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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
+sont marqués =ainsi=.
+
+
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ en Automobile
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon,
+ 1905. A. Rey et Cie, éditeurs.
+
+ =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs.
+
+ =Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie,
+ éditeurs.
+
+
+
+
+PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599.
+
+
+[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE]
+
+
+
+
+ PIERRE MARGE
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ EN AUTOMOBILE
+
+ ETUDE DE TOURISME
+
+ _Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte
+ d'après des photographies de l'auteur_
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ 1909
+
+
+
+
+Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+Published 16 July 1909.
+
+Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
+approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
+
+
+
+
+_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et
+dévoué, ces lignes sont dédiées._
+
+ Pierre MARGE.
+
+
+
+
+LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE
+
+
+Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut
+visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la
+Russie en hiver.»
+
+Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage
+en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant
+que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas
+manqué de me dire:
+
+--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur
+y est torride, insupportable.
+
+--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.
+
+--Vous attraperez des insolations.
+
+--Nous nous coifferons de larges panamas!
+
+--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante,
+vous serez dévorés par les petites bêtes.
+
+--Nous emporterons de la poudre insecticide!
+
+--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne
+pourrez achever votre voyage.
+
+--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et
+dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement
+mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.
+
+C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs
+voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais
+rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On
+dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester
+ceux qui partent.
+
+Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du
+mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me
+disait:
+
+--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point
+de routes et sur les rivières point de ponts.
+
+Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je
+répondis:
+
+--Ah! bah! vous y êtes allé?
+
+--Non, mais on m'a dit!......
+
+Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous
+attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes
+préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment
+de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement
+promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et
+difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté
+sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport
+que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées
+curieuses nous attendaient!
+
+Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen
+des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails
+abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_,
+dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient
+démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes
+espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit
+voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent
+réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse.
+L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois
+d'août à dessein.
+
+Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions
+infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin
+d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits
+difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin
+d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière
+de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable
+d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au
+moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire
+étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au
+sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque,
+contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications
+qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.
+
+
+ Dimanche, 11 août 1907.
+
+Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire
+de mon lit.
+
+Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier,
+toute gaie et si vibrante...
+
+Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est
+une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le
+général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade
+à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps
+d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à
+présent prendre quelque repos.
+
+Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde
+des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment
+chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus
+complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées.
+Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure
+que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière
+tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à
+point avant d'arriver à Tarifa.
+
+A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente
+route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens
+d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!
+
+La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche
+vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé.
+La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont
+l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune
+fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter
+là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter
+aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...
+
+_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à
+l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie
+de tous les commis voyageurs en vins.
+
+La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce
+ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La
+plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut
+voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.
+
+_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de
+la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la
+ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale,
+l'effet est très pittoresque.
+
+Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des
+années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer
+et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de
+barques chargées de tonneaux.
+
+_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade,
+où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur
+Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que
+se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A
+voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants
+tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues
+et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le
+gouvernement de la République!
+
+La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais
+si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement
+la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très
+véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.
+
+Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe
+de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets
+de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur
+nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le
+mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!
+
+On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que
+Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise,
+était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au
+quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit
+sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de
+ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité
+d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.
+
+A gauche la mer, les étangs.
+
+Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se
+dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les
+_Pyrénées_.
+
+La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une
+espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout
+est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!
+
+_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez
+insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a
+cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands
+ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant
+soleil de leur pays.
+
+Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche
+de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont
+fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les
+hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure.
+La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre
+toujours dans les pays montagneux.
+
+A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans
+les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus
+ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons
+un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types
+inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!
+
+_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville
+du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses
+étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge
+étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement
+curieux.
+
+A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des
+Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route
+aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts
+sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître
+et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt
+a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse
+délicieusement.
+
+_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_,
+est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle
+prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est
+dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.
+
+On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_
+(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien
+à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut
+maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne
+des Pyrénées.
+
+_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont
+les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole
+après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la
+douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique
+hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité
+que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à
+notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état
+de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant
+jusqu'aux anciens peuples pasteurs.
+
+ [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les
+ distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je
+ publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par
+ jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très
+ souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de
+ départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude.
+ En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les
+ cartes de ce pays sont souvent erronées.
+
+
+ Lundi, 12 août.
+
+De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa
+silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de
+la _Cerdagne espagnole_.
+
+Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en
+Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de
+plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir
+de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt
+minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi;
+il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste
+généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien
+le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et
+traverser la frontière juste pendant les courts instants durant
+lesquels elle se trouve ouverte.
+
+Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait
+inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous
+aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans
+peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9
+heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;
+mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure
+espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols
+retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions
+pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en
+Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9
+heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme
+il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son
+guichet.
+
+Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!
+
+Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers
+voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la
+voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus
+servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs
+soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux
+énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors
+quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.
+
+Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions
+Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans
+ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes
+les barrières.
+
+Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant
+nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des
+Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_
+et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route
+nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un
+gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous
+expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route,
+nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_.
+
+La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant
+plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres),
+d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur
+le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les
+prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie;
+du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
+montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers
+détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.
+
+Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs
+lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut
+est d'être très poussiéreuse.
+
+_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_
+est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole,
+c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir,
+épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place
+dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre
+qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un
+certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses
+innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais
+les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!
+
+Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très
+poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll
+et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière
+et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai
+eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence
+attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière
+qu'en France dix autos.
+
+Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de
+fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le
+paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.
+
+Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur
+charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer
+l'auto; est-ce que cela durera?
+
+Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens
+sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français;
+il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont
+pour le moins autant français qu'espagnols.
+
+_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède
+la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants,
+sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une
+bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.
+
+Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci
+des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre
+gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus.
+La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on
+peut un passage au milieu du sable et des cailloux.
+
+Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est
+plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières,
+les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel
+on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure
+extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et
+cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée.
+Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages
+compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la
+capitale de la Catalogne.
+
+Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille,
+nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de
+larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous
+amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons
+choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes
+de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les
+pavés de _Barcelone_[2].
+
+ [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez
+ bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas
+ à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et
+ horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone.
+
+L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des
+meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle
+place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux
+et cher, mais d'une propreté douteuse.
+
+Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous
+débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire
+un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de
+la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française,
+puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première
+reconnaissance pédestre autant que digestive.
+
+Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus
+vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues
+sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et
+abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont
+animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,
+très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et
+sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien
+attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les
+boulevards comme des météores.
+
+Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument
+moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la
+langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles
+inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est
+française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.
+
+
+ Mardi, 13 août.
+
+Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne
+de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de
+famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La
+Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe,
+traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va
+se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique,
+paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché
+qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle.
+C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande
+ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est
+sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se
+préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que
+journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel
+les promeneurs circulent au milieu des parfums.
+
+Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne
+ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom
+générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et
+qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone
+sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte
+comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein
+développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.
+
+La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous
+les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice
+est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet
+produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé,
+la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de
+l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent
+très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du
+plus pur gothique de toute beauté.
+
+Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de
+la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment
+une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes
+revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone
+est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de
+Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une
+très intense animation produite par la foule de navires qui viennent
+y apporter leur tonnage.
+
+A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous
+quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est
+fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil:
+c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière
+dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un
+navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A
+moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une
+allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse
+ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de
+freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de
+temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser
+par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
+déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour
+une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.
+
+L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres,
+jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu
+2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à
+l'heure.
+
+Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par
+endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.
+
+On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus
+lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de
+vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,
+l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe
+dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en
+rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour
+rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces
+montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.
+
+C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra,
+ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la
+panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai
+pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste
+ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.
+
+Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à
+perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc
+romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus
+loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le
+tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui
+servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis.
+C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur
+et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore
+représentant deux captifs.
+
+Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans
+_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la
+façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous
+nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous
+avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.
+
+ [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable
+ de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone.
+
+
+ Mercredi, 14 août.
+
+Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de
+la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le
+soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La
+cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus
+beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais
+trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y
+faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère,
+on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières
+espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans
+toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu,
+on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent
+les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le
+cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair
+et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on
+vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint.
+Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à
+nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond
+plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une
+d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las
+ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de
+rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple
+charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort
+des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres
+ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.
+
+Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_.
+L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux
+temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants
+l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe
+encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les
+Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces
+murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne,
+ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc
+assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.
+
+Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons
+descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais,
+en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en
+amphithéâtre.
+
+Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a
+permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement
+ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute
+une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans
+lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air
+absolument satisfait.
+
+A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères
+chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été
+impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils
+fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un
+bâtiment très quelconque, vers le port.
+
+La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne
+en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne
+croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure
+qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont
+bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.
+
+_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse
+à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la
+masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des
+flots.
+
+La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend
+continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer;
+elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants
+et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller
+lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin
+tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement
+de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend
+parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de
+hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe
+de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux,
+il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de
+la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment
+rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil
+et chaleur.
+
+Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et
+admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment
+puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces
+roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les
+Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute
+l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui.
+Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses;
+imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de
+moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal
+amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur
+tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés
+à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue
+au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins
+godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées
+à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du
+fleuve.
+
+C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville
+de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de
+Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement
+engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant
+dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse
+fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait
+prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi
+jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.
+
+Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins
+d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop
+riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai
+remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans
+ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange:
+un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large
+qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe
+effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin
+dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage
+de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une
+gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage;
+je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me
+verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.
+
+Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons
+dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre
+disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté
+de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et
+d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne,
+les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont
+garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas
+d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur
+action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours,
+même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.
+
+Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner
+la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues
+tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin
+nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages
+conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de
+ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des
+siècles.
+
+En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route
+continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents
+et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que
+tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général
+de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
+en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre
+époque.
+
+Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous
+rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu
+en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent
+désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont
+tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
+nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de
+grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
+approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une
+borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de
+Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.
+
+_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux
+maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.
+
+_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a
+plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches
+à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête
+quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est
+sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille
+et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
+cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté
+dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne
+pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à
+tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique,
+les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous
+éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures
+automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:
+_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire,
+caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au
+genou par des flots d'étoffe.
+
+En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui
+rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est
+un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait
+demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté,
+puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps
+de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la
+curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation
+automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.
+
+La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale
+maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que
+nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine
+terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.
+
+Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud.
+La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant
+Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et
+qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air
+comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous
+fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux
+tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que
+nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous
+plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût
+pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le
+dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable
+oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était
+établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux
+raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils
+furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore
+tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de
+pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps,
+oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes
+tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4].
+
+ [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne,
+ mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués
+ entre Tarragone et Tortosa.
+
+
+ Jeudi, 15 août.
+
+Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos
+lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.
+
+Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont
+les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de
+dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier
+nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui
+cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
+maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait
+plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à
+présent!
+
+La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au
+milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge,
+de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui
+cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol
+est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits
+pendant qu'il en reste encore.
+
+Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient
+déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé
+tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage,
+puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans
+interruption.
+
+Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà
+_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse
+nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom
+bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons
+carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de
+son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument
+mauresque.
+
+Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions
+gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir
+les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire
+la haie sur notre passage.
+
+A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la
+ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes
+toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute
+cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence.
+Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous
+arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour
+étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma
+aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où
+nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours
+avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute
+pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement
+vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de
+toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis
+à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,
+c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie:
+figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.
+
+Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que
+l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une
+aussi prodigieuse quantité de moutards.
+
+En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est
+devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de
+Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche
+digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première
+vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie
+et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence!
+Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce
+satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je
+le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et
+ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en
+mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous
+cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur
+les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent
+incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.
+
+Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt
+la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous
+sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en
+hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le
+pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes
+hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers
+s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_
+au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont
+un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de
+grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera
+sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à
+Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en
+outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait
+parfum, essences, boissons.
+
+Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et
+s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette
+saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le
+feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois
+les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de
+grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un
+usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de
+l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa
+complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou
+se dessèchent.
