour toutes, le pays ne peut que partager sa -reconnaissance entre les deux héros qui méritaient tous deux de -commander ces «braves gens» qu'admiraient nos ennemis. - -La fuite de Padlewski.--Nous avons eu quelque raison, quand nous avons -analysé l'étonnant récit de M. de Labruyère sur l'évasion de Padlewski, -de nous borner à résumer ce récit, en laissant à la justice le soin de -se reconnaître dans cet imbroglio et de décider quel pouvait être le -texte de loi applicable à ce délit d'un nouveau genre, si audacieusement -raconté. La justice semble avoir été aussi embarrassée que nous. En -effet, poursuivi devant le tribunal correctionnel, M. de Labruyère a été -condamné à treize mois de prison. M. Grégoire et Mme Duc-Quercy, qui ont -également coopéré à l'évasion, ont été condamnés, le premier à quatre -mois, la seconde à six mois d'emprisonnement. - -Mais M. de Labruyère a interjeté appel, et devant la Cour les choses ont -changé d'aspect. Les magistrats n'ont plus été aussi convaincus que -l'individu conduit au-delà de la frontière sous le nom de Wolf fût -réellement Padlewski, et ils ont purement et simplement acquitté le -prévenu. - -Cet arrêt rendait impossible l'incarcération de M. Grégoire et de Mme -Duc-Quercy, qui ont été mis en liberté provisoire, en attendant, soit -une révision du procès provoquée par le ministère public, soit une -mesure gracieuse du président de la République. - -Mais où est Padlewski? un instant on a cru le tenir pour tout de bon, en -Espagne. Un individu arrêté à Olot a catégoriquement déclaré qu'il était -le meurtrier du général Seliverstof; mais il a été reconnu qu'il prenait -là «une fausse qualité» et on suppose qu'il a voulu dépister la police -et détourner l'attention de façon à permettre au véritable meurtrier de -gagner l'Amérique du Sud. - -Saura-t-on jamais le fin mot de cette histoire invraisemblablement -étrange? Il faut l'espérer, car il serait dommage que cette affaire, -intéressante comme un roman, n'eût pas le dénouement qui termine tout -roman qui se respecte. - -Les événements du Chili.--Depuis trente ans le Chili, faisant exception -au milieu des nations latines du Nouveau-Monde, échappait au fléau des -révolutions et des pronunciamientos, et cette sagesse lui avait assuré -une prospérité que les républiques voisines pouvaient lui envier. -Malheureusement cette situation privilégiée vient de prendre fin. Des -événements, que l'on peut juger très graves malgré les réticences du -télégraphe, se sont produits, et on ne sait où s'arrêtera ce mouvement -qui a séparé, du premier coup, l'armée et la marine, les troupes de -terre étant restées fidèles au gouvernement et les forces navales -s'étant mises en partie au service des révoltés. - -Depuis quelque temps déjà l'agitation existait dans les esprits, sinon -dans la rue. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif étaient en -état de lutte constant. Dans les deux chambres, l'opposition contre le -président Balmaceda comptait une majorité sérieuse et elle avait réussi -à faire voter deux lois: l'une sur la réforme électorale, l'autre -donnant aux chambres le droit de se réunir sur la simple convocation de -leur bureau. Le Président refusa sa ratification à ces deux lois. De là -le conflit à l'état aigu. - -En dernier lieu, les chambres ont refusé de voter le budget. - -Au 1er janvier, le président adressa un manifeste au pays, rejetant sur -le congrès la responsabilité des embarras créés par l'absence des lois -de finances et réglant de sa propre autorité les dépenses de l'État, -ainsi que la fixation des contingents de l'armée et de la marine. - -Les présidents des deux chambres prirent alors la résolution de quitter -la capitale, en lançant à leur tour un manifeste dans lequel ils -dénonçaient les violations de la Constitution commises par M. Balmaceda, -et ils se réfugiaient à bord d'un navire de la flotte. - -Aux dernières nouvelles, le mouvement insurrectionnel prenait de -l'extension. - -Amérique du Nord.--_La mer de Behring_.--Le conflit pendant entre -l'Angleterre et les États-Unis, au sujet des pêcheries de la mer de -Behring, entre dans une phase nouvelle. L'affaire a été portée par les -représentants du Dominion, d'accord avec l'Angleterre, devant la Cour -suprême des États-Unis, à laquelle les intéressés demandent d'annuler la -saisie du bâtiment de pêche, _W. P. Hayward_, opérée, en 1887, par les -agents du gouvernement de Washington. L'Attorney général, n'ayant pas -reçu d'instruction, a demandé une remise de quinze jours pour formuler -ses conclusions. - -On ne peut prévoir ce que décidera la Cour suprême, mais si elle ne -prononce pas un déclinatoire d'incompétence, la diplomatie se trouvera -dessaisie de la question. - -On sait quel est le rôle de la Cour suprême aux États-Unis. Gardienne du -pacte constitutionnel, elle se meut dans une sphère supérieure, non -seulement à celle des États particuliers, mais même à celle du -gouvernement fédéral. Elle a le droit--qu'elle a déjà exercé--d'annuler -les lois contraires à la lettre, ou même à l'esprit de la Constitution. -Il sera curieux de voir la solution que ce tribunal, qui n'a pas -d'analogue dans le monde entier, apportera à cette grosse question -internationale. - -_Les Indiens sioux_. Comme il était facile de le prévoir, les Indiens, -cernés de toutes parts, épuisés par le manque de vivres, en sont réduits -à faire leur soumission. Toutefois, plusieurs villes limitrophes des -réserves sont encore visitées par des bandes de Peaux-Rouges, et l'on -craint des collisions sanglantes. - -Le général Miles a eu une conférence avec Eagle Pipe, l'un des -principaux chefs indiens, afin d'établir les bases d'un arrangement -mettant un terme au conflit. Toutefois l'insurrection, mal éteinte, -reste menaçante sur différents points. - - - -Nécrologie.--Le compositeur Léo Delibes. - -M. Godart, conseiller à la Cour d'appel de Paris. - -M, Coquille, rédacteur au journal l'_Univers_ depuis 1845. - -Mme Benoit Fould. - -M. George Bancroft, célèbre historien et homme politique américain. - -M. Alonzo Martinez, président de la Chambre des députés en Espagne. - -M. Macé de Lépinay, doyen honoraire le la faculté des lettres de -Grenoble. - -Le sculpteur Aimé Millet. - -M. Émile Barlatier, directeur du _Sémaphore_ de Marseille. - -M. Carle, rédacteur du même journal. - -M. Laisné, architecte, membre de la Commission des monuments -historiques. - -M. François Thiery, grand négociant français établi à Bruxelles, qui -montra un dévouement sans bornes en faveur de nos soldats réfugiés en -Belgique en 1870. - -M. Philippe Lockroy, auteur dramatique, père de l'ancien ministre. - - - -[Illustration: LES THÉÂTRES] - -Théâtre-Français, Odéon.--L'anniversaire de Molière. - -Le Théâtre-Français et l'Odéon ont fêté l'un et l'autre, le 15 janvier, -avec le _Tartuffe_, l'anniversaire de Molière. Voilà un chef-d'oeuvre, -le public s'entendrait à merveille, si les critiques et les -conférenciers n'avaient pas la prétention de le lui démontrer. Mais, par -le temps qui court, où une série de beaux esprits et d'érudits -accaparent Molière pour le professer, chacun d'eux à son système à son -sujet et sa théorie: chacun a son idée à propos de telle pièce ou de -telle autre. Ce n'est pas toujours celle de Molière, et l'auteur et le -commentateur sont quelquefois en complète contradiction, ce qui ne -laisse pas d'étonner un tant soit peu le public. - -J'assistais il y a quelques mois à une conférence d'un homme d'esprit -sur le _Tartuffe_. La conférence précédait comme toujours la comédie. -Pendant plus d'une heure, nous écoutâmes avec le plus grand intérêt -cette causerie charmante, facile, improvisée pour être imprimée plus -tard, pleine d'aperçus les plus ingénieux, et explicative du génie de -Molière, l'homme et l'oeuvre à la fois, avec une abondance de procédés -de critique et de psychologie merveilleuse. On joua la pièce ensuite. La -salle étonnée ne s'y retrouvait plus. Le texte détruisait le -commentaire, mais là, de fond en comble. - -Faut-il s'en étonner? Le génie de Molière n'a pas tant de complications, -tant d'habiletés, et est tout entier dans sa simplicité même, et je ne -sache pas d'oeuvre plus claire que ce merveilleux _Tartuffe_. Notez -qu'en dehors de la comédie qui suffit à s'expliquer elle-même en ses -cinq actes incomparables, nous possédons sur l'_Imposteur_ une lettre -qui pourrait bien être de Molière lui-même et qui est un compte rendu de -sa répétition générale, compte rendu très fidèle puisqu'il parle de -quelques scènes supprimées à la première représentation. Le feuilleton -est fait de main de maître; c'est un décalque exact de la comédie. Donc -sur le Tartuffe, pas un doute, pas un point d'interrogation: même dans -les plus petits détails. Les caractères sont d'une franchise absolue, -les personnages se dessinent par des lignes nettement arrêtées: c'était -affaire au temps de déranger tout cela et de donner par endroits une -autre version que celle du poète. - -Tartuffe, selon l'indication de Molière lui-même, paraît sous -l'ajustement, d'un homme du monde, avec le petit chapeau, les grands -cheveux, le grand collet, l'épée et les dentelles sur tout l'habit. Nous -le voulons maintenant sous l'accoutrement d'un homme d'église. Je -regrette, pour ma part, que M. Got ait donné en cela dans les travers du -temps. Je l'écoutais, l'autre soir, dans ce terrible rôle. Il est -impossible de pousser plus loin l'art de la comédie. Si j'avais un -conseil à donner à un jeune comédien à ses débuts, je lui dirais: «Allez -voir ce maître des maîtres; pas un mot, pas un regard, pas un geste qui -n'ait son accent, sa vérité, sa puissance. C'est la perfection même; -jamais il ne vous sera donné de retrouver un ensemble aussi complet. -Mais pourquoi M. Got a-t-il diminué l'importance de ce personnage en le -réduisant au rôle d'un amoureux de sacristie? Oui, certes, Tartuffe -convoite la femme d'Orgon, mais il veut sa fille aussi, mais il veut la -fortune de cet imbécile. C'est un fier gueux que ce _Tartuffe!_ et c'est -vraiment lui faire du tort que de s'arrêter à la bagatelle de ses désirs -effrontés et de ne pas lui donner tous ses vices. - -Mon avis est donc que M. Got a fait erreur sur ce _Tartuffe_, qui en a -trompé bien d'autres du reste, Boileau un des premiers; oui, Boileau, -l'ami de Molière. Jugez, dès lors, si on est pardonné de s'égarer à ce -sujet. - -Il existe à la Bibliothèque un manuscrit de la main de Brossette. Ce -sont des notes; elles ont été publiées il y a une trentaine d'années, à -la suite de la correspondance de Brossette avec Boileau; elles sont peu -connues, et pourtant elles sont des plus curieuses. Brossette, avocat au -parlement de Lyon, avait une grande admiration pour Boileau; il était -jeune et il rendait souvent visite au poète déjà vieux, qui le recevait -dans sa maison d'Auteuil, et lui parlait du grand siècle et de ses amis, -de Racine et de Molière surtout, pour lequel il avait une admiration -toute particulière. Il le plaçait au-dessus de Racine et de Corneille, -mais il le critiquait pour l'irrégularité des dénouements de la plupart -de ses pièces. - -Ce dénouement du _Tartuffe_ lui paraissait particulièrement mauvais. Il -l'avait dit à Molière, en lui en proposant un meilleur et de sa façon à -lui. C'était bien simple. Plus de cassette et de papiers d'état -compromettants, plus d'exempt armé de l'autorité du roi et conduisant -Tartuffe en prison: après la découverte de l'imposture du Tartuffe, la -famille d'Orgon, siégeant en cour de justice, délibérait sur ce qu'il y -avait à faire souffrir à ce coquin. Chacun, jusqu'à Dorine, disait son -mot: le frère d'Orgon opinait qu'il fallait mépriser la conduite d'un -tel homme: on devait le chasser en ajoutant «une série de coups de bâton -donnés méthodiquement», Mme Pernelle qui survenait alors aurait fait le -diable à quatre pour soutenir l'homme et la vertu de son cher Tartuffe. -La scène aurait été belle; on aurait pu lui faire dire bien des choses -sur lesquelles le parterre aurait éclaté de rire: Mme Pernelle aurait -querellé le parterre et se serait retirée en grondant, ce qui aurait -agréablement fini la comédie, au lieu que, de la manière qu'elle est -disposée, elle laisse le spectateur dans le tragique.» - -Justement dans le tragique. C'était le but que visait le poète. Le -_Tartuffe_ est et veut être un drame. Molière écouta Boileau dans ses -observations et laissa les choses telles qu'elles étaient, avec le -superbe, le terrible cinquième acte, le plus beau à coup sur de tout son -oeuvre. - -M. Savigny. - - - -[Illustration: NOS GRAVURES] - -Mme LA BARONNE LEGOUX - -Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premières -représentations comme aux reprises de nos théâtres lyriques une grande -et belle femme, à la taille élancée, à l'allure majestueuse et -distinguée, aux grands yeux bleus éclairant un visage qu'encadraient de -magnifiques cheveux de la nuance dite blond vénitien. C'était Mme la -baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites -d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvième année. Elle -était, comme nous venons de le dire, de toutes les solennités -artistiques: son rang social, ses qualités d'esprit, sa beauté, -marquaient sa place dans toutes les grandes fêtes mondaines ou Paris -déploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres -litres pour prendre rang parmi les notabilités qui composent dans notre -capitale le tribunal du bon goût. Sous le pseudonyme de Gilbert des -Roches, elle avait écrit plusieurs compositions musicales dont les -connaisseurs appréciaient la facture savante et l'inspiration toujours -délicate. Ces oeuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait -quelles difficultés retardent, au théâtre l'avènement d'un talent -nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y -avait encore ceci quelle était femme, femme du monde, et que le public -et les directeurs de théâtre--déjà un peu défiants à l'égard des -artistes inédits--le sont plus encore quand ces artistes sont des -amateurs. Pointant _Armide et Renaud_, exécuté aux concerts du -Château-d'Eau, avait montré que la musique de Gilbert des Roches serait -goûtée des auditeurs d'une grande salle de spectacle. - -C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui -disparaît. - -LÉO DELIBES - -La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever à l'art -français un de ses représentants les plus brillants, les plus aimés. Léo -Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a -succombé vendredi dernier après une agonie douloureuse. Il souffrait -depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au -cerveau s'est déclaré. En quelques heures, la mort achevait son oeuvre. - -Léo Delibes avait cinquante-cinq ans. Né d'une famille peu aisée, à -Saint-Germain-du-Val, près du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de -grandes dispositions et une passion très vive pour la musique. A peine -âgé de douze ans, il remportait le prix de solfège au Conservatoire. On -le recherchait, dans les églises, comme enfant de choeur. Après avoir -appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans -la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Théâtre-Lyrique. -Il commençait déjà à composer des fantaisies comme les _Deux vieilles -gardes_, des opérettes, comme le _Serpent à plumes, l'Omette à le -Follembuche_, etc., pour les Bouffes, _Maître Griffard_ et le _Jardinier -et son seigneur_ pour le Théâtre-Lyrique. - -En 1862, Delibes passe à l'Opéra, comme second chef des choeurs. M. -Émile Perrin lui confie la musique du ballet la _Source_, qui réussit, -et dès lors, Delibes, après un court retour à l'opérette l'_Écossais de -Chatou_, la _Cour du roi Pétaud_ marche de succès en succès... C'est -d'abord _Coppelia_, le chef-d'oeuvre des ballets, dont la faveur dure -encore et durera longtemps. Puis viennent successivement: à l'Opéra -Comique, _Le roi l'a dit_, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; à -l'Opéra, _Sylvia_: à l'Opéra-Comique, _Jean de Nivelle_, qui dépassa la -centième représentation, et enfin _Lakmé,_ cette oeuvre si tendre, si -poétique. Il venait de terminer une nouvelle oeuvre, _Cassia_, où il -avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, était encore -plus large, plus complète que ce qu'il avait écrit jusqu'ici... Hélas! -il ne sera pas là pour l'entendre!... - -Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des -beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au -Conservatoire. - -Il s'en va, sincèrement pleuré par tous ceux qui, le connaissant, -avaient apprécié sa bonne grâce et la délicatesse de son âme. Les -Maîtres qui ont parlé sur sa tombe, après avoir célébré son talent, ont -rendu hommage à son caractère... Quelle est sa place, au juste, dans -l'école française? Un des orateurs qui ont prononcé son éloge funèbre, -le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi déterminée: «Léo Delibes, a-t-il -dit, se rattachait directement à cette lignée de musiciens français, -qui, au milieu du dernier siècle, créèrent, l'opéra-comique, et, malgré -les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette -marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière, pour -laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais à -laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image.» - -Adolphe Aderer. - -AIMÉ MILLET - -La semaine dernière, c'était d'Eugène Delaplanche, l'un des sculpteurs -qui se sont le plus passionnément inspirés des efforts et des recherches -de la nouvelle école, que nous enregistrions la mort. Cette semaine, la -sculpture a fait une autre perte: celle d'Aimé Millet, l'un des derniers -représentants de l'art romantique. - -L'auteur du _Vercingétorix_ de la colline d'Alix-Sainte-Reine -(Côte-d'Or) ne fut pas en effet un artiste qui rêva les menues -délicatesses et les finesses d'exécution des Florentins. Il voyait -«grand». Il avait la robuste conviction de cette génération de 1830, qui -pensait que le beau avait surtout de vastes dimensions. - -De là, des oeuvres souvent imparfaites, mais toujours inspirées par un -magnifique enthousiasme et par l'ambition du colossal. - -Aimé Millet était né en 1816. Après avoir longtemps hésité entre la -peinture et la sculpture et exposé plusieurs fois des dessins très -remarqués dans les salons annuels, il entra dans l'atelier de David -d'Angers. Dès 1857, il obtenait un grand succès avec son _Ariane_, qui, -achetée par l'État pour le musée du Luxembourg, lui valut une première -médaille. Ce fut le commencement d'une carrière glorieuse. En 1859, il -recevait la croix de la Légion d'honneur: en 1867, à l'Exposition -Universelle, il remportait, pour la seconde fois, une première médaille: -en 1870, il était promu au grade d'officier dans l'ordre de la Légion -d'honneur. - -Les oeuvres d'Aimé Millet sont nombreuses. Nous avons cité déjà son -_Ariane_ et _Vercingétorix_. Cette dernière lui attira une grande -popularité; au Salon de 1865--le même où figura le _Chanteur florentin_ -de Dubois--ses dimensions prodigieuses eurent le don d'enthousiasmer la -foule. D'ailleurs, la simplicité héroïque du chef gaulois, ses -moustaches tombantes, son front intelligent, éveillaient chez tous des -émotions patriotiques, et l'on était reconnaissant à Aimé Millet de -l'avoir dépeint tel à peu près qu'on l'imaginait volontiers. - -A Paris, on connaît surtout son _Apollon_ gigantesque qui domine -l'Opéra, le _Commerce, la Finance et la Prudence_, qui décorent la -façade du Comptoir d'Escompte, ses tombeaux de Murgor, de Baudin et -d'Edgard Quinet. - - - -LES LIVRES NOUVEAUX - -_Annuaire illustré de l'armée française_, par Roger de Beauvoir.--La -maison F. Plon, Nourrit et Cie vient de mettre en vente sa publication -nouvelle: _L'Annuaire illustré de l'armée française_, de notre -collaborateur et ami, M. Henri-Roger de Beauvoir. L'annuaire de 1891 est -encore un progrès sensible sur ceux de 1890 et 1889, quoique ceux-ci, -par leur remarquable exécution typographique et artistique, aussi bien -que par l'utilité de leurs renseignements, aient été, dès leur -apparition, classés parmi les albums nécessaires, indispensables à tous, -aujourd'hui que l'armée est la nation toute entière, et, par le luxe de -leur édition, aussi bien placés sur la table du salon que sur celle du -cabinet de travail. Mais les renseignements utiles ont été multipliés en -celui-ci, qui est un guide sûr et complet pour tous ceux qu'intéresse le -rouage compliqué de notre organisation militaire. Toutes les questions -de recrutement de conseils de révision, d'appels de classes, -d'engagements et de réengagements, etc., etc. y sont résumées avec -clarté: les compositions de corps d'armée, les emplacements de troupes, -indiqués dans le plus complet détail: les écoles militaires -minutieusement étudiées: tout enfin fait de ce bel ouvrage le _vade -mecum_ indispensable à tout Français qui, n'ayant pas dépassé 15 ans, se -trouve soumis à des obligations militaires. Que dire de la partie -artistique, absolument remarquable? Plus de soixante compositions -_absolument inédites_, signées de noms d'artistes d'un talent reconnu, -de grands dessins de page entière d'Armand Dumaresq, de Hoenen, -Perboyre, Comba, Soé, etc.: quelques très beaux portraits de Fernand de -Launay et Serendat de Belzim: quantité de jolis croquis semés à travers -tout l'ouvrage en font un album précieux; la typographie est -irréprochable; on a peine à comprendre comment on peut livrer au public, -pour un prix aussi modique, un ouvrage qui, outre son utilité technique, -tient une place honorable à côté des plus belles publications -illustrées. - -A. L. - -_Trois mois en Irlande_, par Mlle M.-A. de Bovet. 1 vol. in-18º, 3 fr. -50 Hachette.--S'il y a plaisir à lire ce récit d'un voyage de trois mois -dans la verte Érin, il n'en faut pas seulement trouver la cause dans la -beauté et l'originalité de la «terre d'émeraude», mais aussi et surtout -dans l'esprit de la voyageuse et le talent de l'écrivain. Pays charmant, -paraît-il, et malheureux à coup sûr, que l'Irlande! et Mlle de Bovet -n'hésite pas à lui témoigner son intérêt et ses sympathies, autant pour -ses attraits que pour ses infortunes. C'est ce témoignage, suivant elle, -qui lui a manqué le plus, depuis sept siècles de conquêtes, pour lui -réchauffer le coeur, et, comme il dépend de chacun de le lui donner, -elle nous en sollicite et nous propose, comme une bonne action qui -n'irait pas sans plaisir, d'aller en Irlande le lui porter nous-même. Il -est certain que cela est tentant après avoir lu son livre. Et nous -dirons volontiers avec elle: qu'on aille en Irlande--au moins dans le -livre de Mlle de Bovet. - -L. P. - -_Les récréations photographiques,_ par A. Bergeret et F. Drouin (Mendel, -éditeur. 118, rue d'Assas. Prix: 6 francs).--Intéressant volume qui, -ainsi que son titre l'indique, a pour but de fournir à l'amateur -l'occasion de sortir des sentiers battus et, de se délasser de ce que la -photographie peut avoir par certains côtés de fatigant et de laborieux. - -Les auteurs, sans négliger le côté pratique, ont passé en revue tout ce -que l'art peut fournir d'amusant dans le métier. - -Art de grimer les modèles, photographie astronomique, photo-miniature, -photographie en ballon, en cerf-volant, photographie des feux -d'artifices, des étincelles électriques, des fantômes, ombromanie, le -photographe farceur, pour se photographier soi-même, photographe et -badauds, les commandements du photographe amateur, sont les titres de -quelques-uns des chapitres de l'ouvrage de MM. Bergeret et Drouin, ils -suffisent à montrer ce qu'est l'oeuvre tout entière. - -Instruire et amuser, délasser à la fois l'esprit et la main, tel est le -but que les auteurs s'étaient proposé, ils y ont pleinement réussi. - -_Chants et légendes de l'aveugle,_ par M. Guilbeau (Librairie Boulanger, -83, rue de Rennes).