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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile + Etude de Tourisme + +Author: Pierre Marge + +Release Date: December 29, 2013 [EBook #44543] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par +le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine +sont marqués =ainsi=. + + + + LE TOUR + DE L'ESPAGNE + en Automobile + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon, + 1905. A. Rey et Cie, éditeurs. + + =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs. + + =Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie, + éditeurs. + + + + +PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599. + + +[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE] + + + + + PIERRE MARGE + + LE TOUR + DE L'ESPAGNE + EN AUTOMOBILE + + ETUDE DE TOURISME + + _Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte + d'après des photographies de l'auteur_ + + [Illustration] + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + 8, RUE GARANCIÈRE--6e + + 1909 + + + + +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + +Published 16 July 1909. + +Privilege of copyright in the United States reserved under the Act +approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie. + + + + +_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et +dévoué, ces lignes sont dédiées._ + + Pierre MARGE. + + + + +LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE + + +Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut +visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la +Russie en hiver.» + +Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage +en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant +que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas +manqué de me dire: + +--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur +y est torride, insupportable. + +--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu. + +--Vous attraperez des insolations. + +--Nous nous coifferons de larges panamas! + +--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante, +vous serez dévorés par les petites bêtes. + +--Nous emporterons de la poudre insecticide! + +--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne +pourrez achever votre voyage. + +--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et +dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement +mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille. + +C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs +voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais +rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On +dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester +ceux qui partent. + +Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du +mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me +disait: + +--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point +de routes et sur les rivières point de ponts. + +Moi qui avais déjà , sur place même, pris tous mes renseignements, je +répondis: + +--Ah! bah! vous y êtes allé? + +--Non, mais on m'a dit!...... + +Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous +attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes +préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment +de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement +promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et +difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté +sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport +que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées +curieuses nous attendaient! + +Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen +des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails +abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_, +dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient +démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes +espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit +voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent +réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse. +L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois +d'août à dessein. + +Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions +infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin +d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits +difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin +d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière +de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable +d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au +moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire +étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au +sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque, +contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications +qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles. + + + Dimanche, 11 août 1907. + +Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire +de mon lit. + +Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier, +toute gaie et si vibrante... + +Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est +une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le +général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade +à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps +d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à +présent prendre quelque repos. + +Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde +des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment +chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus +complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées. +Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure +que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière +tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à +point avant d'arriver à Tarifa. + +A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente +route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens +d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux! + +La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche +vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. +La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont +l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune +fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter +là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter +aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!... + +_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à +l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie +de tous les commis voyageurs en vins. + +La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce +ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La +plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'Å“il peut +voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes. + +_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de +la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la +ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale, +l'effet est très pittoresque. + +Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des +années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer +et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de +barques chargées de tonneaux. + +_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade, +où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur +Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que +se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A +voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants +tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues +et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le +gouvernement de la République! + +La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais +si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement +la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très +véridiquement nous fîmes un bien piètre repas. + +Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe +de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets +de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur +nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le +mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici! + +On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que +Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, +était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au +quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit +sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de +ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité +d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir. + +A gauche la mer, les étangs. + +Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se +dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les +_Pyrénées_. + +La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une +espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout +est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche! + +_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez +insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a +cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands +ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant +soleil de leur pays. + +Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche +de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont +fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les +hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure. +La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre +toujours dans les pays montagneux. + +A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans +les mÅ“urs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus +ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons +un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types +inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol! + +_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville +du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses +étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge +étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement +curieux. + +A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des +Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route +aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts +sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître +et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt +a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse +délicieusement. + +_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_, +est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle +prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est +dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique. + +On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_ +(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien +à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut +maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne +des Pyrénées. + +_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont +les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole +après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la +douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique +hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité +que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à +notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état +de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant +jusqu'aux anciens peuples pasteurs. + + [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les + distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je + publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par + jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très + souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de + départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude. + En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les + cartes de ce pays sont souvent erronées. + + + Lundi, 12 août. + +De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa +silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de +la _Cerdagne espagnole_. + +Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en +Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de +plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir +de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt +minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi; +il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste +généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien +le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et +traverser la frontière juste pendant les courts instants durant +lesquels elle se trouve ouverte. + +Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait +inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous +aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans +peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9 +heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur; +mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure +espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols +retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions +pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en +Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9 +heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme +il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son +guichet. + +Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure! + +Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers +voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la +voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus +servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs +soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux +énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors +quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre. + +Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions +Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans +ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes +les barrières. + +Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant +nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des +Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_ +et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route +nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un +gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous +expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route, +nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_. + +La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant +plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres), +d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur +le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les +prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie; +du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des +montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers +détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec. + +Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs +lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut +est d'être très poussiéreuse. + +_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_ +est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole, +c'est-à -dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir, +épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place +dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre +qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un +certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses +innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais +les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents! + +Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très +poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll +et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière +et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai +eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence +attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière +qu'en France dix autos. + +Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de +fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le +paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement. + +Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur +charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer +l'auto; est-ce que cela durera? + +Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens +sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français; +il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont +pour le moins autant français qu'espagnols. + +_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède +la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants, +sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une +bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits. + +Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci +des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre +gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus. +La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on +peut un passage au milieu du sable et des cailloux. + +Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est +plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières, +les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel +on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure +extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et +cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée. +Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages +compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la +capitale de la Catalogne. + +Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille, +nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de +larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous +amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons +choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes +de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les +pavés de _Barcelone_[2]. + + [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez + bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas + à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et + horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone. + +L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des +meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle +place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux +et cher, mais d'une propreté douteuse. + +Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous +débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire +un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de +la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française, +puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première +reconnaissance pédestre autant que digestive. + +Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus +vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues +sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et +abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont +animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways, +très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et +sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien +attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les +boulevards comme des météores. + +Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument +moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la +langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles +inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est +française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants. + + + Mardi, 13 août. + +Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne +de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de +famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La +Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe, +traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va +se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique, +paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché +qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle. +C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande +ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est +sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se +préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que +journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel +les promeneurs circulent au milieu des parfums. + +Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne +ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom +générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et +qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone +sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte +comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein +développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites. + +La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous +les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice +est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet +produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé, +la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de +l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent +très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du +plus pur gothique de toute beauté. + +Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de +la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment +une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes +revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone +est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de +Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une +très intense animation produite par la foule de navires qui viennent +y apporter leur tonnage. + +A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous +quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est +fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil: +c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière +dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un +navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A +moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une +allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse +ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de +freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de +temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser +par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment +déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour +une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien. + +L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres, +jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu +2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à +l'heure. + +Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par +endroits et restera telle jusqu'à Tarragone. + +On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus +lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de +vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra, +l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe +dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en +rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour +rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces +montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre. + +C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra, +ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la +panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai +pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste +ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé. + +Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à +perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc +romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus +loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le +tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui +servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis. +C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur +et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore +représentant deux captifs. + +Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans +_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la +façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous +nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous +avons trouvé un hôtel propre et bien tenu. + + [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable + de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone. + + + Mercredi, 14 août. + +Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de +la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le +soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La +cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus +beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais +trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y +faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère, +on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières +espagnoles, c'est-à -dire les plus ferventes de toutes; comme dans +toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu, +on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent +les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le +cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair +et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on +vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint. +Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à +nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond +plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une +d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las +ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de +rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple +charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort +des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres +ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs. + +Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_. +L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux +temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants +l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe +encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les +Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces +murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne, +ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc +assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs. + +Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons +descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais, +en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en +amphithéâtre. + +Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a +permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement +ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute +une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans +lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air +absolument satisfait. + +A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères +chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été +impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils +fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un +bâtiment très quelconque, vers le port. + +La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne +en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne +croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure +qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont +bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès. + +_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse +à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la +masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des +flots. + +La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend +continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer; +elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants +et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller +lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin +tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement +de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend +parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de +hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe +de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux, +il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de +la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment +rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil +et chaleur. + +Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et +admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment +puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces +roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les +Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute +l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui. +Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses; +imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de +moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal +amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur +tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés +à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue +au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins +godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées +à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du +fleuve. + +C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville +de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de +Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement +engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant +dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse +fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait +prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi +jusqu'ici l'impression est plutôt favorable. + +Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins +d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop +riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai +remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans +ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange: +un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large +qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe +effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin +dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage +de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une +gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage; +je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me +verser le vin partout ailleurs que dans la bouche. + +Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons +dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre +disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté +de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et +d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne, +les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont +garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas +d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur +action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours, +même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche. + +Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner +la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues +tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin +nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages +conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de +ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des +siècles. + +En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route +continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents +et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que +tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général +de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu +en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre +époque. + +Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous +rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu +en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent +désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont +tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue; +nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de +grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous +approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une +borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de +Tarragone pour entrer dans celle de Castellon. + +_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux +maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental. + +_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a +plus de mille ans, c'est-à -dire arabe. Maisons basses et blanches +à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête +quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est +sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille +et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire +cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté +dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne +pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à +tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique, +les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous +éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures +automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore: +_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire, +caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au +genou par des flots d'étoffe. + +En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui +rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est +un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait +demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté, +puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps +de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la +curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation +automobile doit être encore bien peu importante dans cette région. + +La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale +maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que +nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine +terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers. + +Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud. +La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant +Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là -bas et +qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air +comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous +fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux +tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que +nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous +plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût +pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le +dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable +oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était +établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux +raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils +furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore +tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de +pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps, +oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes +tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4]. + + [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne, + mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués + entre Tarragone et Tortosa. + + + Jeudi, 15 août. + +Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos +lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption. + +Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont +les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de +dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier +nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui +cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela +maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait +plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à +présent! + +La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au +milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge, +de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui +cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol +est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits +pendant qu'il en reste encore. + +Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient +déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé +tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage, +puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans +interruption. + +Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà +_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse +nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom +bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons +carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de +son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument +mauresque. + +Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions +gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir +les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire +la haie sur notre passage. + +A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la +ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes +toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute +cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence. +Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous +arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour +étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma +aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où +nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours +avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute +pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là , car j'ai rarement +vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de +toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis +à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables, +c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie: +figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés. + +Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que +l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une +aussi prodigieuse quantité de moutards. + +En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est +devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de +Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche +digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première +vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie +et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence! +Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce +satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je +le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et +ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà , que le soleil s'en +mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous +cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur +les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent +incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas. + +Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt +la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous +sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en +hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le +pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes +hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers +s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_ +au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont +un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de +grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera +sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à +Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en +outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait +parfum, essences, boissons. + +Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et +s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette +saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le +feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois +les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de +grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un +usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de +l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa +complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou +se dessèchent. + +Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de +délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver, +c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres +qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante +couche de poussière! + +_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît +au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons +décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique +métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance +acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais. +C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne +appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de +Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de +poussière ici de votre temps? + +Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant +que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts +plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves, +tantôt aiguës. + +La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol +rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est +couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la +_huerta_ de Valence. + +Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants, +c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence +il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle, +tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de +15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68 +kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions. + +Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur +un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se +respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous +avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien +entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte +dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes +tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal. + + [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à + Castellon, épouvantable de Castellon à Valence. + + C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus + mauvaises de toute l'Espagne. + +Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y +trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement +exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse +qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et +de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer +l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec +quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim, +nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais +qu'était surtout en la circonstance: un bain. + +Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger +notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur +dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de +Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans +laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un +rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée. + +Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très +marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les +Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures +en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin +indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée +depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les +Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq +siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe +et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la +plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement +conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence +en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de +domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court +intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête +temporaire de Valence par le Cid. + +_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz +Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de +Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire +du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous +le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le +prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid +de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi +don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, +les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants, +dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne +catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et +l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et +des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la +Galice et une partie du Portugal[6]. + + [6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548. + +Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux +roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres. +Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de +leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don +Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit +à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui +de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge +qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon. + +Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège +de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient +toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de +Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir +trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit +pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte +que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de +Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à +ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le +Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par +les courtisans contre le valeureux chevalier. + +Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et +mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux +combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire +ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition, +avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur +de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans, +le bannit de son royaume. + +Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa +fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à +Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que +s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire. + +Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée +et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient +ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les +Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse +qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes +arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte +de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée +_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes +du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques, +razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un +si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus +longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque +nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt +parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda +pardon et honneurs. + +Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre +le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en +empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]: + +«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa +coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les +provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société +de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en +croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les +contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les +roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment +où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous +un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue +la délivrera.»--Parole qui remplit les cÅ“urs d'épouvante et qui fit +penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait +bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son +amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par +son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.» + + [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy. + + [8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère. + + [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures + firent leur apparition en Espagne. + +En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis +lors Valence s'appela Valencia del Cid. + +Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son +entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour +lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa +disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et +ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats +lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de +plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant +Valence pour la reprendre aux infidèles. + +Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes +pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce +fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus +fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années +après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de +nouveau à regagner leurs vaisseaux. + +Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa +mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses +derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants, +leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il +voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps +possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il +avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que +les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il +voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à +remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes +ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut +laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une +formidable invasion arabe. + +La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours +après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit +des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit +la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les +flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé +de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de +fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de +bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par +leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait +toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés +et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait +apportés. + +Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée; +sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à +la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation +devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures +s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement +après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient +la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de +l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10]. + + [10] En 1909. + +Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros +légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en +puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus +intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle +grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa +vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits +d'après des documents authentiques. + +Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la +permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux +cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc +du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains +qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande, +Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs +poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un +poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain: + +«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous +avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et +aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur +lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].» + + [11] _Chronique du Cid_, chap. 11. + +Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en +reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au +rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole. + +Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons +vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville +espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade +publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la +population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du +soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de +long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio +Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue +construction à dix arches d'origine mauresque. + +A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se +dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la +même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée +d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence. + +C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse, +fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces +curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe +inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges, +de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute +une série de sous-processions, de processions partielles, qui se +promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents +et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On +voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits +d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et +d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée, +suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés +qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un +détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche +lente et triste. + +_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et +bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe +mandarines, oranges, citrons et raisins. + +Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont +installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs. + +De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes +nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et +la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant +nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici +vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi; +il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est +toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau. + + + Vendredi, 16 août. + +Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au +soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos. + +La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement: +un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La +plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une +pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel +édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour +du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue, +octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au +sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche +de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta. +C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient +une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant +la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place, +siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque +qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous +les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu +d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout +le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations, +réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu +d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont +le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée +dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne +ont eu la même intelligence! + +Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_, +le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien +Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le +plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la +Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes +aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse +et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris +autant que charmés devant pareille merveille. + +Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de +Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble +assez approchant des Torres de Serranos[12]. + + [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier. + +Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin +Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences +rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle +nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés, +les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont +effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce +que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le +rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du +geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté, +commodité ou confort sont superflus! + +En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse +surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai +volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes +boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très +suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des +touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement +outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement +de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il +de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons +glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges, +absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_, +_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_, +_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_. + +C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse +clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si +intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on +dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement +puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il +devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel +est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a +le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne +faire qu'un avec le soleil. + +Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je +m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage. + +Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent +midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je +ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités +sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter +toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons +décidé de voyager désormais autant que possible le soir. + +C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures +après midi. + +En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que +pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de +kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses. + +A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du +chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce +festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés +à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des +provisions de toutes sortes que nous avons emportées. + +Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on +distingue le paysage comme en plein jour! + +_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense +que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre +passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites +villes de la campagne de Valence sont donc peuplées! + +Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau +dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a +disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne +quitterons plus jusqu'à Alicante. + +Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une +autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que +par un petit chemin; il faut ouvrir l'Å“il et soigneusement scruter +ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un +complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à +propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui +est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre +l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné +d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en +est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon +si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure +entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit +chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le +rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile, +avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers +s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter +de ce qui venait de se passer. + +Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_. + +Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole +composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui +déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de +clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent +des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non +moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et +bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont +noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On +n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de +dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de +tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes +villes, et encore! + +Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on +dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale. +Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante. + +Il est minuit, nous ne désirons que des lits. + +Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par +suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux +fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur +les billards! + +Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre +les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos +propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois +hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et +sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens +qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la +fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose +en moins encore. + +Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante +pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de +l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy, +ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres. + +L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse +sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant +accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux +murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne +et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête. + +Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre +famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en +donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des +meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du +dessin. + +La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol +très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse +dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce +qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont +généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont +fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur +considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et +filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent +les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou +en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se +peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un +rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer +à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent +coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large. +Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer, +j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies +de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots +pourraient être supprimés avec un meilleur entretien! + +Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin. + + [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de + Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué). + Bonne de Jativa à Alcoy. + +Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un +ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir +entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est +obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la +nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser +quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont +libérateur. + +Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite +lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui +obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda +sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del +Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy, +l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner +que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du +moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne. + +[Illustration: ALCOY] + + + Samedi, 17 août. + +Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées. + +Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues +qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule +le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses +usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de +couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient +les «belles valences». + +C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au +fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes +et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets +et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte +plus de 30 000 habitants. + +L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges +espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites +mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon. + +Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous +mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir. + +La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la +meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons +du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une +agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. +De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit, +mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous +faire voir distinctement le paysage. + +Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que +les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable +brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est +levé, la chaleur commence. + +Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite +et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_. +Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand +cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière +de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et +pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes. +Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers! +Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines +gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement +semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous +avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors +nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les +femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien! +à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles +s'éventaient! + +Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous +atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très +belle vue sur cette région de montagnes. + +L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets +sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en +rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui +couvrent Alicante. + +_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons +étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux +château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des +oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville +qui paraît importante et assez riche. + +Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune +végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien +cultivées. + +En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se +fait moins bonne. + +Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14], +jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition +de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux +immenses palmiers fait une surprise vive et agréable. + + [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un + peu poussiéreuse). + +Il est 5 heures et demie du soir. + +Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment +ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter +de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel, +voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France, +ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les +perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est +parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation, +le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée. +Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, +en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue. + +Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers, +est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du +jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la +musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas +helladas dans les nombreux cafés ou cercles. + +Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les +palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes +d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient +encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux. + +J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º +j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici +en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne +sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on +en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier, +dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent +absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent +tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui +passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre +aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les +demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux +cirages! + +Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à +Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient +leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme +féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes, +depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont +elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église, +elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide, +elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles +ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles +s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la +promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez +elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté! +L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, +vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une +minute en repos. + + + Dimanche, 18 août. + +Alicante m'a plu énormément. + +C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le +tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux +séjour d'hiver pour les malades. + +[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE] + +La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues +et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons +sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air +mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de +la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir +l'Espagne au temps des Maures. + +Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et +les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très +arabe. + +Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de +taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes +fardées outrageusement. + +L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se +promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses +blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du +tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château +de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur +particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec +le bleu sombre de la mer. + +Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et +_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils +produisent sont succulents, mais chauds, chauds! + +A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il +nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante. +Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais +quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai! + +Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés. +C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette +désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure +du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les +vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de +rêve. + +La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres, +mais pour rester toujours très poussiéreuse. + +A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord +quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs +pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière. + +Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt, +mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant, +on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques +instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés +là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La +route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de +toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers +le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe: +«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau +bienfaisante. + +Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit +la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de +blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent +de rose. Un véritable coin d'Afrique! + +Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de +cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux +haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville +merveilleuse que nous verrons dans quelques jours. + +[Illustration: ELCHE] + +_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même +une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les +habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites +maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque +paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles +étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste +d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens +temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même +style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient +puissamment implantés dans ce pays. + +La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et +bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais +forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une +netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les +moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel. + +_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un +air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques +étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, +les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement +au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes +des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être +presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas +l'Afrique? + +Puis, toujours des palmiers et des palmiers. + +La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est +excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de +voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants +cavaliers maures. + +On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une +huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis +une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne +rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne; +c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste +étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se +faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre +chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de +rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur +l'auto pour nous tirer d'embarras. + +Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est +tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne. +C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le +dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès +aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre +africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis. +Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour +qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer +que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de +chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane! + +Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape +fixée pour le coucher. + +Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous +ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et +propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels +d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de +discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est +une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de +la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau! + + [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais + poussiéreuse. + + + Lundi, 19 août. + +Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute +l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9 +heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que +le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il +fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on +peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est +parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus +près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à +Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on +est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont +de véritables morsures. + +Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une +promenade dans la ville. + +Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos +regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui +se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très +spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme +Florence, par son clocher. + +Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_ +pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité +de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté +et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la +semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes +chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant +Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés +d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues +habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont +généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus +remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes; +l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour +de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle +exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession. +Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner +à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur +ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les +plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués +sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous +ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il +est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se +partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que, +malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent +pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène. + +C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec +le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à +mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces +sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant, +puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans +la même Å“uvre. + +Les statues polychromes de Murcie sont l'Å“uvre du sculpteur espagnol +_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture +espagnole et le premier dans son genre. + +Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste +esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur +la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage +se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos +yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était +offert. + +N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on +voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous +suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y +est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence, +Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes, +originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant +attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un +instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit +dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on +ne se lasse jamais. + +Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne +d'Espagne! + +Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi? +Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à +dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée. +Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade, +il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne +en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons +depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre, +d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre +ne peut présenter un intérêt aussi soutenu. + +Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite +faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes +exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la +verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable +marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons +et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart, +absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune +espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils +ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble +presque un particulier accoutrement. + +Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_, +vaste construction de briques en forme d'arènes romaines. + +A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil, +sous la capote entièrement déployée. + +On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée +de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout +d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route +reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche +de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes +espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles +vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque +l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au +cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus +longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le +plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles. + +Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont +desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la +rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un +plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du +garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme +soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient +déjà au tréfonds de nos estomacs. + +A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il +y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en +soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je +crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record +de toutes les poussières! + +On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière, +devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de +cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux +moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la +poussière joue tous les rôles de l'eau. + +La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride +et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau; +la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux +feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes +grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec +plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas +faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes +passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante +expérience. + +D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de +la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les +fruits donnent lieu à un assez important trafic. + +La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux +conservent une large place dans la culture de ces terres. + +Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de +grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une +colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio +Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants. + +Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble +détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue +au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes +les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui +sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu, +vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles +succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des +grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier +château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose. + +Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà +enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions +soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A +gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous +prenons, c'est la direction de Grenade. + +Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras. + +Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes +conviendra admirablement pour y établir notre camp. + +Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent +nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les +auberges des villes que nous traversions. Cette question est +parfaitement juste et je vais y répondre. + +Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent, +nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées +pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande +confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que +nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde +raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de +bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un +tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous +avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable +que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec +les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées +dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, +que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous +satisfaire? + +Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine +la route; la table.. oui, nous avons une table et un service +complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal +(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les +lanternes de l'auto et chacun prend part au festin. + +Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de +lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au +spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis +reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien +vu et se croyant sous le coup d'une hallucination. + +Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners +en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et +qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc, +les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts +et nous reprîmes notre route. + +Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et +désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord, +puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a +abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas +échelons des sierras aux maigres végétations. + +Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la +chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il +fait bon rouler ainsi dans la nuit claire! + +Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà +reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué +les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville +on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la +vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes +sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de +la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la +_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes +montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va +vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme +s'il faisait jour. + +La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle, +car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en +plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le +sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur +lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme +la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de +Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le +mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici +que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il +tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de +troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le +roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_. + +Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais +vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu; +c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien, +Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite, +il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et +plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage +par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière +électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus +petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent +toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les +chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité +doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher. + +Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses +fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un +caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde +descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des +pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux +canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une +demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas. + +A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une +rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y +a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend +à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour +regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie +d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit. +La lune vient de se cacher! + +Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous +une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour +maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les +deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant +sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto +touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout +à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au +travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords, +combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas +affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi +résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous +passâmes enfin. + +Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25 +pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin +se perd dans la lande et semble finir là . C'est la vieille route +espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans, +décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue +aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces +chemins en Espagne, et sur de courts trajets. + +Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il +arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios +qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios +non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque +un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné +un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent, +c'est-à -dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route +vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous +successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire +différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de +roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et +circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles +et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être +cru perdu vingt fois. Mais là , où est le chemin? Naturellement nous +n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le +chercher le long de la berge. Enfin, le voilà , plus de 100 mètres +en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le +sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios. + +Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je +l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore, +et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements +dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont +en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route, +bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans +quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana +Menor! + +Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape: +il est une heure du matin. + +_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le +choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda +Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale, +simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins +bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie +de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre +caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que +nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta +finalement entre les... pattes des puces. + +Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre +disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était +haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre, +scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut +passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise! + +Je me souviendrai longtemps de Baza[16]. + + [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en + général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de + Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza. + Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar, + caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza. + + + Mardi, 20 août. + +Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout +aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le +second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette) +aux champignons, qui était certainement très proche parente des +omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable +à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin +zoologique de Barcelone. + +Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du +soir. + +Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une +montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville +noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint +les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions +élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La +route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant +seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans +d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux. +A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes +habitées par des gitanos. + +On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le +paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient +verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité. + +_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée +au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois +que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus +fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la +désolation des déserts d'où l'on sort. + +Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans +la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps +surmontée de son _Alcazaba_ mauresque. + +De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est +l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du +terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous +les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles +que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, +il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres +qui séparent cette ville de Grenade. + +Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est +barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à +l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés +qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux, +qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru +infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut +complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut +travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous +étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux +savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de +l'autre côté de l'obstacle. + +Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du +même genre. + +Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à +gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser +le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous +suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto +n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en +un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin +notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive. + +On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de +terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques +rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement +retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous +côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de +ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands +et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai +ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'Å“il nous fûmes +entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne +connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points +d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points +d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang +étranger. + +Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air +mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils +n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant +notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur +particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines +septentrionales: nous les quittâmes. + +Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de +l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade, +mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de +voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des +montagnes. + +Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs +nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien +plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles +abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison +est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans +interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement +on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement +dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte, +on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la +route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros +bourdon. + +Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le +désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans +toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une +arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous +descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable +garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que +d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles +de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses +détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui +semblent appartenir à l'empire de la Mort. + +Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet +saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante +encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant +de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les +kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera +jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre +des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt +à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là -haut, tout +là -haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au +sommet des à -pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement +le torrent. Il y a de l'eau par là , toujours de l'eau dans ces +hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur +notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand +triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra +Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles. + +Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se +précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au +flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore +beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là +après la moindre pluie. + +Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens +Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les +pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il +ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons +d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures +du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard +tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_. + + [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à + Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente + dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué. + +L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme +lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable +boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. +Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne +le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en +Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants +de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques +accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la +voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer; +enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère +que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la +force de me fâcher. + + + Mercredi, 21 août. + +Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est +d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant +toute autre chose. + +Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de +l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les +merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille +et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se +dressant au sommet d'une colline boisée. + +Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par +le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite +de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une +merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse +et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus +belle collection de pierres précieuses! + +Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car +il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre +la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention +s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la +civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait +jamais connue la chaude Ibérie. + +Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs +couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est +entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve +en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à +l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe +la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du +palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très +haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur +sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a +une vue différente du pittoresque palais. De là -haut on jouit d'une +admirable vue sur Grenade. + +C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de +l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des +califes. + +De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont +la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit +à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit +son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut +édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès +qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais +ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour +le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et +se trouve subitement dans cette oasis. + +La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui, +serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines +chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de +prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la +fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables +courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de +cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau +à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les +roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir +des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée... +mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu. + +On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très +gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même +artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû +passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait, +paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque +pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour +des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas +toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à +rester uniques et pures en leur splendeur. + +Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à +gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement +féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348 +et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois +maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las +algives_, devant la façade du palais mauresque. + +Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec +des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le +traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est +effectivement d'un goût très agréable. + +En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards +en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de +Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait +l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il +démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances +arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de +Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut +cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la +renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'Å“uvre de goût, +de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour +circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle +devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux. +Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro +Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en +a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_. + +La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations +mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus, +crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, +toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on +pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte. + +D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des +descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout +Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. +Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer +une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je +voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette +succession de merveilles. + +C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour +le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement +savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte +chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent +encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_ +avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu, +la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces +lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures +d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des +fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine. + +Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés +avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige, +à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie. + +La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle +des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des +Deux-SÅ“urs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée, +la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses +trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur +Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un +palais de fées. + +[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES] + +Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux +tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances +fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés +en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et +brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu, +rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans +les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une +réalité qui tient du songe. + +On croirait visiter un musée d'orfèvrerie. + +L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans +le ciel! + +C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation +forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché +et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression +du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir. + +Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra +au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe: +l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus +réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme +un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité +effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au +cÅ“ur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous +sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une +muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie +l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des +Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une +nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus +des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles, +_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château +fort. Au-delà , descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la +foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les +Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires +arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons +l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante +de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et +canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de +la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte +de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant +nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville +de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent +à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela. + +Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent +les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées +tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro, +couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour +ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio +Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée. + +Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts +des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières +toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur. +Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile, +grande oasis au seuil du désert andalou. + +La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une +irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus. +Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme +dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte +méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement +à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans +l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la +_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga. + +Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus +élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux +_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans +et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux +rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures. +La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des +salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard, +c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et +fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent +une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les +collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables +maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à +ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse. +Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui, +un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline. + + [18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en + chapelle. + + [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte. + Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de + l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la + couronne. + +Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est +procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans +une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer +le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il, +tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes +allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent +au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la +silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la +forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout +ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est +donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles +de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers +sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous +les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété +de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce +séjour de la paix et du repos le plus raffiné. + +Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une +petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est +l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le +bien-être de ces lieux. + +Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures +et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si +dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos +différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si +menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne +connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir. + +Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux +petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles +tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit +dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord +ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce +village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance +qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage +de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes +l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la +vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une +grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours +Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique, +la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines +vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la +maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison +arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque +où rien ne pouvait justifier le rapprochement. + +C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est +là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que +plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que +l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la +véritable Grenade des Maures. + +L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens +murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps +des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique. +On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de +soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air, +est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à +la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et +l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse +des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne +des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire +une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides +durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages +espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant +ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont +les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées +jusqu'à nous. + +Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_ +conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe +de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida. + +En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des +gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au +flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin. +Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir +les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des +bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la +Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles, +étaient autrement curieux. + +A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment +où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses +petites observations. + +La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la +plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense +cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du +mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et +les promenades qui bordent le rio Génil. + +J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent +Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les +nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui +sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_ +qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent +des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la +sierra Nevada. + +La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera +du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver +et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le +_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux +charmants où l'Å“il peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir, +assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil, +devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à +loisir admirer la beauté du coup d'Å“il que présente alors Grenade: +la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son +imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle +paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on +pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main; +les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers +rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige +en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle +autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine +circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent +gracieuses, sans chapeaux, un seul Å“illet rouge sang dans leur +chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont +guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir +ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire +ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux +aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures +efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants. +Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures +entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître, +leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques +assez cocasses. + +Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule, +exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes +d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles +l'âcre odeur de leur race. + +Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à +cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais +sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'Å“il de +feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir +leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux +fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie. + +Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment +répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau. +Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie, +c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans +rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en +a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son +liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa +clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un +grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a +une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a +même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un +grave bourricot. + +Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure +très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât +aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons +traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe +quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore +pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant +plusieurs heures. + + + Jeudi, 22 août. + +Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de +l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par +les souverains nassérides. + +Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle, +n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela +nous a paru plus magnifique encore qu'hier. + +Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les +dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils +imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats +ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur +lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme +de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils +ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces +galeries dignes d'un palais céleste! + +Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la +restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé +qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses +merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles +qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je +revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures +étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et +aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et +dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue +ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de +fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une +infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles +en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on, +que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non, +l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes +les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules, +ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description +des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement +correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa +splendeur. + +Dans la salle des Deux SÅ“urs--qui doit son nom à deux grandes dalles +de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable +_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui +est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent. +Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la +défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les +derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des +commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain +d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête +de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à +l'expulsion prochaine. + +Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait +que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir +défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule +arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à +Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne +mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant +à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes, +devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du +même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les +_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de +l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de +nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et +peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour +retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou +mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les +montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs. +En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf +le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les +Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi +le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant +cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que +Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui +construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être +la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne. +Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause +de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées +catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey +chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de +remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492. +Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où +étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils +emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne! + +Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_. +Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à -dire très peu +de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois +parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la +grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale) +qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques +(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe +le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement +dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout; +intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent +à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a +trois sacristains et par suite trois étrennes! + +L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la +suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés +à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un +admirable chef-d'Å“uvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose +de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne +mauvais goût! + +Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête +d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à +gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une +cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si +bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs +frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse +des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero, +la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges, +leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple +réellement différent du nôtre. + +Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de +nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France +et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des +chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes! + + + Vendredi, 23 août. + +Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand +matin. + +Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du +climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes +qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la +voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les +malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque +service à leur demander. + +A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la +tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous +rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin +ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a +demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni +pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48 +pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas +de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre +intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles +exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir +visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je +ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà +bien la fierté espagnole! + +Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre +doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville. + +Adieu Grenade! + +Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres; +de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs +de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y +a encore de l'eau. + +La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces, +on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque +Sabbat, là -bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête +de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en +jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne. + +Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les +premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche +Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui +lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade +qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore. + +_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément +teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue. +Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille; +de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine +renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans +se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes +d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre +les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse +dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce +qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils +s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de +pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement +nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de +l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus +parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules +ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur +petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour +happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu +au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible. +Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on +suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière +d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé. + +Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant +nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier +aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente. +Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent +au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés, +comme des bataillons en manÅ“uvre. + +_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien +de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir +d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici +nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans +l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable +Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes +se font ici plus