+
+Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de
+délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver,
+c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres
+qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante
+couche de poussière!
+
+_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît
+au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons
+décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique
+métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance
+acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais.
+C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
+appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de
+Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de
+poussière ici de votre temps?
+
+Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant
+que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts
+plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves,
+tantôt aiguës.
+
+La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol
+rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est
+couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la
+_huerta_ de Valence.
+
+Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants,
+c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence
+il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle,
+tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de
+15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68
+kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.
+
+Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur
+un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se
+respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous
+avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien
+entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte
+dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes
+tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.
+
+ [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à
+ Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.
+
+ C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus
+ mauvaises de toute l'Espagne.
+
+Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y
+trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement
+exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse
+qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et
+de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer
+l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec
+quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim,
+nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais
+qu'était surtout en la circonstance: un bain.
+
+Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger
+notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur
+dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de
+Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans
+laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
+rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.
+
+Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très
+marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les
+Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures
+en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin
+indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée
+depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les
+Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq
+siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe
+et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la
+plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
+conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence
+en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de
+domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court
+intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête
+temporaire de Valence par le Cid.
+
+_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz
+Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de
+Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire
+du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous
+le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le
+prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid
+de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi
+don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils,
+les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants,
+dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne
+catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et
+l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et
+des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la
+Galice et une partie du Portugal[6].
+
+ [6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548.
+
+Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux
+roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres.
+Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de
+leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don
+Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit
+à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui
+de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge
+qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.
+
+Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège
+de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
+toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de
+Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir
+trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit
+pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte
+que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de
+Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à
+ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le
+Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par
+les courtisans contre le valeureux chevalier.
+
+Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et
+mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux
+combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire
+ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition,
+avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
+de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans,
+le bannit de son royaume.
+
+Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa
+fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à
+Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que
+s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.
+
+Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée
+et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient
+ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les
+Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse
+qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes
+arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte
+de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée
+_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes
+du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques,
+razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un
+si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus
+longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque
+nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt
+parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda
+pardon et honneurs.
+
+Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre
+le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en
+empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]:
+
+«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa
+coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les
+provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société
+de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en
+croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les
+contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les
+roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment
+où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous
+un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue
+la délivrera.»--Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit
+penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait
+bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son
+amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par
+son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»
+
+ [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy.
+
+ [8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.
+
+ [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures
+ firent leur apparition en Espagne.
+
+En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis
+lors Valence s'appela Valencia del Cid.
+
+Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son
+entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour
+lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
+disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et
+ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats
+lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de
+plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant
+Valence pour la reprendre aux infidèles.
+
+Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes
+pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce
+fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus
+fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années
+après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de
+nouveau à regagner leurs vaisseaux.
+
+Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa
+mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses
+derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
+leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il
+voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
+possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il
+avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que
+les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il
+voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à
+remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes
+ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut
+laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une
+formidable invasion arabe.
+
+La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours
+après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit
+des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit
+la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les
+flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé
+de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de
+fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de
+bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par
+leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait
+toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
+et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait
+apportés.
+
+Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée;
+sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à
+la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation
+devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures
+s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement
+après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient
+la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de
+l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10].
+
+ [10] En 1909.
+
+Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros
+légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en
+puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus
+intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle
+grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa
+vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits
+d'après des documents authentiques.
+
+Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la
+permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux
+cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc
+du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains
+qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
+Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs
+poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
+poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:
+
+«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous
+avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
+aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur
+lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].»
+
+ [11] _Chronique du Cid_, chap. 11.
+
+Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en
+reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au
+rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.
+
+Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons
+vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville
+espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade
+publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la
+population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du
+soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de
+long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
+Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue
+construction à dix arches d'origine mauresque.
+
+A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se
+dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la
+même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée
+d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence.
+
+C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse,
+fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces
+curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe
+inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges,
+de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute
+une série de sous-processions, de processions partielles, qui se
+promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents
+et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On
+voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits
+d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et
+d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
+suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés
+qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un
+détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche
+lente et triste.
+
+_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et
+bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe
+mandarines, oranges, citrons et raisins.
+
+Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont
+installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
+
+De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes
+nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et
+la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
+nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici
+vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi;
+il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est
+toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
+
+
+ Vendredi, 16 août.
+
+Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au
+soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
+
+La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement:
+un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La
+plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une
+pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel
+édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour
+du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue,
+octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au
+sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche
+de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta.
+C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient
+une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant
+la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place,
+siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque
+qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous
+les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu
+d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout
+le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations,
+réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu
+d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont
+le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée
+dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne
+ont eu la même intelligence!
+
+Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_,
+le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien
+Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
+plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la
+Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes
+aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse
+et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris
+autant que charmés devant pareille merveille.
+
+Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de
+Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble
+assez approchant des Torres de Serranos[12].
+
+ [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier.
+
+Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin
+Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences
+rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle
+nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés,
+les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
+effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce
+que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le
+rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du
+geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté,
+commodité ou confort sont superflus!
+
+En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse
+surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai
+volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
+boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très
+suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des
+touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement
+outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement
+de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il
+de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons
+glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges,
+absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_,
+_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_,
+_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_.
+
+C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse
+clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si
+intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on
+dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement
+puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il
+devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel
+est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a
+le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne
+faire qu'un avec le soleil.
+
+Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je
+m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
+
+Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent
+midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je
+ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités
+sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter
+toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons
+décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
+
+C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures
+après midi.
+
+En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que
+pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de
+kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
+
+A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du
+chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce
+festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés
+à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des
+provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
+
+Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on
+distingue le paysage comme en plein jour!
+
+_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense
+que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre
+passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites
+villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!
+
+Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau
+dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a
+disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne
+quitterons plus jusqu'à Alicante.
+
+Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une
+autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que
+par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter
+ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un
+complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à
+propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui
+est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre
+l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné
+d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en
+est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon
+si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure
+entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit
+chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le
+rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile,
+avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
+s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter
+de ce qui venait de se passer.
+
+Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_.
+
+Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole
+composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui
+déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de
+clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent
+des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non
+moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et
+bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont
+noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On
+n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de
+dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de
+tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes
+villes, et encore!
+
+Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on
+dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale.
+Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante.
+
+Il est minuit, nous ne désirons que des lits.
+
+Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par
+suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux
+fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur
+les billards!
+
+Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre
+les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos
+propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois
+hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et
+sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens
+qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la
+fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose
+en moins encore.
+
+Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante
+pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de
+l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy,
+ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.
+
+L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse
+sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant
+accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux
+murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne
+et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.
+
+Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre
+famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en
+donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des
+meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du
+dessin.
+
+La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol
+très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse
+dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce
+qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont
+généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont
+fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur
+considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et
+filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent
+les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou
+en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se
+peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un
+rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
+à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent
+coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large.
+Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer,
+j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies
+de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
+pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!
+
+Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin.
+
+ [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de
+ Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué).
+ Bonne de Jativa à Alcoy.
+
+Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un
+ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir
+entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est
+obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la
+nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser
+quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont
+libérateur.
+
+Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite
+lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui
+obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda
+sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del
+Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,
+l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner
+que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du
+moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.
+
+[Illustration: ALCOY]
+
+
+ Samedi, 17 août.
+
+Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.
+
+Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues
+qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule
+le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses
+usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de
+couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
+les «belles valences».
+
+C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au
+fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes
+et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
+et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte
+plus de 30 000 habitants.
+
+L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges
+espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites
+mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.
+
+Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous
+mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.
+
+La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la
+meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons
+du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une
+agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.
+De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit,
+mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous
+faire voir distinctement le paysage.
+
+Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que
+les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable
+brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est
+levé, la chaleur commence.
+
+Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite
+et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_.
+Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand
+cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière
+de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et
+pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes.
+Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers!
+Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines
+gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement
+semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous
+avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors
+nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les
+femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien!
+à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles
+s'éventaient!
+
+Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous
+atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très
+belle vue sur cette région de montagnes.
+
+L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets
+sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en
+rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui
+couvrent Alicante.
+
+_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons
+étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux
+château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des
+oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville
+qui paraît importante et assez riche.
+
+Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune
+végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien
+cultivées.
+
+En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se
+fait moins bonne.
+
+Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14],
+jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition
+de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux
+immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.
+
+ [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un
+ peu poussiéreuse).
+
+Il est 5 heures et demie du soir.
+
+Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment
+ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter
+de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel,
+voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France,
+ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les
+perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est
+parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation,
+le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée.
+Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut,
+en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.
+
+Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers,
+est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du
+jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la
+musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas
+helladas dans les nombreux cafés ou cercles.
+
+Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les
+palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes
+d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient
+encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.
+
+J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º
+j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici
+en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne
+sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on
+en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier,
+dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent
+absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
+tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui
+passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre
+aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les
+demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux
+cirages!
+
+Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à
+Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient
+leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme
+féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes,
+depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont
+elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église,
+elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide,
+elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles
+ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles
+s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la
+promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez
+elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté!
+L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
+vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une
+minute en repos.
+
+
+ Dimanche, 18 août.
+
+Alicante m'a plu énormément.
+
+C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le
+tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux
+séjour d'hiver pour les malades.
+
+[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE]
+
+La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues
+et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons
+sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air
+mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de
+la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir
+l'Espagne au temps des Maures.
+
+Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et
+les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très
+arabe.
+
+Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de
+taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
+fardées outrageusement.
+
+L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se
+promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses
+blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du
+tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château
+de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur
+particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec
+le bleu sombre de la mer.
+
+Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et
+_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils
+produisent sont succulents, mais chauds, chauds!
+
+A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il
+nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante.
+Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais
+quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!
+
+Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés.
+C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette
+désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure
+du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les
+vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de
+rêve.
+
+La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres,
+mais pour rester toujours très poussiéreuse.
+
+A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord
+quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs
+pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.
+
+Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt,
+mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant,
+on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques
+instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés
+là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La
+route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de
+toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers
+le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe:
+«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau
+bienfaisante.
+
+Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit
+la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de
+blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent
+de rose. Un véritable coin d'Afrique!
+
+Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de
+cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux
+haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville
+merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.
+
+[Illustration: ELCHE]
+
+_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même
+une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les
+habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites
+maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque
+paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles
+étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste
+d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens
+temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même
+style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient
+puissamment implantés dans ce pays.
+
+La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et
+bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais
+forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une
+netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les
+moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
+
+_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un
+air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques
+étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,
+les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement
+au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes
+des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être
+presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
+l'Afrique?
+
+Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
+
+La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est
+excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de
+voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants
+cavaliers maures.
+
+On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une
+huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis
+une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne
+rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne;
+c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste
+étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se
+faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre
+chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de
+rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur
+l'auto pour nous tirer d'embarras.
+
+Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est
+tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne.
+C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le
+dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès
+aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre
+africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis.
+Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour
+qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer
+que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de
+chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
+
+Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape
+fixée pour le coucher.
+
+Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous
+ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et
+propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels
+d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de
+discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est
+une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de
+la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!
+
+ [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais
+ poussiéreuse.
+
+
+ Lundi, 19 août.
+
+Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute
+l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9
+heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que
+le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il
+fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on
+peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est
+parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus
+près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à
+Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on
+est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont
+de véritables morsures.
+
+Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une
+promenade dans la ville.
+
+Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos
+regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui
+se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très
+spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme
+Florence, par son clocher.
+
+Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_
+pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité
+de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté
+et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la
+semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes
+chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant
+Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés
+d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues
+habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont
+généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus
+remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes;
+l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour
+de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle
+exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession.
+Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner
+à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur
+ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les
+plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués
+sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous
+ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il
+est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se
+partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que,
+malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent
+pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.
+
+C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec
+le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à
+mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces
+sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant,
+puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans
+la même œuvre.
+
+Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol
+_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture
+espagnole et le premier dans son genre.