--Très curieux volume de poésies. L'auteur, qui est -aveugle-né, parle en aveugle des impressions et des sensations des -aveugles, et les images dont il se sort procèdent, non de la vue, mais -de l'ouïe, ce sens si développé chez les êtres atteints de cécité; aussi -son oeuvre est-elle à la fois psychologique, naturaliste et artistique. -On la sent vécue. - - - -LE COMITÉ DU YACHT FRANÇAIS - -Un comité vient de se constituer sous la présidence d'honneur de M. le -vice-amiral Jurien de la Gravière, à l'effet d'encourager la -construction de yachts de course français, capables de lutter avec les -champions les plus célèbres d'Angleterre et d'Amérique. On sait quelle -importance la navigation de plaisance maritime a prise dans ces deux -pays, où les courses de bateaux à voile passionnent autant la foule que -les plus importantes réunions hippiques. La compétition pour la Coupe de -l'_America_, qui dure depuis des années, pour la possession de ce -trophée que les Anglais n'ont pu encore reprendre aux Américains, est -regardée de part et d'autre comme ayant un immense intérêt national, car -l'effort national pour créer le yacht digne de prendre part à cette -espèce de tournoi suppose dans le peuple où il se produit un sens -maritime très développé, et la passion en quelque sorte des choses de la -mer. - -La navigation de plaisance a fait en ces derniers temps, en France, de -très rapides progrès; mais, si le nombre de ceux qui pratiquent ce -sport si noble s'est très promptement développé, la construction des -bateaux de mer, il faut le dire, est restée à peu près stationnaire. Et, -pourtant, nos architectes navals, nos constructeurs, nos ouvriers, ne -sont pas moins habiles que ceux de l'étranger. Il ne leur manque que -l'occasion de montrer leur savoir-faire. C'est pour la leur donner que -le _Comité du yacht français_ vient d'être créé. - -Il se propose de distribuer des primes et des encouragements aux -propriétaires de bateaux de course et aux architectes navals, jusqu'au -jour où constructeurs, armateurs et équipages se seront assez -perfectionnés pour pouvoir entrer en lice avec chance de succès contre -leurs rivaux d'Angleterre et d'Amérique. A cet effet, il créera des -courses spéciales, donnera des prix aux plus méritants, récompensera -ceux qui les premiers iront affronter la lutte avec l'étranger. Dès à -présent, et pour faire connaître d'une façon précise le but auquel il -aspire, il a décidé d'organiser une régate à courir dans les eaux -françaises entre yachts de toutes nations, pendant la saison de 1892. -D'ici là, on peut légitimement espérer que le yachting français, grâce -aux encouragements qu'il recevra, se sera mis en mesure de soutenir -dignement l'honneur des trois couleurs. - -Le mouvement qui va nécessairement se produire dans les chantiers -français, sous l'action du comité, aura les plus heureux effets pour les -industries maritimes, pour ne parler ici que du côté matériel et -économique de cette question. On ne sait pas assez en France que la -navigation de plaisance maritime fait vivre en Angleterre tout un peuple -de marins d'élite qu'on ne peut évaluer à moins de 20,000 hommes, et que -les 3,000 yachts que l'on compte dans le Royaume-Uni représentent un -capital de 300 millions. - -Dans notre pays, il existe déjà plus de 1,000 yachts à voiles ou à -vapeur jaugeant ensemble 20,090 tonneaux et occupant 5,000 marins. Il ne -s'agit donc que de développer un sport déjà très prospère par lui-même, -et de lui donner chez nous la légitime importance à laquelle il a droit, -par les mêmes moyens que l'on a employés avec succès pour faire du sport -hippique ce qu'il est aujourd'hui. - -Notre puissance navale, nos industries maritimes, sont directement -intéressées au développement de la navigation de plaisance. C'est ce -qu'ont compris les membres du comité du yacht français où l'on voit, à -côté de yachtmen comme MM. Perignon, Ménier, Demay, Pilon, Loste, -Sahagué. Caillebotte, comte de Damrémont, baron de Sède, comte de -Guebriant, comte Mosselman, etc., des marins comme l'amiral Jurien de la -Gravière, le vice-amiral Miot, le contre-amiral Logé, des savants comme -M. Georges Ponchet, de grands industriels comme M. A. Couvreux, les -chefs de grands établissements de crédit ou des sociétés de navigation, -comme MM. P. Donon et Duprat, directeurs des Chargeurs-Réunis, etc. - -Le Comité du yacht français, afin de réunir les fonds dont il a besoin -pour mener à bien l'oeuvre patriotique qu'il a entreprise, fait appel au -concours de tous. Il a déjà réuni d'importantes souscriptions, et son -appel sera certainement, entendu en France, où la sympathie du public -est acquise d'avance à tout ce qui touche à la marine. - -La souscription reste ouverte au bureau du journal le _Yacht_, 55, rue -de Châteaudun. - - - -[Illustration:] - -CHARME DANGEREUX - -PAR - -ANDRÉ THEURIET - -Illustrations d'ÉMILE BAYARD - -Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890. - - -Mania, flattée d'avoir accaparé l'attention du prince, agitait lentement -son éventail et ses instincts de coquetterie se réveillaient peu à peu, -tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriew. - ---Oui, répondit-elle en ébauchant sa moue moqueuse, nous sommes toutes -charmantes ici... c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques... En -avez-vous trouvé de particulièrement intéressantes? - ---Oui, une... à Damas; une Anglaise sur laquelle on contait des choses -étranges... - ---Vraiment... Quel âge? - ---Soixante-dix ans... Mais elle n'en paraissait que vingt-cinq, et -là-bas on prétendait qu'elle possédait le secret de l'éternelle -jeunesse. - ---C'est merveilleux!... Vous a-t-elle communiqué sa recette? - ---Oui... Vous désirez la connaître? - ---Comment donc?... Naturellement. - ---Eh bien, je vous la donnerai quand vous serez septuagénaire... -Jusque-là, vous n'en avez pas besoin. - ---Vous vous moquez de moi, ce n'est pas gentil! s'écria-t-elle en -riant;--puis tout-à-coup sa figure mobile se rembrunit et exprima -l'agacement. Elle venait d'apercevoir Jacques qui rôdait autour de la -table, les traits contractés et le regard furibond. - ---Pardon, prince, dit-elle, je suis obligée de vous fausser -compagnie... Je n'ai encore salué personne et je manque à tous mes -devoirs... - -Elle se leva, se mêla un moment aux groupes épars et finit par retrouver -le peintre. - ---Vous voilà enfin! s'exclama-t-elle, en lui tendant sa main qu'il ne -sembla pas voir, d'où sortez-vous? - ---Vous le sauriez, répondit-il avec une irritation à peine contenue, si, -depuis votre arrivée, vous aviez eu des regards pour d'autres que M. -Gregoriew. - -Elle le dévisagea d'un air très calme et, connaissant ses emportements, -elle s'empressa de lui prendre le bras. Elle l'emmena dans le salon -contigu, dont la porte-fenêtre était ouverte sur les jardins. Quand ils -furent seuls, au milieu de l'une des terrasses, elle murmura avec -impatience: - ---Pourquoi ce mauvais visage? qu'avez-vous contre moi? - ---Vous le demandez? riposta-t-il, les dents serrées, croyez-vous qu'il -me soit agréable de vous voir fleureter avec ce prince russe? - ---Vous êtes jaloux du prince... un étranger que je connais à peine? - ---Et auquel vous permettez de vous baiser la joue! - ---Le baiser de Pâques... C'est une formalité banale, qui ne tire pas à -conséquence. - ---Et cette rencontre avec lui chez Mme Nicolaïdès, c'est sans -conséquence aussi, n'est-ce pas? - ---Pouvais-je prévoir que je l'y rencontrerais? - ---Pourquoi aviez-vous eu soin alors de me cacher que vous alliez à cette -soirée? - -Elle fronça le sourcil, et d'un ton hautain: - ---Assez!... Vous devriez mieux me connaître et savoir que je n'ai -l'habitude de rien cacher... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, -laissez-moi vous dire que si j'étais tentée de vous moins aimer, vous -prenez, en ce moment, le plus sûr moyen de m'induire à la tentation... -Ne jouez pas de la jalousie, c'est un vilain jeu et un jeu de vilains. - ---Comment ne serais-je pas jaloux, s'écria-t-il, quand vos coquetteries -avec ce monsieur défrayent déjà les conversations de vos amis?... On en -parlait tout à l'heure hautement dans le salon de Mme Koloubine. - ---Puis-je empêcher les gens de bavarder, et comment osez-vous prêter -attention à de pareilles niaiseries?... Oui, j'ai été aimable avec le -prince, quel mal y voyez-vous?... Dans notre monde, mon cher, ces -galanteries de salon sont une sorte de monnaie courante, sans valeur, et -c'est manquer d'usage que de s'en formaliser... - -Elle vit qu'il souffrait réellement, et, lui serrant plus étroitement le -bras, elle leva vers lui ses beaux yeux changeants: - ---Jacques, continua-t-elle, d'une voix attendrie, je ne sais pas -mentir... Le jour où je ne vous aimerai plus, je vous le dirai -franchement et honnêtement... mais, rassurez-vous, ce jour-là n'est pas -arrivé et, s'il ne dépend que de moi, il arrivera le plus tard possible. - -Jacques, encore tourmenté par un reste d'inquiétude, la regardait, puis -détournait les yeux vers le jardin où le vent du nord courbait les -arbres. Par-dessus les verdures agitées, on apercevait la mer d'un bleu -sombre. C'était ce même paysage qu'il avait contemplé pour la première -fois avec Mania, et, comme jadis, les captivantes prunelles slaves -fondirent sa colère. - ---Que ce jour-là n'arrive jamais, Mania, soupira-t-il en la serrant -contre lui avec une fougue passionnée, car je vous aime trop pour -supporter de vous perdre! - ---Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant, -rentrons; mais venez dîner ce soir à la maison... Je ne recevrai -personne que vous, monsieur! - - -XVI - -Il y a une chanson populaire que Jacques se souvenait d'avoir jadis -entendue aux fêtes de village, et qui dit: - - L'amour, l'amour est comme une montagne; - On y monte en chantant, on pleure en descendant. - -Depuis le départ de sa mère et de Thérèse, le peintre vérifiait à ses -dépens l'exactitude de ce vieux refrain. - -Peu de jours après cet événement, il avait reçu une courte lettre, datée -du Prieuré, par laquelle sa femme lui annonçait qu'elle s'était retirée -à Rochetaillée et qu'elle comptait y vivre désormais. Elle ajoutait -qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa résolution, et que -celle-ci l'approuvait entièrement. En effet, le même courrier apportait -au peintre une lettre de la petite mère. La pauvre femme était -consternée. Dans son désarroi et sa désolation, elle ne se sentait pas -la force d'adresser des reproches à son fils. Elle déplorait seulement -que le bon Dieu l'eût fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants -désunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui -était impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des -choses pénibles, et elle se préparait à retourner à Rochetaillée. - -Jacques était alors trop ébloui et enivré par les premières félicités de -sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent -profondément. Il les avait prévues, d'ailleurs, et les regardait comme -les conséquences fatales de sa liberté reconquise. Il répondit à Mme -Moret d'une façon respectueuse et évasive, en regrettant le chagrin -qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir -ni sur l'époque de son retour à Paris. Il lui envoyait une procuration -permettant à Thérèse de toucher directement les revenus qui lui étaient -personnels, et il la priait de veiller à ce que les intérêts de sa femme -n'eussent rien à souffrir de la rupture de la vie commune. C'était pour -lui une question de dignité, et il mettait son amour-propre à ne plus -intervenir dans l'administration des biens dotaux. - -Lorsqu'il était parti pour Nice, il avait emporté tous ses fonds -disponibles. Il avait vendu un certain nombre de petites toiles et -touché une avance considérable sur un plafond qu'il devait exécuter à la -Ville, et dont l'esquisse était achevée. A l'aide de ces ressources, il -espérait atteindre sans difficulté le moment où il rentrerait à Paris. -Mais les incidents de la séparation dérangèrent forcément l'équilibre de -son budget. Jusqu'alors il avait mené une vie régulière, qui, tout en -étant large et honorable, se trouvait proportionnée à sa modeste fortune -d'artiste. Il n'en fut plus de même, lorsque son existence devint -intimement associée à celle de Mme Liebling. Mania faisait partie d'une -société où l'on aimait à s'amuser, et où l'on dépensait sans compter. -Elle-même vivait en grande dame, habituée dès son enfance à ne se priver -de rien. Satisfaire un caprice, si coûteux qu'il fût, lui paraissait une -chose d'autant plus naturelle que les gens de son monde avaient les -mêmes manières de voir et d'agir. Insoucieuse ou ignorante des questions -d'argent, elle ne supposait pas que parmi ses intimes il se trouvât -quelqu'un obligé de calculer ou de modérer sa dépense. Presque chaque -jour, au gré de sa fantaisie, elle organisait des parties de campagne ou -de théâtre auxquelles Jacques était convié. Non seulement il ne -déclinait aucune de ces invitations, mais il les recherchait comme le -moyen le plus commode de voir son amie fréquemment et sans faire jaser. -Tous ces plaisirs, quotidiennement renouvelés, lui revenaient d'autant -plus cher qu'il mettait une certaine ostentation à s'y montrer -particulièrement généreux. Ayant peu l'expérience de ce genre de vie, et -craignant toujours d'être considéré comme un intrus sans usage par les -gens avec lesquels il frayait, il s'efforçait de paraître plus libéral -qu'eux, et souvent dépassait la mesure. Puis Mania, à son insu, était à -chaque instant pour lui une occasion de dépenses imprévues. Tantôt -c'étaient des orchidées, convoitées à l'étalage d'une fleuriste et qu'il -s'empressait de lui offrir; tantôt un bibelot rare, entrevu chez un -marchand de curiosités et dont elle avait fantaisie: tantôt une vente de -charité où elle tenait un comptoir, et où Jacques se ruinait en futiles -acquisitions. En outre, il avait à coeur de ne point faire tache parmi -les jeunes gens riches qui fréquentaient rue de la Paix, et il luttait -d'élégance avec eux. Les voitures, les