méchantes et peureuses! + +Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive +à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de +chèvres! + +Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie +comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu +d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très +remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du +manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des +pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit +mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur, +des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je +ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux +plus mauvaises routes de par ici. + +A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière. + +Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs +aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en +pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus +piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages +enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes +d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est +l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les +grandes villes, la vie, les mÅ“urs, les costumes deviennent de jour +en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans +la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement +on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de +l'Espagne de jadis. + +Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre, +de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à +chaux. Aussi loin que l'Å“il peut voir sur le pays ondulé, on +n'aperçoit plus un seul arbre. + +_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se +sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder +passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées. + +D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là +inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme +exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant +sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on +avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une +couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent. +Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les +incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en +vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser +un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si +gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin, +il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que +nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des +kilomètres et toute plainte serait superflue. + +Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route +plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le +Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20]. + + [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne + jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue. + +On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole +religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La +Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains +des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont +défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut +construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200 +mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains. +Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la +province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et +aux deux Sénèques. + +Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du +Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la +chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de +la plus belle vue panoramique de la ville. + +De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive. +Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de +la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche, +la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux +colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de +l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont. +A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et +montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville. + +A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore +assez bien conservés. + +Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle +notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent +percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est +restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède +que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver +des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous +ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le +labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux +_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la +mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une +rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel +Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue. + +C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus +élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la +règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la +journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à +midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à +remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre +évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien +aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi? +L'hôte, la bouche en cÅ“ur, nous répond que la glace qui se consomme +à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train; +or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de +glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes +qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a +même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville, +c'est-à -dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce +qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ, +tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures. + +Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt. + +Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement +irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est +aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de +blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité +aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine. + +Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le +nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque, +métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous +les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était +alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville +d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants. + +En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante +fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes, +les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait +de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance +des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer +l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et +la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui +l'emportèrent avec eux. + +Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle +est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants +qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en +un trop vaste habit. + +Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés +conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est +exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui +furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses +sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les +Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles, +reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme +s'ils en étaient sortis d'hier seulement. + +Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes +de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la +pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons +peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si +l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre +des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop +de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en +construire de nouvelles. + +Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des +maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses +habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant +la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles +supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs +qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très +proprement vêtus me demander _cinco centimos_. + +Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville. + +L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon +chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des +merveilles du monde. + +La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation +arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le +résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique. + +C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la +demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière. +Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt +d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est +l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté. +C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec +l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de +tout ce qui touche à l'embellissement de la vie. + +L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle +qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est +la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes, +symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de +la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes +allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond +uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine, +remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On +conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être +incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée +de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes +omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en +rien l'harmonie générale. + +Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il +y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances, +jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute +encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres. + +Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'Å“uvre. +Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de +mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les +sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra. + +On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines +ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent +tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères, +aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller. + +Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler +la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se +perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut +s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de +l'islam. + +Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était +chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains +qui en ont fait leur tanière. + +Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable, +l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je +l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait +attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds, +détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de +la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais +goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse +dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la +mosquée. + +Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le +palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place +d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument +leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art +le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une +faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a +nullement nui à la beauté de ceux qui restent. + +Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu, +un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie +du chef-d'Å“uvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même +Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale +au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour +l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce +que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous +construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant +n'existe nulle part dans le monde.» + + + Samedi, 24 août. + +La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran +Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général +Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495 +et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand +Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et +de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants +de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux +heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de +faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des +Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont +ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés +d'escopettes et de _navajas_! + +La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage +bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et +maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point +trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible +qu'on le prétend en France! + +L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!... +Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre +légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous +de tout ne se vérifie toujours pas. + +A 4 heures du soir, en route pour Séville. + +Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux +pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route +par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui +forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou, +nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours +l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier. +Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente, +malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin. +Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes, +trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser +de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une +affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40 +kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps. + +On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va +principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous +sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies +silhouettes. + +Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le +soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au +printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps +c'est le spectacle désolant du vide infini. + +_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons +basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin. + +On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route +devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville +toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de +l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement +caressant! + +La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade, +qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes +bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable +cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient +consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il +faut pour frire! + +La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue; +ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses +maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de +petits chefs-d'Å“uvre, sont serrées les unes contre les autres; +ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du +soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les +murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes. +Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des +minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel. + +Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des +anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites +où nous avons juste la place de passer avec notre voiture. + +Après, on se retrouve dans la campagne sauvage. + +_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que +de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent +comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces +brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer +avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira +peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien +tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous! + +La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de +laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée +comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est +une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville +était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son +apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux +assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une +population compacte et remuante. + +_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait +_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a +découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande +quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter. +Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar +mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses +maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sÅ“urs, un air +absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres. + +On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien +conservé et très grandiose. + +Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit +qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce: +poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de +kilomètres à faire là -dedans. Bah! je réduis considérablement +l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela. + +De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la +route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante +empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant +on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans +les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces +villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres +étroites et rares ont été créés par eux et pour eux. + +Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule +après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à +son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore +au-dessus de son ancien séjour. + +L'Espagne fut arabe. + +Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les +villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez +lesquels son sang se reconnaît encore. + +L'Espagne est restée arabe. + +Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le +caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_, +petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers +de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des +maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres +écrasant les grains. + +C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous +viendrons chercher bientôt. + +Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les +trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes +donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous +quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique, +s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons +de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés, +animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place +plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense, +sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une +autre rue, étroite celle-là , laissant à peine passer la voiture, et +enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21]. + + [21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise + dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona, + détestable de Carmona à Séville. + +Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et +luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y +est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est +détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une +fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des +fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios +espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que +cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans +les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à +colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque +aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine +renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs +inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément +d'appétit qui était résulté de cette vision. + + + Dimanche, 25 août. + +Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et +Séville l'Andalousie riche. + +Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est +commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir, +que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires, +en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes +boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées, +d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent +avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un +agréable séjour au milieu du désert andalou. + +Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue, +c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la +ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de +vigueur, a su rester capitale. + +C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se +sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville +a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à +Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en +tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne +_flamenco_. + +Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol +a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure. +Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant, +du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont +les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements +obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de +coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, +et les Å“illades des cigarières, et les effets de torse des toreros, +tout cela est flamenco! + +Cette disposition particulière de caractère est générale chez +l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez +l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se +puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population +sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez. + +Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous +sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et +leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en +font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France +aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros +sont Andalous. + +Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs +qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps +souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs +cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le +chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un +Å“illet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur +la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes; +dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio +que possède toute maison d'Andalousie. + +Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une +cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de +colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage, +elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un +velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant +dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques +l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille +à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards +des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui +est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la +plus grande partie du temps. + +L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle +devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une +aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom +primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir +de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se +disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville +éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César +passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se +souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas +Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville. + +Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en +première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque +temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat +de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248, +mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était +appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête. +Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi +un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la +découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui +pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe. + +Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son +Alcazar. + +L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de +la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par +les Castillans; il n'en est pas moins Å“uvre authentique, ses +restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but +par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre +le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar; +son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la +réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle +la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les +travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers +descendants espagnols. + + [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de + Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il + réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait + largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri + de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à + la fois la couronne et la vie. + +L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une +forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,... +les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très +hautes murailles. + +A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à +l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série +de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux +conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt +de la copie d'art que de l'art proprement dit. + +Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se +plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément +modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour +qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet. + +Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_. +Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées +de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant +là -haut, tout là -haut, des quantités de grappes de dattes qui seront +mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers +et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de +repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le +repos du corps, la satisfaction des sens. + +Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la +_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette +fois, voilà une Å“uvre catholique espagnole qui est de bon goût. +C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale +de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui +soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une +coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est +pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée +par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes +gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont +se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux +et imprécis au-dessus du chÅ“ur de la _capilla mayor_. Il faudrait +des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de +cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture +et de sculpture. + + [23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art + arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la + reconquête catholique. + +Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté +la _Giralda_ produit un effet si superbe! + +La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique. +Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur +l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour +du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet +d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette +(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est +le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième +siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a +près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale +au voyageur la capitale de l'Andalousie. + +Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant +la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le +soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent +de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur +les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation +vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la +cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où +peut bien sortir tout ce monde-là ! Alors les musiques militaires ou +civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air +crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des +estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses +commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en +faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il +y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année +comme cela! + +_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse +et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la +journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios, +arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont +interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_, +immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le +Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc +Marie-Louise. + +Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne +joyeuse et bourdonnante. + + + Lundi, 26 août. + +Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs +de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas +autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières +y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter +singulièrement les regrets de mon ami Adrien! + +Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite +les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes. +Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite +_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des +cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses +tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent +complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous +de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y +rendent pour leurs affaires, l'élégant désÅ“uvré qui va au cercle, la +jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur +qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des +gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en +quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs +retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque +récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant +une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne +sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas, +les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours +la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent +curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite. + +Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout +le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants +de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres +touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent +par se gratter aussi! + +Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté +_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte +maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras, +Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga, +Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut +changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route +nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que +la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant +accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur +plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire +suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir +ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200 +kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela +près! + +Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par +laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route +royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure, +quoique bien raboteuse encore. + +On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu, +mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de +véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au +milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une +route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de +loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la +vitesse. + +Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au +milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas +le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de +grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces +troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne +manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu +cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur +comme dans du beurre! + +En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques +kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a +pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont +si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de +Barbarie. + +Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et +riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape +au retour. + +Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de +nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun +poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés +auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout +exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les +Espagnols de là -bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui +nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller +pour demander notre chemin. + +Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie +du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de +petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_. +Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce. + +Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant +derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit, +sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière +éclatante à la nuit sombre et sans lune. + +Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement, +plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous +viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce. + +Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée, +c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une +interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais +encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette +ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé +nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à +Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la +ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse +l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au +commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne +route. + +_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien +spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de +Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de +caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est +située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan, +ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et +bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de +descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs +centaines d'années avant Jésus-Christ. + +En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete, +d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie +de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous +apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui +semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout +de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés, +nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre +l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à +l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux +suivant l'état de la route. + +Celle-ci continue cependant toujours très roulante. + +_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants +prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de +Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré +leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent +déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des +Å“uvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les +travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement +le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années +avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait +caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que +soupirent les pneus. + +Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous +et poussière. + +En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent +fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas +atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à +notre but. + +Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras; +brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais +salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons +un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis +l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les +lumières d'une nouvelle ville. + +C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie. +Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses +sÅ“urs très brillamment éclairée. + +Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre +ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des +deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau, +hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan +gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit +rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de +quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large +souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol +horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous. + +A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes +espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la +fraîcheur, de l'air pur et de la nuit! + +Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans +lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je, +une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé +de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les +garde-boue aux murailles. + +On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et +ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu +l'honneur de réunir tous nos suffrages[24]. + + [24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de + Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera + à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez; + mauvaise de Puerto-Real à Cadix. + +Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant +au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance +à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend +agréablement. + + + Mardi, 27 août. + +_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville, +dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les +Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant +Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit +territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et +longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer. +De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues +verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a +obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a +fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons +aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une +physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins +tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs +miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes +et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des +nuits étoilées sur l'Océan sans limites. + +Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses +maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel +badigeon blanc. + +Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui +charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie, +c'est un admirable coup d'Å“il; aussi les Espagnols, voulant exprimer +son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse +d'argent. + +Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de +bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut +toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait +bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire +encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci +qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir +d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les +Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui +furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même +commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et +y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix +était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les +villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis +l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et +dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de +l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions +espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse +les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître +la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle +n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte +progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son +trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix +depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son +ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui +va toujours s'appauvrissant. + +Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées, +où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort +intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très +grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture +de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux. + +Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le +tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est +ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés +au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un +tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours +nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui +reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud, +la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real, +La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme +un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux +flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable. +Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se +perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la +pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir, +plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure +du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où +Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La +Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna. + +Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite +que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située +dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile +de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière +Å“uvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son +échafaudage et mourut des suites de cette chute. + +Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles +petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple +très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à +franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement +jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance; +Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par +leur beauté et leur... désinvolture. + +Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_, +elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée +d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel, +suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait +des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de +Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus +loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant +achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le +Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue. + +Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir +d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour +du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous +les feux du ciel. + +La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan +immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se +rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de +la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs +éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des +quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux +côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de +7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines. +Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la +mer pour l'aller porter au loin. + +Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la +bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras. + +Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio +profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les +marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de +bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant +avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons, +la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive +par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue +voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il +nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen +d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous +pûmes franchir ce mauvais passage. + +_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal +bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions +traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région, +elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque +du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des +derniers États mauresques. + +La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en +s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi +bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême +Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus +et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis +elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes, +sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux +de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou +marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval. + +Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les +montagnes qui bordent la côte. + +_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur +sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que +d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit +la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on +laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce +dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis +après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et +grandiose. + +Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de +gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le +bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à +cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud; +ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi. + +On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous +trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et +sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un +cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au +milieu de ces solitudes! + +Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en +douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite +pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et +de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie +de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et +sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des +proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par +hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres +à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à +payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement +notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un +pneumatique. + +La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est +l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure +nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là +quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des +kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous +l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que +des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un +homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service, +que ferions-nous? Que deviendrions-nous?... + +Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux +ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le +bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons +après un arrêt de trois quarts d'heure à peine. + +Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans +l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des +chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes +qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de +Gibraltar_. + +En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_. + +_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus +bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout +de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en +face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là +devant toute proche, visible à l'Å“il nu. Tarifa est au milieu du +détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la +navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier +aux vagues de l'Océan Atlantique. + +Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève +sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans +la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous +l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage +illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage +sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même +temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une +longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar +qui brille là -bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté +de la baie d'Algésiras. + +Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant +constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de +l'eau; le coup d'Å“il est merveilleux, on dirait une illumination. Au +bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et +délabrée: c'est _Algésiras_[25]. + + [25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de + Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras. + +Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina +Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au +milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer. + + + Mercredi, 28 août. + +L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe +nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à +la trop fameuse Conférence! + +Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel +moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un +immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre +toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit +et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est +composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant +se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé +un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin +de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le +couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage +afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que +les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts +possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre +et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les +façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout +en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on +a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les +perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le +plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement +fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en +est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel +rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous +l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous +ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu +par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement +français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des +garçons espagnols complaisants et polis. + +La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée +durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, +qui présida le diplomatique cénacle. + +Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis +précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de +l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base +de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné +vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400 +mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un +nid de fourmis et tout hérissé de canons. + +La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar. +La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise +qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre +lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence! + +Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit: +c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain. + +Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien +que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y +a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la +flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude +combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher +de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter. +Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer +à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise. +Nous verrons bien. + +Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un +voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent +d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger +qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là -bas +seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte +des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils +n'habitent plus. + +En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à +visiter Gibraltar. + +Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une +demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar. + +A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus +en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de +tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite +bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher +abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le +dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise. + +_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante. +L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en +sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà +qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville +espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi +de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou +touristes. + +La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte +six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants! + +On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent +la proximité du Maroc. + +Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées. +Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés +anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu +s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne +qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats +de la Conférence d'Algésiras! + +A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville +qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire, +de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit +et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de +charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde +peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place +forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable. + +Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable +amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui +s'enfonce comme une lame effilée au cÅ“ur du détroit, à quelques +kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive +africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du +passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment +des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou +en sortir! + +Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il +paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls +représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été +faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés, +mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un +seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une +partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de +les tuer. + +En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois +c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue +ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne; +cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond +grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant +et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes +qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation, +le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la +courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose +et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille +impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé, +traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel +domine, ciel de cobalt, mer d'indigo. + +La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'Å“il inoubliable; +c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste +aient amenées devant mes yeux. + +Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le +spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord +on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la +ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis +peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée, +changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient +pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les +montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible +scintillait sous le regard de la lune. + + + Jeudi, 29 août. + +Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie +peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il +nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du +_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme, +qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar, +Algésiras et Tanger. + +Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet +admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le +rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux +ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront +toujours. + +Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont +les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre +deux continents! + +Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de très près la côte espagnole qui +fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et +blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques, +dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque. + +Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on +a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et +affadissantes, le cÅ“ur de bien des passagers se soulève maintenant +en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à +cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers +et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer +n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte. +Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages +navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce +monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource +que de me réfugier dans une philosophique pipe! + +Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe +et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de +sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles +ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la +colline verte, _Tanger_ apparaît à nos yeux ravis. + +Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si +impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails +de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se +précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or. + +La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force +de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui +viennent nous chercher pour nous conduire à terre. + +Tanger est un port arabe, c'est-à -dire tel que le fit la Nature, +sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond +et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront +accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage +et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui +nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un +perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement +se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui +vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous +déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une +vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques +elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore +à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui +est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations +indescriptible. + +Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine +bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes, +bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent +épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements +sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs, +vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante. +Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écÅ“urante. +Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de +septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop +violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux +cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de +relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces +sauvages pour les faire taire. + +Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels +européens; le meilleur est l'_Hôtel Continental_, simple mais +confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et +ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer. + +En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la _Porte +de la Mer_, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites +et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement +maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite, +roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu +d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des +ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent +sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez +passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible +de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un +autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans +trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel. + +Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut +naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne +pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir +comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel +Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie +par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et +silencieux. + +Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que +la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une +sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux +de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été +se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc +causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre +amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme +des héros! + +Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques; +de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi +eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le +_Jeanne d'Arc_ qui nous protège de sa présence contre le fanatisme +des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur +laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du +port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail. +Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement +sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute +interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et +de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un +bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous +parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies +de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt +dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai +jamais entendu crier autant. + +A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie +dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui +s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète +à Médine. + +Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous +nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous +flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant +dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale +encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople! +Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune +voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois +peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont +pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et +turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens, +Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des +Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de +nègres dont certains du plus magnifique noir. + +Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des +escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied +dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis +marcher dans un tas de choses innommables! + +Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques; +l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe +pas ici, ou tout au moins est fort atténuée. + +A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur +la _Casbah_. C'est une place, située au point culminant de la ville, +et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le +_palais du Sultan_, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous +avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la +_prison_ où l'on nous présenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli +qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en +tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément +de l'argent, le _palais de la Trésorerie_ dont l'intérieur est un +fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de +l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des +soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de +martial. + +Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines, +leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut +cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient +parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères +d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule; +depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que +l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance +de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au +Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue. +L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel +recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés +donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les +Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques +au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les +Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui +se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques +civilisés et tolérants! + +Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont +sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine +faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain +s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares +germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger +fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au début +du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent +du Maroc, c'est-à -dire quelques années seulement avant de passer +en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte +méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une +infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à +l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le _Maghreb +el Ahksa_ ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc +est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours +des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés +par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes +merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays +si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes +d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du +Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les +descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés +d'autrefois. + +De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable +sur toute la blanche ville. + +Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant +et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe, +telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue, +Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les +abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là -bas les +frelons ont pris leur place. + +Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture +n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y +voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des +ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs +longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent +l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun +des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans +la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir +la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée, +voire dans une boutique. + +Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le +camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales +et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent +quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux +uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne +manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est +rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés, +sans boutons, maculés. + +A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre +fenêtre nous vîmes les _muezzins_ appeler à grands cris les fidèles à +la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de +nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque, +se prosternent longuement. + +Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes, +20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un +assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races; +parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le +nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés +dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre +appréciable; à peu près pas d'Allemands. + +Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le _Petit +Zocco_, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus +exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française, +anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à +l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on +puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les +chrétiens, c'est le quartier des affaires. + +Ce quartier européen est, en somme, surtout français. + +L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand, +malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré +la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient +avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui +décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne. + +L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence +du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à +Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est +la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine +colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de +l'Européen, du sauvage que du civilisé. + +Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de +proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frère du Sultan régnant. +Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de +biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc? + +On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux +tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de +Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses +enfants. + +Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et +de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort +bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces +craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la +plupart des Européens. + +Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger. +La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et, +de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces +mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la +malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que +toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est +leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens +passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays, +offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces +pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente +de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus. + +Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité +mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus +chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir +vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation, +afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides +aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit +est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre +de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle +tout est montre et vernis pour l'Å“il du voyageur n'est pas encore +révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés; +bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du +progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le +pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique +méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes +cosmopolites. + +Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure +aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur +tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent +l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon, +est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent +le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent +d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilège +du turban vert. + + [26] _Hadji_ est le titre réservé aux seuls musulmans qui ont + accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions + prescrites par les saintes écritures. + +Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algérien, était +aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était +splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de +l'ombre du capuchon. + +Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire +autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies. + +Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très +rare; la foule ne porte que le burnous et le fez. + +Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être +pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très +vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre +indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine +nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument +nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on +veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous +précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses +bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue. + +Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec +celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes +de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme. +Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à +aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les +rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin +de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la +nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants +sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs +vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles +et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent +les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne +sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un +tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées +passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur +des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent +nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues +encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là +pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont +flairé des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs maîtres en +furieux abois! + +Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses. +L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de +labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est +perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette +ville qu'on sait rebelle à nos mÅ“urs et à notre race. + +Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent +moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont +pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de +mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons; +alors il règne là -dessous des odeurs horripilantes pour nos narines! +Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là , jamais nous +ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel! + +Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle, +mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux +de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur +lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses +de café maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien +entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef +des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet, +mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon +équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose +n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis +resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses _houris_ +aux faces de lune! + +Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers +instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde +de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel +tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des +Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes +heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme +variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une +certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste. + +Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens; +les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à +divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient +pour accompagner la musique. + +Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert +où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des +tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard +de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque +peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et +d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables, +dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent +et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques +et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles +dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le +ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa +brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres +doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et +encore est-ce bien alors le repos pour eux? + +Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège, +toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend +ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées +mauresques. Il faut bien tout voir! + +Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et +plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette +spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui +entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide +et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre +étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises +boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de +l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous +la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze +ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien +faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et +taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un +peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs +gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs, +profonds, veloutés, immenses! + +A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les +scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour; +c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse +que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une +succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement +sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui +s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme +une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord +revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux; +quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était +devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout +voir! + +Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite +regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu +de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la +conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli. + + + Vendredi, 30 août. + +Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous +vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar. +Nos Africains empilaient les pauvres bÅ“ufs dans de grands bateaux +plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait +ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes +de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants +regardaient de leur Å“il doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans +leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares +Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement +suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument +dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement, +pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes +hurlaient. + +Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville. +On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides, +nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous +serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui +entoure Tanger. + +[Illustration: PANORAMA DE TANGER] + +Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent. +Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très +douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses +montures. + +Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée; +ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture +pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à +côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles +que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que +par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout +reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit +Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens. + +Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe +dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_. + +Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est +soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement, +de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des +riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur. +Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut +consciencieusement faire une étude ethnographique. + +On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et +vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se +drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des +_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à +demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale, +esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau +noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des +enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à +la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et +puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_ +et des pantoufles. + +Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y +vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là +qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux. + +La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre +par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est +surtout rococo. + +Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de +jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en +dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la +Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville. + +Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien! +C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures +y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse +couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que +le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette +discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le +répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que +la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la +route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres. +Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur, +est tout simplement une piste de chameaux. + +Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons +dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et +d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des +premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes +entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres +en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les +airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand. +Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs +palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de +tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole. + +Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des +outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui +semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs +épaules. + +Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent +de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de +Barbarie. + +Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine, +en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le +premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, +bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi +philosophiques que ceux d'Espagne. + +Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone +réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu +des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère, +sauvage et fanatique. + +Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le +sable fin des dunes qui bordent la baie. + +Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous +ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers +Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître +sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou +fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech. + +Un dernier coup d'Å“il à la ville qui se noie dans le soleil. Un +grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin +cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur +toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines +fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre +qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade +actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité +européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le +phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge +porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau +mourant de la civilisation mauresque. + +Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière +et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et +le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant +désagréablement. + +Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour +à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent +hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup +d'Å“il qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles +choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par +les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur, +entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des +heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau +si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle +changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre +de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit +lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux +projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci +traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme +en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers +intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives +et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables +grondements. + + + Samedi, 31 août. + +Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le +voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous +allons désormais remonter au nord. + +A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina +Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la +baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto +commençait à gravir les pentes de la sierra. + +Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la +nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux +absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un +panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit +gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme +sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure +la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui +émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la +Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre +anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière +à l'atmosphère transparente des pays du Sud. + +Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est +nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord +du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit +toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons +sont constamment tempérés par une douce brise. + +La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges. +Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne; +l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de +lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de +joie dans le paysage un peu sévère. + +Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu, +il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les +hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en +Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du +côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne +au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan +les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives +s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un +boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les +maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui +se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires. +C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est +la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse, +leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et +s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers, +lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des +mouches, se succèdent sans interruption. + +On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès +en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller +donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe. + +Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce +dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà +parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes +coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail +gardés par les pâtres à cheval. + +Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette +route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse +des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en +France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que +la première fois. + +Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de +Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles +de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers +rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes +villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27]. + + [27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres. + +Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous +étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de +los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments, +des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie. +C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes, +bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile +sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel +de los Cisnes serait parfait. + +Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne, +elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses +fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que +les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en +France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques, +car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les +uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins +couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte +de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le +_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices +de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le +_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux, +sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de +l'exportation de Jerez. + +Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce +peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple +d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas +de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises. + +Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés +d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à +l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui +rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en +couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui +pâlissent en vieillissant. + +Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de +frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les +habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens +ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes +sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe +éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires +auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison. + + Dimanche, 1er septembre. + +Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil, +mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio +de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de +papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida +de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici; +nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir +une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants +de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à +présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la +tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre. + +A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas +et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin +avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions +à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans +procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs +roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les +figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux +feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des +balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et +chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient +en broutant quelque chardon. + +Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on +n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de +palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx. + + [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions + incultes. + +On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la +direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui +fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de +quitter. + +Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon, +c'est _Séville_[29]. + + [29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres. + +Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque +l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le +même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à -dire +qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats +de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente +torpeur. + +La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous +étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30] +que nous avions retenue de Jerez par télégramme. + + [30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre. + +La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut +contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et +ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins +communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour +du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans +confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre +carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et +chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue +de sable fin et toujours convenablement arrosée. + +Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les +places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont +garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de +celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour, +mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours +les places les plus près de l'ombre, c'est-à -dire celles qui seront +abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement +bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera +garni. + +A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces +poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à +s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_, +des marchands d'eau. + +A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places +au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de +monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en +joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze +mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée +de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce +grouillement humain, et bat des ailes, incessamment! + +Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est +ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de +leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois +blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux +noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de +délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives +couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par +étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes +largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins +inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages, +font un superbe effet d'ornementation. + +La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son +plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici +le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés, +argentés, tous de la plus grande richesse. + +Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une +course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste +narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer, +même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde +n'a-t-il pas vu une corrida? + +Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils +étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou +applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à +tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût +jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la +tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me +paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador; +par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son +épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre +applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_. +Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je +parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste +à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible; +n'est-ce pas le comble de la férocité? + +La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un +des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un +tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec +tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant +plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le +ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener. +Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course +et, là , la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds +dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule +barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide +de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti +de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes, +des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène +aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur. +Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le +cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes. +De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de +fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce +monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes +féroces! + + + Lundi, 2 septembre. + +La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_, +_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que +j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la +recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en +venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de +son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à -dire sur le plateau +castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre +route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de +passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de +la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe +par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_. + +C'est cette route que nous allons suivre. + +Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du +matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale +de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et +garni de fabriques d'_azulejos_. + +A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village +de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là , en effet, +une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la +différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire +qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités +dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir +à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide +inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile +a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher +la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte +un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture +qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de +chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double +généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 +le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le +litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement +encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol +résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne +s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2 +pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec +tous ses bidons. + +Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes, +soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut +s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de +_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre. + +Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter +encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des +points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les +uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans +certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les +petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions, +il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de +réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir. +L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop +légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du +carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable. + +Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre +cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de +l'ancienne ville romaine d'_Italica_. + +La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette +ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance +et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et +Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car +elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane; +par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état +de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en +Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares! +Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable +civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de +ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au +souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que +ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs +âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de +ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui +encore, tu as tant de peine à te tirer! + +_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses +haillons et sa saleté andalous! + +La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir +de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout +à fait convenable. + +On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant, +en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle +ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères; +c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de +croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement +l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même +grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les +yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque +toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la +tristesse sous les rayons du joyeux soleil. + +A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la +chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux +ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse +sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait +réellement chaud aujourd'hui! + +Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous +n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord +marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes +notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le +déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions +acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des +liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une +garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les +boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit. +Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins +et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore +glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de +constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur +fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que +je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage +dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les +plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne. + +Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous +repartions sur une route désormais excellente. + +Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre +l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment +la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent +la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés +rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse +écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures +dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se +rebellent à notre vue. + +Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes +dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la +terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas +d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose +pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang. + +La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure +sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites +montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés +sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La +vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie! +Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays +sauvage et arriéré. + +En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit +que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques +de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des +pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et +la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays +maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines +fières et leurs airs sauvages! + +A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et +d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_ +qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre, +prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation +dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous +faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée. + +_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa +silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises, +dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de +Séville. + +La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle +en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite +ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie +Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire +sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée. + +Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente +un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont, +en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la +_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine. + +On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de +700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une Å“uvre colossale +assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales +et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air +misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre +coucher. + +Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où +nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et +où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument +exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres +véhicules apocalyptiques[31]. + + [31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise + de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques + kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida. + + + Mardi, 3 septembre. + +_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à +demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et +fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa +fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta +Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance, +ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome +Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce +fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les +Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne +et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas +faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment +dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les +catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines +cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé +splendeur et richesses. + +Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de +pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre +plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le +démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore +debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de +la férocité castillanes. + +C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait +suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10 +heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste +ville. + +[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN] + +Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur +silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle +rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil +peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite, +comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au +fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana. +Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent +aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge. + +La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte +d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable, +moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on +procède à la vitesse des tortues. + +Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si +bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons +avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin +d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir +un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant +bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est +heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement, +car si loin que l'Å“il puisse scruter la surface de la plaine +infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu. + +Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_ +apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse +pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux +château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du +Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de +l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants, +infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes. +C'est à présent une ville pauvre et délabrée. + +La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite. +Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto +glisse silencieuse sur un sol absolument uni. + +Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très +accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par +endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux +aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on +aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement +brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et +étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est +encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée +est bordée par la haute _Sierra de Gredos_. + +Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large +vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui +vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses +rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième +siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle +vue sur l'étroit ravin. + +Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un +coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres +cultivées! + +_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au +milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est +situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son +abdication. + +Nous roulons toujours. + +_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil; +ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un +colossal incendie. + +Nous roulons encore. + +La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la +plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce +que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à +la belle étoile. + +Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands +soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs +grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par +les coffres de la voiture, du pain et des Å“ufs achetés à Navalmoral, +du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos» +ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits. +Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions; +nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait +qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin +d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines +nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords +de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait +aussi Oropesa. + +Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en +Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose +très naturelle et nullement désagréable. + +Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux... +relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous +endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits +de poésie, de parfums et d'étoiles. + + + Mercredi, 4 septembre. + +Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions +consciencieusement dormi. + +Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp +à 8 heures. + +Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la +rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette +abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car +il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions +encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les +ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai +vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car, +effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses +trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne +fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des +habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres. + +En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme +si rien n'était changé. + +_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont +les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure. + +Nous voilà en Castille. + +Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent +volontiers et nous regardent d'un Å“il sympathique. Cela nous +change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous +accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été +en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et +désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette +partie de la Nouvelle-Castille. + +Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un +chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des +gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical +haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou +de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent +une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et +ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires. + +On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles +se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de +l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en +lançant au ciel leurs notes joyeuses. + +La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et +continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit +que des chaumes de céréales. + +A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le +charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise +incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de +moins en moins bon. + +On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de +soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin +verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation, +surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande +masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama. + +On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les +ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la +grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways +électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris +de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de +France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant +l'hôtel que nous avons choisi. + +L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans +un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais +sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un +instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que +nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous +pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux! +Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe, +hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des +lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de +vraies puces[32]. + + [32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_: + médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral. + Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers + kilomètres qui sont très médiocres. + + + Jeudi, 5 septembre. + +Le cÅ“ur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus +intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del +Sol_. + +La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque +son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que +c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette +ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on +remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de +mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une +ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce +que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des +couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille. + +Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du +plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la +forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle. +Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village +d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps +l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des +hautes destinées qui lui étaient réservées. + +Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières +arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout, +l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs +abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les +rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche +et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale +l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert. + +On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas +assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis +arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert +de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau +jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela. +De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des +civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses +cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains, +les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la +richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau +pays, tuant la poule aux Å“ufs d'or et, pour quelques bénéfices +immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la +richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes +de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques +destructeurs qu'on le doit. + +Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et +pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il +faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses +énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la +fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera +jamais les monuments arabes disparus! + +Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre +à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du +nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence +de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais +l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays. +Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la +vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente +fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin +du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants +de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux +ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter +à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire +d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla +dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion, +énormes comme leur fanatisme. + +Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de +capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir +cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra +de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert +infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur +une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut +précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II. +Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée; +les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid, +Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop +particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu +du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant +que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa +capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette +ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_. +Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous +apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges +et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux +jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque, +hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et +ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments. + +Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont +hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de +style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la +nudité. + +Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une +étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en +un flot sans cesse renouvelé. + +L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il +faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone. +Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent +souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi +jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et +gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans +leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore +cette blancheur par un abondant emploi du maquillage. + +La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un +bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un +des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du +Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'Å“uvre; c'est un +véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer +par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles +des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance, +chefs-d'Å“uvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de +l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux +seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration +artistique de tout un peuple, chefs-d'Å“uvre du Titien, de Véronèse, +de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de +Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain, +de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire +rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne. + +Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un +intérêt moindre, mais l'Å“il est instinctivement attiré par les +chefs-d'Å“uvre qui arrêtent au passage. + +On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce +musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'Å“uvre. Le grand artiste +avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée. +Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font +un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté +ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de +Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il +a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de +princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en +groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne +m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de +blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses +chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de +ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges +qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues +qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants. + +_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait +la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'Å“uvre étaient +réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une +trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes +de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté +angélique. + +_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables +toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on +n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et +l'éclairage parfait. + +Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle +dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et +l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les +coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux +éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus +aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des +hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la +«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau +corps de volupté qu'on puisse admirer. + +Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_, +l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui +transformé en parc public, où les brillants équipages viennent +circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages. + + + Vendredi, 6 septembre. + +Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer, +d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui +faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous +tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur +lesquels nous avons entendu conter tant de légendes. + +Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à +leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le +matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole +en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour +couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous +sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai +chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et +30 kilomètres à l'heure! + +_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé +fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa +déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois +200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000 +aujourd'hui. + +Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un +rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence +et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et +verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs +wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la +masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale. +C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen +âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage +et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent +aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les +redoutes qui en défendaient l'entrée. + +Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses, +aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre +les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe. + +Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi +toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes +manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces +mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs +sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force +du nombre, car ils sont légion. + +Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes +lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres +yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je +fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_, +d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur +trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis +même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on +peut l'enrouler comme un cerceau. + +A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont +Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe +le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place +_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était +fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le +comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve, +il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte +Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le +roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps +lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son +déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme +savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque +trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près +aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes +actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il +pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe +dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes +d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le +roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de +l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711. + +Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède, +elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent +trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le +roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_ +où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à +Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda +asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse +étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en +surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la +mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes +sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33]. + + [33] Chronique espagnole du _Cid_. + +Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les +catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise +qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre +ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au +contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une +attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence. + +_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture +d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques +Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait +qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se +firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit. +Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures +arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme +espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce +et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux. + +La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est +vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les +genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes +cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et +baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures +espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chÅ“ur +posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant +l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes +les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais +barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes +fauves. + +Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres, +angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion +d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs +furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de +la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de +contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs +et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples +fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument +de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un +rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des +catholiques. + +Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites, +nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit +souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant. + +A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux +prières des vainqueurs. + +_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle. +Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête +d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates +sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes +et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce, +un diamant resplendissant dans sa gangue grossière. + +Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne +rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le +droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des +temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte +la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans +cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas +approuver la mort du Christ. + +_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en +église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut +construite sous la domination castillane au temps de Pierre le +Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après +l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul, +mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant. + +La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne +mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le +premier service divin fut célébré après la prise de la ville par +les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une +légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle +dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid +s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on +abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on +y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne +brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite +mais gracieuse au possible. + +La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de +grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta +del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut +monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre +un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles +murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles +étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés +par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant +une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage +scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il +est impossible d'oublier. + +Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais +superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante +et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi +peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le +feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme +de simples chats! + +A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux +et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la +plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles +sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte +de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et +odorant l'eau de Javel. + +Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous +promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement, +quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux +contours[34]. + + [34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été + parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes + qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques + kilomètres qui avoisinent la capitale. #/ + + + Samedi, 7 septembre. + +Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et +flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions +dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans +l'une d'entre elles. + +L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait +au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le +champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups, +puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans +la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle +conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil +était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant, +faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la +longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait +la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses +ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de +ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra +poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de +chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection +du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps. +Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla +cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement +l'Å“sophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un +blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, +mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans +nos habitudes françaises ne va pas jusque-là ... Je dus m'essuyer +moi-même. + +Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien +ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'Å“il unique, +mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage +par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons +d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y +remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les +variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse, +mais fort défraîchis. + +La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très +ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le +mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles; +il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété +de lignes qui charment l'Å“il, il y a grand luxe, mais cette fois +luxe de bon goût. + +Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de +l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des +armes et armures de l'Espagne de tous les âges. + +A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette, +stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous +emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes +désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_. + +La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du +Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les +grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cÅ“ur +de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu +vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les +uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres, +que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de +dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des +principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient +passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses. +D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en +dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès +a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en +plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où +il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là . Ce n'est +évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande +rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure. + +La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de +céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts +de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent +à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à +l'Escurial. + +L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère. +L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village +et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien +postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des +Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper +à la fournaise de Madrid. + +L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de +5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine +montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En +cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à +Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la +morgue espagnole, aux champs, se relâche. + +L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore +achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous +connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de +la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda +Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une +complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi +un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un +manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui +encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35]. + + [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne. + + + Dimanche, 8 septembre. + +S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire +que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_. +On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui, +comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs +impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard. + +Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert; +rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à +mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position +admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les +crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et +le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et +de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid +ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est +excellent, pour venir y passer les mois caniculaires. + +D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût, +sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un +très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression +forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de +la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement +ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait +d'architecture catholique. + +On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les +voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un +vÅ“u fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin. +On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de +l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne, +qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire +pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une +splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui, +dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres +petites chambres pour tout appartement. + +L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait +assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense +repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix +formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie +vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous +n'étions pas habitués. + +Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de +marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on +puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres +précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs +en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre. + +Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante; +elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_, +comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand +Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles, +de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des +hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer +la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est +celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne, +le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située +immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne +peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il +respire la majesté et la richesse. + +Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre +blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et +brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille. + +La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit +de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et +l'Å“uvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La +croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec +celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité, +le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté +sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de +complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un +rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine. + +La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer +la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces, +avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont +admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant +la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres +d'altitude. + +Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe +II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui +n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des +jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des +catholiques espagnols. + +Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en +route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid +à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui +longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_. + +Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en +sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes +escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement +dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne, +au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la +plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux +spectacles d'Espagne. + +Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la +route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière +nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement +ondulée, la Vieille-Castille. + +On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de +pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté. + +Et l'on roule de nouveau dans la plaine. + +Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt +_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une +auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous +nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques +kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de +quelques arbres avec les provisions du bord. + +La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche +la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays +perpétuellement ondulé. + +Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin, +s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou +trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables +ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils +sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des +loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient +énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un +enfant de quinze ans. + +Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies +sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des +deux côtés de la route. + +_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses +murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route, +qui fait un léger coude pour l'éviter. + +A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des +cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud. + +On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans +un fossé de terre glaise. + +Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne +ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous +nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36]. + + [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne + de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid. + +Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français. +M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a +dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y +fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les +chambres. + + + Lundi, 9 septembre. + +_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car +alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de +Léon. + +C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506 +mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de +ces deux grands hommes. + +Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède +beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on +en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques, +d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés, +paraissent toutes semblables. + +Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de +grands jardins. Elle cherche à copier Madrid. + +Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de +Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois, +dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de +Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de +douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant +des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères, +le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, Å“uvre +frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles +du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture. + +La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose +absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre +dans la bonne voie. + +Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne +sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement +nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine. + +Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la +_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le +_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation +si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce +moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que +de la boue. + +On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite +le chemin devient bon. + +_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est +une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et +ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un +interminable pont disposé en éperon de navire. + +Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal +ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air, +car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui +assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront +désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le +repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu: +filets d'anchois, Å“ufs durs, museau de bÅ“uf, quenelles de volaille, +cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner +fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne. + +Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage +est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs, +des choses et des gens. Tout là -bas, une aiguille semble sortir du +sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour +regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu +de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la +désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière +quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte. + +En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent +craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin. + +L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique +est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art +vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous +pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale, +barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du +chÅ“ur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs. +La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux... +Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme. + +Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite +la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous +dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous +faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées. + +Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une +ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du +Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier +encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais +cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce +Christ est un cadavre empaillé. + +A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la +coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais +le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte +donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres +que le sol de la cathédrale. + +La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont +chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de +_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où +sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro +Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de +Mendoza_. + +Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un +beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec +l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_; +c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de +serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des +murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre: +on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de +Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de +cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est +conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il +fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le +Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il +devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et +qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il +n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville +nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai +jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi, +autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses +royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans +un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant +pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser +entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce +gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces +à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très +grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et +quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever +un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte +cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur +disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux +juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la +parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six +cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles +il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un +an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient; +après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le +surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses +razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du +sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des +deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la +description de la légende. + + [37] Chronique espagnole du _Cid_. + +Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on +voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de +douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de +nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà +j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée +que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau +de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère +national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre +et austère; même dans les Å“uvres les plus riantes de Velasquez, de +Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une +arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité. + +Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon +courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit +que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal +quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10 +heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en +Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais +cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes +lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées! + +Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une +ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française +vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît +dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la +cathédrale. + +Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des +pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue +et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions +seule depuis des semaines. + +La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs +cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge. + +La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et +impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé +un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de +l'Å“uvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et +plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement +serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous +sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits +des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux +voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français +et Anglais au temps de Napoléon Ier. + +A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que +l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas +sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici +près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de +son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre +voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie +errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre +longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la +fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses +que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cÅ“ur +un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer, +bientôt. + +_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de +vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que +bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer. + +Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous +pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente, +sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent +les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous +ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis +en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus +en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une +loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous +demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui, +au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la +route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis +notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la +première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage. + +Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est +_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38]. + + [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de + Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à + Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria. + +L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de +Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une +propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un +escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y +avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné. + + Mardi, 10 septembre. + +_Vitoria_ a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne +ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième +siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte +de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre +de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de +monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu +près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous +quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans +l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés +qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant. + +La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé +et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de +l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe, +et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines! + +Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des +vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne... +au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle +qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes +sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent +les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés +en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie! + +Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province +de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques +kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière +de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien là encore un autre +péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison +qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement +la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes +désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes +les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et +mystérieux. + +Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples +une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est +plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un +avant-goût des Pyrénées. + +On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le _rio Oria_. + +_Tolosa_ est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne, +moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui +l'entourent. + +Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de +l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes +de la côte. + +Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui +supporte le Parc et le Château du Roi et _Saint-Sébastien_, la ville +nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de +sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin +borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux +baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés +entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan +infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer +incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la +foule bourdonnante des désÅ“uvrés espagnols qui viennent ici voir et +se faire voir. + +Nous déjeunâmes à l'_Hôtel Continental_, le premier d'entre tous ces +caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé +par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient +où l'on vient, parce qu'on y vient! + +De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café, +je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode +y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire +alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement +dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le +rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels +l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un +des plus beaux coins de la terre. + +La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur +des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes +vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère +solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et +d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière. + +_Irun_, puis la petite rivière de la _Bidassoa_ qui marque la +frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords +de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petite _île_ historique +_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commémore tant de +cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39]. + + [39] L'_Ile des Faisans_, ou _île de la Conférence_, est + territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France + et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques + suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de + Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de François Ier à + ses fils qui le remplaçaient en captivité; en 1615 fiançailles + d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle + de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du + traité des Pyrénées et fiançailles de Louis XIV, roi de France, + avec Marie-Thérèse d'Espagne. + +_Béhobie_ est le village frontière: douane espagnole. C'est là que +je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de +l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le +montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en +cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont +il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au +remboursement. + +Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel +la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie +retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de +France. + +_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une +ville gaie et agréable. C'est un lieu de séjour où l'on a une vue +splendide sur l'Océan. + +Les habitants de cette région ont un Å“il vif, une démarche hardie, +un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance +avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin, +leurs frères de race, _basques_ comme eux. + +Après _Bidart_ nous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne +car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte. + +_Biarritz_ est la grande plage à la mode, la rivale française de +Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale, +Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le +second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux +vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité. + +Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus +grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de +trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées +et la grande plage où s'ébattaient snobs et désÅ“uvrés et lorsque +nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette +cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves +humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés +sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un +chef-d'Å“uvre de la nature comme pour la plage espagnole. + +_Bayonne_ est tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et +descendîmes au _Grand Hôtel_, qui mérite tout au plus l'étiquette +passable[40]. + + [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomètres.--_Route_: excellente. + +Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil +petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond, +à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses +vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent +très intéressante. + +Les _Basques_ sont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les +descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants +préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue, +qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait +encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la +rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez +étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en +France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les +provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_. +Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues +y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils +se dénomment _euskaldunac_, qui se traduit en français par _gens +adroits_. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur +costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel +béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de +gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure +et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les +temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres +populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les +tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de +la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse +des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des +suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une +bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en +masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs +ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus. + + * * * * * + +Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont +bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention +qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame +humblement leur indulgence. + +J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait +connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile, +que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas +déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les +routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet +ouvrage pourront leur être de quelque utilité. + +Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit? + +Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a +encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique, +mais j'espère que mon récit pourra,--pour sa faible part,--contribuer +à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables. + +Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant +voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne, +puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi, +de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les +bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes! + +Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes +espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage. + +Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,--généralement +plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur +largeur, c'est-à -dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire +remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en +France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on +pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est +exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction +au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et +de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un +véritable luxe. + +Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de +la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer +dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses. + +En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques +sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle +très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités +inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux +importants. Si une colline de faible importance se présente, +une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve +son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin +survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est +en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils +des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la +caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de +moyen vallonnement. + +En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages +nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur +rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et +l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre +les tournants plus larges encore. + +Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois +le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols +travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que +d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu. + +Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait +peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore +de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort +d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore. + +Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes +royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes +hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer; +ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus +besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien +se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à +faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances +que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques, +caniveaux, etc. + + [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui + correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires + sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne. + +Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement +à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas +des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de +fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes +espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près +disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement... +le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute +son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais +alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles +surgissent à chaque pas. + +Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol +qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables, +les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les +pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de +chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il +reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous +venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres +de vieilles routes. + +Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut +malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de +nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (_peones camineros_) +se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans +un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur +construction grandiose. + +Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant +l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne +peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres +yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent +le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile +descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement +les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la +marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière +l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des +routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_, à tel +point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers +champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son +titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une +automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est +autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussière ni de +boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel! + + [42] Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées + par le charroi autour de chaque grande ville. + +Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords +de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs +invraisemblables[43] et devient une véritable gêne tant pour la +rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs. + + [43] J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la route + de Murcie à Lorca. + +Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu +fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin +au grand détriment des pneumatiques. + +Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que +je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes +passables, bonnes et excellentes,--on arrive à une moyenne de +qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous +nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons +trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes +vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement +conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient +impraticables. + +Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les +anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps +antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque +des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par +le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à -dire +là où elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La +conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne +possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant +ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite +fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer +à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A +ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant +connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment +adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance +puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays +si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de +merveilles de la nature et des hommes! + +Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre +temps ni vos peines. + +Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous +aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration! + +Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation +arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres, +qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant +de choses. + +Curieusement aussi vous étudierez les monuments des autres +civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces +pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui +constituent l'histoire de cet État. + +Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de +nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et +ces nuits profondes d'étoiles et de rêve! + +Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à +l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez +enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour +voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède +tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins. + +Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles +merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable +souvenir. + + * * * * * + +Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour +regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait +l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les +sauvages forêts du massif Central. + +Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides +de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous +regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume +des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or +d'Andalousie! + + Lyon, le 23 mars 1908. + +[Illustration] + + + + +INDEX ALPHABÉTIQUE + + + A + + Aguilar, 125 + + Alamo (rio del), 169 + + Albaycin, 105, 109 + + Alberique, 55 + + Alcala de Guadaira, 142, 155 + + Alcala la Real, 123 + + Alcarazas, 27 + + Alcazar de Séville, 148 + + Alcoy, 59 + + ALGÉSIRAS, 172 + + Alhambra de Grenade, 96, 115 + + ALICANTE, 64 + + Almendralejo, 228 + + ANDALOUSIE, 83 + + Antequeruela, 105 + + Anuar (sierra del), 122 + + Azulejos, 37 + + + B + + BARCELONE, 16 + + Basques (les), 283, 284 + + BASQUES (provinces), 284 + + Bayonne, 284 + + Baza, 88 + + Béhobie, 282 + + Benicarlo, 29 + + Benicassim, 33 + + Berruguete (Alonso), 101, 268 + + Béziers, 6 + + Biarritz, 283 + + Bidart, 283 + + Bidassoa (la), 281 + + Boissons glacées, 53 + + Bourg-Madame, 10 + + Bullones (sierra de), 210 + + BURGOS, 270 + + + C + + Cabezon, 269 + + Cabra (rio), 125 + + Cabra (sierra de), 125 + + Cabra, 125 + + CADIX, 156, 161 + + Camas, 221 + + Campina (la), 130 + + Canal de Castille, 269 + + Carmona, 140 + + Carrasquetta (col de la), 63 + + CASTELLON de la PLANA, 34 + + CASTILLE (Vieille), 265 + + CASTILLE (Nouvelle), 236 + + CATALOGNE, 13 + + Cervantès, 267 + + Chiclana de la Frontera, 167 + + Chirivel (rio), 83 + + Christophe Collomb, 165 + + Cid (le), 40, 272 + + CORDOUE, 127 + + Courses de taureaux, 216 + + Crevillente, 71 + + Cullar de Baza, 84 + + Cullar (sierra de), 84 + + + D + + Darro (rio), 105, 112 + + Denia, 36 + + Douanes, 11, 282 + + Douro (rio), 267 + + + E + + Ebre (l'), 26 + + Ecija, 138 + + Elche, 69 + + Escorial de Abajo, 259 + + Escorial de Arriba, 259 + + Escurial (l'), 259 + + Espagnolet (l'), 245 + + Estancias (sierra de las), 84 + + ESTRAMADURE, 227 + + + F + + Faisans (île des), 281 + + Fernan Nunez, 126 + + Flamenco, 145 + + + G + + Généralife, 107 + + Génil (rio), 106, 112, 139 + + GIBRALTAR, 176 + + Gibraltar (détroit de), 180, 210 + + Giralda de Séville, 151 + + Gitanos, 92 + + Gonzalve de Cordoue, 136 + + Goya, 246 + + Grao (le) de Valence, 49 + + Gredos (sierra de), 233 + + GRENADE, 96 + + Guadalantin (rio), 80 + + Guadalete (rio), 158 + + Guadalquivir (rio), 127 + + Guadarrama, 265 + + Guadarrama (sierra de), 265 + + Guadiana (rio), 228 + + Guadiana Menor (rio), 87 + + Guadix, 90 + + Guadix (rio), 90 + + + H + + Hospitalet, 25 + + Huerta de Valence, 37 + + + I + + Idiazabal, 279 + + Italica, 223 + + Irun, 281 + + + J + + Janda (laguna de la), 169 + + Jarana (sierra de), 93 + + JATIVA, 56 + + JEREZ, 156, 212 + + Jijona, 63 + + Jucar (rio), 55 + + + L + + La Carlota, 138 + + La Marina, 35 + + La Nouvelle, 7 + + La Plana, 35 + + La Rabida, 165 + + La Ribera, 35 + + Leon (isla de), 160 + + LORCA, 80 + + Los Santos, 227 + + Luisiana, 140 + + Luna (sierra de la), 171 + + + M + + Machuca (Pedro), 99 + + MADRID, 237, 256 + + Manzanarès (rio), 237, 258 + + MERIDA, 228 + + Miranda de Ebro, 276 + + Mojados, 266 + + Molins de Rey, 20 + + Montesa (rio), 56 + + Montlouis, 9 + + MONTPELLIER, 4 + + Morena (sierra), 227 + + Mosquée de Cordoue, 132 + + MURCIE, 73 + + Murillo, 165, 245 + + + N + + NARBONNE, 6 + + Navalcarnero, 237 + + Navalmoral de la Mata, 233 + + Nevada (sierra), 113 + + + O + + Olmedo, 266 + + Oranges, 35 + + Oria (rio), 280 + + Orihuela, 72 + + Oroncillo (rio), 275 + + Oropesa (province de Castellon), 32 + + Oropesa (province de Tolède), 233 + + + P + + Palancia (rio), 37 + + Palos, 165 + + Pancorbo (gorges de), 276 + + Péages, 12, 277 + + Perche (col de la), 9 + + PERPIGNAN, 8 + + Pézenas, 6 + + Pisuerga (rio), 269 + + Pizarre (François), 232 + + Prades, 8 + + Prado (musée du), 244 + + Priego, 124 + + Processions, 49, 74 + + Puerto de Lumbreras, 81 + + Puerto Real, 159 + + Puerto de Santa Maria, 157 + + Puycerda, 10 + + + R + + Ribas, 13 + + Ripoll, 14 + + Ronquillo (el), 224 + + Routes, 58, 221, 286 + + + S + + Sagonte, 37 + + Saint-Jean de Luz, 282 + + Saint Sébastien, 280 + + San Fernando, 160 + + Santiponce, 223 + + Secco (rio), 38 + + Segura (rio), 73 + + Serpis (rio), 61 + + SÉVILLE, 142, 216 + + Silla del Moro (le), 107 + + + T + + Tage (le), 232 + + TANGER, 181 + + TALAVERA de la REINA, 236 + + TARIFA, 171, 211 + + Tarifa (cap de), 180 + + TARRAGONE, 22 + + Têt (la), 8 + + Tinto (rio), 165 + + TOLÈDE, 247 + + Toldos, 153 + + TOLOSA, 280 + + Torquemada, 269 + + TORTOSA, 26 + + Tosas (col de), 13 + + Totana, 78 + + Triana (faubourg de), 221 + + TRUJILLO, 232 + + Turia (rio), 38 + + + U + + Uldecona, 29 + + Utrera, 155 + + + V + + VALENCE, 38 + + VALENCE (province de), 29 + + VALLADOLID, 267 + + Vega (la), 106 + + Veger de la Frontera, 168 + + Velasquez, 244 + + Velez Rubio, 83 + + VICH, 15 + + Villacastin, 265 + + Villafranca de los Barros, 228 + + Villafranca del Panadès, 21 + + Villaviciosa, 237 + + Villefranche de Confient, 9 + + Vins, 212 + + Vinaroz, 29 + + VITORIA, 277 + + Vivens (sierra de), 62 + + + Y + + Yuste (Monastère de), 233 + + + Z + + Zarcillo, 74 + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie + +RUE GARANCIÈRE, 8 + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE *** + +***** This file should be named 44543-0.txt or 44543-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/4/44543/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so 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Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/44543-0.zip b/old/44543-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e27f33e --- /dev/null +++ b/old/44543-0.zip diff --git a/old/44543-8.txt b/old/44543-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7bd345e --- /dev/null +++ b/old/44543-8.txt @@ -0,0 +1,7649 @@ +Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile + Etude de Tourisme + +Author: Pierre Marge + +Release Date: December 29, 2013 [EBook #44543] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par +le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine +sont marqués =ainsi=. + + + + LE TOUR + DE L'ESPAGNE + en Automobile + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon, + 1905. A. Rey et Cie, éditeurs. + + =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs. + + =Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie, + éditeurs. + + + + +PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599. + + +[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE] + + + + + PIERRE MARGE + + LE TOUR + DE L'ESPAGNE + EN AUTOMOBILE + + ETUDE DE TOURISME + + _Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte + d'après des photographies de l'auteur_ + + [Illustration] + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + 8, RUE GARANCIÈRE--6e + + 1909 + + + + +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + +Published 16 July 1909. + +Privilege of copyright in the United States reserved under the Act +approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie. + + + + +_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et +dévoué, ces lignes sont dédiées._ + + Pierre MARGE. + + + + +LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE + + +Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut +visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la +Russie en hiver.» + +Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage +en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant +que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas +manqué de me dire: + +--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur +y est torride, insupportable. + +--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu. + +--Vous attraperez des insolations. + +--Nous nous coifferons de larges panamas! + +--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante, +vous serez dévorés par les petites bêtes. + +--Nous emporterons de la poudre insecticide! + +--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne +pourrez achever votre voyage. + +--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et +dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement +mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille. + +C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs +voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais +rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On +dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester +ceux qui partent. + +Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du +mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me +disait: + +--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point +de routes et sur les rivières point de ponts. + +Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je +répondis: + +--Ah! bah! vous y êtes allé? + +--Non, mais on m'a dit!...... + +Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous +attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes +préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment +de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement +promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et +difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté +sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport +que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées +curieuses nous attendaient! + +Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen +des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails +abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_, +dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient +démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes +espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit +voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent +réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse. +L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois +d'août à dessein. + +Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions +infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin +d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits +difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin +d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière +de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable +d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au +moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire +étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au +sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque, +contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications +qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles. + + + Dimanche, 11 août 1907. + +Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire +de mon lit. + +Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier, +toute gaie et si vibrante... + +Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est +une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le +général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade +à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps +d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à +présent prendre quelque repos. + +Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde +des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment +chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus +complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées. +Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure +que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière +tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à +point avant d'arriver à Tarifa. + +A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente +route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens +d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux! + +La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche +vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. +La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont +l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune +fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter +là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter +aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!... + +_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à +l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie +de tous les commis voyageurs en vins. + +La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce +ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La +plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'oeil peut +voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes. + +_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de +la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la +ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale, +l'effet est très pittoresque. + +Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des +années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer +et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de +barques chargées de tonneaux. + +_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade, +où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur +Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que +se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A +voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants +tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues +et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le +gouvernement de la République! + +La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais +si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement +la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très +véridiquement nous fîmes un bien piètre repas. + +Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe +de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets +de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur +nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le +mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici! + +On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que +Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, +était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au +quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit +sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de +ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité +d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir. + +A gauche la mer, les étangs. + +Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se +dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les +_Pyrénées_. + +La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une +espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout +est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche! + +_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez +insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a +cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands +ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant +soleil de leur pays. + +Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche +de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont +fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les +hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure. +La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre +toujours dans les pays montagneux. + +A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans +les moeurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus +ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons +un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types +inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol! + +_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville +du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses +étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge +étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement +curieux. + +A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des +Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route +aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts +sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître +et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt +a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse +délicieusement. + +_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_, +est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle +prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est +dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique. + +On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_ +(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien +à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut +maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne +des Pyrénées. + +_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont +les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole +après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la +douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique +hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité +que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à +notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état +de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant +jusqu'aux anciens peuples pasteurs. + + [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les + distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je + publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par + jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très + souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de + départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude. + En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les + cartes de ce pays sont souvent erronées. + + + Lundi, 12 août. + +De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa +silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de +la _Cerdagne espagnole_. + +Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en +Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de +plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir +de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt +minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi; +il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste +généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien +le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et +traverser la frontière juste pendant les courts instants durant +lesquels elle se trouve ouverte. + +Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait +inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous +aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans +peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9 +heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur; +mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure +espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols +retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions +pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en +Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9 +heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme +il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son +guichet. + +Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure! + +Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers +voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la +voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus +servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs +soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux +énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors +quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre. + +Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions +Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans +ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes +les barrières. + +Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant +nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des +Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_ +et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route +nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un +gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous +expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route, +nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_. + +La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant +plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres), +d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur +le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les +prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie; +du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des +montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers +détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec. + +Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs +lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut +est d'être très poussiéreuse. + +_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_ +est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole, +c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir, +épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place +dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre +qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un +certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses +innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais +les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents! + +Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très +poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll +et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière +et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai +eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence +attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière +qu'en France dix autos. + +Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de +fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le +paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement. + +Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur +charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer +l'auto; est-ce que cela durera? + +Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens +sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français; +il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont +pour le moins autant français qu'espagnols. + +_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède +la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants, +sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une +bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits. + +Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci +des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre +gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus. +La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on +peut un passage au milieu du sable et des cailloux. + +Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est +plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières, +les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel +on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure +extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et +cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée. +Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages +compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la +capitale de la Catalogne. + +Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille, +nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de +larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous +amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons +choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes +de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les +pavés de _Barcelone_[2]. + + [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez + bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas + à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et + horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone. + +L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des +meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle +place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux +et cher, mais d'une propreté douteuse. + +Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous +débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire +un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de +la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française, +puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première +reconnaissance pédestre autant que digestive. + +Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus +vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues +sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et +abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont +animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways, +très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et +sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien +attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les +boulevards comme des météores. + +Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument +moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la +langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles +inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est +française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants. + + + Mardi, 13 août. + +Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne +de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de +famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La +Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe, +traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va +se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique, +paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché +qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle. +C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande +ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est +sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se +préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que +journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel +les promeneurs circulent au milieu des parfums. + +Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne +ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom +générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et +qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone +sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte +comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein +développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites. + +La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous +les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice +est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet +produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé, +la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de +l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent +très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du +plus pur gothique de toute beauté. + +Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de +la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment +une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes +revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone +est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de +Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une +très intense animation produite par la foule de navires qui viennent +y apporter leur tonnage. + +A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous +quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est +fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil: +c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière +dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un +navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A +moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une +allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse +ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de +freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de +temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser +par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment +déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour +une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien. + +L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres, +jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu +2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à +l'heure. + +Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par +endroits et restera telle jusqu'à Tarragone. + +On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus +lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de +vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra, +l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe +dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en +rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour +rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces +montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre. + +C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra, +ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la +panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai +pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste +ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé. + +Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à +perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc +romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus +loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le +tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui +servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis. +C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur +et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore +représentant deux captifs. + +Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans +_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la +façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous +nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous +avons trouvé un hôtel propre et bien tenu. + + [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable + de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone. + + + Mercredi, 14 août. + +Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de +la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le +soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La +cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus +beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais +trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y +faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère, +on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières +espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans +toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu, +on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent +les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le +cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair +et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on +vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint. +Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à +nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond +plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une +d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las +ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de +rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple +charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort +des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres +ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs. + +Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_. +L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux +temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants +l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe +encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les +Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces +murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne, +ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc +assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs. + +Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons +descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais, +en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en +amphithéâtre. + +Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a +permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement +ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute +une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans +lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air +absolument satisfait. + +A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères +chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été +impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils +fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un +bâtiment très quelconque, vers le port. + +La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne +en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne +croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure +qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont +bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès. + +_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse +à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la +masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des +flots. + +La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend +continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer; +elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants +et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller +lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin +tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement +de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend +parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de +hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe +de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux, +il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de +la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment +rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil +et chaleur. + +Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et +admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment +puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces +roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les +Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute +l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui. +Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses; +imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de +moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal +amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur +tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés +à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue +au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins +godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées +à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du +fleuve. + +C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville +de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de +Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement +engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant +dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse +fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait +prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi +jusqu'ici l'impression est plutôt favorable. + +Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins +d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop +riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai +remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans +ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange: +un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large +qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe +effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin +dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage +de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une +gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage; +je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me +verser le vin partout ailleurs que dans la bouche. + +Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons +dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre +disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté +de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et +d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne, +les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont +garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas +d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur +action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours, +même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche. + +Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner +la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues +tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin +nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages +conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de +ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des +siècles. + +En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route +continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents +et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que +tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général +de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu +en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre +époque. + +Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous +rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu +en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent +désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont +tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue; +nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de +grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous +approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une +borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de +Tarragone pour entrer dans celle de Castellon. + +_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux +maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental. + +_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a +plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches +à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête +quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est +sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille +et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire +cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté +dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne +pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à +tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique, +les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous +éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures +automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore: +_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire, +caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au +genou par des flots d'étoffe. + +En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui +rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est +un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait +demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté, +puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps +de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la +curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation +automobile doit être encore bien peu importante dans cette région. + +La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale +maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que +nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine +terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers. + +Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud. +La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant +Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et +qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air +comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous +fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux +tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que +nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous +plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût +pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le +dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable +oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était +établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux +raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils +furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore +tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de +pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps, +oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes +tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4]. + + [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne, + mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués + entre Tarragone et Tortosa. + + + Jeudi, 15 août. + +Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos +lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption. + +Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont +les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de +dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier +nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui +cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela +maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait +plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à +présent! + +La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au +milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge, +de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui +cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol +est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits +pendant qu'il en reste encore. + +Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient +déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé +tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage, +puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans +interruption. + +Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà +_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse +nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom +bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons +carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de +son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument +mauresque. + +Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions +gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir +les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire +la haie sur notre passage. + +A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la +ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes +toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute +cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence. +Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous +arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour +étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma +aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où +nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours +avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute +pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement +vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de +toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis +à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables, +c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie: +figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés. + +Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que +l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une +aussi prodigieuse quantité de moutards. + +En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est +devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de +Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche +digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première +vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie +et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence! +Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce +satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je +le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et +ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en +mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous +cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur +les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent +incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas. + +Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt +la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous +sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en +hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le +pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes +hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers +s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_ +au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont +un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de +grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera +sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à +Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en +outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait +parfum, essences, boissons. + +Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et +s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette +saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le +feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois +les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de +grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un +usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de +l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa +complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou +se dessèchent. + +Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de +délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver, +c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres +qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante +couche de poussière! + +_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît +au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons +décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique +métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance +acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais. +C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne +appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de +Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de +poussière ici de votre temps? + +Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant +que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts +plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves, +tantôt aiguës. + +La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol +rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est +couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la +_huerta_ de Valence. + +Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants, +c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence +il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle, +tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de +15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68 +kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions. + +Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur +un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se +respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous +avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien +entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte +dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes +tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal. + + [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à + Castellon, épouvantable de Castellon à Valence. + + C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus + mauvaises de toute l'Espagne. + +Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y +trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement +exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse +qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et +de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer +l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec +quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim, +nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais +qu'était surtout en la circonstance: un bain. + +Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger +notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur +dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de +Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans +laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un +rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée. + +Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très +marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les +Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures +en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin +indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée +depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les +Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq +siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe +et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la +plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement +conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence +en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de +domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court +intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête +temporaire de Valence par le Cid. + +_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz +Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de +Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire +du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous +le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le +prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid +de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi +don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, +les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants, +dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne +catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et +l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et +des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la +Galice et une partie du Portugal[6]. + + [6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548. + +Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux +roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres. +Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de +leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don +Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit +à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui +de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge +qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon. + +Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège +de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient +toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de +Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir +trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit +pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte +que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de +Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à +ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le +Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par +les courtisans contre le valeureux chevalier. + +Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et +mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux +combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire +ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition, +avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur +de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans, +le bannit de son royaume. + +Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa +fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à +Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que +s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire. + +Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée +et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient +ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les +Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse +qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes +arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte +de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée +_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes +du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques, +razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un +si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus +longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque +nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt +parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda +pardon et honneurs. + +Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre +le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en +empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]: + +«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa +coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les +provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société +de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en +croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les +contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les +roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment +où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous +un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue +la délivrera.»--Parole qui remplit les coeurs d'épouvante et qui fit +penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait +bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son +amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par +son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.» + + [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy. + + [8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère. + + [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures + firent leur apparition en Espagne. + +En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis +lors Valence s'appela Valencia del Cid. + +Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son +entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour +lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa +disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et +ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats +lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de +plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant +Valence pour la reprendre aux infidèles. + +Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes +pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce +fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus +fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années +après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de +nouveau à regagner leurs vaisseaux. + +Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa +mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses +derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants, +leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il +voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps +possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il +avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que +les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il +voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à +remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes +ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut +laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une +formidable invasion arabe. + +La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours +après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit +des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit +la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les +flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé +de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de +fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de +bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par +leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait +toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés +et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait +apportés. + +Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée; +sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à +la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation +devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures +s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement +après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient +la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de +l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10]. + + [10] En 1909. + +Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros +légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en +puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus +intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle +grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa +vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits +d'après des documents authentiques. + +Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la +permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux +cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc +du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains +qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande, +Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs +poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un +poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain: + +«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous +avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et +aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur +lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].» + + [11] _Chronique du Cid_, chap. 11. + +Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en +reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au +rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole. + +Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons +vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville +espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade +publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la +population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du +soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de +long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio +Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue +construction à dix arches d'origine mauresque. + +A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se +dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la +même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée +d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence. + +C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse, +fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces +curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe +inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges, +de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute +une série de sous-processions, de processions partielles, qui se +promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents +et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On +voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits +d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et +d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée, +suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés +qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un +détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche +lente et triste. + +_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et +bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe +mandarines, oranges, citrons et raisins. + +Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont +installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs. + +De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes +nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et +la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant +nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici +vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi; +il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est +toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau. + + + Vendredi, 16 août. + +Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au +soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos. + +La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement: +un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La +plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une +pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel +édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour +du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue, +octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au +sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche +de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta. +C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient +une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant +la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place, +siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque +qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous +les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu +d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout +le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations, +réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu +d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont +le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée +dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne +ont eu la même intelligence! + +Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_, +le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien +Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le +plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la +Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes +aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse +et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris +autant que charmés devant pareille merveille. + +Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de +Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble +assez approchant des Torres de Serranos[12]. + + [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier. + +Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin +Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences +rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle +nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés, +les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont +effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce +que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le +rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du +geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté, +commodité ou confort sont superflus! + +En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse +surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai +volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes +boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très +suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des +touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement +outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement +de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il +de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons +glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges, +absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_, +_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_, +_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_. + +C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse +clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si +intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on +dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement +puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il +devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel +est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a +le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne +faire qu'un avec le soleil. + +Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je +m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage. + +Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent +midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je +ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités +sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter +toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons +décidé de voyager désormais autant que possible le soir. + +C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures +après midi. + +En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que +pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de +kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses. + +A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du +chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce +festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés +à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des +provisions de toutes sortes que nous avons emportées. + +Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on +distingue le paysage comme en plein jour! + +_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense +que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre +passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites +villes de la campagne de Valence sont donc peuplées! + +Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau +dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a +disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne +quitterons plus jusqu'à Alicante. + +Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une +autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que +par un petit chemin; il faut ouvrir l'oeil et soigneusement scruter +ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un +complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à +propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui +est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre +l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné +d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en +est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon +si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure +entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit +chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le +rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile, +avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers +s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter +de ce qui venait de se passer. + +Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_. + +Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole +composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui +déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de +clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent +des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non +moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et +bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont +noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On +n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de +dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de +tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes +villes, et encore! + +Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on +dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale. +Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante. + +Il est minuit, nous ne désirons que des lits. + +Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par +suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux +fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur +les billards! + +Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre +les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos +propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois +hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et +sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens +qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la +fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose +en moins encore. + +Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante +pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de +l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy, +ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres. + +L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse +sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant +accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux +murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne +et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête. + +Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre +famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en +donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des +meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du +dessin. + +La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol +très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse +dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce +qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont +généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont +fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur +considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et +filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent +les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou +en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se +peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un +rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer +à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent +coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large. +Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer, +j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies +de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots +pourraient être supprimés avec un meilleur entretien! + +Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin. + + [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de + Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué). + Bonne de Jativa à Alcoy. + +Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un +ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir +entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est +obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la +nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser +quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont +libérateur. + +Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite +lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui +obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda +sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del +Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy, +l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner +que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du +moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne. + +[Illustration: ALCOY] + + + Samedi, 17 août. + +Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées. + +Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues +qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule +le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses +usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de +couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient +les «belles valences». + +C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au +fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes +et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets +et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte +plus de 30 000 habitants. + +L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges +espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites +mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon. + +Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous +mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir. + +La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la +meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons +du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une +agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. +De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit, +mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous +faire voir distinctement le paysage. + +Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que +les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable +brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est +levé, la chaleur commence. + +Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite +et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_. +Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand +cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière +de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et +pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes. +Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers! +Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines +gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement +semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous +avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors +nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les +femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien! +à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles +s'éventaient! + +Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous +atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très +belle vue sur cette région de montagnes. + +L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets +sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en +rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui +couvrent Alicante. + +_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons +étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux +château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des +oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville +qui paraît importante et assez riche. + +Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune +végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien +cultivées. + +En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se +fait moins bonne. + +Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14], +jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition +de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux +immenses palmiers fait une surprise vive et agréable. + + [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un + peu poussiéreuse). + +Il est 5 heures et demie du soir. + +Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment +ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter +de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel, +voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France, +ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les +perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est +parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation, +le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée. +Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, +en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue. + +Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers, +est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du +jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la +musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas +helladas dans les nombreux cafés ou cercles. + +Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les +palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes +d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient +encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux. + +J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º +j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici +en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne +sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on +en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier, +dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent +absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent +tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui +passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre +aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les +demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux +cirages! + +Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à +Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient +leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme +féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes, +depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont +elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église, +elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide, +elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles +ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles +s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la +promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez +elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté! +L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, +vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une +minute en repos. + + + Dimanche, 18 août. + +Alicante m'a plu énormément. + +C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le +tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux +séjour d'hiver pour les malades. + +[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE] + +La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues +et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons +sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air +mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de +la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir +l'Espagne au temps des Maures. + +Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et +les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très +arabe. + +Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de +taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes +fardées outrageusement. + +L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se +promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses +blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du +tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château +de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur +particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec +le bleu sombre de la mer. + +Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et +_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils +produisent sont succulents, mais chauds, chauds! + +A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il +nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante. +Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais +quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai! + +Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés. +C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette +désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure +du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les +vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de +rêve. + +La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres, +mais pour rester toujours très poussiéreuse. + +A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord +quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs +pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière. + +Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt, +mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant, +on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques +instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés +là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La +route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de +toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers +le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe: +«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau +bienfaisante. + +Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit +la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de +blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent +de rose. Un véritable coin d'Afrique! + +Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de +cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux +haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville +merveilleuse que nous verrons dans quelques jours. + +[Illustration: ELCHE] + +_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même +une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les +habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites +maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque +paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles +étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste +d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens +temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même +style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient +puissamment implantés dans ce pays. + +La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et +bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais +forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une +netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les +moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel. + +_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un +air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques +étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, +les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement +au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes +des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être +presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas +l'Afrique? + +Puis, toujours des palmiers et des palmiers. + +La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est +excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de +voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants +cavaliers maures. + +On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une +huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis +une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne +rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne; +c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste +étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se +faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre +chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de +rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur +l'auto pour nous tirer d'embarras. + +Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est +tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne. +C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le +dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès +aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre +africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis. +Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour +qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer +que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de +chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane! + +Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape +fixée pour le coucher. + +Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous +ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et +propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels +d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de +discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est +une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de +la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau! + + [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais + poussiéreuse. + + + Lundi, 19 août. + +Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute +l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9 +heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que +le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il +fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on +peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est +parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus +près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à +Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on +est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont +de véritables morsures. + +Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une +promenade dans la ville. + +Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos +regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui +se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très +spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme +Florence, par son clocher. + +Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_ +pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité +de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté +et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la +semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes +chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant +Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés +d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues +habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont +généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus +remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes; +l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour +de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle +exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession. +Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner +à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur +ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les +plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués +sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous +ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il +est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se +partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que, +malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent +pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène. + +C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec +le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à +mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces +sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant, +puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans +la même oeuvre. + +Les statues polychromes de Murcie sont l'oeuvre du sculpteur espagnol +_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture +espagnole et le premier dans son genre. + +Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste +esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur +la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage +se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos +yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était +offert. + +N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on +voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous +suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y +est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence, +Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes, +originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant +attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un +instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit +dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on +ne se lasse jamais. + +Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne +d'Espagne! + +Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi? +Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à +dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée. +Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade, +il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne +en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons +depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre, +d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre +ne peut présenter un intérêt aussi soutenu. + +Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite +faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes +exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la +verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable +marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons +et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart, +absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune +espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils +ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble +presque un particulier accoutrement. + +Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_, +vaste construction de briques en forme d'arènes romaines. + +A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil, +sous la capote entièrement déployée. + +On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée +de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout +d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route +reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche +de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes +espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles +vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque +l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au +cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus +longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le +plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles. + +Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont +desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la +rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un +plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du +garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme +soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient +déjà au tréfonds de nos estomacs. + +A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il +y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en +soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je +crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record +de toutes les poussières! + +On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière, +devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de +cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux +moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la +poussière joue tous les rôles de l'eau. + +La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride +et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau; +la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux +feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes +grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec +plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas +faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes +passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante +expérience. + +D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de +la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les +fruits donnent lieu à un assez important trafic. + +La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux +conservent une large place dans la culture de ces terres. + +Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de +grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une +colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio +Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants. + +Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble +détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue +au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes +les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui +sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu, +vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles +succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des +grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier +château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose. + +Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà +enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions +soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A +gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous +prenons, c'est la direction de Grenade. + +Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras. + +Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes +conviendra admirablement pour y établir notre camp. + +Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent +nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les +auberges des villes que nous traversions. Cette question est +parfaitement juste et je vais y répondre. + +Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent, +nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées +pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande +confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que +nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde +raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de +bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un +tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous +avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable +que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec +les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées +dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, +que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous +satisfaire? + +Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine +la route; la table.. oui, nous avons une table et un service +complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal +(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les +lanternes de l'auto et chacun prend part au festin. + +Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de +lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au +spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis +reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien +vu et se croyant sous le coup d'une hallucination. + +Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners +en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et +qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc, +les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts +et nous reprîmes notre route. + +Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et +désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord, +puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a +abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas +échelons des sierras aux maigres végétations. + +Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la +chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il +fait bon rouler ainsi dans la nuit claire! + +Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà +reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué +les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville +on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la +vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes +sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de +la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la +_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes +montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va +vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme +s'il faisait jour. + +La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle, +car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en +plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le +sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur +lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme +la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de +Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le +mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici +que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il +tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de +troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le +roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_. + +Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais +vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu; +c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien, +Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite, +il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et +plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage +par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière +électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus +petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent +toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les +chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité +doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher. + +Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses +fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un +caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde +descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des +pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux +canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une +demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas. + +A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une +rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y +a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend +à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour +regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie +d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit. +La lune vient de se cacher! + +Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous +une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour +maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les +deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant +sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto +touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout +à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au +travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords, +combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas +affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi +résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous +passâmes enfin. + +Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25 +pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin +se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route +espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans, +décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue +aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces +chemins en Espagne, et sur de courts trajets. + +Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il +arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios +qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios +non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque +un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné +un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent, +c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route +vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous +successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire +différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de +roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et +circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles +et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être +cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous +n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le +chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres +en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le +sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios. + +Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je +l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore, +et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements +dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont +en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route, +bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans +quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana +Menor! + +Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape: +il est une heure du matin. + +_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le +choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda +Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale, +simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins +bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie +de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre +caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que +nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta +finalement entre les... pattes des puces. + +Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre +disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était +haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre, +scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut +passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise! + +Je me souviendrai longtemps de Baza[16]. + + [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en + général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de + Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza. + Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar, + caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza. + + + Mardi, 20 août. + +Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout +aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le +second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette) +aux champignons, qui était certainement très proche parente des +omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable +à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin +zoologique de Barcelone. + +Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du +soir. + +Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une +montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville +noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint +les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions +élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La +route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant +seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans +d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux. +A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes +habitées par des gitanos. + +On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le +paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient +verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité. + +_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée +au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois +que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus +fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la +désolation des déserts d'où l'on sort. + +Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans +la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps +surmontée de son _Alcazaba_ mauresque. + +De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est +l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du +terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous +les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles +que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, +il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres +qui séparent cette ville de Grenade. + +Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est +barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à +l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés +qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux, +qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru +infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut +complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut +travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous +étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux +savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de +l'autre côté de l'obstacle. + +Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du +même genre. + +Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à +gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser +le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous +suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto +n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en +un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin +notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive. + +On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de +terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques +rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement +retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous +côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de +ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands +et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai +ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'oeil nous fûmes +entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne +connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points +d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points +d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang +étranger. + +Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air +mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils +n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant +notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur +particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines +septentrionales: nous les quittâmes. + +Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de +l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade, +mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de +voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des +montagnes. + +Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs +nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien +plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles +abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison +est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans +interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement +on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement +dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte, +on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la +route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros +bourdon. + +Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le +désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans +toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une +arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous +descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable +garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que +d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles +de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses +détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui +semblent appartenir à l'empire de la Mort. + +Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet +saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante +encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant +de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les +kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera +jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre +des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt +à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout +là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au +sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement +le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces +hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur +notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand +triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra +Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles. + +Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se +précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au +flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore +beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là +après la moindre pluie. + +Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens +Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les +pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il +ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons +d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures +du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard +tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_. + + [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à + Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente + dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué. + +L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme +lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable +boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. +Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne +le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en +Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants +de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques +accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la +voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer; +enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère +que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la +force de me fâcher. + + + Mercredi, 21 août. + +Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est +d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant +toute autre chose. + +Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de +l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les +merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille +et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se +dressant au sommet d'une colline boisée. + +Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par +le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite +de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une +merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse +et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus +belle collection de pierres précieuses! + +Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car +il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre +la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention +s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la +civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait +jamais connue la chaude Ibérie. + +Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs +couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est +entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve +en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à +l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe +la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du +palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très +haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur +sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a +une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une +admirable vue sur Grenade. + +C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de +l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des +califes. + +De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont +la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit +à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit +son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut +édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès +qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais +ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour +le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et +se trouve subitement dans cette oasis. + +La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui, +serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines +chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de +prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la +fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables +courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de +cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau +à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les +roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir +des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée... +mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu. + +On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très +gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même +artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû +passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait, +paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque +pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour +des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas +toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à +rester uniques et pures en leur splendeur. + +Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à +gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement +féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348 +et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois +maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las +algives_, devant la façade du palais mauresque. + +Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec +des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le +traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est +effectivement d'un goût très agréable. + +En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards +en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de +Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait +l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il +démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances +arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de +Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut +cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la +renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'oeuvre de goût, +de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour +circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle +devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux. +Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro +Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en +a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_. + +La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations +mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus, +crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, +toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on +pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte. + +D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des +descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout +Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. +Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer +une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je +voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette +succession de merveilles. + +C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour +le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement +savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte +chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent +encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_ +avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu, +la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces +lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures +d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des +fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine. + +Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés +avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige, +à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie. + +La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle +des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des +Deux-Soeurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée, +la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses +trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur +Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un +palais de fées. + +[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES] + +Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux +tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances +fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés +en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et +brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu, +rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans +les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une +réalité qui tient du songe. + +On croirait visiter un musée d'orfèvrerie. + +L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans +le ciel! + +C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation +forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché +et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression +du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir. + +Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra +au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe: +l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus +réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme +un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité +effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au +coeur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous +sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une +muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie +l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des +Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une +nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus +des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles, +_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château +fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la +foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les +Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires +arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons +l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante +de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et +canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de +la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte +de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant +nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville +de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent +à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela. + +Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent +les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées +tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro, +couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour +ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio +Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée. + +Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts +des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières +toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur. +Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile, +grande oasis au seuil du désert andalou. + +La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une +irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus. +Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme +dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte +méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement +à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans +l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la +_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga. + +Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus +élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux +_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans +et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux +rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures. +La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des +salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard, +c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et +fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent +une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les +collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables +maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à +ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse. +Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui, +un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline. + + [18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en + chapelle. + + [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte. + Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de + l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la + couronne. + +Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est +procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans +une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer +le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il, +tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes +allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent +au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la +silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la +forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout +ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est +donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles +de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers +sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous +les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété +de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce +séjour de la paix et du repos le plus raffiné. + +Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une +petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est +l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le +bien-être de ces lieux. + +Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures +et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si +dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos +différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si +menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne +connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir. + +Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux +petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles +tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit +dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord +ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce +village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance +qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage +de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes +l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la +vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une +grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours +Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique, +la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines +vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la +maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison +arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque +où rien ne pouvait justifier le rapprochement. + +C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est +là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que +plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que +l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la +véritable Grenade des Maures. + +L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens +murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps +des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique. +On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de +soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air, +est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à +la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et +l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse +des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne +des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire +une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides +durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages +espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant +ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont +les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées +jusqu'à nous. + +Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_ +conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe +de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida. + +En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des +gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au +flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin. +Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir +les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des +bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la +Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles, +étaient autrement curieux. + +A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment +où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses +petites observations. + +La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la +plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense +cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du +mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et +les promenades qui bordent le rio Génil. + +J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent +Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les +nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui +sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_ +qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent +des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la +sierra Nevada. + +La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera +du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver +et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le +_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux +charmants où l'oeil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir, +assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil, +devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à +loisir admirer la beauté du coup d'oeil que présente alors Grenade: +la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son +imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle +paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on +pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main; +les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers +rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige +en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle +autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine +circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent +gracieuses, sans chapeaux, un seul oeillet rouge sang dans leur +chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont +guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir +ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire +ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux +aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures +efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants. +Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures +entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître, +leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques +assez cocasses. + +Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule, +exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes +d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles +l'âcre odeur de leur race. + +Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à +cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais +sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'oeil de +feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir +leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux +fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie. + +Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment +répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau. +Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie, +c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans +rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en +a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son +liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa +clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un +grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a +une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a +même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un +grave bourricot. + +Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure +très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât +aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons +traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe +quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore +pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant +plusieurs heures. + + + Jeudi, 22 août. + +Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de +l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par +les souverains nassérides. + +Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle, +n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela +nous a paru plus magnifique encore qu'hier. + +Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les +dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils +imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats +ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur +lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme +de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils +ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces +galeries dignes d'un palais céleste! + +Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la +restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé +qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses +merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles +qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je +revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures +étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et +aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et +dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue +ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de +fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une +infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles +en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on, +que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non, +l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes +les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules, +ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description +des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement +correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa +splendeur. + +Dans la salle des Deux Soeurs--qui doit son nom à deux grandes dalles +de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable +_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui +est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent. +Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la +défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les +derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des +commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain +d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête +de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à +l'expulsion prochaine. + +Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait +que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir +défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule +arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à +Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne +mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant +à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes, +devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du +même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les +_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de +l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de +nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et +peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour +retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou +mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les +montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs. +En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf +le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les +Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi +le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant +cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que +Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui +construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être +la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne. +Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause +de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées +catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey +chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de +remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492. +Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où +étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils +emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne! + +Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_. +Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu +de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois +parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la +grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale) +qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques +(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe +le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement +dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout; +intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent +à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a +trois sacristains et par suite trois étrennes! + +L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la +suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés +à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un +admirable chef-d'oeuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose +de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne +mauvais goût! + +Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête +d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à +gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une +cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si +bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs +frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse +des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero, +la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges, +leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple +réellement différent du nôtre. + +Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de +nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France +et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des +chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes! + + + Vendredi, 23 août. + +Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand +matin. + +Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du +climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes +qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la +voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les +malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque +service à leur demander. + +A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la +tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous +rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin +ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a +demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni +pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48 +pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas +de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre +intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles +exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir +visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je +ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà +bien la fierté espagnole! + +Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre +doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville. + +Adieu Grenade! + +Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres; +de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs +de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y +a encore de l'eau. + +La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces, +on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque +Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête +de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en +jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne. + +Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les +premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche +Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui +lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade +qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore. + +_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément +teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue. +Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille; +de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine +renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans +se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes +d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre +les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse +dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce +qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils +s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de +pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement +nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de +l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus +parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules +ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur +petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour +happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu +au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible. +Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on +suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière +d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé. + +Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant +nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier +aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente. +Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent +au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés, +comme des bataillons en manoeuvre. + +_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien +de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir +d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici +nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans +l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable +Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes +se font ici plus méchantes et peureuses! + +Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive +à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de +chèvres! + +Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie +comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu +d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très +remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du +manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des +pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit +mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur, +des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je +ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux +plus mauvaises routes de par ici. + +A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière. + +Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs +aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en +pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus +piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages +enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes +d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est +l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les +grandes villes, la vie, les moeurs, les costumes deviennent de jour +en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans +la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement +on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de +l'Espagne de jadis. + +Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre, +de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à +chaux. Aussi loin que l'oeil peut voir sur le pays ondulé, on +n'aperçoit plus un seul arbre. + +_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se +sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder +passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées. + +D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là +inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme +exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant +sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on +avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une +couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent. +Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les +incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en +vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser +un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si +gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin, +il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que +nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des +kilomètres et toute plainte serait superflue. + +Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route +plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le +Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20]. + + [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne + jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue. + +On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole +religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La +Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains +des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont +défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut +construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200 +mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains. +Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la +province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et +aux deux Sénèques. + +Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du +Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la +chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de +la plus belle vue panoramique de la ville. + +De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive. +Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de +la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche, +la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux +colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de +l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont. +A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et +montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville. + +A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore +assez bien conservés. + +Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle +notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent +percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est +restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède +que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver +des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous +ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le +labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux +_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la +mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une +rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel +Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue. + +C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus +élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la +règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la +journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à +midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à +remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre +évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien +aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi? +L'hôte, la bouche en coeur, nous répond que la glace qui se consomme +à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train; +or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de +glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes +qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a +même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville, +c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce +qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ, +tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures. + +Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt. + +Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement +irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est +aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de +blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité +aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine. + +Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le +nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque, +métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous +les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était +alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville +d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants. + +En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante +fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes, +les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait +de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance +des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer +l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et +la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui +l'emportèrent avec eux. + +Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle +est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants +qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en +un trop vaste habit. + +Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés +conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est +exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui +furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses +sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les +Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles, +reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme +s'ils en étaient sortis d'hier seulement. + +Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes +de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la +pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons +peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si +l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre +des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop +de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en +construire de nouvelles. + +Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des +maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses +habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant +la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles +supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs +qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très +proprement vêtus me demander _cinco centimos_. + +Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville. + +L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon +chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des +merveilles du monde. + +La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation +arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le +résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique. + +C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la +demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière. +Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt +d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est +l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté. +C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec +l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de +tout ce qui touche à l'embellissement de la vie. + +L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle +qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est +la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes, +symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de +la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes +allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond +uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine, +remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On +conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être +incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée +de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes +omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en +rien l'harmonie générale. + +Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il +y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances, +jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute +encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres. + +Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'oeuvre. +Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de +mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les +sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra. + +On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines +ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent +tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères, +aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller. + +Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler +la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se +perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut +s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de +l'islam. + +Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était +chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains +qui en ont fait leur tanière. + +Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable, +l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je +l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait +attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds, +détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de +la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais +goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse +dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la +mosquée. + +Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le +palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place +d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument +leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art +le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une +faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a +nullement nui à la beauté de ceux qui restent. + +Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu, +un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie +du chef-d'oeuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même +Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale +au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour +l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce +que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous +construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant +n'existe nulle part dans le monde.» + + + Samedi, 24 août. + +La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran +Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général +Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495 +et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand +Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et +de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants +de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux +heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de +faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des +Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont +ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés +d'escopettes et de _navajas_! + +La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage +bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et +maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point +trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible +qu'on le prétend en France! + +L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!... +Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre +légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous +de tout ne se vérifie toujours pas. + +A 4 heures du soir, en route pour Séville. + +Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux +pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route +par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui +forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou, +nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours +l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier. +Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente, +malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin. +Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes, +trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser +de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une +affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40 +kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps. + +On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va +principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous +sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies +silhouettes. + +Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le +soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au +printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps +c'est le spectacle désolant du vide infini. + +_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons +basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin. + +On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route +devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville +toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de +l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement +caressant! + +La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade, +qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes +bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable +cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient +consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il +faut pour frire! + +La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue; +ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses +maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de +petits chefs-d'oeuvre, sont serrées les unes contre les autres; +ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du +soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les +murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes. +Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des +minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel. + +Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des +anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites +où nous avons juste la place de passer avec notre voiture. + +Après, on se retrouve dans la campagne sauvage. + +_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que +de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent +comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces +brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer +avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira +peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien +tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous! + +La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de +laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée +comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est +une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville +était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son +apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux +assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une +population compacte et remuante. + +_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait +_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a +découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande +quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter. +Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar +mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses +maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses soeurs, un air +absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres. + +On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien +conservé et très grandiose. + +Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit +qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce: +poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de +kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement +l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela. + +De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la +route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante +empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant +on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans +les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces +villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres +étroites et rares ont été créés par eux et pour eux. + +Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule +après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à +son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore +au-dessus de son ancien séjour. + +L'Espagne fut arabe. + +Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les +villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez +lesquels son sang se reconnaît encore. + +L'Espagne est restée arabe. + +Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le +caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_, +petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers +de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des +maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres +écrasant les grains. + +C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous +viendrons chercher bientôt. + +Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les +trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes +donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous +quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique, +s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons +de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés, +animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place +plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense, +sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une +autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et +enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21]. + + [21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise + dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona, + détestable de Carmona à Séville. + +Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et +luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y +est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est +détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une +fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des +fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios +espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que +cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans +les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à +colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque +aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine +renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs +inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément +d'appétit qui était résulté de cette vision. + + + Dimanche, 25 août. + +Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et +Séville l'Andalousie riche. + +Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est +commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir, +que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires, +en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes +boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées, +d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent +avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un +agréable séjour au milieu du désert andalou. + +Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue, +c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la +ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de +vigueur, a su rester capitale. + +C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se +sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville +a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à +Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en +tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne +_flamenco_. + +Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol +a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure. +Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant, +du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont +les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements +obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de +coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, +et les oeillades des cigarières, et les effets de torse des toreros, +tout cela est flamenco! + +Cette disposition particulière de caractère est générale chez +l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez +l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se +puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population +sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez. + +Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous +sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et +leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en +font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France +aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros +sont Andalous. + +Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs +qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps +souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs +cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le +chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un +oeillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur +la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes; +dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio +que possède toute maison d'Andalousie. + +Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une +cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de +colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage, +elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un +velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant +dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques +l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille +à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards +des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui +est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la +plus grande partie du temps. + +L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle +devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une +aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom +primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir +de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se +disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville +éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César +passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se +souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas +Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville. + +Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en +première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque +temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat +de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248, +mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était +appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête. +Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi +un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la +découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui +pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe. + +Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son +Alcazar. + +L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de +la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par +les Castillans; il n'en est pas moins oeuvre authentique, ses +restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but +par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre +le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar; +son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la +réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle +la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les +travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers +descendants espagnols. + + [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de + Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il + réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait + largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri + de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à + la fois la couronne et la vie. + +L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une +forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,... +les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très +hautes murailles. + +A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à +l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série +de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux +conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt +de la copie d'art que de l'art proprement dit. + +Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se +plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément +modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour +qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet. + +Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_. +Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées +de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant +là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront +mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers +et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de +repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le +repos du corps, la satisfaction des sens. + +Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la +_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette +fois, voilà une oeuvre catholique espagnole qui est de bon goût. +C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale +de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui +soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une +coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est +pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée +par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes +gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont +se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux +et imprécis au-dessus du choeur de la _capilla mayor_. Il faudrait +des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de +cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture +et de sculpture. + + [23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art + arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la + reconquête catholique. + +Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté +la _Giralda_ produit un effet si superbe! + +La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique. +Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur +l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour +du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet +d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette +(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est +le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième +siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a +près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale +au voyageur la capitale de l'Andalousie. + +Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant +la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le +soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent +de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur +les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation +vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la +cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où +peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou +civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air +crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des +estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses +commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en +faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il +y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année +comme cela! + +_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse +et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la +journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios, +arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont +interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_, +immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le +Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc +Marie-Louise. + +Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne +joyeuse et bourdonnante. + + + Lundi, 26 août. + +Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs +de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas +autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières +y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter +singulièrement les regrets de mon ami Adrien! + +Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite +les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes. +Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite +_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des +cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses +tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent +complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous +de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y +rendent pour leurs affaires, l'élégant désoeuvré qui va au cercle, la +jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur +qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des +gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en +quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs +retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque +récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant +une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne +sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas, +les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours +la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent +curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite. + +Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout +le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants +de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres +touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent +par se gratter aussi! + +Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté +_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte +maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras, +Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga, +Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut +changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route +nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que +la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant +accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur +plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire +suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir +ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200 +kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela +près! + +Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par +laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route +royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure, +quoique bien raboteuse encore. + +On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu, +mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de +véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au +milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une +route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de +loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la +vitesse. + +Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au +milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas +le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de +grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces +troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne +manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu +cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur +comme dans du beurre! + +En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques +kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a +pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont +si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de +Barbarie. + +Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et +riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape +au retour. + +Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de +nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun +poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés +auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout +exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les +Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui +nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller +pour demander notre chemin. + +Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie +du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de +petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_. +Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce. + +Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant +derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit, +sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière +éclatante à la nuit sombre et sans lune. + +Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement, +plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous +viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce. + +Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée, +c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une +interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais +encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette +ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé +nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à +Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la +ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse +l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au +commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne +route. + +_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien +spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de +Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de +caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est +située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan, +ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et +bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de +descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs +centaines d'années avant Jésus-Christ. + +En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete, +d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie +de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous +apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui +semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout +de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés, +nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre +l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à +l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux +suivant l'état de la route. + +Celle-ci continue cependant toujours très roulante. + +_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants +prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de +Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré +leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent +déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des +oeuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les +travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement +le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années +avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait +caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que +soupirent les pneus. + +Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous +et poussière. + +En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent +fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas +atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à +notre but. + +Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras; +brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais +salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons +un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis +l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les +lumières d'une nouvelle ville. + +C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie. +Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses +soeurs très brillamment éclairée. + +Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre +ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des +deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau, +hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan +gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit +rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de +quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large +souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol +horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous. + +A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes +espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la +fraîcheur, de l'air pur et de la nuit! + +Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans +lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je, +une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé +de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les +garde-boue aux murailles. + +On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et +ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu +l'honneur de réunir tous nos suffrages[24]. + + [24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de + Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera + à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez; + mauvaise de Puerto-Real à Cadix. + +Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant +au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance +à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend +agréablement. + + + Mardi, 27 août. + +_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville, +dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les +Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant +Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit +territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et +longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer. +De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues +verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a +obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a +fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons +aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une +physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins +tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs +miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes +et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des +nuits étoilées sur l'Océan sans limites. + +Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses +maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel +badigeon blanc. + +Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui +charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie, +c'est un admirable coup d'oeil; aussi les Espagnols, voulant exprimer +son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse +d'argent. + +Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de +bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut +toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait +bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire +encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci +qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir +d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les +Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui +furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même +commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et +y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix +était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les +villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis +l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et +dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de +l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions +espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse +les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître +la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle +n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte +progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son +trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix +depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son +ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui +va toujours s'appauvrissant. + +Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées, +où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort +intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très +grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture +de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux. + +Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le +tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est +ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés +au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un +tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours +nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui +reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud, +la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real, +La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme +un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux +flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable. +Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se +perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la +pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir, +plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure +du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où +Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La +Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna. + +Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite +que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située +dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile +de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière +oeuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son +échafaudage et mourut des suites de cette chute. + +Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles +petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple +très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à +franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement +jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance; +Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par +leur beauté et leur... désinvolture. + +Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_, +elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée +d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel, +suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait +des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de +Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus +loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant +achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le +Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue. + +Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir +d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour +du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous +les feux du ciel. + +La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan +immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se +rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de +la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs +éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des +quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux +côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de +7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines. +Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la +mer pour l'aller porter au loin. + +Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la +bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras. + +Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio +profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les +marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de +bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant +avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons, +la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive +par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue +voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il +nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen +d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous +pûmes franchir ce mauvais passage. + +_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal +bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions +traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région, +elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque +du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des +derniers États mauresques. + +La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en +s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi +bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême +Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus +et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis +elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes, +sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux +de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou +marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval. + +Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les +montagnes qui bordent la côte. + +_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur +sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que +d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit +la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on +laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce +dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis +après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et +grandiose. + +Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de +gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le +bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à +cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud; +ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi. + +On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous +trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et +sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un +cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au +milieu de ces solitudes! + +Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en +douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite +pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et +de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie +de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et +sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des +proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par +hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres +à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à +payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement +notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un +pneumatique. + +La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est +l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure +nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là +quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des +kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous +l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que +des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un +homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service, +que ferions-nous? Que deviendrions-nous?... + +Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux +ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le +bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons +après un arrêt de trois quarts d'heure à peine. + +Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans +l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des +chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes +qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de +Gibraltar_. + +En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_. + +_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus +bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout +de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en +face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là +devant toute proche, visible à l'oeil nu. Tarifa est au milieu du +détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la +navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier +aux vagues de l'Océan Atlantique. + +Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève +sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans +la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous +l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage +illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage +sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même +temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une +longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar +qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté +de la baie d'Algésiras. + +Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant +constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de +l'eau; le coup d'oeil est merveilleux, on dirait une illumination. Au +bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et +délabrée: c'est _Algésiras_[25]. + + [25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de + Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras. + +Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina +Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au +milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer. + + + Mercredi, 28 août. + +L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe +nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à +la trop fameuse Conférence! + +Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel +moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un +immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre +toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit +et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est +composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant +se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé +un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin +de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le +couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage +afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que +les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts +possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre +et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les +façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout +en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on +a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les +perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le +plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement +fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en +est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel +rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous +l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous +ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu +par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement +français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des +garçons espagnols complaisants et polis. + +La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée +durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, +qui présida le diplomatique cénacle. + +Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis +précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de +l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base +de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné +vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400 +mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un +nid de fourmis et tout hérissé de canons. + +La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar. +La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise +qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre +lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence! + +Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit: +c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain. + +Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien +que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y +a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la +flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude +combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher +de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter. +Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer +à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise. +Nous verrons bien. + +Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un +voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent +d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger +qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas +seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte +des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils +n'habitent plus. + +En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à +visiter Gibraltar. + +Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une +demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar. + +A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus +en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de +tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite +bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher +abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le +dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise. + +_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante. +L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en +sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà +qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville +espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi +de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou +touristes. + +La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte +six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants! + +On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent +la proximité du Maroc. + +Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées. +Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés +anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu +s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne +qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats +de la Conférence d'Algésiras! + +A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville +qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire, +de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit +et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de +charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde +peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place +forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable. + +Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable +amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui +s'enfonce comme une lame effilée au coeur du détroit, à quelques +kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive +africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du +passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment +des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou +en sortir! + +Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il +paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls +représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été +faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés, +mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un +seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une +partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de +les tuer. + +En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois +c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue +ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne; +cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond +grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant +et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes +qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation, +le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la +courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose +et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille +impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé, +traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel +domine, ciel de cobalt, mer d'indigo. + +La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'oeil inoubliable; +c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste +aient amenées devant mes yeux. + +Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le +spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord +on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la +ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis +peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée, +changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient +pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les +montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible +scintillait sous le regard de la lune. + + + Jeudi, 29 août. + +Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie +peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il +nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du +_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme, +qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar, +Algésiras et Tanger. + +Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet +admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le +rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux +ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront +toujours. + +Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont +les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre +deux continents! + +Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de très près la côte espagnole qui +fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et +blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques, +dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque. + +Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on +a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et +affadissantes, le coeur de bien des passagers se soulève maintenant +en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à +cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers +et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer +n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte. +Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages +navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce +monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource +que de me réfugier dans une philosophique pipe! + +Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe +et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de +sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles +ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la +colline verte, _Tanger_ apparaît à nos yeux ravis. + +Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si +impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails +de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se +précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or. + +La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force +de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui +viennent nous chercher pour nous conduire à terre. + +Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature, +sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond +et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront +accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage +et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui +nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un +perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement +se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui +vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous +déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une +vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques +elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore +à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui +est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations +indescriptible. + +Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine +bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes, +bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent +épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements +sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs, +vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante. +Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écoeurante. +Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de +septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop +violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux +cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de +relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces +sauvages pour les faire taire. + +Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels +européens; le meilleur est l'_Hôtel Continental_, simple mais +confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et +ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer. + +En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la _Porte +de la Mer_, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites +et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement +maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite, +roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu +d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des +ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent +sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez +passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible +de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un +autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans +trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel. + +Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut +naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne +pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir +comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel +Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie +par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et +silencieux. + +Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que +la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une +sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux +de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été +se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc +causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre +amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme +des héros! + +Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques; +de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi +eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le +_Jeanne d'Arc_ qui nous protège de sa présence contre le fanatisme +des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur +laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du +port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail. +Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement +sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute +interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et +de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un +bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous +parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies +de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt +dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai +jamais entendu crier autant. + +A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie +dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui +s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète +à Médine. + +Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous +nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous +flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant +dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale +encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople! +Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune +voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois +peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont +pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et +turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens, +Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des +Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de +nègres dont certains du plus magnifique noir. + +Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des +escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied +dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis +marcher dans un tas de choses innommables! + +Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques; +l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe +pas ici, ou tout au moins est fort atténuée. + +A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur +la _Casbah_. C'est une place, située au point culminant de la ville, +et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le +_palais du Sultan_, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous +avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la +_prison_ où l'on nous présenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli +qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en +tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément +de l'argent, le _palais de la Trésorerie_ dont l'intérieur est un +fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de +l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des +soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de +martial. + +Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines, +leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut +cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient +parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères +d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule; +depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que +l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance +de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au +Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue. +L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel +recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés +donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les +Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques +au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les +Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui +se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques +civilisés et tolérants! + +Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont +sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine +faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain +s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares +germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger +fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au début +du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent +du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer +en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte +méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une +infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à +l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le _Maghreb +el Ahksa_ ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc +est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours +des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés +par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes +merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays +si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes +d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du +Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les +descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés +d'autrefois. + +De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable +sur toute la blanche ville. + +Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant +et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe, +telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue, +Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les +abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les +frelons ont pris leur place. + +Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture +n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y +voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des +ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs +longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent +l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun +des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans +la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir +la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée, +voire dans une boutique. + +Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le +camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales +et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent +quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux +uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne +manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est +rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés, +sans boutons, maculés. + +A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre +fenêtre nous vîmes les _muezzins_ appeler à grands cris les fidèles à +la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de +nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque, +se prosternent longuement. + +Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes, +20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un +assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races; +parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le +nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés +dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre +appréciable; à peu près pas d'Allemands. + +Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le _Petit +Zocco_, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus +exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française, +anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à +l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on +puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les +chrétiens, c'est le quartier des affaires. + +Ce quartier européen est, en somme, surtout français. + +L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand, +malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré +la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient +avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui +décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne. + +L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence +du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à +Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est +la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine +colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de +l'Européen, du sauvage que du civilisé. + +Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de +proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frère du Sultan régnant. +Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de +biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc? + +On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux +tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de +Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses +enfants. + +Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et +de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort +bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces +craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la +plupart des Européens. + +Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger. +La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et, +de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces +mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la +malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que +toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est +leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens +passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays, +offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces +pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente +de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus. + +Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité +mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus +chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir +vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation, +afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides +aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit +est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre +de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle +tout est montre et vernis pour l'oeil du voyageur n'est pas encore +révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés; +bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du +progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le +pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique +méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes +cosmopolites. + +Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure +aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur +tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent +l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon, +est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent +le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent +d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilège +du turban vert. + + [26] _Hadji_ est le titre réservé aux seuls musulmans qui ont + accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions + prescrites par les saintes écritures. + +Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algérien, était +aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était +splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de +l'ombre du capuchon. + +Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire +autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies. + +Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très +rare; la foule ne porte que le burnous et le fez. + +Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être +pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très +vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre +indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine +nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument +nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on +veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous +précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses +bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue. + +Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec +celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes +de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme. +Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à +aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les +rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin +de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la +nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants +sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs +vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles +et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent +les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne +sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un +tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées +passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur +des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent +nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues +encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là +pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont +flairé des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs maîtres en +furieux abois! + +Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses. +L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de +labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est +perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette +ville qu'on sait rebelle à nos moeurs et à notre race. + +Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent +moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont +pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de +mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons; +alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines! +Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous +ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel! + +Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle, +mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux +de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur +lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses +de café maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien +entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef +des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet, +mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon +équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose +n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis +resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses _houris_ +aux faces de lune! + +Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers +instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde +de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel +tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des +Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes +heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme +variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une +certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste. + +Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens; +les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à +divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient +pour accompagner la musique. + +Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert +où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des +tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard +de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque +peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et +d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables, +dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent +et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques +et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles +dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le +ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa +brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres +doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et +encore est-ce bien alors le repos pour eux? + +Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège, +toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend +ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées +mauresques. Il faut bien tout voir! + +Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et +plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette +spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui +entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide +et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre +étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises +boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de +l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous +la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze +ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien +faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et +taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un +peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs +gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs, +profonds, veloutés, immenses! + +A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les +scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour; +c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse +que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une +succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement +sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui +s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme +une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord +revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux; +quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était +devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout +voir! + +Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite +regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu +de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la +conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli. + + + Vendredi, 30 août. + +Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous +vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar. +Nos Africains empilaient les pauvres boeufs dans de grands bateaux +plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait +ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes +de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants +regardaient de leur oeil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans +leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares +Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement +suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument +dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement, +pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes +hurlaient. + +Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville. +On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides, +nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous +serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui +entoure Tanger. + +[Illustration: PANORAMA DE TANGER] + +Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent. +Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très +douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses +montures. + +Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée; +ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture +pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à +côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles +que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que +par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout +reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit +Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens. + +Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe +dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_. + +Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est +soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement, +de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des +riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur. +Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut +consciencieusement faire une étude ethnographique. + +On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et +vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se +drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des +_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à +demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale, +esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau +noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des +enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à +la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et +puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_ +et des pantoufles. + +Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y +vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là +qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux. + +La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre +par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est +surtout rococo. + +Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de +jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en +dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la +Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville. + +Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien! +C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures +y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse +couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que +le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette +discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le +répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que +la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la +route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres. +Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur, +est tout simplement une piste de chameaux. + +Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons +dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et +d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des +premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes +entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres +en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les +airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand. +Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs +palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de +tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole. + +Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des +outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui +semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs +épaules. + +Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent +de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de +Barbarie. + +Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine, +en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le +premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, +bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi +philosophiques que ceux d'Espagne. + +Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone +réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu +des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère, +sauvage et fanatique. + +Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le +sable fin des dunes qui bordent la baie. + +Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous +ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers +Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître +sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou +fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech. + +Un dernier coup d'oeil à la ville qui se noie dans le soleil. Un +grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin +cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur +toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines +fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre +qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade +actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité +européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le +phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge +porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau +mourant de la civilisation mauresque. + +Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière +et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et +le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant +désagréablement. + +Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour +à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent +hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup +d'oeil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles +choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par +les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur, +entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des +heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau +si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle +changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre +de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit +lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux +projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci +traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme +en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers +intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives +et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables +grondements. + + + Samedi, 31 août. + +Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le +voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous +allons désormais remonter au nord. + +A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina +Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la +baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto +commençait à gravir les pentes de la sierra. + +Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la +nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux +absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un +panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit +gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme +sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure +la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui +émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la +Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre +anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière +à l'atmosphère transparente des pays du Sud. + +Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est +nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord +du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit +toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons +sont constamment tempérés par une douce brise. + +La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges. +Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne; +l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de +lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de +joie dans le paysage un peu sévère. + +Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu, +il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les +hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en +Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du +côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne +au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan +les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives +s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un +boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les +maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui +se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires. +C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est +la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse, +leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et +s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers, +lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des +mouches, se succèdent sans interruption. + +On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès +en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller +donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe. + +Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce +dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà +parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes +coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail +gardés par les pâtres à cheval. + +Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette +route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse +des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en +France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que +la première fois. + +Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de +Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles +de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers +rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes +villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27]. + + [27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres. + +Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous +étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de +los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments, +des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie. +C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes, +bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile +sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel +de los Cisnes serait parfait. + +Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne, +elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses +fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que +les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en +France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques, +car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les +uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins +couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte +de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le +_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices +de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le +_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux, +sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de +l'exportation de Jerez. + +Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce +peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple +d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas +de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises. + +Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés +d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à +l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui +rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en +couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui +pâlissent en vieillissant. + +Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de +frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les +habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens +ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes +sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe +éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires +auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison. + + Dimanche, 1er septembre. + +Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil, +mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio +de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de +papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida +de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici; +nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir +une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants +de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à +présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la +tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre. + +A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas +et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin +avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions +à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans +procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs +roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les +figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux +feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des +balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et +chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient +en broutant quelque chardon. + +Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on +n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de +palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx. + + [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions + incultes. + +On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la +direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui +fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de +quitter. + +Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon, +c'est _Séville_[29]. + + [29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres. + +Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque +l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le +même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire +qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats +de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente +torpeur. + +La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous +étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30] +que nous avions retenue de Jerez par télégramme. + + [30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre. + +La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut +contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et +ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins +communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour +du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans +confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre +carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et +chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue +de sable fin et toujours convenablement arrosée. + +Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les +places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont +garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de +celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour, +mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours +les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront +abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement +bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera +garni. + +A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces +poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à +s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_, +des marchands d'eau. + +A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places +au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de +monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en +joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze +mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée +de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce +grouillement humain, et bat des ailes, incessamment! + +Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est +ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de +leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois +blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux +noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de +délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives +couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par +étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes +largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins +inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages, +font un superbe effet d'ornementation. + +La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son +plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici +le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés, +argentés, tous de la plus grande richesse. + +Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une +course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste +narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer, +même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde +n'a-t-il pas vu une corrida? + +Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils +étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou +applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à +tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût +jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la +tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me +paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador; +par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son +épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre +applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_. +Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je +parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste +à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible; +n'est-ce pas le comble de la férocité? + +La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un +des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un +tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec +tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant +plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le +ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener. +Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course +et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds +dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule +barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide +de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti +de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes, +des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène +aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur. +Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le +cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes. +De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de +fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce +monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes +féroces! + + + Lundi, 2 septembre. + +La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_, +_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que +j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la +recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en +venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de +son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau +castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre +route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de +passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de +la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe +par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_. + +C'est cette route que nous allons suivre. + +Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du +matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale +de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et +garni de fabriques d'_azulejos_. + +A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village +de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet, +une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la +différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire +qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités +dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir +à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide +inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile +a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher +la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte +un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture +qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de +chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double +généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 +le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le +litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement +encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol +résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne +s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2 +pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec +tous ses bidons. + +Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes, +soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut +s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de +_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre. + +Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter +encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des +points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les +uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans +certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les +petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions, +il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de +réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir. +L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop +légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du +carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable. + +Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre +cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de +l'ancienne ville romaine d'_Italica_. + +La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette +ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance +et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et +Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car +elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane; +par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état +de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en +Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares! +Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable +civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de +ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au +souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que +ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs +âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de +ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui +encore, tu as tant de peine à te tirer! + +_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses +haillons et sa saleté andalous! + +La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir +de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout +à fait convenable. + +On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant, +en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle +ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères; +c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de +croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement +l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même +grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les +yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque +toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la +tristesse sous les rayons du joyeux soleil. + +A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la +chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux +ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse +sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait +réellement chaud aujourd'hui! + +Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous +n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord +marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes +notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le +déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions +acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des +liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une +garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les +boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit. +Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins +et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore +glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de +constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur +fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que +je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage +dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les +plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne. + +Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous +repartions sur une route désormais excellente. + +Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre +l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment +la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent +la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés +rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse +écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures +dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se +rebellent à notre vue. + +Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes +dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la +terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas +d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose +pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang. + +La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure +sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites +montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés +sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La +vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie! +Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays +sauvage et arriéré. + +En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit +que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques +de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des +pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et +la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays +maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines +fières et leurs airs sauvages! + +A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et +d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_ +qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre, +prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation +dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous +faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée. + +_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa +silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises, +dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de +Séville. + +La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle +en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite +ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie +Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire +sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée. + +Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente +un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont, +en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la +_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine. + +On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de +700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une oeuvre colossale +assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales +et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air +misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre +coucher. + +Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où +nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et +où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument +exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres +véhicules apocalyptiques[31]. + + [31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise + de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques + kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida. + + + Mardi, 3 septembre. + +_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à +demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et +fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa +fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta +Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance, +ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome +Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce +fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les +Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne +et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas +faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment +dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les +catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines +cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé +splendeur et richesses. + +Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de +pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre +plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le +démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore +debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de +la férocité castillanes. + +C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait +suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10 +heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste +ville. + +[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN] + +Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur +silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle +rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil +peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite, +comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au +fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana. +Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent +aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge. + +La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte +d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable, +moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on +procède à la vitesse des tortues. + +Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si +bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons +avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin +d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir +un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant +bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est +heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement, +car si loin que l'oeil puisse scruter la surface de la plaine +infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu. + +Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_ +apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse +pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux +château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du +Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de +l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants, +infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes. +C'est à présent une ville pauvre et délabrée. + +La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite. +Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto +glisse silencieuse sur un sol absolument uni. + +Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très +accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par +endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux +aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on +aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement +brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et +étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est +encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée +est bordée par la haute _Sierra de Gredos_. + +Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large +vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui +vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses +rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième +siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle +vue sur l'étroit ravin. + +Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un +coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres +cultivées! + +_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au +milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est +situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son +abdication. + +Nous roulons toujours. + +_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil; +ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un +colossal incendie. + +Nous roulons encore. + +La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la +plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce +que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à +la belle étoile. + +Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands +soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs +grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par +les coffres de la voiture, du pain et des oeufs achetés à Navalmoral, +du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos» +ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits. +Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions; +nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait +qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin +d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines +nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords +de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait +aussi Oropesa. + +Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en +Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose +très naturelle et nullement désagréable. + +Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux... +relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous +endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits +de poésie, de parfums et d'étoiles. + + + Mercredi, 4 septembre. + +Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions +consciencieusement dormi. + +Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp +à 8 heures. + +Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la +rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette +abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car +il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions +encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les +ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai +vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car, +effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses +trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne +fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des +habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres. + +En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme +si rien n'était changé. + +_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont +les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure. + +Nous voilà en Castille. + +Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent +volontiers et nous regardent d'un oeil sympathique. Cela nous +change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous +accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été +en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et +désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette +partie de la Nouvelle-Castille. + +Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un +chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des +gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical +haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou +de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent +une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et +ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires. + +On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles +se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de +l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en +lançant au ciel leurs notes joyeuses. + +La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et +continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit +que des chaumes de céréales. + +A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le +charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise +incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de +moins en moins bon. + +On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de +soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin +verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation, +surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande +masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama. + +On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les +ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la +grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways +électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris +de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de +France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant +l'hôtel que nous avons choisi. + +L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans +un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais +sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un +instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que +nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous +pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux! +Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe, +hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des +lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de +vraies puces[32]. + + [32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_: + médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral. + Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers + kilomètres qui sont très médiocres. + + + Jeudi, 5 septembre. + +Le coeur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus +intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del +Sol_. + +La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque +son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que +c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette +ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on +remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de +mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une +ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce +que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des +couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille. + +Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du +plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la +forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle. +Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village +d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps +l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des +hautes destinées qui lui étaient réservées. + +Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières +arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout, +l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs +abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les +rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche +et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale +l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert. + +On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas +assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis +arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert +de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau +jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela. +De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des +civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses +cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains, +les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la +richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau +pays, tuant la poule aux oeufs d'or et, pour quelques bénéfices +immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la +richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes +de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques +destructeurs qu'on le doit. + +Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et +pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il +faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses +énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la +fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera +jamais les monuments arabes disparus! + +Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre +à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du +nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence +de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais +l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays. +Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la +vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente +fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin +du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants +de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux +ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter +à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire +d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla +dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion, +énormes comme leur fanatisme. + +Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de +capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir +cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra +de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert +infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur +une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut +précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II. +Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée; +les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid, +Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop +particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu +du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant +que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa +capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette +ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_. +Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous +apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges +et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux +jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque, +hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et +ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments. + +Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont +hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de +style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la +nudité. + +Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une +étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en +un flot sans cesse renouvelé. + +L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il +faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone. +Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent +souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi +jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et +gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans +leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore +cette blancheur par un abondant emploi du maquillage. + +La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un +bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un +des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du +Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'oeuvre; c'est un +véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer +par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles +des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance, +chefs-d'oeuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de +l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux +seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration +artistique de tout un peuple, chefs-d'oeuvre du Titien, de Véronèse, +de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de +Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain, +de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire +rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne. + +Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un +intérêt moindre, mais l'oeil est instinctivement attiré par les +chefs-d'oeuvre qui arrêtent au passage. + +On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce +musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'oeuvre. Le grand artiste +avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée. +Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font +un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté +ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de +Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il +a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de +princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en +groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne +m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de +blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses +chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de +ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges +qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues +qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants. + +_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait +la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'oeuvre étaient +réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une +trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes +de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté +angélique. + +_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables +toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on +n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et +l'éclairage parfait. + +Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle +dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et +l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les +coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux +éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus +aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des +hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la +«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau +corps de volupté qu'on puisse admirer. + +Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_, +l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui +transformé en parc public, où les brillants équipages viennent +circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages. + + + Vendredi, 6 septembre. + +Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer, +d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui +faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous +tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur +lesquels nous avons entendu conter tant de légendes. + +Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à +leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le +matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole +en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour +couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous +sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai +chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et +30 kilomètres à l'heure! + +_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé +fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa +déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois +200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000 +aujourd'hui. + +Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un +rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence +et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et +verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs +wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la +masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale. +C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen +âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage +et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent +aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les +redoutes qui en défendaient l'entrée. + +Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses, +aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre +les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe. + +Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi +toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes +manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces +mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs +sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force +du nombre, car ils sont légion. + +Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes +lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres +yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je +fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_, +d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur +trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis +même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on +peut l'enrouler comme un cerceau. + +A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont +Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe +le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place +_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était +fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le +comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve, +il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte +Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le +roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps +lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son +déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme +savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque +trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près +aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes +actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il +pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe +dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes +d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le +roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de +l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711. + +Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède, +elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent +trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le +roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_ +où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à +Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda +asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse +étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en +surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la +mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes +sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33]. + + [33] Chronique espagnole du _Cid_. + +Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les +catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise +qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre +ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au +contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une +attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence. + +_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture +d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques +Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait +qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se +firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit. +Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures +arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme +espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce +et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux. + +La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est +vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les +genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes +cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et +baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures +espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le choeur +posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant +l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes +les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais +barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes +fauves. + +Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres, +angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion +d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs +furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de +la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de +contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs +et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples +fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument +de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un +rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des +catholiques. + +Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites, +nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit +souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant. + +A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux +prières des vainqueurs. + +_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle. +Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête +d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates +sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes +et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce, +un diamant resplendissant dans sa gangue grossière. + +Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne +rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le +droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des +temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte +la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans +cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas +approuver la mort du Christ. + +_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en +église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut +construite sous la domination castillane au temps de Pierre le +Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après +l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul, +mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant. + +La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne +mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le +premier service divin fut célébré après la prise de la ville par +les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une +légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle +dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid +s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on +abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on +y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne +brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite +mais gracieuse au possible. + +La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de +grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta +del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut +monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre +un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles +murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles +étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés +par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant +une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage +scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il +est impossible d'oublier. + +Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais +superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante +et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi +peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le +feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme +de simples chats! + +A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux +et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la +plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles +sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte +de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et +odorant l'eau de Javel. + +Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous +promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement, +quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux +contours[34]. + + [34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été + parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes + qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques + kilomètres qui avoisinent la capitale. #/ + + + Samedi, 7 septembre. + +Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et +flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions +dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans +l'une d'entre elles. + +L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait +au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le +champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups, +puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans +la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle +conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil +était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant, +faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la +longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait +la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses +ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de +ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra +poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de +chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection +du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps. +Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla +cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement +l'oesophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un +blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, +mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans +nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer +moi-même. + +Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien +ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'oeil unique, +mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage +par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons +d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y +remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les +variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse, +mais fort défraîchis. + +La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très +ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le +mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles; +il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété +de lignes qui charment l'oeil, il y a grand luxe, mais cette fois +luxe de bon goût. + +Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de +l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des +armes et armures de l'Espagne de tous les âges. + +A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette, +stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous +emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes +désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_. + +La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du +Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les +grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au coeur +de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu +vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les +uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres, +que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de +dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des +principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient +passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses. +D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en +dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès +a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en +plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où +il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est +évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande +rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure. + +La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de +céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts +de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent +à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à +l'Escurial. + +L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère. +L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village +et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien +postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des +Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper +à la fournaise de Madrid. + +L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de +5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine +montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En +cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à +Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la +morgue espagnole, aux champs, se relâche. + +L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore +achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous +connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de +la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda +Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une +complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi +un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un +manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui +encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35]. + + [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne. + + + Dimanche, 8 septembre. + +S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire +que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_. +On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui, +comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs +impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard. + +Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert; +rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à +mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position +admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les +crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et +le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et +de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid +ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est +excellent, pour venir y passer les mois caniculaires. + +D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût, +sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un +très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression +forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de +la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement +ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait +d'architecture catholique. + +On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les +voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un +voeu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin. +On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de +l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne, +qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire +pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une +splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui, +dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres +petites chambres pour tout appartement. + +L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait +assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense +repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix +formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie +vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous +n'étions pas habitués. + +Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de +marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on +puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres +précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs +en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre. + +Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante; +elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_, +comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand +Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles, +de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des +hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer +la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est +celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne, +le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située +immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne +peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il +respire la majesté et la richesse. + +Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre +blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et +brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille. + +La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit +de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et +l'oeuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La +croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec +celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité, +le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté +sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de +complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un +rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine. + +La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer +la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces, +avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont +admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant +la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres +d'altitude. + +Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe +II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui +n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des +jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des +catholiques espagnols. + +Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en +route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid +à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui +longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_. + +Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en +sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes +escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement +dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne, +au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la +plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux +spectacles d'Espagne. + +Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la +route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière +nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement +ondulée, la Vieille-Castille. + +On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de +pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté. + +Et l'on roule de nouveau dans la plaine. + +Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt +_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une +auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous +nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques +kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de +quelques arbres avec les provisions du bord. + +La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche +la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays +perpétuellement ondulé. + +Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin, +s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou +trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables +ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils +sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des +loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient +énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un +enfant de quinze ans. + +Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies +sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des +deux côtés de la route. + +_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses +murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route, +qui fait un léger coude pour l'éviter. + +A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des +cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud. + +On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans +un fossé de terre glaise. + +Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne +ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous +nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36]. + + [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne + de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid. + +Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français. +M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a +dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y +fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les +chambres. + + + Lundi, 9 septembre. + +_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car +alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de +Léon. + +C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506 +mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de +ces deux grands hommes. + +Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède +beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on +en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques, +d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés, +paraissent toutes semblables. + +Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de +grands jardins. Elle cherche à copier Madrid. + +Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de +Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois, +dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de +Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de +douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant +des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères, +le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, oeuvre +frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles +du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture. + +La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose +absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre +dans la bonne voie. + +Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne +sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement +nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine. + +Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la +_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le +_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation +si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce +moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que +de la boue. + +On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite +le chemin devient bon. + +_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est +une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et +ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un +interminable pont disposé en éperon de navire. + +Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal +ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air, +car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui +assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront +désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le +repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu: +filets d'anchois, oeufs durs, museau de boeuf, quenelles de volaille, +cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner +fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne. + +Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage +est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs, +des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du +sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour +regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu +de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la +désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière +quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte. + +En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent +craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin. + +L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique +est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art +vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous +pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale, +barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du +choeur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs. +La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux... +Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme. + +Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite +la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous +dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous +faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées. + +Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une +ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du +Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier +encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais +cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce +Christ est un cadavre empaillé. + +A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la +coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais +le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte +donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres +que le sol de la cathédrale. + +La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont +chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de +_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où +sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro +Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de +Mendoza_. + +Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un +beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec +l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_; +c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de +serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des +murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre: +on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de +Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de +cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est +conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il +fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le +Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il +devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et +qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il +n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville +nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai +jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi, +autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses +royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans +un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant +pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser +entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce +gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces +à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très +grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et +quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever +un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte +cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur +disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux +juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la +parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six +cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles +il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un +an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient; +après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le +surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses +razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du +sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des +deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la +description de la légende. + + [37] Chronique espagnole du _Cid_. + +Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on +voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de +douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de +nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà +j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée +que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau +de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère +national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre +et austère; même dans les oeuvres les plus riantes de Velasquez, de +Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une +arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité. + +Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon +courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit +que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal +quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10 +heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en +Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais +cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes +lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées! + +Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une +ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française +vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît +dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la +cathédrale. + +Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des +pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue +et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions +seule depuis des semaines. + +La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs +cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge. + +La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et +impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé +un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de +l'oeuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et +plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement +serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous +sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits +des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux +voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français +et Anglais au temps de Napoléon Ier. + +A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que +l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas +sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici +près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de +son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre +voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie +errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre +longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la +fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses +que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le coeur +un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer, +bientôt. + +_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de +vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que +bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer. + +Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous +pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente, +sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent +les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous +ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis +en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus +en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une +loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous +demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui, +au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la +route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis +notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la +première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage. + +Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est +_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38]. + + [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de + Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à + Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria. + +L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de +Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une +propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un +escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y +avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné. + + Mardi, 10 septembre. + +_Vitoria_ a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne +ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième +siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte +de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre +de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de +monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu +près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous +quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans +l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés +qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant. + +La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé +et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de +l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe, +et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines! + +Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des +vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne... +au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle +qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes +sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent +les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés +en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie! + +Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province +de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques +kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière +de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien là encore un autre +péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison +qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement +la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes +désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes +les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et +mystérieux. + +Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples +une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est +plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un +avant-goût des Pyrénées. + +On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le _rio Oria_. + +_Tolosa_ est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne, +moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui +l'entourent. + +Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de +l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes +de la côte. + +Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui +supporte le Parc et le Château du Roi et _Saint-Sébastien_, la ville +nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de +sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin +borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux +baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés +entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan +infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer +incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la +foule bourdonnante des désoeuvrés espagnols qui viennent ici voir et +se faire voir. + +Nous déjeunâmes à l'_Hôtel Continental_, le premier d'entre tous ces +caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé +par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient +où l'on vient, parce qu'on y vient! + +De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café, +je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode +y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire +alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement +dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le +rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels +l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un +des plus beaux coins de la terre. + +La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur +des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes +vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère +solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et +d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière. + +_Irun_, puis la petite rivière de la _Bidassoa_ qui marque la +frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords +de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petite _île_ historique +_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commémore tant de +cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39]. + + [39] L'_Ile des Faisans_, ou _île de la Conférence_, est + territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France + et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques + suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de + Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de François Ier à + ses fils qui le remplaçaient en captivité; en 1615 fiançailles + d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle + de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du + traité des Pyrénées et fiançailles de Louis XIV, roi de France, + avec Marie-Thérèse d'Espagne. + +_Béhobie_ est le village frontière: douane espagnole. C'est là que +je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de +l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le +montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en +cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont +il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au +remboursement. + +Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel +la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie +retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de +France. + +_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une +ville gaie et agréable. C'est un lieu de séjour où l'on a une vue +splendide sur l'Océan. + +Les habitants de cette région ont un oeil vif, une démarche hardie, +un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance +avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin, +leurs frères de race, _basques_ comme eux. + +Après _Bidart_ nous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne +car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte. + +_Biarritz_ est la grande plage à la mode, la rivale française de +Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale, +Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le +second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux +vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité. + +Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus +grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de +trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées +et la grande plage où s'ébattaient snobs et désoeuvrés et lorsque +nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette +cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves +humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés +sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un +chef-d'oeuvre de la nature comme pour la plage espagnole. + +_Bayonne_ est tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et +descendîmes au _Grand Hôtel_, qui mérite tout au plus l'étiquette +passable[40]. + + [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomètres.--_Route_: excellente. + +Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil +petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond, +à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses +vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent +très intéressante. + +Les _Basques_ sont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les +descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants +préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue, +qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait +encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la +rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez +étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en +France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les +provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_. +Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues +y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils +se dénomment _euskaldunac_, qui se traduit en français par _gens +adroits_. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur +costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel +béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de +gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure +et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les +temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres +populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les +tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de +la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse +des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des +suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une +bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en +masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs +ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus. + + * * * * * + +Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont +bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention +qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame +humblement leur indulgence. + +J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait +connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile, +que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas +déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les +routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet +ouvrage pourront leur être de quelque utilité. + +Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit? + +Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a +encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique, +mais j'espère que mon récit pourra,--pour sa faible part,--contribuer +à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables. + +Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant +voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne, +puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi, +de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les +bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes! + +Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes +espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage. + +Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,--généralement +plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur +largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire +remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en +France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on +pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est +exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction +au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et +de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un +véritable luxe. + +Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de +la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer +dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses. + +En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques +sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle +très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités +inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux +importants. Si une colline de faible importance se présente, +une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve +son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin +survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est +en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils +des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la +caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de +moyen vallonnement. + +En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages +nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur +rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et +l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre +les tournants plus larges encore. + +Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois +le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols +travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que +d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu. + +Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait +peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore +de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort +d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore. + +Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes +royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes +hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer; +ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus +besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien +se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à +faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances +que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques, +caniveaux, etc. + + [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui + correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires + sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne. + +Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement +à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas +des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de +fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes +espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près +disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement... +le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute +son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais +alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles +surgissent à chaque pas. + +Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol +qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables, +les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les +pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de +chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il +reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous +venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres +de vieilles routes. + +Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut +malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de +nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (_peones camineros_) +se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans +un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur +construction grandiose. + +Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant +l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne +peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres +yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent +le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile +descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement +les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la +marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière +l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des +routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_, à tel +point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers +champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son +titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une +automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est +autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussière ni de +boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel! + + [42] Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées + par le charroi autour de chaque grande ville. + +Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords +de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs +invraisemblables[43] et devient une véritable gêne tant pour la +rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs. + + [43] J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la route + de Murcie à Lorca. + +Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu +fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin +au grand détriment des pneumatiques. + +Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que +je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes +passables, bonnes et excellentes,--on arrive à une moyenne de +qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous +nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons +trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes +vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement +conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient +impraticables. + +Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les +anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps +antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque +des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par +le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire +là où elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La +conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne +possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant +ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite +fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer +à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A +ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant +connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment +adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance +puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays +si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de +merveilles de la nature et des hommes! + +Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre +temps ni vos peines. + +Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous +aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration! + +Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation +arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres, +qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant +de choses. + +Curieusement aussi vous étudierez les monuments des autres +civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces +pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui +constituent l'histoire de cet État. + +Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de +nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et +ces nuits profondes d'étoiles et de rêve! + +Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à +l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez +enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour +voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède +tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins. + +Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles +merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable +souvenir. + + * * * * * + +Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour +regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait +l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les +sauvages forêts du massif Central. + +Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides +de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous +regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume +des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or +d'Andalousie! + + Lyon, le 23 mars 1908. + +[Illustration] + + + + +INDEX ALPHABÉTIQUE + + + A + + Aguilar, 125 + + Alamo (rio del), 169 + + Albaycin, 105, 109 + + Alberique, 55 + + Alcala de Guadaira, 142, 155 + + Alcala la Real, 123 + + Alcarazas, 27 + + Alcazar de Séville, 148 + + Alcoy, 59 + + ALGÉSIRAS, 172 + + Alhambra de Grenade, 96, 115 + + ALICANTE, 64 + + Almendralejo, 228 + + ANDALOUSIE, 83 + + Antequeruela, 105 + + Anuar (sierra del), 122 + + Azulejos, 37 + + + B + + BARCELONE, 16 + + Basques (les), 283, 284 + + BASQUES (provinces), 284 + + Bayonne, 284 + + Baza, 88 + + Béhobie, 282 + + Benicarlo, 29 + + Benicassim, 33 + + Berruguete (Alonso), 101, 268 + + Béziers, 6 + + Biarritz, 283 + + Bidart, 283 + + Bidassoa (la), 281 + + Boissons glacées, 53 + + Bourg-Madame, 10 + + Bullones (sierra de), 210 + + BURGOS, 270 + + + C + + Cabezon, 269 + + Cabra (rio), 125 + + Cabra (sierra de), 125 + + Cabra, 125 + + CADIX, 156, 161 + + Camas, 221 + + Campina (la), 130 + + Canal de Castille, 269 + + Carmona, 140 + + Carrasquetta (col de la), 63 + + CASTELLON de la PLANA, 34 + + CASTILLE (Vieille), 265 + + CASTILLE (Nouvelle), 236 + + CATALOGNE, 13 + + Cervantès, 267 + + Chiclana de la Frontera, 167 + + Chirivel (rio), 83 + + Christophe Collomb, 165 + + Cid (le), 40, 272 + + CORDOUE, 127 + + Courses de taureaux, 216 + + Crevillente, 71 + + Cullar de Baza, 84 + + Cullar (sierra de), 84 + + + D + + Darro (rio), 105, 112 + + Denia, 36 + + Douanes, 11, 282 + + Douro (rio), 267 + + + E + + Ebre (l'), 26 + + Ecija, 138 + + Elche, 69 + + Escorial de Abajo, 259 + + Escorial de Arriba, 259 + + Escurial (l'), 259 + + Espagnolet (l'), 245 + + Estancias (sierra de las), 84 + + ESTRAMADURE, 227 + + + F + + Faisans (île des), 281 + + Fernan Nunez, 126 + + Flamenco, 145 + + + G + + Généralife, 107 + + Génil (rio), 106, 112, 139 + + GIBRALTAR, 176 + + Gibraltar (détroit de), 180, 210 + + Giralda de Séville, 151 + + Gitanos, 92 + + Gonzalve de Cordoue, 136 + + Goya, 246 + + Grao (le) de Valence, 49 + + Gredos (sierra de), 233 + + GRENADE, 96 + + Guadalantin (rio), 80 + + Guadalete (rio), 158 + + Guadalquivir (rio), 127 + + Guadarrama, 265 + + Guadarrama (sierra de), 265 + + Guadiana (rio), 228 + + Guadiana Menor (rio), 87 + + Guadix, 90 + + Guadix (rio), 90 + + + H + + Hospitalet, 25 + + Huerta de Valence, 37 + + + I + + Idiazabal, 279 + + Italica, 223 + + Irun, 281 + + + J + + Janda (laguna de la), 169 + + Jarana (sierra de), 93 + + JATIVA, 56 + + JEREZ, 156, 212 + + Jijona, 63 + + Jucar (rio), 55 + + + L + + La Carlota, 138 + + La Marina, 35 + + La Nouvelle, 7 + + La Plana, 35 + + La Rabida, 165 + + La Ribera, 35 + + Leon (isla de), 160 + + LORCA, 80 + + Los Santos, 227 + + Luisiana, 140 + + Luna (sierra de la), 171 + + + M + + Machuca (Pedro), 99 + + MADRID, 237, 256 + + Manzanarès (rio), 237, 258 + + MERIDA, 228 + + Miranda de Ebro, 276 + + Mojados, 266 + + Molins de Rey, 20 + + Montesa (rio), 56 + + Montlouis, 9 + + MONTPELLIER, 4 + + Morena (sierra), 227 + + Mosquée de Cordoue, 132 + + MURCIE, 73 + + Murillo, 165, 245 + + + N + + NARBONNE, 6 + + Navalcarnero, 237 + + Navalmoral de la Mata, 233 + + Nevada (sierra), 113 + + + O + + Olmedo, 266 + + Oranges, 35 + + Oria (rio), 280 + + Orihuela, 72 + + Oroncillo (rio), 275 + + Oropesa (province de Castellon), 32 + + Oropesa (province de Tolède), 233 + + + P + + Palancia (rio), 37 + + Palos, 165 + + Pancorbo (gorges de), 276 + + Péages, 12, 277 + + Perche (col de la), 9 + + PERPIGNAN, 8 + + Pézenas, 6 + + Pisuerga (rio), 269 + + Pizarre (François), 232 + + Prades, 8 + + Prado (musée du), 244 + + Priego, 124 + + Processions, 49, 74 + + Puerto de Lumbreras, 81 + + Puerto Real, 159 + + Puerto de Santa Maria, 157 + + Puycerda, 10 + + + R + + Ribas, 13 + + Ripoll, 14 + + Ronquillo (el), 224 + + Routes, 58, 221, 286 + + + S + + Sagonte, 37 + + Saint-Jean de Luz, 282 + + Saint Sébastien, 280 + + San Fernando, 160 + + Santiponce, 223 + + Secco (rio), 38 + + Segura (rio), 73 + + Serpis (rio), 61 + + SÉVILLE, 142, 216 + + Silla del Moro (le), 107 + + + T + + Tage (le), 232 + + TANGER, 181 + + TALAVERA de la REINA, 236 + + TARIFA, 171, 211 + + Tarifa (cap de), 180 + + TARRAGONE, 22 + + Têt (la), 8 + + Tinto (rio), 165 + + TOLÈDE, 247 + + Toldos, 153 + + TOLOSA, 280 + + Torquemada, 269 + + TORTOSA, 26 + + Tosas (col de), 13 + + Totana, 78 + + Triana (faubourg de), 221 + + TRUJILLO, 232 + + Turia (rio), 38 + + + U + + Uldecona, 29 + + Utrera, 155 + + + V + + VALENCE, 38 + + VALENCE (province de), 29 + + VALLADOLID, 267 + + Vega (la), 106 + + Veger de la Frontera, 168 + + Velasquez, 244 + + Velez Rubio, 83 + + VICH, 15 + + Villacastin, 265 + + Villafranca de los Barros, 228 + + Villafranca del Panadès, 21 + + Villaviciosa, 237 + + Villefranche de Confient, 9 + + Vins, 212 + + Vinaroz, 29 + + VITORIA, 277 + + Vivens (sierra de), 62 + + + Y + + Yuste (Monastère de), 233 + + + Z + + Zarcillo, 74 + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie + +RUE GARANCIÈRE, 8 + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE *** + +***** This file should be named 44543-8.txt or 44543-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/4/44543/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so 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Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile + Etude de Tourisme + +Author: Pierre Marge + +Release Date: December 29, 2013 [EBook #44543] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_i">i</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_ii">ii</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_iii">iii</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_iv">iv</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_v">v</a></span></p> + +<h1><span class="large">LE TOUR</span><br /> +DE L'ESPAGNE<br /> +<span class="medium">en Automobile</span></h1> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_vi">vi</a></span></p> + +<p class="topspace center">DU MÊME AUTEUR:</p> + +<div class="hanging indent"> +<p><b>Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.</b>—Lyon, +1905. A. Rey et C<sup>ie</sup>, éditeurs.</p> + +<p><b>Les Lacs italiens.</b>—Lyon, 1906. Waltener et C<sup>ie</sup>, +éditeurs.</p> + +<p><b>Un voyage à Constantinople.</b>—Lyon, 1907. Waltener +et C<sup>ie</sup>, éditeurs.</p> +</div> + +<div class="frontmatter"> + +<p class="small">PARIS TYP. PLON NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.—12599.</p> +<span class="pagenumh"><a id="Page_vii">vii</a></span> +</div> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_viii">viii</a></span></p> + +<div class="p4 figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_008.jpg" width="600" height="349" alt="LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE" /> +</div> +<p class="caption">LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_ix">ix</a></span></p> + +<div class="topspace titlepage"> + +<p class="large">PIERRE MARGE</p> + +<p><span class="large">LE TOUR</span><br /> +<span class="xlarge">DE L'ESPAGNE</span><br /> +EN AUTOMOBILE</p> + +<p class="small">ETUDE DE TOURISME</p> + +<p class="xs"><em>Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte<br /> +d'après des photographies de l'auteur</em></p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/logo.jpg" width="100" height="131" alt="" /> +</div> + +<p><span class="large">PARIS</span><br /> +LIBRAIRIE PLON<br /> +<span class="small">PLON-NOURRIT et C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</span><br /> +<span class="xs">8, RUE GARANCIÈRE—6<sup>e</sup></span></p> + +<hr class="deco" /> +<p class="small">1909</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_x">x</a></span></p> + +<div class="p4 frontmatter"> +<p>Tous droits de reproduction et de traduction +réservés pour tous pays.</p> + +<p>Published 16 July 1909.</p> + +<p>Privilege of copyright in the United States<br /> +reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905<br /> +by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_xi">xi</a></span></p> + +<div class="dedicace"> +<p><i>A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon<br /> +de route, charmant et dévoué, ces lignes<br /> +sont dédiées.</i></p> + +<p class="i9">Pierre <span class="smcap">Marge</span>.</p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_xii">xii</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_1">1</a></span></p> + +<div class="chapter"> +<h2><span class="large">LE</span><br /> +TOUR DE L'ESPAGNE<br /> +<span class="large">EN AUTOMOBILE</span></h2> +</div> + +<p>Théophile Gautier, dans son <cite>Voyage en Espagne</cite>, +a dit: «Il faut visiter les pays dans leur +saison violente; l'Espagne en été, la Russie en +hiver.»</p> + +<p>Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en +effet son voyage en été, ce n'est certes pas celui +de maints officieux qui, apprenant que je partais +pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas +manqué de me dire:</p> + +<p>—Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en +été; sachez que la chaleur y est torride, insupportable.</p> + +<p>—Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, +ai-je répondu.</p> + +<p>—Vous attraperez des insolations.</p> + +<p>—Nous nous coifferons de larges panamas!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_2">2</a></span> +—Apprenez que dans ce pays les hôtels sont +d'une saleté repoussante, vous serez dévorés par +les petites bêtes.</p> + +<p>—Nous emporterons de la poudre insecticide!</p> + +<p>—Les chemins y sont affreux, vous casserez +votre automobile, vous ne pourrez achever votre +voyage.</p> + +<p>—Les mauvaises routes me connaissent, mon +auto ne se cassera pas et dussé-je aller doucement, +je passerai partout et finirai parfaitement +mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus +tranquille.</p> + +<p>C'est incroyable ce qu'avant chaque départ +pour un de mes longs voyages en automobile j'ai +trouvé de gens—auxquels je ne demandais rien +du tout—qui se sont chargés de me prédire +mille difficultés. On dirait franchement que ceux +qui restent aimeraient obliger à rester ceux qui +partent.</p> + +<p>Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs +obligeants au pied du mur, leur profonde science +s'évanouissait subitement. L'un d'eux me disait:</p> + +<p>—Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez +pas passer, il n'y a point de routes et sur les rivières +point de ponts.</p> + +<p>Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous +mes renseignements, je répondis:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_3">3</a></span> +—Ah! bah! vous y êtes allé?</p> + +<p>—Non, mais on m'a dit!......</p> + +<p>Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés +sur le sort qui nous attendait en Espagne, je +n'en continuais pas moins à faire tous mes préparatifs +et j'aspirais, avec une impatience fébrile, +au moment de me jeter dans cet océan de dangers +qui m'était si gracieusement promis. Je ne +me dissimulais pas que c'était un voyage dur et +difficile que nous allions entreprendre, mais cette +difficulté sollicitait nos âmes ardentes de touristes; +c'était du vrai sport que nous allions faire, +et puis, quels beaux pays, quelles contrées curieuses +nous attendaient!</p> + +<p>Les renseignements minutieux que j'avais pris +sur les lieux au moyen des correspondants que je +possède dans la Péninsule, les détails abondants +que j'avais obtenus du <cite>Royal Automobile Club +d'Espagne</cite>, dont je tiens à louer ici la si courtoise +obligeance, m'avaient démontré qu'en été seulement +on peut parcourir la totalité des routes +espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile +Gautier: on doit voir le pays au moment où +toutes leurs caractéristiques se trouvent réunies; +la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne +m'abuse. L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. +Donc je choisis le mois d'août à dessein.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_4">4</a></span> +Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec +des précautions infinies. Je décidai de partir +sur ma 100 chevaux «La Buire» afin d'avoir +toujours quelques bons chevaux de réserve dans +les endroits difficiles. J'emportais un arsenal de +pièces de rechange, un magasin d'approvisionnements +divers, une colline de carbure, une fondrière +de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger +bien garni était capable d'assurer nos +estomacs contre tous les risques de jeûne pendant +au moins vingt repas... on ne sait jamais où +l'on sera obligé de faire étape et je me rappelais +certaine nuit passée jadis sans dîner au sommet +du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable +bibliothèque, contenant guides, cartes et plans, +devait suppléer aux indications qui pouvaient +être absentes sur les routes espagnoles.</p> + +<h3 class="date">Dimanche, 11 août 1907.</h3> + +<p>Une claire fanfare me réveille et le soleil +non moins clair me tire de mon lit.</p> + +<p>Nous étions arrivés la veille au soir dans cette +cité de Montpellier, toute gaie et si vibrante...</p> + +<p>Les fenêtres de nos chambres donnent sur le +quartier général; c'est une sonnerie de clairons +qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le général +<span class="pagenum"><a id="Page_5">5</a></span> +Bailloud sortir du quartier pour aller faire une +promenade à cheval: le Midi est calme maintenant +et le commandant du corps d'armée qui +avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, +peut à présent prendre quelque repos.</p> + +<p>Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du +matin, le soleil darde des rayons dignes d'éclairer +les tropiques. Il va faire joliment chaud aujourd'hui; +tant mieux, notre entraînement n'en sera +que plus complet pour supporter les chaleurs +d'Espagne qu'on m'a annoncées. Diable! Mais +nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, +à mesure que nous descendrons dans le Sud, le +thermomètre monte d'une manière tant soit peu +proportionnelle, nous serons très certainement +rôtis à point avant d'arriver à Tarifa.</p> + +<p>A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier +par une excellente route. Il y a quelques +années j'étais venu par ici et je me souviens +d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, +tant mieux!</p> + +<p>La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, +son bleu foncé tranche vigoureusement sur l'azur +légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. La +route est bordée de grands arbres, platanes et +ormes dont l'ombrage nous sert à propos et sous +lesquels règne une opportune fraîcheur. Mes +<span class="pagenum"><a id="Page_6">6</a></span> +compagnons de bord me félicitent d'avoir fait +planter là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent +si j'ai fait planter aussi des arbres au +bord des routes d'Espagne!...</p> + +<p><em>Pézenas</em> est traversée sans arrêt; cette cité ne +se signale guère à l'attention du public que parce +qu'elle a l'honneur d'être la patrie de tous les +commis voyageurs en vins.</p> + +<p>La campagne est peu accidentée, à peine quelques +ondulations et ce ne sont que vignobles à +droite, à gauche, en avant, en arrière. La plante +de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que +l'œil peut voir, il ne distingue que les flots verts +d'une mer de vignes.</p> + +<p><em>Béziers</em> est une ville animée, gaie et toute +blanche qui, vivant de la vigne, surgit tout à +coup au milieu des pampres. Du côté sud la ville +s'étage sur une colline couronnée par son antique +cathédrale, l'effet est très pittoresque.</p> + +<p>Un peu après Béziers on traverse le canal du +Midi, qui depuis des années ronge son ambition +de faire communiquer un océan avec une mer et +qui, en attendant de porter des cuirassés, porte +des quantités de barques chargées de tonneaux.</p> + +<p><em>Narbonne</em>: à midi, l'auto s'arrête devant +l'hôtel de la Dorade, où nous allons déjeuner. +Narbonne! Marcellin Albert, le docteur Ferroul, +<span class="pagenum"><a id="Page_7">7</a></span> +que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement +que se déroulait ici la sanglante épopée de la +Vigne en révolte. A voir cette cité si calme, cette +ville à l'air mort, ces habitants tranquilles, on ne +dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues et +qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit +renverser le gouvernement de la République!</p> + +<p>La tête pleine de ces souvenirs, nous nous +mîmes à table. Je ne sais si ces idées tragiques +nous coupaient l'appétit ou si réellement la cuisine +de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très +véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.</p> + +<p>Après déjeuner, nous constatons avec terreur +que le soleil chauffe de plus en plus; ce ne sont +plus des rayons, mais bien des jets de plomb +fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer +sur nos malheureuses têtes. En route cependant, +et cherchons dans le mouvement de l'auto l'air +qui manque totalement ici!</p> + +<p>On passe non loin de <em>la Nouvelle</em>, le port de +Narbonne. On sait que Narbonne, au temps des +Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, était +aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; +au quatorzième siècle, son port s'étant +ensablé, la ville perdit sa qualité maritime. +Depuis, elle a cherché, par la création de ce nouveau +port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité +<span class="pagenum"><a id="Page_8">8</a></span> +d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.</p> + +<p>A gauche la mer, les étangs.</p> + +<p>Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne +bleuâtre qui se dessine et se fixe peu à peu à +mesure qu'on avance: ce sont les <em>Pyrénées</em>.</p> + +<p>La terre est rouge, les maisons sont rouges, les +chèvres, d'une espèce particulière, sont rouges, +les chiens, les chats, rouges. Tout est rouge ici, +sauf la route qui est diablement blanche!</p> + +<p><em>Perpignan</em>, que nous effleurons seulement, +nous apparaît assez insignifiante. La vieille ville, +située au bord de la <em>Têt</em>, a cependant un certain +air pittoresque. Elle est entourée de grands ombrages +sous lesquels les indigènes viennent narguer +l'irritant soleil de leur pays.</p> + +<p>Puis une route étroite et détestablement entretenue +nous rapproche de plus en plus des +Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont fait +place aux collines et aux ondulations qui font +pressentir les hautes montagnes dans lesquelles +nous allons entrer tout à l'heure. La monotonie +est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre +toujours dans les pays montagneux.</p> + +<p>A partir de <em>Prades</em>, on sent qu'il y a quelque +chose de changé dans les mœurs et dans les +gens; les habits, les types, ne sont plus ceux +que nous avons l'habitude de voir, on dirait que +<span class="pagenum"><a id="Page_9">9</a></span> +nous voyons un nouveau peuple; c'est l'Espagne +qui se rapproche et ces types inconnus doivent +avoir quelque chose d'espagnol!</p> + +<p><em>Villefranche-de-Conflent</em> est un vrai spécimen +de petite ville du moyen âge avec ses triples +murailles très bien conservées, ses étroites maisons, +ses tours, son château; assise au fond d'une +gorge étranglée, où coule la Têt, elle forme un +spectacle extrêmement curieux.</p> + +<p>A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, +au milieu des Pyrénées. La vallée va se +resserrant à mesure que s'élève la route aux +flancs des monts; parfois on a des échappées sur +les hauts sommets des Pyrénées; c'est ainsi que +subitement on voit apparaître et disparaître le +<em>Canigou</em> majestueux. La grande chaleur de tantôt +a disparu et maintenant la brise fraîche des +sommets nous caresse délicieusement.</p> + +<p><em>Montlouis</em>, qui fut capitale de l'ancienne <em>Cerdagne +française</em>, est une insignifiante petite ville +malgré la haute situation qu'elle prétend occuper +parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle +est dominée par sa forteresse, sans grande valeur +stratégique.</p> + +<p>On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle +le <em>col de la Perche</em> (1 577 mètres) on ne sait +trop pourquoi car il ne ressemble en rien à un +<span class="pagenum"><a id="Page_10">10</a></span> +col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue +peut maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit +admirablement la chaîne des Pyrénées.</p> + +<p><em>Bourg-Madame</em><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a> est le dernier village français. +C'est ici que sont les douanes, française en +deçà du pont sur <em>la Raour</em>, espagnole après le +pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, +la douane espagnole est déjà fermée. +Nous nous répandons dans l'unique hôtel de +Bourg-Madame, l'<em>hôtel Salvat</em>, qui est d'une +simplicité que je qualifierai de patriarcale, parce +que ce qui y fut mis à notre disposition, chambres +et nourriture, était dans un état de perfectionnement +qu'on ne pourrait retrouver qu'en +remontant jusqu'aux anciens peuples pasteurs.</p> + +<h3 class="date">Lundi, 12 août.</h3> + +<p>De l'autre côté de la frontière, tout près, <em>Puycerda</em> +dresse sa silhouette escarpée d'ancienne +<span class="pagenum"><a id="Page_11">11</a></span> +ville fortifiée. C'est la capitale de la <em>Cerdagne +espagnole</em>.</p> + +<p>Les formalités douanières pour l'entrée provisoire +des automobiles en Espagne sont ce que je +connais de plus long, de plus compliqué et de +plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur +n'ouvre qu'à partir de 9 heures le matin (à l'heure +espagnole, en retard d'environ vingt minutes sur +l'heure française) et s'empresse de se fermer à +midi; il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre +à 3 heures et reste généreusement ouvert jusqu'à +5 heures et demie. Vous voyez combien le pauvre +touriste doit faire un calcul de justesse pour viser +et traverser la frontière juste pendant les courts +instants durant lesquels elle se trouve ouverte.</p> + +<p>Ignorant ces détails, nous avions, par suite +d'un effort tout à fait inaccoutumé, quitté nos +lits depuis 6 heures du matin, car nous aurions +voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut +donc sans peine et avec une ponctualité digne +du meilleur chronomètre, qu'à 9 heures précises +nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur; +mais nous ignorions encore autre chose, +c'est que, si l'heure espagnole retarde sur l'heure +française, les fonctionnaires espagnols retardent +d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! +nous n'étions pas au bout de nos surprises et +<span class="pagenum"><a id="Page_12">12</a></span> +notre éducation de voyageurs en Espagne avait +encore grandement à apprendre pour être parfaite. +A 9 heures et demie, le receveur arriva +d'un pas mesuré et digne, comme il sied à la +fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement +son guichet.</p> + +<p>Les formalités commencèrent, elles durèrent +une heure!</p> + +<p>Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les +mains de ces douaniers voraces? <em>Deux mille +trente francs et soixante et dix centimes</em>; la voiture +fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs +et le surplus servit de caution pour les pneus de +rechange à raison de trois francs soixante-quinze +centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis +aux énormités des douanes de tous les pays, +j'avoue que je fus alors quelque peu estomaqué +devant un pareil chiffre.</p> + +<p>Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, +nous quittions Puycerda, libres de porter nos +humanités où bon nous semblerait dans ce curieux +pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, +toutes les barrières.</p> + +<p>Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient +s'élever devant nous; à peine avions-nous +commencé à monter sur la croupe des Pyrénées, +que soudain un écriteau portant ce simple mot +<span class="pagenum"><a id="Page_13">13</a></span> +<i lang="es" xml:lang="es">Obstaculo</i> et quelques mètres après une chaîne +tendue en travers de la route nous obligent à +stopper encore; moyennant six pesetas remises à +un gardien hargneux qui nous remit généreusement +un reçu et qui nous expliqua que cette +somme était destinée à l'entretien de la route, +nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'<i lang="es" xml:lang="es">obstaculo</i>.</p> + +<p>La route, de création récente, monte en nombreux +virages et pendant plus de 20 kilomètres, +jusqu'au <em>col de Tosas</em> (1 800 mètres), d'où l'on a +une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. +Sur le versant qui regarde la France, les grands +bois de sapins, les prairies, les ruisseaux donnent +au paysage une douceur infinie; du côté espagnol, +l'aspect est triste et sauvage, les flancs des +montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes +blocs de rochers détachés des crêtes encombrent +les lits des torrents à peu près à sec.</p> + +<p>Le col passé, on est définitivement en Espagne, +on descend en longs lacets vers la <em>Catalogne</em>. +La route est assez bonne, son seul défaut +est d'être très poussiéreuse.</p> + +<p><em>Ribas</em>, où nous arrivons à midi pour déjeuner. +La <i lang="es" xml:lang="es">Posada Rotlat</i> est une petite auberge très +propre, mais la chère y est espagnole, c'est-à-dire +maigre et peu soignée; on nous y servit un vin +noir, épais à couper au couteau et acétique, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_14">14</a></span> +eût été mieux à sa place dans la salade; il est vrai +que dans celle-ci il y avait du vinaigre qui eût +fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta +aussi un certain saucisson noir et dur, fait avec je +ne sais quelles choses innommables, sur lequel +s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais +les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien +excellents!</p> + +<p>Après cette ville, la route devient mauvaise, +cahoteuse et très poussiéreuse; le chemin de fer +n'arrive encore que jusqu'à Ripoll et de Ribas à +Ripoll, l'important charroi de cette région minière +et agricole se fait par la route qu'il défonce +déplorablement. J'ai eu toutes les peines +du monde pour dépasser une antique diligence +attelée de sept mules dont la vive allure soulevait +plus de poussière qu'en France dix autos.