+
+Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste
+esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur
+la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage
+se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos
+yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était
+offert.
+
+N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on
+voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous
+suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y
+est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence,
+Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes,
+originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant
+attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un
+instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit
+dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on
+ne se lasse jamais.
+
+Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne
+d'Espagne!
+
+Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi?
+Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à
+dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.
+Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade,
+il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne
+en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons
+depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre,
+d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre
+ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.
+
+Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite
+faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes
+exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la
+verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable
+marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons
+et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
+absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune
+espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils
+ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble
+presque un particulier accoutrement.
+
+Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_,
+vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.
+
+A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil,
+sous la capote entièrement déployée.
+
+On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée
+de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout
+d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route
+reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche
+de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes
+espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles
+vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque
+l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au
+cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus
+longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le
+plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.
+
+Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont
+desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la
+rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un
+plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du
+garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme
+soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient
+déjà au tréfonds de nos estomacs.
+
+A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il
+y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en
+soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je
+crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record
+de toutes les poussières!
+
+On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière,
+devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de
+cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
+moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la
+poussière joue tous les rôles de l'eau.
+
+La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride
+et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau;
+la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux
+feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes
+grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec
+plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas
+faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes
+passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante
+expérience.
+
+D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de
+la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les
+fruits donnent lieu à un assez important trafic.
+
+La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux
+conservent une large place dans la culture de ces terres.
+
+Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de
+grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une
+colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio
+Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants.
+
+Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble
+détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue
+au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes
+les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui
+sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu,
+vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles
+succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des
+grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier
+château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.
+
+Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà
+enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions
+soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A
+gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous
+prenons, c'est la direction de Grenade.
+
+Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.
+
+Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes
+conviendra admirablement pour y établir notre camp.
+
+Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent
+nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les
+auberges des villes que nous traversions. Cette question est
+parfaitement juste et je vais y répondre.
+
+Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent,
+nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées
+pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande
+confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que
+nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde
+raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de
+bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un
+tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous
+avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable
+que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec
+les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées
+dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas,
+que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous
+satisfaire?
+
+Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine
+la route; la table.. oui, nous avons une table et un service
+complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal
+(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les
+lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.
+
+Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de
+lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
+spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis
+reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien
+vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.
+
+Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners
+en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et
+qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc,
+les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts
+et nous reprîmes notre route.
+
+Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et
+désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord,
+puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a
+abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas
+échelons des sierras aux maigres végétations.
+
+Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la
+chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il
+fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!
+
+Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà
+reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué
+les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville
+on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la
+vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes
+sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de
+la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la
+_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes
+montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va
+vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme
+s'il faisait jour.
+
+La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle,
+car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en
+plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le
+sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur
+lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme
+la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de
+Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le
+mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici
+que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il
+tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de
+troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le
+roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_.
+
+Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais
+vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu;
+c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien,
+Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite,
+il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et
+plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage
+par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière
+électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus
+petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent
+toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les
+chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité
+doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.
+
+Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses
+fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un
+caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde
+descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des
+pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux
+canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une
+demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.
+
+A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une
+rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y
+a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend
+à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour
+regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
+d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit.
+La lune vient de se cacher!
+
+Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous
+une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour
+maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les
+deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant
+sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto
+touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout
+à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au
+travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords,
+combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas
+affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi
+résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous
+passâmes enfin.
+
+Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25
+pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin
+se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route
+espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans,
+décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue
+aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces
+chemins en Espagne, et sur de courts trajets.
+
+Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il
+arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios
+qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios
+non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque
+un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné
+un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent,
+c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route
+vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous
+successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire
+différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de
+roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et
+circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles
+et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être
+cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous
+n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le
+chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres
+en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le
+sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.
+
+Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je
+l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore,
+et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements
+dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont
+en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route,
+bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans
+quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana
+Menor!
+
+Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape:
+il est une heure du matin.
+
+_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le
+choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda
+Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale,
+simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins
+bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie
+de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre
+caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que
+nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta
+finalement entre les... pattes des puces.
+
+Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre
+disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était
+haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre,
+scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut
+passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!
+
+Je me souviendrai longtemps de Baza[16].
+
+ [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en
+ général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de
+ Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza.
+ Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar,
+ caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza.
+
+
+ Mardi, 20 août.
+
+Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout
+aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le
+second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette)
+aux champignons, qui était certainement très proche parente des
+omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable
+à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin
+zoologique de Barcelone.
+
+Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du
+soir.
+
+Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une
+montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville
+noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint
+les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions
+élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La
+route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant
+seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans
+d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux.
+A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes
+habitées par des gitanos.
+
+On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le
+paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient
+verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.
+
+_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée
+au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois
+que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus
+fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la
+désolation des déserts d'où l'on sort.
+
+Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans
+la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps
+surmontée de son _Alcazaba_ mauresque.
+
+De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est
+l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du
+terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous
+les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles
+que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix,
+il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres
+qui séparent cette ville de Grenade.
+
+Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est
+barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à
+l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés
+qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux,
+qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru
+infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut
+complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut
+travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous
+étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux
+savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de
+l'autre côté de l'obstacle.
+
+Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du
+même genre.
+
+Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à
+gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser
+le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous
+suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto
+n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en
+un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin
+notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.
+
+On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de
+terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques
+rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement
+retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous
+côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de
+ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands
+et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai
+ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes
+entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne
+connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points
+d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points
+d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang
+étranger.
+
+Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air
+mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils
+n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant
+notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur
+particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines
+septentrionales: nous les quittâmes.
+
+Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de
+l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade,
+mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de
+voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des
+montagnes.
+
+Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs
+nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien
+plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles
+abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison
+est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans
+interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement
+on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement
+dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte,
+on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
+route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros
+bourdon.
+
+Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le
+désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
+toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une
+arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous
+descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable
+garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que
+d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles
+de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses
+détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui
+semblent appartenir à l'empire de la Mort.
+
+Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet
+saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante
+encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant
+de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les
+kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera
+jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre
+des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt
+à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout
+là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au
+sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement
+le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces
+hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur
+notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand
+triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra
+Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles.
+
+Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se
+précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au
+flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore
+beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là
+après la moindre pluie.
+
+Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens
+Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les
+pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il
+ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons
+d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures
+du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard
+tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_.
+
+ [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à
+ Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente
+ dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué.
+
+L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme
+lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable
+boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques.
+Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne
+le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en
+Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants
+de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques
+accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la
+voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer;
+enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère
+que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la
+force de me fâcher.
+
+
+ Mercredi, 21 août.
+
+Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est
+d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant
+toute autre chose.
+
+Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de
+l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les
+merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille
+et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se
+dressant au sommet d'une colline boisée.
+
+Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par
+le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite
+de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une
+merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse
+et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus
+belle collection de pierres précieuses!
+
+Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car
+il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre
+la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention
+s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la
+civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait
+jamais connue la chaude Ibérie.
+
+Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs
+couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est
+entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve
+en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à
+l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe
+la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du
+palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très
+haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur
+sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a
+une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une
+admirable vue sur Grenade.
+
+C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de
+l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des
+califes.
+
+De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont
+la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit
+à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit
+son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut
+édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès
+qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais
+ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour
+le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et
+se trouve subitement dans cette oasis.
+
+La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui,
+serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines
+chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de
+prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la
+fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
+courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de
+cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau
+à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les
+roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir
+des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée...
+mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.
+
+On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très
+gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même
+artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû
+passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait,
+paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque
+pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour
+des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas
+toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à
+rester uniques et pures en leur splendeur.
+
+Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à
+gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement
+féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348
+et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois
+maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las
+algives_, devant la façade du palais mauresque.
+
+Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec
+des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le
+traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est
+effectivement d'un goût très agréable.
+
+En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards
+en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de
+Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
+l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il
+démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances
+arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
+Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut
+cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la
+renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût,
+de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour
+circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle
+devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux.
+Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro
+Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en
+a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_.
+
+La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations
+mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus,
+crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
+toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on
+pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.
+
+D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des
+descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout
+Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
+Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer
+une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je
+voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
+succession de merveilles.
+
+C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour
+le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement
+savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
+chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent
+encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_
+avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu,
+la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces
+lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures
+d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des
+fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.
+
+Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés
+avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige,
+à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.
+
+La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle
+des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des
+Deux-Sœurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
+la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses
+trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur
+Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un
+palais de fées.
+
+[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES]
+
+Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux
+tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances
+fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
+en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et
+brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
+rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans
+les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une
+réalité qui tient du songe.
+
+On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.
+
+L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans
+le ciel!
+
+C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation
+forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché
+et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
+du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.
+
+Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra
+au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe:
+l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus
+réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
+un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité
+effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au
+cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous
+sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une
+muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie
+l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des
+Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une
+nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
+des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles,
+_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château
+fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la
+foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les
+Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires
+arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons
+l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante
+de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et
+canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de
+la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte
+de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant
+nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville
+de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent
+à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.
+
+Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent
+les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées
+tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro,
+couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour
+ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio
+Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée.
+
+Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts
+des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières
+toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur.
+Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile,
+grande oasis au seuil du désert andalou.
+
+La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une
+irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus.
+Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme
+dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte
+méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
+à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans
+l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la
+_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.
+
+Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus
+élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux
+_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans
+et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux
+rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
+La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des
+salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard,
+c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et
+fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent
+une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les
+collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
+maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à
+ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse.
+Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui,
+un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.
+
+ [18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en
+ chapelle.
+
+ [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte.
+ Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
+ l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la
+ couronne.
+
+Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est
+procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans
+une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer
+le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il,
+tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes
+allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent
+au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la
+silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la
+forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout
+ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est
+donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles
+de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
+sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous
+les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété
+de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce
+séjour de la paix et du repos le plus raffiné.
+
+Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une
+petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est
+l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le
+bien-être de ces lieux.
+
+Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures
+et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si
+dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
+différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si
+menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne
+connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.
+
+Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux
+petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles
+tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
+dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord
+ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce
+village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance
+qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage
+de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes
+l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la
+vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une
+grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours
+Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique,
+la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines
+vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la
+maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison
+arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque
+où rien ne pouvait justifier le rapprochement.
+
+C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est
+là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que
+plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que
+l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la
+véritable Grenade des Maures.
+
+L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens
+murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps
+des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique.
+On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de
+soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air,
+est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à
+la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et
+l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse
+des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne
+des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
+une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides
+durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages
+espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant
+ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont
+les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées
+jusqu'à nous.
+
+Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_
+conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe
+de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.
+
+En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des
+gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au
+flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin.
+Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir
+les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
+bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la
+Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles,
+étaient autrement curieux.
+
+A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment
+où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses
+petites observations.
+
+La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la
+plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense
+cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du
+mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et
+les promenades qui bordent le rio Génil.
+
+J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent
+Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les
+nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui
+sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_
+qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent
+des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la
+sierra Nevada.
+
+La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera
+du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver
+et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le
+_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux
+charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir,
+assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil,
+devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
+loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade:
+la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son
+imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle
+paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on
+pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main;
+les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers
+rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige
+en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle
+autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine
+circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent
+gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur
+chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont
+guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir
+ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire
+ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux
+aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures
+efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants.
+Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures
+entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
+leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques
+assez cocasses.
+
+Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule,
+exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes
+d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles
+l'âcre odeur de leur race.
+
+Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à
+cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
+sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de
+feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir
+leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
+fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.
+
+Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment
+répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau.
+Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie,
+c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans
+rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
+a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son
+liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa
+clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un
+grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a
+une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a
+même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un
+grave bourricot.
+
+Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure
+très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
+aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons
+traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe
+quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore
+pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant
+plusieurs heures.