gants, le tailleur et le -chemisier achevaient ainsi de vider sa bourse. - -A la fin d'avril, il ne possédait plus un sou et il se voyait contraint -d'emprunter vingt louis à Lechantre, en attendant qu'il avisât aux -moyens de battre monnaie. Il avait écrit à ses marchands de tableaux et -leur avait demandé quelques avances sur des oeuvres qu'il promettait -d'exécuter pour eux. Mais ceux-ci, flairant un homme tourmenté par des -besoins d'argent, s'étaient fait tirer l'oreille afin d'avoir sa -peinture à meilleur compte. A grand'peine il obtenait d'eux quelques -billets de mille francs en échange de traités fort durs, par lesquels il -s'engageait à livrer un certain nombre de tableaux, à date fixe. - -Maintenant il fallait tenir ces engagements et Jacques, pris -d'inquiétude, se déterminait à se remettre à la besogne. -Malheureusement, il n'avait ni cette liberté d'esprit ni cette facilité -d'exécution qui permettaient à Lechantre de brosser rapidement de jolies -pochades dont il trouvait le placement immédiat. Il travaillait -péniblement; ce n'était que par une suite non interrompue de laborieux -efforts qu'il se rendait maître de ses idées et leur donnait une forme -définitive. D'ailleurs son genre de talent se prêtait moins à -l'improvisation que celui de Lechantre. Ce dernier trouvait partout des -motifs de paysages; il s'assimilait vite le caractère du site qu'il -étudiait et il le rendait avec une grâce et une souplesse merveilleuses. -Jacques, au contraire, se heurtait des le début à des difficultés -presque insurmontables. Les tableaux qu'il projetait et dont il avait -déjà esquissé la composition devaient représenter des scènes de la vie -rustique et avoir pour objectif les paysans de ce terroir de -Rochetaillée, dont le décor lui était familier. Quelles que fussent la -vivacité de ses souvenirs et l'exactitude de ses croquis, il était trop -consciencieux pour exécuter de chic quelqu'une de ces compositions -longuement méditées et dont il voulait faire l'oeuvre capitale de sa -vie. Il comprenait que, pour mener à bien une pareille entreprise, il -lui eût fallu le milieu et le plein air du pays natal. Et puis il était -trop pressé par le temps pour s'atteler à une de ces grandes machines -et, après réflexion, il se décidait à y renoncer momentanément. - -Il se rejetait alors sur des sujets pris dans ce Midi où il vivait -depuis tantôt six mois; mais là aussi il choppait contre des obstacles -d'un autre ordre.--Précisément parce que la nature de ce pays nouveau -l'avait fortement charmé, il était encore trop sous le coup de cet -éblouissement pour coordonner ses sensations et les objectiver -fidèlement sur la toile. Ces grands aspects de mer et de montagne, cette -lumière victorieuse, ces colorations intenses, le désorientaient. Il ne -les avait pas assez froidement étudiés pour en rendre la magie. Le -paysage et les gens ne lui étaient pas familiers et, quand il se -trouvait placé devant ses modèles, il avait de soudaines timidités et de -cruelles hésitations; ses tâtonnements n'aboutissaient qu'à une -exécution molle, sans précision et sans originalité. Il ne -s'illusionnait pas sur la médiocre qualité du travail, et cette -constatation de son impuissance le désespérait. Pour triompher de cet -état d'infériorité, pour accoutumer peu à peu son pinceau à interpréter -cette nature rebelle, il aurait fallu un labeur patient, une complète -solitude, un calme absolu, et toutes ces conditions lui manquaient. Dès -qu'il était loin de Mania, son esprit inquiet s'agitait. L'image de Mme -Liebling troublait ses méditations et s'interposait entre lui et sa -toile. Il se demandait ce qu'elle faisait en son absence, en quelle -société elle se trouvait, quels étaient ceux qui cherchaient à lui -plaire et comment elle les accueillait?... Alors une seule -préoccupation, un seul désir, s'emparaient de lui:--se débarrasser en -hâte de ce travail qu'il s'imposait comme une tâche et courir rejoindre -sa maîtresse.--Quand, après une soirée dépensée au théâtre, rue de la -Paix ou dans le salon de Mme Koloubine, il rentrait chez lui, fatigué de -conversations creuses, agacé par les fâcheux qui papillonnaient autour -de la jeune femme, irrité des coquetteries qu'elle se permettait sans -scrupule, énervé par une attente trompée ou un rendez-vous ajourné, il -avait le lendemain des réveils amers. Il reprenait avec ennui le travail -commencé et ne rassemblait que malaisément les idées éparpillées par les -dissipations de la veille. - -Avez-vous observé parfois dans la campagne ces nids d'araignées -suspendus à une broussaille? Là, dans une sorte de frêle hamac laineux -vivent ramassées en boule des centaines de minuscules aragnes. Si vous -effleurez d'une branchette ce petit monde assoupi, immédiatement toute -la nitée s'effare avec un grouillement de fourmis, se désagrège, se -disperse et ne retrouve plus sa cohésion première.--Il en est de même -des idées nécessaires à l'exécution d'une oeuvre d'art; dès qu'on en -trouble la lente agglomération, elles s'enfuient et, malgré de pénibles -efforts, on les rétablit rarement dans leur ordre et leur -intégrité.--Après ces interruptions, Jacques se remettait à la besogne -avec une douloureuse tension d'esprit et souvent le travail qu'il -infligeait à son cerveau fatigué n'avait d'autre résultat que de -déterminer un malaise physique, un retour exaspéré des désordres pour -lesquels son médecin l'avait envoyé dans le Midi. Les palpitations -revenaient par accès plus rapprochés, l'action du coeur était précipitée -et irrégulière; il semblait que l'organe soudainement accru en volume -envahit toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des -pulsations gênait la respiration; il pâlissait, s'angoissait et se -sentait pris de défaillance. Alors il jetait sa brosse avec rage et -sortait pour respirer plus librement au grand air. - -Lorsqu'à la suite de ces crises il se retrouvait dans la société de -Mania, il y apportait malgré lui la trace de ses souffrances et de ses -découragements. Au milieu des amusements et des conversations de -l'entourage de Mme Liebling, il restait longtemps sous le coup d'une -lassitude générale et s'enfermait dans une maussaderie taciturne. Tandis -qu'autour de lui bourdonnaient les rires et les bavardages frivoles de -ce monde d'oisifs, il demeurait abattu et indifférent: aussi son arrivée -jetait un froid; on s'accordait à le considérer comme un trouble-fête. - ---Ma chère, disait la petite baronne Pepper à son amie, votre peintre -pourrait avantageusement remplacer une pompe à incendie: quand il entre, -il éteint le feu... - -Mania, à son tour, commençait à se froisser et à s'impatienter de ces -accès de tristesse, qui se produisaient même dans le tête-à-tête. -Parfois, lorsqu'ils étaient ensemble et que la jeune femme interrogeait -l'artiste sur ses travaux, il répondait d'un air de mauvaise humeur et -peu à peu tombait dans un morne silence. Après avoir en vain essayé de -lutter contre cette tristesse inexpliquée, Mania, de guerre lasse, se -mettait au piano. La musique remplaçait la conversation et, bercé par le -rythme, Jacques s'enfonçait plus avant dans sa rêverie -désenchantée.--«Décidément, songeait-il, je ne sais plus peindre... D'où -me vient cette impuissance à rendre la physionomie de ce pays-ci?... -Est-ce mon cerveau qui se dessèche? Est-ce la souffrance physique qui me -fausse la vue ou m'alourdit la main?... Ou bien ai-je le sort des -talents précoces; qui donnent d'un seul coup ce qu'ils ont dans la tête -et ne peuvent plus se renouveler?... Suis-je réellement vidé, fini?» Il -sentait combien sa maussaderie devait paraître étrange à sa maîtresse, -mais il ne se souciait pas de lui en révéler la cause. Son amour-propre -et une sorte de méfiance superstitieuse l'empêchaient de confesser son -état maladif et ses misérables avortements. Il craignait de déchoir dans -l'esprit et dans le coeur de cette femme, qui ne l'avait aimé que pour -son talent et sa notoriété. Il mettait une fierté farouche à lui cacher -ses défaillances et ses découragements... - -Et, tandis qu'il s'absorbait dans sa songerie, Mania, par-dessus le -piano, l'épiait d'un air vexé et l'étudiait à la dérobée. Ignorant les -motifs de sa tristesse, elle l'attribuait à d'offensants regrets. Elle -s'imaginait qu'il repensait à Thérèse et que le fantôme de l'épouse -abandonnée revenait déjà le hanter. Ce soupçon une fois entré dans son -âme exclusive y réveillait les rancunes provoquées jadis par la présence -de Mme Moret. A son tour, sa fierté s'indignait de cette tendresse -rétrospective, dont elle croyait surprendre des indices dans l'attitude -de Jacques. «Cette femme, se disait-elle avec un violent dépit, a -conservé sur lui son ancienne influence. Là, dans mon salon, seul avec -moi, c'est à elle qu'il pense. Ce n'est pas ma figure qui l'occupe, -c'est le froid profil de cette madone de village! Il la regrette; -peut-être même est-il repris d'un caprice pour elle et songe-t-il à -l'aller retrouver?... Et moi qui me suis oubliée au point de me donner à -ce peintre de paysanneries, j'ai l'humiliation de me voir négligée, -sacrifiée à un revenez-y d'amour rustique... Non, ce ne sera pas et -j'aurai ma revanche!...» - -Poussée par un revif de jalousie, elle manoeuvrait alors avec cette -douceur féline et caressante où excelle la race slave, pour dépister ce -revenant détesté et reprendre un empire absolu sur l'esprit de Jacques. -Elle y parvenait sans peine, puisqu'en réalité l'artiste l'aimait -toujours avec la même aveugle passion. Mais, quand elle supposait avoir -reconquis ce coeur qui n'avait jamais cessé d'être à elle, elle se -vengeait de ses humiliations et du mal qu'elle s'était donné, en -criblant de sarcasmes acérés l'épouse abandonnée qu'elle traitait encore -n rivale; les allusions désobligeantes, les récriminations inutiles, -blessaient Jacques qui y voyait un manque de générosité. Parfois les -choses allaient si loin qu'il s'emportait contre Mme Liebling et lui -imposait durement silence. - -Cet acharnement contre la mémoire de Thérèse eut pour résultat de -ramener la pensée de Jacques vers l'humble monde de Rochetaillée, avec -lequel il avait si brusquement rompu toute relation. Jusqu'alors il -s'était efforcé de l'oublier; mais maintenant son esprit tourmenté y -faisait de mélancoliques pèlerinages. Il revoyait avec un regret -attendri ces rues campagnardes où il avait tant de fois erré, le soir, -en rêvant à un tableau commencé; ces sentiers au bord de l'Aujon où il -avait trouvé ses meilleures inspirations. Il songeait que là-bas, en ce -pays pacifiquement obscur, il n'eût certes pas été arrêté dans son -travail par les difficultés et les doutes dont il souffrait à Nice. -Fatalement, à l'extrémité de chacun de ces sentiers, au détour de -chacune de ces rues du pays natal, revisité en imagination, se dressait -l'image de celle qu'il avait si cruellement trahie, de celle qu'il avait -si longtemps nommée «sa muse et sa flamme». Alors une sourde irritation -le prenait et opérait en lui un revirement bizarre. Son orgueil se -refusait à reconnaître l'action salutaire de Thérèse sur son talent. Il -se révoltait contre cet asservissement au passé. N'avait-il pas encore -la pleine possession de tous ses moyens? La nature du midi n'était-elle -pas aussi suggestive que celle de Rochetaillée? L'amour de Mania et son -esprit original ne pouvaient-ils pas lui aider à renouveler et à -agrandir sa manière?... Pourquoi cette patricienne n'exercerait-elle -pas, elle aussi, une influence heureuse sur ses futures productions?... -Pourquoi?... Hélas! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre -elle et lui cette incessante communion d'idées, cette sollicitude de -toutes les minutes, cette tendre abnégation, qui réchauffent et -soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de Mme Liebling était trop -prise par les visites, les plaisirs, les préoccupations de toilette, -pour qu'elle s'intéressât sérieusement, patiemment, au travail lent, aux -fréquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont -inhérents à l'exécution d'une oeuvre; elle goûtait et admirait la -peinture, mais en mondaine et en dilettante, à ses heures, quand le -tableau était achevé et dans son cadre. Tout ce qui précédait n'avait -pour elle aucun attrait. «Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la -cuisine.» Elle ne pouvait être ni une auxiliaire ni une conseillère -utile. Jacques était forcé de le reconnaître; il en concevait un secret -dépit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit -aigri, une humeur assombrie. - -A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer Mme Liebling. -Pour la supporter avec résignation, il lui aurait fallu une mansuétude -qu'elle ne possédait pas. Elle s'en était alarmée d'abord, elle s'en -énerva ensuite, puis peu à peu s'en désintéressa. Elle prit le parti de -laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher à se distraire -avec des compagnons plus aimables. - -Ces derniers ne manquèrent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux -accueilli fut le prince Gregoriew. Il était élégant, très homme du -monde, beau garçon et brillant causeur; toutes qualités qui devaient le -rendre agréable à Mania. Il devina promptement qu'il était sympathique -et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa société et ne -le dissimulait pas. Les orageuses péripéties de sa liaison avec Moret et -le progressif désenchantement qui s'en était suivi lui causaient une -lassitude à laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince -apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement à donner un -successeur à Jacques, ayant eu trop peu à se louer de son essai de -passion pour être tentée d'en renouveler l'expérience. Mais, tout en -restant fidèle à sa parole, elle n'était pas fâchée de nouer des -relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien né, spirituel -et pouvant lui faire honneur. Ils étaient du même monde, ils parlaient -la même langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas à craindre -cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui -l'humiliaient comme une mésalliance. - -Bientôt le prince devint le cavalier préféré de Mme Liebling. Chaque -après-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de -la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affectueux qu'il y -recevait. Il avait toujours supporté avec ennui les jeunes oisifs qui -meublaient le salon de Mania, mais il ne les avait jamais considérés -comme dangereux; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il -n'en alla plus de même avec le prince Gregoriew. Jacques était assez -perspicace pour reconnaître en lui un homme d'une valeur réelle, une -intelligence et un caractère. L'assiduité de Serge chez Mania et -l'empressement de cette dernière ressuscitèrent rapidement les soupçons -que l'artiste avait déjà conçus chez Mme Koloubine, le jour de la fête -de Pâques. A partir de ce moment, tout lui devint suspect et il perdit -le repos. - -Il connut à son tour les méfiances, les mortifications et les -harcèlements de la jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et -les paroles de la jeune femme et de Gregoriew. Les moindres propos -aimables, les plus innocentes familiarités, devenaient, de sa part, -matière à de fâcheuses conjectures. Rentré chez lui, il se torturait le -cerveau et passait une partie de ses nuits à se remémorer les faits qui -l'avaient désagréablement frappé, afin d'y découvrir des symptômes de -trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance -à ses yeux et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence -lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue -de la Paix, l'esprit troublé, le coeur ulcéré, avec la résolution de -provoquer une explication. Mais, dès qu'il entrait dans le salon, les -fantômes qu'il s'était créés de loin semblaient n'avoir plus la même -consistante. La sérénité enjouée de Mania, l'exquise politesse et l'air -bon enfant du prince, ôtaient tout prétexte aux récriminations. Ils -n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret à cacher; -et Jacques, à défaut de griefs sérieux, était obligé, sous peine de -paraître ridicule, de renfermer en lui ses soupçons et ses grondantes -rancunes. - -Un après-midi de mai, comme il gravissait le perron de Mme Liebling, -après que le concierge eût fait tinter le timbre, il vit la porte du -vestibule s'ouvrir avant même qu'il n'eût atteint le palier et un valet -de pied s'avança vers lui. - ---Mme la baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et -sournoise déférence qui distingue les domestiques bien stylés. - -Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin, -Jacques crut deviner qu'il obéissait à une consigne. - ---Savez-vous où Mme Liebling est allée? demanda-t-il avec une insistance -d'un goût douteux. - ---Non, monsieur... c'est jeudi aujourd'hui... Mme la baronne est -peut-être chez la princesse Koloubine. - -Le valet de pied rentra dans le vestibule dont la porte vitrée se -referma au nez de Jacques et l'artiste redescendit lentement les marches -du perron.--Les airs réservés du laquais lui semblaient louches et il -s'étonnait que Mania ne l'eût pas prévenu de son absence. En traversant -la cour, il aperçut dans la remise le cocher occupé à laver la voiture -de Mme Liebling.--Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre à la -villa Endymion!--Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et -une pointe aiguë lui meurtrit le coeur. Il courut chez Mme Koloubine où -il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa une heure -mortelle à attendre et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau -rue de la Paix. Là, il renvoya sa voiture et se promena devant l'hôtel -de Mme Liebling. Bien que la soirée fût très chaude, les fenêtres -étaient closes et le logis semblait désert. Après une demi-heure -d'attente, il eut honte de son manège et résolut de rentrer chez lui. Au -moment où il tournait déjà l'angle d'une rue latérale, il crut entendre -la grille de l'hôtel se refermer. Son coeur sursauta, il revint sur ses -pas et distingua--mais de trop loin--une silhouette masculine qui -s'éloignait dans une direction opposée. Sa jalousie s'envenima et il -revint furieux rue Carabacel. Le soir même, il reçut un billet de Mania. -Elle s'excusait d'avoir été absente et lui indiquait pour le lendemain -une heure où elle serait seule. Loin de le calmer, cette attention lui -parut une ruse imaginée pour détourner ses soupçons et lui donner le -change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prévenu qu'il se -présenta au rendez-vous assigné. - -Mania était seule, en effet, et elle reçut le peintre avec la sérénité -souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit méfait sur la -conscience. - ---Je suis désolée de vous avoir manqué hier, commença-t-elle, et surtout -de m'être absentée sans avoir eu le temps de vous prévenir. - ---Vous étiez donc réellement sortie? demanda Jacques d'un ton -sarcastiquement incrédule. - ---Du moment où je vous le dis, répliqua-t-elle avec une hauteur -dédaigneuse, rien ne vous donne le droit d'en douter. - ---Excusez-moi, reprit-il amèrement, le doute m'était permis, car votre -concierge avait donné le coup de timbre comme lorsque vous êtes chez -vous, et votre voiture n'avait pas quitté la remise... Vous êtes donc -sortie à pied? - ---Que vous importe! repartit-elle en se contenant à grand'peine, je suis -sortie, voilà tout. - ---Vous n'êtes pas allée chez Mme Koloubine, comme le prétendait votre -domestique... je vous y ai attendue en vain pendant une heure. De guerre -lasse, je suis revenu devant votre hôtel, et j'ai vu un homme en sortir. - -Mania haussa les épaules; son familier sourire ironique retroussa les -coins de sa bouche, et, d'une voix agacée: - ---Mes compliments! vous faites un joli métier!... Savez-vous comment -cela s'appelle dans toutes les langues?... De l'espionnage. - ---Appelez-le comme vous voudrez... C'était mon droit d'agir ainsi, parce -que je vous aime follement et que j'ai des raisons d'être jaloux. - ---Jaloux! Et de qui, s'il vous plaît? - ---De ce prince Gregoriew dont vous vous êtes entichée, et qui ne sort -plus d'ici. - -Elle se mordit les lèvres sans répliquer, et Jacques, interprétant son -silence comme un aveu, continua avec rage: - ---Vous le voyez, vous n'osez pas dire non! - ---Je n'ai pas coutume de répondre à des sottises... Le prince Gregoriew -est reçu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son -attitude, ne vous autorise à m'adresser des questions injurieuses... Le -prince s'est toujours comporté avec la correction d'un homme de bonne -compagnie, d'un homme bien élevé, et certaines gens de ma connaissance -gagneraient à se modeler sur lui... Quant à vos prétendus griefs, ils -sont ridicules... En vérité, je vous trouve bien exigeant pour les -autres et bien indulgent pour vous! Si j'étais, moi aussi, d'humeur -querelleuse, j'aurais de plus sérieux reproches à vous adresser. -Croyez-vous, par exemple, que je ne m'aperçoive pas de vos distractions, -de vos tristesses et de vos airs ennuyés?... Quand nous sommes ensemble, -je ne puis vous arracher une parole.--Votre corps est ici, mais votre -pensée voyage ailleurs, et je sais parfaitement où elle va! - -Par une manoeuvre habile et très féminine, d'accusée elle devenait -accusatrice et prenait hardiment l'offensive. - ---Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps passé, -vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui -l'habitent... Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon -naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car, -sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens -malgré eux, et si vous vous sentez dépaysé chez moi, vous êtes libre!... - -Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques -tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre -Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de -Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation -le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et -la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il -n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité virile devant -laquelle les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait -déclaré elle-même, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et -n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle -n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre, -elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement sans -avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes -souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa -santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant -plus en place, il changeait à vue d'oeil, et son état alarmait gravement -Francis Lechantre. - -Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux -fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié -pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son -ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le -voyait et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ -possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à -quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le -paysagiste arriva rue Carabacel. - ---Mon petit, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets--As-tu -des commissions pour Paris? - ---Comment! vous me laissez? demanda Jacques attristé. - ---Dame! je n'ai pas l'intention de m'éterniser à Nice où la chaleur -devient intolérable. Comme je le répétais hier à Peppina: il n'est si -bonne compagnie qui ne se sépare... Mes affaires me rappellent; j'ai -patienté jusqu'à présent, j'ai même fâché le jury et raté le Salon pour -rester plus longtemps avec toi; mais mon séjour ici n'a plus de raison, -puisque toi-même tu pars. - ---Moi, je pars? s'écria Jacques stupéfait, où avez-vous pris cela? - ---Où?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage -au lac de Côme organisé par le prince Gregoriew? - ---Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire. - ---Vraiment! reprit Lechantre en feignant la surprise; il paraît que ce -sera tout à fait princier... Départ pour Gênes en yacht, halte à Milan, -villégiature à Bellagio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La -baronne Pepper, Jacobsen et Mlle Sonia préparent déjà leurs malles, et, -comme Mme Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu -l'accompagneras. - -Jacques était devenu très pâle. - ---Je l'ai vue hier... elle ne m'a parlé de rien. - ---Pas possible!--Ils partent tous demain matin à neuf heures. - ---Alors, balbutia le malheureux, c'est... qu'elle me trompe! - ---Ceci est un autre point de vue, répondit Francis d'un ton apitoyé, et -je crois Mme Liebling fort capable d'une infidélité... Même, à te parler -franchement, mon garçon, en écoutant hier ces belles dames deviser du -voyage, je me suis douté de quelque manigance et j'ai voulu te prévenir -pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi. - ---Oh! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en -empêcher. - ---Ça, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te défie bien -d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose à faire, -quelque chose de plus digne de toi: c'est de prendre la balle au bond et -de rompre une liaison qui ruinera ton avenir! - ---M. Lechantre, dit le peintre en lui étreignant le bras, jurez-moi que -vous ne cherchez pas à m'indisposer contre elle!... Vous êtes sur quelle -est du voyage? - ---Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de -les vérifier: va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question. - ---J'y vais! - ---Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non, -viens déjeuner avec moi en attendant l'heure où l'on peut décemment se -présenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je t'accompagnerai -et nous saurons immédiatement à quoi nous en tenir... - -Il entraîna Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant. - -La colère et l'abattement se succédaient en lui par à-coups et il -assista sans desserrer les dents au déjeuner de Lechantre. Quand l'heure -fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fut obligé de le faire -monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquiétante. - ---Allons, murmurait ce dernier, sois un homme!... montre à cette grande -darne qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui -son fait et signifie-lui carrément son congé... Je me présenterai seul: -comme on ne se méfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte -ouverte, je te ferai signe. - -Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait -dans la cour derrière un massif d'orangers. Le valet de pied porta la -carte du paysagiste à Mme Liebling et, comme Francis l'avait prévu, elle -donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva -en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bévue. -Néanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage à un familier -de la maison, il introduisit flegmatiquement les deux artistes dans le -salon où Mme Liebling se trouvait seule. - -En apercevant Jacques qui s'avançait farouchement, les yeux enflammés et -les traits contractés, Mania devina qu'il était au courant de ses -projets de départ et résolut d'attendre bravement le premier choc. - ---Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda -brusquement Moret en la regardant en face. - ---D'abord, répondit-elle sans se déconcerter, je ne pars pas avec le -prince... il nous prête son yacht jusqu'à Gênes et nous accompagne au -lac de Côme, ce qui est bien différent... C'est une excursion projetée -depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper. - ---Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point parlé? - ---Je n'en sais rien, répliqua-t-elle en haussant les épaules; la partie -a été organisée par d'autres que par moi et je n'ai pas eu à intervenir -dans le choix des invités... Du reste, il est temps encore de réparer un -oubli et, si vous le désirez, j'en parlerai à ces messieurs. - ---Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable -invitation! - ---Ceci est votre affaire, cher maître, et je n'entends ni violenter -votre conscience, ni modifier mes projets... Je suivrai mes amis. - ---Mania, s'écria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement -impérieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'écouterez... Vous ne -partirez pas! - ---Et qui m'en empêchera? riposta-t-elle avec hauteur. - ---Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonné pour vous et qui ai -le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice! - ---Je vous en prie, ne vous exaltez pas, interrompit-elle froidement, -sinon cette conversation risquera de se changer en une scène de mauvais -goût... Je n'ai d'ordre à recevoir de personne et j'entends agir à ma -guise. - -Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement: - ---Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le -regret de vous quitter... - -Mais Jacques ne l'écoutait plus. La colère l'aveuglait, son tempérament -de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il -marcha d'un air de menace vers Mme Liebling, et lui saisissant le bras -brutalement: - ---Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne -partiras pas!... Tu oublies que tu es ma maîtresse et que... et que... - -Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression -d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus à ses -lèvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre. - - -XVII - -La maison de Mme Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du -village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge -étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher. -Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un -jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon -au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le -vieux château, masse grise flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se -dressait isolément à mi-côte, puis le regard suivant les sinuosités du -cours de l'Aujon s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où -surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré. - -On était au mois d'août; dans la clarté du matin, ce coin de vallée, -enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait -une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des -vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière -çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient -l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à -cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que -percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un maréchal-ferrant, -ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers, -s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient -point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la -route d'Arc-en-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de -grelots et sur les panneaux duquel on lisait: «Correspondance du chemin -de fer,» suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et -le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du -village et de la forêt. - -La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette -affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis -Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un -feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme -Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite -mère rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le -break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement. - ---Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand -ils furent seuls. - -[Illustration.] - -Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente. - ---Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de -m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais -formuler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant -à Paris, j'ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu -votre télégramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est passé à -Nice et j'ai besoin d'être renseigné sur les débuts de la maladie... Au -lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de -bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes -et les petites dames brochant sur le tout, hein?... - ---Vous avez deviné juste.... Il y a dans son affaire une satanée -créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement -amouraché... Ah! elle l'a mené bon train!... - -Rapidement, Lechantre raconta la séparation des deux époux, le départ de -Thérèse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling. - ---Souffrait-il depuis longtemps? - ---Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant -moi, après une scène avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement -terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez lui, j'ai appelé un -médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de -climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je -comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès... -Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur -les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour -Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre! -Depuis son retour, il a eu déjà deux accès, et quand il est dans cet -état, c'est navrant à voir. - ---Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas? sa figure exprime -la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?... - ---C'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la douleur semble s'étendre; -il se plaint maintenant de souffrances intolérables dans le cou et le -long du bras gauche. - ---Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs -gastriques et alors nausées, vomissements... - ---Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en -croisant les bras et en se posant en face du docteur. - -Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au ciel et répliqua -lentement: - ---Cher monsieur, l'état général est mauvais et il y a des -complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie -cardiaque... - ---Hyperkinésie! interrompit Francis, parlez-moi hébreu tout de suite... -Qu'entendez-vous par là? - ---C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la -maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs -de l'amour, et quelquefois de tous les deux. - ---Et c'est grave? - ---Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière -et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le -contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre -affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai -observés me font redouter une angine de poitrine. - ---Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se -guérir aussi, n'est-ce pas, docteur? - ---Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je -ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu -d'un accès. - ---C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien -un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède et -vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver! - ---Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un -traitement de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois... et, comme -le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à -éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un -repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant -qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur Mlle -Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine... -Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez: -la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas? - ---Je vais l'aller voir en vous quittant. - ---Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari? - ---Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon -coeur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut être sauvé, elle le -sauvera! - -Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta. - ---Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste -d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous... -Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait -urgence, un télégramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur -Lechantre!... - -Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un -résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand -il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre -poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit -sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieuré. - -Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les -menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il -songeait à Thérèse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et -que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à -Rochetaillée, il n'avait pas une fois fait allusion à sa femme; quand -l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il -ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère -autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui, -d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et -cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule -exercer une influence salutaire sur la sauté du malade.--Après un quart -d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet -du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son coeur -battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme. - -La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était -ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme -vaguement entrevue s'agita dans la pénombre, puis s'avança en pleine -lumière et le paysagiste reconnut Thérèse. - -Elle portait des vêtements de couleur foncée et était simplement coiffée -de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement -ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de -ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'aspect de Lechantre et lui -tendit la main. - ---Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je suis content de vous -revoir. - ---Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme -voulu; y a-t-il longtemps que vous êtes dans notre pays? - ---Cinq jours seulement.