</p> + +<p>Voici maintenant <em>Ripoll</em>, point terminus actuel +d'un chemin de fer venant de Barcelone; aussi +après, la route redevient bonne. Le paysage, toujours +très grandiose, va s'abaissant progressivement.</p> + +<p>Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots +sont d'une humeur charmante: pas ombrageux +du tout, ils regardent sans crainte passer l'auto; +est-ce que cela durera?</p> + +<p>Curieux contraste: hier soir, en France, les +<span class="pagenum"><a id="Page_15">15</a></span> +maisons et les gens sentaient l'Espagne; aujourd'hui, +en Espagne, tout a l'air français; il est +vrai que nous sommes en Catalogne et que les +Catalans sont pour le moins autant français +qu'espagnols.</p> + +<p><em>Vich</em> nous apparaît au commencement de la +grande plaine qui précède la mer; c'est une +petite ville d'une dizaine de mille habitants, sans +grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique +et d'une bibliothèque capitulaire riche en +nombreux manuscrits.</p> + +<p>Une route passablement cahoteuse court à travers +la plaine sans souci des rivières qui n'ont +pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre +gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point +d'eau non plus. La route cesse totalement au +bord des gués et l'on se fraye comme on peut un +passage au milieu du sable et des cailloux.</p> + +<p>Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant +Barcelone, la route n'est plus une route, c'est +une poêle à marrons; les trous et les ornières, les +bosses et les cailloux occupent la totalité du sol +sur lequel on ne trouverait pas la plus petite +partie plate; malgré l'allure extrêmement réduite +à laquelle nous marchons, la voiture saute et +cahote et mes passagers de l'arrière dansent une +sarabande échevelée. Avec cela une poussière +<span class="pagenum"><a id="Page_16">16</a></span> +intense que nous soulevons en nuages compacts +semble vouloir compléter l'apothéose de notre +entrée dans la capitale de la Catalogne.</p> + +<p>Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants +de marmaille, nous entrons dans une +ville qui a extrêmement grand air. Une suite de +larges places et de beaux boulevards bordés de +riches maisons nous amènent à la <em>Plaza Cataluña</em> +où se trouve l'hôtel que nous avons choisi. Il était +exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes +de voiture et que nos talons frappèrent +pour la première fois les pavés de <em>Barcelone</em><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>.</p> + +<p>L'<em>Hotel Gran Continental</em> où nous descendîmes +est dans une des meilleures situations, au +centre de la ville, sur la grande et belle place de +Catalogne et à l'angle de la <em>Rambla</em>; cet hôtel est +luxueux et cher, mais d'une propreté douteuse.</p> + +<p>Après une complète toilette et des ablutions +répétées pour nous débarrasser de la poussière +et nous rafraîchir, nous allâmes faire un copieux +dîner à <em>la Maison Dorée</em>, établissement très chic +de la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente +<span class="pagenum"><a id="Page_17">17</a></span> +cuisine française, puis nous voilà prenant possession +de Barcelone par une première reconnaissance +pédestre autant que digestive.</p> + +<p>Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais +en plus beau, plus vaste, plus grandiose. Cette +ville a énormément grand air, ses rues sont +belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses +et abondamment plantées de palmiers et +de gros platanes, elles sont animées et gaies. Je +suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways, +très nombreux, sont élégants et commodes, ils +filent rapidement et sont toujours pleins. Les +voitures de place sont propres et très bien attelées. +Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui +grimpent les boulevards comme des météores.</p> + +<p>Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est +une ville absolument moderne qui ne change pas +l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la langue +espagnole et surtout le catalan qui résonnent à +nos oreilles inhabituées, nous nous croirions encore +en France, tellement est française l'allure +générale de cette belle ville et de ses habitants.</p> + +<h3 class="date">Mardi, 13 août.</h3> + +<p>Barcelone est entièrement traversée par une +succession rectiligne de beaux boulevards qui +<span class="pagenum"><a id="Page_18">18</a></span> +s'appellent tous <em>Rambla</em>, de leur nom de famille, +mais dont le prénom change presque tous les +100 mètres. La Rambla prend sur les quais du +port, devant le monument de Christophe, +traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza +Cataluña et va se perdre dans la banlieue. La +Rambla, comme son nom l'indique, paraît-il, en +espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché +qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie +artère actuelle. C'est là que se concentre le principal +de l'animation de la grande ville, c'est de là +que partent les rues aux beaux magasins, c'est sous +ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée +va se préserver des ardeurs du soleil catalan, +c'est sur la Rambla que journellement se tient +cet interminable marché aux fleurs dans lequel +les promeneurs circulent au milieu des parfums.</p> + +<p>Des boulevards, larges et bien tracés, entourent +toute l'ancienne ville; ils ont aussi un nom +générique et un nom propre; leur nom générique +est <em>Ronda</em>, terme qui rappelle celui des Ring de +Vienne et qui, en effet, sert à désigner un même +objet. Les Rondas de Barcelone sont, comme les +Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte +comblés et transformés en boulevards lorsque la +ville, en plein développement, se trouva trop à +l'étroit dans ses anciennes limites.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_19">19</a></span> +La <em>Cathédrale</em> est un bel édifice gothique; +malheureusement tous les siècles contribuèrent à +sa construction, en sorte que l'édifice est un +mélange un peu trop disparate de genres et de +styles. L'effet produit n'en est pas moins grandiose +et impressionnant; en résumé, la cathédrale +de Barcelone est un des beaux monuments +catholiques de l'Espagne, pays où les catholiques +ont construit beaucoup, souvent très grand, mais +rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître +du plus pur gothique de toute beauté.</p> + +<p>Nous avons fait une agréable promenade dans +les <i lang="es" xml:lang="es">Parque y Jardines de la Ciudadela</i>, vastes +jardins publics très ombragés qui renferment une +intéressante collection d'animaux sauvages; et +nous sommes revenus en passant le long des +quais du port. Le <em>Port</em> de Barcelone est vaste et +commode, sa superficie est supérieure à celle du +port de Marseille et presque égale à celle de +Gênes; il y règne toujours une très intense animation +produite par la foule de navires qui viennent +y apporter leur tonnage.</p> + +<p>A 4 heures du soir l'auto était amenée devant +l'hôtel et nous quittions Barcelone. La route, +dès la sortie de la ville, est fabuleuse, invraisemblable, +jamais je n'avais rien vu de pareil: c'est +une succession ininterrompue de trous noyés par +<span class="pagenum"><a id="Page_20">20</a></span> +la poussière dans lesquels l'auto plonge en +aveugle, saute et s'agite comme un navire +balancé par les lames furieuses au milieu de la +tempête. A moins de vouloir rompre le châssis, +on est obligé d'avancer à une allure que ne désavouerait +aucune tortue; de la première vitesse +ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages +et des coups de freins à chaque pas. +Enfin nous avançons tellement doucement que +de temps en temps j'éprouve l'horrible mortification +de me voir dépasser par des attelages de +mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment +déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants +auraient eu, pour une fois, raison? J'enrage! +Enfin, nous verrons bien.</p> + +<p>L'épouvantable chemin dure ainsi pendant +environ 20 kilomètres, jusqu'au delà de <i lang="es" xml:lang="es">Molins de +Rey</i>, et je constaste qu'il nous fallu 2 heures pour +faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres +à l'heure.</p> + +<p>Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente +même par endroits et restera telle jusqu'à +Tarragone.</p> + +<p>On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit +que par aperçus lointains. Voici quelques montagnes, +une <i lang="es" xml:lang="es">sierra</i> couverte de vastes forêts de +pins maritimes; la route monte dans la sierra, +<span class="pagenum"><a id="Page_21">21</a></span> +l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, +la route grimpe dru mais les innombrables chevaux +de notre attelage ne font qu'en rire, car, +libérés désormais sur un sol excellent, ils courent +pour rattraper le temps perdu. La vue s'étend +très jolie du haut de ces montagnes qu'on ne +tarde pas à redescendre.</p> + +<p>C'est maintenant <i lang="es" xml:lang="es">Villafranca del Panades</i>, au +bas de la sierra, ville sale dont le nom indique +sans nul doute qu'elle est dans la panade; qu'on +me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais +je n'ai pu le retenir, il peint trop bien l'aspect +délabré de cette triste ville. Et cependant ce +pays est riche et cultivé.</p> + +<p>Dans la plaine, désormais, la route file au +milieu de vignobles à perte de vue; puis en rase +campagne, on passe sous un superbe arc romain +qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. +Un peu plus loin, tout au bord de la route nous +nous arrêtons pour admirer le tombeau des Scipions, +vaste tombeau romain, très bien conservé, +qui servirait de sépulture aux deux frères Scipion +tombés à Anitorgis. C'est une imposante construction +d'une dizaine de mètres de hauteur et +sur la façade de laquelle il reste une sculpture +fort nette encore représentant deux captifs.</p> + +<p>Quelques kilomètres encore et nous faisons +<span class="pagenum"><a id="Page_22">22</a></span> +notre entrée dans <em>Tarragone</em><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a>. Sur un beau +boulevard ombragé de grands arbres, la façade +accueillante et sympathique de la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda de +Paris</i> réunit tous nos suffrages: nous descendons +ici et nous avons bien fait, car nous avons +trouvé un hôtel propre et bien tenu.</p> + +<h3 class="date">Mercredi, 14 août.</h3> + +<p>Levés de grand matin, nous commençons immédiatement +la visite de la ville. A travers un +dédale de petites rues étroites et où le soleil ne +doit jamais descendre, nous gagnons la <em>Cathédrale</em>. +La cathédrale de Tarragone et son superbe +cloître sont parmi les plus beaux types de +style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais trop +conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone +d'aller y faire au moins une courte visite. +L'église est sombre et austère, on se sent réellement +là dans le lieu des prières et des prières +espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de +toutes; comme dans toutes les églises d'Espagne, +là pas de chaises ni de prie-Dieu, on s'agenouille +sur les froides dalles; les femmes s'y étendent les +<span class="pagenum"><a id="Page_23">23</a></span> +bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A +côté, le cloître est une espèce d'antichambre, un +promenoir riant et clair et tournant autour d'un +<i lang="es" xml:lang="es">patio</i> rempli de verdure, dans lequel on vient se +reposer des prières et de la contrainte du lieu +saint. Le cloître de Tarragone est beau entre +tous, ses fines arcades à nervures sont comme +aériennes et semblent suspendues au plafond +plutôt que le supporter; de riches fresques +ornent ses murs et l'une d'elles est particulièrement +curieuse: c'est la <i lang="es" xml:lang="es">Procesion de las ratas</i>, +la procession des rats, qui représente une dévote +troupe de rats procédant gravement à l'enterrement +de quelques chats, exemple charitable bien +digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la +mort des chats n'était qu'une ruse de guerre et +que soudain les cadavres ressuscitent et dévorent +leurs trop complaisants fossoyeurs.</p> + +<p>Après la cathédrale nous allons voir les <em>Murailles +cyclopéennes</em>. L'antique <em>Tarraco</em> était une +ville ibérienne déjà florissante aux temps des +conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs +habitants l'avaient entourée d'une formidable +ceinture de murailles qui existe encore +aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. +Les Romains, les Wisigoths, puis les Arabes +exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces murailles, +<span class="pagenum"><a id="Page_24">24</a></span> +de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est +ibérienne, ainsi qu'on le constate aisément en +voyant les énormes blocs de roc assemblés sans +ciment qui constituent le pied des murs.</p> + +<p>Tarragone est sur une hauteur dominant la +mer, mais ses maisons descendent jusqu'au port, +qui est grand et bien abrité. Des quais, en se +retournant, on a une très jolie vue de la ville +bâtie en amphithéâtre.</p> + +<p>Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et +cette coïncidence m'a permis de constater que +les soldats espagnols n'étaient nullement ennemis +du confortable; devant le corps de garde il y a +toute une collection de chaises, de fauteuils, de +rocking-chairs dans lesquels officiers, sous-officiers +et soldats se prélassent d'un air absolument +satisfait.</p> + +<p>A 9 heures du matin nous quittions le nouvel +asile des Pères chartreux expulsés de France, et +soit dit en passant, il nous a été impossible de +découvrir exactement le lieu de la retraite où ils +fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, +paraît-il, dans un bâtiment très quelconque, vers +le port.</p> + +<p>La route est bonne et nous filons à 50 à +l'heure. La campagne alterne en riches cultures, +vignes et oliviers et en landes désertes où ne +<span class="pagenum"><a id="Page_25">25</a></span> +croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers +nains. A mesure qu'on avance, la flore se +fait plus méridionale; les champs sont bordés +d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et +d'aloès.</p> + +<p><em>Hospitalet</em> est un petit village groupé auprès +d'une grande bâtisse à quatre tours, qui fut jadis +un refuge pour les pèlerins et dont la masse noire +se découpe nettement au bord de la mer sur le +bleu des flots.</p> + +<p>La route maintenant se fait accidentée: elle +monte et redescend continuellement la croupe +des montagnes qui viennent mourir à la mer; elle +est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux +très saillants et sur lesquels se racle parfois le +ventre de l'auto; il faut aller lentement et prudemment. +Mais le paysage est grandiose; le chemin +tournoie sans cesse au milieu des montagnes +arides animées seulement de rares bergers au +milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend parfois +sur la mer sans limites et sur la droite se +découpent de hautes montagnes dont les cimes +légèrement embrumées sont un signe de la chaleur +qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très +curieux, il fait chaud, très chaud, mais nous ne +souffrons nullement de la chaleur: abrités sous le +tendelet de la voiture, constamment rafraîchis +<span class="pagenum"><a id="Page_26">26</a></span> +par la brise de la mer, nous bravons sans peine +et soleil et chaleur.</p> + +<p>Nous pénétrons dans le large delta de l'<em>Ebre</em>, +contrée fertile et admirablement irriguée par le +fleuve, dont les eaux sont constamment puisées et +déversées dans les champs par des roues élévatoires. +Ces roues élévatoires sont un reste de la +civilisation mauresque: les Arabes étaient d'habiles +agronomes et pendant leur occupation toute +l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité +inconnu aujourd'hui. Leurs roues élévatoires sont +simples autant qu'ingénieuses; imaginez-vous +une grande roue munie de palettes comme une +roue de moulin, dont le bas trempe dans le lit du +fleuve ou d'un canal amenant l'eau du fleuve; en +outre de ses palettes la roue porte sur tout son +pourtour des godets ou simplement des pots de +terre destinés à contenir l'eau à élever. Le courant +du fleuve fait tourner la roue au moyen de +ses palettes et celle-ci en même temps élève ses +pleins godets d'eau qu'elle déverse en haut dans +les conduites destinées à l'irrigation des champs +dont le niveau est au-dessus de celui du fleuve.</p> + +<p>C'est au milieu de cette riche campagne que +nous trouvons la ville de <i lang="es" xml:lang="es">Tortosa</i>. Il est 11 heures +et nous nous arrêtons à la <em>Fonda de Europa</em> +pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est +<span class="pagenum"><a id="Page_27">27</a></span> +nullement engageant, aussi sommes-nous agréablement +surpris en pénétrant dans la salle à +manger qui est propre, où il règne une délicieuse +fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes +choses. On nous avait prédit des hôtels sales et +une cuisine repoussante... ma foi jusqu'ici l'impression +est plutôt favorable.</p> + +<p>Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses +études sur les vins d'Espagne; pour ma +part je les trouve très bons, mais un peu trop +riches et ma préférence reste encore acquise aux +vins de France. J'ai remarqué ici une curieuse +façon de boire le vin assez employée dans ce +pays; on sert sur la table des carafes de vin de +forme étrange: un ventre très arrondi surmonté +de deux longs goulots, un large qui sert à remplir +la carafe et un autre qui se termine en pointe +effilée et par lequel les Espagnols se versent +directement le vin dans le gosier, manière peu +gracieuse de boire, mais qui a l'avantage de supprimer +le verre; il faut pour boire ainsi se livrer +à une gymnastique particulière qui doit demander +un certain apprentissage; je n'ai pas +essayé de me servir de cet instrument, de peur de +me verser le vin partout ailleurs que dans la +bouche.</p> + +<p>Nous nous sommes munis à Tortosa d'<i lang="es" xml:lang="es">alcarazas</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_28">28</a></span> +que nous emporterons dans la voiture pour +avoir constamment de l'eau fraîche à notre disposition; +ce sont des poteries en terre poreuse qui +ont la faculté de rafraîchir l'eau dont on les remplit +par un phénomène d'osmose et d'auto-évaporation. +Ces alcarazas sont partout employées en +Espagne, les paysans en emportent aux champs, +les tables des cafés en sont garnies, on en trouve +dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas +d'autre manière de contenir l'eau potable et il est +certain que leur action est très efficace et que +ces récipients fournissent toujours, même en +plein soleil, une eau parfaitement fraîche.</p> + +<p>Après une courte sieste, nous repartons à +3 heures. Pour gagner la campagne il faut tourner +et retourner dans les petites rues tortueuses de +Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin +nous avons dû nous faire escorter par un indigène +sans les sages conseils duquel je crois bien +que nous ne serions jamais sortis de ce labyrinthe +et que nous y tournerions jusqu'à la consommation +des siècles.</p> + +<p>En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un +large pont. La route continue à être bonne mais +à chaque instant on rencontre des torrents et +même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il +est vrai que tous sont à peu près à sec. Tant par +<span class="pagenum"><a id="Page_29">29</a></span> +ces gués que par l'état général de la route, je suis +convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu +en cette saison, se trouverait à peu près impraticable +à toute autre époque.</p> + +<p>Voici un village grouillant de population, c'est +<em>Uldecona</em>. Nous rencontrons maintenant de la +couleur locale tant que nous avions pu en souhaiter; +les types se sont profondément modifiés et +portent désormais nettement marquée l'empreinte +sarrazine, les vêtements sont tout autres, les +maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue; +nous voilà dans un pays réellement nouveau +pour nous, nous ouvrons de grands yeux, avides +de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous +approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe +de Valence et une borne nous indique bientôt +que nous venons de quitter la province de Tarragone +pour entrer dans celle de Castellon.</p> + +<p><em>Vinaroz</em>, est un joli petit port, bien posé au +bord de l'eau, aux maisons blanches, aux toits en +terrasses: l'air tout à fait oriental.</p> + +<p><em>Benicarlo</em>: une très vieille ville restée ce +qu'elle était il y a plus de mille ans, c'est-à-dire +arabe. Maisons basses et blanches à terrasses, +murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête +quelques gracieux palmiers; toute la population, +basanée, noire, est sur les portes; la marmaille +<span class="pagenum"><a id="Page_30">30</a></span> +est fourmilière, elle saute, piaille et s'accroche à +toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire +cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous +avons ainsi transporté dans le village quinze à +vingt passagers supplémentaires; nous ne pûmes +nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de +lanières à tour de bras. Avec cela la population +nous est très sympathique, les visages sourient à +notre passage, la curiosité intense que nous éveillons +nous montre que par ici il doit passer bien +peu de voitures automobiles. Le costume pittoresque +des Valenciens se porte encore: <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i> +à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise +noire, caleçons de toile large et flottant ou pantalon +noir se terminant au genou par des flots d'étoffe.</p> + +<p>En sortant de la ville nous rencontrons une file +de voitures qui rentrent avant la nuit, elles sont +toutes attelées de mules; c'est un affolement +général à l'apparition de l'auto: la file entière +fait demi-tour comme à l'entente d'un commandement +admirablement exécuté, puis tout se +sauve au triple galop avant que nous ayons eu le +temps de revenir de notre stupeur. Cet affolement +des animaux joint à la curiosité des hommes +nous confirme dans notre idée que la circulation +automobile doit être encore bien peu importante +dans cette région.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_31">31</a></span> +La végétation change à mesure que nous avançons; +elle se signale maintenant par deux individus +nouveaux: le palmier et l'oranger que nos +yeux de septentrionaux sont surpris de voir +pousser en pleine terre au bord de la route comme +de vulgaires pommiers.</p> + +<p>Le crépuscule se fait court à mesure que nous +descendons dans le sud. La nuit nous surprend +tout à coup, une trentaine de kilomètres avant +Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel +nous attend là-bas et qu'il fait une nuit admirable, +nous décidons de camper en plein air comme une +troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture +nous fournit le menu d'un excellent repas: +thon à l'huile, sardines aux tomates, truites de +Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que +nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas +et, s'il vous plaît, du champagne forment +la partie liquide d'un repas que n'eût pas désavoué +Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement +le dessert manquait et j'enrageais +d'avoir commis un aussi impardonnable oubli, +lorsque nous nous souvînmes que notre campement +était établi au milieu des vignes: quelques +minutes après de savoureux raisins complétaient +notre table, d'autant plus savoureux qu'ils furent +maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore +<span class="pagenum"><a id="Page_32">32</a></span> +tout un assortiment de couvertures, de +plaids, de manteaux, de pèlerines, qui furent +rapidement transformés en matelas, draps, oreillers +et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous +endormîmes tranquillement, non loin du petit village +d'<em>Oropesa</em><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a>.</p> + +<h3 class="date">Jeudi, 15 août.</h3> + +<p>Un superbe lever du soleil sur la mer, toute +proche, nous tire de nos lits de plume où nous +avions dormi sans la plus petite interruption.</p> + +<p>Nous partons à 7 heures du matin, après un +délicieux déjeuner dont les vignes d'alentour +firent encore les frais. On a bien raison de dire +que dans le crime il n'y a que le premier pas qui +coûte: hier nous hésitâmes avant de commettre +notre premier vol... aujourd'hui cela nous parut +tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela +maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. +Il ne nous manquait plus que cela pour +être de vrais bohémiens: nous voilà complets à +présent!</p> + +<p>La route est bonne, le temps est exquis, nous +<span class="pagenum"><a id="Page_33">33</a></span> +filons joyeusement au milieu de vignobles immenses +qui s'émaillent maintenant de rouge, de +bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des +vendangeuses qui cueillent le raisin; ma conscience +bourrelée me suggère que notre vol est +connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever +leurs fruits pendant qu'il en reste encore.</p> + +<p>Un crochet de la route dans les rochers et la +mer maintenant vient déferler à nos pieds. Au +paysage calme de la riche campagne a succédé +tout à coup un petit coin de rocs et de vagues +extrêmement sauvage, puis c'est à nouveau les +cultures riantes qui reprennent sans interruption.</p> + +<p>Dans une jolie baie, au bord d'une plage de +sable fin, voilà <em>Benicassim</em>, qui s'étale coquettement +comme une baigneuse nonchalamment +couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel +nom bien arabe! La ville ne dément pas son nom, +car ses petites maisons carrées, resplendissantes +de blancheur, qui sont groupées autour de son +dôme aux <i lang="es" xml:lang="es">azulejos</i> brillants, lui donnent un aspect +absolument mauresque.</p> + +<p>Décidément la curiosité des populations augmente +dans des proportions gigantesques; l'auto +est signalé du plus loin que puissent apercevoir +les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes +accourent faire la haie sur notre passage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_34">34</a></span> +A <em>Castellon de la Plana</em> notre arrivée bouleversa +littéralement la ville; nous crûmes un instant +qu'il y avait une émeute et nous eûmes +toutes les peines du monde à nous persuader que +tout ce monde, toute cette agitation, tout ce bruit +étaient le résultat de notre présence. Un café +ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit +de nous arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir +un peu et surtout pour étudier toute +cette curieuse population. Un cercle compact se +forma aussitôt autour de la voiture, on faillit +prendre d'assaut le café où nous nous étions réfugiés; +non, quand j'y repense je crois toujours +avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. +Et cependant toute pensée belliqueuse était bien +loin de ces gens-là, car j'ai rarement vu des populations +qui nous fussent aussi sympathiques que +celles de toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; +ces Espagnols sont polis à l'extrême mais +sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables, +c'est un peuple agréable mais combien négligent +des choses de la vie: figés dans leur contemplation +éternelle, arabes ils sont restés.</p> + +<p>Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas +venir me raconter que l'Espagne se dépeuple; +non, la chose n'est pas possible avec une aussi +prodigieuse quantité de moutards.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35">35</a></span> +En sortant de Castellon nous constatons avec +peine que la route est devenue subitement exécrable; +les trous, les abominables trous de Barcelone +ont réapparu et la poussière couvre le +chemin d'une couche digne des mauvaises routes +d'Italie. Allons! reprenons la première vitesse et +les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie +et beaucoup de patience, nous finirons +bien par arriver à Valence! Tout de même les +cantonniers sont réellement trop négligents dans +ce satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce +moment; ce que je le flanquerais avec plaisir le +nez le premier dans sa poussière. Et ça n'est pas +assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil +s'en mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre +l'acier, peu à peu nous cuisons, d'imposantes cascades +coulent de nos fronts, de nos nez sur les +tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés +remplacent incessamment cette eau par des +appels désespérés aux alcarazas.</p> + +<p>Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons +avec intérêt la campagne que nous parcourons; +des orangers à perte de vue; nous +sommes au milieu du pays des oranges, des +«belles Valence» qu'en hiver les marchands ambulants +clament dans nos rues de France. Le +pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, +<span class="pagenum"><a id="Page_36">36</a></span> +où nous passâmes hier, et finit à <em>Dénia</em>, au +sud de Valence; ce jardin des orangers s'appelle +<i lang="es" xml:lang="es">la Plana</i> au nord, <i lang="es" xml:lang="es">la Ribera</i> au milieu et <i lang="es" xml:lang="es">la Marina</i> +au midi. Les oranges de la Plana sont les +moins bonnes, elles ont un goût acide qui nuit à +leur qualité; il s'en exporte cependant de grandes +quantités, sur Marseille principalement. Celles +de la Ribera sont beaucoup plus fines et plus +douces; elles se vendent surtout à Liverpool. La +Marina produit les meilleures; ses arbres donnent +en outre d'abondantes moissons de feuilles et de +fleurs dont on extrait parfum, essences, boissons.</p> + +<p>Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement +à la route et s'en vont loin, loin, loin, +parallèles, interminables. En cette saison les +oranges ne sont pas mûres encore; on distingue +dans le feuillage de petits fruits verts qui seront +dans quelques mois les pommes d'or délicieuses. +Parfois cependant nous apercevons de grosses +oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre +pour un usage spécial sans doute; car c'est une +singulière particularité de l'orange de pouvoir +rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa +complète maturité, alors que les autres fruits en +général tombent ou se dessèchent.</p> + +<p>Ces fruits si doux qui nous viennent en France +enveloppés dans de délicats papiers de soie et +<span class="pagenum"><a id="Page_37">37</a></span> +dont nous nous régalons en hiver, c'est donc sur +ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres qu'irrévérencieusement +nous couvrons en passant d'une +abondante couche de poussière!</p> + +<p><em>Sagonte</em>, surmontée de sa colline aux murailles +crénelées, apparaît au bord du <em>Palancia</em>. Cette +ville est un squelette aux maisons décharnées qui +ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique +métropole des Ibères, la <i lang="la" xml:lang="la">Saguntum</i> des Romains, +dont la résistance acharnée aux armes d'Annibal +est restée célèbre à tout jamais. C'est la <i lang="es" xml:lang="es">Murviedro</i> +des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne +appellation mauresque signifiant «vieilles +murailles». Romains de Scipion, Carthaginois +d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de +poussière ici de votre temps?</p> + +<p>Et la route continue lamentablement trouée +comme une écumoire pendant que nous sautons +comme des carpes dans une poêle et que les ressorts +plaintivement clament leurs malheurs sur +des notes tantôt graves, tantôt aiguës.</p> + +<p>La campagne qui nous entoure est un véritable +jardin dont le sol rouge, irrigué par un système +de canaux intelligemment disposés, est couvert +de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; +c'est la <i lang="es" xml:lang="es">huerta</i> de Valence.</p> + +<p>Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos +<span class="pagenum"><a id="Page_38">38</a></span> +resplendissants, c'est Valence; notre supplice +touche à sa fin. De Castellon à Valence il y +a 68 kilomètres de route absolument défoncée +sur laquelle, tout en étant épouvantablement +cahoté, on ne peut avancer à plus de 15 kilomètres +à l'heure. Je vous prie de croire que c'est +long, 68 kilomètres faits à cette allure et dans ces +conditions.</p> + +<p>Il est midi. Nous pénétrons dans <em>Valence</em><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a> +en franchissant sur un pont le rio <em>Turia</em>, à sec, +comme une rivière espagnole qui se respecte. +Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués +que nous avons passés, il y avait celui du rio +<em>Secco</em>, encore plus à sec bien entendu pour ne +pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la +porte dite <em>Torres de Serranos</em>, colossale porte +flanquée de deux énormes tours en briques qui +donnent à la ville un aspect féodal.</p> + +<p>Nous descendons au <em>Grand-Hôtel</em>, calle de +San Vincente; nous y trouvons des chambres très +propres, une cuisine tout simplement exquise. +Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse +qui caresse voluptueusement nos épidermes +<span class="pagenum"><a id="Page_39">39</a></span> +saturés de soleil et de poussière; ces Espagnols +s'entendent admirablement à disposer l'intérieur +de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. +Avec quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, +malgré soif et faim, nous sommes-nous délassés +dans l'agréable chose qu'est toujours mais qu'était +surtout en la circonstance: un bain.</p> + +<p>Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a +été compliqué pour loger notre voiture! Ici pas +de garages; seulement un mécanicien réparateur +dont la boutique est archipleine avec une motocyclette +et une de Dion de 3 chevaux. Je réussis +enfin à dénicher une remise dans laquelle notre +voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un +rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait +l'entrée.</p> + +<p>Valence, la <i lang="es" xml:lang="es">Valencia del Cid</i>, a conservé un +cachet mauresque très marqué. Ville déjà prospère +au temps des Ibères, puis sous les Romains +et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les +Maures en 714; elle devint, en 1021, la capitale +d'un royaume sarrazin indépendant, le royaume +de Valence, qui comprenait toute la contrée depuis +l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à +Alméria au sud. Les Sarrazins lui donnèrent le +summum de sa grandeur; pendant cinq siècles +Valence fut l'un des grands centres de la civilisation +<span class="pagenum"><a id="Page_40">40</a></span> +arabe et l'heure de la décadence ne sonna +pour elle, comme hélas! pour la plupart des villes +des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement +conquise par les catholiques. Les Arabes furent +chassés de Valence en l'an 1238 par Jacques I<sup>er</sup> +d'Aragon. Pendant la longue ère de domination +mauresque à Valence il faut cependant placer un +court intérim catholique, célèbre dans les fastes +espagnoles, la conquête temporaire de Valence +par le Cid.</p> + +<p><em>Rodrigue de Bivar</em>, le valeureux chevalier <em>Le +Cid Ruy Diaz Campeador</em>, fut élevé à la cour +du roi Don Ferdinand <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi de Castille et de +Léon (1017-1057). La légende rapporte à la +gloire du Cid de nombreux exploits dont il aurait +été le héros déjà sous le règne de ce prince; le +vieux roi Ferdinand avait fini par le prendre +comme unique conseiller, ce qui avait soulevé +contre le Cid de redoutables haines issues des +jalousies des courtisans. Ce roi don Ferdinand, +au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, les +partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de +ses enfants, dans la pensée louable mais maladroite +de mieux pacifier l'Espagne catholique. +L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre +et l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut +mis à la tête de Léon et des Asturies; enfin le +<span class="pagenum"><a id="Page_41">41</a></span> +troisième, don Garcie, eut pour sa part la Galice +et une partie du Portugal<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>.</p> + +<p>Une pareille distribution, au lieu de pacifier les +États du vieux roi, y déchaîna au contraire, dès +sa mort, de terribles guerres. Les trois frères, +qui voulaient chacun la totalité des États de leur +père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles +don Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du +bras invincible du Cid, réduisit à l'état de vassalité +le royaume de don Garcie et s'empara de +celui de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir +et ne trouva un refuge qu'auprès du roi maure +de Tolède, Ali Maynon.</p> + +<p>Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant +qu'il faisait le siège de Zamora en 1077, +don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient +toujours bien traité, pour monter sur le trône de +Castille et de Léon. La noblesse de Castille +soupçonnait don Alphonse d'avoir trempé dans +le meurtre de son frère et le courageux Cid +ne craignit pas d'exprimer publiquement ce +soupçon au nouveau roi, de sorte que celui-ci fut +contraint de jurer solennellement en l'église de +Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de +toute participation à ce meurtre, mais il en +<span class="pagenum"><a id="Page_42">42</a></span> +garda désormais une dure rancune contre le Cid, +rancune qui, en maintes occasions, fut habilement +exploitée par les courtisans contre le valeureux +chevalier.</p> + +<p>Le serment prêté, le Cid se rangea complètement +du côté du roi et mit sa brave épée à son +service. Il se signala alors par de nombreux combats +glorieux que don Alphonse paya bientôt par +la plus noire ingratitude. Sous prétexte que le +Cid, revenant d'une expédition, avait pillé sur +les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur +de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu +par ses courtisans, le bannit de son +royaume.</p> + +<p>Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, +décidés à suivre sa fortune, et une armée de +plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à Bivar sa +femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant +que s'ouvre la carrière la plus brillante du +chevalier légendaire.</p> + +<p>Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume +à la pointe de son épée et soit par les armes, soit +par la trahison et la ruse qui étaient ses moyens +de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir +sur les Maures un véritable empire. Il vainquit +le roi maure de Saragosse qui fut contraint de se +déclarer son vassal; il défit les troupes arabes du +<span class="pagenum"><a id="Page_43">43</a></span> +roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier +le comte de Barcelone don Raymond sur lequel +il conquit sa fameuse épée <em>Colada</em>. Dans ses chevauchées, +le Cid vainquit encore les troupes du +roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux +mauresques, razzia maintes villes arabes +et porta sa gloire et ses richesses à un si haut +point que le roi don Alphonse ne put lui tenir +rigueur plus longtemps et, soit par reconnaissance +pour le Cid qui, après chaque nouvelle +victoire, lui donnait une marque de vassalité, +soit plutôt parce qu'il avait besoin d'une aussi +redoutable épée, lui accorda pardon et honneurs.</p> + +<p>Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son +apogée. Il vint mettre le siège devant Valence. +Après dix mois de siège acharné il s'en empara... +Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien +arabe<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a>:</p> + +<p>«Il entra dans Valence l'an 488<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a>, en usant +de fraude selon sa coutume. Cette terrible calamité +frappa comme un incendie toutes les provinces +de la péninsule et couvrit toutes les +classes de la société de douleur et de honte. La +puissance de ce tyran alla toujours en croissant, +de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur +<span class="pagenum"><a id="Page_44">44</a></span> +les contrées élevées, et qu'il remplit de crainte +les nobles et les roturiers. Quelqu'un m'a raconté +l'avoir entendu dire dans un moment où ses +désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: +«Sous un Rodrigue<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a> cette péninsule a +été conquise: mais un autre Rodrigue la délivrera.»—Parole +qui remplit les cœurs +d'épouvante et qui fit penser aux hommes que +ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait bien +tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, +était par son amour pour la gloire, par la prudente +fermeté de son caractère et par son courage +héroïque, un des miracles du Seigneur.»</p> + +<p>En véritable souverain, le Cid s'installa dans +l'Alcazar et depuis lors Valence s'appela Valencia +del Cid.</p> + +<p>Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai +qu'après son entrée dans Valence il envoya un +message au roi don Alphonse pour lui annoncer +que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa +disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, +sa femme, et ses filles et s'apprêta à +régner en vrai roi. Mais d'autres combats lui +étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec +une armée forte de plus de deux cent mille +<span class="pagenum"><a id="Page_45">45</a></span> +hommes vint par mer mettre le siège devant +Valence pour la reprendre aux infidèles.</p> + +<p>Après maints combats, le roi marocain fut +repoussé avec de grandes pertes et fut contraint +de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce fut +au cours de ces batailles que le Cid conquit sa +seconde et plus fameuse épée: <em>Tizona</em>. Les +Maures du Maroc revinrent quelques années +après en nombre plus considérable; le Cid les +défit et les obligea de nouveau à regagner leurs +vaisseaux.</p> + +<p>Le légendaire héros devait remporter la victoire +même après sa mort. Surpris par la maladie +et sentant sa fin proche il donna ses derniers +ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants, +leur annonça que dans peu de jours il +aurait cessé de vivre et qu'il voulait que son +corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps +possible après sa mort l'apparence de la +vie; il leur apprit qu'il avait reçu avis qu'une +armée marocaine, plus puissante encore que les +premières, était en route pour venir assiéger +Valence, et qu'il voulait que sa présence et son +nom, bien que mort, leur servissent à remporter +encore une fois la victoire. Il donna minutieusement +toutes ses instructions pour que sa dernière +ruse réussît. Puis il mourut laissant sa +<span class="pagenum"><a id="Page_46">46</a></span> +femme seule devant la redoutable perspective +d'une formidable invasion arabe.</p> + +<p>La mort du Cid fut tenue absolument secrète. +En effet, quelques jours après une immense +flotte apparut devant Valence, il en descendit +des nuées d'Arabes, commandés par trente-six +rois et une reine, dit la légende, qui vinrent +battre les remparts de la ville comme les flots +de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, +celui-ci, armé de pied en cap, son épée Tizona à +la main, ayant sur les joues de fausses couleurs +de vie, fut solidement assujetti sur son cheval +de bataille et les troupes castillanes furent conduites +au combat par leur macabre chef. Il était +écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait toujours +la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés +et leur flotte les remporta encore plus vite +qu'elle ne les avait apportés.</p> + +<p>Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue +longtemps cachée; sans l'auréole de gloire du +héros qui entraînait ses troupes à la victoire et +qui épouvantait les soldats arabes, la situation +devenait intenable pour sa veuve dans cette +Valence que les Maures s'acharnaient à vouloir +reprendre. Sans coup férir, immédiatement après +la bataille, dona Chimène et tous les catholiques +évacuaient la ville et se retiraient en Castille, +<span class="pagenum"><a id="Page_47">47</a></span> +toujours accompagnés de l'invincible chevalier +porté par son cheval <em>Babieca</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>.</p> + +<p>Qu'on me pardonne cette longue digression +sur le Cid, mais le héros légendaire est si peu +connu en général que j'ai cru bien faire en puisant +aux vieilles chroniques espagnoles les détails +les plus intéressants de sa glorieuse carrière. +Peut-être la légende a-t-elle grossi ou +embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré +que sa vie fut à peu près telle que je +viens de la tracer à grands traits d'après des +documents authentiques.</p> + +<p>Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, +je demande la permission de dire comment le +Cid choisit et baptisa son fameux cheval de +bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, +un clerc du nom de Peyre Pringos, de lui faire +don d'un des nombreux poulains qu'il possédait +en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande, +Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient +les juments et leurs poulains; il les passait +tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un +poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:</p> + +<p>«Je veux celui-ci.—Son parrain s'écria: +<em>Babieca (imbécile</em>)! vous avez mal choisi.—Mais +<span class="pagenum"><a id="Page_48">48</a></span> +le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et +aura nom <em>Babieca</em>. Et en effet ce cheval fut bon +et fortuné, et sur lui Mon Cid vainquit depuis en +plusieurs batailles rangées<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a>.»</p> + +<p>Après l'évacuation de la ville par les Castillans, +les Maures en reprirent possession et pour +deux siècles encore Valence participa au rayonnement +de l'admirable civilisation arabo-espagnole.</p> + +<p>Dans la soirée, nous nous sommes rendus à +l'<em>Alameda</em>, où nous avons vu s'agiter tout ce que +Valence compte d'élégances. Toute ville espagnole, +grande ou petite, a son <em>alameda</em>: c'est la +promenade publique, boulevard ou place, toujours +copieusement ombragée, où la population +oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher +du soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement +vaste: 800 mètres de long; elle s'étend +en dehors de la ville, de l'autre coté du rio +Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le +Pont <em>del Real</em>, longue construction à dix arches +d'origine mauresque.</p> + +<p>A la tombée de la nuit nous remarquâmes que +tous les équipages se dirigeaient vers un endroit +commun, nous fîmes prendre au nôtre la même +<span class="pagenum"><a id="Page_49">49</a></span> +direction et après avoir suivi une très longue +avenue bordée d'ombrages, nous nous trouvâmes +au <em>Grao</em>, le port de Valence.</p> + +<p>C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au +Grao, fête religieuse, fête de la Vierge. Nous +avons le plaisir d'assister à une de ces curieuses +processions espagnoles pour lesquelles se déploie +un luxe inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue +de prêtres et de cierges, de bannières +et de clercs; non, la procession est composée de +toute une série de sous-processions, de processions +partielles, qui se promènent indépendamment +sur des itinéraires souvent différents et qui +ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à +l'arrivée. On voit passer la Sainte Vierge, grandeur +naturelle, vêtue d'habits d'une richesse fabuleuse, +couchée sur des coussins de soie et d'or +et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée, +suivie, entourée de cierges et de lampions +si nombreux, si grappés qu'on dirait des arbres +lumineux qui déambulent. Et cependant un détachement +de soldats suit, avec tambours qui battent +une marche lente et triste.</p> + +<p><em>Villanueva del Grao</em> est un port tout à fait +moderne, sûr et bien aménagé; c'est de là que +partent pour tous les pays d'Europe mandarines, +oranges, citrons et raisins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_50">50</a></span> +Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants +bains de mer y sont installés et nous vîmes la +mer fourmillante de baigneurs.</p> + +<p>De retour à Valence, après un dîner délicat à +l'hôtel, nous allâmes nous installer dans un café +de la <i lang="es" xml:lang="es">calle de la Paz</i>, la nouvelle et la plus belle +rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant +nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. +Les hommes sont ici vêtus comme en France, et, +ma foi, presque toutes les femmes aussi; il y a +très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une +femme est toujours plus jolie sous cette gracieuse +coiffure que sous le chapeau.</p> + +<h3 class="date">Vendredi, 16 août.</h3> + +<p>Valence a un air bien spécial avec ses nombreux +clochers brillant au soleil et mêlant au bleu +du ciel le bleu de leurs azulejos.</p> + +<p>La cathédrale s'élève sur un emplacement qui +supporta successivement: un temple romain, une +église wisigothe, une mosquée arabe. La plupart +des cathédrales espagnoles a été la résultante +d'une pareille succession sur un même emplacement. +C'est un assez bel édifice de style gothique +du quatorzième siècle. Le clocher ou <em>Tour du +Miguelete</em> est extrêmement original; une grosse +<span class="pagenum"><a id="Page_51">51</a></span> +tour trapue, octogone, basse, qui semble détachée +d'un rempart du moyen âge; au sommet du +clocher s'agite régulièrement <em>le Miguelete</em>, la +cloche de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation +de la huerta. C'est que cette huerta, la +richesse de la ville et du pays, tient une grande +place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, +devant la principale porte de la cathédrale, en +plein air sur la place, siège le <i lang="es" xml:lang="es">Tribunal de las +Aguas</i>, vieille institution mauresque qui subsiste +encore de nos jours et qui est chargée de régler +tous les différends issus de l'irrigation de la huerta. +Il y a peu d'eau en Espagne; or dans la campagne +de Valence on en tire tout le parti possible, c'est +une valeur précieuse, d'où contestations, réglementations. +Les Maures avaient admirablement +utilisé le peu d'eau de l'Espagne et su fertiliser +tout ce pays; les Valencins ont le mérite d'avoir +conservé ces traditions et maintenu leur contrée +dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu +de villes d'Espagne ont eu la même intelligence!</p> + +<p>Un des plus beaux monuments de Valence est +la <i lang="es" xml:lang="es">Lonja de la Seda</i>, le Palais de la Soie, construit +sur l'emplacement de l'ancien Alcazar arabe. +C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le +plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,—la +salle de la Bourse,—il y a un hall immense +<span class="pagenum"><a id="Page_52">52</a></span> +supporté par une série de colonnes aussi +sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant +de hardiesse et d'harmonie. Nous sommes restés +là à admirer, bouche bée, surpris autant que +charmés devant pareille merveille.</p> + +<p>Non loin se trouve une des portes de la ville +appelée <i lang="es" xml:lang="es">les Torres de Cuarte</i>; deux énormes +tours encadrent la porte et forment un ensemble +assez approchant des Torres de Serranos<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a>.</p> + +<p>Nous passâmes sous cette porte pour aller +visiter le <em>Jardin Botanique</em> où se trouvent réunies +une grande quantité d'essences rares des +pays chauds. Mais quel entretien déplorable, +quelle nonchalance vraiment espagnole! Les +arbres ne sont jamais émondés, les feuilles sèches +couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont +effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les +Espagnols sont ce que je trouve de plus rapproché +des Turcs et de la Turquie sous le rapport +du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont +horreur du geste inutile et pour eux les gestes +qui peuvent procurer propreté, commodité ou +confort sont superflus!</p> + +<p>En résumé, Valence est une ville assez jolie, +agréable, curieuse surtout, dont j'ai conservé +<span class="pagenum"><a id="Page_53">53</a></span> +bon souvenir et où je retournerai volontiers. Il y +fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes +boissons glacées, <i lang="es" xml:lang="es">bebidas helladas</i>, rafraîchissent +très suffisamment l'extérieur et l'intérieur du +corps des habitants et des touristes. Car il faut +avouer que les Valencins sont admirablement +outillés pour se procurer la jouissance qui résulte +naturellement de la chaleur: boire très frais +quand on a bien chaud, qu'y a-t-il de meilleur? +Certains établissements ne débitent que des boissons +glacées. C'est effrayant ce que nos corps, +transformés en éponges, absorbaient de bebidas +helladas: <i lang="es" xml:lang="es">limon</i>, <i lang="es" xml:lang="es">naranja</i>, <i lang="es" xml:lang="es">fresa</i>, <i lang="es" xml:lang="es">grosella</i>, +<i lang="es" xml:lang="es">frambuesa</i>, <i lang="es" xml:lang="es">pina</i>, <i lang="es" xml:lang="es">zarzaparilla</i>, <i lang="es" xml:lang="es">bresquilla</i>, <i lang="es" xml:lang="es">azahar</i>, +<i lang="es" xml:lang="es">agraz</i>, <i lang="es" xml:lang="es">nectarsoda</i>.</p> + +<p>C'est à Valence que j'ai commencé à être +frappé par la lumineuse clarté du ciel espagnol. +Au milieu de la journée la lumière est si intense +qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, +blanc; on dirait même que l'ombre n'existe pas, +les reflets sont tellement puissants qu'ils jettent +de la clarté dans les ombres et que là où il +devrait y avoir du noir on voit quand même du +blanc. Le bleu du ciel est si pâle qu'il paraît +blanc; ce dernier point est celui qui m'a le plus +frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il +semble ne faire qu'un avec le soleil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_54">54</a></span> +Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on +peut voir cela et je m'applaudis encore d'avoir +choisi cette époque pour faire mon voyage.</p> + +<p>Il n'y a de réellement très chaudes que les heures +qui avoisinent midi; nous en avons fait l'expérience +hier en arrivant à Valence. Je ne veux pas dire que +cela soit absolument insupportable, non; abrités +sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions +affronter toutes les chaleurs, mais pour +notre plus grand bien-être, nous avons décidé de +voyager désormais autant que possible le soir.</p> + +<p>C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui +qu'à 6 heures après midi.</p> + +<p>En sortant de la ville, la route est à peu près +aussi mauvaise que pour y entrer, mais cela dure +moins; au bout d'une vingtaine de kilomètres on +peut enfin rouler sans trop de secousses.</p> + +<p>A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un +des accotements du chemin et les provisions sont +extraites des coffres de la voiture. Ce festin est +vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite +acclimatés à la chaleur de ce pays, se donnent +libre carrière au milieu des provisions de toutes +sortes que nous avons emportées.</p> + +<p>Nous reprenons notre marche en avant dans +une lumineuse nuit; on distingue le paysage +comme en plein jour!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_55">55</a></span> +<em>Alberique</em> est traversée au milieu d'un concours +de peuple immense que la clarté de nos phares +luisant de loin a rassemblé sur notre passage et +qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que +ces petites villes de la campagne de Valence sont +donc peuplées!</p> + +<p>Plus loin, la route franchit le <em>rio Jucar</em>, important +cours d'eau dont la masse scintille aux +rayons de la lune. Puis la plaine a disparu. Nous +entrons dans une région montagneuse que nous +ne quitterons plus jusqu'à Alicante.</p> + +<p>Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, +mais Jativa est sur une autre route et n'est unie +à celle que nous suivons en ce moment que par +un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement +scruter ces nocturnes parages afin de ne pas +manquer la bifurcation. Sans un complaisant +indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger +à propos, nous l'aurions ratée à tous les +coups, cette bifurcation qui est traîtreusement +cachée derrière un groupe de maisons et qui +ouvre l'accès d'un minuscule chemin que nous +n'aurions jamais soupçonné d'aller jusqu'à Jativa. +Allons! pour être si petit, ce chemin n'en est pas +plus mauvais et ferait rougir de honte la route de +Castellon si elle pouvait venir se comparer à lui; +nous roulons à belle allure entre deux haies très +<span class="pagenum"><a id="Page_56">56</a></span> +rapprochées, lorsque soudain notre susdit chemin +fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de +l'eau,—<em>le rio Montesa</em>,—et saute brusquement +sur l'autre rive; l'auto, docile, avait plongé +dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers +s'étaient trouvés de l'autre côté du rio +avant d'avoir pu se douter de ce qui venait de se +passer.</p> + +<p>Encore quelques kilomètres et c'est <em>Jativa</em>.</p> + +<p>Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une +vraie fête espagnole composée de lumières qui +illuminent la nuit et de pétards qui déchirent les +oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les +rues de clartés, nous apercevons des <i lang="es" xml:lang="es">patios</i> éclairés +à giorno où s'agitent des escadrons de danseurs +et de joueurs. De grands <em>casinos</em>, non +moins brillamment éclairés, sont remplis d'une +foule joyeuse et bariolée. Des places de plus en +plus brillantes de lumières sont noires d'une +multitude qui entoure des baraques et divers +jeux. On n'a pas idée d'une pareille fête en +France: Jativa est une ville de dix mille âmes +environ, la fête au milieu de laquelle nous +venons de tomber ne pourrait trouver d'égales +que celles de nos plus grandes villes, et encore!</p> + +<p>Les maisons projettent la lumière par toutes +leurs ouvertures; on dirait que chacune d'elles +<span class="pagenum"><a id="Page_57">57</a></span> +est une succursale de la fête générale. Voyons si +la <i lang="es" xml:lang="es">fonda</i> sera aussi brillante et surtout accueillante.</p> + +<p>Il est minuit, nous ne désirons que des lits.</p> + +<p>Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt +il n'y en a plus! Par suite de l'affluence d'étrangers +venus ici pour la fête, les deux fondas sont +déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits +sur les billards!</p> + +<p>Nous finissons par dénicher une <i lang="es" xml:lang="es">posada</i> dans +laquelle on nous offre les lits demandés. Incrédules, +nous allons nous assurer par nos propres +yeux que ces lits ne sont pas des chimères. +Hélas! trois fois hélas! nos lits sont de simples +matelas posés sur la terre dure et sale, au milieu +d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de +gens qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La +posada espagnole est à la fonda ce que l'auberge +de France est à l'hôtel, et avec quelque chose en +moins encore.</p> + +<p>Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas +assez accueillante pour nous et malgré l'heure +avancée nous décidons de nous priver de l'hospitalité +mitigée de la posada et de continuer jusqu'à +Alcoy, ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.</p> + +<p>L'âme pleine de ressentiment, nous quittons +<span class="pagenum"><a id="Page_58">58</a></span> +Jativa dont la masse sombre et trouée de lumières +éclatantes nous apparaît maintenant accroupie au +pied d'un énorme rocher couronné d'un château +aux murailles crénelées. Quelque temps la route +tournoie dans la montagne et nous montre +l'inhospitalière ville qui continue son ironique +fête.</p> + +<p>Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau +de la trop célèbre famille des Borgia; il est +vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en donnant le +jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, +l'un des meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le +meilleur par sa science du dessin.</p> + +<p>La route qui va de Jativa à Alcoy est tout +simplement parfaite: sol très bon, fort peu de +poussière et, bien que serpentant sans cesse dans +la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. +D'après ce qui m'a été donné de voir jusqu'ici +en Espagne, si les routes sont généralement très +mauvaises aux abords des grandes villes, elles +sont fort praticables partout ailleurs; elles sont +toujours d'une largeur considérable, un bon tiers +plus larges que nos routes françaises, et filent en +ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant +souvent les collines par une profonde tranchée +qui supprime une montée ou en atténue la pente. +Dans les pays de montagne où les virages ne se +<span class="pagenum"><a id="Page_59">59</a></span> +peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement +établis et d'un rayon bien plus grand +que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer +à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement +qui doivent coûter horriblement cher, à +seule fin d'avoir un tournant plus large. Hormis +l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à +désirer, j'ai constaté que les routes espagnoles +étaient les mieux établies de toutes celles que +j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots +pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!</p> + +<p>Nous sommes arrivés à <em>Alcoy</em><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a> à 3 heures du +matin.</p> + +<p>Cette ville est construite bizarrement sur des +roches, le long d'un ravin escarpé, dans un amphithéâtre +de roches. Avant de pouvoir entrer +dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on +est obligé de la contourner complètement: les +lumières brillent dans la nuit, toujours, et l'on +n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser quand, +enfin, la route fait un brusque crochet pour +prendre le pont libérateur.</p> + +<p>Nous ignorions où se trouvait la fonda quand +<span class="pagenum"><a id="Page_60">60</a></span> +nous avisâmes la petite lanterne clignotante d'un +<i lang="es" xml:lang="es">sereno</i> que nous interrogeâmes et qui obligeamment, +son lourd trousseau de clefs à la main, +nous précéda sur la grande place de la ville où +nous attendait la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda del Commercio</i>. Bien +qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy, +l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne +pouvoir nous donner que de minuscules chambres +au quatrième étage. Cela nous démontra du +moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur +toute moderne.</p> + +<div class="p2 figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_072.jpg" width="600" height="377" alt="ALCOY" /></div> + +<p class="caption">ALCOY</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_61">61</a></span></p> + +<h3 class="date">Samedi, 17 août.</h3> + +<p>Nous avons dormi à poings fermés dans nos +petites boîtes élevées.</p> + +<p>Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y +a pas une de ses rues qui ne soit en pente, et +quelles pentes! Au fond de son ravin coule le +<em>Rio Serpis</em> dont le cours régulier fait marcher de +nombreuses usines: fabriques d'allumettes, de +papier à cigarettes, de drap, de couvertures, et +surtout de ce papier de soie dans lequel se plient +les «belles valences».</p> + +<p>C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris +de trouver au fond de cette sierra rocailleuse +et stérile. Les maisons sont hautes et bien bâties, +les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets +et pleins d'animation. C'est un gros centre +industriel qui compte plus de 30 000 habitants.</p> + +<p>L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir +les auberges espagnoles sous un jour très honorable: +nos chambres étaient petites mais absolument +propres; nous venons de déjeuner d'exquise +façon.</p> + +<p>Après une journée très bien employée à visiter +la ville, nous nous mettons en route pour Alicante +à 4 heures du soir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_62">62</a></span> +La manière de voyager que nous avons inaugurée +hier est décidément la meilleure. En partant +à la fin de la journée, au moment où les +rayons du soleil ne frappent plus qu'obliquement, +nous jouissons d'une agréable température +et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. +De cette façon nous pouvons être obligés de +marcher un peu la nuit, mais la lune et les étoiles +rivalisent pour nous éclairer et nous faire voir +distinctement le paysage.</p> + +<p>Nous avons remarqué que les soirées sont +beaucoup plus fraîches que les matinées. Il y a le +soir, à partir de 4 heures, une agréable brise qui +est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le +soleil est levé, la chaleur commence.</p> + +<p>Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très +bien construite et bonne comme sol, s'élève en +lacets dans la <em>Sierra de Vivens</em>. Elle serpente +dans des montagnes arides et blanches qui ont +un grand cachet de sauvagerie. Mais voici que le +soleil se cache derrière de gros nuages et qu'il +fait frais; puis le brouillard s'élève et pendant +plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer +de brumes. Comme c'était agréable, après les +chaleurs de ces jours derniers! Ce délicieux +brouillard, qui se déposait sur nos personnes en +fines gouttelettes froides, nous faisait une impression +<span class="pagenum"><a id="Page_63">63</a></span> +exactement semblable à celle qu'on éprouve +en savourant une boisson glacée. Nous avions +même presque froid, par instants. Je me rappelle +qu'alors nous avons rencontré sur le chemin une +compagnie de promeneurs; les femmes avaient,—comme +toutes les Espagnoles—des éventails; +eh bien! à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard +froid, ces Espagnoles s'éventaient!</p> + +<p>Le brouillard s'est dissipé mais la route monte +toujours, nous atteignons ainsi le <em>Col de la Carrasquetta</em>, +d'où l'on a une très belle vue sur cette +région de montagnes.</p> + +<p>L'on redescend maintenant aux flancs de la +sierra par des lacets sans nombre. Au loin l'on +distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en rapproche, +celle-ci se cache derrière les collines +déplumées qui couvrent Alicante.</p> + +<p><em>Jijona</em>, à droite de la route, apparaît avec +toutes ses maisons étagées sur le pied de la montagne +et groupées autour d'un vieux château +maure. Devant elle s'étend une riche campagne +où poussent des oliviers par légions innombrables. +L'on traverse le bas de la ville qui paraît +importante et assez riche.</p> + +<p>Dans cette région les montagnes sont absolument +nues, sans aucune végétation, mais les plaines +paraissent très fertiles et sont bien cultivées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_64">64</a></span> +En approchant d'Alicante, à cause du plus +grand charroi, la route se fait moins bonne.</p> + +<p>Enfin l'on débouche subitement au bout du +quai d'<em>Alicante</em><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a>, jusque-là complètement +cachée par des collines. La brusque apparition +de la mer et de la ville mauresque aux blanches +maisons plates et aux immenses palmiers fait une +surprise vive et agréable.</p> + +<p>Il est 5 heures et demie du soir.</p> + +<p>Nous avons choisi l'<i lang="es" xml:lang="es">Hotel Reina Victoria</i>, +tout neuf, récemment ouvert par une société +franco-espagnole qui se propose d'en monter de +semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. +Comme hôtel, voilà le modèle du genre, +on ne pourrait trouver mieux en France, ni +même en Suisse. Il est extrêmement confortable, +muni de tous les perfectionnements les plus +modernes, très propre, le service y est parfait et +par-dessus tout il est placé dans une admirable +situation, le long de ce quai de palmiers qui nous +enchanta dès notre arrivée. Ajoutez à cela qu'on +y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, en +plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.</p> + +<p>Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple +rangée de palmiers, est le lieu de promenade +<span class="pagenum"><a id="Page_65">65</a></span> +des habitants; c'est là qu'au déclin du jour +on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, +écouter la musique militaire qui joue dans +un grand kiosque et boire des bebidas helladas +dans les nombreux cafés ou cercles.</p> + +<p>Après notre dîner nous avons naturellement été +aussi sous les palmiers faire tout ce qu'y faisaient +les indigènes. Nos têtes d'étrangers étaient l'objet +de tous les regards; nos regards avaient encore +plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.</p> + +<p>J'ai fait deux remarques importantes au cours +de cette promenade: 1<sup>o</sup> j'ai été frappé par la +grande quantité d'aveugles qui circulent ici en +vendant des billets de loterie. Pourquoi tant +d'aveugles? Je ne sais. Quant aux billets de +loterie, c'est une fureur en Espagne; on en vend +partout: au café, au bureau de tabac, chez le +perruquier, dans la rue, partout on est importuné +par des gens qui veulent absolument vous +vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent +tous gagner le gros lot; 2<sup>o</sup> la grande distraction +des élégants qui passent leur temps assis +à des terrasses de cafés, sans prendre aucune +consommation, est de faire cirer leurs souliers +toutes les demi-heures, même s'ils n'ont pas fait +un seul mouvement entre deux cirages!</p> + +<p>Les femmes en mantille sont déjà un peu plus +<span class="pagenum"><a id="Page_66">66</a></span> +nombreuses ici qu'à Valence. Heureusement! +Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient leur +inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme +féminin en Espagne: toutes les Espagnoles +de toutes les classes, depuis les plus nobles +jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont +elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. +A l'église, elles prient avec ferveur, elles +sont à genoux sur la pierre froide, elles se prosternent +et baisent la terre, mais en même temps +elles ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, +qu'il fasse froid, elles s'éventent... nous l'avons +constaté hier au sommet de la Sierra; à la promenade, +au café où elles vont plus librement qu'en +France, chez elles, partout, elles s'éventent. Et +quelle dextérité! Quel doigté! L'éventail, comme +un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, +vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne +reste pas une minute en repos.</p> + +<h3 class="date">Dimanche, 18 août.</h3> + +<p>Alicante m'a plu énormément.</p> + +<p>C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, +mais avec le tempérament d'une continuelle brise +de mer. Ce doit être un délicieux séjour d'hiver +pour les malades.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_67">67</a></span></p> +<div class="figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_079.jpg" width="603" height="402" alt="LE QUAI D'ALICANTE" /> +</div> +<p class="caption">LE QUAI D'ALICANTE</p> + +<p>La ville s'étend au bord de la mer entre des +collines jaunes et nues et la quadruple rangée de +dattiers de son grand quai. Ses maisons sont +blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne +un air mauresque et le sang arabe qu'on perçoit +circuler dans les veines de la plupart de ses habitants +achève l'impression et nous fait voir l'Espagne +au temps des Maures.</p> + +<p>Les hommes ont le teint basané, les cheveux +noirs, le nez sémite et les dents blanches, visibles +dans un perpétuel sourire: l'air très arabe.</p> + +<p>Les femmes ont des corps onduleux et souples, +sont généralement de taille moyenne, ont de +grands yeux noirs mourants, mais sont toutes +fardées outrageusement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_68">68</a></span> +L'on a une vue d'ensemble très réussie de la +ville en allant se promener au bout de la jetée du +port: on voit alors toutes ses blanches maisons +derrière la raie verte des palmiers et le fond du +tableau est formé par les collines jaune uni +dominées par le château de <em>Santa-Barbara</em>. +Tout ce spectacle se détache avec la vigueur particulière +à ces climats sur le ciel presque blanc, +tranchant avec le bleu sombre de la mer.</p> + +<p>Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le +<em>muscat</em> et <em>malvoisie</em> sont des fruits divins. Les +vins, si célèbres, qu'ils produisent sont succulents, +mais chauds, chauds!</p> + +<p>A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne +devant l'hôtel; il nous faut partir. C'est +avec regret que je dis adieu à Alicante. Jamais je +ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne +sais quand j'y reviendrai, mais je sais bien que +j'y reviendrai!</p> + +<p>Les environs immédiats d'Alicante au sud sont +arides et désolés. C'est un désert de sable, de +dunes et des montagnes pelées. Cette désolation +ne manque pas de charme ni de poésie; à cette +heure du jour, le soleil à son déclin colore en rose +pâle tous les vallonnements de ce pays, qui prend +alors des allures irréelles de rêve.</p> + +<p>La route, médiocre d'abord, se fait bonne +<span class="pagenum"><a id="Page_69">69</a></span> +après quelques kilomètres, mais pour rester toujours +très poussiéreuse.</p> + +<p>A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: +ce sont d'abord quelques vignes, puis oliviers, +mûriers et figuiers montrent leurs pauvres +feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.</p> + +<p>Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon +une vaste forêt, mais une forêt à l'aspect +bizarre et inhabituel; en s'approchant, on reconnaît +des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. +Quelques instants après l'auto pénètre au milieu +des géants du désert apportés là du fond de +l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. +La route traverse la forêt dont les arbres immenses +nous entourent de toutes parts. Leurs +fûts interminables s'élancent gracieusement vers +le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le +proverbe arabe: «dans le feu du ciel» pendant +que leurs pieds baignent dans l'eau bienfaisante.</p> + +<p>Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante +récolte enrichit la région. Au milieu de la +forêt s'élèvent d'endroit en endroit de blanches +maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se +teintent de rose. Un véritable coin d'Afrique!</p> + +<p>Les innombrables canaux qui amènent l'eau +aux palmiers sont bordés de cotonniers et de +<span class="pagenum"><a id="Page_70">70</a></span> +grenadiers. La route elle-même est suivie par +deux haies de grenadiers dont les fruits savoureux +nous annoncent la ville merveilleuse que +nous verrons dans quelques jours.</p> + +<div class="figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_082.jpg" width="608" height="312" alt="ELCHE" /> +</div> +<p class="caption">ELCHE</p> + +<p><em>Elche</em> s'élève au milieu de la forêt africaine; +c'est elle-même une ville africaine dont l'aspect +est entièrement arabe et dont les habitants ont +le type mauresque singulièrement accusé. Ses +petites maisons carrées à minuscules fenêtres +semblent arrachées de quelque paysage d'Afrique; +ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles +étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. +Il est juste d'ajouter que la plupart +d'entre elles sont effectivement d'anciens temples +mahométans et que les autres ont été construites +dans le même style, tellement les goûts de la +<span class="pagenum"><a id="Page_71">71</a></span> +civilisation mauresque s'étaient puissamment +implantés dans ce pays.</p> + +<p>La grande forêt cesse un peu après Elche, +mais le pays reste riche et bien cultivé. Les palmiers, +moins serrés, ne sont plus forêt, mais +forment des groupes gracieux qui se détachent +sur l'horizon avec une netteté surprenante. C'est +incroyable ce qu'en ce pays de lumière les +moindres détails du paysage tranchent avec +vigueur sur le ciel.</p> + +<p><em>Crevillente</em> est un village qui—si la chose est +possible—a un air encore plus arabe qu'Elche. +Son groupe de maisons mauresques étagées sur +une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, +les majestueux palmiers qui l'entourent et +se penchent gracieusement au-dessus des terrasses +comme pour y surprendre les ébats des +femmes des harems, qui, hélas! ont disparu, sa +population bronzée à en être presque noire, et +hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas +l'Afrique?</p> + +<p>Puis, toujours des palmiers et des palmiers.</p> + +<p>La route, bien que couverte d'une épaisse +couche de poussière, est excellente et l'on roule +vite sous les arbres à dattes étonnés de voir +passer une voiture mécanique là où défilèrent +jadis de brillants cavaliers maures.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72">72</a></span> +On arrive ainsi à <em>Orihuela</em>, ville importante +bâtie au milieu d'une huerta dont la fécondité fut +de tous temps proverbiale; quand je dis une +ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, +car rien ne rappelle la ville ici, ou tout au moins +la ville à l'européenne; c'est un ramassis de maisons +agglomérées sans ordre sur une vaste étendue, +pressées étroitement les unes contre les +autres pour se faire de l'ombre et au milieu desquelles +nous dûmes chercher notre chemin pendant +plus d'une demi-heure. C'est un réseau +inextricable de rues tournant sans cesse. Il nous +fallut faire monter un gamin sur l'auto pour nous +tirer d'embarras.</p> + +<p>Le crépuscule est venu brusquement pendant +nos recherches. Il est tout à fait nuit lorsque +nous nous retrouvons en rase campagne. C'est +l'heure du dîner. Nous établissons notre campement +sous le dôme majestueux d'un groupe de +grands palmiers, au milieu des aloès aux feuilles +redoutables, et nous dînons joyeusement dans un +cadre africain, tels les membres d'une caravane +saharique dans une oasis. Ne riez pas, la comparaison +ne me paraît nullement risquée; pour +qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement +de supposer que les 100 chevaux de notre +auto se sont transformés en autant de chameaux. +<span class="pagenum"><a id="Page_73">73</a></span> +Cela ferait même une très respectable +caravane!</p> + +<p>Après dîner, sous un lumineux clair de lune, +nous filions sur l'étape fixée pour le coucher.</p> + +<p>Nous arrivions bientôt à <em>Murcie</em><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a> où l'<em>Hotel +Universal</em> nous ouvrit ses portes. Cet hôtel est +bon, les chambres y sont vastes et propres, on y +mange bien; il est très cher, comme tous les +hôtels d'Espagne, mais comme dans tous les +hôtels d'Espagne on a le droit de discuter et de +rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. +C'est une grande bâtisse située sur la place <em>San-Francisco</em> +et au bord de la <em>Segura</em>, rivière qui +arrose Murcie avec de l'eau!</p> + +<h3 class="date">Lundi, 19 août.</h3> + +<p>Nous sommes dans la ville réputée comme la +plus chaude de toute l'Espagne: cependant, +quand nous descendons de nos chambres, vers +9 heures du matin, nous trouvons la température +supportable, bien que le soleil brille dans tout son +éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il fait frais +serait assurément de l'exagération, mais en définitive, +on peut très bien se faire à ce climat. Dès +<span class="pagenum"><a id="Page_74">74</a></span> +qu'on est à l'ombre on est parfaitement bien, surtout +qu'on se met naturellement aussi le plus près +possible de boissons glacées qui vous aident à +faire la nique à Phébus. Par exemple, celui-ci se +rattrape vigoureusement lorsqu'on est obligé de +s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons +sont de véritables morsures.</p> + +<p>Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous +allons faire une promenade dans la ville.</p> + +<p>Une grande <em>cathédrale</em> à façade rococo frappe +tout d'abord nos regards; son clocher est une +haute tour de 146 mètres de haut qui se voit de +très loin dans le pays et dont la forme et l'allure +très spéciales caractérisent la ville. Murcie se +reconnaît de loin, comme Florence, par son +clocher.</p> + +<p>Nous avons été ensuite dans la vieille église +de l'<i lang="es" xml:lang="es">Ermita de Jésus</i> pour y voir les fameuses +sculptures sur bois, la principale curiosité de +Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues +de bois sculpté et peint qu'on promène dans la +ville pour les processions de la semaine sainte +et qui ont leur domicile habituel dans les différentes +chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute +l'Espagne on fait avant Pâques de très grandes +processions qui sont de longs défilés d'emblèmes, +bannières, cierges et lampions, et surtout de +<span class="pagenum"><a id="Page_75">75</a></span> +statues habillées figurant des scènes du Nouveau +Testament. Les statues sont généralement de +très grande valeur et celles de Murcie sont les +plus remarquables de toute l'Espagne. Elles sont +horriblement lourdes; l'une d'elles, la Cène, +Jésus et ses douze apôtres et la table autour de +laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; +elle exige vingt-huit hommes robustes +pour la porter à la procession. Les riches familles +de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner à +grands frais la sainte table qui doit parcourir les +rues de leur ville: les fruits les plus exquis et les +plus rares, les viandes les plus succulentes, les +pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués +sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; +le poids de tous ces mets surcharge encore les +épaules des porteurs; il est vrai qu'il est d'usage +que ceux-ci, après la dislocation de la procession, +se partagent entre eux les succulentes victuailles, +ce qui fait que, malgré le poids et la fatigue, les +habitants de Murcie se battent pour avoir l'honneur +de porter la sainte Cène.</p> + +<p>C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme +effet sculptural avec le bois: une douceur dans +les traits, un moelleux, une vérité qu'à mon avis, +on retrouve bien plus difficilement dans le +marbre. Ces sculptures étant peintes, l'effet est +<span class="pagenum"><a id="Page_76">76</a></span> +encore plus saisissant, puisque les deux arts, +sculpture et peinture se trouvent réunis dans la +même œuvre.</p> + +<p>Les statues polychromes de Murcie sont +l'œuvre du sculpteur espagnol <em>Zarcillo</em>, du dix-huitième +siècle, l'un des maîtres de la sculpture +espagnole et le premier dans son genre.</p> + +<p>Le <em>Malecon</em> est la principale promenade de la +ville: c'est une vaste esplanade qui longe la +Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur la +fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence +d'ombrage se fait réellement par trop sentir +et nous fait fuir avant que nos yeux se soient +tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur +était offert.</p> + +<p>N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est +un pays où l'on voit de belles choses. Cette côte +méditerranéenne, que nous suivons presque depuis +la frontière, est admirable, l'intérêt y est +constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, +Tortosa, Valence, Alicante, Murcie, toutes ces +villes sont curieuses, intéressantes, originales; +les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant +attrait. Depuis notre entrée en Espagne +notre curiosité n'a pas eu un instant de repos, +nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on +voit dans ce pays est nouveau, le spectacle se +<span class="pagenum"><a id="Page_77">77</a></span> +renouvelle constamment, on ne se lasse jamais.</p> + +<p>Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne +d'Espagne!</p> + +<p>Et cependant, c'est bien la région la moins +visitée. Pourquoi? Je n'en sais rien. Je ne sais +pourquoi on semble ignorer comme à dessein une +aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée. +Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, +Cordoue et Grenade, il s'imagine avoir vu +toute l'Espagne et précipitamment retourne en +France. Je tiens à déclarer que les régions que +nous parcourons depuis notre entrée sont dignes, +autant que n'importe quelle autre, d'éveiller l'admiration +des touristes et je présume qu'aucune +autre ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.</p> + +<p>Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, +nous avons été ensuite faire un tour dans la banlieue +remplie de jardins aux plantes exotiques; +une quantité de petites maisons carrées au milieu +de la verdure, derrière des murs tout blancs... il +en sort l'inévitable marmaille, mais ici avec une +particularité bien frappante: garçons et filles +jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart, +absolument nus... on se croirait chez les +sauvages. Sans aucune espèce de honte, ça circule +dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils ont +la peau tellement roussie par le soleil que leur +<span class="pagenum"><a id="Page_78">78</a></span> +nudité semble presque un particulier accoutrement.</p> + +<p>Nous sommes rentrés en ville en passant devant +la <em>Plaza de Toros</em>, vaste construction de +briques en forme d'arènes romaines.</p> + +<p>A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien +à l'abri du soleil, sous la capote entièrement +déployée.</p> + +<p>On traverse la huerta par une belle route bien +entretenue et plantée de grands beaux platanes +sous lesquels l'ombre est complète. Au bout d'un +certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, +la route reste bonne mais surchargée de +poussière. Cette poussière empêche de marcher +bien vite, et c'est un véritable regret, car ces +routes espagnoles, si droites, si larges, si plates, +permettraient de folles vitesses si leur entretien +était tant soit peu meilleur. Lorsque l'Espagne +aura pris la détermination de recharger ses routes +au cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront +un peu plus longtemps chaque jour, +son admirable réseau de routes deviendra le plus +beau champ qu'on puisse rêver pour les courses +d'automobiles.</p> + +<p>Nous traversons <em>Totana</em> sous un soleil brûlant; +nos gosiers sont desséchés par la poussière. Une +espèce de garçon de café traverse la rue devant +<span class="pagenum"><a id="Page_79">79</a></span> +l'auto, portant des verres de limonade à la neige +sur un plateau; stopper, descendre, enlever plateau +et verres des mains du garçon ahuri est l'espace +d'un éclair et avant que le pauvre homme +soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons +glacées étaient déjà au tréfonds de nos estomacs.</p> + +<p>A partir de Totana, la poussière devient réellement +indiscrète; il y en a tellement qu'elle nous +envahit dans la voiture, les roues en soulèvent +des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. +Je crois bien qu'en ce moment nous sommes +en train de battre le record de toutes les poussières!</p> + +<p>On passe à gué de nombreux et larges cours +d'eau... de poussière, devrais-je dire, car l'eau y +est remplacée par une profondeur de cette sale +poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux +moyeux. Ce sont bien de véritables passages +à gué dans lesquels la poussière joue tous +les rôles de l'eau.</p> + +<p>La belle huerta de Murcie est finie; par ici +c'est la campagne aride et desséchée. Les palmiers +ont à peu près disparu faute d'eau; la route +est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie +aux feuilles difformes armées de mille petites +pointes. Ces plantes grasses portent des fruits +<span class="pagenum"><a id="Page_80">80</a></span> +savoureux que nous goûtons avec plaisir. Mais il +faut prendre quelques précautions pour ne pas +faire connaissance avec la morsure de leurs +aiguilles; l'un de mes passagers, trop pressé de +goûter ces fruits, en fit la cuisante expérience.</p> + +<p>D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie +s'étendent le long de la route; on fait une +véritable culture de cet arbre bizarre dont les +fruits donnent lieu à un assez important trafic.</p> + +<p>La vigne et l'olivier résistent avec une louable +ténacité; tous deux conservent une large place +dans la culture de ces terres.</p> + +<p>Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, +de la verdure, de grands palmiers et, au milieu, +féeriquement étagée sur la pente d'une colline +que domine un grand château mauresque, traversée +par le <em>rio Guadalantin</em>, <em>Lorca</em>, importante +ville maure de 60 000 habitants.</p> + +<p>Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son +paysage, semble détachée de la terre d'Afrique +et apportée ici, nous est apparue au milieu d'un +coucher de soleil colorant le firmament de toutes +les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances +irréelles, qui sembleraient impossibles si on ne +les avait vues. Le ciel était bleu, vert, violet, +améthyste, par larges tranches successives auxquelles +succédaient en se rapprochant du soleil +<span class="pagenum"><a id="Page_81">81</a></span> +des jaunes, des roses, des grenats d'une chaleur +de ton impossible à décrire; au centre, le fier château +mauresque se détachait sur l'incendie d'un +rouge d'apothéose.</p> + +<p>Plus loin, au delà de la campagne à nouveau +dépouillée, voilà enfin <em>Puerto de Lumbreras</em>, +petit village que nous guettions soigneusement, +parce que c'est ici que bifurque notre route. A +gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la +route que nous prenons, c'est la direction de Grenade.</p> + +<p>Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans +les sierras.</p> + +<p>Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage +où nous sommes conviendra admirablement +pour y établir notre camp.</p> + +<p>Vous vous demandez sans doute pourquoi nous +prenions aussi souvent nos repas en pleine campagne, +au lieu de nous arrêter dans les auberges +des villes que nous traversions. Cette question +est parfaitement juste et je vais y répondre.</p> + +<p>Nous avions pour cela deux raisons: la première +était que, souvent, nous ne trouvions pas +sur notre chemin des villes assez civilisées pour +que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer +grande confiance et nous voulions, si possible, +garder la bonne opinion que nous nous +<span class="pagenum"><a id="Page_82">82</a></span> +étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La +seconde raison était moins péremptoire; après y +avoir goûté, cette vie de bohémiens, ces campements +en plein air, avaient acquis pour nous un +tel charme que nous ne pouvions plus nous en +passer. Ah! si nous avions été ainsi moins bien +que dans les hôtels, il est probable que ce goût +aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, +avec les délicieuses et abondantes provisions que +nous avions emportées dans la voiture, munis +d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, que +pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût +pu mieux nous satisfaire?</p> + +<p>Nous avons établi notre campement sur un +petit monticule qui domine la route; la table.. +oui, nous avons une table et un service complet... +la table, dis-je, est dressée, l'argenterie +et le cristal (tout ça en aluminium) étincèlent aux +lumières déversées par les lanternes de l'auto et +chacun prend part au festin.</p> + +<p>Des muletiers qui passent avec leurs <i lang="es" xml:lang="es">recuas</i> de +mules en chantant de lentes mélopées au rythme +arabe s'interrompent brusquement, ahuris au +spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques +instants, puis reprennent leur chemin en +hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien vu et +se croyant sous le coup d'une hallucination.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_83">83</a></span> +Les choses les meilleures doivent avoir une fin, +surtout les dîners en plein air lorsqu'on a encore +une assez longue route à faire et qu'on ne sait ce +que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau +donc, les explosions de l'auto troublèrent le +silence de ces lieux déserts et nous reprîmes +notre route.</p> + +<p>Longtemps, on côtoie un large torrent à sec +dans un paysage aride et désert; peu à peu la +route se met à monter, insensiblement d'abord, +puis par rampes qui se font plus fortes à mesure +qu'on avance. On a abandonné le torrent desséché, +on tourne et retourne dans les bas échelons +des sierras aux maigres végétations.</p> + +<p>Nous passons ainsi à <em>Velez Rubio</em> et nous +montons toujours. A la chaleur de tout à l'heure +a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il fait +bon rouler ainsi dans la nuit claire!</p> + +<p>Nous voici enfin en <em>Andalousie</em>. A Velez +Rubio nous avons déjà reconnu un notable changement +dans les costumes des gens et remarqué +les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. +Peu après cette ville on entre dans un paysage +grandiose et sauvage: la route suit la vallée du +<em>Chirivel</em>, bornée à droite et à gauche par deux +hautes sierras dont les sommets se découpent +nettement sous la lumière de la lune; ce sont, à +<span class="pagenum"><a id="Page_84">84</a></span> +droite, la <em>sierra de Cullar</em>, à gauche, la <em>sierra +de las Estancias</em>. Longtemps, on file ainsi entre +les grandes montagnes, sans rencontrer âme qui +vive, en plein désert et l'on va vite, car la route +est bonne et la lune éclaire la campagne comme +s'il faisait jour.</p> + +<p>La route si bonne que nous suivons est toute +nouvelle, trop nouvelle, car elle n'est pas entièrement +achevée: brusquement elle cesse en plein +désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais +inspecter le sol: à la bonne route qui a fini là +fait suite un mauvais chemin sur lequel on peut +cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme +la chose par une ligne pointillée qui prend +un peu avant Cullar de Baza et qui continue +assez longtemps après. En avant donc sur le +mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore +passer, mais voici que lui prend la fantaisie de +descendre, alors il ne descend pas, il tombe et +nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de +village de troglodytes, dans lequel il y a autant +d'habitations creusées dans le roc et dans la +terre que de maisons. Ce village est <em>Cullar de +Baza</em>.</p> + +<p>Cullar de Baza est bien le village le plus +sauvage que j'aie jamais vu, au milieu d'une +région désertique, au fond d'un pays perdu; +<span class="pagenum"><a id="Page_85">85</a></span> +c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. +Eh! bien, Cullar de Baza est éclairé à la +lumière électrique! Dans la suite, il m'a été +donné de remarquer très fréquemment qu'en +Espagne et plus particulièrement en Andalousie, +la province cependant sauvage par excellence, +on fait un emploi presque général de la +lumière électrique. Je dirai même qu'on en +abuse tellement que, dans le plus petit village, on +voit une profusion de lampes à ampoules qui +brûlent toute la nuit, dans les rues et dans les +maisons. Et pourtant les chutes d'eau sont rares; +dans presque tous les cas, cette électricité doit +être faite avec des machines à vapeur et coûter +fort cher.</p> + +<p>Le vieux chemin continue tant bien que mal, +surtout mal. Mais ses fantaisies sont nombreuses. +Voici d'abord un caniveau, mais un caniveau si +profond qu'il barre complètement la route; tout +le monde descend et chacun se met au travail; +les uns vont chercher des pierres, les autres de +la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux +canal à l'endroit où devront passer les roues, +enfin, après une demi-heure de labeur, nous franchissons +ce mauvais pas.</p> + +<p>A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin +qui plonge dans une rivière qui a de l'eau. Prudemment, +<span class="pagenum"><a id="Page_86">86</a></span> +je vais reconnaître le gué: il y a 50 à +60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le +chemin descend à pic la berge de la rivière, disparaît +sous l'eau, réapparaît pour regrimper à pic +l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie +d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout +en pleine nuit. La lune vient de se cacher!</p> + +<p>Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau +genre. Imaginez-vous une tranchée creusée au +milieu du chemin, avec deux rebords pour maintenir +l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur +et les deux dos d'âne chacun 30 centimètres +de haut. Quand les roues avant sont +descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure +de l'auto touche sur les rebords et sous peine +d'avaries graves il est tout à fait impossible +d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au travail +une seconde fois, creuser le sol, abattre les +rebords, combler la tranchée et ça n'allait pas +vite, car nous n'avions pas affaire à de la terre +meuble, mais bien à du remblai durci, aussi résistant +que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure +nous passâmes enfin.</p> + +<p>Puis ce sont des montées et des descentes qui +varient entre 20 et 25 pour 100, des virages invraisemblables, +des endroits où le chemin se perd +dans la lande et semble finir là. C'est la vieille +<span class="pagenum"><a id="Page_87">87</a></span> +route espagnole dans toute son horreur, la route +d'il y a cinquante ans, décrite par Théophile Gautier +et heureusement à peu près disparue aujourd'hui. +Nous n'avons trouvé, en effet, que deux +exemples de ces chemins en Espagne, et sur de +courts trajets.</p> + +<p>Voici enfin la dernière farce que nous réservait +le vieux chemin: il arrive au bord du confluent +d'une série de cinq ou six petits rios qui, +par leur réunion forment <em>la Guadiana menor</em>; ces +divers rios non encore réunis tiennent un espace +de terrain considérable, presque un kilomètre. +Vous croyez peut-être que le chemin se serait +détourné un peu pour traverser d'un bloc tous les +rios, après le confluent, c'est-à-dire par un gué +de largeur normale? Pas du tout, la route vous +plante là au bord du premier rio et il faut les traverser +tous successivement... les rares charrettes +adoptent chacune un itinéraire différent au milieu +de ce dédale, il y a plus de vingt traces de roues, +laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur +et circuler en aveugles au milieu des sables, +de l'eau, des broussailles et de la boue. On finit +par atteindre la terre ferme après s'être cru +perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement +nous n'avons pu arriver juste à l'endroit +où il reprend... il faut donc le chercher le +<span class="pagenum"><a id="Page_88">88</a></span> +long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres +en amont, quelques sauts encore dans le +sable et nous roulons sur le sale chemin, qui nous +semble un lit de roses à côté des lits des rios.</p> + +<p>Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis +quelques kilomètres je l'apercevais sur notre +gauche, mais inachevée, impraticable encore, et +ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant +nos errements dans les lits des rios, j'avais +entrevu un instant un magnifique pont en construction +qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette +route, bientôt achevés, éviteront aux automobilistes +qui passeront dans quelque temps la désagréable +traversée des sources de la Guadiana +Menor!</p> + +<p>Désormais en bonne route, nous atteignons +rapidement <em>Baza</em>, l'étape: il est une heure du +matin.</p> + +<p><em>Baza</em> est une petite ville d'environ dix mille +habitants; le choix du gîte sera vite fait, il n'y a +qu'une auberge: <em>la fonda Granadina</em>. Voilà +enfin une véritable auberge andalouse, sale, simple, +rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on +dort encore moins bien. On nous coucha dans des +chambres où pendant une bonne partie de la nuit +se livra une bataille acharnée entre les membres +de notre caravane, d'une part, et d'autre part les +<span class="pagenum"><a id="Page_89">89</a></span> +puces de l'hôtel que nous prétendions déloger. +La victoire, longtemps disputée, resta finalement +entre les... pattes des puces.</p> + +<p>Ah! j'allais oublier de parler de la remise +qu'on mit à notre disposition pour loger l'auto; +elle était vaste, la porte en était haute et large, +mais au milieu de l'ouverture il y avait une +pierre, scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, +l'auto dut passer la nuit dehors, devant +la porte de sa remise!</p> + +<p>Je me souviendrai longtemps de Baza<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a>.</p> + +<h3 class="date">Mardi, 20 août.</h3> + +<p>Notre sommeil avait été rudimentaire, notre +déjeuner de midi tout aussi rudimentaire. Les +puces avaient fait court le premier, le second +était immangeable. On nous servit une <em>tortilla</em> +(omelette) aux champignons, qui était certainement +très proche parente des omelettes emplumées +de don Quichotte, et une viande assez semblable +à celle que j'avais vu pétrir lentement +<span class="pagenum"><a id="Page_90">90</a></span> +par les lions du jardin zoologique de Barcelone.</p> + +<p>Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier +pays, à 3 heures du soir.</p> + +<p>Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement +au flanc d'une montagne calcaire totalement +aride. La vue embrasse la petite ville noyée dans +son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on +atteint les hauts plateaux sur lesquels on roule +longuement; ces régions élevées sont aussi arides +que la plaine d'où nous avons surgi. La route se +poursuit, assez bonne, en ligne généralement +droite, faisant seulement de temps en temps de +longs crochets pour descendre dans d'étroites vallées +où se réfugie la seule végétation de ces +lieux. A peu près pas de maisons, sauf dans la +roche quelques cavernes habitées par des gitanos.</p> + +<p>On descend enfin dans la large vallée où coule +le <em>rio Guadix</em>. Le paysage change brusquement +d'aspect, d'aride et jaune il devient verdoyant et +cultivé, de désert il se fait habité.</p> + +<p><em>Guadix</em>, au bord de la rivière du même nom, +est joliment étagée au pied des hautes sierras +dans sa verdoyante vallée. Chaque fois que dans +ces régions on rencontre de la verdure, on la +trouve plus fraîche, plus verte qu'ailleurs par +suite du contraste avec la désolation des déserts +d'où l'on sort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_91">91</a></span> +Guadix compte environ 10 000 habitants. La +route ne pénètre pas dans la ville, qu'elle laisse à +mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps surmontée +de son <em>Alcazaba</em> mauresque.</p> + +<p>De Guadix à Grenade la route moderne n'existe +pas encore, c'est l'ancienne route des diligences +avec sa menace perpétuelle du terrible imprévu. +Cette route nous a donné beaucoup de mal et si +tous les kilomètres avaient été semés d'autant de +difficultés que celles que nous avons dû vaincre +pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, il nous +aurait fallu plusieurs jours pour franchir les +55 kilomètres qui séparent cette ville de Grenade.</p> + +<p>Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio +Guadix, la route est barrée à chaque pas par de +larges et profonds caniveaux servant à l'arrosage +des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux +ces fossés qui traversent le chemin, sont difficiles +à franchir; l'un d'eux, qui se trouvait au sommet +d'une véritable arête, nous a d'abord paru infranchissable +et, en effet, aux premières tentatives +l'insuccès fut complet: le volant du moteur buttait +contre l'arête. Il nous fallut travailler comme +cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous +étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après +une heure de travaux savants de terrassements +<span class="pagenum"><a id="Page_92">92</a></span> +qu'il nous fut possible de passer de l'autre côté +de l'obstacle.</p> + +<p>Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui +exigèrent des travaux du même genre.</p> + +<p>Nous avons rencontré ensuite une large rivière +qu'il fallut passer à gué, mais ce gué avait cela +de bien spécial qu'au lieu de traverser le lit du +cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que +nous suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près +d'un kilomètre. L'auto n'était plus une voiture, +mais bien un élégant yacht qui naviguait en un +fleuve et qui se balançait gracieusement au gré +des vagues. Enfin notre navigation prit fin et +nous remontâmes sur l'autre rive.</p> + +<p>On atteint alors une contrée absolument désolée: +des montagnes de terres ou de calcaire rougeâtre, +nues, où ne poussent que quelques rares +figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être +complètement retirée. Eh bien! non, cette région +est cependant peuplée: de tous côtés on n'aperçoit +que des trous dans les parois des montagnes +et de ces trous le bruit de l'auto fit sortir une +nuée de sauvages, grands et petits, mâles et +femelles; c'étaient des <i lang="es" xml:lang="es">gitanos</i>. J'arrêtai ma +voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil +nous fûmes entourés d'un grand nombre d'exemplaires +de cette race dont on ne connaît guère les +<span class="pagenum"><a id="Page_93">93</a></span> +origines, qui s'est essaimée sur divers points +d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur +chacun de ces points d'élection et qui s'est gardée +intacte de tout mélange de sang étranger.</p> + +<p>Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; +les hommes ont un air mâle, les femmes de splendides +yeux qui font plaisir à voir. Ils n'étaient +nullement farouches, leurs relations avec nous +pendant notre courte entrevue furent essentiellement +cordiales. Mais l'odeur particulière à leur +race flaire désagréablement à nos narines septentrionales: +nous les quittâmes.</p> + +<p>Ces gitanos des cavernes sont une des grandes +curiosités de l'Espagne; plus tard on nous en +montra dans la banlieue de Grenade, mais les +plus intéressants de tous sont ceux que nous +venions de voir, dans ce paysage sauvage, dans +ce coin ignoré, au fond des montagnes.</p> + +<p>Nous sommes dans <em>la sierra de Jarana</em>. +Après avoir été navigateurs nous nous transformons +en aéronautes: l'auto, comme un ballon +bien plus que comme une voiture, s'élève rapidement +le long des murailles abruptes qui forment +les flancs de cette sierra. La comparaison +est juste: sur cette route invraisemblable qui +monte presque sans interruption à 25 pour 100, on +ne peut dire qu'on roule, tellement on a une impression +<span class="pagenum"><a id="Page_94">94</a></span> +nette d'ascension; on s'élève littéralement +dans les airs, on se sent soulevé verticalement, +on monte, on monte, on monte. Mais les +caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la +route est excellent, la machine s'élève en ronronnant +comme un gros bourdon.</p> + +<p>Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations +notables, c'est le désert des hautes +sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans +toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait +derrière une arête vive en lançant mille +rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous descendions +nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable +garde-manger de la voiture assura de façon +aussi parfaite que d'habitude le menu de ce +repas; au dessert, plusieurs bouteilles de champagne +lancèrent aux échos des montagnes leurs +joyeuses détonations, très certainement inhabituelles +en ces lieux désolés qui semblent appartenir +à l'empire de la Mort.</p> + +<p>Cette traversée des grandes sierras du sud produit +un effet saisissant... au clair de lune l'impression +est plus frappante encore! Après dîner, +notre marche reprise, nous voilà escaladant de +nouveau et toujours escaladant. La route procède +comme les kangourous, par bonds. Le sol est +heureusement parfait, il le sera jusqu'à Grenade. +<span class="pagenum"><a id="Page_95">95</a></span> +On suit d'étroites vallées, très encaissées entre +des parois à pic; suivant les caprices du chemin, +on est tantôt à mi-hauteur, tantôt dans le fond +du gouffre avec là-haut, tout là-haut, un tout petit +coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au sommet +des à-pic pendant que dans le trou noir gronde +sourdement le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours +de l'eau dans ces hautes montagnes, il fait +frais, il fait bon. De temps en temps, sur notre +gauche, une coupée dans les falaises qui laisse +voir un grand triangle de ciel épinglé d'étoiles ou +l'un des sommets de la <em>sierra Nevada</em> avec son +diadème de neiges éternelles.</p> + +<p>Une fois la route éprouve le besoin de changer +de côté: vite elle se précipite au fond du ravin, +traverse à gué le torrent et regrimpe au flanc de +l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait +encore beaucoup d'eau... il doit être absolument +impossible de passer là après la moindre pluie.</p> + +<p>Enfin voici la descente sur Grenade. Mon +Dieu! que ces anciens Espagnols qui construisirent +cette ancienne route aimaient donc les +pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une +échelle. Ah! il ne faut pas longtemps pour être +vidé des hauteurs où nous venons d'évoluer, +dans la ville des derniers rois maures! Il était +10 heures du soir lorsque, trouvant enfin un sol +<span class="pagenum"><a id="Page_96">96</a></span> +horizontal, un joli boulevard tout neuf, nous +stoppions à <em>Grenade</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a> devant l'<em>Hôtel de Paris</em>.</p> + +<p>L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un +quartier neuf comme lui, mais tout près du centre +de la ville. Il donne sur un agréable boulevard et +s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. +Il est parfait sous tous les rapports, sauf +pour ce qui concerne le service. Ah! pour le service, +n'oublions pas que nous sommes en Andalousie +et que les Andalous sont les gens les plus +fainéants de la terre! En arrivant devant l'hôtel, +la foule des domestiques accourt... et regarde +mon mécanicien descendre nos bagages de la +voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il +faut les déposer; enfin, comme je m'impatiente, +le même, toujours aimable, me suggère que je +pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je +n'ai pas eu la force de me fâcher.</p> + +<h3 class="date">Mercredi, 21 août.</h3> + +<p>Le premier mouvement que fait le touriste en +arrivant à Grenade est d'aller visiter l'<em>Alhambra</em>. +<span class="pagenum"><a id="Page_97">97</a></span> +Ce fut aussi ce que nous fîmes avant toute autre +chose.</p> + +<p>Le voyageur qui a entendu proclamer maintes +fois les splendeurs de l'Alhambra est bien surpris +de constater que ce palais, dont les merveilles +ont été comparées aux féeriques descriptions des +<em>Mille et Une Nuits</em>, a l'air extérieurement d'un +vieux château fort se dressant au sommet d'une +colline boisée.</p> + +<p>Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui +sont comme dorés par le soleil et les ans, qui n'a—vue +de la ville—que le mérite de couronner +pittoresquement sa colline, est intérieurement +une merveille de décoration poussée aux dernières +limites de la finesse et du goût. C'est un écrin +grossier cachant la plus riche et la plus belle collection +de pierres précieuses!</p> + +<p>Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent +l'Alhambra. Car il n'y a guère plus d'un +demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre la +justice qui lui était due et qu'un courant définitif +d'attention s'est porté sur le monument le plus +précieux qui nous reste de la civilisation arabe, +la plus puissante et la plus développée qu'ait +jamais connue la chaude Ibérie.</p> + +<p>Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une +colline aux flancs couverts de verdure et dont le +<span class="pagenum"><a id="Page_98">98</a></span> +sommet, étalé en large plateau, est entièrement +occupé par l'<em>Alhambra</em>. D'un côté la pente s'incurve +en un étroit vallon rempli de grands arbres +et remonte aussitôt à l'autre colline supportant +<em>les Tours Vermeilles</em>. Du côté qui longe la vallée +du <em>Darro</em> la paroi est à peu près à pic: les murs +du palais arabe bordent immédiatement le précipice +et dominent de très haut toute la ville. De +Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur sa +colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se +trouve, on a une vue différente du pittoresque +palais. De là-haut on jouit d'une admirable vue +sur Grenade.</p> + +<p>C'est par le vallon ombreux qui se cache entre +la colline de l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles +qu'on monte au palais des califes.</p> + +<p>De la <em>plaza Nueva</em> part une étroite rue, <em>la +calle de Gomeres</em>, dont la pente roide, entre de +curieuses maisons à balcons grillés, conduit à la +Porte des Grenades (<em>Puerta de las Granadas</em>). +Cette porte doit son nom à trois grenades sculptées +à sa partie supérieure; elle fut édifiée par +les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès +qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la +verdure et les frais ombrages qui remplissent le +vallon. Ici, c'est un enchantement pour le voyageur +qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, +<span class="pagenum"><a id="Page_99">99</a></span> +et se trouve subitement dans cette oasis.</p> + +<p>La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; +les arbres qui, serrés, croissent dans le +val, ont été jusqu'au niveau des collines chercher +leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de +prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, +en même temps que la fraîcheur, un calme +et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables +courent rapides sur la pente et bruissent dans +leurs rigoles de cailloux pointus. Des feuilles, de +la verdure, de l'ombre, de l'eau à profusion dans +un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les +roi maures pour entourer leur palais. De toutes +parts on voit jaillir des sources murmurantes, +l'eau coule sans cesse sous la feuillée... mais je +crois que je me répète... non, je raconte ce que +j'ai vu.</p> + +<p>On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, +qui est un très gracieux édifice Renaissance +construit par <em>Pedro Machuca</em>, le même +artiste qui érigea la porte des Grenades sous +laquelle nous avons dû passer tout à l'heure. +L'empereur hispano-germanique affectionnait, +paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons +ses traces à chaque pas. Il voulait embellir et +aménager pour lui-même l'ancien séjour des +princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement +<span class="pagenum"><a id="Page_100">100</a></span> +pas toujours d'heureux effets et +les merveilles arabes eussent gagné à rester +uniques et pures en leur splendeur.</p> + +<p>Nous voici maintenant à côté des murailles de +l'Alhambra; laissant à gauche <em>la Porte de la Justice</em>, +grande tour d'aspect complètement féodal, +qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj +en 1348 et qui était la porte extérieure du palais +sous laquelle les rois maures auraient rendu la justice, +nous arrivons sur <em>la Plaza de las algives</em>, +devant la façade du palais mauresque.</p> + +<p>Au milieu de la place il y a un large puits communiquant +avec des citernes et auprès duquel un +préposé vend aux touristes le traditionnel verre +d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est effectivement +d'un goût très agréable.</p> + +<p>En fait de palais arabe, la première chose qui +frappe les regards en arrivant sur cette place est +la façade imposante du palais de Charles-Quint. +L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait +l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. +Pour cela, il démolit une partie—heureusement +peu importante—des dépendances arabes et fit +édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de +Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il +choque. Il faut cependant avouer qu'exécuté suivant +les admirables lignes de la renaissance italienne, +<span class="pagenum"><a id="Page_101">101</a></span> +il constitue un pur chef-d'œuvre de goût, +de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en +immense cour circulaire, bordée d'une élégante +colonnade, au milieu de laquelle devaient se donner +des tournois et surtout des courses de taureaux. +Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut +encore le même Pedro Machuca qui fournit les +plans du palais, mais le principal artisan en a été +le grand artiste qui avait nom <em>Alonso Berruguete</em>.</p> + +<p>La façade du palais arabe se remarque à peine. +Les habitations mauresques n'avaient aucune décoration +extérieure: des murs nus, crépis, sans +fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, +toutes les ouvertures donnaient sur les élégants +patios. Quand on pénètre, l'impression, +plus subite, n'en est que plus forte.</p> + +<p>D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de +Grenade des descriptions après lesquelles il n'y a +rien à dire. Lisez surtout Théophile Gautier et +vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. +Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais +pas d'en essayer une nouvelle description, +si timide puisse-t-elle être. Mais je voudrais dire +cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette +succession de merveilles.</p> + +<p>C'est d'abord la <em>Cour des Myrtes</em> avec son +<span class="pagenum"><a id="Page_102">102</a></span> +immense bassin pour le bain des odalisques: les +odalisques devaient obligatoirement savoir nager, +car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte +chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent +verdissent encore l'eau de leurs reflets. C'est +la célèbre <em>Cour des Lions</em> avec son entourage de +fluettes colonnettes de marbre; au milieu, la Fontaine +des Lions produit un effet bizarre. Je trouve +que ces lions ressemblent un peu trop à des +chiens: ce sont des sculptures d'origine phénicienne +qui furent trouvées par les Arabes dans +des fouilles et adaptées par eux telles quelles à +leur fontaine.</p> + +<p>Autour de ces cours, des arcs arabes, finement +ciselés, travaillés avec une quantité de détails et +de minuties qui tiennent du prodige, à jour +comme de la dentelle, donnent accès en des salles +de féerie.</p> + +<p>La <em>Salle des Abencérages</em>, la <em>Salle de la Justice</em>, +la <em>Salle des Ambassadeurs</em>, dans la grosse +<em>Tour de Comares</em>, la <em>Salle des Deux-Sœurs</em>, les +différentes salles des bains, l'ancienne mosquée, +la <i lang="es" xml:lang="es">Salle de los Mocarabes</i>, le <em>Mirador de la +Favorite</em> avec ses trois délicieuses fenêtres d'où +l'on a une si admirable vue sur Grenade, tout en +bas, <em>le Boudoir de la Reine</em>,... tout cela est d'un +palais de fées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_103">103</a></span></p> +<div class="figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_115.jpg" width="700" height="291" alt="ALHAMBRA" /> +</div> +<p class="caption">ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_104">104</a></span> +Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, +mosaïques aux tons d'émail inimitables, +porcelaines vernies aux chaudes nuances fondues, +bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés +en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, +plâtres ajourés et brodés à l'infini, couleurs +vives qui semblent peintes d'hier, bleu, +rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe +a pu produire dans les contes des <em>Mille et Une +Nuits</em> se trouve reproduit là en une réalité qui +tient du songe.</p> + +<p>On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.</p> + +<p>L'Alhambra est un palais de dentelles... une +fête de la dentelle dans le ciel!</p> + +<p>C'est le summum de la civilisation arabe, non +pas la civilisation forte et vigoureuse de la conquête, +mais le génie sensuel, recherché et brillant +de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression +du dernier éclat, toujours plus vif, d'un +peuple qui va déchoir.</p> + +<p>Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline +de l'Alhambra au-dessus de la ville s'élève +l'ancienne citadelle arabe: l'<em>Alcazaba</em>, d'où l'on a +la vue d'ensemble de Grenade la plus réussie. On +tourne le dos au palais, la ville se déroule comme +un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. +L'extrémité effilée de la colline où nous sommes +<span class="pagenum"><a id="Page_105">105</a></span> +entre comme un éperon au cœur de la cité. A +notre gauche, le val ombreux par lequel nous +sommes montés ici; il est barré à son extrémité +inférieure par une muraille crénelée, mauresque, +aux tons fauves de pain doré, qui relie l'Alcazaba +aux Tours Vermeilles et qui est percée de la +Porte des Grenades. A gauche toujours, de l'autre +côté du vallon, s'élève une nouvelle colline qui +s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus +des maisons et dont le bout est couronné par +les Tours Vermeilles, <i lang="es" xml:lang="es">Torres Bermejas</i>, grande +construction mauresque, ancien château fort. Au-delà, +descendant et s'étalant ensuite dans la +plaine, la foule des maisons du quartier d'<em>Antequeruela</em>, +construit par les Maures qui se réfugièrent +à Grenade après la chute des autres empires +arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à +pic nous surplombons l'étroite vallée où coule le +<em>rio Darro</em>, la rivière bienfaisante de Grenade dont +les eaux dérivées plus haut dans les montagnes +et canalisées alimentent fontaines et ruisselets de +l'Alhambra et de la ville; de l'autre côté de la +rivière, nouvelle colline couverte de maisons: +l'<em>Albaycin</em>, l'ancienne ville mauresque. Enfin, +devant nous, dominée par la masse éléphantesque +de la cathédrale, la ville de la plaine, la Grenade +proprement dite, dont les maisons se soudent à +<span class="pagenum"><a id="Page_106">106</a></span> +droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles +d'Antequeruela.</p> + +<p>Tout cela, si près, apparaît nettement à nos +yeux, les rues découpent les pâtés de maisons +qui ressortent en relief, les places ombragées +tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, +le rio Darro, couvert sur un long parcours, +disparaît avant la <em>plaza Nueva</em> pour ne réapparaître +qu'après l'<em>Alameda</em> et bientôt se jeter +dans le <em>rio Génil</em> émergeant de sa verdoyante +vallée.</p> + +<p>Grenade est admirablement située au pied des +derniers contreforts des hautes sierras du sud, +dont les cimes neigeuses et les rivières toujours +vives lui assurent en tous temps une agréable +fraîcheur. Devant elle s'étend une vaste plaine, +<em>la Véga</em>, riche et fertile, grande oasis au seuil du +désert andalou.</p> + +<p>La fertilité de la Véga est artificiellement +entretenue par une irrigation bien comprise, bienfait +posthume des Maures disparus. Comme dans +les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, +comme dans toutes les riches huertas qui +entourent les villes de la côte méditerranéenne, +l'irrigation des terres est réglée méthodiquement +à son de cloche. La Tour du Guet, <em>Torre de la +Vela</em>, située dans l'Alcazaba, porte à son sommet +<span class="pagenum"><a id="Page_107">107</a></span> +une énorme cloche de 12 tonnes, la <em>Campana +de la Vela</em>, qui sonne les heures d'irrigation de la +Véga.</p> + +<p>Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, +sur les pentes plus élevées qui montent au +<em>Silla del Moro</em><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a> s'élève le tout gracieux <em>Palais +du Généralife</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a>. C'était une résidence d'été des +sultans et surtout des sultanes. C'est là que la +légende place les amoureux rendez-vous de la +favorite de Boabdil, le dernier des rois maures. +La décoration intérieure du Généralife rappelle +les splendeurs des salles de l'Alhambra, mais ici +tout est plus coquet, plus mignard, c'est l'élégante +maison de campagne et non plus l'imposant +et fastueux palais officiel. Des fenêtres finement +ciselées procurent une vue inoubliable: l'abîme +du ravin du Darro, l'Albaycin, les collines percées +de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables +maisons à miradores, au loin l'immense +Véga, voilà ce qu'on voit à ses pieds avec la netteté +caractéristique de l'atmosphère andalouse. +Et sur la gauche, en se penchant un peu, on +<span class="pagenum"><a id="Page_108">108</a></span> +découvre l'Alhambra qui, un peu en contre-bas, +apparaît en entier sur sa colline.</p> + +<p>Mais le grand charme, le charme reposant et +doux, du Généralife est procuré par ses jardins. +N'oublions pas que nous sommes ici dans une +maison de campagne où les arbres et les plantes +doivent jouer le premier rôle. Le parc et les jardins +sont encore, paraît-il, tels qu'ils étaient au +temps des Maures; en parcourant les grandes +allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de +légende vous montent au cerveau... à chaque +tournant on s'attend à voir apparaître la silhouette +gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de +gaze, ou la forte carrure d'un Maure bronzé et +barbu sous le burnous blanc. Tout ce que l'imagination +mauresque a pu rêver en matière de jardins +s'est donné ici librement carrière: allées +bordées de véritables murailles de cyprès, de +carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers +sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense +bassin reposant sous les fleurs et les jets +d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété de +plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur +ombre calme ce séjour de la paix et du repos le +plus raffiné.</p> + +<p>Au cours de la promenade dans ces méandres +on passe devant une petite grotte où bruissent +<span class="pagenum"><a id="Page_109">109</a></span> +vivement des eaux bouillonnantes: c'est l'arrivée +des eaux captées par les Maures dans la sierra +pour le bien-être de ces lieux.</p> + +<p>Notre visite à l'Alhambra et au Généralife +avait duré des heures et des heures. Nous ne pouvions +quitter ces palais de rêve, si dissemblables +de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos +différents voyages mais si charmants, si coquets, +si frêles et si menus. Il nous fallut cependant +redescendre à Grenade que nous ne connaissions +pas encore et où nous avions beaucoup à voir.</p> + +<p>Confortablement installés dans un landau traîné +par deux vigoureux petits chevaux andalous, nous +avons été parcourir les ruelles tortueuses de l'Albaycin. +C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit +dès la plus haute antiquité un village couronner +son faîte; d'abord ibère, puis romain, il est aujourd'hui +à peu près démontré que ce village +s'appelait <em>Garnata</em>, d'où est venu Grenade, connaissance +qui fait disparaître la légende donnant +aux Maures le parrainage de la ville; on a, en +effet, longtemps prétendu que les Arabes l'avaient +ainsi baptisée pour la première fois par suite de +la vague ressemblance que présentent avec les +quartiers ouverts d'une grenade les trois collines +de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours Vermeilles. +Il est certain que pour une âme quelque +<span class="pagenum"><a id="Page_110">110</a></span> +peu poétique, la ville, avec ses toits rouges, sa +verdure et ses trois collines vives aux flancs roses, +rappelle assez à l'esprit une grenade que la maturité +vient de faire éclater; malheureusement cette +comparaison arrive trop tard, puisque la ville s'appelait +déjà ainsi à une époque où rien ne pouvait +justifier le rapprochement.</p> + +<p>C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent +d'abord les Arabes, c'est là que leurs premiers +princes eurent leur palais, car ce ne fut que plus +tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans +l'Albaycin que l'aristocratie mauresque habita +constamment; ce fut donc aussi la véritable Grenade +des Maures.</p> + +<p>L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré +par les anciens murs arabes et conserve +des quantités de maisons édifiées au temps des +califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture +typique. On dirait que ces maisons ont été +construites hier: ce climat tout de soleil, où l'humidité +n'arrive jamais à saturer complètement +l'air, est essentiellement conservateur; les maisons +ne disparaissent qu'à la condition qu'on les +démolisse; pour démolir il faut travailler et l'on +sait que l'Andalou professe pour le travail la plus +religieuse des horreurs. Le soleil dore les vieilles +constructions et leur donne des tons chauds, des +<span class="pagenum"><a id="Page_111">111</a></span> +vivacités de couleurs dont on ne peut se faire +une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons +les moins solides durent éternellement. Aussi +voit-on nombre de villes et de villages espagnols +qui paraissent de construction assez récente, qui +cependant ont l'air absolument arabe et qui arabes +sont réellement, car ce sont les maisons des anciens +Maures que le soleil a si bien conservées +jusqu'à nous.</p> + +<p>Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant +la <em>Plaza de toros</em> conduit au <em>couvent de la Chartreuse</em>, +célèbre par la richesse inouïe de sa décoration, +mais aussi par le mauvais goût qui y +présida.</p> + +<p>En voyageurs consciencieux nous nous fimes +conduire auprès des gitanos qui habitent des +cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au flanc +de la colline qui borde le Darro en remontant +après l'Albaycin. Ces gitanos de Grenade, civilisés, +apprêtés, habitués à recevoir les étrangers, +sont en somme assez peu intéressants; ce sont des +bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes +après Guadix, dans la Jarana, libres et sauvages, +vivant encore comme il y a des siècles, étaient +autrement curieux.</p> + +<p>A la fin de la journée nous nous répandîmes +dans la ville, au moment où la circulation se fait +<span class="pagenum"><a id="Page_112">112</a></span> +intense et où l'on peut le mieux faire ses petites +observations.</p> + +<p>La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, +s'étend dans la plaine au bas des trois +collines. Son centre est autour de l'immense +cathédrale; c'est là que sont les rues les plus +animées, le milieu du mouvement qui va aussi +s'étendant au sud dans les beaux quartiers et les +promenades qui bordent le rio Génil.</p> + +<p>J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de +l'eau, arrosent Grenade: le <em>rio Darro</em> dont les +flots, souvent bien réduits par les nombreux +emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit +ravin qui sépare les collines de l'Alhambra et de +l'Albaycin et le rio <em>Génil</em> qui longe la ville sans +y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent des +neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne +de la sierra Nevada.</p> + +<p>La promenade élégante et animée de Grenade +se fait sur la <em>Carrera du Génil</em> à laquelle fait +suite l'<em>Alameda</em> ou promenade d'hiver et que +prolongent les beaux ombrages qui sont au bord +du Génil: le <em>paseo del Salon</em> et le <em>paseo de la +Bomba</em>. C'est une suite de lieux charmants où +l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du +soir, assis à la terrasse d'un élégant café situé +sur la carrera du Génil, devant d'excellentes +<span class="pagenum"><a id="Page_113">113</a></span> +bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à +loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente +alors Grenade: la haute <em>sierra Nevada</em> +(montagne neigeuse) dresse à l'horizon son imposante +barrière; dans la transparence si pure du +ciel andalou elle paraît toute proche, elle semble +dominer immédiatement la ville, on pourrait +presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la +main; les filets de neige de ses sommets se colorent +en rose aux derniers rayons du soleil... Quel +délicieux contraste de voir de la neige en ces +pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, +le spectacle autour de nous n'est pas moins curieux: +toute la population grenadine circule à +présent sur la promenade; les sveltes Andalouses +passent gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet +rouge sang dans leur chevelure noire, au milieu +du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont guère +plus du costume national que le <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i> à bords +plats, noir ou gris; quelques toreadors, ou mieux +<i lang="es" xml:lang="es">toreros</i> comme on doit dire ici, passent fringants +en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux aisselles; +avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des +allures efféminées de bellâtres et se redressent +comme des conquérants. Les Andalous ne portent +généralement pas la barbe, leurs figures entièrement +rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître, +<span class="pagenum"><a id="Page_114">114</a></span> +leurs pommettes très saillantes, leur +donnent des airs simiesques assez cocasses.</p> + +<p>Des <i lang="es" xml:lang="es">gitanas</i> aux corps souples de bêtes se faufilent +dans la foule, exerçant mille commerces: +bonne aventure, billets de loterie, boîtes d'allumettes, +menus objets permis ou prohibés et +laissent après elles l'âcre odeur de leur race.</p> + +<p>Fièrement campés sur leur selle, des jeunes +gens chics se promènent à cheval. Les chevaux +andalous sont admirables: petits, vigoureux mais +sveltes, longue queue et longue crinière, la tête +fière, l'œil de feu, toujours piaffant, toujours +caracolant ils ne font pas mentir leur race; ils +sont les descendants non dégénérés de ces chevaux +fougueux que les Maures amenèrent avec +eux d'Arabie.</p> + +<p>Et dans le brouhaha de la foule qui circule, +un cri, incessamment répété, domine le bruit: +<i lang="es" xml:lang="es">agua! agua!</i> ce sont les marchands d'eau. Eh! +oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en +Andalousie, c'est un commerce très intense, on +ne peut faire un pas sans rencontrer un marchand +d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en +a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui +transporte son liquide dans une alcaraza et qui +n'a qu'un seul verre pour toute sa clientèle, +jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses +<span class="pagenum"><a id="Page_115">115</a></span> +épaules un grand récipient de fer-blanc enjolivé +de moulures de cuivre et qui a une ceinture toute +garnie de verres comme une cartouchière. Il y en +a même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter +leur matériel par un grave bourricot.