+
+
+ Jeudi, 22 août.
+
+Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de
+l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par
+les souverains nassérides.
+
+Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle,
+n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela
+nous a paru plus magnifique encore qu'hier.
+
+Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les
+dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils
+imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats
+ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur
+lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme
+de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils
+ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces
+galeries dignes d'un palais céleste!
+
+Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la
+restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé
+qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses
+merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles
+qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
+revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures
+étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et
+aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et
+dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue
+ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de
+fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une
+infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles
+en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on,
+que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non,
+l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes
+les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules,
+ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
+des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement
+correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
+splendeur.
+
+Dans la salle des Deux Sœurs--qui doit son nom à deux grandes dalles
+de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable
+_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui
+est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent.
+Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la
+défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les
+derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des
+commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain
+d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête
+de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à
+l'expulsion prochaine.
+
+Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait
+que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir
+défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
+arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à
+Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne
+mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant
+à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes,
+devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du
+même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les
+_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de
+l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de
+nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et
+peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour
+retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou
+mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les
+montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs.
+En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf
+le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
+Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi
+le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant
+cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que
+Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui
+construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être
+la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
+Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause
+de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées
+catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey
+chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de
+remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492.
+Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où
+étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils
+emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!
+
+Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_.
+Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu
+de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois
+parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la
+grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale)
+qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques
+(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe
+le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement
+dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout;
+intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent
+à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a
+trois sacristains et par suite trois étrennes!
+
+L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la
+suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés
+à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un
+admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose
+de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne
+mauvais goût!
+
+Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête
+d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à
+gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une
+cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si
+bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs
+frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse
+des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero,
+la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges,
+leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple
+réellement différent du nôtre.
+
+Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de
+nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France
+et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des
+chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes!
+
+
+ Vendredi, 23 août.
+
+Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand
+matin.
+
+Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du
+climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes
+qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la
+voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les
+malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque
+service à leur demander.
+
+A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la
+tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous
+rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin
+ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a
+demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni
+pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48
+pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas
+de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre
+intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles
+exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir
+visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
+ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà
+bien la fierté espagnole!
+
+Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre
+doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.
+
+Adieu Grenade!
+
+Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres;
+de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs
+de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y
+a encore de l'eau.
+
+La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces,
+on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque
+Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête
+de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en
+jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.
+
+Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les
+premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche
+Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui
+lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade
+qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.
+
+_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément
+teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue.
+Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille;
+de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine
+renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
+se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes
+d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre
+les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse
+dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce
+qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils
+s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de
+pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement
+nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de
+l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus
+parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules
+ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur
+petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
+happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu
+au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
+Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on
+suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière
+d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.
+
+Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant
+nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier
+aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
+Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent
+au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
+comme des bataillons en manœuvre.
+
+_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien
+de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir
+d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici
+nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans
+l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable
+Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes
+se font ici plus méchantes et peureuses!
+
+Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive
+à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de
+chèvres!
+
+Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie
+comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu
+d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très
+remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du
+manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des
+pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit
+mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur,
+des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je
+ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux
+plus mauvaises routes de par ici.
+
+A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.
+
+Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs
+aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en
+pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus
+piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages
+enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes
+d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
+l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les
+grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour
+en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans
+la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement
+on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de
+l'Espagne de jadis.
+
+Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre,
+de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à
+chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on
+n'aperçoit plus un seul arbre.
+
+_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se
+sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder
+passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.
+
+D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là
+inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme
+exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant
+sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on
+avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une
+couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent.
+Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les
+incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en
+vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser
+un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si
+gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin,
+il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que
+nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des
+kilomètres et toute plainte serait superflue.
+
+Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route
+plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le
+Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20].
+
+ [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.
+
+On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole
+religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La
+Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains
+des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont
+défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut
+construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200
+mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains.
+Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la
+province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
+aux deux Sénèques.
+
+Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du
+Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la
+chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de
+la plus belle vue panoramique de la ville.
+
+De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive.
+Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de
+la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche,
+la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux
+colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de
+l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont.
+A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et
+montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.
+
+A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore
+assez bien conservés.
+
+Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle
+notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent
+percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est
+restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède
+que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver
+des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous
+ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le
+labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux
+_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la
+mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une
+rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel
+Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.
+
+C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus
+élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la
+règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la
+journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à
+midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
+remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre
+évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien
+aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
+L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme
+à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train;
+or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de
+glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes
+qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
+même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville,
+c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce
+qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ,
+tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.
+
+Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.
+
+Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement
+irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est
+aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de
+blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité
+aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.
+
+Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le
+nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque,
+métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous
+les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était
+alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
+d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.
+
+En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante
+fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes,
+les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait
+de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance
+des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
+l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et
+la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui
+l'emportèrent avec eux.
+
+Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle
+est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants
+qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en
+un trop vaste habit.
+
+Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés
+conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est
+exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui
+furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses
+sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les
+Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles,
+reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme
+s'ils en étaient sortis d'hier seulement.
+
+Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes
+de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la
+pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons
+peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si
+l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre
+des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop
+de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en
+construire de nouvelles.
+
+Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des
+maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses
+habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant
+la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles
+supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs
+qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très
+proprement vêtus me demander _cinco centimos_.
+
+Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.
+
+L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon
+chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des
+merveilles du monde.
+
+La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation
+arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
+résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.
+
+C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la
+demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière.
+Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt
+d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est
+l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté.
+C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
+l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de
+tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.
+
+L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle
+qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est
+la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes,
+symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de
+la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes
+allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond
+uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine,
+remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On
+conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être
+incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée
+de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes
+omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en
+rien l'harmonie générale.
+
+Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il
+y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances,
+jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute
+encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.
+
+Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre.
+Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de
+mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les
+sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.
+
+On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines
+ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent
+tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères,
+aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.
+
+Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler
+la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se
+perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut
+s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de
+l'islam.
+
+Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était
+chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains
+qui en ont fait leur tanière.
+
+Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable,
+l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je
+l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait
+attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds,
+détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de
+la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais
+goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse
+dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la
+mosquée.
+
+Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le
+palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
+d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument
+leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art
+le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une
+faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a
+nullement nui à la beauté de ceux qui restent.
+
+Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu,
+un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie
+du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même
+Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale
+au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour
+l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce
+que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous
+construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant
+n'existe nulle part dans le monde.»
+
+
+ Samedi, 24 août.
+
+La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran
+Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général
+Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495
+et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand
+Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et
+de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants
+de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux
+heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de
+faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des
+Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont
+ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés
+d'escopettes et de _navajas_!
+
+La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage
+bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et
+maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point
+trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible
+qu'on le prétend en France!
+
+L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!...
+Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre
+légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous
+de tout ne se vérifie toujours pas.
+
+A 4 heures du soir, en route pour Séville.
+
+Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux
+pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route
+par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui
+forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou,
+nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
+l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier.
+Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente,
+malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin.
+Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes,
+trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser
+de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une
+affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40
+kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
+
+On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va
+principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous
+sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies
+silhouettes.
+
+Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le
+soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
+printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps
+c'est le spectacle désolant du vide infini.
+
+_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons
+basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
+
+On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route
+devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville
+toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de
+l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement
+caressant!
+
+La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade,
+qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes
+bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable
+cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient
+consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il
+faut pour frire!
+
+La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue;
+ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses
+maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de
+petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres;
+ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du
+soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les
+murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes.
+Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des
+minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.
+
+Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des
+anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites
+où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.
+
+Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.
+
+_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que
+de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent
+comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces
+brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer
+avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
+peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien
+tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!
+
+La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de
+laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée
+comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est
+une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville
+était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son
+apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux
+assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une
+population compacte et remuante.
+
+_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait
+_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a
+découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande
+quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter.
+Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar
+mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses
+maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air
+absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.
+
+On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien
+conservé et très grandiose.
+
+Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit
+qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce:
+poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de
+kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement
+l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.
+
+De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la
+route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante
+empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant
+on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans
+les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces
+villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres
+étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.
+
+Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule
+après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à
+son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore
+au-dessus de son ancien séjour.
+
+L'Espagne fut arabe.
+
+Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les
+villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez
+lesquels son sang se reconnaît encore.
+
+L'Espagne est restée arabe.
+
+Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le
+caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_,
+petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers
+de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des
+maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres
+écrasant les grains.
+
+C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous
+viendrons chercher bientôt.
+
+Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les
+trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes
+donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous
+quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique,
+s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons
+de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés,
+animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place
+plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense,
+sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une
+autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et
+enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21].
+
+ [21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona,
+ détestable de Carmona à Séville.
+
+Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et
+luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y
+est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est
+détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une
+fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des
+fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios
+espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que
+cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans
+les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à
+colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque
+aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine
+renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs
+inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément
+d'appétit qui était résulté de cette vision.
+
+
+ Dimanche, 25 août.
+
+Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et
+Séville l'Andalousie riche.
+
+Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est
+commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir,
+que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires,
+en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes
+boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées,
+d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent
+avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un
+agréable séjour au milieu du désert andalou.
+
+Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue,
+c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la
+ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de
+vigueur, a su rester capitale.
+
+C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se
+sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville
+a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à
+Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en
+tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne
+_flamenco_.
+
+Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol
+a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure.
+Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant,
+du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont
+les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements
+obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de
+coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas,
+et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros,
+tout cela est flamenco!
+
+Cette disposition particulière de caractère est générale chez
+l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez
+l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se
+puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population
+sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.
+
+Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous
+sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et
+leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en
+font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France
+aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros
+sont Andalous.
+
+Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs
+qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps
+souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs
+cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le
+chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un
+œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur
+la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes;
+dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio
+que possède toute maison d'Andalousie.
+
+Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une
+cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de
+colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage,
+elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un
+velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
+dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques
+l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille
+à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards
+des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui
+est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la
+plus grande partie du temps.
+
+L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle
+devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une
+aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom
+primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir
+de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se
+disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville
+éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César
+passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se
+souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas
+Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.
+
+Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en
+première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque
+temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat
+de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248,
+mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était
+appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête.
+Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi
+un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
+découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui
+pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.
+
+Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son
+Alcazar.
+
+L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de
+la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par
+les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses
+restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but
+par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre
+le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
+son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la
+réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle
+la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les
+travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers
+descendants espagnols.
+
+ [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de
+ Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il
+ réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait
+ largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri
+ de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à
+ la fois la couronne et la vie.
+
+L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une
+forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,...
+les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très
+hautes murailles.
+
+A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à
+l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série
+de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux
+conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt
+de la copie d'art que de l'art proprement dit.
+
+Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se
+plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément
+modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour
+qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.
+
+Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_.
+Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées
+de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant
+là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront
+mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers
+et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de
+repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le
+repos du corps, la satisfaction des sens.
+
+Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la
+_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette
+fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût.
+C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale
+de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui
+soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une
+coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est
+pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée
+par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes
+gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont
+se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux
+et imprécis au-dessus du chœur de la _capilla mayor_. Il faudrait
+des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de
+cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture
+et de sculpture.
+
+ [23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art
+ arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la
+ reconquête catholique.
+
+Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté
+la _Giralda_ produit un effet si superbe!
+
+La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique.
+Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur
+l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour
+du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet
+d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette
+(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est
+le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième
+siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a
+près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale
+au voyageur la capitale de l'Andalousie.
+
+Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant
+la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le
+soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent
+de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur
+les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation
+vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la
+cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où
+peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou
+civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air
+crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des
+estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses
+commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en
+faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il
+y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année
+comme cela!
+
+_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse
+et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la
+journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,
+arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont
+interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_,
+immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le
+Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc
+Marie-Louise.
+
+Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne
+joyeuse et bourdonnante.
+
+
+ Lundi, 26 août.
+
+Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs
+de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas
+autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières
+y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter
+singulièrement les regrets de mon ami Adrien!
+
+Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite
+les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes.
+Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite
+_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des
+cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses
+tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent
+complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous
+de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y
+rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la
+jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur
+qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des
+gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en
+quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs
+retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque
+récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant
+une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne
+sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas,
+les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours
+la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent
+curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.
+
+Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout
+le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants
+de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres
+touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent
+par se gratter aussi!
+
+Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté
+_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte
+maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras,
+Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga,
+Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut
+changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route
+nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que
+la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant
+accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur
+plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire
+suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir
+ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200
+kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela
+près!
+
+Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par
+laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route
+royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure,
+quoique bien raboteuse encore.
+
+On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu,
+mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de
+véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au
+milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une
+route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de
+loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la
+vitesse.
+
+Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au
+milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas
+le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de
+grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces
+troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne
+manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu
+cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur
+comme dans du beurre!
+
+En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques
+kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
+pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont
+si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de
+Barbarie.
+
+Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et
+riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape
+au retour.
+
+Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de
+nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun
+poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés
+auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout
+exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les
+Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui
+nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller
+pour demander notre chemin.
+
+Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie
+du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de
+petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_.
+Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.
+
+Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant
+derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit,
+sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière
+éclatante à la nuit sombre et sans lune.
+
+Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement,
+plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous
+viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.
+
+Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée,
+c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une
+interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais
+encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette
+ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé
+nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à
+Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la
+ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse
+l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au
+commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne
+route.
+
+_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien
+spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de
+Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de
+caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est
+située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan,
+ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et
+bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de
+descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs
+centaines d'années avant Jésus-Christ.
+
+En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete,
+d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie
+de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous
+apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui
+semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout
+de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés,
+nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre
+l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à
+l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux
+suivant l'état de la route.
+
+Celle-ci continue cependant toujours très roulante.
+
+_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants
+prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de
+Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré
+leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent
+déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des
+œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les
+travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement
+le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années
+avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait
+caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que
+soupirent les pneus.
+
+Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous
+et poussière.
+
+En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent
+fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas
+atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à
+notre but.
+
+Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras;
+brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais
+salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons
+un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis
+l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les
+lumières d'une nouvelle ville.
+
+C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie.
+Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses
+sœurs très brillamment éclairée.
+
+Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre
+ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des
+deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau,
+hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan
+gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit
+rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de
+quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large
+souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol
+horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.
+
+A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes
+espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la
+fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!
+
+Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans
+lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je,
+une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé
+de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les
+garde-boue aux murailles.
+
+On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et
+ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu
+l'honneur de réunir tous nos suffrages[24].
+
+ [24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de
+ Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera
+ à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez;
+ mauvaise de Puerto-Real à Cadix.
+
+Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant
+au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance
+à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
+agréablement.
+
+
+ Mardi, 27 août.
+
+_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville,
+dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les
+Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant
+Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit
+territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et
+longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer.
+De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues
+verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a
+obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a
+fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
+aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une
+physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins
+tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs
+miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes
+et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des
+nuits étoilées sur l'Océan sans limites.
+
+Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses
+maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel
+badigeon blanc.
+
+Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui
+charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie,
+c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer
+son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse
+d'argent.
+
+Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de
+bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut
+toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait
+bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire
+encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci
+qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir
+d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les
+Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
+furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même
+commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et
+y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix
+était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les
+villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis
+l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et
+dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de
+l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions
+espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse
+les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître
+la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle
+n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte
+progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son
+trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix
+depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son
+ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui
+va toujours s'appauvrissant.
+
+Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées,
+où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort
+intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très
+grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture
+de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.
+
+Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le
+tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
+ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés
+au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un
+tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
+nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui
+reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud,
+la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real,
+La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme
+un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux
+flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable.
+Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se
+perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la
+pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir,
+plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure
+du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où
+Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La
+Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.
+
+Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite
+que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située
+dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile
+de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière
+œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son
+échafaudage et mourut des suites de cette chute.
+
+Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles
+petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple
+très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à
+franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement
+jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance;
+Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par
+leur beauté et leur... désinvolture.
+
+Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_,
+elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée
+d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel,
+suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait
+des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de
+Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus
+loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant
+achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le
+Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue.
+
+Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir
+d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour
+du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous
+les feux du ciel.
+
+La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan
+immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se
+rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de
+la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs
+éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des
+quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux
+côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de
+7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines.
+Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la
+mer pour l'aller porter au loin.
+
+Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la
+bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras.
+
+Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio
+profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les
+marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de
+bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant
+avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons,
+la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive
+par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue
+voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il
+nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen
+d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous
+pûmes franchir ce mauvais passage.
+
+_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal
+bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions
+traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région,
+elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque
+du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des
+derniers États mauresques.
+
+La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en
+s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi
+bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême
+Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus
+et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis
+elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes,
+sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux
+de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
+marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval.
+
+Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les
+montagnes qui bordent la côte.
+
+_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur
+sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que
+d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit
+la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on
+laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce
+dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis
+après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et
+grandiose.
+
+Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de
+gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le
+bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à
+cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud;
+ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.
+
+On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous
+trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et
+sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un
+cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au
+milieu de ces solitudes!
+
+Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en
+douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite
+pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et
+de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie
+de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et
+sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des
+proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par
+hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres
+à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à
+payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement
+notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un
+pneumatique.
+
+La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est
+l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure
+nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là
+quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des
+kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous
+l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que
+des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un
+homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service,
+que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...
+
+Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux
+ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le
+bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons
+après un arrêt de trois quarts d'heure à peine.
+
+Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans
+l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des
+chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes
+qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de
+Gibraltar_.
+
+En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_.
+
+_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus
+bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout
+de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en
+face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là
+devant toute proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu du
+détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la
+navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier
+aux vagues de l'Océan Atlantique.
+
+Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève
+sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans
+la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous
+l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage
+illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage
+sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même
+temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une
+longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar
+qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté
+de la baie d'Algésiras.
+
+Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant
+constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de
+l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait une illumination. Au
+bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et
+délabrée: c'est _Algésiras_[25].
+
+ [25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de
+ Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.
+
+Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina
+Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au
+milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer.
+
+
+ Mercredi, 28 août.
+
+L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe
+nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à
+la trop fameuse Conférence!
+
+Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel
+moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un
+immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre
+toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit
+et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est
+composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant
+se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé
+un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin
+de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le
+couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage
+afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que
+les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts
+possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre
+et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les
+façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
+en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on
+a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les
+perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le
+plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement
+fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en
+est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel
+rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous
+l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous
+ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu
+par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement
+français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des
+garçons espagnols complaisants et polis.
+
+La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée
+durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar,
+qui présida le diplomatique cénacle.
+
+Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis
+précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de
+l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base
+de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné
+vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400
+mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un
+nid de fourmis et tout hérissé de canons.
+
+La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar.
+La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise
+qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre
+lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence!
+
+Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit:
+c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain.
+
+Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien
+que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y
+a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la
+flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude
+combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher
+de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter.
+Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer
+à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise.
+Nous verrons bien.
+
+Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un
+voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent
+d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger
+qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas
+seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte
+des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils
+n'habitent plus.
+
+En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à
+visiter Gibraltar.
+
+Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une
+demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar.
+
+A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus
+en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de
+tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite
+bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher
+abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le
+dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.
+
+_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante.
+L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en
+sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà
+qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville
+espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi
+de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou
+touristes.
+
+La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte
+six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!
+
+On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent
+la proximité du Maroc.
+
+Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées.
+Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés
+anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu
+s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne
+qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats
+de la Conférence d'Algésiras!
+
+A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville
+qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire,
+de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit
+et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de
+charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde
+peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place
+forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.
+
+Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable
+amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui
+s'enfonce comme une lame effilée au cœur du détroit, à quelques
+kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive
+africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du
+passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment
+des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou
+en sortir!
+
+Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il
+paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls
+représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été
+faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés,
+mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un
+seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une
+partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de
+les tuer.
+
+En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois
+c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue
+ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne;
+cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond
+grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant
+et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes
+qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation,
+le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la
+courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose
+et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille
+impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé,
+traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel
+domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.
+
+La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'œil inoubliable;
+c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste
+aient amenées devant mes yeux.
+
+Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le
+spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord
+on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la
+ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis
+peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée,
+changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient
+pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les
+montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible
+scintillait sous le regard de la lune.
+
+
+ Jeudi, 29 août.
+
+Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie
+peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il
+nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du
+_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme,
+qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar,
+Algésiras et Tanger.
+
+Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet
+admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le
+rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux
+ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront
+toujours.
+
+Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont
+les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre
+deux continents!
+
+Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de très près la côte espagnole qui
+fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et
+blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques,
+dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque.
+
+Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on
+a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et
+affadissantes, le cœur de bien des passagers se soulève maintenant
+en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à
+cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers
+et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer
+n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte.
+Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages
+navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce
+monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource
+que de me réfugier dans une philosophique pipe!
+
+Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe
+et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de
+sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles
+ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la
+colline verte, _Tanger_ apparaît à nos yeux ravis.
+
+Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si
+impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails
+de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se
+précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or.
+
+La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force
+de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui
+viennent nous chercher pour nous conduire à terre.
+
+Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature,
+sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond
+et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront
+accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage
+et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui
+nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un
+perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement
+se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui
+vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous
+déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une
+vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques
+elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore
+à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui
+est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations
+indescriptible.
+
+Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine
+bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes,
+bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent
+épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements
+sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs,
+vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante.
+Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écœurante.
+Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de
+septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop
+violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux
+cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de
+relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces
+sauvages pour les faire taire.
+
+Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels
+européens; le meilleur est l'_Hôtel Continental_, simple mais
+confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et
+ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.
+
+En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la _Porte
+de la Mer_, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites
+et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement
+maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite,
+roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu
+d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des
+ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent
+sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez
+passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible
+de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un
+autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans
+trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel.
+
+Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut
+naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne
+pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir
+comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel
+Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie
+par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et
+silencieux.
+
+Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que
+la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une
+sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux
+de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été
+se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc
+causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre
+amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme
+des héros!
+
+Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques;
+de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi
+eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le
+_Jeanne d'Arc_ qui nous protège de sa présence contre le fanatisme
+des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur
+laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du
+port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail.
+Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement
+sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute
+interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et
+de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un
+bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous
+parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies
+de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt
+dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai
+jamais entendu crier autant.
+
+A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie
+dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui
+s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète
+à Médine.
+
+Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous
+nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous
+flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant
+dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale
+encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople!
+Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune
+voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois
+peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont
+pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et
+turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens,
+Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des
+Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de
+nègres dont certains du plus magnifique noir.
+
+Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des
+escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied
+dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis
+marcher dans un tas de choses innommables!
+
+Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques;
+l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe
+pas ici, ou tout au moins est fort atténuée.
+
+A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur
+la _Casbah_. C'est une place, située au point culminant de la ville,
+et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le
+_palais du Sultan_, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous
+avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la
+_prison_ où l'on nous présenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli
+qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en
+tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément
+de l'argent, le _palais de la Trésorerie_ dont l'intérieur est un
+fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de
+l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des
+soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de
+martial.
+
+Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines,
+leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut
+cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient
+parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères
+d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule;
+depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que
+l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance
+de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au
+Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue.
+L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel
+recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés
+donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les
+Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques
+au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les
+Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui
+se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques
+civilisés et tolérants!
+
+Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont
+sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine
+faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain
+s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares
+germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger
+fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au début
+du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent
+du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer
+en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte
+méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une
+infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à
+l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le _Maghreb
+el Ahksa_ ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc
+est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours
+des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés
+par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes
+merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays
+si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes
+d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du
+Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les
+descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés
+d'autrefois.
+
+De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable
+sur toute la blanche ville.
+
+Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant
+et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe,
+telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue,
+Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les
+abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les
+frelons ont pris leur place.