--Il prit profondément sa respiration et -ajouta:--Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici... - -Il avait à peine articulé ces mots que d'un geste énergique la jeune -femme l'interrompit: - ---M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler -m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici, -j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désire ne -plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!... -et vous me désobligeriez en insistant. - ---J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai et -vous me mettrez à la porte après si vous voulez... Je sais mieux que -tout autre Thérèse, ce que vous avez supporté et combien vous avez lieu -d'être irritée; mais il y a des circonstances où les coeurs les plus -rancuniers doivent se montrer généreux. - ---Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite. - ---Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié -de ceux même qu'il a le plus offensés. - -Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque -trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton -âpre: - ---S'il souffre à son tour, ce n'est que justice! - ---Vous êtes dure, Thérèse! riposta le paysagiste en s'échauffant; ah! -parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais: -«Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira -retrempé.» Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est -encore plus implacable que vous... - -La jeune femme s'efforçait de rester impassible, mais ses lèvres étaient -remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à -l'attention de Lechantre. - ---Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il -est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui -sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins -assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir -mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez -capable d'opérer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser -le peintre de la _Rentrée des avoines_ mourir comme le premier venu! - -Thérèse demeurait impénétrable: néanmoins on sentait qu'elle luttait -contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat -humide. - ---Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment -une réponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit réellement -au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce -que je dois faire... Excusez-moi! - -Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre. - -Resté seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il était encore incertain -du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur -d'espoir. «Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible -qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.» - -Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très -affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite -du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée -sur un livre qu'elle compulsait laborieusement. - ---Ah! M. Lechantre, s'écria-t-elle en relevant la tête, je vous -attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est -sans doute montré' moins réservé avec vous?... A-t-il réellement de -l'espoir? - ---Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un -régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous -parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques? - ---Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à -crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir -manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a -demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle -cela un _risotto_ et je suis en train de me creuser la tête pour voir si -je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée. - ---Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me -connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main... -D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous -nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point, -nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto -onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude... - -Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre -et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa -épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la -pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du -corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des -yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait -Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en -haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et -Lechantre furieux s'emporta: - ---Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous -ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur -part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût -pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre -mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques... -Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit... - -Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des -couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre -ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid. -Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment -changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa -barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient -blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient -sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades, -qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de -leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y -crayonnaient un paysage. - ---Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit -Lechantre en se penchant pour examiner le croquis. - -Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre, -mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de -Villefranche vue de la route de Beaulieu. - ---Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil! - ---Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien. -Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah! les -couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et -de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un -mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner -du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et -puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les -doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!... -Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux -de son interlocuteur, que pense Langlois? - ---Langlois! répondit Lechantre en affectant un air enjoué, il déclare -que fil as tort de te tracasser, qu'avec un bon régime et des soins, -avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux. - ---Ah! si c'était vrai! soupira Jacques avec découragement... Tenez, si -l'on me disait: «On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de -nouveau peindre», j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais -à Nice et, cette fois, je suis sûr que j'y exécuterais un beau tableau. -Vous n'avez pas idée comme ce pays-là me hante! Je n'ai qu'à fermer les -yeux pour revoir en pleine lumière les gens et les choses. Je sens d'ici -l'odeur des eucalyptus et je suis obsédé, la nuit, par un air qu'on -jouait à la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir à nous -Mania, avec sa robe blanche semée de pavots rouges! - ---Il y pense toujours! se dit Lechantre qui avait la langue levée pour -parler de sa visite à Thérèse et qui s'arrêta, jugeant le moment -inopportun. - -Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de -son frère sur une petite table, et par Mme Moret qui appelait le -paysagiste du fond de sa cuisine. - ---Attends, s'écria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise -que nous t'avons ménagée, un plat niçois qui te remettra en appétit... - -Cinq minutes après il rentrait avec la petite mère apportant entre deux -assiettes le risotto qui dégageait une affriolante odeur. - ---Voilà, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demandé... Nous y -avons même insinué quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne -valent pas celles du Piémont, mais on fait ce qu'on peut... goûte-moi -ça! - -Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mère, -réjouie à l'idée que son Benjamin allait enfin manger, versait -allègrement dans un verre à pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait -des tranches de pain. - -Jacques, à l'aspect du plat qu'il avait désiré, eut d'abord dans les -yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouchées du fameux risotto, -les mastiqua péniblement, puis d'un air de mauvaise humeur rejeta sa -fourchette sur la nappe et repoussa son assiette. - ---Comment! tu ne le trouves pas à ton goût? demanda Mme Moret -consternée. - ---Non, murmura-t-il, ce n'est pas ça... Pour que ce fût bon, il faudrait -le manger là-bas, apprêté par les gens du pays, servi en face des -citronniers de Beaulieu... Emportez cette pâtée de riz... Elle me -répugne et je n'ai plus faim. - -Christine pinça ses lèvres ironiquement et débarrassa la table, tandis -que la pauvre Mme Moret s'enfuyait pour pleurer à son aise dans sa -cuisine. Le peintre et son ancien maître restèrent de nouveau seuls dans -la chambre, par la fenêtre de laquelle montaient faiblement les rumeurs -du village. - ---Sacrebleu! gronda Francis, tu désoles ta bonne femme de mère!... Il -faudrait pourtant voir à te nourrir, si tu veux reprendre des forces!... - ---Je ne me rétablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vous -rends justice à tous, vous me soignez admirablement et maman se met en -quatre pour moi, mais c'est peine perdue... L'air de Rochetaillée ne me -vaut rien et je n'y respire pas... Voyez-vous, le charme de Nice m'a -empoigné et il ne me lâchera pas... Ah! les Niçois ont raison de prendre -pour symbole une hirondelle avec cette devise: «Je reviendrai!» Quand on -a une fois vécu dans cette lumière, on ne vit plus ailleurs. Mon corps -ne peut se guérir ici, parce que mon coeur est resté au bord de la mer -bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et vous vous imaginez peut-être -que je l'ai oubliée; mais non, je ne songe qu'à elle; dans mes nuits -d'insomnie, je la vois constamment; elle reste attachée à ma chair et à -ma pensée... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-vous entendu parler -d'elle depuis notre départ? - ---Oui, répondit évasivement le paysagiste, elle a quitté Nice et n'y -reviendra plus. - ---Détrompez-vous, protesta Jacques avec exaltation, elle y retournera! -Elle a subi le charme, elle aussi... Elle y reviendra, et s'étonnera de -ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis -sûr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici... - ---Eh! riposta Francis impatienté, elle a connu ta maladie et n'a pas -bougé. - ---Vous la calomniez... J'ai été grossier avec elle et elle m'en a gardé -rancune, mais, au fond du coeur, elle le regrette... Tenez, ajouta-t-il -avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon -Lechantre!... - ---Quoi, entêté gamin? - ---Promettez-moi d'écrire à Mania où je suis et à quel point je -souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez -que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne sérieusement, jurez-moi -que vous écrirez... aujourd'hui! - ---Oui, oui... balbutia Lechantre, effrayé de l'expression anxieuse des -traits de Jacques et craignant qu'un refus n'amenât le retour d'une des -crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en péril. - ---Merci... Vous êtes un brave camarade... Ecrivez vite!... Si votre -lettre est achevée à temps, elle pourra partir par le courrier de ce -soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez! - -Avec un geste d'enfant gâté, il le pressait pour qu'il montât -immédiatement dans sa chambre. Lechantre s'exécuta.--Comme il traversait -le couloir, il fut arrêté par la maman Moret, très émue, qui s'élançait -vers lui, le prenait par le bras et l'entraînait dans une pièce voisine: - ---Venez, venez, M. Lechantre! - -Il entra et tressaillit; Thérèse était devant lui. - ---M. Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai réfléchi depuis -ce matin, j'ai vu plus clairement où était mon devoir et je suis -venue... Croyez-vous que ma présence puisse sérieusement être bonne à -votre ami? - -Après la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant, -le brave Francis hésitait à répondre affirmativement, mais la petite -mère ne lui laissa pas le temps de parler, et avec pétulance: - ---Si elle lui sera bonne? s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, ah! -Thérèse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous -les remèdes des médecins... Je n'osais pas te demander de venir chez -nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oublié?... Tu es la -meilleure des créatures, tu es un ange du bon Dieu! - -En même temps, emportée par la surprise, l'émotion et la joie, elle -saisissait les mains de sa bru et, malgré celle-ci, elle les baisait -dévotement. A la fin Thérèse se jeta à son cou et les deux femmes -s'embrassèrent en sanglotant. - ---Je vais prévenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet. - ---Non, non, repartit impétueusement la petite mère, laissez-moi le -plaisir de lui annoncer moi-même la bonne nouvelle... Attendez-moi un -moment dans le couloir; ce ne sera pas long! - -Elle se précipita vers la chambre de son garçon, tandis que Lechantre et -Thérèse la suivaient à quelques pas de distance. Dans son empressement, -la bonne femme oublia de refermer la porte et s'avança à pas discrets, -les yeux brillants, l'air joyeusement mystérieux, vers Jacques enfoncé -dans sa songerie. - ---Mon _fi_, commença-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude... -M. Langlois est à peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite... - ---Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis. - ---Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps... une dame... - ---Une dame?... - -Dans l'esprit de Jacques, uniquement occupé de Nice et des souvenirs de -l'hiver, l'idée que cette visiteuse était peut-être Mania surgit -brusquement. - ---Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement, -promets-moi de ne pas t'agiter! - -Jacques ouvrait des yeux effarés et ne comprenait plus très bien. -Pourtant, il s'était levé sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un -soudain retour de coquetterie, il se débarrassait de son plaid, -rajustait sa cravate, boutonnait son veston. - ---Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante. - ---Allons, chuchota Lechantre à Thérèse, du courage! - -Il l'entraîna vers la chambre, en la poussant doucement devant lui. -Jacques, les yeux ravivés par une chimérique espérance, avait fait -quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrêta: - ---Thérèse!... - -Sa figure exprima un vague désappointement; la flamme de ses yeux -s'était éteinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air -décontenancé. Ce brusque changement de physionomie n'échappa point au -regard perspicace de Thérèse; elle pressentit que ce n'était pas elle -que Jacques attendait, et cette pensée mortifiante rouvrit -douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de -Francis lui rappela qu'elle était venue pour remplir un devoir, et, -comprimant une dernière révolte, imposant silence à ses rancunes -réveillées, elle s'avança vers Jacques qui osait à peine la regarder. - -Dans la chambre du malade il y eut un moment d'anxieuse attente. Mme -Moret essuyait furtivement ses paupières mouillées et Lechantre, très -tourmenté, se demandait ce qui allait résulter de cette périlleuse -entrevue. Thérèse posa doucement la main sur l'épaule de son mari. - ---Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu étais souffrant et je suis -venue... Oublions le passé... Il ne faut plus songer qu'à te soigner et -à te guérir. - -Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore -mal rassuré, puis des larmes lui montèrent aux yeux. Le mot de «passé» -évoquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!... - ---Merci, murmura-t-il dans un sanglot. - -Ces larmes et ce sanglot remuèrent profondément la jeune femme. Elle vit -Jacques si lamentablement transformé par la maladie, si faible, si hâve -et amaigri, que la compassion étouffa son ressentiment. Elle eut pitié -de ce malheureux que quelques mois de souffrances avaient réduit à cet -état d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours heureux et -la tendresse d'autrefois lui amollit le coeur. Sur un signe qu'elle leur -fit, la petite mère et Lechantre se retirèrent. Le mari infidèle et la -femme abandonnée se retrouvèrent seuls dans la chambre close. - -Alors, avec une sollicitude attendrie, Thérèse força Jacques à s'étendre -dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret à ses pieds et lui prit -les mains: - ---Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens à toi -comme au temps où nous étions encore au Prieuré et où nous vivions si -heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu -m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste -comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous -le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous -retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le -bonheur t'y attend comme jadis... - -Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui -remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le -renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé -autrefois:--les _quoichiers_ du verger donnaient toujours leurs exquises -prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux -sur l'Aujon; l'ancien berger, le _Rat d'eau_, prenait de l'âge, mais il -se maintenait très vert, pêchait toujours avec la même ardeur et -demandait souvent des nouvelles de Jacques... - -Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle -relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade; -soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du -peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en -face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait -l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du -petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque -d'insensibilité lui perça le coeur et elle s'interrompit avec un geste -douloureux. - -Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son -esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un -écolier pris en faute, il balbutia: - ---Pardon!... Je suis indigne!... - -Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent -fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une -soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette -farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il -portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait -qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la -syncope arriva. - -Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa -mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les -remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel. - -A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus -rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension -d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil -en fauteuil. Thérèse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient -alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui -répétait dès qu'ils se trouvaient seuls: - ---Vous avez écrit, n'est-ce pas? - ---Oui, répondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne -coûtaient plus. - ---Bien... Il faudra aussi télégraphier à Langlois... Je veux qu'il me -prolonge jusqu'à l'arrivée de Mania... car elle viendra; elle ne peut -pas ne point venir!--Et, ajouta-t-il, avec un égoïsme féroce, quand elle -sera ici, vous trouverez un prétexte pour éloigner Thérèse... - -Cette chimérique attente de Mme Liebling semblait seule le soutenir -contre la violence de plus en plus terrassante des paroxysmes. -Néanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait à peine et la faiblesse -physique amenait peu à peu l'amoindrissement de l'intelligence. La -fièvre ne le quittait plus guère et son cerveau était continuellement -hanté par une sorte de délire lucide. Sa taciturnité des premiers jours -avait fait place à une verbosité nerveuse. Il se montrait plus -tendrement expansif, mais cette expansion était pour Thérèse une source -d'affliction et de nouveaux navrements de coeur. Le milieu de -Rochetaillée ne semblait plus exister pour lui; c'était toujours Nice -qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec -exaltation. - -Jusque dans les affres de la suffocation le charme invincible des -sirènes de la côte d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante -image de Mania, dont l'arrivée sans cesse attendue obsédait le -malade.--Après avoir subi à Nice les tortures de la jalousie, Thérèse -souffrait encore de l'infidélité conjugale pendant les tristes et -suprêmes veillées où elle prodiguait ses soins au moribond. - -Jacques, même en sa présence, rappelait avec une intarissable loquacité -tous les incidents du précédent hiver. Pour les peindre en paroles, il -retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacité de coloration, -qui lui avaient manqué à Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec -sa perspective de montagnes veloutées d'un bleu tendre, et son -va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait -l'hallucination des verdures du jardin public à l'heure où la foule -circule autour du kiosque des musiciens, et où les glycines robustes -enlacent les pins jusqu'à la cime pour retomber de toutes parts en -grappes d'un mauve attendri.--Et toujours, dans ces évocations de soleil -et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se détachant sur la mer -azurée dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythmé par la -cadence d'une musique imaginaire... - -Thérèse sentait ses dernières rancunes s'évanouir à la vue de ce -malheureux frôlé chaque jour de plus près par l'aile de la mort. Elle -songeait qu'il pouvait brusquement disparaître dans l'une de ces crises -toujours plus rapprochées, et, reprise d'une tendresse mêlée de pitié -pour le bien-aimé d'autrefois, elle poussait l'abnégation jusqu'à se -faire la complice de ses chimères, jusqu'à le bercer en des espérances -qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une -rivale mortellement haïe. - ---Oui, murmurait-elle le coeur meurtri, je te le promets, nous -retournerons à Nice... Dès que tu seras moins faible nous partirons. -Nous passerons l'hiver là-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la -mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement, -ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu'à regagner des forces pour -le voyage... - -Jacques étonné, presque méfiant, regardait d'abord Thérèse d'un air -craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait égoïstement -dans ces fiévreuses visions--oubliant celle qui les lui avait suggérées, -et à qui elles étaient cruellement odieuses... - -Une nuit, où l'on attendait le docteur Langlois mandé en toute hâte, et -où Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fiévreusement -Lechantre, l'hallucination devint plus aiguë. Le malade affirmait avec -véhémence que Mme Liebling arriverait certainement cette nuit-là, et -pressait son ami d'ouvrir la fenêtre pour épier s'il n'entendrait pas un -roulement de voiture.--Vers les premières blancheurs de l'aube, un -tintement de grelots résonna soudain sur la route. - ---C'est elle! c'est Mania! s'écria le malheureux visionnaire; Lechantre, -descendez vite... plus vite donc! - -Puis, comme cette émotion était trop forte pour son organisme épuisé, -ses traits se contractèrent, il porta ses mains à sa poitrine et, déjà -suffoquant: - ---Trop tard! soupira-t-il en écoutant la voiture qui s'arrêtait devant -la porte. - -Lechantre, effrayé, appelait Thérèse, puis courait ouvrir à Langlois. -Quand il rentra avec le médecin, il était trop tard en effet. La mort -arrivait avec une vélocité d'oiseau de proie.--Les rougeurs du soleil -levant glissaient par la fenêtre entrebâillée: au dehors le village se -réveillait; le pâtre de Rochetaillée, le _Rat d'eau_, toujours robuste -et alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son -troupeau, et, aux sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le -peintre de la _Rentrée des avoines_ s'éteignait, les yeux encore pleins -de la décevante et ensorcelante vision de Nice. - -André Theuriet. - -FIN - -[Illustration.] - - - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier -1891, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2500, 24 JANVIER 1891 *** - -***** This file should be named 44861-8.txt or 44861-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/8/6/44861/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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