</p> + +<p>Tout ce monde se promène ou reste dans les +cafés jusqu'à une heure très avancée de la nuit. +Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât +aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages +que nous avons traversés en pleine nuit, nous +avons toujours rencontré, à n'importe quelle +heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade +c'est encore pire; il est vrai que dans la journée +la sieste est générale pendant plusieurs heures.</p> + +<h3 class="date">Jeudi, 22 août.</h3> + +<p>Pour éprouver une seconde fois le plaisir que +procure la visite de l'Alhambra, ce matin nous +remontions au palais merveilleux édifié par les +souverains nassérides.</p> + +<p>Nous avons recommencé notre visite cour par +cour, salle par salle, n'omettant aucun détail, +nous arrêtant à toutes les beautés et cela nous a +paru plus magnifique encore qu'hier.</p> + +<p>Que de patience il a fallu à ces artistes arabes +pour composer les dessins enchevêtrés et compliqués +<span class="pagenum"><a id="Page_116">116</a></span> +des moules avec lesquels ils imprimèrent +dans les plâtres encore frais des murs les délicats +ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien +de temps de labeur lent et minutieux représentent +ces stucs fouillés et ajourés comme de +la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra +Nevada dont ils ont tiré ces colonnettes divines +et ces chapiteaux, ces arcs, ces galeries dignes +d'un palais céleste!</p> + +<p>Et encore, tout cela est considérablement délabré. +Songez que la restauration et l'entretien +de ce précieux monument n'ont commencé qu'au +siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement +par ses merveilles encore existantes, mais +aussi par l'évocation de celles qui ont disparu et +qu'on aime à se représenter par la pensée. Je +revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les +peintures étaient encore fraîches, quand les ors +scintillaient aux murs et aux plafonds, quand les +fontaines jaillissaient dans les salles et dans les +cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs +de Cordoue ornaient les murs à hauteur d'homme, +quand d'épais tapis d'Orient, de fins coussins de +soie dissimulaient les dallages de marbre, quand +une infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or +éclairaient les salles en brûlant des huiles parfumées... +Cela a existé; en douterait-on, que ce qui +<span class="pagenum"><a id="Page_117">117</a></span> +reste démontre l'existence du passé disparu. +Non, l'imagination arabe ne trouvait pas que dans +l'irréel de ses contes les brillantes descriptions +qui souvent nous laissèrent incrédules, ces choses +ont réellement existé ici et la plus fastueuse description +des <cite>Mille et Une Nuits</cite> ou des <cite>Mille et +Un Jours</cite> peut parfaitement correspondre à ce +qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa +splendeur.</p> + +<p>Dans la salle des Deux Sœurs—qui doit son +nom à deux grandes dalles de marbre de son sol, +exactement semblables—on voit l'admirable <em>Vase +de l'Alhambra</em>, grande poterie arabe du quatorzième +siècle qui est surtout remarquable par les +dessins émaillés qui l'ornementent. Ces dessins +représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré +la défense formelle du Coran de représenter +des figures animés, les derniers Arabes d'Espagne +ne craignaient pas d'aller à l'encontre des commandements +du redoutable Livre Saint. C'était +un signe certain d'affaiblissement de la forte +religion qui avait amené la conquête de l'Espagne +par les Maures et cet affaiblissement préludait à +l'expulsion prochaine.</p> + +<p>Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire +des Maures. On sait que les Arabes s'emparèrent +de l'Espagne en l'an 711, après avoir défait <em>Rodrigue</em>, +<span class="pagenum"><a id="Page_118">118</a></span> +ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule +arabisée obéit pendant trois siècles au +seul calife résidant à Cordoue. En 1031 l'unité +s'écroula tout d'un coup et l'Espagne mauresque +fut partagée en une quantité de petits royaumes +obéissant à des califes distincts. Grenade, comme +les autres grandes villes, devint aussi capitale +d'un royaume arabe. Dans le courant du même +onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du +Maroc, les <i lang="es" xml:lang="es">Almoravides</i>, rétablirent pour un court +temps l'unité mauresque de l'Espagne avec Séville +pour capitale. Cette unité ne dura guère, +de nouvelles dissensions favorisèrent la <em>reconquête</em> +castillane et peu à peu, morceau par morceau, +l'Espagne échappa aux Arabes pour retourner +entre les mains de ses anciens propriétaires, +les Goths ou mieux les Castillans, qui +depuis des siècles attendaient dans les montagnes +du Nord l'occasion favorable pour chasser +les envahisseurs. En 1250 les catholiques avaient +reconquis toute l'Espagne, sauf le seul royaume +de Grenade qui devint alors le refuge de tous les +Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant +deux siècles et demi le royaume de Grenade +brilla du plus vif éclat; c'est pendant cette période, +sous la dynastie des souverains nassérides, +que Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. +<span class="pagenum"><a id="Page_119">119</a></span> +Ce sont eux qui construisirent l'Alhambra. Hélas! +la destinée de Grenade devait être la même que +celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne. +Les dissensions intérieures, les luttes des +partis furent la cause de sa chute plus encore que +la force ou le courage des armées catholiques. Le +dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (<i lang="es" xml:lang="es">el Rey +chico</i>), descendant dégénéré des anciens Arabes, +fut contraint de remettre la ville aux rois catholiques +Ferdinand et Isabelle en 1492. Boabdil et les +derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc +d'où étaient venus sept siècles auparavant leurs +pères conquérants... Ils emportaient avec eux le +bonheur et la civilisation de l'Espagne!</p> + +<p>Après les musulmans, les catholiques. Allons +visiter la <em>cathédrale</em>. Ce colossal monument fut +commencé en 1523, c'est-à-dire très peu de +temps après la prise de Grenade. Il comprend +réellement trois parties distinctes: le <i lang="es" xml:lang="es">Sagrario</i>, +élevé sur l'emplacement de la grande mosquée +des Maures, la <i lang="es" xml:lang="es">Capilla Real</i> (la chapelle royale) +qui renferme deux superbes mausolées, celui des +rois catholiques (<i lang="es" xml:lang="es">los reyes catolicos</i>) Ferdinand +et Isabelle et celui de Philippe le Beau et de +Jeanne la Folle, et enfin la <em>cathédrale</em> proprement +dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement +qu'un seul tout; intérieurement ils communiquent +<span class="pagenum"><a id="Page_120">120</a></span> +ensemble, mais des grilles obligent à +sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles +portes, car il y a trois sacristains et par suite trois +étrennes!</p> + +<p>L'impression que j'ai retirée de ma visite à la +cathédrale est la suivante: avec le temps, l'argent +et les matériaux qu'on a employés à élever +cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, +faire un admirable chef-d'œuvre; ici on n'est +arrivé qu'à faire quelque chose de colossal, +d'énorme, de fantastiquement grand, mais du +plus insigne mauvais goût!</p> + +<p>Toute la soirée nous avons erré dans les rues +en quête d'observations. Les maisons à étroites +fenêtres munies de grilles à gros barreaux +recourbés dans lesquels on peut se loger comme +en une cage, leurs miradores placés sur les toits +et où l'on doit être si bien pour contempler les +belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs frais +patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre +mystérieuse des couloirs; les allures conquérantes +des Andalous sous le sombrero, la grâce +et la souplesse des femmes avec leurs châles à +franges, leurs grands peignes et leurs mantilles; +tout cela est d'un peuple réellement différent du +nôtre.</p> + +<p>Mais ici comme partout la couleur locale se +<span class="pagenum"><a id="Page_121">121</a></span> +perd. On voit de nouvelles rues où toutes les +maisons semblent apportées de France et nombre +de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs +sous des chapeaux encore plus énormes que ceux +de nos compatriotes!</p> + +<h3 class="date">Vendredi, 23 août.</h3> + +<p>Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous +partons de grand matin.</p> + +<p>Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a +dit beaucoup de mal du climat, des routes et des +hôtels d'Espagne, autant de légendes qu'il convient +de dissiper, mais ce qui est incontestable, +c'est la voracité avec laquelle les commerçants +de ce pays se jettent sur les malheureux étrangers +qui ont quelque chose à leur acheter ou +quelque service à leur demander.</p> + +<p>A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour +poser douze rivets à la tôlerie de l'auto. A Murcie +nous avons contraint l'hôtelier à nous rabattre +25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. +Enfin ici, dans une boutique ayant vaguement +l'allure d'un garage, on m'a demandé +108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement +et fourni pour icelui quelques mètres de +cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48 pesetas +<span class="pagenum"><a id="Page_122">122</a></span> +sur cette fantastique note et j'estime avoir payé +40 pesetas de trop. Après ce règlement amiable, +j'ai cru devoir, dans son propre intérêt, mettre +le patron de la boutique en garde contre de +pareilles exagérations qui ne pouvaient encourager +les étrangers à venir visiter son beau pays. +L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je +ne compte pas sur les étrangers pour manger +mon pain!»... La voilà bien la fierté espagnole!</p> + +<p>Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, +l'auto démarre doucement et file dans les vieilles +rues pour sortir de la ville.</p> + +<p>Adieu Grenade!</p> + +<p>Nous roulons dans la Véga sur une très bonne +route bordée d'arbres; de temps en temps des +ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs de +la lune nous rappellent que nous sommes dans +un pays béni où il y a encore de l'eau.</p> + +<p>La lune lentement se couche, sa face est pleine +d'horribles grimaces, on dirait une sorcière qui +traverse les airs pour se rendre à quelque Sabbat, +là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. +La crête de la Nevada s'est couverte de sang et +bientôt le globe lumineux en jaillit irradiant d'or +le manteau de pourpre de la montagne.</p> + +<p>Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant +allégrement les premiers échelons de <i lang="es" xml:lang="es">la</i> +<span class="pagenum"><a id="Page_123">123</a></span> +<i lang="es" xml:lang="es">sierra del Anuar</i>; derrière nous la riche Véga +étale au jour naissant sa luxuriante végétation +et nous lui lançons un dernier adieu, ainsi qu'à +la Nevada, ainsi qu'à Grenade qui se perd, éloignée, +dans les brumes de l'aurore.</p> + +<p><em>Alcala la Real</em>, avec ses maisons que le soleil +a uniformément teintées en ocre brillant, apparaît +au sommet d'une colline pointue. Nous passons +dans le bas quartier qui, peu à peu, +s'éveille; de graves petits ânes andalous entourent +une vieille fontaine renaissance ornée +d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans +se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière +eux. Ces ânes d'Espagne m'ont toujours +vivement intéressé; ce sont des sages entre les +sages; leur philosophie inépuisable les accompagne +sans cesse dans leur modeste et pénible +carrière. Soumis à leur maître parce qu'ils savent +que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, +ils s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de +meilleur dans leur vie de pauvres <i lang="es" xml:lang="es">burros</i> et pour +ne faire que le travail le plus strictement nécessaire. +Vous ne les verrez jamais s'effrayer au +passage de l'auto: ce serait faire une série de +mouvements qu'ils ont reconnus parfaitement +inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de +mules ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en +<span class="pagenum"><a id="Page_124">124</a></span> +vont tout droit, de leur petit pas menu, par le +chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour +happer un chardon qui leur a paru sympathique +ou pour goûter un peu au chargement qu'ils +ont sur les épaules si celui-ci est comestible. +Quand on les voit trottiner avec leurs petites +mines graves, on suppose, avec quelque raison, +qu'ils méditent sur la manière d'effectuer avec le +moins de fatigue le travail exigé.</p> + +<p>Depuis que nous avons quitté la Véga, une +seule culture défile devant nos yeux lassés par +cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier aux +feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente. +Des champs de l'arbre à huile s'étendent +à perte de vue, descendent au fond des +ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés, +comme des bataillons en manœuvre.</p> + +<p><em>Priego</em>, au milieu des vallons couverts d'oliviers, +ne présente rien de bien remarquable, si ce +n'est que l'on commence à s'apercevoir d'un +notable changement dans le caractère des habitants. +Jusqu'ici nous n'avions traversé que des +populations sympathiques, même dans l'Andalousie +de Grenade. Nous pénétrons à présent +dans la véritable Andalousie: pauvre, sale, hargneuse +et sauvage. Les mules elles-mêmes se +font ici plus méchantes et peureuses!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_125">125</a></span> +Après des détours sans nombre dans <i lang="es" xml:lang="es">la sierra +de Cabra</i>, on arrive à la petite ville de <em>Cabra</em>, +sur le <em>rio Cabra</em>... quel pays de chèvres!</p> + +<p>Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, +parfaite, unie comme un billard. C'est que +toute cette région renferme quelque peu d'eau. +En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas +toujours très remarquables, si ce n'est par la +poussière, cela provient surtout du manque d'eau. +Si nos meilleures routes françaises traversaient +des pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte +de pluie pendant huit mois sur douze, des pays +où règne constamment une intense chaleur, des +pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les +rechargements, je ne leur donnerais pas deux ans +pour devenir exactement semblables aux plus +mauvaises routes de par ici.</p> + +<p>A partir de Cabra le chemin devient cahoteux +et plein de poussière.</p> + +<p>Voici <em>Aguilar</em> dont les maisons blanches renvoient +en lueurs aveuglantes les brûlants rayons +du soleil. Des paysans en pittoresques costumes +andalous rentrent des champs, des enfants nus +piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges +et en corsages enjolivés jettent des couleurs +crues sur le blanc des murs. Costumes d'un autre +âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est +<span class="pagenum"><a id="Page_126">126</a></span> +l'Espagne des campagnes et des villages qu'il +faut voir. Dans les grandes villes, la vie, les +mœurs, les costumes deviennent de jour en jour +plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. +Mais dans la campagne tout s'est attardé +dans les anciens usages; là seulement on peut +contempler une humanité pittoresque qui donne +l'idée de l'Espagne de jadis.</p> + +<p>Nous voilà dans la région désolée qui entoure +Cordoue: de la terre, de la terre rouge à perte +de vue et une chaleur sèche de four à chaux. +Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, +on n'aperçoit plus un seul arbre.</p> + +<p><em>Fernan Nunes</em>, curieux village de petites maisons +blanches qui se sont rangées des deux côtés +de la route comme pour nous regarder passer +avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.</p> + +<p>D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et +d'une allure jusque-là inconnue: des cailloux +épars sur le sol dur, jetés çà et là comme exprès, +fuyant sous les roues, s'échappant comme des +balles, frappant sur la tôlerie avec des détonations +de pistolet. A mesure qu'on avance ils se +font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est +une couche épaisse comme un empierrage tout +frais, mais ici permanent. Les pneus sont à rude +épreuve, les arêtes vives des pierres les incisent, +<span class="pagenum"><a id="Page_127">127</a></span> +les déchiquettent, on sent avec douleur +qu'ils s'en vont par petits morceaux. Lorsqu'en +France nous avons à traverser un de ces lits de +cailloux frais que les ingénieurs mettent si gracieusement +à notre disposition sur toute la largeur +du chemin, il n'est pas d'injures que nous +ne proférions ni de plaintes que nous n'exhalions; +ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des kilomètres +et toute plainte serait superflue.</p> + +<p>Après l'ascension d'une dernière colline de +terre, la route plonge dans une vaste plaine. Au +loin un mince fil d'argent: <em>le Guadalquivir</em>, une +large tache blanche tout au bord: <em>Cordoue</em><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a>.</p> + +<p>On arrive au bord du fleuve juste en face de la +vieille métropole religieuse des Maures, de la +ville sainte qui essaya de supplanter La Mecque +et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant +aux mains des <i lang="es" xml:lang="es">ghiaours</i> catholiques. On +traverse le Guadalquivir sur un pont défendu par +une ancienne porte fortifiée, <em>la Calahorra</em>. Ce +pont fut construit par les Arabes, c'est un ouvrage +monumental de plus de 200 mètres de long, +de seize arches, assis sur des fondements romains. +Cordoue fut, en effet, une ville romaine +<span class="pagenum"><a id="Page_128">128</a></span> +importante, capitale de la province d'Espagne +Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et +aux deux Sénèques.</p> + +<p>Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps +sur le pont du Guadalquivir. Notre auto y +fit aussi une station prolongée malgré la chaleur +accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve +on jouit de la plus belle vue panoramique de la +ville.</p> + +<p>De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue +s'aligne le long de la rive. Au premier plan l'immense +mosquée, surmontée du clocher et du +dôme de la cathédrale, additions catholiques; à +côté d'elle, et à sa gauche, la porte de la ville. +<em>Puerta del Puente</em>, porte du Pont: deux +colonnes doriques élevées au seizième siècle sur +l'emplacement de l'ancienne porte arabe (la <i lang="es" xml:lang="es">Bib +Alcantara</i>), juste en face du pont. A droite et à +gauche les maisons arabes qui suivent les rivages +et montent insensiblement la pente douce sur +laquelle s'étage la ville.</p> + +<p>A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins +arabes sont encore assez bien conservés.</p> + +<p>Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien +ne rappelle en elle notre civilisation. Ses maisons +étroitement enchevêtrées ne laissent percevoir +aucune rue, aucune artère de quelque largeur. +<span class="pagenum"><a id="Page_129">129</a></span> +Cordoue est restée figée dans sa forme d'il y a +mille ans, Cordoue ne possède que d'étroites +ruelles; autour de la ville seulement on peut +trouver des promenades et quelques boulevards. +Connaissant ce détail, nous ne nous sommes pas +risqués à introduire notre longue voiture dans le +labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont +aux piétons et aux <i lang="es" xml:lang="es">burros</i>, nous remontons la +rive du fleuve le long des murs de la mosquée et +en contournant la ville nous finissons par découvrir +une rue un peu plus large que les autres qui +nous amène devant l'<em>hôtel Suisse</em>, signalé partout +comme le meilleur de Cordoue.</p> + +<p>C'est aujourd'hui que nous avons constaté la +température la plus élevée jusqu'ici. Pour une +fois que nous avons fait exception à la règle +que nous nous étions fixée de ne pas voyager au +milieu de la journée, nous avons bien réussi! +Nous sommes arrivés à l'hôtel à midi, bouillants +de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à +remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées +par notre évaporation prolongée. Notre +couvert est mis dans un <em>patio</em> bien aéré, le menu +est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi? +L'hôte, la bouche en cœur, nous répond +que la glace qui se consomme à Cordoue est +amenée une fois par jour de Séville par le train; +<span class="pagenum"><a id="Page_130">130</a></span> +or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue +n'aura pas de glace; c'est abasourdissant! Voilà +une ville de 50 000 mille âmes qui possède la +température sénégalienne que l'on sait, elle n'a +même pas une machine à glace, elle fait venir sa +glace de Séville, c'est-à-dire de 150 kilomètres, +et si le train reste en panne,—ce qui arrive +en Espagne,—ou si le glacier de Séville manque +le départ, tout le monde est obligé de boire +chaud pendant vingt-quatre heures.</p> + +<p>Cordoue est une ville morte au centre d'un +pays défunt.</p> + +<p>Jadis la campagne qui l'environne, <i lang="es" xml:lang="es">la Campina</i>, +admirablement irriguée par les Maures, +était fertile et verdoyante; c'est aujourd'hui un +désert où l'on ne voit que quelques maigres +champs de blé, pas un arbre, pas un brin de verdure +et qui doit sa stérilité aux chrétiens comme +Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.</p> + +<p>Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville +sainte qui mérita le nom de La Mecque d'Occident, +capitale de toute l'Espagne mauresque, +métropole de l'érudition arabe où accouraient les +étudiants de tous les points d'Europe, au centre +d'un pays dont la fertilité était alors proverbiale, +Cordoue devint en l'an 1000 la première ville +d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_131">131</a></span> +En 1236 les catholiques <i lang="es" xml:lang="es">reconquistadores</i> mirent +fin à sa brillante fortune. Plus fanatiques, +plus maladroits surtout que les Arabes, les Castillans +ne surent utiliser le précieux instrument +qui venait de leur échoir. Les Maures avaient +autrefois respecté la croyance des chrétiens +vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer +l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger +la ville et la campagne de ceux qui avaient +apporté la richesse, de ceux qui l'emportèrent +avec eux.</p> + +<p>Après le départ des Arabes, Cordoue meurt +subitement,... cadavre elle est encore aujourd'hui. +Elle a actuellement environ 50 000 habitants qui +se perdent dans son grand squelette comme un +corps trop maigre en un trop vaste habit.</p> + +<p>Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici +par les propriétés conservatrices du climat espagnol. +La Cordoue d'à présent est exactement +celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles +qui furent construites par les Maures, ses rues +étroites et tortueuses sont les mêmes que parcouraient +les Arabes au temps des califes. Les +Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe +après dix siècles, reconnaîtraient leur ville, rentreraient +dans leurs maisons, comme s'ils en +étaient sortis d'hier seulement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_132">132</a></span> +Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? +Il n'y a que deux causes de transformation pour +les villes: l'humidité destructrice et la pioche des +démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les +maisons peuvent se conserver intactes indéfiniment. +Pourquoi démolir si l'on n'a pas à reconstruire? +Les nouveaux quartiers sont le propre des +villes qui se développent; ici, au contraire, il y a +déjà trop de maisons pour le nombre des habitants, +point n'est besoin d'en construire de nouvelles.</p> + +<p>Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y +voit guère que des maisons inhabitées et des +mendiants. C'est à croire que tous ses habitants +mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, +tendant la main; à chaque carrefour nous étions +assaillis par de nouvelles supplications, souvent +nous devions écarter des bras quémandeurs qui +nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu +des gens très proprement vêtus me demander +<i lang="es" xml:lang="es">cinco centimos</i>.</p> + +<p>Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute +une ville.</p> + +<p>L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée +par le champignon chrétien poussé en son +milieu, n'en est pas moins encore une des merveilles +du monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_133">133</a></span> +La grande mosquée de Cordoue est l'expression +de la civilisation arabe, vigoureuse et +croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le +résultat de cette même civilisation, devenue raffinée +et sceptique.</p> + +<p>C'est un asile, vaste comme la religion de +Mahomet, où la demi-obscurité et la fraîcheur +invitent au repos et à la prière. Une forêt infinie +de gracieuses colonnes continuant la forêt d'orangers +et de palmiers du délicieux patio qui la précède. +C'est l'épanouissement de l'art arabe dans +toute son uniforme beauté. C'est une heureuse +union de la légèreté, du goût et de la grâce avec +l'immensité. C'est la compréhension si nette +qu'avaient les Arabes de tout ce qui touche à +l'embellissement de la vie.</p> + +<p>L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même +idée que celle qui présida à la construction des +mosquées égyptiennes. C'est la simplicité même, +des rangs de colonnes également distantes, symétriquement +disposées, suivant la longueur comme +dans le sens de la largeur. Ces colonnes, réunies +entre elles par des arcs arabes allant régulièrement +de l'une à l'autre, supportent un plafond +uniforme: plat et en bois précieux richement +incrusté à l'origine, remplacé par d'horribles +voûtes depuis la domination castillane. On conçoit +<span class="pagenum"><a id="Page_134">134</a></span> +qu'un pareil monument n'a pas de limites, +qu'il peut être incessamment agrandi. C'est ce +qui eut lieu pour la grande mosquée de Cordoue; +elle fut construite en plusieurs fois par +les califes omyades, sans que les parties ajoutées +successivement altèrent en rien l'harmonie +générale.</p> + +<p>Il y a là des colonnes de tous les styles et de +toutes les formes. Il y en a de tous les matériaux: +porphyre, marbres de diverses nuances, jaspe, +granit, vert antique. Cette diversité, loin de +nuire, ajoute encore au charme qui se dégage de +la forêt de pierres.</p> + +<p>Les deux <i lang="es" xml:lang="es">mibrabs</i> qui subsistent sont deux +purs chefs-d'œuvre. Le dernier en date représente +l'arc arabe parfait, il est orné de mosaïques +inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont +les sculptures sur stuc rappellent assez certains +ornements de l'Alhambra.</p> + +<p>On met à jour, en ce moment, des chapelles +latérales dont les fines ciselures, jusque-là cachées +sous un déplorable plâtras, semblent tenir plus +du tissu que de la pierre, tellement elles sont +légères, aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus +on va les voir osciller.</p> + +<p>Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se +plaise à contempler la perspective unique au +<span class="pagenum"><a id="Page_135">135</a></span> +monde de toutes les colonnes allant se perdre +dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on +ne peut s'arracher au charme qui vous étreint +dans cet ancien temple de l'islam.</p> + +<p>Je crois qu'on y resterait des journées entières +si l'on n'en était chassé par la horde sale et +puante des mendiants et des sacristains qui en +ont fait leur tanière.</p> + +<p>Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir +cette chose admirable, l'impression qu'il me +semble que tout le monde éprouverait, comme je +l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. +Et qui ne serait attristé au spectacle du vandalisme +qui a fait trouer les plafonds, détruire les +arcs gracieux, abattre les fines colonnades du +milieu de la mosquée pour y encastrer une cathédrale +colossale et de mauvais goût? D'un mauvais +goût plus frappant encore par la lourde +richesse dont l'église est ornée et la simple beauté +de ce qui reste de la mosquée.</p> + +<p>Beaucoup de gens ont crié à la profanation en +voyant à Grenade le palais de Charles-Quint +élevé sur la colline de l'Alhambra à la place +d'une partie du palais des rois Maures. Je ne +partage pas absolument leur avis, d'abord parce +que le palais de l'Empereur est de l'art le plus +pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire +<span class="pagenum"><a id="Page_136">136</a></span> +qu'une faible partie des bâtiments mauresques +dont la disparition n'a nullement nui à la beauté +de ceux qui restent.</p> + +<p>Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation +qui eut lieu, un acte de pure barbarie +qui a fait détruire à jamais l'harmonie du chef-d'œuvre +d'une civilisation qui n'est plus. Et ce +même Charles-Quint, auquel l'autorisation de +construire la cathédrale au milieu de la mosquée +avait été surprise, contemplant un jour l'irréparable, +dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais +su ce que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas +fait, car ce que vous construisez là se trouve partout +et ce que vous aviez auparavant n'existe +nulle part dans le monde.»</p> + +<h3 class="date">Samedi, 24 août.</h3> + +<p>La seule animation de Cordoue s'est réfugiée +au <i lang="es" xml:lang="es">Paseo del Gran Capitan</i>, promenade ainsi +nommée en souvenir du fameux général Gonzalve +de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples +en 1495 et que ses compatriotes, les Espagnols, +surnommèrent le <em>Grand Capitaine</em>. C'est un +grand et large boulevard planté d'orangers et de +palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. +Les habitants de Cordoue viennent, le plus nombreux +<span class="pagenum"><a id="Page_137">137</a></span> +possible, s'y promener aux heures fraîches +de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin +de faire croire que leur ville est encore habitée! +On y rencontre des Andalouses... bien moins +jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont ici +des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas +voir armés d'escopettes et de <i lang="es" xml:lang="es">navajas</i>!</p> + +<p>La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette +nuit en un orage bienfaisant, une abondante +pluie a rafraîchi l'atmosphère et maintenant que +le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a +point trop chaud; allons, le climat de l'Espagne +n'est pas si terrible qu'on le prétend en France!</p> + +<p>L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. +Il y a de la glace!... Il paraît que le train de +Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre légende +française représentant les hôtels espagnols comme +au-dessous de tout ne se vérifie toujours pas.</p> + +<p>A 4 heures du soir, en route pour Séville.</p> + +<p>Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, +retraverser le vieux pont des Arabes, refaire +pendant une quinzaine de kilomètres la route par +laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des +collines nues qui forment de ce côté le bord de la +vallée du grand fleuve andalou, nous trouvons la +bifurcation de la route de Séville. C'est toujours +l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore +<span class="pagenum"><a id="Page_138">138</a></span> +que celui d'hier. Avec un peu d'eau cette route +si large pourrait être excellente, malheureusement +il n'y en a point, le Guadalquivir est trop +loin. Les cailloux restent éternellement en suspens, +les charrettes, trop rares, ne peuvent les +enfoncer et se contentent d'y creuser de profondes +ornières... Les ornières dans les cailloux, +c'est une affaire bien particulière, je vous prie de +le croire! Il y a 40 kilomètres comme cela, en +première vitesse tout le temps.</p> + +<p>On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, +on va principalement à cheval, à mule ou +à âne. Les chevaux andalous sont très beaux, ils +forment avec leurs cavaliers de fort jolies silhouettes.</p> + +<p>Et l'on va, montant et descendant d'éternels +mamelons grillés par le soleil. Pas un arbre, la +terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au +printemps le sol se couvre de quelques moissons, +le reste du temps c'est le spectacle désolant du +vide infini.</p> + +<p><em>La Carlota</em>, le dernier village de la province +de Cordoue, maisons basses et blanches régulièrement +alignées le long du chemin.</p> + +<p>On passe ensuite dans la province de Séville; +aussitôt la route devient bonne. Du haut d'une +colline, voici qu'on distingue une ville toute +<span class="pagenum"><a id="Page_139">139</a></span> +blanche: c'est <i lang="es" xml:lang="es">Ecija</i>, qu'on a surnommée <em>la +poêle à frire de l'Andalousie</em>; c'est dire que le +soleil doit y être particulièrement caressant!</p> + +<p>La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui +vient de Grenade, qui a beaucoup d'eau et qui +fait tourner plusieurs moulins arabes bien conservés; +mais elle est située au fond d'une véritable +cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés +lui renvoient consciencieusement tous les +rayons solaires; elle a tout ce qu'il faut pour frire!</p> + +<p>La ville est confite dans son ancienneté, mais +pas comme Cordoue; ce n'est pas un cadavre, +elle est coquette et animée. Ses basses maisons, +aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme +autant de petits chefs-d'œuvre, sont serrées les +unes contre les autres; ses rues, larges de deux +pas, ne laissent pas aller les rayons du soleil jusqu'au +sol... Elles se défendent de leur mieux. +Toutes les murailles sont peintes de blanc ou de +couleurs claires et riantes. Une quantité de clochers +effilés, hauts, pointus, semblables à des +minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le +ciel.</p> + +<p>Une population pittoresque, qui a conservé +une bonne partie des anciens costumes andalous, +circule ou séjourne dans les rues étroites où nous +avons juste la place de passer avec notre voiture.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_140">140</a></span> +Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.</p> + +<p><em>Luisiana</em> est un pauvre <i lang="es" xml:lang="es">pueblo</i> autour duquel +ne poussent que de chétifs palmiers nains dans +l'immensité des champs où pâturent comme ils +peuvent de grands troupeaux de taureaux de +combat. Ces brutes lèvent la tête à notre approche +et nous regardent passer avec des airs +ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira +peut-être de spectacle dans quelques jours. +Nous les voyons là bien tranquilles; dans l'arène +ils seront furieux et fous!</p> + +<p>La route escalade une haute colline rouge, +derrière le sommet de laquelle se cache <em>Carmona</em>. +Après un dernier virage, l'auto, lancée +comme une balle, se rue dans la ville apparue +tout à coup; c'est une véritable surprise: du +désert on a sauté dans la vie. La ville était réellement +embusquée au dernier tournant de la route, +son apparition inopinée nous a fait peur. Un +coup de frein et les chevaux assagis passent sous +une belle porte, au delà de laquelle s'agite une +population compacte et remuante.</p> + +<p><em>Carmona</em> est une vieille ville: au temps des +Romains elle s'appelait <em>Carmo</em>. A peu de distance +des constructions actuelles, on a découvert +une importante nécropole romaine renfermant une +<span class="pagenum"><a id="Page_141">141</a></span> +grande quantité de tombeaux, bien conservés, +très intéressants à visiter. Elle fut aussi une ville +arabe florissante; avec son alcazar mauresque, +sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, +ses maisons basses, elle a conservé, comme +tant de ses sœurs, un air absolument arabe, une +allure de famille, les traits des ancêtres.</p> + +<p>On sort de Carmona en passant sous un portique +mauresque très bien conservé et très grandiose.</p> + +<p>Nous trouvons alors une route, oh! une route +comme on n'en voit qu'en approchant des grandes +villes. C'est Séville qui s'annonce: poussière, +ornières et trous, il nous reste une quarantaine +de kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis +considérablement l'allure et nous n'en sommes +pas moins gais pour cela.</p> + +<p>De misérables villages s'allongent de temps en +temps au bord de la route; ils ont toujours et +toujours l'air arabe. Quelle puissante empreinte +les Maures ont laissée sur cette Espagne! A +chaque instant on s'attend à voir sortir des +Arabes des maisons et s'épandre dans les petites +rues en troupe bariolée et remuante. C'est que +ces villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes +sombres, ces fenêtres étroites et rares ont été +créés par eux et pour eux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_142">142</a></span> +Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui +habita la péninsule après les Romains. Il fut surtout +l'être le mieux adapté au pays et à son climat. +Il disposa l'Espagne à son usage: son génie +plane encore au-dessus de son ancien séjour.</p> + +<p>L'Espagne fut arabe.</p> + +<p>Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; +tout resta lui: les villes, les maisons, même les +usages et même les habitants chez lesquels son +sang se reconnaît encore.</p> + +<p>L'Espagne est restée arabe.</p> + +<p>Au moment où le soleil se couchait avec la +célérité qui le caractérise à cette latitude, nous +traversions <em>Alcala de Guadaira</em>, petite ville où +semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers +de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un +moulin dans chacune des maisons; on entend de +toutes parts un continuel ronron de cylindres +écrasant les grains.</p> + +<p>C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, +la route que nous viendrons chercher bientôt.</p> + +<p>Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons +et sautons dans les trous de la route. Le +compteur marque 143 kilomètres; nous sommes +donc tout près de <em>Séville</em>. En effet, voici venir +au-devant de nous quelque chose de très éclairé; +c'est un tramway, et électrique, s'il vous plaît! +<span class="pagenum"><a id="Page_143">143</a></span> +Un long boulevard solitaire, puis des maisons de +banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards +éclairés, animés, des boulevards de grande +ville, une rue, une large place plantée de luxuriants +palmiers et sur laquelle une foule intense, +sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque +à musique; une autre rue, étroite celle-là, laissant +à peine passer la voiture, et enfin nous stoppons +devant l'<em>Hôtel de Madrid</em><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a>.</p> + +<p>Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, +est vaste et luxueux. Les chambres en sont peu +confortables, la cuisine y est assez bonne; le service, +fait par un personnel andalou, est détestable. +Un grand patio, planté de beaux palmiers +entourant une fontaine, où l'on prend agréablement +son café en rêvassant dans des fauteuils +d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous +les patios espagnols; c'est là un secret que je +n'ai jamais pu pénétrer, que cette brise fraîche +qui vous caresse toujours délicieusement dans les +patios, même en plein midi. Une salle à manger +de style arabe à colonnettes et à ciselures sur +stuc qui rappelle l'Alhambra évoque aux estomacs +les délices des festins mauresques, mais la +<span class="pagenum"><a id="Page_144">144</a></span> +mine renfrognée des garçons qui circulent autour +des tables et leurs inattentions indélicates vous +enlèvent rapidement le supplément d'appétit qui +était résulté de cette vision.</p> + +<h3 class="date">Dimanche, 25 août.</h3> + +<p>Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue +l'Andalousie sale et Séville l'Andalousie +riche.</p> + +<p>Séville représente la grande cité, remuante, +gaie, bruyante. Elle est commerçante et industrielle. +Sa situation au bord du Guadalquivir, que +le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour +les navires, en fait aussi une ville maritime. Des +rues animées, de vastes boulevards, beaucoup de +places, de belles promenades bien ombragées, +d'immenses jardins publics où les palmiers et les +orangers poussent avec l'exubérance de ce climat, +de l'eau en abondance, en font un agréable séjour +au milieu du désert andalou.</p> + +<p>Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, +comme Cordoue, c'est à la fois la cité de +jadis et la ville du présent, c'est la ville maure +qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine +de vigueur, a su rester capitale.</p> + +<p>C'est à Séville que les traditions et les costumes +<span class="pagenum"><a id="Page_145">145</a></span> +nationaux se sont le mieux conservés. Ici +est le foyer de la tauromachie: Séville a même +créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne +plus qu'à Séville on n'a le goût du clinquant +et du geste matamore; mieux qu'en tout +autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable +Espagne <i lang="es" xml:lang="es">flamenco</i>.</p> + +<p>Le mot <i lang="es" xml:lang="es">flamenco</i> a voulu désigner tout ce que +le caractère espagnol a récolté de bizarre dans le +mariage du sang goth avec le sang maure. Flamenco, +c'est la frénésie du peuple, c'est la passion +du clinquant, du cri, de la bestialité; c'est +<em>la folie espagnole</em>. Flamenco sont les courses de +taureaux, les danses populaires, les déhanchements +obscènes aux castagnettes et aux tambourins; +flamenco les combats de coqs, la vantardise +et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, et +les œillades des cigarières, et les effets de torse +des toreros, tout cela est flamenco!</p> + +<p>Cette disposition particulière de caractère est +générale chez l'Espagnol, mais elle est portée à +son degré le plus élevé chez l'Andalou. Ce dernier +forme le peuple le plus pittoresque qui se +puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est +une population sale, fainéante et désagréable, +dont on a vite assez.</p> + +<p>Les Andalous ont un aspect et une démarche +<span class="pagenum"><a id="Page_146">146</a></span> +caractéristiques. Tous sous le sombrero national, +leur maigreur, leur ventre rentrant et leurs fesses +jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, +en font la copie exacte des toreadors que nous +avons tous vus en France aux courses de taureaux..., +c'est qu'aussi la majorité des toreros +sont Andalous.</p> + +<p>Les Sévillannes sont généralement petites et +vives; grands yeux noirs qu'elles ne tiennent pas +dans leurs poches; petits pieds, corps souple, +démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles +portent leurs cheveux collés aux tempes. Celles +qui n'ont pas encore arboré le chapeau circulent +en cheveux avec la mantille ou bien seulement +un œillet rouge ou un ruban de couleur vive au +milieu du front ou sur la tempe. Elles sortent +surtout le soir, après les heures brûlantes; dans +la journée elles restent paresseusement dans le +délicieux patio que possède toute maison d'Andalousie.</p> + +<p>Le <em>patio</em> est le centre de la vie dans ces pays +chauds. C'est une cour ménagée au milieu de la +maison; dallée de marbre, entourée de colonnes +supportant une galerie vitrée qui longe le premier +étage, elle communique avec toutes les +pièces du rez-de-chaussée. Un velarium protège +le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant +<span class="pagenum"><a id="Page_147">147</a></span> +dans une vasque centrale le rafraîchit, des +plantes exotiques l'égayent. Un couloir le fait +communiquer avec la rue où une grille à jour, +souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas +les regards des passants de pénétrer dans ce frais +intérieur. C'est une cour qui est surtout un +appartement, un appartement commun où l'on se +tient la plus grande partie du temps.</p> + +<p>L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, +puis romaine, elle devrait, d'après la légende, +son nom actuel au souvenir d'une aventure +arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis +(nom primitif de Séville) pour se rendre à Rome, +César trouva au sortir de la ville une vieille +femme en haillons qui l'arrêta et qui, se disant +sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller +dans la ville éternelle où l'attendait le poignard +de l'assassin. Jules César passa outre, mais +quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on +se souvint de la prophétie et l'on donna à la ville +le nom de <i lang="es" xml:lang="es">Civitas Sibillæ</i>, ville de la Sybille, +d'où serait venu Séville.</p> + +<p>Séville fut conquise par les Maures en 712; +elle participa en première ligne à leur brillante +civilisation et fut même quelque temps capitale +de l'Espagne arabe, après le démembrement du +califat de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des +<span class="pagenum"><a id="Page_148">148</a></span> +catholiques en l'an 1248, mais des événements +heureux la préservèrent de la ruine qui s'était +appesantie sur la plupart des cités arabes après +la reconquête. Elle fut assez longtemps résidence +de la cour qui y entretint ainsi un mouvement et +un commerce qui lui furent profitables. Enfin la +découverte de l'Amérique amena d'immenses +richesses dans son port qui pour longtemps fut +l'un des plus florissants de l'Europe.</p> + +<p>Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue +sa Mosquée, Séville a son Alcazar.</p> + +<p>L'<i lang="es" xml:lang="es">Alcazar</i> de Séville n'est pas un aussi précieux +monument de la civilisation arabe, car il +fut en grande partie refait par les Castillans; il +n'en est pas moins œuvre authentique, ses restaurations +étant le fait d'artistes arabes employés +dans ce but par les princes catholiques. Le roi +légendaire de Séville, <em>Pierre le Cruel</em> (1350-1369), +fut le principal restaurateur de l'Alcazar; +son successeur Henri II<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a> contribua aussi pour +beaucoup à la réédification de l'ancien palais des +<span class="pagenum"><a id="Page_149">149</a></span> +rois maures. Enfin Isabelle la Catholique, puis +Charles-Quint continuèrent et terminèrent les +travaux, toujours avec le concours des Maures et +de leurs derniers descendants espagnols.</p> + +<p>L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, +est celui d'une forteresse. Rien n'éveille +l'idée des splendeurs de l'intérieur,... les jardins, +les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de +très hautes murailles.</p> + +<p>A l'intérieur c'est un peu la même chose que +ce que nous avons vu à l'Alhambra, mais plus +homogène, car c'est un palais et non une série de +palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux +sont mieux conservés mais moins harmonieux, +moins fins: on sent que c'est plutôt de la +copie d'art que de l'art proprement dit.</p> + +<p>Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux +enchantés où se plaisaient les califes et leurs +favorites, ont été profondément modifiés par +Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un +séjour qui donne une idée de ce que pourrait être +le Paradis de Mahomet.</p> + +<p>Nous errâmes longtemps dans ces <em>délices des +rois mau-au-au-res</em>. Orangers aux fruits d'or, +longs boulevards de myrtes odorants, allées de +buis taillés comme le marbre, interminables palmiers +portant là-haut, tout là-haut, des quantités +<span class="pagenum"><a id="Page_150">150</a></span> +de grappes de dattes qui seront mûres en novembre, +bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, +rosiers et caroubiers, allées ombreuses, fontaines +jaillissantes, kiosques de repos, tout est conçu, +exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le repos +du corps, la satisfaction des sens.</p> + +<p>Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a>, +la <em>cathédrale</em> est du gothique dans +toute sa puissante beauté. Cette fois, voilà une +œuvre catholique espagnole qui est de bon goût. +C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; +la cathédrale de Séville est un des plus +vastes édifices gothiques religieux qui soient au +monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée +d'une coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula +plusieurs fois, est pleine d'ombre mystérieuse; la +lumière y arrive pâle et tamisée par d'étroits vitraux +qui sont de pures merveilles. Les courbes +gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les +larges colonnes vont se perdre dans l'obscurité +du sommet formant comme un ciel brumeux et +imprécis au-dessus du chœur de la <i lang="es" xml:lang="es">capilla mayor</i>. +Il faudrait des heures et des heures pour voir +comme il le mérite l'intérieur de cette cathédrale +<span class="pagenum"><a id="Page_151">151</a></span> +qui est un véritable et précieux musée de peinture +et de sculpture.</p> + +<p>Extérieurement, la masse énorme semble un +peu lourde, mais à son côté la <i lang="es" xml:lang="es">Giralda</i> produit un +effet si superbe!</p> + +<p>La Giralda est un ancien minaret arabe devenu +clocher catholique. Jadis la grande mosquée de +Séville étalait ses splendeurs sur l'emplacement +où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la +tour du muezzin fut conservée par les Castillans +qui ornèrent son sommet d'une statue de la Foi, +mobile sur un pivot, formant girouette (<i lang="es" xml:lang="es">giraldillo</i>) +et qui a donné son nom à la tour. La Giralda +est le plus beau monument mauresque de +Séville, elle date du douzième siècle, au temps +de la domination des <em>almohades</em> de Barbarie. +Elle a près de 100 mètres de haut et de très loin +dans la campagne signale au voyageur la capitale +de l'Andalousie.</p> + +<p>Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans +la journée, pendant la grosse chaleur, on voit peu +de monde dans les rues, dès que le soleil commence +à se coucher, Sévillans et Sévillannes +s'empressent de quitter leurs maisons et s'épandent +sur les boulevards et sur les places. La nuit +tombée, on reste stupéfait de voir l'animation +vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points +<span class="pagenum"><a id="Page_152">152</a></span> +importants de la cité. Bien que Séville soit +grande et peuplée, on se demande d'où peut bien +sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires +ou civiles commencent leurs concerts, les +cinématographes en plein air crépitent et balbutient, +chanteurs et chanteuses braillent sur des +estrades de planches, les castagnettes retentissent +et les danses commencent. Il faut avoir +vu soi-même pareille animation pour s'en faire +une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, +nous crûmes qu'il y avait fête à Séville; pas +du tout, c'est tous les soirs de l'année comme +cela!</p> + +<p><em>Majos</em> et <em>Majas</em> s'en vont côte à côte dans la +foule crapuleuse et hurlante. Sévillans et Sévillannes +de marque, qui toute la journée s'étaient +tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios, +arborent chapeaux et mantilles, montent dans +leurs équipages et vont interminablement faire +la navette sur le <em>paseo de las Delicias</em>, immense +boulevard ombreux et toujours bien arrosé +qui longe le Guadalquivir depuis l'ancienne +tour mauresque de l'Or jusqu'au parc Marie-Louise.</p> + +<p>Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense +animation règne joyeuse et bourdonnante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_153">153</a></span></p> + +<h3 class="date">Lundi, 26 août.</h3> + +<p>Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse +Manufacture de Tabacs de Séville. Nous +apprîmes avec regret que la visite n'était pas +autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, +les cigarières y travaillent à peu près nues, +motif qui ne fit qu'augmenter singulièrement les +regrets de mon ami Adrien!</p> + +<p>Dans la journée, les rues et les places les plus +larges, et par suite les plus exposées aux rayons +du soleil, sont à peu près désertes. Toute l'animation +de Séville se concentre alors dans l'étroite +<em>calle de las Sierpes</em>. C'est la rue des affaires, des +banques, des cafés et des cercles. Interdite aux +voitures, couverte d'immenses tentes ou <i lang="es" xml:lang="es">toldos</i> +allant d'une maison à l'autre et qui la protègent +complètement des rayons solaires, elle semble +alors le rendez-vous de tout Séville depuis le +négociant, le courtier, l'employé qui s'y rendent +pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au +cercle, la jolie Sévillanne qui parcourt curieusement +les magasins, le flâneur qui s'installe au +café, les toreros qui ne trouvent plus que là des +gens pour admirer leurs effets de torse et de +fesses, les majas en quête d'amoureux, les sauvages +<span class="pagenum"><a id="Page_154">154</a></span> +paysans andalous venus en leurs retardataires +mais si pittoresques costumes pour vendre +quelque récolte, les vieilles duègnes fardées et +horribles accomplissant une louche commission, +les cigarières qui toutes à la tâche ne sont retenues +par aucune heure fixe à la manufacture, les +gitanas, les gamins et, par-dessus tout, les mendiants +qui suivent toujours la foule et enfin jusqu'aux +touristes comme nous qui viennent curieusement +regarder ce peuple bigarré qui s'agite.</p> + +<p>Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, +c'est que tout le monde se gratte, mais se +gratte perpétuellement... les habitants de Séville +doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres +touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, +finirent par se gratter aussi!</p> + +<p>Après un déjeuner que je dois proclamer +exquis, nous avons quitté <em>l'Hôtel de Madrid</em>, à +3 heures du soir. L'auto nous emporte maintenant +vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, +Algésiras, Gibraltar. Primitivement je comptais +aller de Grenade à Malaga, Gibraltar et Cadix, +puis de là atteindre Séville, mais il me fallut changer +mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet +que la route nouvelle n'était pas encore achevée +entre Malaga et Gibraltar et que la vieille, la +route aux surprises dont nous nous serions cependant +<span class="pagenum"><a id="Page_155">155</a></span> +accommodés, était momentanément coupée +irrémédiablement sur plusieurs points. Je fus +donc obligé de prendre le nouvel itinéraire suivant: +Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar +pour revenir ensuite de Gibraltar à Séville. +Cela allongeait notre parcours de 200 kilomètres +environ, mais sur le total nous n'en étions pas à +cela près!</p> + +<p>Il faut refaire jusqu'à <em>Alcala de Guadaira</em> la +mauvaise route par laquelle nous sommes arrivés. +A Alcala, on prend à droite la route royale de +Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement +meilleure, quoique bien raboteuse encore.</p> + +<p>On atteint assez rapidement <em>Utrera</em>, grand +pueblo à l'air cossu, mais dont la voirie est réellement +trop insuffisante: on fait de véritables +plongeons successifs dans de grands trous situés +bien au milieu des rues. Mais dès la sortie de la +petite ville on trouve une route lisse comme un +tapis où l'on roule vivement; il y a bien de loin +en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement +faire de la vitesse.</p> + +<p>Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. +On circule au milieu des plantes désertiques, +on ne rencontre âme qui vive, pas le +moindre village, pas même des chemineaux. De +temps en temps de grandes <i lang="es" xml:lang="es">manadas</i> de taureaux. +<span class="pagenum"><a id="Page_156">156</a></span> +Nous avons dû traverser un de ces troupeaux +qui avait envahi la route; aucune des +redoutables bêtes ne manifesta d'hostiles intentions +à notre égard. S'ils avaient voulu cependant, +leurs cornes effilées seraient entrées dans le +radiateur comme dans du beurre!</p> + +<p>En approchant de Jerez la route redevient défoncée, +mais sur quelques kilomètres seulement. +Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a +pas énormément de vignobles autour de la ville +dont les caves sont si célèbres, des champs incultes +surtout et beaucoup de figuiers de Barbarie.</p> + +<p>Nous traversons <em>Jerez</em> sans nous y arrêter; la +ville, jolie et riche, mérite une visite, aussi nous +proposons-nous d'y faire étape au retour.</p> + +<p>Un peu après la sortie de la ville, on trouve un +carrefour où de nombreuse routes s'en vont dans +toutes les directions sans qu'aucun poteau indicateur +puisse montrer la bonne; après nous être +renseignés auprès d'indigènes que la charitable +Providence avait placés là tout exprès, nous prenons +franchement à gauche la direction de Cadix. +Les Espagnols de là-bas prononcent <em>Cadi</em> avec +une intonation naïve qui nous amusait beaucoup +chaque fois que nous avions à les interpeller pour +demander notre chemin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_157">157</a></span> +Toujours la campagne nue; aucun arbre ne +vient rompre la monotonie du désert. On ne rencontre +que quelques rares paysans montés sur de +petits <i lang="es" xml:lang="es">burros</i>, qu'ils excitent de leur continuel: +<i lang="es" xml:lang="es">arrea, arrea</i>. Sur la route très bonne, l'auto +glisse silencieuse et douce.</p> + +<p>Sur la droite, le soleil vient de plonger sous +l'horizon, laissant derrière lui une lueur pourpre +d'incendie; subitement c'est la nuit, sans transition +on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière +éclatante à la nuit sombre et sans lune.</p> + +<p>Au morne silence de tout à l'heure a succédé +un vague grondement, plutôt un murmure, et des +émanations âcres, mais agréables, nous viennent +par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.</p> + +<p>Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment +éclairée, c'est <em>Puerto de Santa-Maria</em>: +une ville toute en longueur, une interminable rue +resplendissante de lumières, très animée, mais +encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de +traverser cette ville sans fin et quand nous arrivons +au bout, un habitant interrogé nous annonce +que nous nous sommes trompés, et que +pour aller à Cadix, <em>Cadi</em>, il aurait fallu tourner à +gauche avant l'entrée de la ville. Très bien! il +nous faut maintenant refaire en sens inverse +<span class="pagenum"><a id="Page_158">158</a></span> +l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de +trous, jusqu'au commencement de la ville où +nous trouvons effectivement la bonne route.</p> + +<p><em>Puerto de Santa-Maria</em> est une des villes +curieuses et bien spéciales qui se sont établies +en couronne autour de la baie de Cadix. C'est +une ville importante de 20 000 habitants et riche +de caves qui sont presque aussi célèbres que +celles de Jerez. Elle est située au bord du <em>Rio +Guadalete</em> et à son embouchure dans l'Océan, ou +mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre +commode et bien abritée. C'est une +ville antique; ses habitants s'honorent de descendre +d'une colonie grecque qui vint s'établir là +plusieurs centaines d'années avant Jésus-Christ.</p> + +<p>En sortant de la ville on traverse un grand +pont sur le Guadalete, d'où l'on découvre, le +jour, toute la première partie de la baie de +Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas +la mer nous apercevons au loin, au delà des flots, +une vaste illumination qui semble suspendue +dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout +de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous +sommes arrivés, nous avons encore à contourner +toute l'immense baie, puis à suivre l'étroite bande +de terre au bout de laquelle Cadix est comme à +l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore +<span class="pagenum"><a id="Page_159">159</a></span> +une heure ou deux suivant l'état de la route.</p> + +<p>Celle-ci continue cependant toujours très roulante.</p> + +<p><em>Puerto-Real</em>, autre ville, autre port de la baie +dont les habitants prétendent à une noblesse +encore plus ancienne que celle de Puerto de +Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le <em>Portus +Gaditanus</em>. Malgré leur antique descendance, les +gens de cette ville entretiennent déplorablement +le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect +des œuvres ancestrales et laissent-ils subsister +religieusement les travaux des Grecs et des +Romains sans vouloir y toucher? Franchement +le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis +de longues années avant Jésus-Christ! Il y a des +trous où un enfant se tiendrait caché, l'auto saute +dedans pendant que geignent les ressorts et que +soupirent les pneus.</p> + +<p>Après Puerto-Real la route devient mauvaise. +Cliché habituel: trous et poussière.</p> + +<p>En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. +Elles semblent fuir; nous nous en éloignons +en effet; tant que nous n'aurons pas +atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons +le dos à notre but.</p> + +<p>Enfin voici la bifurcation de la route qui continue +sur Algésiras; brusquement nous revenons +<span class="pagenum"><a id="Page_160">160</a></span> +à droite, nous passons au milieu de marais salants +aux émanations violentes et caractéristiques, +traversons un pont et quelques vieilles +fortifications qui défendaient jadis l'<em>Isla de Leon</em> +dans laquelle nous sommes maintenant et voilà +les lumières d'une nouvelle ville.</p> + +<p>C'est <em>San-Fernando</em> qui continue la série des +ports de la baie. Ville de près de 30 000 habitants, +animée et bruyante et comme ses sœurs +très brillamment éclairée.</p> + +<p>Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie +Cadix à la terre ferme. C'est une digue de près +de 15 kilomètres de long, battue des deux côtés +par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans +l'eau, hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle +trône Cadix. L'Océan gronde autour de nous, +ses vagues qui se heurtent dans la nuit rejaillissent +jusque sur la route. De temps en temps +la blancheur de quelques flots écumeux apparaît +dans les ténèbres. Le vent du large souffle par +rafales humides. Nous avançons tout doucement +sur un sol horriblement défoncé, vers la ville de +l'Océan qui brille devant nous.</p> + +<p>A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme +toutes les villes espagnoles du sud; dès la nuit +venue, fête perpétuelle, fête de la fraîcheur, de +l'air pur et de la nuit!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_161">161</a></span> +Il faut circuler dans un dédale interminable +de minuscules rues dans lesquelles deux voitures +ne pourraient passer de front, que dis-je, une +seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on +est obligé de prendre toutes sortes de précautions +pour ne pas frotter les garde-boue aux murailles.</p> + +<p>On arrive cependant sur la <em>plaza de la Constitucion</em>, +assez large et ombragée, au milieu de +laquelle se trouve l'<em>Hôtel de Cadix</em> qui a eu +l'honneur de réunir tous nos suffrages<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a>.</p> + +<p>Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement +andalou quant au service. Le patron et son +personnel sont d'une complaisance à laquelle +nous n'étions plus habitués et qui nous surprend +agréablement.</p> + +<h3 class="date">Mardi, 27 août.</h3> + +<p><em>Cadix</em> est dans une situation unique et bien +curieuse. Cette ville, dont la fondation remonte +à la plus haute antiquité puisque les Phéniciens +en jetèrent les premières bases plus de mille ans +avant Jésus-Christ, est construite sur un roc en +<span class="pagenum"><a id="Page_162">162</a></span> +plein Océan; son étroit territoire n'est relié à la +côte d'Espagne que par une mince et longue +jetée où ne trouvent place que la route et le +chemin de fer. De tous côtés l'Atlantique vient +battre ses murailles de ses vagues verdâtres. +L'étroit espace dont les habitants disposaient les +a obligés, pour ménager la place, à construire +en hauteur, ce qui a fait que dans ce pays où +l'on a l'habitude de ne voir que des maisons +aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples +étages, s'est faite une physionomie bien à elle. +Toutes ses habitations n'en ont pas moins tenu +à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios +et leurs miradores, leurs patios où les heures du +jour se passent nonchalantes et fraîches, leurs +miradores d'où l'on contemple l'enchantement +des nuits étoilées sur l'Océan sans limites.</p> + +<p>Cadix a encore un aspect spécial à cause de la +peinture de toutes ses maisons: jaune clair, +rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel badigeon +blanc.</p> + +<p>Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de +la mer, une ville qui charme le regard: c'est +une ville plaisante, pittoresque, jolie, c'est un +admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant +exprimer son brillant aspect, l'ont-ils surnommée +<i lang="es" xml:lang="es">la Taza de plata</i>, la tasse d'argent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_163">163</a></span> +Cette ville a une histoire curieuse, une histoire +de hauts et de bas, d'ères de prospérité +suivies de périodes de misère. Ce fut toujours un +entrepôt de marchands, riche quand le commerce +allait bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. +On peut dire encore que ce fut la ville +des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci qu'elle +dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour +servir d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils +allaient chercher dans les Gaules et jusqu'en +Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui +furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent +par le même commerce; ils lui donnèrent en plus +la qualité de port de guerre et y formèrent de +nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, +Cadix était parvenue à un degré de prospérité +qui la classait parmi les villes les plus riches de +l'empire. Les invasions barbares, puis l'arrivée +des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est +ruinée et dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine +définitive; la découverte de l'Amérique la galvanisa +tout à coup. L'or des nouvelles possessions +espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient +sans cesse les galions. Le commerce des +métaux précieux qui l'avait fait naître la ressuscita +et l'amena rapidement à un degré de prospérité +qu'elle n'avait peut-être pas connu lors de sa +<span class="pagenum"><a id="Page_164">164</a></span> +splendeur antique. La perte progressive des +colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu +son trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa +dernière colonie; Cadix depuis lutte courageusement +pour conserver quelques bribes de son ancien +commerce, mais malgré son aspect brillant +c'est une ville qui va toujours s'appauvrissant.</p> + +<p>Le <em>Port</em> est situé du côté de la baie de Cadix. +Des grandes jetées, où s'amarrent maintenant de +trop peu nombreux navires, on a une fort intéressante +vue sur la ville. Cadix, la jolie <i lang="es" xml:lang="es">ciudad</i>, +a ainsi très grand air avec ses maisons bien construites +et la belle architecture de ses monuments +qui se détachent sur le ciel laiteux.</p> + +<p>Une agréable promenade est celle qui consiste +à faire entièrement le tour de la ville par le +chemin qui court sur ses murailles. Cadix est +ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, +de murs très élevés au-dessus du flux et du reflux +de la marée; on peut faire ainsi un tour complet +pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours +nouveau. A l'est on voit le port, la première +baie et les villes qui reposent à ses bords: +Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au +sud, la seconde baie avec ses marais salants et +les villes de Puerto-Real, La Carraca, San Carlos +et San Fernando et la longue jetée qui, comme +<span class="pagenum"><a id="Page_165">165</a></span> +un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, +l'Océan infini aux flots d'émeraude qui déferlent +régulièrement sur la plage de sable. Au nord +enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et +qui se perd dans un horizon de légères vapeurs, +la côte qu'on suit par la pensée au delà des +limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir, +plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs +qu'est l'embouchure du <em>rio Tinto</em> avec Palos et +la Rabida: <em>Palos</em>, le petit port d'où Christophe +Colomb s'élança à la découverte du Nouveau +Monde, <em>La Rabida</em>, le couvent où l'illustre navigateur +séjourna.</p> + +<p>Au cours de notre circulaire promenade je dois +mentionner la visite que nous avons faite à la +petite église de <em>Santa Catalina</em>, située dans un +ancien couvent de capucins. Nous allions y voir +la toile de Murillo, <em>le Mariage mystique de sainte +Catherine</em>, la dernière œuvre du maître; Murillo +travaillant à ce tableau tomba de son échafaudage +et mourut des suites de cette chute.</p> + +<p>Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons +parcouru les vieilles petites rues qui entourent +la cathédrale et où l'on voit un peuple très original. +Les <i lang="es" xml:lang="es">gaditanes</i> effrontées avec leurs grands +châles à franges, aux couleurs vives et brodés de +fleurs, sont généralement jolies au possible. Elles +<span class="pagenum"><a id="Page_166">166</a></span> +ne mentent pas à leur antique descendance; +Cadix, la <i lang="la" xml:lang="la">Gades</i> romaine, pourvoyait Rome de +danseuses célèbres par leur beauté et leur... +désinvolture.</p> + +<p>Je recommande tout spécialement la cuisine de +l'<em>Hôtel de Cadix</em>, elle est délicieuse et a le bienheureux +mérite d'être accompagnée d'une cave +incontestablement supérieure. Un déjeuner dans +cet hôtel, suivi d'un café lentement siroté dans le +frais patio, est un bienfait des dieux! Il nous +fallut cependant nous arracher aux délices de +Cadix, notre âme errante de voyageurs nous +poussant toujours plus loin. A 3 heures et demie, +le chargement des bagages sur l'auto étant achevé, +nous sortions de la place de <em>la Constitucion</em> et +par <em>le Môle</em> et la <em>Porte de Mer</em> nous débouchions +sur la digue.</p> + +<p>Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous +eûmes le plaisir d'admirer Cadix avec toutes ses +lumières. Aujourd'hui, au grand jour du lumineux +soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille +sous les feux du ciel.</p> + +<p>La jetée traverse d'abord les flots de la mer: +d'un côté l'Océan immense et de l'autre la double +baie de Cadix. A mesure qu'on se rapproche de +la côte les flots s'éloignent, puis les abords de la +digue se convertissent en marais salants dont les +<span class="pagenum"><a id="Page_167">167</a></span> +blancheurs éclatantes réfléchissent le soleil. Il +doit s'extraire de là des quantités infinies de sel, +car on en voit à perte de vue des deux côtés de +la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides +de 7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent +autant de blanches collines. Une voie de chemin +de fer serpente au milieu du précieux résidu de +la mer pour l'aller porter au loin.</p> + +<p>Après avoir traversé <em>San Fernando</em>, on atteint +rapidement la bifurcation où l'on prend la route +d'Algésiras.</p> + +<p>Tout de suite un obstacle sérieux se dressa +devant nous. Un rio profond, ou plutôt un canal +allant répandre l'eau de la mer dans les marais +salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais +un pont de bateaux, dont le tablier mobile suit le +niveau de l'Océan, montant avec le flux, descendant +avec le reflux. Au moment où nous arrivons, +la marée est haute et le tablier est relié des deux +côtés à la rive par des lignes brisées à 45°; impossible +de passer avec la longue voiture dont l'empattement +est trop grand et le ventre trop bas. Il +nous fallut attendre que la marée descendît un +peu, puis au moyen d'un savant assemblage de +planches glissées sous les roues, nous pûmes +franchir ce mauvais passage.</p> + +<p><em>Chiclana de la frontera</em> est une vieille ville, +<span class="pagenum"><a id="Page_168">168</a></span> +sale, vilaine, mal bâtie et encore plus mal pavée +que toutes celles que nous avions traversées jusqu'ici. +Comme plusieurs autres villes de la région, +elle doit son appellation de <em>de la frontera</em>, à ce +qu'à une époque du moyen âge (quatorzième +siècle) elle se trouva à la frontière des derniers +États mauresques.</p> + +<p>La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira +désormais en s'améliorant au point de devenir +bientôt tout à fait bonne, aussi bonne que les +routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême +Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée +de beaux eucalyptus et traverse une région +bien cultivée, de vignobles surtout. Puis elle +rentre dans le désert, dans la brousse de petits +arbustes, sans cultures, sans maisons, sans pueblos. +De grands troupeaux de taureaux, de +chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou +marrons, paissent dans la lande, gardés par des +pâtres à cheval.</p> + +<p>Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, +caché derrière les montagnes qui bordent +la côte.</p> + +<p><em>Veger de la frontera</em> est un village assez insignifiant, +perché sur sa roche et qu'évite la route. +Ce pueblo n'a d'autre intérêt que d'être situé non +loin du célèbre <em>cap Trafalgar</em>, où Nelson perdit +<span class="pagenum"><a id="Page_169">169</a></span> +la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied +du village, on laisse à gauche la route qui va sur +<em>Medina Sidonia</em>, on s'enfonce dans une gorge +étroite où l'on traverse le <em>rio de l'Alamo</em>, puis +après une montée, on pénètre au milieu d'une +lande déserte et grandiose.</p> + +<p>Les rares humains que nous rencontrons ont +l'air sauvage. Tout de gris habillés, vestes courtes +et rondes, pantalons évasés dans le bas et garnis +de lacets flottants, larges sombreros, presque +tous à cheval, on dirait des <i lang="es" xml:lang="es">gauchos</i> des <i lang="es" xml:lang="es">pampas</i> +de l'Amérique du Sud; ceux-là doivent sans doute +venir d'ici, Espagnols aussi.</p> + +<p>On passe non loin de la grande <em>lagune de la +Janda</em>, que nous trouvons à peu près à sec. Le +pays se fait de plus en plus désert et sauvage; +cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, +a un cachet de grandeur qui impressionne +fortement: on se sent si petit au milieu de ces +solitudes!</p> + +<p>Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte +de furie; sans m'en douter j'ai rendu la main à +mon puissant moteur qui en profite pour fuir +cette région sauvage. Une véritable griserie d'air +et de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons +âprement la joie de nous sentir emportés au +milieu de ces landes inhabitées et sinistres. +<span class="pagenum"><a id="Page_170">170</a></span> +Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans +des proportions inhabituelles: l'indicateur de +vitesse, consulté par hasard, m'apprend tout à +coup que nous marchons à 90 kilomètres à l'heure. +Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder +à payer l'inévitable conséquence. A peine +avais-je réduit normalement notre vitesse qu'une +brusque détonation nous annonçait la mort d'un +pneumatique.</p> + +<p>La voiture est maintenant silencieuse au bord +de la route: c'est l'arrêt en plein désert; l'impression +poignante de tout à l'heure nous étreint +de nouveau, plus violemment encore. Nous +sommes là quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, +dans l'immensité vide, à des kilomètres et des +kilomètres de toute habitation, réellement sous +l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant +autour de nous que des montagnes, de la terre et +quelques maigres arbustes; pas un homme, pas +un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service, +que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...</p> + +<p>Mais voici que le moteur a de nouveau rompu +le silence par ses joyeux ronrons. Sous l'effort +vigoureux et adroit de mon mécanicien, le bandage +détérioré a vite été remplacé par un neuf. +Nous repartons après un arrêt de trois quarts +d'heure à peine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_171">171</a></span> +Les sommets de <em>la Sierra de la Luna</em> se profilent +devant nous dans l'azur du ciel; le désert +se peuple de végétaux civilisés: des chênes-lièges +croissent sur les hauteurs. Une coupée de +montagnes qu'on traverse et nous arrivons au +rivage: l'Océan, <em>le détroit de Gibraltar</em>.</p> + +<p>En suivant la côte nous gagnons <em>Tarifa</em>.</p> + +<p><em>Tarifa</em> est la ville la plus méridionale de toute +l'Europe; plus bas, bien plus bas au sud qu'Alger. +Pittoresquement étendue au bout de son +cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe +civilisée en face de l'Afrique sauvage dont la +côte, la côte de Barbarie, est là devant toute +proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu +du détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui +éclaire ce corridor de la navigation, voit à son +pied les flots de la Méditerranée se marier aux +vagues de l'Océan Atlantique.</p> + +<p>Après Tarifa, la route s'engage dans une série +de lacets et s'élève sur les pentes de la sierra; +la nuit nous surprit brusquement dans la montée, +tout est noir maintenant, seule la route blanchit +sous l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, +l'éclairage illumine quelques instants des +pans de montagnes ou le feuillage sombre des +chênes verts. Tout à coup la descente commence, +et en même temps apparaissent de nombreuses +<span class="pagenum"><a id="Page_172">172</a></span> +lumières, vives, rangées sur une longue ligne, +mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar +qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa +pointe, de l'autre côté de la baie d'Algésiras.</p> + +<p>Nous descendons lentement une route aux +détours sans nombre, ayant constamment les +lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté +de l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait +une illumination. Au bas de la sierra, la route +entre dans une ville qui paraît sale et délabrée: +c'est <em>Algésiras</em><a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a>.</p> + +<p>Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons +l'<em>Hôtel Reina Christina</em>, situé quelque cent +mètres en dehors de la ville, au milieu d'admirables +jardins descendant jusqu'à la mer.</p> + +<h3 class="date">Mercredi, 28 août.</h3> + +<p>L'<em>Hôtel Reina Christina</em> est cet hôtel qui +abrita la troupe nombreuse de diplomates venus +ici l'hiver dernier pour participer à la trop +fameuse Conférence!</p> + +<p>Il est tout neuf et paraît représenter exactement +le type de l'hôtel moderne absolument parfait. +<span class="pagenum"><a id="Page_173">173</a></span> +Entouré de la végétation exotique d'un immense +parc, situé sur une légère éminence d'où +l'on découvre toute la baie, juste en face du roc +de Gibraltar, il est construit et agencé suivant +les règles du confort le mieux compris. Il est +composé de plusieurs corps de bâtiments disposés +en étoile et venant se rejoindre au centre sur un +cinquième au milieu duquel est réservé un patio +large et commode. Chacun des bâtiments est +étroit, afin de ne comporter qu'un appartement +et qu'un couloir en largeur: le couloir derrière, +les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage +afin que toutes les chambres soient aussi bien +situées les unes que les autres. Toutes les +chambres ont des balcons et celles des bouts possèdent +une véritable véranda italienne avec +colonnes de pierre et toiture. Au rez-de-chaussée +une galerie couverte suit toutes les façades et sert +à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout +en permettant de jouir constamment de l'admirable +spectacle qu'on a de tous les points de cet +hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les perfectionnements +qu'a pu faire naître l'amour du confortable +le plus recherché sont ici réunis, que le service +y est admirablement fait, qu'une propreté +méticuleuse y est observée, que la cuisine en +est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description +<span class="pagenum"><a id="Page_174">174</a></span> +de l'hôtel rêvé par tous les voyageurs les +plus difficiles, et cet hôtel, nous l'avons trouvé au +fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous +ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. +Cet hôtel est tenu par une Société anglaise; +son personnel est presque entièrement +français, car la direction n'a jamais pu mettre la +main sur des garçons espagnols complaisants et +polis.</p> + +<p>La chambre dans laquelle on m'installa est +celle qui fut occupée durant la Conférence par le +délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, qui +présida le diplomatique cénacle.</p> + +<p>Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès +mon réveil, je me suis précipité à la fenêtre: merveilleux! +Gibraltar est là devant nous, de l'autre +côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur +la base de l'énorme rocher qui semble un lion +couché dans la mer et tourné vers l'Europe. Le +roc est une grosse montagne qui a plus de +400 mètres de haut; il est troué de casemates et +d'embrasures comme un nid de fourmis et tout +hérissé de canons.</p> + +<p>La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait +face à Gibraltar. La ville espagnole semble regarder +jalousement sa rivale anglaise qui est florissante +et forte, tandis qu'elle végète et se délabre +<span class="pagenum"><a id="Page_175">175</a></span> +lamentablement; mais Algésiras a eu sa +Conférence!</p> + +<p>Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent +fermer le détroit: c'est la côte du Maroc, +c'est là que nous irons demain.</p> + +<p>Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement +xénophobe, bien que la France soit virtuellement +en guerre avec le Maroc,—il y a +quelques jours seulement que Casablanca était +bombardée par la flotte française et à l'heure actuelle +les troupes du général Drude combattent +les Maures fanatisés,—nous espérons ne pas +retrancher de notre programme, Tanger, que +nous nous étions promis de visiter. Avant de +partir on nous a prédit que nous ne pourrions +pas débarquer à Tanger ou qu'en tous cas notre +sécurité y serait fort compromise. Nous verrons +bien.</p> + +<p>Car le voyage à Tanger me paraît le complément +indispensable d'un voyage en Espagne. Les +Maures, chassés de la péninsule, s'en furent +d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. +C'est donc à Tanger qu'il faut aller voir les anciens +Arabes d'Espagne. C'est là-bas seulement +que nous pourrons nous faire une idée définitivement +exacte des villes d'Espagne qu'ils construisirent +pour eux, mais qu'ils n'habitent plus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_176">176</a></span> +En attendant nous allons consacrer notre journée +d'aujourd'hui à visiter Gibraltar.</p> + +<p>Le bateau à vapeur qui fait le service de la +baie met à peine une demi-heure pour aller d'Algésiras +à Gibraltar.</p> + +<p>A mesure qu'on s'en approche, la montagne +anglaise ressemble de plus en plus à une énorme +bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de +tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme +par une étroite bande, très basse, à peine plus +haute que les vagues. Le rocher abrite une quantité +infinie de canons et de travaux de défense; +on le dit imprenable, surtout avec l'appui de la +flotte anglaise.</p> + +<p><em>Gibraltar</em> en elle-même est une ville peu intéressante. +L'architecture est insignifiante, les monuments +nuls. Les rues en sont très propres: ça +c'est anglais; les magasins fort sales: voilà qui +sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne +ville espagnole, encore habitée par beaucoup +d'Espagnols. On y voit aussi de très nombreux +visages britanniques, mais tous fonctionnaires +ou touristes.</p> + +<p>La ville est grouillante de soldats anglais. La +garnison en compte six mille sur un total de +vingt-cinq mille habitants!</p> + +<p>On y rencontre beaucoup de Maures en costume +<span class="pagenum"><a id="Page_177">177</a></span> +indigène qui annoncent la proximité du +Maroc.</p> + +<p>Le port de guerre est allongé entre la ville et +d'immenses jetées. Il a l'air formidable; nous y +vîmes une quantité de grands cuirassés anglais et +parmi eux un croiseur français, le <cite>Du Chayla</cite>, +venu s'approvisionner de charbon et se reposer +un peu de la dure campagne qu'il poursuit actuellement +au Maroc pour y appliquer les résultats +de la Conférence d'Algésiras!</p> + +<p>A l'aspect de cette montagne farouchement +fortifiée, de cette ville qui n'est qu'une vaste +caserne et qu'un immense entrepôt militaire, de +ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein +de bruit et de mouvement et bourré d'approvisionnements +et de montagnes de charbon, de ce +port enfin où la première puissance navale du +monde peut réunir ses imposantes flottes, on a +l'impression de la place forte de premier ordre, +de la citadelle inexpugnable.</p> + +<p>Et si l'on considère ensuite la situation de ce +formidable amoncellement de puissance militaire: +au bout d'une pointe qui s'enfonce comme une +lame effilée au cœur du détroit, à quelques kilomètres +de la haute muraille de roches qui forme +la rive africaine, on comprend alors que Gibraltar +est réellement la clef du passage de l'Atlantique +<span class="pagenum"><a id="Page_178">178</a></span> +dans la Méditerranée, que sans l'assentiment des +Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le +«lac français» ou en sortir!</p> + +<p>Sur la grande montagne calcinée croissent de +maigres arbustes. Il paraît qu'ils servent d'abri à +quelques singes sauvages, les seuls représentants +de cette gent en Europe. Pour les voir, nous +avons été faire une longue promenade dans les +lieux qui leur sont réservés, mais à mon grand +regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un +seul. Ces singes sont sous la protection des lois +anglaises: une partie de la montagne est leur domaine +propre et il est interdit de les tuer.</p> + +<p>En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle +de la baie: cette fois c'est Algésiras qui en +fait le fond, ses maisons forment une longue ligne +blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre +de la campagne; cette opposition de couleurs ressort +très nettement sur un fond grisâtre formé par +<em>la sierra de los Gazules</em>. Ce panorama est riant et +reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures +des montagnes qui entourent la baie, la fraîcheur +des rives garnies de végétation, le pittoresque du +roc anglais et de la barrière marocaine, la courbe +gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble +grandiose et cependant intime dans lequel l'idée +de séjour prolongé s'éveille impérieuse et nonchalante. +<span class="pagenum"><a id="Page_179">179</a></span> +Tout ce beau tableau est parsemé, traversé, +noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses +méandres, le ciel domine, ciel de cobalt, mer +d'indigo.</p> + +<p>La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, +coup d'œil inoubliable; c'est une des plus belles +choses que mes pérégrinations de touriste aient +amenées devant mes yeux.</p> + +<p>Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, +nous avons eu le spectacle d'un curieux lever de +lune au-dessus de Gibraltar. D'abord on n'apercevait +devant soi que la longue ligne de lumières de +la ville anglaise qui semblaient comme suspendues +dans le vide, puis peu à peu la lune apparut +accompagnée de sa douce lueur argentée, changeant +le spectacle; à mesure que les rayons lunaires +faisaient pâlir les lumières humaines, un +tableau sortait de l'obscurité, les montagnes et +les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible +scintillait sous le regard de la lune.</p> + +<h3 class="date">Jeudi, 29 août.</h3> + +<p>Il faut environ trois heures pour aller d'ici à +Tanger. Dans la baie peu profonde d'Algésiras +les navires mouillent loin de la côte; il nous fallut +prendre une barque pour nous faire conduire à +<span class="pagenum"><a id="Page_180">180</a></span> +bord du <cite>Joaquim Pielago</cite>, un sabot espagnol +dansant même sur la mer calme, qui fait trois fois +par semaine le service entre Cadix, Gibraltar, +Algésiras et Tanger.</p> + +<p>Au départ on voit d'une nouvelle façon les +merveilles de cet admirable coin de fin d'Europe: +Algésiras, Gibraltar, la baie, le rocher, les montagnes +forment alors un tableau unique dont les +yeux ne peuvent se détacher et en tous cas dont +ils se souviendront toujours.</p> + +<p>Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air +d'un large fleuve dont les deux rives se distinguent +très nettement, un fleuve coulant entre +deux continents!</p> + +<p>Jusqu'au <em>cap de Tarifa</em> on suit de très près la +côte espagnole qui fuit vers le sud. La dernière +ville d'Europe apparaît vieille et blanche sur sa +pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques, +dominée par le dôme imposant de son église, très +pittoresque.</p> + +<p>Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De +la Méditerranée on a passé dans l'Océan, les +courtes vagues se sont faites longues et affadissantes, +le cœur de bien des passagers se soulève +maintenant en même temps que le navire! Ces +parages sont toujours pénibles à cause de la violence +des vents qui s'échangent entre les deux +<span class="pagenum"><a id="Page_181">181</a></span> +mers et il est rare que les gens qui craignent tant +soit peu le mal de mer n'en soient pas atteints +pendant cette traversée cependant si courte. Autour +de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, +des visages navrés, des attitudes penchées... au-dessus +des bastingages! Tout ce monde souffre +sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource +que de me réfugier dans une philosophique +pipe!</p> + +<p>Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment +en forme de coupe et dont les rives descendent +doucement à la mer par une plage de sable fin, +étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles +ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante +de blancheur sur la colline verte, <em>Tanger</em> +apparaît à nos yeux ravis.</p> + +<p>Lentement le bateau approche de cet endroit +que nous désirions si impatiemment voir; on a le +temps de se repaître de tous les détails de ce +décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, +grandit et se précise peu à peu sous les rayons +étincelants du soleil d'or.</p> + +<p>La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent +de nous à force de rames et d'où monte +une clameur. Ce sont des indigènes qui viennent +nous chercher pour nous conduire à terre.</p> + +<p>Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que +<span class="pagenum"><a id="Page_182">182</a></span> +le fit la Nature, sans travaux, sans aménagement +aucun. Il est peu sûr, peu profond et nullement +abrité. On construit une jetée où les navires +pourront accoster, mais actuellement ils s'arrêtent +fort loin du rivage et nous devons atterrir au +moyen des embarcations marocaines qui nous +conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est +lui-même un perfectionnement, car avant lui la +dernière phase du débarquement se passait à califourchon +sur les épaules de porteurs nègres qui +vous extrayaient des barques, galopaient dans +l'eau sale et vous déposaient sur le sable. Le port +actuel de Tanger n'est qu'une vulgaire plage où +l'eau vient en mourant et où les petites barques +elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises +se déchargent encore à dos de nègres, procédé +primitif mais étonnamment pittoresque qui +est toujours accompagné d'un concert de cris et +de vociférations indescriptible.</p> + +<p>Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la +foule africaine bariolée et glapissante. Ce ne sont +que visages de bronze; arabes, bédouins et nègres +qui crient, s'agitent, sautent, semblent épileptiques +mais ne font nulle besogne. Les couleurs +des vêtements sont tellement vives que nos yeux +en sont irrités: burnous blancs, vert-pré, rouge +sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante. +<span class="pagenum"><a id="Page_183">183</a></span> +Et de cette foule se dégage une odeur de +fauve, âcre et écœurante. Oh! que c'est bien +l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de septentrionaux +souffrent au contact de ces manifestations +trop violentes pour eux: les oreilles bourdonnent +de hurlements, les yeux cuisent de soleil +et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de +relents insupportables. On se sent pris de l'envie +de taper sur ces sauvages pour les faire taire.</p> + +<p>Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède +deux ou trois hôtels européens; le meilleur est +l'<em>Hôtel Continental</em>, simple mais confortable et +très bien tenu par des Anglais. Il domine le port +et ses fenêtres donnent une admirable vue sur la +ville et sur la mer.</p> + +<p>En quittant le port on ne peut pénétrer en +ville que par la <em>Porte de la Mer</em>, formée de trois +voûtes en forme d'arcs arabes, étroites et basses +et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement +maritime de Tanger. Puis on s'engage +dans une ruelle étroite, roidement inclinée, durement +pavée où l'on n'avance qu'au milieu d'une +éternelle bousculade. Point de voitures, mais des +hommes et des ânes lourdement chargés, les +seconds seulement montent et descendent sans +cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si +vous voulez passer, il faut bousculer bêtes et +<span class="pagenum"><a id="Page_184">184</a></span> +hommes vous aussi. Impossible de s'arrêter, le +flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un +autre âne vous accroche avec sa charge. Nous +dûmes ainsi avancer sans trêve dans les petites +rues, jusqu'à l'hôtel.</p> + +<p>Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier +travail fut naturellement de déjeuner, d'abord +par habitude, ensuite pour ne pas faillir à notre +devoir de voyageurs consciencieux, et savoir +comment on mange en Afrique. Eh bien! on y +mange fort bien, à l'Hôtel Continental tout au +moins. Une excellente cuisine vous y est servie +par un personnel maure en costume national, +poli, prévenant et silencieux.</p> + +<p>Nous sommes les seuls voyageurs actuellement +à Tanger. Il paraît que la guerre a non seulement +arrêté la venue des étrangers, mais qu'une sorte +de panique s'est emparée de la colonie européenne +et que ceux de ses membres que des intérêts +majeurs ne retenaient pas ici ont été se mettre à +l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a +donc causé une certaine sensation, on a admiré +notre courage, et notre amour-propre aidant nous +ne sommes pas loin de nous considérer comme +des héros!</p> + +<p>Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port +et ses mille barques; de nombreux vapeurs sont +<span class="pagenum"><a id="Page_185">185</a></span> +mouillés au milieu de la baie, et parmi eux, les +dominant du haut de son écrasante majesté de +colosse, le <cite>Jeanne d'Arc</cite> qui nous protège de sa +présence contre le fanatisme des Marocains en +pleine ébullition. Nous dominons juste la plage +sur laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les +travailleurs du port qui font énormément de bruit +mais excessivement peu de travail. Ces gens sont +étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement +sans crier comme des possédés, un sac +qu'on déplace amène une dispute interminable, +une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et +de gestes que nous ne voyons en France que +pendant les émeutes, un bourricot qu'on charge +entraîne des discussions dont l'écho nous parvient +assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont +suivies de coups, non, des cris seulement. Chaque +cri est cause d'un arrêt dans la besogne; je n'ai +jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai jamais +entendu crier autant.</p> + +<p>A notre droite la ville toute blanche réverbère +le soleil et renvoie dans les cieux un faisceau de +clarté, comme la colonne de lumière qui s'élèverait, +selon les musulmans, au-dessus de la mosquée +du Prophète à Médine.</p> + +<p>Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse +de Tanger. Nous nous hissons sur des +<span class="pagenum"><a id="Page_186">186</a></span> +mules et, précédés d'un guide arabe au burnous +flottant, suivis d'un garde du corps indigène, +nous voici trottant dans les microscopiques rues. +Oh! que voilà bien la ville orientale encore toute +sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople! +Ici point de fard: ruelles étroites et +tortueuses, sales, sans aucune voirie, maisons +arabes dans toute leur simplicité et cette fois peuplées +d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique +et dont pas un n'a encore abdiqué le +pittoresque costume national. Burnous et turbans, +tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très +rares Européens, Espagnols pour la plupart et à +moitié arabisés. Teint bronzé des Arabes, barbes +hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de +nègres dont certains du plus magnifique noir.</p> + +<p>Nos mules grimpent comme des chèvres dans +des ruelles qui sont des escaliers irréguliers et +dangereux. S'il nous fallait passer à pied dans +certains endroits je crois que nous y renoncerions... +et puis marcher dans un tas de choses +innommables!</p> + +<p>Et cependant Tanger est infiniment moins sale +que les villes turques; l'odeur infecte qui se dégage +de toutes les rues de Stamboul n'existe pas +ici, ou tout au moins est fort atténuée.</p> + +<p>A force de grimper, les pieds agiles de nos +<span class="pagenum"><a id="Page_187">187</a></span> +mules nous portèrent sur la <em>Casbah</em>. C'est une +place, située au point culminant de la ville, et +qui est entourée des principaux monuments publics. +Il y a là le <em>palais du Sultan</em>, délabré mais +exquis de grâce comme ce que nous avons vu du +style mauresque en Espagne, le <em>palais de Justice</em>, +la <em>prison</em> où l'on nous présenta un certain +nombre d'<em>amis</em> de Raisouli qui méditaient sur +l'instabilité de la fortune de leur patron en tressant +des ouvrages de paille et qui nous demandèrent +effrontément de l'argent, le <em>palais de la +Trésorerie</em> dont l'intérieur est un fouillis de sculptures +sur stuc qui rappellent les merveilles de +l'Alhambra de Grenade, le <em>palais du Gouverneur</em> +devant lequel des soldats chérifiens montaient la +garde avec un air qui n'avait rien de martial.</p> + +<p>Tous ces monuments sont fort mal conservés; +ils tombent en ruines, leur décoration a presque +disparu. Par ce qu'il en reste on peut cependant +se rendre compte que les Maures de Barbarie +étaient parvenus à un aussi haut degré de civilisation +que leurs frères d'Espagne. Ces édifices +sont contemporains de ceux de la Péninsule; +depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il +semble que l'expulsion des Maures d'Espagne ait +été le signal de la déchéance de toute la race, de +la déchéance des Arabes qui étaient restés au +<span class="pagenum"><a id="Page_188">188</a></span> +Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient +leur patrie perdue. L'histoire nous donne ici un +exemple frappant de cet éternel recommencement +dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés donnaient +des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, +les Arabes d'Espagne toléraient la religion +catholique, les catholiques au nom de la +guerre sainte pourchassaient et exterminaient les +Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, +redevenus barbares, qui se sont fanatisés et qui +déclarent la guerre sainte aux catholiques civilisés +et tolérants!</p> + +<p>Les commencements de l'histoire de Tanger et +du Maroc sont sensiblement les mêmes que ceux +de l'Espagne. La <em>Tingis</em> romaine faisait partie de +la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain +s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières +vagues des barbares germaniques vinrent déferler +jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger fut longtemps +la possession des <em>Vandales</em>. Ce ne fut +qu'au début du huitième siècle que les Arabes du +califat de Damas s'emparèrent du Maroc, c'est-à-dire +quelques années seulement avant de passer +en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, +avait suivi la côte méditerranéenne d'Afrique, +l'Océan Atlantique lui opposa une infranchissable +barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus +<span class="pagenum"><a id="Page_189">189</a></span> +à l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le +pays le <em>Maghreb el Ahksa</em> ou contrée de l'Occident +extrême; le nom moderne du Maroc est donc +d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient +toujours des déserts orientaux; les premiers arrivés, +un instant arrêtés par l'Océan, refluèrent +sur l'Espagne où nous avons vu les restes merveilleux +de la civilisation à laquelle il parvinrent +dans ce pays si bien conforme à leurs goûts et à +leurs aptitudes. Les Arabes d'Espagne furent +chassés après sept siècles d'occupation, ceux du +Maroc sont restés, mais ne représentent plus à +nos yeux que les descendants dégénérés et sauvages +des Maures puissants et cultivés d'autrefois.</p> + +<p>De l'une des portes de la Casbah on a une vue +panoramique admirable sur toute la blanche ville.</p> + +<p>Nous avons fait ensuite une longue chevauchée +dans le réseau tournant et compliqué des rues de +Tanger. C'est absolument la ville arabe, telle que +nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est +Cordoue, Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche +bourdonnante, mais ici les abeilles remplissent +encore les alvéoles, tandis que là-bas les frelons +ont pris leur place.</p> + +<p>Toutes ces petites rues sont extraordinairement +étroites, une voiture n'y pourrait passer; il n'y a +<span class="pagenum"><a id="Page_190">190</a></span> +pas une seule voiture à Tanger, on n'y voit que +des chameaux faisant les transports de l'extérieur +et des ânes philosophiques qui circulent dans les +rues en secouant leurs longues oreilles. Lorsque +deux ânes se rencontrent, bien souvent l'espace +est trop restreint pour leur permettre de se +croiser, aucun des conducteurs ne veut reculer, +il s'ensuit un arrêt prolongé dans la circulation, +et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir +la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros +dans une allée, voire dans une boutique.</p> + +<p>Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, +s'étale le camp de l'armée chérifienne: +c'est un assemblage de tentes sales et déchirées +qui furent jadis blanches, parmi lesquelles +circulent quelques chevaux étiques, malades, +déformés et des soldats aux uniformes en haillons. +L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne +manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau +rouge; mais il est rare de voir les soldats autrement +que vêtus de lambeaux déchirés, sans boutons, +maculés.</p> + +<p>A 4 heures du soir, nous étions de retour à +l'hôtel et de notre fenêtre nous vîmes les <em>muezzins</em> +appeler à grands cris les fidèles à la prière +du haut des minarets carrés. Sur les terrasses +blanches, de nombreux musulmans ont étendu +<span class="pagenum"><a id="Page_191">191</a></span> +leur petit tapis, et face à La Mecque, se prosternent +longuement.</p> + +<p>Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant +en 25 000 Arabes, 20 000 Juifs, 20 000 Espagnols +plus ou moins arabisés et un assemblage +hétéroclite d'individus appartenant à toutes les +races; parmi ces derniers, quelques Européens +proprement dits, dont le nombre tend à croître +tous les jours, mais encore totalement noyés dans +la masse indigène. Les Français et les Anglais +sont en nombre appréciable; à peu près pas +d'Allemands.</p> + +<p>Il y a un quartier européen qui est minuscule: +c'est le <em>Petit Zocco</em>, espèce de rue un peu plus +large que les autres ou plus exactement une place +sur laquelle se trouvent les postes française, anglaise +et espagnole. On y voit quelques cafés et +des magasins à l'européenne, ce sont les seuls +vestiges de notre civilisation qu'on puisse voir à +Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent +les chrétiens, c'est le quartier des affaires.</p> + +<p>Ce quartier européen est, en somme, surtout +français.</p> + +<p>L'influence française est prépondérante à Tanger. +L'Allemand, malgré les efforts incessants de +la politique impériale et malgré la Conférence, y +est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient +<span class="pagenum"><a id="Page_192">192</a></span> +avantageusement la seconde place, mais on sent +une influence qui décroît à la suite d'un effort qui +s'abandonne.</p> + +<p>L'influence espagnole est de tout autre espèce. +C'est l'influence du nombre plus que celle +de la force. L'Espagne est présente à Tanger, +parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence +y est la même que celle qu'elle peut avoir, +par exemple, à Oran, en pleine colonie française. +L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de +l'Européen, du sauvage que du civilisé.</p> + +<p>Nous apprenons à Tanger que les provinces +du Sud viennent de proclamer un nouveau sultan, +<em>Muley-Hafid</em>, frère du Sultan régnant. Voilà +donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! +Abondance de biens ne nuit pas. Mais les sultans +sont-ils des biens pour le Maroc?</p> + +<p>On nous informe aussi que les troupes françaises +ont infligé aux tribus marocaines une très +sanglante défaite sous les murs de Casablanca et +que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de +ses enfants.</p> + +<p>Ces nouvelles, qui sont connues de tous les +indigènes de la ville et de la campagne, ont produit +ici une effervescence qui pourrait fort bien +prendre une tournure grave au moindre incident. +Ce sont ces craintes qui ont fait partir et qui font +<span class="pagenum"><a id="Page_193">193</a></span> +partir à présent encore la plupart des Européens.</p> + +<p>Le Français, en particulier, n'est point trop +mal vu à Tanger. La haine fanatique des musulmans +englobe tous les étrangers, et, de la bouche +même des indigènes, j'apprends que cette haine, +ces mouvements de fanatisme, ont pris toute leur +acuité à la suite de la malencontreuse Conférence +d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que +toutes les puissances d'Europe voulaient une part +du gâteau qu'est leur pays. Devenir Français +comme leurs coreligionnaires algériens passerait +encore, mais être partagés, déchirés entre tous +les pays, offense outrageusement leur dignité, +surtout qu'il y a pas mal de ces pays, comme +l'Allemagne par exemple malgré la démonstration +récente de son kaiser à Tanger, qui leur sont +à peu près inconnus.</p> + +<p>Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier +la cité mauresque dans toute sa vérité. C'est +ce que nous étions venus chercher. Nous voulions +voir les Arabes chez eux, après avoir vu en +Espagne les monuments et les villes de leur civilisation, +afin de pouvoir remplir exactement par +la pensée ces cadres vides aujourd'hui. A Tanger, +rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit est +vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est +que de vivre de l'exploitation du touriste, l'ère +<span class="pagenum"><a id="Page_194">194</a></span> +conventionnelle dans laquelle tout est montre et +vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore +révolue. Mais tout porte à croire que ces temps +ne sont pas éloignés; bientôt le Maroc sera définitivement +astreint à suivre les lois du progrès, +Tanger sera alors la grande porte de pénétration +dans le pays; elle deviendra l'une des plus +grandes villes de l'Afrique méditerranéenne et +verra accourir la bande curieuse des touristes +cosmopolites.</p> + +<p>Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais +vu d'hommes à l'allure aussi fière. Marchant +comme des princes, portant haut leur tête altière, +ils possèdent une réelle dignité, ils commandent +l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, +au coquet capuchon, est un costume si pittoresque +et si crâne! Les hommes mariés portent le +turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires +se coiffent d'un simple fez rouge sans turban. +Les <em>hadji</em><a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a> ont le privilège du turban +vert.</p> + +<p>Notre guide, <em>Selam Tabla</em>, un jeune Arabe +algérien, était aujourd'hui revêtu d'un burnous +améthyste, en soie; il était splendide à voir avec +<span class="pagenum"><a id="Page_195">195</a></span> +son intelligente tête à peine estompée de l'ombre +du capuchon.</p> + +<p>Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. +On ne peut en dire autant des nègres et des +Bédouins, qui semblent des brutes finies.</p> + +<p>Dans les rues, sur le port, partout, le costume +européen est très rare; la foule ne porte que le +burnous et le fez.</p> + +<p>Après notre dîner nous avons fait une chose +qui n'était peut-être pas de la plus élémentaire +prudence, mais qui eut pour nous un très vif intérêt. +Accompagnés de notre guide arabe, précédés +d'un autre indigène porteur d'un fanal, nous +avons été courir la ville en pleine nuit. Il faut +d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument +nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu +près indispensable si l'on veut entr'apercevoir +quelque chose; malgré la vague lueur qui nous +précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied +dans des choses bizarres ou sur le ventre d'Arabes +endormis au beau milieu de la rue.</p> + +<p>Cette nocturne promenade n'avait que de très +lointains rapports avec celles qu'on fait à pareille +heure sur les boulevards de nos villes de France, +mais ce fut précisément ce qui en fit tout le +charme. Comme dans l'Espagne du Sud, la population +semble ne pas se décider à aller se coucher; +<span class="pagenum"><a id="Page_196">196</a></span> +jusqu'à une heure avancée de la nuit on +voit les rues grouillantes de monde; les indigènes, +qui eux n'ont pas besoin de lanterne pour +reconnaître leur chemin, circulent lentement dans +la nuit en conservant leur démarche solennelle, +leurs burnous éclatants sortent parfois brusquement +de l'obscurité et jettent des couleurs vives +et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied +des murailles et causent entre eux ou chantent +de lentes complaintes qui rappellent les chiens +aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique +borgne sort un trait de lumière éclairant un coin +de rue qui apparaît en un tableau d'un pittoresque +et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées +passent silencieuses et rapides, de grosses négresses +guettent sur des seuils louches des aubaines +crapuleuses, les groupes souvent nous +lancent au passage des regards haineux et leurs +faces rendues encore plus méchantes par la nuit +nous disent tout ce que ces gens-là pensent des +étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui +ont flairé des <em>roumis</em> nous clament les sentiments +de leurs maîtres en furieux abois!</p> + +<p>Tanger est un véritable dédale de rues étroites +et tortueuses. L'obscurité donne à ce fouillis +inextricable un air sinistre de labyrinthe mortel; +qu'on se sent loin de notre civilisation! On est +<span class="pagenum"><a id="Page_197">197</a></span> +perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent +hostile, dans cette ville qu'on sait rebelle à nos +mœurs et à notre race.</p> + +<p>Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles +sont souvent moins larges que les allées de nos +maisons modernes, elles n'ont pas 20 mètres sans +un coude brusque, souvent elles passent sous +de mystérieuses voûtes et traversent des files +entières de maisons; alors il règne là-dessous des +odeurs horripilantes pour nos narines! Si notre +guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, +jamais nous ne serions capables de retrouver +notre chemin pour rentrer à l'hôtel!</p> + +<p>Nous pénétrons dans un café-concert arabe. +C'est une petite salle, mais propre et coquette. +Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux de +porcelaine aux vives couleurs, sur le sol +d'épaisses nattes sur lesquels on s'assied à la +turque. On nous sert de petites tasses de café +maure et du <em>hatschich</em> dans de minuscules pipes. +Bien entendu, je fis l'expérience du hatschich; +j'espérais que cette clef des songes arabes me +conduirait tout droit au Paradis de Mahomet, +mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun +changement dans mon équilibre général. Je dois +être un fumeur trop endurci et la dose n'était +sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le +<span class="pagenum"><a id="Page_198">198</a></span> +Paradis resta fermé pour moi et je ne pus contempler +les délicieuses <em>houris</em> aux faces de lune!</p> + +<p>Des musiciens arabes assis en cercle sur les +nattes jouent de divers instruments: violon, mandoline, +guzla, instruments indigènes à corde de +formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout +l'éternel tambourin qui accompagne toutes +les manifestations musicales des Arabes. De cet +assemblage sortait un concert baroque de notes +heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et +saccadé. Le rythme variait peu, mais il était +d'une cadence parfaite et produisait une certaine +sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous +très juste.</p> + +<p>Des Maures étaient assis comme nous sur le +sol autour des musiciens; les uns écoutaient gravement, +d'autres jouaient impassiblement à +divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, +chantaient pour accompagner la +musique.</p> + +<p>Nous portons ensuite nos personnes curieuses +dans un autre concert où l'on donnait des danses +égyptiennes. Il y a là des chaises et des tables; +la salle est assez vaste, remplie d'un opaque +brouillard de fumée de tabac au milieu duquel +nous avons d'abord quelque peine à discerner une +nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et +<span class="pagenum"><a id="Page_199">199</a></span> +d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois +musiciens misérables, dont l'un aveugle, et trois +juives tout de jaune vêtues qui dansent et +chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, +grasses, flasques et fanées; une épaisse couche de +plâtre dissimule leurs faces, elles dansent, dansent, +pendant des heures, des motifs dans lesquels +le ventre joue le premier rôle. C'est la danse du +ventre dans toute sa brutalité, dans sa dégoûtante +obscénité. Que ces pauvres ventres doivent +être fatigués le soir quand arrive l'heure du +repos! Et encore est-ce bien alors le repos pour +eux?</p> + +<p>Enfin malgré l'heure avancée,—il est près de +minuit,—notre cortège, toujours précédé de son +porte-fanal et suivi de son guide, reprend ses +pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser +des almées mauresques. Il faut bien tout voir!</p> + +<p>Par des rues encore plus tortueuses et plus +sales, plus sombres et plus odorantes, nous allons +chez une vieille juive qui tient cette spécialité. +C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, +qui entre-bâille une porte louche, parlemente longuement +avec notre guide et enfin nous introduit +dans un taudis infect. Dans une chambre étroite +et basse, aux murs sales, meublée de quelques +chaises boiteuses et d'un divan crasseux, deux +<span class="pagenum"><a id="Page_200">200</a></span> +belles filles maures de l'intérieur, deux fleurs au +milieu du fumier, exécutèrent devant nous la +danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux +enfants, quatorze ans à peine, mais formées et +femmes complètement. Elles étaient bien faites +et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau +blanche et taille fine; leurs jambes étaient un +peu courtes et leur taille un peu trop longue, +c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs +gracieuses figures étaient comme illuminées par +deux yeux noirs, profonds, veloutés, immenses!</p> + +<p>A tour de rôle, elles firent défiler devant nos +yeux toutes les scènes lascives de cette danse +arabe qui est la parodie de l'amour; c'est encore +la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse +que nous avions vue tout à l'heure dans +un café-concert, mais une succession de tableaux +gracieux, un peu sauvages, extrêmement sensuels. +Celle qui ne danse pas accompagne de ses +cris l'autre qui s'agite et la vieille juive tape sur +un tambourin en hurlant comme une possédée, +pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient +d'abord revêtues de costumes un peu défraîchis, +mais qui furent somptueux; quand la danse en +fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était +devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire +même. Il faut bien tout voir!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_201">201</a></span> +Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, +nous avons ensuite regagné l'hôtel en suivant +docilement notre guide à travers le jeu de +patience des ruelles de Tanger, et nous nous +sommes couchés la conscience tranquille, avec le +sentiment du devoir accompli.</p> + +<h3 class="date">Vendredi, 30 août.</h3> + +<p>Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa +horde hurlante. Nous vîmes charger du bétail sur +un vapeur à destination de Gibraltar. Nos Africains +empilaient les pauvres bœufs dans de +grands bateaux plats pour les conduire au steamer +mouillé dans la baie. On voyait ces barques +s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes +de quelques nègres, puis accoster le navire +que les ruminants regardaient de leur œil doux et +résigné. Pour grimper ceux-ci dans leur maison +flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares +Marocains les attachaient par les cornes et les +hissaient brutalement suspendus ainsi par la tête. +Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument dans le +vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement, +pendant que dans la barque et sur le +navire nègres et arabes hurlaient.</p> + +<p>Ce matin, nous allons faire une grande excursion +<span class="pagenumh"><a id="Page_202">202</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_203">203</a></span> +hors de la ville. On nous dit bien qu'il y a +quelque danger, mais avec de bons guides, nos +armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que +nous nous serons privés du plaisir de connaître +cette campagne curieuse qui entoure Tanger.</p> + +<div class="figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_214.jpg" width="591" height="253" alt="PANORAMA DE TANGER" /> +</div> +<p class="caption">PANORAMA DE TANGER</p> + +<p>Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement +nous emportent. Ces animaux ont une +grande sûreté de pied, leur allure est très douce, +elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses +montures.</p> + +<p>Nous suivons la <em>rue des Chrétiens</em>, la plus +belle et la plus animée; ça ne veut pas dire qu'elle +soit bien large, mais enfin une voiture pourrait +y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On +passe à côté de la <em>Grande Mosquée</em>, dont l'accès +est interdit aux infidèles que nous sommes; extérieurement, +ce monument n'est remarquable que +par sa très belle porte mauresque et son minaret +trapu et carré, tout reluisant de porcelaines aux +vives couleurs. Le carrefour du <em>Petit Zocco</em>, le +coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.</p> + +<p>Nous sortons de la ville par la <em>porte de Fez</em>, +gracieux arc arabe dentelé qui donne sur la place +du marché extérieur, le <em>Grand Zocco</em>.</p> + +<p>Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant +de Tanger. On est soudain au milieu de la foule +<span class="pagenum"><a id="Page_204">204</a></span> +africaine qui s'agite frénétiquement, de la foule +en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des +riches vêtements mauresques et qui ne sentent +guère meilleur. Là tous les types d'habitants du +Maroc sont réunis et l'on peut consciencieusement +faire une étude ethnographique.</p> + +<p>On y voit des <em>Kabyles</em> à l'air farouche, armés +d'un long fusil et vêtus du burnous blanc, des +<em>Maures</em> à la face impassible qui se drapent majestueusement +dans de brillants burnous de couleur, +des <em>Juifs</em> indigènes barbus et tout de noir vêtus, +des <em>Bédouins</em> à demi sauvages et habillés de +bure, des nègres de l'Afrique centrale, esclaves +ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au +plus beau noir d'ébène, des femmes voilées, des +négresses horribles, des enfants tout nus qui ressemblent +à des singes, des Arabes nomades à la +tête semi-rasée avec une courte tresse sur le +sommet du crâne, et puis des quantités d'ânes. +Tout cela porte, sauf les ânes, un <em>fez</em> et des pantoufles.</p> + +<p>Ce marché est absolument arabe: on n'y voit +que des Marocains, on n'y vend que des produits +du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là +qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes +de chameaux.</p> + +<p>La légation allemande est située sur le Grand +<span class="pagenum"><a id="Page_205">205</a></span> +Zocco. On y pénètre par une porte qui a énormément +de prétentions arabes, mais qui est surtout +rococo.</p> + +<p>Un peu plus loin, nous passons à côté d'une +jolie villa entourée de jardins: c'est la légation +de France. Ces deux légations sont en dehors +des murs de la ville, mais à quelques pas seulement +de la Porte de Fez; les hôtels des autres +puissances sont en ville.</p> + +<p>Nous voilà maintenant sur la grande route de +Fez. Oh! très bien! C'est une voie large comme +nos chemins vicinaux, donc les voitures y pourraient +passer. Elle est luxueusement garnie d'une +épaisse couche de sable fin, dans lequel nos mules +enfoncent plus haut que le boulet, donc les voitures +n'y pourraient avancer! Mais cette discussion +sur les voitures est parfaitement superflue, +car, je le répète, à Tanger, point de véhicules. +Notre guide nous explique que la magnificence +marocaine qui a étendu cette couche de sable sur +la route de la capitale ne va pas au delà d'une +quinzaine de kilomètres. Après, c'est la terre nue. +En somme, cette route, malgré sa largeur, est +tout simplement une piste de chameaux.</p> + +<p>Nous suivons longuement la route de Fez, +puis nous nous engageons dans d'étroits chemins +bordés de haies de figuiers de Barbarie et d'aloès +<span class="pagenum"><a id="Page_206">206</a></span> +menaçants qui nous conduisent à un village +bédouin digne des premiers âges de l'humanité. +Imaginez-vous une collection de huttes entièrement +faites de paille, sous lesquelles vivent de +pauvres êtres en guenilles, aux faces bestiales, aux +corps de bronze, mais dont les airs superbes ne +messiéraient point à un empereur, fût-il allemand. +Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les +murailles de leurs palais de matériaux de prix, +tels que: vieilles ferrailles, cercle de tonneaux, +boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.</p> + +<p>Des Bédouins passent incessamment, transportant +de l'eau dans des outres en peaux de chèvre +garnies encore de leurs longs poils et qui semblent +des animaux bizarres que ces hommes porteraient +sur leurs épaules.</p> + +<p>Les cultures qui avoisinent ce malheureux village +se composent de quelques vagues chaumes +de céréales et surtout de figuiers de Barbarie.</p> + +<p>Notre excursion se poursuivit longtemps dans la +campagne marocaine, en un pays étrange, émaillé +de villages aussi misérables que le premier et où +l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, bien +loin de notre civilisation, et que des bourricots +aussi philosophiques que ceux d'Espagne.</p> + +<p>Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous +approchions de la zone réellement dangereuse, +<span class="pagenum"><a id="Page_207">207</a></span> +de la région habitée par la puissante tribu des +<em>Andjeras</em>, les farouches amis de Raisouli, peuplade +berbère, sauvage et fanatique.</p> + +<p>Nous gagnâmes les bords de l'Océan et +revînmes à Tanger en suivant le sable fin des +dunes qui bordent la baie.</p> + +<p>Le soir, nous remontions à bord du vapeur +espagnol qui devait nous ramener à Algésiras; +il était archiplein de passagers, derniers Européens +abandonnant Tanger, où l'effervescence +semble croître sans cesse à la suite des multiples +nouvelles alarmantes, vraies ou fausses, +arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de +Marrakech.</p> + +<p>Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie +dans le soleil. Un grand nombre de ses maisons +sont peintes en bleu clair; de loin cette nuance +qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre +sur toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de +l'eau des machines fument et des hommes s'agitent, +occupés aux travaux du môle de pierre qu'a +entrepris une compagnie allemande pour faire +de cette rade actuellement inhospitalière un port +sûr et commode. C'est l'activité européenne à +côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin +le phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier +soir la lumière rouge porter ses rayons à au +<span class="pagenum"><a id="Page_208">208</a></span> +moins... 100 mètres, symbolise le flambeau mourant +de la civilisation mauresque.</p> + +<p>Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide +arabe dont la mine fière et l'allure de grand seigneur +resteront toujours devant mes yeux, et le +<em>Joaquim Pielago</em> nous emporte dans le détroit en +nous balançant désagréablement.</p> + +<p>Au bout d'une traversée de deux heures et +demie nous étions de retour à Algésiras, où nous +retrouvions nos chambres dans cet excellent +hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi +le féerique coup d'œil qu'on a de ce lieu trop +ignoré de ceux qui aiment les belles choses. Car +je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé +par les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, +cette baie d'azur, entourée de verdure, +avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des +heures entières en contemplation silencieuse +devant ce tableau si beau, si brillant de soleil. Et +la nuit venue, le spectacle changeait. Gibraltar +brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre +de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe +dans la nuit lumineuse. Ce soir le spectacle fut +plus beau encore: de nombreux projecteurs +anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, +ceux-ci traversaient quelquefois la baie et venaient +éclairer l'hôtel comme en plein jour; les +<span class="pagenum"><a id="Page_209">209</a></span> +canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers +intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques +et fugitives et quelques instants après nous parvenaient +leurs formidables grondements.</p> + +<h3 class="date">Samedi, 31 août.</h3> + +<p>Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs +pour continuer le voyage. Après être +descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous +allons désormais remonter au nord.</p> + +<p>A 2 heures de <i lang="es" xml:lang="es">la tarde</i> nous quittions avec +regrets l'hôtel Reina Christina dont les beaux jardins +se miraient dans les eaux de la baie et, après +avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto +commençait à gravir les pentes de la sierra.</p> + +<p>Nous faisons à l'envers la route qui nous avait +amenés. Venus la nuit, nous repartons en plein +jour, jouissant ainsi de deux tableaux absolument +différents. A mesure que la route s'élève on +découvre un panorama de plus en plus majestueux, +la baie toute bleue s'arrondit gracieusement, +ses contours se précisent, tout le pays apparaît +comme sur une carte en relief. On voit le +cirque de montagnes qui entoure la baie, les +bords verdoyants de la mer, les blanches maisons +qui émaillent la côte, <em>Algésiras</em>, <em>San Roque</em>, <em>la</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_210">210</a></span> +<em>Linea de la Concepcion</em>, <em>Gibraltar</em> et son rocher +et sa basse langue de terre anglo-espagnole. Tout +cela se distingue avec la netteté particulière à +l'atmosphère transparente des pays du Sud.</p> + +<p>Bien que le soleil brille de tout son éclat, la +chaleur n'est nullement désagréable. Dans tout le +sud de l'Espagne comme au nord du Maroc, +pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, +on jouit toujours d'une température modérée; si +le soleil est vif, ses rayons sont constamment tempérés +par une douce brise.</p> + +<p>La route serpente dans la sierra parmi les +forêts de chênes-lièges. Des torrents ont creusé +des lits abrupts aux flancs de la montagne; l'eau, +absente en cette saison, y est remplacée par des +tapis de lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs +jettent des éclairs de joie dans le paysage un +peu sévère.</p> + +<p>Longtemps on domine de très haut le détroit +de Gibraltar. Ainsi vu, il paraît très étroit. Ce +corridor de la navigation passe entre les hautes +montagnes des deux continents: <em>La sierra de +Bullones</em> en Afrique, <em>la sierra de la Lune</em>, que +nous parcourons, en Europe. Du côté de la Méditerranée +les côtes sont à pic et leur hauteur +donne au fleuve maritime des airs de gouffre, +tandis que vers l'Océan les montagnes s'abaissent +<span class="pagenum"><a id="Page_211">211</a></span> +graduellement à mesure que les rives s'écartent +en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble +à un boulevard rempli d'animation, mais +un boulevard de géants, où les maisons sont de +hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur +qui se compte par kilomètres et où les passants +sont d'énormes navires. C'est là certainement +l'un des points du globe où la navigation +est la plus intense: les bateaux se suivent et se +croisent sans cesse, leurs fumées tracent de longues +traînées qui rayent l'atmosphère et s'entremêlent; +grands paquebots, vapeurs marchands, +légers voiliers, lourds cuirassés, croiseurs, petits +torpilleurs qui semblent des mouches, se succèdent +sans interruption.</p> + +<p>On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de +lumière parmi les aloès en fleurs, Tarifa qui +s'avance au milieu des flots comme pour aller +donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille +Europe.</p> + +<p>Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, +puis on s'enfonce dans l'intérieur des terres et +c'est le désert impressionnant, déjà parcouru, le +désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes +coupées par instants d'immenses troupeaux +de chevaux ou de bétail gardés par les pâtres à +cheval.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_212">212</a></span> +Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux +avides ont vu sur cette route que j'ai déjà décrite +à l'aller, et cependant elle traverse des pays si différents +de ceux que nous avons l'habitude de voir +en France, que nous éprouvâmes à la suivre un +intérêt aussi puissant que la première fois.</p> + +<p>Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, +les figuiers de Barbarie, <em>Chiclana de la +Frontera</em>, les marais salants et les piles de sel, +pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous +les derniers rayons du soleil, la baie de Cadix et +sa ceinture de coquettes villes, puis c'est un +autre désert et enfin voilà <em>Jerez</em><a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a>.</p> + +<p>Nous avions résolu de faire étape dans cette +ville où nous ne nous étions pas arrêtés en allant. +Nous nous sommes établis à l'<em>Hôtel de los Cisnes</em>; +on y mange la véritable cuisine espagnole, des +piments, des tomates et du <i lang="es" xml:lang="es">puchero</i>, mais bien +apprêtée et proprement servie. C'est le meilleur +hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes, +bien meublées et propres, aussi les puces qui y +ont élu domicile sont-elles vigoureuses et redoutables. +Ces insectes exceptés, l'hôtel de los Cisnes +serait parfait.</p> + +<p>Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les +<span class="pagenum"><a id="Page_213">213</a></span> +villes d'Espagne, elle doit sa richesse, comme sa +célébrité, à ses <i lang="es" xml:lang="es">bodegas</i>, ses fameuses caves d'où +elle exporte dans le monde entier ce vin que les +Anglais appellent le <em>Sherry</em> et que nous dénommons +<em>Xérès</em> en France. A vrai dire, ces dénominations +sont purement génériques, car les vins +de Jerez sont de crus nombreux et très différents +les uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux +plus secs, les vins couleur de paille jusqu'à ceux +qui empruntent au caramel sa teinte de vieil +acajou. Les crus les plus célèbres sont l'<em>Amontillado</em>, +le <em>Manzanilla</em>, le <em>Montilla</em>, secs et clairs, +qui font les délices de la crapule de Séville, le +<em>Moscatel</em>, le <em>Pedro Jimenez</em>, le <em>Parajete</em>, le +<em>Jerez</em> proprement dit, qui sont des vins doux, +sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le +noyau principal de l'exportation de Jerez.</p> + +<p>Les Anglais sont les plus notables clients des +vins de Jerez. Ce peuple en absorbe de si grandes +quantités qu'il a trouvé plus simple d'être son +propre fournisseur, si bien que de très nombreuses +bodegas de Jerez sont maintenant la propriété +des maisons anglaises.</p> + +<p>Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent +de 12 à 15 degrés d'alcool, ils sont obtenus +par exposition préalable des raisins à l'action +solaire avant fermentation; ils ont un parfum +<span class="pagenum"><a id="Page_214">214</a></span> +agréable qui rappelle la noisette et possèdent +cette particularité de se foncer en couleur en +prenant des années, contrairement à nos vins +français qui pâlissent en vieillissant.</p> + +<p>Cette ville sue la richesse: les maisons sont +ornées et peintes de frais, les magasins renferment +des foules de choses chères, les habitants +promènent des habits somptueux, et des bijoux de +Péruviens ornent de grosses bedaines, chose très +rare en Espagne où les hommes sont généralement +maigres; les cercles sont nombreux et leur +luxe éclatant encadre une foule majestueuse de +riches propriétaires auxquels viennent se mêler +les officiers de la garnison.</p> + +<h3 class="date">Dimanche, 1<sup>er</sup> septembre.