+
+Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture
+n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y
+voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des
+ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs
+longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent
+l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun
+des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans
+la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir
+la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée,
+voire dans une boutique.
+
+Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le
+camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales
+et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent
+quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux
+uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne
+manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est
+rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés,
+sans boutons, maculés.
+
+A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre
+fenêtre nous vîmes les _muezzins_ appeler à grands cris les fidèles à
+la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de
+nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque,
+se prosternent longuement.
+
+Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes,
+20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un
+assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races;
+parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le
+nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés
+dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre
+appréciable; à peu près pas d'Allemands.
+
+Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le _Petit
+Zocco_, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus
+exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française,
+anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à
+l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on
+puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les
+chrétiens, c'est le quartier des affaires.
+
+Ce quartier européen est, en somme, surtout français.
+
+L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand,
+malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré
+la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient
+avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui
+décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne.
+
+L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence
+du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à
+Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est
+la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine
+colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de
+l'Européen, du sauvage que du civilisé.
+
+Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de
+proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frère du Sultan régnant.
+Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de
+biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?
+
+On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux
+tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de
+Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses
+enfants.
+
+Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et
+de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort
+bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces
+craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la
+plupart des Européens.
+
+Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger.
+La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et,
+de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces
+mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la
+malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que
+toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est
+leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens
+passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays,
+offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces
+pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente
+de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus.
+
+Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité
+mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus
+chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir
+vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation,
+afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides
+aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit
+est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre
+de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle
+tout est montre et vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore
+révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés;
+bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du
+progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le
+pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique
+méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes
+cosmopolites.
+
+Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure
+aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur
+tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent
+l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon,
+est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent
+le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent
+d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilège
+du turban vert.
+
+ [26] _Hadji_ est le titre réservé aux seuls musulmans qui ont
+ accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions
+ prescrites par les saintes écritures.
+
+Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algérien, était
+aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était
+splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de
+l'ombre du capuchon.
+
+Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire
+autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies.
+
+Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très
+rare; la foule ne porte que le burnous et le fez.
+
+Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être
+pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très
+vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre
+indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine
+nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument
+nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on
+veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous
+précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses
+bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue.
+
+Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec
+celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes
+de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme.
+Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à
+aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les
+rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin
+de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la
+nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants
+sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs
+vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles
+et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent
+les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne
+sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un
+tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées
+passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur
+des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent
+nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues
+encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là
+pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont
+flairé des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs maîtres en
+furieux abois!
+
+Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses.
+L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de
+labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est
+perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette
+ville qu'on sait rebelle à nos mœurs et à notre race.
+
+Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent
+moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont
+pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de
+mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons;
+alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines!
+Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous
+ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel!
+
+Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle,
+mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux
+de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur
+lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses
+de café maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien
+entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef
+des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet,
+mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon
+équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose
+n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis
+resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses _houris_
+aux faces de lune!
+
+Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers
+instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde
+de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel
+tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des
+Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes
+heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme
+variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une
+certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste.
+
+Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens;
+les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à
+divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient
+pour accompagner la musique.
+
+Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert
+où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des
+tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard
+de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque
+peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et
+d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables,
+dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent
+et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques
+et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles
+dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le
+ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa
+brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres
+doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et
+encore est-ce bien alors le repos pour eux?
+
+Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège,
+toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend
+ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées
+mauresques. Il faut bien tout voir!
+
+Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et
+plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette
+spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui
+entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide
+et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre
+étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises
+boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de
+l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous
+la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze
+ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien
+faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et
+taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un
+peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs
+gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs,
+profonds, veloutés, immenses!
+
+A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les
+scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour;
+c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
+que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une
+succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement
+sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui
+s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme
+une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord
+revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux;
+quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était
+devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout
+voir!
+
+Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite
+regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu
+de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la
+conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.
+
+
+ Vendredi, 30 août.
+
+Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous
+vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar.
+Nos Africains empilaient les pauvres bœufs dans de grands bateaux
+plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait
+ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes
+de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants
+regardaient de leur œil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans
+leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
+Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement
+suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument
+dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
+pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes
+hurlaient.
+
+Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville.
+On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides,
+nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous
+serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui
+entoure Tanger.
+
+[Illustration: PANORAMA DE TANGER]
+
+Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent.
+Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très
+douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses
+montures.
+
+Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée;
+ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture
+pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à
+côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles
+que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que
+par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout
+reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit
+Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.
+
+Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe
+dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_.
+
+Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est
+soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement,
+de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
+riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur.
+Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut
+consciencieusement faire une étude ethnographique.
+
+On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et
+vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se
+drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des
+_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à
+demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale,
+esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau
+noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des
+enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à
+la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et
+puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_
+et des pantoufles.
+
+Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y
+vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là
+qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux.
+
+La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre
+par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est
+surtout rococo.
+
+Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de
+jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en
+dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la
+Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville.
+
+Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien!
+C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures
+y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse
+couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que
+le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette
+discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le
+répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que
+la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la
+route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres.
+Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur,
+est tout simplement une piste de chameaux.
+
+Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons
+dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et
+d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des
+premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes
+entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres
+en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les
+airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand.
+Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs
+palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de
+tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.
+
+Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des
+outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui
+semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs
+épaules.
+
+Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent
+de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de
+Barbarie.
+
+Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine,
+en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le
+premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin,
+bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi
+philosophiques que ceux d'Espagne.
+
+Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone
+réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu
+des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère,
+sauvage et fanatique.
+
+Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le
+sable fin des dunes qui bordent la baie.
+
+Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous
+ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers
+Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître
+sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou
+fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.
+
+Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie dans le soleil. Un
+grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin
+cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur
+toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines
+fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre
+qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade
+actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité
+européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le
+phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge
+porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau
+mourant de la civilisation mauresque.
+
+Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière
+et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et
+le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant
+désagréablement.
+
+Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour
+à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent
+hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup
+d'œil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles
+choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par
+les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur,
+entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
+heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau
+si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle
+changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre
+de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit
+lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux
+projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci
+traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme
+en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers
+intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives
+et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables
+grondements.
+
+
+ Samedi, 31 août.
+
+Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le
+voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
+allons désormais remonter au nord.
+
+A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina
+Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la
+baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto
+commençait à gravir les pentes de la sierra.
+
+Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la
+nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux
+absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un
+panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit
+gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme
+sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure
+la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui
+émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la
+Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre
+anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière
+à l'atmosphère transparente des pays du Sud.
+
+Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est
+nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord
+du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit
+toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons
+sont constamment tempérés par une douce brise.
+
+La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges.
+Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne;
+l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de
+lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de
+joie dans le paysage un peu sévère.
+
+Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu,
+il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les
+hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en
+Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du
+côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne
+au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan
+les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives
+s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un
+boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les
+maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui
+se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires.
+C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est
+la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse,
+leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et
+s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers,
+lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des
+mouches, se succèdent sans interruption.
+
+On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès
+en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller
+donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.
+
+Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce
+dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà
+parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
+coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail
+gardés par les pâtres à cheval.
+
+Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette
+route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse
+des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en
+France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que
+la première fois.
+
+Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de
+Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles
+de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers
+rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes
+villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27].
+
+ [27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres.
+
+Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous
+étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de
+los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments,
+des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie.
+C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
+bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile
+sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel
+de los Cisnes serait parfait.
+
+Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne,
+elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses
+fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que
+les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en
+France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques,
+car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les
+uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins
+couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte
+de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le
+_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices
+de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le
+_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux,
+sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de
+l'exportation de Jerez.
+
+Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce
+peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple
+d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas
+de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises.
+
+Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés
+d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à
+l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui
+rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en
+couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui
+pâlissent en vieillissant.
+
+Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de
+frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les
+habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens
+ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes
+sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe
+éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires
+auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison.
+
+ Dimanche, 1er septembre.
+
+Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil,
+mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio
+de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de
+papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida
+de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici;
+nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir
+une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants
+de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à
+présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la
+tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre.
+
+A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas
+et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin
+avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions
+à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans
+procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs
+roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les
+figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux
+feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des
+balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et
+chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient
+en broutant quelque chardon.
+
+Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on
+n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de
+palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx.
+
+ [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions
+ incultes.
+
+On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la
+direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui
+fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de
+quitter.
+
+Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon,
+c'est _Séville_[29].
+
+ [29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres.
+
+Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque
+l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le
+même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire
+qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats
+de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente
+torpeur.
+
+La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous
+étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30]
+que nous avions retenue de Jerez par télégramme.
+
+ [30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre.
+
+La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut
+contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et
+ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins
+communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour
+du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans
+confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre
+carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et
+chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue
+de sable fin et toujours convenablement arrosée.
+
+Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les
+places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont
+garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de
+celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour,
+mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours
+les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront
+abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement
+bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera
+garni.
+
+A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces
+poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à
+s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_,
+des marchands d'eau.
+
+A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places
+au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de
+monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en
+joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze
+mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée
+de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce
+grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!
+
+Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est
+ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de
+leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois
+blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux
+noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de
+délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives
+couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par
+étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes
+largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins
+inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages,
+font un superbe effet d'ornementation.
+
+La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son
+plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici
+le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés,
+argentés, tous de la plus grande richesse.
+
+Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une
+course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste
+narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer,
+même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde
+n'a-t-il pas vu une corrida?
+
+Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils
+étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou
+applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à
+tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût
+jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la
+tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me
+paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador;
+par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son
+épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre
+applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_.
+Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je
+parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste
+à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible;
+n'est-ce pas le comble de la férocité?
+
+La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un
+des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un
+tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec
+tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant
+plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le
+ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener.
+Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course
+et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds
+dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule
+barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide
+de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti
+de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes,
+des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène
+aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur.
+Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le
+cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes.
+De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de
+fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce
+monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes
+féroces!
+
+
+ Lundi, 2 septembre.
+
+La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_,
+_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que
+j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la
+recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en
+venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de
+son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau
+castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre
+route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de
+passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de
+la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe
+par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_.
+
+C'est cette route que nous allons suivre.
+
+Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du
+matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale
+de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et
+garni de fabriques d'_azulejos_.
+
+A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village
+de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet,
+une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la
+différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire
+qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités
+dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir
+à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide
+inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile
+a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher
+la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte
+un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture
+qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de
+chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double
+généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25
+le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le
+litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement
+encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol
+résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne
+s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2
+pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec
+tous ses bidons.
+
+Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes,
+soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut
+s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de
+_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.
+
+Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter
+encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des
+points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les
+uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans
+certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les
+petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions,
+il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de
+réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir.
+L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop
+légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du
+carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable.
+
+Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre
+cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de
+l'ancienne ville romaine d'_Italica_.
+
+La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette
+ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance
+et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et
+Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car
+elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane;
+par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état
+de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en
+Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares!
+Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable
+civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de
+ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au
+souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que
+ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs
+âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de
+ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui
+encore, tu as tant de peine à te tirer!
+
+_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses
+haillons et sa saleté andalous!
+
+La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir
+de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout
+à fait convenable.
+
+On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant,
+en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle
+ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères;
+c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de
+croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement
+l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même
+grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les
+yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque
+toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la
+tristesse sous les rayons du joyeux soleil.
+
+A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la
+chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux
+ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse
+sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait
+réellement chaud aujourd'hui!
+
+Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous
+n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord
+marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes
+notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le
+déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions
+acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des
+liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une
+garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les
+boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit.
+Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins
+et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore
+glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de
+constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur
+fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que
+je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage
+dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les
+plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.
+
+Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous
+repartions sur une route désormais excellente.
+
+Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre
+l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment
+la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent
+la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés
+rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse
+écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures
+dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se
+rebellent à notre vue.
+
+Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes
+dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la
+terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas
+d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose
+pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.
+
+La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure
+sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites
+montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés
+sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La
+vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie!
+Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays
+sauvage et arriéré.
+
+En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit
+que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques
+de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des
+pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et
+la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays
+maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines
+fières et leurs airs sauvages!
+
+A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et
+d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_
+qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre,
+prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation
+dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous
+faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.
+
+_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa
+silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises,
+dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de
+Séville.
+
+La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle
+en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite
+ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie
+Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire
+sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée.
+
+Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente
+un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont,
+en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la
+_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine.
+
+On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de
+700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une œuvre colossale
+assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales
+et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air
+misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre
+coucher.
+
+Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où
+nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et
+où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument
+exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres
+véhicules apocalyptiques[31].
+
+ [31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques
+ kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida.
+
+
+ Mardi, 3 septembre.
+
+_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à
+demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et
+fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa
+fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta
+Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance,
+ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome
+Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce
+fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les
+Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne
+et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas
+faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment
+dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les
+catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines
+cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé
+splendeur et richesses.
+
+Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de
+pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre
+plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le
+démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore
+debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de
+la férocité castillanes.
+
+C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait
+suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10
+heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste
+ville.
+
+[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN]
+
+Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur
+silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle
+rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil
+peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite,
+comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au
+fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana.
+Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent
+aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge.
+
+La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte
+d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable,
+moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on
+procède à la vitesse des tortues.
+
+Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si
+bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons
+avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin
+d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir
+un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant
+bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est
+heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement,
+car si loin que l'œil puisse scruter la surface de la plaine
+infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu.
+
+Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_
+apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse
+pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux
+château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du
+Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de
+l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants,
+infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes.
+C'est à présent une ville pauvre et délabrée.
+
+La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite.
+Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto
+glisse silencieuse sur un sol absolument uni.
+
+Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très
+accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par
+endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux
+aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on
+aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement
+brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et
+étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est
+encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée
+est bordée par la haute _Sierra de Gredos_.
+
+Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large
+vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui
+vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses
+rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième
+siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle
+vue sur l'étroit ravin.
+
+Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un
+coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres
+cultivées!
+
+_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au
+milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est
+situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son
+abdication.
+
+Nous roulons toujours.
+
+_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil;
+ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un
+colossal incendie.
+
+Nous roulons encore.
+
+La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la
+plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce
+que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à
+la belle étoile.
+
+Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands
+soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs
+grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par
+les coffres de la voiture, du pain et des œufs achetés à Navalmoral,
+du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos»
+ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits.
+Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions;
+nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait
+qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin
+d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines
+nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords
+de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait
+aussi Oropesa.
+
+Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en
+Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose
+très naturelle et nullement désagréable.
+
+Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux...
+relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous
+endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits
+de poésie, de parfums et d'étoiles.
+
+
+ Mercredi, 4 septembre.
+
+Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions
+consciencieusement dormi.
+
+Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp
+à 8 heures.
+
+Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la
+rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette
+abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car
+il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions
+encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les
+ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai
+vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car,
+effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses
+trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne
+fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des
+habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres.
+
+En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme
+si rien n'était changé.
+
+_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont
+les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure.
+
+Nous voilà en Castille.
+
+Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent
+volontiers et nous regardent d'un œil sympathique. Cela nous
+change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous
+accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été
+en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et
+désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette
+partie de la Nouvelle-Castille.
+
+Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un
+chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des
+gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical
+haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou
+de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent
+une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et
+ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires.
+
+On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles
+se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de
+l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en
+lançant au ciel leurs notes joyeuses.
+
+La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et
+continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit
+que des chaumes de céréales.
+
+A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le
+charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise
+incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de
+moins en moins bon.
+
+On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de
+soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin
+verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation,
+surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande
+masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.
+
+On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les
+ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la
+grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways
+électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris
+de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de
+France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant
+l'hôtel que nous avons choisi.
+
+L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans
+un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais
+sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un
+instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que
+nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous
+pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux!
+Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe,
+hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des
+lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de
+vraies puces[32].
+
+ [32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_:
+ médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral.
+ Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers
+ kilomètres qui sont très médiocres.
+
+
+ Jeudi, 5 septembre.
+
+Le cœur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus
+intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del
+Sol_.
+
+La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque
+son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que
+c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette
+ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on
+remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de
+mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une
+ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce
+que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des
+couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.
+
+Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du
+plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la
+forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle.
+Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village
+d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps
+l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des
+hautes destinées qui lui étaient réservées.
+
+Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières
+arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout,
+l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs
+abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les
+rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche
+et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale
+l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert.
+
+On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas
+assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis
+arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert
+de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau
+jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela.
+De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des
+civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses
+cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains,
+les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la
+richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau
+pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour quelques bénéfices
+immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la
+richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes
+de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques
+destructeurs qu'on le doit.
+
+Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et
+pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il
+faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses
+énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la
+fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera
+jamais les monuments arabes disparus!
+
+Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre
+à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du
+nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence
+de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais
+l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays.
+Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la
+vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente
+fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin
+du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants
+de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux
+ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter
+à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire
+d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla
+dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion,
+énormes comme leur fanatisme.
+
+Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de
+capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir
+cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra
+de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert
+infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur
+une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut
+précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II.
+Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée;
+les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid,
+Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop
+particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu
+du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant
+que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa
+capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette
+ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_.
+Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous
+apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges
+et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux
+jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque,
+hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et
+ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.
+
+Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont
+hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de
+style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la
+nudité.
+
+Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une
+étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en
+un flot sans cesse renouvelé.
+
+L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il
+faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone.
+Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent
+souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi
+jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et
+gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans
+leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore
+cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.
+
+La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un
+bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un
+des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du
+Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'œuvre; c'est un
+véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer
+par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles
+des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance,
+chefs-d'œuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de
+l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux
+seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration
+artistique de tout un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse,
+de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de
+Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain,
+de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire
+rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.
+
+Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un
+intérêt moindre, mais l'œil est instinctivement attiré par les
+chefs-d'œuvre qui arrêtent au passage.
+
+On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce
+musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste
+avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée.
+Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font
+un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté
+ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de
+Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
+a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de
+princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en
+groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne
+m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de
+blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses
+chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de
+ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges
+qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues
+qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants.
+
+_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait
+la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'œuvre étaient
+réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une
+trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes
+de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté
+angélique.
+
+_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables
+toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on
+n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et
+l'éclairage parfait.
+
+Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle
+dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et
+l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les
+coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux
+éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus
+aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des
+hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la
+«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau
+corps de volupté qu'on puisse admirer.
+
+Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_,
+l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui
+transformé en parc public, où les brillants équipages viennent
+circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages.
+
+
+ Vendredi, 6 septembre.
+
+Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer,
+d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui
+faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous
+tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur
+lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.
+
+Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à
+leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le
+matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole
+en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour
+couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous
+sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai
+chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et
+30 kilomètres à l'heure!
+
+_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé
+fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa
+déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois
+200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000
+aujourd'hui.
+
+Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un
+rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence
+et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et
+verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs
+wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la
+masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale.
+C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen
+âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage
+et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent
+aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les
+redoutes qui en défendaient l'entrée.
+
+Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses,
+aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre
+les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.
+
+Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi
+toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes
+manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces
+mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs
+sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force
+du nombre, car ils sont légion.
+
+Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes
+lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres
+yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je
+fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_,
+d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur
+trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis
+même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on
+peut l'enrouler comme un cerceau.
+
+A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont
+Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe
+le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place
+_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était
+fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le
+comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve,
+il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte
+Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le
+roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps
+lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son
+déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme
+savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque
+trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près
+aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes
+actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il
+pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe
+dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes
+d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le
+roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de
+l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.
+
+Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède,
+elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent
+trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le
+roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_
+où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à
+Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda
+asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse
+étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en
+surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la
+mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes
+sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33].
+
+ [33] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les
+catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise
+qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre
+ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au
+contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une
+attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.
+
+_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture
+d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques
+Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait
+qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se
+firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit.
+Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures
+arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme
+espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce
+et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.
+
+La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est
+vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les
+genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes
+cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et
+baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures
+espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur
+posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant
+l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes
+les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais
+barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes
+fauves.
+
+Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres,
+angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion
+d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
+furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de
+la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de
+contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs
+et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples
+fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument
+de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un
+rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des
+catholiques.
+
+Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites,
+nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit
+souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.
+
+A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux
+prières des vainqueurs.
+
+_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle.
+Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête
+d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates
+sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes
+et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce,
+un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.
+
+Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne
+rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le
+droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des
+temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte
+la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans
+cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas
+approuver la mort du Christ.
+
+_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en
+église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut
+construite sous la domination castillane au temps de Pierre le
+Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après
+l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul,
+mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.
+
+La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne
+mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le
+premier service divin fut célébré après la prise de la ville par
+les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une
+légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle
+dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid
+s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on
+abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on
+y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne
+brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite
+mais gracieuse au possible.
+
+La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de
+grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta
+del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut
+monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre
+un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles
+murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles
+étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés
+par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant
+une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage
+scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il
+est impossible d'oublier.
+
+Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais
+superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante
+et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi
+peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le
+feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme
+de simples chats!
+
+A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux
+et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la
+plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles
+sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte
+de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et
+odorant l'eau de Javel.
+
+Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous
+promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement,
+quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux
+contours[34].
+
+ [34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été
+ parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes
+ qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques
+ kilomètres qui avoisinent la capitale. #/
+
+
+ Samedi, 7 septembre.
+
+Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et
+flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions
+dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans
+l'une d'entre elles.
+
+L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait
+au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le
+champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups,
+puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans
+la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle
+conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil
+était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant,
+faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la
+longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait
+la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses
+ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de
+ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra
+poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de
+chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection
+du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps.
+Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla
+cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement
+l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un
+blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi,
+mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans
+nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer
+moi-même.
+
+Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien
+ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique,
+mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage
+par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons
+d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y
+remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les
+variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse,
+mais fort défraîchis.
+
+La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très
+ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le
+mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles;
+il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété
+de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois
+luxe de bon goût.
+
+Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de
+l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des
+armes et armures de l'Espagne de tous les âges.
+
+A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette,
+stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous
+emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes
+désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_.
+
+La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du
+Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les
+grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur
+de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu
+vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les
+uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres,
+que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de
+dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des
+principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient
+passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses.
+D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en
+dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès
+a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en
+plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où
+il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est
+évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande
+rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.
+
+La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de
+céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts
+de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent
+à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à
+l'Escurial.
+
+L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère.
+L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village
+et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien
+postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des
+Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper
+à la fournaise de Madrid.
+
+L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de
+5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine
+montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En
+cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à
+Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la
+morgue espagnole, aux champs, se relâche.
+
+L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore
+achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous
+connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de
+la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda
+Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une
+complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi
+un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
+manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui
+encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35].
+
+ [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne.
+
+
+ Dimanche, 8 septembre.
+
+S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire
+que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_.
+On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,
+comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs
+impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.
+
+Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert;
+rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à
+mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position
+admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les
+crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et
+le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et
+de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid
+ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est
+excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.
+
+D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût,
+sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un
+très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression
+forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de
+la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement
+ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait
+d'architecture catholique.
+
+On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les
+voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un
+vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.
+On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de
+l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne,
+qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire
+pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une
+splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui,
+dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres
+petites chambres pour tout appartement.
+
+L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait
+assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense
+repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix
+formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie
+vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous
+n'étions pas habitués.
+
+Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de
+marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on
+puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres
+précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs
+en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.
+
+Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante;
+elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_,
+comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand
+Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles,
+de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des
+hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer
+la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est
+celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
+le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située
+immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne
+peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il
+respire la majesté et la richesse.
+
+Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre
+blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et
+brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.