</h3> + +<p>Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au +coucher du soleil, mais l'homme propose... Une +affiche aperçue hier soir dans le patio de l'hôtel +nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré +de papier tentateur annonçait pour aujourd'hui +dimanche une <i lang="es" xml:lang="es">corrida de toros</i> à Séville. Rien ne +pouvait dès lors nous retenir ici; nous résolûmes +d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir +une course de taureaux en Espagne était l'un +des points importants de notre programme, point +<span class="pagenum"><a id="Page_215">215</a></span> +que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à présent. +Mais assister à cette course à Séville, la métropole +de la tauromachie, sera un bonheur auquel +nous n'aurions osé prétendre.</p> + +<p>A 8 heures du matin, nous disions adieu à +la ville des bodegas et ayant franchi le plus rapidement +possible la partie du chemin avoisinant +Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous +roulions à belle allure entre les haies de figuiers +de Barbarie. Des paysans procédaient à la cueillette +des fruits barbelés: au moyen de longs +roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils +saisissaient les figues, et par une délicate torsion +les détachaient de l'arbre aux feuilles redoutables; +ces fruits étaient ensuite brossés avec des +balais de chiendent qui les débarrassaient de +leurs piquants et chargés sur le dos des petits +<i lang="es" xml:lang="es">burros</i> qui, patiemment, attendaient en broutant +quelque chardon.</p> + +<p>Voici les immenses <i lang="es" xml:lang="es">llanos</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a> où l'on roule sans +fin, où l'on n'aperçoit à perte de vue que la +lande en friches parsemée de palmiers nains, de +pins-parasol et de maquis de chênes-houx.</p> + +<p>On retraverse <em>Utera</em>, <em>Alcala de Guadaira</em> où +l'on abandonne la direction de Cordoue, on +<span class="pagenum"><a id="Page_216">216</a></span> +cahote dans l'horrible route défoncée qui fait regretter +plus vivement encore la route de tapis +qu'on vient de quitter.</p> + +<p>Mais voici la Giralda qui dresse son élégante +silhouette à l'horizon, c'est <em>Séville</em><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a>.</p> + +<p>Accomplissant strictement notre horaire, il +était midi lorsque l'auto s'arrêtait devant l'<em>hôtel +de Madrid</em>. Le personnel mit le même empressement +à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire +qu'aucun des garçons ne daigna se déranger +et qu'il fallut les éclats de nos voix coléreuses +pour les tirer à demi de leur somnolente torpeur.</p> + +<p>La course de taureaux est pour 5 heures du +soir. A 4 heures nous étions déjà installés dans +notre <i lang="es" xml:lang="es">palco de delantero de sombra</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a> que nous +avions retenue de Jerez par télégramme.</p> + +<p>La <em>Plaza de toros</em> de Séville est un cirque +immense qui peut contenir quinze mille spectateurs. +L'édifice est bien construit et ne manque +pas d'un certain cachet architectural. Ses divers +gradins communiquent avec des galeries de dégagement, +qui font tout le tour du monument et par +lesquels la foule peut s'écouler vite et sans confusion. +L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut +donner libre carrière aux courses les plus échevelées; +<span class="pagenum"><a id="Page_217">217</a></span> +taureaux, toréadors et chevaux semblent tout +petits sur cette vaste esplanade bien pourvue de +sable fin et toujours convenablement arrosée.</p> + +<p>Les gradins se remplissent peu à peu avec un +grand brouhaha. Les places à l'ombre sont occupées +les premières; lorsqu'elles sont garnies, les +derniers arrivants sont bien obligés de se contenter +de celles qui sont au soleil; on voit celles-ci +se garnir à leur tour, mais dans un ordre spécial: +les retardataires choisissent toujours les +places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles +qui seront abandonnées les premières par le +soleil, il en résulte un arrangement bizarre et +d'abord incompréhensible. Mais dans un moment +tout sera garni.</p> + +<p>A mesure que se peuple la vaste enceinte, le +murmure de toutes ces poitrines devient un sonore +grondement dans lequel on a peine à s'entendre, +mais que domine cependant le cri perçant: +<i lang="es" xml:lang="es">agua, agua</i>, des marchands d'eau.</p> + +<p>A 5 heures moins un quart, tout est plein, +garni, bondé, places au soleil comme places à +l'ombre. L'amphithéâtre est noir de monde. +Chaque individu, homme ou femme, a son éventail +et en joue éperdument: tous ces éventails en +mouvement sur quinze mille poitrines font un +effet saisissant: on dirait qu'une nuée de papillons +<span class="pagenum"><a id="Page_218">218</a></span> +de couleurs vives et variées s'est abattue +sur ce grouillement humain, et bat des ailes, +incessamment!</p> + +<p>Les loges ou <i lang="es" xml:lang="es">palcos</i> sont remplies de jolies Sévillanes. +Ah! c'est ici qu'on peut encore le mieux +les voir dans toute la grâce de leurs atours nationaux! +Mantilles noires, blanches, noires à pois +blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands +peignes, cheveux noirs comme l'aile du corbeau, +rubans ou fleurs rouges ornant de délicieuses +tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux +vives couleurs. La Sévillane qui s'installe dans +sa loge commence par étendre son grand châle +sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes largement +déployées sur les parois du cirque, tombant +sur les gradins inférieurs, ces étoffes de couleurs +vives, brodées à grands ramages, font un superbe +effet d'ornementation.</p> + +<p>La course va commencer: le bourdonnement a +subitement monté à son plus haut diapason, puis +tout s'est tu en un silence d'attente. Voici le défilé +des toreros aux costumes brillants, chatoyants, +dorés, argentés, tous de la plus grande richesse.</p> + +<p>Je ne me permettrai certes pas de donner ici la +description d'une course de taureaux, d'autres +plus autorisés que moi, simple touriste narrateur, +l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y +<span class="pagenum"><a id="Page_219">219</a></span> +employer, même en bien m'appliquant. Et puis, +aujourd'hui, tout le monde n'a-t-il pas vu une +corrida?</p> + +<p>Six splendides taureaux noirs furent mis à +mort sous nos yeux. Ils étaient tous vigoureux et +féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou applaudit +à divers coups, les taureaux et les toreros +eurent tour à tour leur part de sifflets et d'applaudissements +sans qu'il nous fût jamais bien +possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît +que la tauromachie obéit à des règles fort compliquées. +Lorsqu'un coup me paraissait beau j'étais +tout surpris d'entendre conspuer le toréador; par +contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement +son épée dans l'encolure de la bête, +j'étais confondu de l'entendre applaudir frénétiquement. +Je ne suis décidément pas <i lang="es" xml:lang="es">aficionado</i>. +Cependant, après avoir suivi très attentivement +les courses, je parvins à me convaincre que la +suprême adresse de l'<i lang="es" xml:lang="es">espada</i> consiste à faire +mourir le taureau <em>lentement</em>, le plus lentement +possible; n'est-ce pas le comble de la férocité?</p> + +<p>La quatrième course se termina par un coup +qui est, paraît-il, l'un des plus estimés des connaisseurs. +L'espada, <em>Vicente Segura</em>, un tout +jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta +son épée avec tant d'adresse dans le cou du taureau +<span class="pagenum"><a id="Page_220">220</a></span> +que celui-ci, hébété, n'ayant plus que la +force de se traîner, suivit son vainqueur comme +le ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui +plut de le mener. Segura le conduisit ainsi devant +la loge du président de la course et, là, la bête +s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses +pieds dans une attitude de soumission. Alors +l'enthousiasme de la foule barbare ne connut plus +de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide de +souffrances, grisé de férocité, poussa un unique +hurlement sorti de quinze mille poitrines. Les +éventails, les chapeaux, les cannes, des mantilles, +des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans +l'arène aux pieds de Segura, hommage frénétique +à l'adresse du vainqueur. Celui-ci fut soulevé par +la foule en délire qui avait envahi le cirque et +longtemps promené sur les épaules de ces sauvages +brutes. De tous ces êtres montait une +odeur forte et âcre, une odeur de fauves en rut. +Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout +ce monde, nous eûmes l'impression d'être seuls +humains entourés de bêtes féroces!</p> + +<h3 class="date">Lundi, 2 septembre.</h3> + +<p>La route classique de Séville à Madrid passe +par <em>Cordoue</em>, <em>Valdepenas</em>, <em>Madridejos</em>, <em>Aranjuez</em>; +<span class="pagenum"><a id="Page_221">221</a></span> +les renseignements que j'avais recueillis +avant mon départ de France à son sujet ne la +recommandaient nullement à mon choix et ce que +j'en avais vu en venant ici ne me donnait pas +l'envie d'en tâter sur la partie de son parcours +réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau +castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé +de prendre une autre route qui joint, à l'avantage +d'être convenablement bonne, celui de passer +dans des régions peu connues de l'Espagne. Je +veux parler de la route qui, longeant d'assez près +la frontière de Portugal, passe par <em>Merida</em>, <em>Trujillo</em>, +<em>Talavera de la Reina</em>.</p> + +<p>C'est cette route que nous allons suivre.</p> + +<p>Nous quittons Séville, définitivement cette +fois. A 9 heures du matin, nous franchissions le +Guadalquivir et sortions de la capitale de l'Andalousie +par le faubourg de <em>Triana</em>, peuplé de gitanos +et garni de fabriques d'<i lang="es" xml:lang="es">azulejos</i>.</p> + +<p>A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions +dans le petit village de <em>Camas</em> pour faire notre +plein d'essence. Il y a là, en effet, une raffinerie +de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la +différence de prix qui en résulte est considérable. +Il faut dire qu'en Espagne la vente de l'essence +présente des particularités dignes du moyen âge. +D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir à +<span class="pagenum"><a id="Page_222">222</a></span> +l'intérieur des villes de grosses provisions de ce +liquide inflammable, de crainte d'incendie; chaque +fois qu'une automobile a besoin d'un important +ravitaillement, il faut envoyer chercher la provision +nécessaire en dehors des barrières, d'où il +résulte un supplément de 10 pesetas sur la facture +pour payer la voiture qui a été quérir les +bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de +chaque grande ville un droit d'octroi énorme, +insensé, qui en double généralement la valeur; +exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 le +litre, en dehors de la ville on ne la paye plus +que 0 pes. 60 le litre. Enfin, en outre de ces deux +suppléments, on a généralement encore à subir +celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol +résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, +un droguiste ne s'est-il pas avisé de vouloir nous +vendre son essence à raison de 2 pesetas 1/2 le +litre; nous l'avons naturellement envoyé promener +avec tous ses bidons.</p> + +<p>Il y a très heureusement à proximité de toutes +les grandes villes, soit des dépôts d'essence, soit +des raffineries où l'on peut s'approvisionner facilement +et à un prix raisonnable. A l'usine de +<em>Camas</em> on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.</p> + +<p>Puisque je suis sur cette question de l'essence, +je tiens à ajouter encore quelques mots. Il est +<span class="pagenum"><a id="Page_223">223</a></span> +bon de s'inquiéter soigneusement des points de +ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin +les uns des autres et pas toujours suffisamment +approvisionnés. Dans certaines régions les grandes +villes sont clairsemées et dans les petites le précieux +liquide est rare. Pour supplément de précautions, +il me paraît recommandable d'avoir toujours +30 à 40 litres de réserve en bidons, en plus +de ce que peut contenir le réservoir. L'essence +espagnole est généralement de fort mauvaise +qualité, trop légère surtout, elle oblige à modifier +sérieusement le réglage du carburateur, et malgré +cela son rendement est toujours déplorable.</p> + +<p>Un peu plus loin, <em>Santiponce</em> est un pauvre +village qui offre cependant un vif intérêt, car tout +à côté se voient les ruines de l'ancienne ville +romaine d'<em>Italica</em>.</p> + +<p>La fondation d'Italica est attribuée à Scipion +l'Africain; cette ville aurait eu ensuite, sous +l'empire, une assez grande importance et a donné +le jour à trois empereurs romains: Trajan, +Adrien et Théodose. Ses ruines sont malheureusement +très rudimentaires, car elles servirent fort +longtemps de carrière à la Séville castillane; par +ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre +compte de l'état de perfection à laquelle la civilisation +romaine était parvenue en Espagne. +<span class="pagenum"><a id="Page_224">224</a></span> +Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet +des barbares! Les Romains te dotèrent de tous +les bienfaits de leur admirable civilisation; les +Vandales et les Goths survenant te couvrirent de +ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau +et t'enrichir au souffle de leur brillante culture. +Il fallut pour ton malheur que ces mêmes +Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés +dans leurs âpres montagnes, revinssent en vainqueurs +détruire la splendeur de ta résurrection et +t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui +encore, tu as tant de peine à te tirer!</p> + +<p><em>El Ronquillo</em>, autre pueblo misérable qui étale +au soleil ses haillons et sa saleté andalous!</p> + +<p>La route était très mauvaise jusqu'ici: trous +et poussière; à partir de cette bourgade la voici +qui s'améliore et qui bientôt devient tout à fait +convenable.</p> + +<p>On parcourt une région nue et désolée: à +droite, à gauche, en avant, en arrière, c'est la +lande de terre uniformément rouge sur laquelle +ne poussent que de chétifs palmiers nains et +quelques bruyères; c'est un interminable vallonnement, +une succession infinie de croupes dénudées. +Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement +l'impression de traverser un désert. Le +paysage n'est pas même grandiose, sa monotonie +<span class="pagenum"><a id="Page_225">225</a></span> +fatigue, son rouge perpétuel irrite les yeux. De +temps en temps on aperçoit une <i lang="es" xml:lang="es">estancia</i>, mais +presque toujours inhabitée, tombant en ruines. +C'est le spectacle de la tristesse sous les rayons +du joyeux soleil.</p> + +<p>A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des +terres incultes, la chaleur augmente; aucun +obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux +ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four +sidérurgique, déverse sans cesse sur le sol calciné +des torrent de métal fondu. Il fait réellement +chaud aujourd'hui!</p> + +<p>Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et +à Santiponce, nous n'avions fait encore que +60 kilomètres lorsque l'horloge du bord marqua +midi. L'auto fut rangé le long de la route et +nous établîmes notre campement sous un bouquet +de chênes verts rabougris. Le déjeuner, arrosé de +boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions +acheté à Séville des récipients précieux pour la +conservation des liquides frais, des bouteilles +«Thermos» qui, par suite d'une garniture faite +avec un corps isolant, ont la propriété de garder +les boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on +les y introduit. Notre collection de «Thermos» +fut remplie ce matin à l'hôtel de vins et d'eau +mélangés de glace, à midi ces liquides étaient +<span class="pagenum"><a id="Page_226">226</a></span> +encore glacés. Bien mieux, les jours suivants nous +eûmes l'occasion de constater que ces précieuses +bouteilles pouvaient conserver leur fraîcheur pendant +une journée entière. Voilà une petite invention +que je recommande vivement aux touristes +qui entreprendront un voyage dans les pays +chauds; elle nous rendit de grands services sur +les plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.</p> + +<p>Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après +laquelle nous repartions sur une route désormais +excellente.</p> + +<p>Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On +sent la lutte entre l'aridité et l'homme, mais +ici l'homme a l'air de craindre joliment la fatigue! +Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent +la terre carminée de taches sombres et dont les +troncs écorchés rougeoient et paraissent saigner. +Nous voyons passer leur précieuse écorce emportée +en d'énormes chargements sur de lourdes +voitures dont les attelages de mules hargneuses +serpentent sur la route et se rebellent à notre vue.</p> + +<p>Puis des terres labourées empiètent sur les +friches. Comme les chênes dépouillés, ces terres +rouge vif semblent de sang. En Espagne la terre +est toujours rouge; dans notre long voyage nous +ne vîmes pas d'autre couleur, mais toute la +gamme du rouge y passe, depuis le rose pâle jusqu'au +<span class="pagenum"><a id="Page_227">227</a></span> +carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.</p> + +<p>La région s'élève progressivement, les mamelons +de tout à l'heure sont devenus de grosses +collines et les collines se sont faites montagnes. +La route monte aussi; par des lacets très bien +étudiés sur une pente douce, on arrive au sommet +de la <em>sierra Morena</em>. La vue qu'on a de ce point +culminant est splendide; adieu, Andalousie! Devant +nos yeux se déroule l'<em>Estramadure</em>, panorama +sévère, pays sauvage et arriéré.</p> + +<p>En redescendant sur l'autre versant de la sierra +on s'aperçoit que la contrée n'a pas changé que +de nom: les plantes exotiques de l'Andalousie +sont maintenant remplacées par des essences des +pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; +seuls l'olivier et la vigne, universels, subsistent. +C'est bien un tout autre pays maintenant, les +gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines +fières et leurs airs sauvages!</p> + +<p>A <em>Los Santos</em>, petit village de mégères, d'êtres +rébarbatifs et d'enfants tout nus, nous devons +abandonner la route de <em>Badajoz</em> qui oblique à +l'ouest. Celle de <em>Mérida</em>, que nous voulons suivre, +prend au milieu du village, entre deux maisons, en +une bifurcation dissimulée qu'on ne peut voir, que +nous ne voyons pas et qu'il nous faut regagner en +marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_228">228</a></span> +<em>Villafranca de los Barros</em> dresse plus loin sur +la droite sa silhouette de bourgade importante +dominée par deux grandes églises, dont l'une a +un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda +de Séville.</p> + +<p>La route toute droite file au milieu d'une vaste +plaine. Elle frôle en passant <em>Almendralejo</em> qui, +sur notre gauche, a l'air d'une petite ville coquette +où des bourgeois oisifs se promènent sur +une jolie Alameda. Elle nous montre sa plaza de +toros, le monument obligatoire sans lequel toute +ville espagnole se croirait déshonorée.</p> + +<p>Voici maintenant une grande dépression au +fond de laquelle serpente un large fleuve: sur la +rive opposée, au bout d'un grand pont, en gradins +sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la +<em>Guadiana</em> et la ville <em>Merida</em>, l'antique métropole +romaine.</p> + +<p>On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; +il a plus de 700 mètres et soixante-quatre +arches, c'est une œuvre colossale assez bien conservée. +Puis on s'engage dans un réseau de rues +sales et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. +La ville a l'air misérable, ce qui nous donne de +douloureuses appréhensions pour notre coucher.</p> + +<p>Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la +<em>Fonda Diego Segura</em> où nous pûmes cependant +<span class="pagenum"><a id="Page_229">229</a></span> +nous loger de façon à peu près convenable et où +nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, +chose absolument exceptionnelle dans ce pays de +<em>galères</em>, de <em>tartanes</em> et autres véhicules apocalyptiques<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a>.</p> + +<h3 class="date">Mardi, 3 septembre.</h3> + +<p><em>Mérida</em>, qui compte à peine 10 000 habitants, +est une ville à demi morte aujourd'hui. Elle eut +un temps de grande splendeur et fut à son heure +l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa +fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; +c'était l'<em>Augusta Emerita</em> des Romains, la capitale +de la <em>Lusitanie</em>. Son importance, ses richesses +et sa puissance lui valurent le surnom +de <em>Rome Espagnole</em>. Les Wisigoths surent lui +conserver sa prospérité et ce fut sous leur empire +qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les Arabes +la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent +de l'Espagne et puissante la laissèrent lorsqu'ils +en furent chassés. Pour ne pas faire exception à +la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment +dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate +<span class="pagenum"><a id="Page_230">230</a></span> +honteux, les catholiques espagnols ne surent +que dépeupler et couvrir de ruines cette cité si +longtemps prospère et dans laquelle ils avaient +trouvé splendeur et richesses.</p> + +<p>Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba +rapidement à l'état de pauvreté où nous la voyons +aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre plus +qu'une faible partie de son ancien emplacement +ainsi que le démontrent les nombreuses ruines +qui l'entourent, témoins encore debout de ses +beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et +de la férocité castillanes.</p> + +<p>C'est douloureusement impressionnés par les +pensées que nous avait suggérées cet exemple +frappant de grandeur et de décadence qu'à +10 heures du matin, sous un soleil de feu, nous +quittions cette triste ville.</p> + +<div class="figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_242.jpg" width="594" height="316" alt="MERIDA, AQUEDUC ROMAIN" /> +</div> +<p class="caption">MERIDA, AQUEDUC ROMAIN</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_231">231</a></span> +Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc +romain dressent leur silhouette de squelette +millénaire. La route suit d'abord une belle rangée +d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent +et le soleil peut à loisir nous écraser de ses +rayons. On file en ligne droite, comme toujours +en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée +au fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur +de la Guadiana. Puis on aborde une plaine sans +horizon où les kilomètres succèdent aux kilomètres +au milieu des chênes verts parsemés sur +la terre rouge.</p> + +<p>La route est extrêmement pénible à la direction; +elle est recouverte d'une couche épaisse +d'un désagréable cailloutis, moitié sable, moitié +pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant +qu'on procède à la vitesse des tortues.</p> + +<p>Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent +totalement si bien qu'à midi, lorsque sonne +l'heure du déjeuner, nous constatons avec regret +qu'il est impossible de trouver le plus petit coin +d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons +par découvrir un arbre, le seul de toute la +plaine, sous lequel on dresse tant bien que mal la +table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est +heureusement suffisante et nous le bénissons avec +attendrissement, car si loin que l'œil puisse scruter +<span class="pagenum"><a id="Page_232">232</a></span> +la surface de la plaine infinie, pas un seul de +ses congénères ne peut être aperçu.</p> + +<p>Peu de temps après avoir repris notre marche +en avant, <em>Trujillo</em> apparaît au fond de la plaine +brûlée. La petite ville se dresse pittoresquement +sur les flancs de son cône pointu dominé par un +vieux château. C'est la patrie de <em>François Pizarre</em>, +le <i lang="es" xml:lang="es">conquistadore</i> du Pérou; la vieille <i lang="es" xml:lang="es">ciudad</i> +fut démesurément riche aux jours dorés de +l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, +brigands conquérants, infestaient le Nouveau-Monde +et en rapportaient de folles fortunes. +C'est à présent une ville pauvre et délabrée.</p> + +<p>La route passe au pied de Trujillo et oblique +ensuite vers la droite. Elle sera désormais excellente; +finis les mauvais cailloux, l'auto glisse +silencieuse sur un sol absolument uni.</p> + +<p>Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse +est très accidentée: des ravins aux parois +abruptes et arides, troués par endroits de larges +tranchées par lesquelles on a soudain de beaux +aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du +haut d'une sierra on aperçoit tout à coup la +grande vallée du <em>Tage</em>; c'est un changement +brusque comme celui d'un décor de théâtre, des +tableaux heurtés et étroits on passe sans transition +aux vastes horizons. Le fleuve est encore +<span class="pagenum"><a id="Page_233">233</a></span> +invisible, caché par des replis de terrain. Au nord +la vallée est bordée par la haute <em>Sierra de +Gredos</em>.</p> + +<p>Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au +milieu de la large vallée. On ne l'aperçoit qu'au +moment de le franchir. Le fleuve, qui vient de +Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui +rongent ses rives abruptes. On le passe sur un +pont monumental datant du seizième siècle, deux +hautes arches du sommet desquelles on a une fort +belle vue sur l'étroit ravin.</p> + +<p>Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. +Encore un coin d'Espagne où les friches +sont plus nombreuses que les terres cultivées!</p> + +<p><em>Navalmoral de la Mata</em> est une oasis de figuiers +et d'oliviers au milieu de ce désert. A une trentaine +de kilomètres au nord-ouest est situé le +monastère de <em>Yuste</em>, où se retira Charles-Quint +après son abdication.</p> + +<p>Nous roulons toujours.</p> + +<p><em>Oropesa</em> nous apparaît à la lueur d'un superbe +coucher de soleil; ses maisons s'éclairent de +rouge comme à la réverbération d'un colossal +incendie.</p> + +<p>Nous roulons encore.</p> + +<p>La nuit nous surprend brusquement non loin +de ce village. La ville la plus rapprochée est +<span class="pagenum"><a id="Page_234">234</a></span> +<em>Talavera</em>, assez loin cependant et, ignorant ce +que nous y pourrions trouver comme auberge, +nous décidons de camper à la belle étoile.</p> + +<p>Nous choisissons l'emplacement de notre camp +avec les plus grands soins: un espace plat au +bord de la route, entouré de plusieurs grands +arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves +fournies par les coffres de la voiture, du pain et +des œufs achetés à Navalmoral, du vin et de l'eau +conservés glacés dans les bouteilles «Thermos» +ont composé un menu qui fut vite expédié par nos +robustes appétits. Puis en fumant tranquillement +pipes ou cigarettes, nous causions; nous fûmes +amenés à remarquer la très curieuse coïncidence +qui fait qu'aujourd'hui nous avons établi notre +camp pour la nuit non loin d'un village appelé +Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines +nous passâmes déjà une première nuit à la belle +étoile sur les bords de la Méditerranée, à proximité +d'un autre village qui s'appelait aussi +Oropesa.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en +plein air, l'été, en Espagne, soit un tour de +force: sous ce climat si doux, c'est chose très +naturelle et nullement désagréable.</p> + +<p>Nos effets de campement fournirent les éléments +de lits moelleux... relativement, mais cependant +<span class="pagenum"><a id="Page_235">235</a></span> +assez confortables. Nous nous endormîmes +au sein d'une de ces inoubliables nuits +espagnoles, nuits de poésie, de parfums et +d'étoiles.</p> + +<h3 class="date">Mercredi, 4 septembre.</h3> + +<p>Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés +où nous avions consciencieusement dormi.</p> + +<p>Après une sommaire toilette et un court déjeuner +nous levâmes le camp à 8 heures.</p> + +<p>Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait +perdu un cylindre; la rupture d'une petite bielle +d'allumage était la cause de cette abstention. La +réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car +il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. +Nous étions encore pour le moins à +150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les +ferons avec trois cylindres seulement. En cette +occasion j'appréciai vivement le gros moteur que +notre voiture portait en ses flancs, car, effectivement, +il nous mena tranquillement jusqu'à +Madrid avec ses trois cylindres, sans même +sembler s'apercevoir que le quatrième ne fournissait +plus sa quote-part de travail et même,—il +avait pris des habitudes andalouses,—qu'il se +faisait traîner par les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_236">236</a></span> +En montée comme en plaine nous filons à notre +allure habituelle comme si rien n'était changé.</p> + +<p><em>Talavera de la Reina</em> est située non loin des +bords du Tage, dont les eaux entretiennent autour +de ses murs une intéressante verdure.</p> + +<p>Nous voilà en Castille.</p> + +<p>Les habitants semblent polis et accueillants; +ils nous renseignent volontiers et nous regardent +d'un œil sympathique. Cela nous change d'avec +les farouches indigènes d'Estramadure qui hier +nous accueillaient à coups de pierres, tout comme +si nous avions été en France! Où ai-je lu que les +Castillans sont peuple sauvage et désagréable? +La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette +partie de la Nouvelle-Castille.</p> + +<p>Le <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i> à bords plats des Andalous est +remplacé ici par un chapeau plus caractéristique +encore; il ressemble à celui des gauchos de +l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord +vertical haut de deux ou trois doigts, orné de +clous dorés, de broderies ou de rubans... ce chapeau +rappelle le turban. Les paysans portent une +double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en +deux et ressemble à un tablier. Ils ont de larges +ceintures noires.</p> + +<p>On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix +et tourterelles se promènent sur la route et +<span class="pagenum"><a id="Page_237">237</a></span> +ne s'envolent que sous les roues de l'auto. Des +nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs +en lançant au ciel leurs notes joyeuses.</p> + +<p>La route traverse <em>Navalcarnero</em>, aux rues déplorablement +pavées, et continue toujours bonne +au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit que +des chaumes de céréales.</p> + +<p>A partir de <em>Villaviciosa</em> on sent que la grande +ville approche: le charroi augmente, les cavaliers +se font plus nombreux, on croise incessamment +des <i lang="es" xml:lang="es">recuas</i> de mules, le sol de la route se +fait de moins en moins bon.</p> + +<p>On aperçoit enfin <em>Madrid</em> qui se développe +nettement bien en face de soi. La capitale est +construite sur un plateau qui domine le ravin verdoyant +du <em>Manzanarès</em>. En avant, dans une admirable +situation, surplombant sur le flanc du plateau, +bien en évidence, la grande masse du +Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort +joli panorama.</p> + +<p>On passe le pont sur le Manzanarès qui coule +tranquillement sous les ombrages et l'on gravit la +pente au sommet de laquelle s'étale la grande +ville. L'auto glisse à travers les voitures et les +tramways électriques qui fourmillent sur la +<em>Puerta del Sol</em> et, tout surpris de se retrouver +dans une ville qui ressemble à nos grandes cités +<span class="pagenum"><a id="Page_238">238</a></span> +de France, vient s'arrêter dans une rue garnie de +beaux magasins, devant l'hôtel que nous avons +choisi.</p> + +<p>L'<em>Hôtel de Embajadores</em> est situé en plein +centre de Madrid, dans un quartier animé et +luxueux. Il a de grandes prétentions, mais sa cuisine +et ses chambres sont fort médiocres. Nous +pensâmes un instant à déménager, mais nous +finîmes par y rester en apprenant que nous trouverions +certainement deux ou trois autres hôtels +où nous pourrions payer encore plus cher, mais où +nous ne serions pas mieux! Le niveau des hôtels +de Madrid est certainement très bas. N'importe, +hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous +serons dans des lits, de vrais lits, avec de vrais +draps et probablement aussi de vraies puces<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a>.</p> + +<h3 class="date">Jeudi, 5 septembre.</h3> + +<p>Le cœur de <em>Madrid</em>, le point où l'on sent de la +façon la plus intense toutes les pulsations de la +grande ville, est la <em>Puerta del Sol</em>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_239">239</a></span> +La Puerta del Sol ou <em>Porte du Soleil</em> doit être +une porte, puisque son nom l'indique, et cependant +ce n'est pas une porte parce que c'est une +place. C'est là que convergent toutes les artères +de cette ville si bien tracée qui est la capitale de +l'Espagne, c'est là qu'on remarque le plus de +monde, de voitures, de tramways, de vie, de +mouvement. Cette place est située à l'endroit où +s'élevait jadis une ancienne porte de la ville, la +Porte du Soleil, ainsi nommée parce que de ce +point culminant on contemplait les incroyables +effets des couchers du soleil sur les horizons +infinis de Castille.</p> + +<p>Madrid était autrefois un simple fort arabe +placé au-dessus du plateau en sentinelle vigilante. +Avec le pays environnant la forteresse tomba +entre les mains des catholiques au onzième siècle. +Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du +vieux fort; un village d'abord, puis une petite +ville s'élevèrent modestement. Longtemps l'insignifiante +Madrid végéta sur son coteau dans +l'ignorance des hautes destinées qui lui étaient +réservées.</p> + +<p>Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses +rivières arrosaient continuellement la +plaine. Mais là comme partout, l'imprévoyance et +l'incurie des Castillans exercèrent leurs abominables +<span class="pagenum"><a id="Page_240">240</a></span> +ravages: les environs se déboisèrent rapidement, +les rivières se tarirent presque toutes, les +champs retombèrent en friche et la petite ville ne +tarda pas à se trouver,—comme la capitale l'est +encore aujourd'hui,—au milieu d'un vaste +désert.</p> + +<p>On ne saurait trop le dire, car on ne le sait +généralement pas assez, aux temps ibères, carthaginois, +romains, wisigoths, puis arabes, l'Espagne +était un beau pays, fertile, bien cultivé, +couvert de grands bois, de vertes prairies, arrosé +de nombreux cours d'eau jamais à sec. Les catholiques +du moyen âge détruisirent tout cela. De +même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables +monuments des civilisations antérieures +pour édifier à la place leurs monstrueuses cathédrales, +de même ils ne surent conserver les aqueducs +romains, les canaux arabes qui apportaient +aux villes et aux campagnes la richesse et la vie. +Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau +pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour +quelques bénéfices immédiats, préparant des +siècles de misère. Avec les Arabes la richesse +foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf +dixièmes de la Péninsule sont aujourd'hui un +désert, c'est aux catholiques destructeurs qu'on +le doit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_241">241</a></span> +Sera-t-il jamais possible de réparer le mal +qu'ils ont fait et pourra-t-on redonner à ce +malheureux pays sa richesse de jadis? Il faudra +des centaines d'années d'efforts soutenus et de +dépenses énormes pour recouvrir les collines de +leurs bois, pour ramener la fertilité dans les +plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera +jamais les monuments arabes disparus!</p> + +<p>Lors de la conquête arabe, les catholiques, +refusant de se soumettre à leur domination, se +réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du +nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur +leur rude existence de montagnards et d'éternels +combattants. Ils n'abandonnèrent jamais l'idée +de revanche et finirent par chasser les Maures de +leur pays. Leur religion et leur caractère se ressentirent +toujours de la vie farouche qu'ils avaient +menée pendant des siècles en attente fanatique de +restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres +enfin du pays, ils ne surent qu'exterminer les +derniers représentants de la religion musulmane, +que détruire fanatiquement les précieux ouvrages +arabes qui donnaient la richesse aux campagnes +et que jeter à terre les admirables monuments +qui proclamaient si haut la gloire d'une religion +ennemie. Leur seule manifestation créatrice se +révéla dans l'édification de ces cathédrales, +<span class="pagenum"><a id="Page_242">242</a></span> +sombres comme leur religion, énormes comme +leur fanatisme.</p> + +<p>Madrid passa un beau jour du rang de pauvre +petite ville à celui de capitale d'un grand État. +Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir cet +honneur. Située sur de hauts plateaux et proche +de la sierra de Guadarrama, elle est très froide +l'hiver; au milieu d'un désert infertile et sans +eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur +une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé +politique. Ce fut précisément cette dernière raison +qui la fit choisir par Philippe II. Ce prince +voulait une capitale indépendante pour l'Espagne +unifiée; les capitales des anciens royaumes: Burgos, +Sarragosse, Valladolid, Séville, Cordoue, +Grenade, Valence, devaient être écartées comme +trop particularistes et pas assez centrales: Tolède, +située au milieu du royaume, mais où le +clergé était tout-puissant, plus puissant que le +roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II +créa sa capitale de toutes pièces; il inventa +Madrid, il décréta que cette ville serait désormais +<em>seule</em> capitale, seule cour, <i lang="es" xml:lang="es">unica corte</i>. Dès lors +la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, +Madrid nous apparaît comme une belle cité, bien +construite, ayant ses rues larges et bien tracées, +de belles places, de grands boulevards, de beaux +<span class="pagenum"><a id="Page_243">243</a></span> +jardins, une ville moderne en un mot, mais à +laquelle il manque, hélas! cet intérêt de curiosité +qui se dégage des villes anciennes et ce charme +de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.</p> + +<p>Les maisons de Madrid sont à peu près toutes +en briques; elles sont hautes, propres, très régulièrement +construites; elles manquent de style, +se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante +de la nudité.</p> + +<p>Les grandes rues aboutissent à la Puerta del +Sol, qui semble une étoile aux multiples rayons +et où elles déversent leur animation en un flot +sans cesse renouvelé.</p> + +<p>L'habitant de Madrid est agréable, mieux +habillé, plus «comme il faut» que celui d'aucune +autre ville espagnole, même de Barcelone. Les +beaux attelages y sont nombreux et pleins de +goût, ils portent souvent de jolies citadines en +mantilles et sous la mantille aussi jolies que les +Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses +et gaies, pas plus que les Andalouses +elles ne tiennent leurs yeux dans leur poche; +elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore +cette blancheur par un abondant emploi du +maquillage.</p> + +<p>La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, +<span class="pagenum"><a id="Page_244">244</a></span> +serait d'un bien médiocre intérêt pour +le visiteur si elle ne possédait l'un des plus beaux +musées de peinture de toute l'Europe. Le <em>Musée +du Prado</em> renferme une collection unique de +chefs-d'œuvre; c'est un véritable sanctuaire de +l'Art où une série de rois, à commencer par +Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner +les toiles des grands maîtres espagnols et étrangers +de la Renaissance, chefs-d'œuvre de Velasquez, +de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de l'Espagnolet +et de Goya, ces quelques génies qui +assumèrent à eux seuls la lourde tâche de résumer +pendant des siècles l'inspiration artistique de tout +un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse, +de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del +Sarto, de Rubens, de Van Dick, de Van der +Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain, de +Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont +la gloire rayonnante vint planer jusque sur le ciel +de l'Espagne.</p> + +<p>Il y a malheureusement beaucoup de toiles +médiocres ou d'un intérêt moindre, mais l'œil est +instinctivement attiré par les chefs-d'œuvre qui +arrêtent au passage.</p> + +<p>On y voit une très grande quantité de <em>Velasquez</em>; +c'est le roi de ce musée, qui possède la plupart +de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste avait +<span class="pagenum"><a id="Page_245">245</a></span> +une science du coloris qui n'a peut-être jamais +été dépassée. Ses paysages, ses tableaux d'histoire, +de mythologie, de genre, font un effet surprenant. +J'avoue, par contre, n'avoir nullement +goûté ses fameux portraits, à l'exception cependant +des petits tableaux de Philippe III et de +Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il +a fait une légion de portraits de rois, d'infants et +d'infantes, de princes et de princesses, de bouffons +et de ministres, isolés ou en groupes, à pied +ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui +ne m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement +fardées de blanc et de rouge, ses princesses +ont des airs de pierreuses, ses chevaux sont +bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines +de ses princesses sont si outrageusement +fardées que les fleurs rouges qui ornent leur coiffures +semblent faites du carmin de leurs joues qui +aurait déteint sur leurs cheveux tombants.</p> + +<p><em>Murillo</em>, impeccable, lui dispute la première +place; on pourrait la lui accorder sans conteste si +tous ses chefs-d'œuvre étaient réunis ici. Le Musée +du Prado n'en possède malheureusement qu'une +trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée +Conception» toutes de la même manière qui sont +extraordinaires de couleur et de pureté angélique.</p> + +<p><em>L'Espagnolet</em> (Ribera) est représenté par beaucoup +<span class="pagenum"><a id="Page_246">246</a></span> +d'admirables toiles, mais surtout par sa +«Madeleine dans le désert» dont on n'arrive +pas à détacher les yeux, tellement l'expression est +vraie et l'éclairage parfait.</p> + +<p>Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est +mort que le siècle dernier, l'être bizarre et fantasque, +le mordant critique et l'artiste surabondant +qu'était <em>Goya</em>, est présent dans tous les coins +et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses +tableaux aux éclairages surprenants et aux figures +grimaçantes sont fort connus aujourd'hui et +en font un véritable type. Il s'élève parfois à des +hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux +tableaux de la «Maja» représentent le plus beau +portrait de femme, le plus beau corps de volupté +qu'on puisse admirer.</p> + +<p>Dans la soirée nous avons été faire une promenade +au <em>Buen Retiro</em>, l'ancienne résidence champêtre +des rois d'Espagne, aujourd'hui transformé +en parc public, où les brillants équipages viennent +circuler nombreux dans les larges allées et sous +les beaux ombrages.</p> + +<h3 class="date">Vendredi, 6 septembre.</h3> + +<p>Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y +allons en chemin de fer, d'abord parce que l'auto +<span class="pagenum"><a id="Page_247">247</a></span> +a besoin d'une réparation destinée à lui faire retrouver +son quatrième cylindre et surtout parce +que nous tenons à faire connaissance avec les +chemins de fer espagnols sur lesquels nous avons +entendu conter tant de légendes.</p> + +<p>Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne +mentent nullement à leur réputation. Comme +wagons et locomotives représentez-vous le matériel +français d'il y a trente ans, avec la saleté +espagnole en plus. Nous avons mis 2 heures et +demie par train express pour couvrir les 70 kilomètres +qui séparent Tolède de Madrid, et nous +sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! +Plusieurs fois j'ai chronométré la marche du train: +mes résultats ont varié entre 25 et 30 kilomètres +à l'heure!</p> + +<p><em>Tolède</em> est une vieille ville morte. Aux temps +mauresques son passé fut brillant comme celui de +Cordoue; comme celle de Cordoue sa déchéance +fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait +autrefois 200 000 habitants dans cette ville, qui +en compte à peine 25 000 aujourd'hui.</p> + +<p>Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. +Imaginez-vous un rocher circulaire, à pic +sur les trois quarts de sa circonférence et sur +cette même longueur baignant dans les flots profonds +et verdâtres du <em>Tage</em>. La ville, encore entourée +<span class="pagenum"><a id="Page_248">248</a></span> +de ses anciens murs wisigoths et mauresques, +s'étale sur le rocher que surmontent la +masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher +de la cathédrale. C'était bien la position réputée +à juste titre inexpugnable au moyen âge. Plusieurs +ponts à hautes arches enjambent l'abrupt +ravin du Tage et font communiquer la ville avec +l'extérieur. Ces ponts remontent aux époques +héroïques, on voit encore les bastions crénelés et +les redoutes qui en défendaient l'entrée.</p> + +<p>Les curiosités capables d'allécher le touriste y +sont nombreuses, aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous +à parcourir en bon ordre les +petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne +cité arabe.</p> + +<p>Pour nous rendre à la manufacture d'armes +nous traversâmes ainsi toute la ville; on se serait +cru encore à Tanger, mais les Arabes manquent. +Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. +Ces mendiants espagnols sont impérieux, +se drapent avec fierté dans leurs sordides loques +et semblent avoir conscience de leur force, la +force du nombre, car ils sont légion.</p> + +<p>Obsédés par le souvenir des «fines lames de +Tolède» puisé en maintes lectures, nous ne voulions +pas venir ici sans les voir de nos propres +yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au +<span class="pagenum"><a id="Page_249">249</a></span> +rang des mythes et je fus très surpris, en visitant +la <em>Manufacture d'Armes de Tolède</em>, d'en voir +fabriquer en grande quantité et de constater que +leur trempe était toujours au niveau de leur fameuse +réputation; je fis même l'acquisition d'une +épée si flexible et si bien trempée qu'on peut l'enrouler +comme un cerceau.</p> + +<p>A côté de la fabrique d'épées part le chemin +qui mène au <em>Pont Saint-Martin</em>, édifice solide +datant du treizième siècle, qui enjambe le Tage +d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la +légende place <em>le bain de Florinde</em>; cette Florinde, +surnommée <i lang="es" xml:lang="es">la Cava</i>, était fille d'un seigneur important +de Tolède, un Wisigoth de marque, le +comte Julien; le roi Rodrigue avait son château +au bord du fleuve, il vit un certain jour <i lang="es" xml:lang="es">la +Cava</i> prenant son bain; la fille du comte Julien +était parée de sa seule nudité, elle était jeune et +belle, le roi avait les doux instincts des barbares +de ce temps. Ce beau corps lui fit envie, il s'en +empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son déshonneur, +le père de la belle Cava entra dans une +colère comme savaient seuls en prendre les chevaliers +d'alors. A cette époque trouble de barbarie, +les sentiments de patriotisme étaient à peu +près aussi définis que dans les âmes vermoulues +de nos antimilitaristes actuels; le comte Julien ne +<span class="pagenum"><a id="Page_250">250</a></span> +trouva qu'un moyen de vengeance: il pactisa +avec les infidèles, il appela à son aide la horde +arabe dont les flots tumultueux commençaient à +déferler sur les côtes d'Espagne. Et les Arabes +vinrent, ils envahirent le pays, défirent le roi +Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier +roi wisigoth de l'Espagne, ainsi commença la +puissance mauresque: c'était en 711.</p> + +<p>Si la légende nous apprend comment les Arabes +s'emparèrent de Tolède, elle nous rapporte également +comment les catholiques la reprirent trois +siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut +ensuite le roi Alphonse VI de Castille, se fut +enfui du monastère de <em>Safagun</em> où son frère le +roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à +Tolède auprès du roi maure <em>Ali-Maynon</em> qui généreusement +lui accorda asile et protection. Pendant +son séjour à la cour arabe don Alphonse +étudia soigneusement les moyens de défense de +Tolède et réussit à en surprendre le point faible. +Devenu plus tard roi de Castille à la mort de don +Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya +aux Arabes sa dette de reconnaissance en s'emparant +de la ville (1085)<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a>.</p> + +<p>Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des +<span class="pagenum"><a id="Page_251">251</a></span> +leurs que les catholiques furent chassés de +Tolède; ce fut encore par traîtrise qu'ils la reprirent. +A chaque pas l'histoire espagnole nous +montre ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, +tandis qu'au contraire nous voyons toujours +apparaître les Arabes avec une attitude +pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.</p> + +<p><em>San Juan de los Reyes</em> est située non loin de +la manufacture d'armes. Cette église fut construite +par les rois catholiques Ferdinand et +Isabelle et devait leur servir de sépulture. On +sait qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions +funèbres et qu'ils se firent enterrer à Grenade, sur +le théâtre de leur principal exploit. Bien que +trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni +d'enjolivures arabes qui détonent dans la sévérité +d'un temple du catholicisme espagnol, cet édifice +n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce +et d'une élégance légère qui font plaisir aux +yeux.</p> + +<p>La <em>cathédrale</em>, au contraire, est sévère et +gothique. Elle est vaste, de lignes assez pures +bien qu'on y rencontre tous les genres du +gothique, depuis le style austère et pur de nos +grandes cathédrales françaises jusqu'aux genres +flamboyant, fleuri et baroque. L'intérieur est +gâté par les habituelles enluminures espagnoles +<span class="pagenum"><a id="Page_252">252</a></span> +et tout effet de perspective y est supprimé par +le chœur posé au beau milieu de la nef entre de +hautes murailles suivant l'usage de ce pays. +D'après une habitude non moins espagnole, toutes +les chapelles latérales sont fermées par de lourdes +grilles à épais barreaux de fer qui les font ressembler +à autant de cages de bêtes fauves.</p> + +<p>Comme ces grandes cathédrales d'Espagne +sont tristes, lugubres, angoissantes! Ah! c'est que +le catholicisme fut ici une religion d'épouvante, +de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs +furent incapables d'un effort autre que +celui de la bataille ou de la torture; ils se renfermèrent +dans une vie de renoncement et de contemplation; +ils contemplèrent le sang répandu +par les inquisiteurs et par... les toréadors. La foi +catholique, qui chez tant de peuples fut la source +de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument +de haine et de destruction. La Renaissance +fut presque partout un rayon divin; ici elle se +manifesta pour montrer l'impuissance des catholiques.</p> + +<p>Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle +d'oiseaux parasites, nichant dans les nids des +dépossédés. Le culte catholique s'établit souvent +dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_253">253</a></span> +A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes +religions servirent aux prières des vainqueurs.</p> + +<p><em>Santa Maria la Blanca</em> est une ancienne synagogue +du onzième siècle. Extérieurement on +dirait une grange, l'intérieur est une fête d'architecture +arabe: c'est petit et simple, mais +combien délicates sont les fines dentelures de +l'ornementation, gracieuses ces colonnes et ces +arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière +et de grâce, un diamant resplendissant dans sa +gangue grossière.</p> + +<p>Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une +immunité qu'on ne rencontre nulle part ailleurs +en Espagne. Ils eurent un temps le droit d'y +vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire +des temples. Il paraîtrait que cette tolérance +tenait, à ce que rapporte la légende, à ce +fait que la tribu juive de Tolède, établie dans +cette ville même au temps des Romains, aurait +été la seule à ne pas approuver la mort du Christ.</p> + +<p><em>San Benito</em> est encore une ancienne synagogue +transformée en église; on l'appelle aussi la +<em>Synagogue del Transito</em>. Elle fut construite +sous la domination castillane au temps de Pierre +le Cruel et convertie en église sous Ferdinand le +Catholique, après l'expulsion des juifs. L'extérieur +de l'édifice est absolument nul, mais l'intérieur +<span class="pagenum"><a id="Page_254">254</a></span> +est en style mudéjar gracieux et élégant.</p> + +<p>La chapelle de <em>Santo Cristo de la Luz</em> est à +son tour une ancienne mosquée arabe devenue +sanctuaire catholique. C'est là que le premier +service divin fut célébré après la prise de la ville +par les Castillans. Son nom de <i lang="es" xml:lang="es">la Luz</i>, <em>la lumière</em>, +provient d'une légende: lorsque Ferdinand +VI et le Cid firent leur entrée solennelle +dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval +du Cid s'agenouilla devant la mosquée et +refusa d'avancer plus loin; on abattit le mur devant +lequel <em>Babieca</em> faisait sa génuflexion et l'on +y trouva une cavité renfermant un crucifix et une +lampe chrétienne brûlant encore depuis trois +siècles. L'ex-mosquée est toute petite mais gracieuse +au possible.</p> + +<p>La chapelle est entourée d'un petit jardin de +figuiers et de grenadiers communiquant avec les +corridors intérieurs de la <em>Puerta del Sol</em>, l'une +des anciennes portes fortifiées de Tolède. On +peut monter jusqu'au sommet des créneaux de +cette porte et l'on découvre un admirable panorama +de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles +murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, +ses ruelles étroites. Ces monuments d'un +âge qui n'est plus, conservés et dorés par le +soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville +<span class="pagenum"><a id="Page_255">255</a></span> +dominant une plaine nue où l'on ne distingue que +les méandres du Tage scintillant à la lumière, +donnent à Tolède un aspect curieux qu'il est +impossible d'oublier.</p> + +<p>Nous avons déjeuné à l'<em>Hôtel de Castille</em> établi +dans un palais superbe et tout neuf. Détail +à noter: il fait une chaleur accablante et il n'y a +pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont +aussi peu complaisants qu'en Andalousie et vous +écorchent comme ils le feraient de vulgaires +lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme de +simples chats!</p> + +<p>A Tolède il y a en tout quatre voitures de +place, deux avec chevaux et deux avec mules. +Au moment de regagner la gare qui est dans la +plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air +souriant qu'elles sont toutes retenues. Nous +dûmes aller à pied, entourés d'une escorte de +mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement +étroites et odorant l'eau de Javel.</p> + +<p>Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à +Madrid en nous promenant dans l'aride plaine où +l'on voit, par endroits seulement, quelque verdure +au hasard de la rencontre du Tage en ses +sinueux contours<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_256">256</a></span></p> + +<h3 class="date">Samedi, 7 septembre.</h3> + +<p>Ce matin, comme je flânais dans les rues de +Madrid, de nombreuses et flamboyantes boutiques +de perruquiers me rappelèrent que nous +étions dans la patrie de Figaro. Décidé à tout +connaître je me hasardai dans l'une d'entre +elles.</p> + +<p>L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse +tête avait au front la marque du génie. Il +explora longtemps du regard le champ,—assez +clairsemé,—sur lequel il allait porter ses coups, +puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta +hardiment dans la mêlée. Ah! ce fut un bien +beau travail. Quels soins! Quelle conscience du +fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un +poil était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait +du suivant, faisant mentalement un calcul +compliqué par lequel, étant donnée la longueur +du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il +déterminait la quantité qu'il devait abattre, puis +il fermait bravement ses ciseaux. Cela dura deux +petites heures! Après ce fut le tour de ma barbe: +comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du +<span class="pagenum"><a id="Page_257">257</a></span> +rasoir opéra poil par poil, mais avec cet agrément +qu'entre l'ablation de chaque poil, il se croyait +obligé, pour la plus grande perfection du travail, +d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain +temps. Enfin on apporta l'armet de Mambrin +plein d'eau, un enfant me colla cet appareil sous +le menton, l'échancrure me serrant fortement +l'œsophage et l'habile homme daigna me laver +lui-même avec un blaireau. Puisqu'il m'avait +lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, mais j'attendis +vainement, car il paraît que ce perfectionnement +dans nos habitudes françaises ne va pas +jusque-là... Je dus m'essuyer moi-même.</p> + +<p>Nous avons été visiter le <em>Palais Royal</em>, vaste, +imposant, bien ordonné, admirablement situé au-dessus +d'un coup d'œil unique, mais d'une architecture +assez quelconque. On monte au premier +étage par un splendide escalier d'honneur et +l'on pénètre dans les salons d'apparat où le +cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y +remarque une profusion inouïe de marbres très +beaux et de toutes les variétés, les meubles et les +tentures sont d'une extrême richesse, mais fort +défraîchis.</p> + +<p>La <em>Chapelle Royale</em> fait partie des bâtiments +royaux; elle est très ornée et surtout très dorée, +mais ces dorures ne produisent pas là le mauvais +<span class="pagenum"><a id="Page_258">258</a></span> +effet qu'on remarque dans la plupart des +églises espagnoles; il y a dans ce sanctuaire une +harmonie de proportions et une sobriété de +lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais +cette fois luxe de bon goût.</p> + +<p>Sur <em>la place d'Armes</em> située devant le Palais +s'élève le musée de l'<em>Armeria</em>, où l'on visite une +très intéressante collection des armes et armures +de l'Espagne de tous les âges.</p> + +<p>A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une +minutieuse toilette, stationnait devant l'hôtel de +Embajadores et, ronflant gaiement, nous emportait +dans les rues animées de la capitale, puis +sur les routes désertes. Nous allons coucher à +l'<em>Escurial</em>.</p> + +<p>La route sort de Madrid au bas du Palais +Royal devant la gare du Nord; elle suit longuement +la <em>promenade de la Florida</em>, dont les grands +arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur +même au cœur de l'été. Puis on franchit le pont +sur le <em>Manzanarès</em>. J'ai lu vingt fois des plaisanteries +variées sur cette pauvre rivière; les uns +disent que Madrid est situé sur une rivière sans +eau; d'autres, que l'été on doit arroser le lit du +Manzanarès pour l'empêcher de dégager trop de +poussière; certains, que cette rivière est l'un des +principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries +<span class="pagenum"><a id="Page_259">259</a></span> +pourraient passer pour fort drôles si +elles n'étaient absolument fausses. D'abord le +Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, +il passe en dehors de la ville, au bas des jardins +royaux; ensuite le Manzanarès a de l'eau, toujours +de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel +en plein été, après huit mois de sécheresse, et +s'il est une époque où il aurait pu justement être +à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est évidemment +pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une +grande rivière, c'est un ruisseau toujours vif +entre deux rives de verdure.</p> + +<p>La route quitte les ombrages et traverse une +région cultivée de céréales et d'oliviers. Elle +atteint bientôt les premiers contreforts de la +<em>sierra de Guadarrama</em> dont les sommets élevés +se dessinent à l'horizon; à partir de là elle +monte, monte sans cesse jusqu'à l'Escurial.</p> + +<p>L'<em>Escurial</em> est formé de deux villages et +d'un célèbre monastère. L'<i lang="es" xml:lang="es">Escorial de Abajo</i> ou +l'Escurial le bas est l'ancien village et l'<i lang="es" xml:lang="es">Escorial +de Arriba</i> ou l'Escurial le haut, de création bien +postérieure, est maintenant un agréable séjour +estival fort goûté des Madrilènes qui viennent +dans les douces brises de la sierra échapper à la +fournaise de Madrid.</p> + +<p>L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite +<span class="pagenum"><a id="Page_260">260</a></span> +ville de plus de 5 000 habitants, toute coquette et +parée. Sa situation en pleine montagne, ses +nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. +En cette saison il y règne une animation +considérable: on se croirait à Madrid sur la +Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; +ici la morgue espagnole, aux champs, se relâche.</p> + +<p>L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre +n'est pas encore achevé et nous le regrettons +vivement, car par celui d'Alicante nous connaissons +le bien-être que le voyageur trouve dans +les hôtels de la société franco-espagnole. Nous +nous sommes rabattus sur la <em>Fonda Miranda</em>, +qui est simple mais excellente et où l'hôte est +d'une complaisance tout à fait recommandable. +Le soir à dîner on m'a servi un jambon de la +Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un +manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois +et aujourd'hui encore, à son souvenir, l'eau m'en +revient à la bouche<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a>.</p> + +<h3 class="date">Dimanche, 8 septembre.</h3> + +<p>S'il est un monument qui fut décrié sur tous +les tons, on peut dire que c'est par excellence le +<span class="pagenum"><a id="Page_261">261</a></span> +palais-monastère de l'<em>Escurial</em>. On dirait que +tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui, +comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de +faire connaître leurs impressions, ont tenu à rivaliser +de mauvais compliments à son égard.</p> + +<p>Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu +d'un aride désert; rien n'est plus faux: assis au +pied de la sierra de Guadarrama, à mi-hauteur +de l'un des échelons de la montagne, dans une +position admirable d'où l'on découvre une vaste +plaine d'un côté et les crêtes de la sierra de +l'autre, il est entouré de beaux ombrages et le +pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert +d'arbres et de cultures. Ce n'est pas sans +raison que les habitants de Madrid ont choisi ce +coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est +excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.</p> + +<p>D'autres ont redit que ce monument est sans +caractère, sans goût, sans architecture. A mon +humble avis, je trouve que ce monastère a un +très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver +une impression forte au touriste qui le visite +pour la première fois. C'est de la bonne et belle +architecture; en tous cas, c'est certainement ce +que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en +Espagne en fait d'architecture catholique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_262">262</a></span> +On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant +les cours et les voûtes de ce monastère +élevé par le roi Philippe II, en suite d'un vœu +fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin. +On éprouve comme du respect pour ce +prince qui fut le premier de l'Europe, qui gouverna +la si puissante, la plus puissante Espagne, +qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une +église à faire pâlir bien des cathédrales, qui prépara +un panthéon royal d'une splendeur éblouissante, +qui joignit un palais au monastère et qui, +dans cette titanesque construction, ne se réserva +que trois pauvres petites chambres pour tout +appartement.</p> + +<p>L'<em>église de l'Escurial</em>, encastrée au milieu des +bâtiments, fait assez à l'intérieur l'effet d'une +mosquée turque. La coupole immense repose +sur quatre énormes piliers. Elle est le centre +d'une croix formée par les deux nefs. C'est +l'église la plus élégante que j'aie vue en Espagne; +elle a un cachet de simple grandeur auquel +nous n'étions pas habitués.</p> + +<p>Le <em>Panthéon</em>, situé en crypte sous l'église, +est entièrement de marbre. C'est une des choses +les plus riches et les plus belles qu'on puisse +voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée +de marbres précieux de toutes natures et de +<span class="pagenum"><a id="Page_263">263</a></span> +toutes couleurs. De sobres reliefs en bronze doré +rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.</p> + +<p>Le <em>Panthéon des Rois</em> ne contient plus qu'une +seule place vacante; elle est réservée au jeune +roi actuel, Alphonse XIII, au <em>petit roi</em>, comme +ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est +le grand Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a +traversé tant de siècles, de cet homme que +l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des +hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à +pouvoir lui serrer la main! Le sarcophage qui +vient immédiatement après le sien est celui de +Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne, +le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce +circulaire située immédiatement sous le maître-autel +de l'église. C'est un lieu qui ne peut être +évidemment réservé qu'aux grands de la terre, +tellement il respire la majesté et la richesse.</p> + +<p>Le <em>Panthéon des Infants et des Prince royaux</em> +est tout en marbre blanc. Il est réparti entre des +galeries entièrement immaculées et brillantes: +voûtes, sol, murailles, tout scintille.</p> + +<p>La masse énorme du monastère domine la +plaine; fait avec le granit de la sierra, sa couleur +s'identifie avec celle de la montagne et l'œuvre +des hommes se confond de loin avec celle de +<span class="pagenum"><a id="Page_264">264</a></span> +Dieu. La croyance populaire a voulu comparer la +forme de ce monument avec celle d'un gril, à +cause du martyre de son saint patron. En réalité, +le supplice de saint Laurent n'est rappelé que +par un gril sculpté sur la façade principale du +monastère et il faudrait beaucoup de complaisance +pour retrouver dans la disposition des bâtiments +un rapprochement exact avec cet ustensile +de cuisine.</p> + +<p>La principale façade de l'Escurial, dans laquelle +on a voulu exagérer la simplicité, manque +évidemment de charme, mais les autres faces, +avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si +pures, sont admirables. On est saisi d'une respectueuse +crainte en regardant la façade qui domine +jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres d'altitude.</p> + +<p>Sur ce séjour du recueillement et de la prière, +l'âme de Philippe II semble planer éternellement, +âme féroce et fanatique qui n'existait que pour la +gloire de l'Église, âme sombre et détachée des +jouissances du monde, synthétisant admirablement +le caractère des catholiques espagnols.</p> + +<p>Après notre longue visite à l'Escurial, nous +nous sommes remis en route à 10 heures du +matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid +à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un +<span class="pagenum"><a id="Page_265">265</a></span> +excellent chemin qui longe la sierra et qui aboutit +au petit village de <em>Guadarrama</em>.</p> + +<p>Là on trouve la grande route qui est large et +parfaitement bonne; en sortant du village, elle +commence tout de suite à gravir les pentes escarpées +de la <em>sierra de Guadarrama</em>. Cette montée +est terriblement dure; on s'élève avec rapidité sur +les flancs de la haute chaîne, au milieu de bois de +chênes et de pins. Le regard s'étend sur la plaine +que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des +plus beaux spectacles d'Espagne.</p> + +<p>Au sommet de la sierra, sur un grand socle de +granit, au bord de la route, se dresse fier et majestueux +le <em>Lion de Castille</em>. Derrière nous, la +Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, +longuement ondulée, la Vieille-Castille.</p> + +<p>On redescend le versant nord de la sierra +parmi des bois touffus de pins et de sapins; +la pente paraît moins raide de ce côté.</p> + +<p>Et l'on roule de nouveau dans la plaine.</p> + +<p>Laissant à droite la route de <em>Ségovie</em>, nous +atteignons bientôt <em>Villacastin</em>, petite ville aux +maisons délabrées et branlantes. Une auberge +sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. +Nous nous bornons à nous y pourvoir de +pain et de raisins et, quelques kilomètres plus +loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre +<span class="pagenum"><a id="Page_266">266</a></span> +de quelques arbres avec les provisions du bord.</p> + +<p>La route se poursuit ensuite toujours très +bonne. Laissant à gauche la direction d'Avila, +nous glissons doucement au milieu d'un pays perpétuellement +ondulé.</p> + +<p>Une bande de quinze grands vautours, réunis +au bord du chemin, s'effrayent à l'apparition de +l'auto et s'envolent après deux ou trois sauts maladroits +pour pouvoir développer leurs interminables +ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles +en liberté. Dieu! qu'ils sont vilains avec +leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des +loques de mendiants et leur collerette ridicule! +Ceux-ci étaient énormes; à terre leur tête se +trouvait à la hauteur de celle d'un enfant de +quinze ans.</p> + +<p>Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse +troupe d'oies sauvages, autres bêtes fort +grosses qui s'enfuyaient en trottant des deux +côtés de la route.</p> + +<p><em>Olmedo</em> est une vieille ville en ruines qui ne +remplit plus ses murailles délabrées et dont l'air +cadavérique effraye même la route, qui fait un +léger coude pour l'éviter.</p> + +<p>A partir de <em>Mojados</em>, le chemin se fait un peu +moins bon: il y a des cailloux épars sur le sol, +comme dans certaines routes du sud.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_267">267</a></span> +On franchit le <em>Douro</em>, qui roule ses eaux paresseuses +et jaunes dans un fossé de terre glaise.</p> + +<p>Vers 5 heures du soir, nous faisions notre +entrée dans cette bonne ville de <em>Valladolid</em> où, +entourés d'une marmaille en guenilles, nous nous +arrêtions devant l'<em>Hôtel de France</em><a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a>.</p> + +<p>Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y +parle le français. M. le comte de Chabannes, qui +y a logé il y a trois ans, nous l'a dépeint comme +sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y +fournit gratuitement des cheveux dans le potage +et des puces dans les chambres.</p> + +<h3 class="date">Lundi, 9 septembre.</h3> + +<p><em>Valladolid</em> fut célèbre au temps de la reconquête +catholique, car alors elle servit de résidence +préférée aux rois de Castille et de Léon.</p> + +<p>C'est ici que <em>Cervantès</em> habita longtemps; c'est +là qu'en 1506 mourut Christophe Colomb. On +montre encore les maisons respectives de ces +deux grands hommes.</p> + +<p>Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. +Elle possède beaucoup de maisons +<span class="pagenum"><a id="Page_268">268</a></span> +neuves, mais de ces maisons espagnoles comme +on en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq +étages, en briques, d'une architecture médiocre +et qui, avec leurs balcons vitrés, paraissent toutes +semblables.</p> + +<p>Elle a de belles rues, de jolies places, une +longue <em>Alameda</em> et de grands jardins. Elle +cherche à copier Madrid.</p> + +<p>Avant de repartir nous avons été visiter le +<em>musée du collège de Santa-Cruz</em>, qui renferme de +très intéressantes sculptures sur bois, dues aux +maîtres espagnols <em>Berruguete</em>, <em>Hernandez</em> et +<em>Jean de Juni</em>. Je tiens à citer une descente de +croix impressionnante de douleur et un cadavre +dont on voit les chairs desséchées se décollant +des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant +les viscères, le corps couvert des immondes +animaux de la putréfaction, œuvre frappante de +réalisme. Ce même musée renferme également +les stalles du couvent de <em>San-Benito</em> qui sont +de vraies merveilles de sculpture.</p> + +<p>La sortie de la ville pour gagner la route de +Burgos est chose absolument compliquée. Nous +dûmes prendre un guide pour nous mettre dans +la bonne voie.</p> + +<p>Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans +la triste campagne sur une route assez médiocre. +<span class="pagenum"><a id="Page_269">269</a></span> +Quelques collines grises, totalement nues, se +dressent d'un air morose au milieu de la plaine.</p> + +<p>Après <em>Cabezon</em> on franchit la rivière qui arrose +Valladolid, la <em>Pisuerga</em>, sur un pont monumental +fort ancien. Puis on longe le <em>canal de Castille</em> +qui, théoriquement, doit servir à la navigation si +l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui +ne sert en ce moment qu'aux seules grenouilles, +car il est à sec et ne contient que de la boue.</p> + +<p>On laisse à gauche la route qui se dirige sur +<em>Palencia</em> et de suite le chemin devient bon.</p> + +<p><em>Torquemada</em>, patrie du trop fameux grand +inquisiteur d'Espagne, est une ex-ville devenue +village qui s'étend le long de la Pisuerga et ne +manque pas de pittoresque. On retraverse ici +cette rivière sur un interminable pont disposé en +éperon de navire.</p> + +<p>Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au +bord d'un petit canal ombragé de grands saules. +Ce sera notre dernier repas en plein air, car nous +nous trouverons désormais dans des régions civilisées +qui assureront à nos palais difficiles tous +les mets qu'ils pourront désirer. Nos provisions +sont du reste à peu près épuisées et le repas de +ce jour va leur porter le dernier coup. En voici +le menu: filets d'anchois, œufs durs, museau de +bœuf, quenelles de volaille, cailles au foie gras et +<span class="pagenum"><a id="Page_270">270</a></span> +fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner fut +copieusement arrosé par nos dernières bouteilles +de champagne.</p> + +<p>Et maintenant en une plaine aride et désolée +nous roulons. Le paysage est sinistre, c'est la +morne tristesse, la tristesse des couleurs, des +choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille +semble sortir du sol, c'est le sommet de la cathédrale +de Burgos qui se hausse pour regarder au +loin, c'est <em>Burgos</em> qui se cache dans un trou au +milieu de la plaine lugubre. On dirait que la ville +a horreur de voir la désolation qui l'environne et, +comme elle peut, se dissimule derrière quelques +collines. Seule la haute tour surveille l'immensité +déserte.</p> + +<p>En approchant on découvre enfin les maisons +qui se groupent craintives autour de la masse +protectrice de l'asile divin.</p> + +<p>L'auto file tout droit à la <em>cathédrale</em>. Cette +grande masse gothique est bien, très bien! C'est +élégant et majestueux, c'est de l'art vrai, du +beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. +Nous pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment +belle! La nef centrale, barrée au milieu, +comme toujours, par la malencontreuse muraille +du chœur, s'élève élégante et fière et semble se +perdre dans les airs. La décoration est très riche +<span class="pagenum"><a id="Page_271">271</a></span> +et cependant ne choque pas les yeux... Sculptures +fouillées, art sachant parler à l'âme.</p> + +<p>Il faudrait des journées entières pour visiter +comme elle le mérite la cathédrale de Burgos. +Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous +dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles +et souvent nous faire violence pour nous +arracher à des contemplations prolongées.</p> + +<p>Dans la première chapelle en entrant à droite, +un sacristain tire une ficelle, un voile s'écarte et +l'on a devant soi le fameux <em>Christ du Burgos</em>, +frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre +hier encore en vie; la peau est de vraie +peau, les cheveux sont de vrais cheveux; ce réalisme +est si exact que le vulgaire prétend que ce +Christ est un cadavre empaillé.</p> + +<p>A gauche dans le transept on voit le prestigieux +<em>escalier de la coronnerie</em>, digne, d'après +Théophile Gautier, de conduire au «palais le plus +éblouissant» et qui conduit tout simplement à +la porte donnant sur la <em>rue de Fernand Gonzalès</em>, +plus élevée de 10 mètres que le sol de la +cathédrale.</p> + +<p>La <em>Capilla Mayor</em> est entourée d'une couronne +de chapelles dont chacune est digne d'attention. +Les principales sont celles de <em>Santiago</em> qui sert +d'église paroissiale et du <em>Connétable</em> où sont enterrés +<span class="pagenum"><a id="Page_272">272</a></span> +dans de superbes mausolées le connétable +<em>don Pedro Hernandez de Velasco, comte de Haro</em> +et sa femme <em>dona Mencia de Mendoza</em>.</p> + +<p>Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux +donne accès dans un beau cloître, du gothique le +plus pur. Ce cloître communique avec l'ancienne +sacristie dans laquelle on fait voir <em>le coffre du +Cid</em>; c'est une énorme malle cerclée de fer et +munie d'un luxe inusité de serrures et de cadenas +qu'on a accrochée bien haut contre l'un des murs +de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux +coffre: on sait que le Cid, don Ruy Diaz +de Bivar, était originaire de Burgos, ou plus +exactement du village de <em>Bivar</em>, situé non loin +de cette ville; c'est à Burgos que la tradition du +héros national s'est conservée la plus vivace, c'est +Burgos qu'il habitait lorsqu'il fut banni par le roi +Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le Cid +s'occupa à armer et à équiper cette armée avec +laquelle il devait accomplir tant de hauts faits et +aussi tant de rapines et qui, plus tard, devait lui +donner le royaume de Valence. Comme il n'avait +pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de +la ville nommés <em>Vidas</em> et <em>Rachel</em> et leur tint ce +langage: «Amis, je n'ai jamais rencontré chez +vous que de bons services, et vous chez moi, autant +que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne +<span class="pagenum"><a id="Page_273">273</a></span> +de sortir de ses royaumes, ce que j'ai l'intention +de faire. Mais je me trouve dans un grand embarras; +les coffres où sont enfermés mes trésors +n'étant pas assez légers pour que je les emporte, +j'ai donc voulu les laisser entre vos mains, et je +vous serais très reconnaissant si, sur ce gage, +vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en +sais, grâces à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid +fit apporter deux coffres très grands, et complètement +recouverts de cuir, avec des ferrures et +quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes +n'auraient pu soulever un de ces coffres: ils +avaient été remplis de sable, de telle sorte cependant +que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur +remit en leur disant de voir ce qu'ils pouvaient +lui prêter. Or comme les deux juifs étaient fort +riches et qu'ils avaient grande confiance en la parole +du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir <em>cent +marcs d'or et six cents d'argent</em>, puis lui firent +signer des lettres par lesquelles il leur était permis, +s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un an, +d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils +renfermaient; après avoir obtenu leur suffisance, +ils devaient envoyer au Cid le surplus<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a>. Avant +l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses +<span class="pagenum"><a id="Page_274">274</a></span> +razzias, avait remboursé les deux juifs qui +avaient prêté sur du sable une somme colossale +pour ces temps. On voit qu'un seul des deux +coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement +à la description de la légende.</p> + +<p>Du cloître on pénètre aussi dans la <em>salle Capitulaire</em>, +où l'on voit un tableau du <em>Greco</em>, <cite>le +Christ à l'agonie</cite>, étreignant de douleur poignante. +Quelle peinture sombre et combien différente +de nos maîtres italiens ou français. Cela +me rappelle combien déjà j'avais été frappé en visitant +le musée de Madrid par cette idée que les +quelques peintres espagnols que leur art amena +au niveau de l'éternité ont su être la très fidèle +expression du caractère national; l'Espagnol, +même dans ses plus folles joies, reste sombre et +austère; même dans les œuvres les plus riantes +de Velasquez, de Murillo, de Ribera, du Greco, +de Zurbaran, de Goya, on sent comme une arrière-pensée +de sauvagerie, de dureté, de tristesse +et de gravité.</p> + +<p>Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à +la poste pour retirer mon courrier. Mais, ô surprise, +le guichet est fermé, bien qu'il ne soit que +4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend +que cet animal quinteux ne daigne s'ouvrir que +deux heures par jour: de 9 à 10 heures le matin +<span class="pagenum"><a id="Page_275">275</a></span> +et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions +en Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner +de rien, je la trouvais cependant trop forte... je +dus repartir sans avoir pu prendre mes lettres, +parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort +pressées!</p> + +<p>Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, +Burgos est une ville insignifiante: on +dirait une sous-préfecture française vieillote et +triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît dans +l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, +c'est la cathédrale.</p> + +<p>Nous voilà maintenant sur une belle route +bordée de grands arbres des pays tempérés: des +arbres qui donnent une ombre véritable et touffue +et non plus l'ombre transparente des oliviers que +nous connaissions seule depuis des semaines.</p> + +<p>La campagne a changé d'aspect, la verdure est +moins rare, les champs cultivés sont devenus +chose commune, mais la terre est toujours rouge.</p> + +<p>La route s'est insinuée en un défilé étroit à +l'air sauvage et impressionnant: un torrent rapide, +le <em>rio Oroncillo</em>, s'est creusé un passage à +même la montagne et les hommes profitèrent ensuite +de l'œuvre de la nature en faisant passer +par ce couloir la route et plus tard la voie ferrée: +rivière, route et rails sont étroitement serrés les +<span class="pagenum"><a id="Page_276">276</a></span> +uns contre les autres au fond du sombre défilé. +Nous sommes dans les <em>gorges de Pancorbo</em>, jadis +célèbres par les exploits des brigands espagnols +qui y dévalisaient impunément les malheureux +voyageurs, célèbres aussi par les combats que +s'y livrèrent Français et Anglais au temps de +Napoléon I<sup>er</sup>.</p> + +<p>A la sortie des gorges on débouche dans la vallée +de l'Ebre que l'on traverse à <em>Miranda de Ebro</em>. +Hélas! nous ne retrouvons pas sans quelque mélancolie +cette vieille connaissance. Elle est ici +près de sa source; nous la vîmes pour la première +fois à côté de son embouchure, à Tortosa, il y a +un mois, lorsqu'au début de notre voyage nous +avions devant nous cinq semaines d'imprévu et +de vie errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions +à peine notre longue tournée au pays +des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la fin +de nos joies, sur la route du retour, les yeux +pleins des choses que nous avons vues, pittoresques, +curieuses, nouvelles et le cœur un peu +serré à l'idée que cette délicieuse existence va se +terminer, bientôt.</p> + +<p><em>Miranda</em> est une petite ville sale et enfumée, +entourée de vieilles murailles et qui n'a plus +guère d'importance que parce que bifurcation de +deux grandes lignes de chemin de fer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_277">277</a></span> +Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec +la nuit tombante nous pénétrons dans un dédale +de monts et de vaux où la route serpente, sinistrement. +D'endroits en endroits, des croix lugubres +marquent les lieux où jadis les brigands +assassinèrent maint voyageur; nous ne pouvons +hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait +jadis en ces parages par la terreur des brigands; +ceux-ci n'existent plus en Espagne. Mais si! De +l'ombre un bandit a surgi qui agite une loque +rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement +pour nous demander «la bourse ou la vie». +Erreur, la bandit est une femme qui, au nom des +autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien +de la route et nous remet en échange un +reçu parfaitement en règle. Depuis notre entrée +en Espagne, depuis l'<i lang="es" xml:lang="es">obstaculo</i> de Puycerda, c'est +la première fois que nous avons à acquitter un +droit quelconque de péage.</p> + +<p>Une descente, au bas des lumières brillent +dans la nuit; c'est <em>Vitoria</em> où nous pénétrons à +8 heures<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a>.</p> + +<p>L'<em>Hôtel de Quintanilla</em> a la réputation d'être +le meilleur de Vitoria; son extérieur est très engageant. +<span class="pagenum"><a id="Page_278">278</a></span> +En réalité il est d'une propreté douteuse et +le service y est baroquement fait par un escadron +de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. +Nous y avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.</p> + +<h3 class="date">Mardi, 10 septembre.</h3> + +<p><em>Vitoria</em> a l'air très moderne. C'est cependant +une très ancienne ville dont la fondation par les +Wisigoths remonte au sixième siècle. Elle oublie +volontiers son ancienne origine dans sa hâte +de ressembler aux cités du vingtième siècle et, +pour faire montre de maisons de clinquant, laisse +abattre les dernières pierres de monuments anciens +qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à +peu près rien d'intéressant à voir dans cette ville, +aussi l'avons-nous quittée sans aucun regret ce +matin, vers 9 heures, pendant que dans l'éloignement +se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons +vitrés qui, sous les rayons du soleil, jetaient +des feux de diamant.</p> + +<p>La route, qui est tout à fait bonne, court en un +paysage mouvementé et pittoresque. Voici la +verdure complètement revenue: on voit de l'eau +constamment, des rivières qui glissent sans bruit +dans l'herbe, et le long de la route des fontaines, +oui, des fontaines!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_279">279</a></span> +Quelques prairies tapissent de leurs velours +d'émeraude le fond des vallons. Ce sont les premières +prairies que nous voyons en Espagne... +au moment d'en sortir... près de la frontière! +Cela me rappelle qu'avant notre départ on +m'avait prédit que nous aurions toutes sortes +d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux +qui encombrent les routes pour aller le matin au +pré ou le soir en revenir. Des prés en Espagne! +Oh! la délicieuse plaisanterie!</p> + +<p>Voici un nouveau péage: trois pesetas pour +pénétrer dans la province de <em>Navarre</em>. C'est un +peu cher, car nous ne roulons que quelques kilomètres +sur son territoire, et bientôt franchissons +la frontière de la province de <em>Guipuzcoa</em>. Il y a +bien là encore un autre péage, mais j'ignore quel +est son tarif, pour l'excellente raison qu'ayant +aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai +cyniquement la politesse au garde courroucé +qui, longtemps, nous fit des gestes désespérés +avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant +toutes les aménités que lui fournit son +vocabulaire basque, idiome sonore et mystérieux.</p> + +<p>Un peu avant <em>Idiazabal</em> on traverse en lacets +et en rampes multiples une région montagneuse +sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est plus le +<span class="pagenum"><a id="Page_280">280</a></span> +paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, +c'est un avant-goût des Pyrénées.</p> + +<p>On passe ensuite dans une charmante vallée +où coule le <em>rio Oria</em>.</p> + +<p><em>Tolosa</em> est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, +mi-moderne, moitié tranquille, moitié +animée par les nombreuses usines qui l'entourent.</p> + +<p>Bientôt après, la brise nous apporte les émanations +salines de l'Océan qui n'est pas loin, mais +qui se cache derrière les montagnes de la côte.</p> + +<p>Un tunnel monumental fait passer la route sous +la colline qui supporte le Parc et le Château du +Roi et <em>Saint-Sébastien</em>, la ville nouvelle, la station +de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de +sa petite baie fermée. Le site est admirable, la +plage de sable fin borde gracieusement le lac +tranquille où s'ébattent de nombreux baigneurs +et l'horizon est fermé par une barrière de rocs +heurtés entre lesquels une petite trouée laisse +seule apercevoir l'Océan infini. De grands hôtels +de carton, qui semblent honteux de mirer incessamment +leurs faces blafardes dans les flots verts, +abritent la foule bourdonnante des désœuvrés +espagnols qui viennent ici voir et se faire voir.</p> + +<p>Nous déjeunâmes à l'<em>Hôtel Continental</em>, le +premier d'entre tous ces caravansérails du chic +<span class="pagenum"><a id="Page_281">281</a></span> +où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé par +la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec +ivresse, vient où l'on vient, parce qu'on y vient!</p> + +<p>De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. +En prenant mon café, je cherchais à me représenter +ce délicieux endroit avant que la mode y +ait amené le tourbillon du monde élégant: le +bassin était solitaire alors, seule la petite ville +basque, tranquille, se souriait finement dans +l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement +vers le rivage, amollissant de douceur la +sauvagerie des rocs sur lesquels l'Océan se brise +avec un fracas écumant. Cela devait être alors +un des plus beaux coins de la terre.</p> + +<p>La route serpente ensuite le long de la côte, +tantôt à l'intérieur des terres, tantôt avec de +beaux aperçus de l'Océan dont les grandes vagues +sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a +plus sa sévère solitude des contrées désertiques; +sans cesse sillonné d'équipages et d'autos, il est +bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.</p> + +<p><em>Irun</em>, puis la petite rivière de la <em>Bidassoa</em> +qui marque la frontière entre l'Espagne et la +France. On longe un instant ses bords de verdure +et l'on passe à côté de la fameuse petite <em>île</em> +historique <em>des Faisans</em>, au milieu de laquelle un +<span class="pagenum"><a id="Page_282">282</a></span> +monument commémore tant de cérémonies importantes +des relations franco-espagnoles<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a>.</p> + +<p><em>Béhobie</em> est le village frontière: douane espagnole. +C'est là que je fus encore une fois longuement +pétri entre les mains calleuses de l'administration +rapace et que j'eus la douleur de me +voir retenir le montant des droits sur l'un de mes +bandages de rechange qui, mort en cours de +route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole +et dont il m'aurait fallu traîner le cadavre après +moi pour avoir droit au remboursement.</p> + +<p>Nous franchîmes le pont international sur la +Bidassoa au bout duquel la silhouette connue +d'un gendarme français nous annonça la patrie +retrouvée, puis la douane française, et nous roulions +sur le sol de France.</p> + +<p><em>Saint-Jean-de-Luz</em>, au fond d'une jolie baie, +nous a paru être une ville gaie et agréable. C'est +<span class="pagenum"><a id="Page_283">283</a></span> +un lieu de séjour où l'on a une vue splendide sur +l'Océan.</p> + +<p>Les habitants de cette région ont un œil vif, +une démarche hardie, un air fier qui font plaisir à +voir; ils ont une grande ressemblance avec les Espagnols +des provinces que nous avons traversées +ce matin, leurs frères de race, <em>basques</em> comme eux.</p> + +<p>Après <em>Bidart</em> nous avons laissé à droite la +grand'route de Bayonne car nous voulions voir +Biarritz, située tout près sur la côte.</p> + +<p><em>Biarritz</em> est la grande plage à la mode, la +rivale française de Saint-Sébastien. La plage espagnole +doit sa vogue à la faveur royale, Biarritz +est née de la prédilection de la cour française +sous le second Empire. C'est ici une grande baie +ouverte, une large plage aux vagues sans cesse +renaissantes, la vue libre sur l'immensité.</p> + +<p>Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y +étant encore plus grande qu'à Saint-Sébastien, il +nous fut absolument impossible de trouver le +moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les +rues animées et la grande plage où s'ébattaient +snobs et désœuvrés et lorsque nous nous remîmes +en route, je n'eus pas un regret pour cette cité +qui a poussé à la manière des champignons sous +les effluves humides des embruns, mais où du +moins les plâtras des hôtels, placés sur un rivage +<span class="pagenum"><a id="Page_284">284</a></span> +quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer +un chef-d'œuvre de la nature comme pour la +plage espagnole.</p> + +<p><cite>Bayonne</cite> est tout près. Nous y arrivâmes à +7 heures du soir et descendîmes au <em>Grand Hôtel</em>, +qui mérite tout au plus l'étiquette passable<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a>.</p> + +<p>Cette ville est l'ancienne capitale des <em>Basques</em>. +C'est un gentil petit port assis au bord de l'<em>Adour</em>, +qui coule large et profond, à quelques kilomètres +de son embouchure. Son site charmant, ses +vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol +la rendent très intéressante.</p> + +<p>Les <em>Basques</em> sont un peuple curieux et énigmatique. +Ce sont les descendants, conservés à +peu près sans mélange, des habitants préhistoriques +de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur +langue, qui ne ressemble à aucune de celles qui se +parlent en Europe, fait encore le désespoir des +savants qui ne savent à quelle souche la rattacher. +Ils se trouvent actuellement réunis dans +un espace assez étroit, à cheval sur la frontière +franco-espagnole et disséminés en France dans +l'ancienne province de <em>Navarre</em>, en Espagne, +dans les provinces de <em>Guipuzcoa</em>, de <em>Navarre</em>, +d'<em>Alava</em> et de <em>Viscaye</em>. Dans leur langue bizarre, +<span class="pagenum"><a id="Page_285">285</a></span> +tellement bizarre que certains philologues y ont +trouvé des ressemblances grammaticales avec le +chinois, ils se dénomment <i lang="eu" xml:lang="eu">euskaldunac</i>, qui se +traduit en français par <em>gens adroits</em>. Et en effet, +à les voir proprement habillés de leur costume +rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel +béret, petits, maigres, agiles et fiers, on +a bien l'impression de gens adroits et courageux +qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure et toujours +par fierté, ont su se conserver eux-mêmes +depuis les temps préhistoriques, dédaignant les +mariages avec les autres populations, résistant en +leurs inaccessibles montagnes à toutes les tentatives +d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse +de la civilisation, leur petit peuple s'est +trouvé noyé dans la masse des deux grands États +voisins, ils furent obligés de reconnaître des suzerains, +mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand +même. Une bonne moitié d'entre eux ne voulut +supporter le joug et émigra en masse vers les contrées +libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs +ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.</p> + +<hr class="tb" /> + +<p class="p2">Je n'abuserai pas plus longuement de la patience +des lecteurs qui ont bien voulu me suivre +<span class="pagenum"><a id="Page_286">286</a></span> +jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention qu'il +m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, +je réclame humblement leur indulgence.</p> + +<p>J'espère cependant qu'ils me sauront quelque +gré de leur avoir fait connaître ce qu'on peut voir +en Espagne dans un voyage en automobile, que +les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne +leur auront pas déplu et que s'ils sont tentés, à +mon exemple, de parcourir les routes de l'Ibérie, +les renseignements que j'ai réunis dans cet ouvrage +pourront leur être de quelque utilité.</p> + +<p>Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on +pas dit?</p> + +<p>Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter +complètement, car il y a encore beaucoup à faire +pour les adapter à la locomotion mécanique, mais +j'espère que mon récit pourra,—pour sa faible +part,—contribuer à détruire la légende qui les +réprésente comme impraticables.</p> + +<p>Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire +un intéressant voyage en automobile en Espagne... +mieux, dans toute l'Espagne, puisque +nous en avons parcouru toutes les régions, du +Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, sur les côtes +de la Méditerranée comme sur les bords de +l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les +montagnes!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_287">287</a></span> +Voici le résumé des observations que j'ai +faites sur les routes espagnoles telles que je les +retrouve sur mes notes de voyage.</p> + +<p>Les routes royales d'Espagne sont toujours +très larges,—généralement plus larges que celles +de France,—et sont entretenues sur toute leur +largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. +On pourra faire remarquer que le prix du terrain +étant moins élevé en Espagne qu'en France, +nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé +qu'on pourrait le croire pour ouvrir leurs principales +artères; le fait est exact, mais il n'en est +pas moins vrai que le coût de construction au +kilomètre est d'autant plus élevé que la voie +est plus large, et de ce côté l'on ne peut nier +que les Espagnols ont fait preuve d'un véritable +luxe.</p> + +<p>Les travaux d'aménagement ont été conçus et +exécutés avec un souci de la perfection et une +ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer +dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de +choses.</p> + +<p>En plaine la route est généralement rectiligne, +les coudes brusques sont à peu près inconnus, +les changements de direction sont à angle très +obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les +déclivités inutiles sont soigneusement évitées, +<span class="pagenum"><a id="Page_288">288</a></span> +souvent au prix de travaux importants. Si une +colline de faible importance se présente, une +tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route +conserve son horizontale ou ne marque qu'une +très faible pente. Un ravin survient-il? La route +le franchit sur un remblai en palier. C'est en Espagne +que j'ai vu les routes se rapprocher le plus +des profils des chemins de fer. La voie <em>large, +droite, plate</em>, telle est la caractéristique des routes +d'Espagne dans les pays de plaine ou de moyen +vallonnement.</p> + +<p>En montagne les pentes sont souvent fort raides, +les virages nombreux, mais ces derniers sont +tracés avec un soin parfait, leur rayon est toujours +aussi large que le permet la nature des +lieux et l'on a fréquemment effectué d'importants +travaux d'art pour rendre les tournants plus larges +encore.</p> + +<p>Les ponts sont bien faits. Sur certains points, +très nombreux je dois le confesser, ils manquent +encore, mais l'on voit que les Espagnols travaillent +constamment à en construire et l'on peut +prévoir que d'ici quelques années cette lacune +aura totalement disparu.</p> + +<p>Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté +qu'on les remplaçait peu à peu par des ponceaux. +Dans certaines provinces il y a encore de très dangereux +<span class="pagenum"><a id="Page_289">289</a></span> +dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort +d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les +améliore.</p> + +<p>Les bornes kilométriques existent sur presque +toutes les routes royales<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a>; sur quelques-unes on +remarque même des bornes hectométriques. Les +poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer; +ils sont généralement placés aux carrefours où il +y en a le plus besoin et, en somme, avec une carte +sous les yeux, on peut fort bien se tirer d'affaire. +Le Royal Automobile Club d'Espagne commence +à faire poser lui-même des poteaux indicateurs +tant pour les distances que pour signaler les dangers: +descentes rapides, tournants brusques, +caniveaux, etc.</p> + +<p>Depuis quelques années l'Espagne semble travailler +avec acharnement à l'amélioration de ses +routes principales. On saisit à chaque pas des +traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, +tant de fois décrites et décriées avec juste +raison, les vieilles routes espagnoles qu'on semble +seules connaître en France, ont à peu près disparu. +Sur quelques rares points... en Andalousie +principalement... le vieux chemin des coches antiques +<span class="pagenum"><a id="Page_290">290</a></span> +se déroule encore dans toute son horreur. +Ces points sont heureusement devenus fort rares, +mais alors il faut se méfier et avancer très prudemment, +car les obstacles surgissent à chaque +pas.</p> + +<p>Les principaux dangers de ces anciennes routes +sont, non pas leur sol qui est généralement fort +bon, mais les caniveaux invraisemblables, les dos +d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, +les pentes effrayantes, et par-dessus tout +les gués, où toute trace de chemin se perd dans +l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il reste +fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres +que nous venons de parcourir, nous n'avons +guère rencontré que 200 kilomètres de vieilles +routes.</p> + +<p>Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien +établies, on ne peut malheureusement en dire autant +de leur entretien. Malgré que de nombreuses +et élégantes maisons de cantonniers (<i lang="es" xml:lang="es">peones camineros</i>) +se succèdent le long des routes royales, +celles-ci apparaissent dans un état de délabrement +qui fait peine à voir et qui jure avec leur +construction grandiose.</p> + +<p>Autour des grandes villes, et dans un rayon qui +varie suivant l'importance de celles-ci, les routes +présentent un aspect dont ne peut se faire une +<span class="pagenum"><a id="Page_291">291</a></span> +idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres +yeux<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a>. Barcelone, Valence et Séville et aussi +Cordoue détiennent le record des routes épouvantables. +Autour de ces villes l'automobile descend +au-dessous du rang de la plus mauvaise +charrette, tellement les trous et la poussière en +réduisent l'allure et en rendent la marche inconfortable. +Pour les trois premières ce sont +la poussière l'été, l'hiver la boue et les trous profonds +toujours qui font des routes quelque chose +comme des <em>moyens de non-communication</em>, à tel +point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent +circuler à travers champs plutôt que d'affronter +le chaos innommable qui ment à son titre et à +son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait +une automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! +Pour Cordoue c'est autre chose: sur les +routes de <i lang="es" xml:lang="es">la Campina</i> point de poussière ni de +boue... des cailloux aigus en couches épaisses, +un empierrage éternel!</p> + +<p>Dans les provinces les plus sèches, notamment +sur les bords de la Méditerranée, la poussière +atteint parfois des hauteurs invraisemblables<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_292">292</a></span> +et devient une véritable gêne tant pour la rapidité +de la marche que pour les poumons des +voyageurs.</p> + +<p>Sur les plateaux du centre de l'Espagne les +cailloux, que n'a pu fixer au sol un arrosage +absent, se promènent librement sur le chemin au +grand détriment des pneumatiques.</p> + +<p>Si toutefois l'on fait la balance,—en exceptant +les parties que je viens d'énumérer on trouve une +très réelle majorité de routes passables, bonnes et +excellentes,—on arrive à une moyenne de qualité +très présentable et ne justifiant nullement +l'idée que nous nous faisons en France des routes +espagnoles. Nous généralisons trop volontiers, +nous Français, et pour quelques parties de routes +vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, +nous avons légèrement conclu que toutes les +voies de communication de ce pays étaient impraticables.</p> + +<p>Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous +ont dépeint les anciennes routes,—aujourd'hui +disparues,—s'ils sont venus au temps antique +des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis +l'époque des chemins de fer, ils n'ont pu se faire +une idée des routes que par le peu qu'ils en +ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire +là où elles sont toujours mauvaises, les plus +<span class="pagenum"><a id="Page_293">293</a></span> +mauvaises! La conclusion résultant de leurs +récits était facile à tirer: l'Espagne possède les +routes les plus mauvaises du monde. C'est en +visitant ce pays en automobile qu'on peut se +rendre compte de la parfaite fausseté de cette +idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer +à faire rendre aux routes espagnoles la justice +qui leur est due. A ceux qui les calomnient, l'automobile +aura répondu en les faisant connaître +sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment +adaptées à la locomotion nouvelle. Je +souhaite que cette connaissance puisse déterminer +un véritable mouvement de tourisme vers +ce pays si capable d'exciter la curiosité, ce pays +qui renferme tant de merveilles de la nature et +des hommes!</p> + +<p>Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne +regretterez ni votre temps ni vos peines.</p> + +<p>Heureux touristes qui partirez pour le pays +au ciel d'azur, vous aurez devant vous d'adorables +journées de joie et d'admiration!</p> + +<p>Vous contemplerez les monuments uniques de +la civilisation arabo-espagnole, qui fut à son +heure à la tête de toutes les autres, qui brilla +d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre +doit tant de choses.</p> + +<p>Curieusement aussi vous étudierez les monuments +<span class="pagenum"><a id="Page_294">294</a></span> +des autres civilisations qui se partagèrent +les temps de la Péninsule. Ces pierres vous +feront suivre pas à pas les luttes formidables qui +constituent l'histoire de cet État.</p> + +<p>Vous verrez ce pays et ses habitants si différents +du nôtre et de nous-mêmes. Vous admirerez +ce ciel si blanc et cette mer si bleue et ces nuits +profondes d'étoiles et de rêve!</p> + +<p>Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de +l'étonnement à l'admiration, de l'admiration à +l'enthousiasme et vous reviendrez enchantés et +ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps +pour voir ce pays que nous ignorons trop, +nous Français, et qui possède tant de choses capables +d'intéresser notre âme de latins.</p> + +<p>Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, +les spectacles merveilleux que vous aurez +admirés laisseront en vous un impérissable souvenir.</p> + +<p class="p2">Par ce milieu de septembre nous traversâmes +toute la France pour regagner notre foyer. Le +brouillard obscurcissait le ciel et noyait l'auto +dans un voile opaque lorsque rapidement nous +roulions dans les sauvages forêts du massif Central.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_295">295</a></span> +Il y avait plus d'un mois que nous étions +partis joyeux et avides de grand air! Mélancoliques +dès lors, à la fin du voyage, nous regrettions +notre belle liberté d'errants... mais au delà +de la brume des froides montagnes nos yeux +voyaient toujours luire le soleil d'or d'Andalousie!</p> + +<p>Lyon, le 23 mars 1908.</p> + +<div class="figcenter"> +<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_307.jpg" width="330" height="404" alt="" /> +</div> +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_296">296</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_297">297</a></span></p> + +<div class="header"> +<div class="footnotes"> +<h2 class="normal">NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <span class="smcap">Montpellier—Bourg-Madame</span>: 263 kilomètres.—J'indique +les distances kilométriques étape par étape. Les +chiffres que je publie sont rigoureusement exacts: ils ont +été contrôlés jour par jour au moyen d'un compteur kilométrique +vérifié lui-même très souvent. Les distances sont +comptées du centre de la ville de départ au centre de la +ville d'arrivée pour plus d'exactitude. En Espagne ce contrôle +présentera un très réel intérêt, car les cartes de ce +pays sont souvent erronées.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <span class="smcap">Bourg-Madame—Barcelone</span>: 168 kilomètres.—<em>Route</em>: +assez bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très +mauvaise de Ribas à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. +Médiocre après Vich et horrible pendant les 8 derniers kilomètres +avant Barcelone.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <span class="smcap">Barcelone—Tarragone</span>: 97 kilomètres.—<em>Route</em>: +épouvantable de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite +jusqu'à Tarragone.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <span class="smcap">Tarragone—Oropesa</span>: 188 kilomètres.—<em>Route</em>: assez +bonne, mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et +plusieurs gués entre Tarragone et Tortosa.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <span class="smcap">Oropesa—Valence</span>: 90 kilomètres.—<em>Route</em>: bonne +d'Oropesa à Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.</p> + +<p>C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus +mauvaises de toute l'Espagne.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <cite>Chronique du Cid</cite>; Séville, 1548.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <cite>Ibn Bassam, la Dakhirah</cite>: trad. de M. Dozy.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les +Maures firent leur apparition en Espagne.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> En 1909.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <cite>Chronique du Cid</cite>, chap. 11.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes +hier.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <span class="smcap">Valence—Alcoy</span>: 115 kilomètres.—<em>Route</em>: très +mauvaise de Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à +Jativa (un gué). Bonne de Jativa à Alcoy.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <span class="smcap">Alcoy—Alicante</span>: 53 kilomètres.—<em>Route</em>: assez +bonne (un peu poussiéreuse).</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <span class="smcap">Alicante—Murcie</span>: 84 kilomètres.—<em>Route</em>: assez +bonne, mais poussiéreuse.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <span class="smcap">Murcie—Baza</span>: 176 kilomètres.—<em>Route</em>: assez bonne +en général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à +Puerto de Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à +Cullar de Baza. Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres +après Cullar, caniveaux, deux grands gués. Bonne +en arrivant à Baza.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <span class="smcap">Baza—Grenade</span>: 104 kilomètres.—<em>Route</em>: bonne de +Baza à Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux +gués. Excellente dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides +et un gué.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée +en chapelle.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> En arabe <em>Djennat al Rif</em> ou maison de l'Architecte. +Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de +l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour +à la couronne.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <span class="smcap">Grenade—Cordoue</span>: 185 kilomètres.—<em>Route</em>: très +bonne jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <span class="smcap">Cordoue—Séville</span>: 149 kilomètres.—<em>Route</em>: très +mauvaise dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à +Carmona, détestable de Carmona à Séville.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Henri II ou <em>Henri de Transtamare</em> était le demi-frère +de Pierre I<sup>er</sup> le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, +il réussit à s'emparer du trône de Castille sur +lequel Pierre avait largement mérité son surnom par des +cruautés sans nombre. Henri de Transtamare vainquit son +frère qui, dans la bataille, perdit à la fois la couronne et la +vie.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Les Espagnols ont appelé <i lang="es" xml:lang="es">style mudéjar</i> la forme de +l'art arabe qui fleurit encore pendant de longues années +après la reconquête catholique.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <span class="smcap">Séville—Cadix</span>: 164 kilomètres.—<em>Route</em>: détestable +de Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne +d'Utrera à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres +avant Jerez; mauvaise de Puerto-Real à Cadix.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <span class="smcap">Cadix—Algésiras</span>: 122 kilomètres.—<em>Route</em>: mauvaise +de Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <em>Hadji</em> est le titre réservé aux seuls musulmans qui +ont accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions +prescrites par les saintes écritures.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <span class="smcap">Algésiras—Jerez</span>: 148 kilomètres.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <i lang="es" xml:lang="es">Llanos</i> est un terme espagnol qui désigne de vastes +régions incultes.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <span class="smcap">Jerez—Séville</span>: 107 kilomètres.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Loge de pourtour couverte, à l'ombre.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <span class="smcap">Séville—Merida</span>: 194 kilomètres.—<em>Route</em>: très +mauvaise de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant +quelques kilomètres. Excellente ensuite tout le temps +jusqu'à Mérida.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <span class="smcap">Merida—Madrid</span> (deux étapes): 334 kilomètres.—<em>Route</em>: +médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo +à Navalmoral. Très bonne de Navalmoral à Madrid, +sauf pendant les 15 derniers kilomètres qui sont très médiocres.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Chronique espagnole du <cite>Cid</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> La route de <span class="smcap">Madrid</span> à <span class="smcap">Tolède</span> a 68 kilomètres. Elle a +été parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de +Chabannes qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant +les quelques kilomètres qui avoisinent la capitale.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <span class="smcap">Madrid—l'Escurial</span>: 48 kilomètres.—<em>Route</em>: bonne.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <span class="smcap">L'Escurial—Valladolid</span>: 153 kilomètres.—<em>Route</em>: +très bonne de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à +Valladolid.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Chronique espagnole du <cite>Cid</cite>.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <span class="smcap">Valladolid—Vitoria</span>: 233 kilomètres.—<em>Route</em>: médiocre +de Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable +ensuite jusqu'à Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> L'<em>Ile des Faisans</em>, ou <em>île de la Conférence</em>, est territoire +neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France +et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques +suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de +France, et de Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de +François I<sup>er</sup> à ses fils qui le remplaçaient en captivité; en +1615 fiançailles d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de +France, et d'Isabelle de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; +en 1659 conclusion du traité des Pyrénées et fiançailles +de Louis XIV, roi de France, avec Marie-Thérèse +d'Espagne.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <span class="smcap">Vitoria—Bayonne</span>: 167 kilomètres.—<em>Route</em>: excellente.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Je borne mes renseignements aux routes royales qui +correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires +sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées +par le charroi autour de chaque grande ville.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la +route de Murcie à Lorca.</p> + </div> + </div> +</div> + + + +<h2>INDEX ALPHABÉTIQUE</h2> + +<p class="alphabet">A</p> +<ul> + +<li>Aguilar, <a href="#Page_125">125</a></li> + +<li>Alamo (rio del), <a href="#Page_169">169</a></li> + +<li>Albaycin, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_109">109</a></li> + +<li>Alberique, <a href="#Page_55">55</a></li> + +<li>Alcala de Guadaira, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_155">155</a></li> + +<li>Alcala la Real, <a href="#Page_123">123</a></li> + +<li>Alcarazas, <a href="#Page_27">27</a></li> + +<li>Alcazar de Séville, <a href="#Page_148">148</a></li> + +<li>Alcoy, <a href="#Page_59">59</a></li> + +<li><span class="smcap">Algésiras</span>, <a href="#Page_172">172</a></li> + +<li>Alhambra de Grenade, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_115">115</a></li> + +<li><span class="smcap">Alicante</span>, <a href="#Page_64">64</a></li> + +<li>Almendralejo, <a href="#Page_228">228</a></li> + +<li><span class="smcap">Andalousie</span>, <a href="#Page_83">83</a></li> + +<li>Antequeruela, <a href="#Page_105">105</a></li> + +<li>Anuar (sierra del), <a href="#Page_122">122</a></li> + +<li>Azulejos, <a href="#Page_37">37</a></li> +</ul> + + +<p class="alphabet">B</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Barcelone</span>, <a href="#Page_16">16</a></li> + +<li>Basques (les), <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_284">284</a></li> + +<li><span class="smcap">Basques</span> (provinces), <a href="#Page_284">284</a></li> + +<li>Bayonne, <a href="#Page_284">284</a></li> + +<li>Baza, <a href="#Page_88">88</a></li> + +<li>Béhobie, <a href="#Page_282">282</a></li> + +<li>Benicarlo, <a href="#Page_29">29</a></li> + +<li>Benicassim, <a href="#Page_33">33</a></li> + +<li>Berruguete (Alonso), <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_268">268</a></li> + +<li>Béziers, <a href="#Page_6">6</a></li> + +<li>Biarritz, <a href="#Page_283">283</a></li> + +<li>Bidart, <a href="#Page_283">283</a></li> + +<li>Bidassoa (la), <a href="#Page_281">281</a></li> + +<li>Boissons glacées, <a href="#Page_53">53</a></li> + +<li>Bourg-Madame, <a href="#Page_10">10</a></li> + +<li>Bullones (sierra de), <a href="#Page_210">210</a></li> + +<li><span class="smcap">Burgos</span>, <a href="#Page_270">270</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">C</p> + +<ul> +<li>Cabezon, <a href="#Page_269">269</a></li> + +<li>Cabra (rio), <a href="#Page_125">125</a></li> + +<li>Cabra (sierra de), <a href="#Page_125">125</a></li> + +<li>Cabra, <a href="#Page_125">125</a></li> + +<li><span class="smcap">Cadix</span>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_161">161</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_298">298</a></span></li> + +<li>Camas, <a href="#Page_221">221</a></li> + +<li>Campina (la), <a href="#Page_130">130</a></li> + +<li>Canal de Castille, <a href="#Page_269">269</a></li> + +<li>Carmona, <a href="#Page_140">140</a></li> + +<li>Carrasquetta (col de la), <a href="#Page_63">63</a></li> + +<li><span class="smcap">Castellon</span> de la <span class="smcap">PLANA</span>, <a href="#Page_34">34</a></li> + +<li><span class="smcap">Castille</span> (Vieille), <a href="#Page_265">265</a></li> + +<li><span class="smcap">Castille</span> (Nouvelle), <a href="#Page_236">236</a></li> + +<li><span class="smcap">Catalogne</span>, <a href="#Page_13">13</a></li> + +<li>Cervantès, <a href="#Page_267">267</a></li> + +<li>Chiclana de la Frontera, <a href="#Page_167">167</a></li> + +<li>Chirivel (rio), <a href="#Page_83">83</a></li> + +<li>Christophe Collomb, <a href="#Page_165">165</a></li> + +<li>Cid (le), <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_272">272</a></li> + +<li><span class="smcap">Cordoue</span>, <a href="#Page_127">127</a></li> + +<li>Courses de taureaux, <a href="#Page_216">216</a></li> + +<li>Crevillente, <a href="#Page_71">71</a></li> + +<li>Cullar de Baza, <a href="#Page_84">84</a></li> + +<li>Cullar (sierra de), <a href="#Page_84">84</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">D</p> + +<ul> +<li>Darro (rio), <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_112">112</a></li> + +<li>Denia, <a href="#Page_36">36</a></li> + +<li>Douanes, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_282">282</a></li> + +<li>Douro (rio), <a href="#Page_267">267</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">E</p> +<ul> + +<li>Ebre (l'), <a href="#Page_26">26</a></li> + +<li>Ecija, <a href="#Page_138">138</a></li> + +<li>Elche, <a href="#Page_69">69</a></li> + +<li>Escorial de Abajo, <a href="#Page_259">259</a></li> + +<li>Escorial de Arriba, <a href="#Page_259">259</a></li> + +<li>Escurial (l'), <a href="#Page_259">259</a></li> + +<li>Espagnolet (l'), <a href="#Page_245">245</a></li> + +<li>Estancias (sierra de las), <a href="#Page_84">84</a></li> + +<li><span class="smcap">Estramadure</span>, <a href="#Page_227">227</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">F</p> + +<ul> +<li>Faisans (île des), <a href="#Page_281">281</a></li> + +<li>Fernan Nunez, <a href="#Page_126">126</a></li> + +<li>Flamenco, <a href="#Page_145">145</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">G</p> +<ul> + +<li>Généralife, <a href="#Page_107">107</a></li> + +<li>Génil (rio), <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_139">139</a></li> + +<li><span class="smcap">Gibraltar</span>, <a href="#Page_176">176</a></li> + +<li>Gibraltar (détroit de), <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_210">210</a></li> + +<li>Giralda de Séville, <a href="#Page_151">151</a></li> + +<li>Gitanos, <a href="#Page_92">92</a></li> + +<li>Gonzalve de Cordoue, <a href="#Page_136">136</a></li> + +<li>Goya, <a href="#Page_246">246</a></li> + +<li>Grao (le) de Valence, <a href="#Page_49">49</a></li> + +<li>Gredos (sierra de), <a href="#Page_233">233</a></li> + +<li><span class="smcap">Grenade</span>, <a href="#Page_96">96</a></li> + +<li>Guadalantin (rio), <a href="#Page_80">80</a></li> + +<li>Guadalete (rio), <a href="#Page_158">158</a></li> + +<li>Guadalquivir (rio), <a href="#Page_127">127</a></li> + +<li>Guadarrama, <a href="#Page_265">265</a></li> + +<li>Guadarrama (sierra de), <a href="#Page_265">265</a></li> + +<li>Guadiana (rio), <a href="#Page_228">228</a></li> + +<li>Guadiana Menor (rio), <a href="#Page_87">87</a></li> + +<li>Guadix, <a href="#Page_90">90</a></li> + +<li>Guadix (rio), <a href="#Page_90">90</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_299">299</a></span></li> +</ul> + +<p class="alphabet">H</p> +<ul> +<li>Hospitalet, <a href="#Page_25">25</a></li> + +<li>Huerta de Valence, <a href="#Page_37">37</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">I</p> +<ul> +<li>Idiazabal, <a href="#Page_279">279</a></li> + +<li>Italica, <a href="#Page_223">223</a></li> + +<li>Irun, <a href="#Page_281">281</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">J</p> +<ul> +<li>Janda (laguna de la), <a href="#Page_169">169</a></li> + +<li>Jarana (sierra de), <a href="#Page_93">93</a></li> + +<li><span class="smcap">Jativa</span>, <a href="#Page_56">56</a></li> + +<li><span class="smcap">Jerez</span>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_212">212</a></li> + +<li>Jijona, <a href="#Page_63">63</a></li> + +<li>Jucar (rio), <a href="#Page_55">55</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">L</p> + +<ul> +<li>La Carlota, <a href="#Page_138">138</a></li> + +<li>La Marina, <a href="#Page_35">35</a></li> + +<li>La Nouvelle, <a href="#Page_7">7</a></li> + +<li>La Plana, <a href="#Page_35">35</a></li> + +<li>La Rabida, <a href="#Page_165">165</a></li> + +<li>La Ribera, <a href="#Page_35">35</a></li> + +<li>Leon (isla de), <a href="#Page_160">160</a></li> + +<li><span class="smcap">Lorca</span>, <a href="#Page_80">80</a></li> + +<li>Los Santos, <a href="#Page_227">227</a></li> + +<li>Luisiana, <a href="#Page_140">140</a></li> + +<li>Luna (sierra de la), <a href="#Page_171">171</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">M</p> + +<ul> +<li>Machuca (Pedro), <a href="#Page_99">99</a></li> + +<li><span class="smcap">Madrid</span>, <a href="#Page_237">237</a>, <a href="#Page_256">256</a></li> + +<li>Manzanarès (rio), <a href="#Page_237">237</a>, <a href="#Page_258">258</a></li> + +<li><span class="smcap">Merida</span>, <a href="#Page_228">228</a></li> + +<li>Miranda de Ebro, <a href="#Page_276">276</a></li> + +<li>Mojados, <a href="#Page_266">266</a></li> + +<li>Molins de Rey, <a href="#Page_20">20</a></li> + +<li>Montesa (rio), <a href="#Page_56">56</a></li> + +<li>Montlouis, <a href="#Page_9">9</a></li> + +<li><span class="smcap">Montpellier</span>, <a href="#Page_4">4</a></li> + +<li>Morena (sierra), <a href="#Page_227">227</a></li> + +<li>Mosquée de Cordoue, <a href="#Page_132">132</a></li> + +<li><span class="smcap">Murcie</span>, <a href="#Page_73">73</a></li> + +<li>Murillo, <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_245">245</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">N</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Narbonne</span>, <a href="#Page_6">6</a></li> + +<li>Navalcarnero, <a href="#Page_237">237</a></li> + +<li>Navalmoral de la Mata, <a href="#Page_233">233</a></li> + +<li>Nevada (sierra), <a href="#Page_113">113</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">O</p> + +<ul> +<li>Olmedo, <a href="#Page_266">266</a></li> + +<li>Oranges, <a href="#Page_35">35</a></li> + +<li>Oria (rio), <a href="#Page_280">280</a></li> + +<li>Orihuela, <a href="#Page_72">72</a></li> + +<li>Oroncillo (rio), <a href="#Page_275">275</a></li> + +<li>Oropesa (province de Castellon), <a href="#Page_32">32</a></li> + +<li>Oropesa (province de Tolède), <a href="#Page_233">233</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">P</p> + +<ul> +<li>Palancia (rio), <a href="#Page_37">37</a></li> + +<li>Palos, <a href="#Page_165">165</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_300">300</a></span></li> + +<li>Pancorbo (gorges de), <a href="#Page_276">276</a></li> + +<li>Péages, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_277">277</a></li> + +<li>Perche (col de la), <a href="#Page_9">9</a></li> + +<li><span class="smcap">Perpignan</span>, <a href="#Page_8">8</a></li> + +<li>Pézenas, <a href="#Page_6">6</a></li> + +<li>Pisuerga (rio), <a href="#Page_269">269</a></li> + +<li>Pizarre (François), <a href="#Page_232">232</a></li> + +<li>Prades, <a href="#Page_8">8</a></li> + +<li>Prado (musée du), <a href="#Page_244">244</a></li> + +<li>Priego, <a href="#Page_124">124</a></li> + +<li>Processions, <a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_74">74</a></li> + +<li>Puerto de Lumbreras, <a href="#Page_81">81</a></li> + +<li>Puerto Real, <a href="#Page_159">159</a></li> + +<li>Puerto de Santa Maria, <a href="#Page_157">157</a></li> + +<li>Puycerda, <a href="#Page_10">10</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">R</p> + +<ul> +<li>Ribas, <a href="#Page_13">13</a></li> + +<li>Ripoll, <a href="#Page_14">14</a></li> + +<li>Ronquillo (el), <a href="#Page_224">224</a></li> + +<li>Routes, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_286">286</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">S</p> + +<ul> +<li>Sagonte, <a href="#Page_37">37</a></li> + +<li>Saint-Jean de Luz, <a href="#Page_282">282</a></li> + +<li>Saint Sébastien, <a href="#Page_280">280</a></li> + +<li>San Fernando, <a href="#Page_160">160</a></li> + +<li>Santiponce, <a href="#Page_223">223</a></li> + +<li>Secco (rio), <a href="#Page_38">38</a></li> + +<li>Segura (rio), <a href="#Page_73">73</a></li> + +<li>Serpis (rio), <a href="#Page_61">61</a></li> + +<li><span class="smcap">Séville</span>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_216">216</a></li> + +<li>Silla del Moro (le), <a href="#Page_107">107</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">T</p> + +<ul> +<li>Tage (le), <a href="#Page_232">232</a></li> + +<li><span class="smcap">Tanger</span>, <a href="#Page_181">181</a></li> + +<li><span class="smcap">Talavera</span> de la <span class="smcap">REINA</span>, <a href="#Page_236">236</a></li> + +<li><span class="smcap">Tarifa</span>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_211">211</a></li> + +<li>Tarifa (cap de), <a href="#Page_180">180</a></li> + +<li><span class="smcap">Tarragone</span>, <a href="#Page_22">22</a></li> + +<li>Têt (la), <a href="#Page_8">8</a></li> + +<li>Tinto (rio), <a href="#Page_165">165</a></li> + +<li><span class="smcap">Tolède</span>, <a href="#Page_247">247</a></li> + +<li>Toldos, <a href="#Page_153">153</a></li> + +<li><span class="smcap">Tolosa</span>, <a href="#Page_280">280</a></li> + +<li>Torquemada, <a href="#Page_269">269</a></li> + +<li><span class="smcap">Tortosa</span>, <a href="#Page_26">26</a></li> + +<li>Tosas (col de), <a href="#Page_13">13</a></li> + +<li>Totana, <a href="#Page_78">78</a></li> + +<li>Triana (faubourg de), <a href="#Page_221">221</a></li> + +<li><span class="smcap">Trujillo</span>, <a href="#Page_232">232</a></li> + +<li>Turia (rio), <a href="#Page_38">38</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">U</p> +<ul> +<li>Uldecona, <a href="#Page_29">29</a></li> + +<li>Utrera, <a href="#Page_155">155</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">V</p> + +<ul> +<li><span class="smcap">Valence</span>, <a href="#Page_38">38</a></li> + +<li><span class="smcap">Valence</span> (province de), <a href="#Page_29">29</a></li> + +<li><span class="smcap">Valladolid</span>, <a href="#Page_267">267</a></li> + +<li>Vega (la), <a href="#Page_106">106</a></li> + +<li>Veger de la Frontera, <a href="#Page_168">168</a></li> + +<li>Velasquez, <a href="#Page_244">244</a></li> + +<li>Velez Rubio, <a href="#Page_83">83</a></li> + +<li><span class="smcap">Vich</span>, <a href="#Page_15">15</a></li> + +<li><span class="pagenum"><a id="Page_301">301</a></span></li> +<li>Villacastin, <a href="#Page_265">265</a></li> + +<li>Villafranca de los Barros, <a href="#Page_228">228</a></li> + +<li>Villafranca del Panadès, <a href="#Page_21">21</a></li> + +<li>Villaviciosa, <a href="#Page_237">237</a></li> + +<li>Villefranche de Confient, <a href="#Page_9">9</a></li> + +<li>Vins, <a href="#Page_212">212</a></li> + +<li>Vinaroz, <a href="#Page_29">29</a></li> + +<li><span class="smcap">Vitoria</span>, <a href="#Page_277">277</a></li> + +<li>Vivens (sierra de), <a href="#Page_62">62</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">Y</p> + +<ul> +<li>Yuste (Monastère de), <a href="#Page_233">233</a></li> +</ul> + +<p class="alphabet">Z</p> + +<ul> +<li>Zarcillo, <a href="#Page_74">74</a></li> +</ul> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_302">302</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_303">303</a></span></p> + + +<p class="end">PARIS<br /> +TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup><br /> +RUE GARANCIÈRE, 8</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE *** + +***** This file should be named 44543-h.htm or 44543-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/5/4/44543/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/44543-h/images/cover.jpg b/old/44543-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..66c98c3 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/cover.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_008.jpg b/old/44543-h/images/illus_008.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a422149 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_008.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_072.jpg b/old/44543-h/images/illus_072.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..91304e2 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_072.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_079.jpg b/old/44543-h/images/illus_079.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..48aabd7 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_079.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_082.jpg b/old/44543-h/images/illus_082.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0bfacb9 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_082.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_115.jpg b/old/44543-h/images/illus_115.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b445946 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_115.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_214.jpg b/old/44543-h/images/illus_214.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..46dee21 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_214.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_242.jpg b/old/44543-h/images/illus_242.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..39119ca --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_242.jpg diff --git a/old/44543-h/images/illus_307.jpg b/old/44543-h/images/illus_307.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59c64c8 --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/illus_307.jpg diff --git a/old/44543-h/images/logo.jpg b/old/44543-h/images/logo.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6afadbe --- /dev/null +++ b/old/44543-h/images/logo.jpg |