+
+La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit
+de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et
+l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La
+croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec
+celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité,
+le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté
+sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de
+complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un
+rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.
+
+La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer
+la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces,
+avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont
+admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant
+la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres
+d'altitude.
+
+Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe
+II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui
+n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des
+jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des
+catholiques espagnols.
+
+Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en
+route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
+à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui
+longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_.
+
+Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en
+sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes
+escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement
+dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne,
+au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la
+plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux
+spectacles d'Espagne.
+
+Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la
+route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière
+nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement
+ondulée, la Vieille-Castille.
+
+On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de
+pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.
+
+Et l'on roule de nouveau dans la plaine.
+
+Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt
+_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une
+auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous
+nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques
+kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de
+quelques arbres avec les provisions du bord.
+
+La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche
+la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays
+perpétuellement ondulé.
+
+Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin,
+s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou
+trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables
+ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils
+sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des
+loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient
+énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un
+enfant de quinze ans.
+
+Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies
+sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des
+deux côtés de la route.
+
+_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses
+murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route,
+qui fait un léger coude pour l'éviter.
+
+A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des
+cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.
+
+On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans
+un fossé de terre glaise.
+
+Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne
+ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous
+nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36].
+
+ [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid.
+
+Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français.
+M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a
+dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y
+fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les
+chambres.
+
+
+ Lundi, 9 septembre.
+
+_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car
+alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de
+Léon.
+
+C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506
+mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de
+ces deux grands hommes.
+
+Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède
+beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on
+en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques,
+d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés,
+paraissent toutes semblables.
+
+Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de
+grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.
+
+Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de
+Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois,
+dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de
+Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de
+douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant
+des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères,
+le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre
+frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles
+du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture.
+
+La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose
+absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre
+dans la bonne voie.
+
+Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne
+sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement
+nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.
+
+Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la
+_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le
+_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation
+si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce
+moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que
+de la boue.
+
+On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite
+le chemin devient bon.
+
+_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est
+une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et
+ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un
+interminable pont disposé en éperon de navire.
+
+Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal
+ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air,
+car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui
+assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront
+désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le
+repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu:
+filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille,
+cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner
+fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.
+
+Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage
+est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs,
+des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du
+sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour
+regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu
+de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la
+désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière
+quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.
+
+En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent
+craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.
+
+L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique
+est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art
+vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous
+pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale,
+barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du
+chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs.
+La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux...
+Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.
+
+Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite
+la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous
+dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous
+faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.
+
+Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une
+ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du
+Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier
+encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais
+cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce
+Christ est un cadavre empaillé.
+
+A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la
+coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais
+le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte
+donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres
+que le sol de la cathédrale.
+
+La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont
+chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de
+_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où
+sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro
+Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de
+Mendoza_.
+
+Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un
+beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec
+l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_;
+c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de
+serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des
+murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre:
+on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de
+Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de
+cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est
+conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il
+fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le
+Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il
+devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et
+qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il
+n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville
+nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai
+jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi,
+autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses
+royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans
+un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant
+pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser
+entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce
+gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces
+à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très
+grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et
+quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever
+un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte
+cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur
+disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux
+juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la
+parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six
+cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles
+il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un
+an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient;
+après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le
+surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses
+razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du
+sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des
+deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la
+description de la légende.
+
+ [37] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on
+voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de
+douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de
+nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà
+j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée
+que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau
+de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère
+national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre
+et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de
+Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une
+arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.
+
+Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon
+courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit
+que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal
+quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10
+heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en
+Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais
+cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes
+lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!
+
+Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une
+ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française
+vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît
+dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la
+cathédrale.
+
+Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des
+pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue
+et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions
+seule depuis des semaines.
+
+La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs
+cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.
+
+La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et
+impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé
+un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de
+l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et
+plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement
+serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous
+sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits
+des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux
+voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français
+et Anglais au temps de Napoléon Ier.
+
+A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que
+l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas
+sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici
+près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de
+son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre
+voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie
+errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre
+longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la
+fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses
+que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur
+un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer,
+bientôt.
+
+_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de
+vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que
+bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.
+
+Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous
+pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente,
+sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent
+les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous
+ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis
+en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus
+en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une
+loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous
+demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui,
+au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la
+route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis
+notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la
+première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.
+
+Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est
+_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38].
+
+ [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de
+ Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à
+ Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.
+
+L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de
+Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une
+propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un
+escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y
+avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.
+
+ Mardi, 10 septembre.
+
+_Vitoria_ a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne
+ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième
+siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte
+de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre
+de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de
+monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu
+près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous
+quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans
+l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés
+qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant.
+
+La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé
+et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de
+l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe,
+et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines!
+
+Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des
+vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne...
+au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle
+qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes
+sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent
+les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés
+en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie!
+
+Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province
+de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques
+kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière
+de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien là encore un autre
+péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison
+qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement
+la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes
+désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes
+les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et
+mystérieux.
+
+Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples
+une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est
+plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un
+avant-goût des Pyrénées.
+
+On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le _rio Oria_.
+
+_Tolosa_ est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne,
+moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui
+l'entourent.
+
+Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de
+l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes
+de la côte.
+
+Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui
+supporte le Parc et le Château du Roi et _Saint-Sébastien_, la ville
+nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de
+sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin
+borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux
+baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés
+entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan
+infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer
+incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la
+foule bourdonnante des désœuvrés espagnols qui viennent ici voir et
+se faire voir.
+
+Nous déjeunâmes à l'_Hôtel Continental_, le premier d'entre tous ces
+caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé
+par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient
+où l'on vient, parce qu'on y vient!
+
+De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café,
+je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode
+y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire
+alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement
+dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le
+rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels
+l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un
+des plus beaux coins de la terre.
+
+La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur
+des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes
+vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère
+solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et
+d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.
+
+_Irun_, puis la petite rivière de la _Bidassoa_ qui marque la
+frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords
+de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petite _île_ historique
+_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commémore tant de
+cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39].
+
+ [39] L'_Ile des Faisans_, ou _île de la Conférence_, est
+ territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France
+ et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques
+ suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de
+ Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de François Ier à
+ ses fils qui le remplaçaient en captivité; en 1615 fiançailles
+ d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle
+ de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du
+ traité des Pyrénées et fiançailles de Louis XIV, roi de France,
+ avec Marie-Thérèse d'Espagne.
+
+_Béhobie_ est le village frontière: douane espagnole. C'est là que
+je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de
+l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le
+montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en
+cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont
+il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au
+remboursement.
+
+Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel
+la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie
+retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de
+France.
+
+_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une
+ville gaie et agréable. C'est un lieu de séjour où l'on a une vue
+splendide sur l'Océan.
+
+Les habitants de cette région ont un œil vif, une démarche hardie,
+un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance
+avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin,
+leurs frères de race, _basques_ comme eux.
+
+Après _Bidart_ nous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne
+car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte.
+
+_Biarritz_ est la grande plage à la mode, la rivale française de
+Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale,
+Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le
+second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux
+vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité.
+
+Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus
+grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de
+trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées
+et la grande plage où s'ébattaient snobs et désœuvrés et lorsque
+nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette
+cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves
+humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés
+sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un
+chef-d'œuvre de la nature comme pour la plage espagnole.
+
+_Bayonne_ est tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et
+descendîmes au _Grand Hôtel_, qui mérite tout au plus l'étiquette
+passable[40].
+
+ [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomètres.--_Route_: excellente.
+
+Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil
+petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond,
+à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses
+vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent
+très intéressante.
+
+Les _Basques_ sont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les
+descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants
+préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue,
+qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait
+encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la
+rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez
+étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en
+France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les
+provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_.
+Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues
+y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils
+se dénomment _euskaldunac_, qui se traduit en français par _gens
+adroits_. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur
+costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel
+béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de
+gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure
+et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les
+temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres
+populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les
+tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de
+la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse
+des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des
+suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une
+bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en
+masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs
+ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.
+
+ * * * * *
+
+Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont
+bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention
+qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame
+humblement leur indulgence.
+
+J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait
+connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile,
+que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas
+déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les
+routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet
+ouvrage pourront leur être de quelque utilité.
+
+Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit?
+
+Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a
+encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique,
+mais j'espère que mon récit pourra,--pour sa faible part,--contribuer
+à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables.
+
+Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant
+voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne,
+puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi,
+de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les
+bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes!
+
+Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes
+espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage.
+
+Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,--généralement
+plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur
+largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire
+remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en
+France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on
+pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est
+exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction
+au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et
+de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un
+véritable luxe.
+
+Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de
+la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer
+dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses.
+
+En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques
+sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle
+très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités
+inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux
+importants. Si une colline de faible importance se présente,
+une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve
+son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin
+survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est
+en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils
+des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la
+caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de
+moyen vallonnement.
+
+En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages
+nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur
+rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et
+l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre
+les tournants plus larges encore.
+
+Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois
+le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols
+travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que
+d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu.
+
+Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait
+peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore
+de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort
+d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore.
+
+Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes
+royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes
+hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer;
+ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus
+besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien
+se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à
+faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances
+que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques,
+caniveaux, etc.
+
+ [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui
+ correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires
+ sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne.
+
+Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement
+à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas
+des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de
+fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes
+espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près
+disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement...
+le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute
+son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais
+alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles
+surgissent à chaque pas.
+
+Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol
+qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables,
+les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les
+pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de
+chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il
+reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous
+venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres
+de vieilles routes.
+
+Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut
+malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de
+nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (_peones camineros_)
+se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans
+un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur
+construction grandiose.
+
+Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant
+l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne
+peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres
+yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent
+le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile
+descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement
+les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la
+marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière
+l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des
+routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_, à tel
+point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers
+champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son
+titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une
+automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est
+autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussière ni de
+boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel!
+
+ [42] Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées
+ par le charroi autour de chaque grande ville.
+
+Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords
+de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs
+invraisemblables[43] et devient une véritable gêne tant pour la
+rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs.
+
+ [43] J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la route
+ de Murcie à Lorca.
+
+Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu
+fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin
+au grand détriment des pneumatiques.
+
+Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que
+je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes
+passables, bonnes et excellentes,--on arrive à une moyenne de
+qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous
+nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons
+trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes
+vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement
+conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient
+impraticables.
+
+Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les
+anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps
+antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque
+des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par
+le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire
+là où elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La
+conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne
+possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant
+ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite
+fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer
+à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A
+ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant
+connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment
+adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance
+puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays
+si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de
+merveilles de la nature et des hommes!
+
+Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre
+temps ni vos peines.
+
+Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous
+aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration!
+
+Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation
+arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres,
+qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant
+de choses.
+
+Curieusement aussi vous étudierez les monuments des autres
+civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces
+pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui
+constituent l'histoire de cet État.
+
+Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de
+nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et
+ces nuits profondes d'étoiles et de rêve!
+
+Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à
+l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez
+enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour
+voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède
+tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins.
+
+Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles
+merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable
+souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour
+regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait
+l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les
+sauvages forêts du massif Central.
+
+Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides
+de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous
+regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume
+des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or
+d'Andalousie!
+
+ Lyon, le 23 mars 1908.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE
+
+
+ A
+
+ Aguilar, 125
+
+ Alamo (rio del), 169
+
+ Albaycin, 105, 109
+
+ Alberique, 55
+
+ Alcala de Guadaira, 142, 155
+
+ Alcala la Real, 123
+
+ Alcarazas, 27
+
+ Alcazar de Séville, 148
+
+ Alcoy, 59
+
+ ALGÉSIRAS, 172
+
+ Alhambra de Grenade, 96, 115
+
+ ALICANTE, 64
+
+ Almendralejo, 228
+
+ ANDALOUSIE, 83
+
+ Antequeruela, 105
+
+ Anuar (sierra del), 122
+
+ Azulejos, 37
+
+
+ B
+
+ BARCELONE, 16
+
+ Basques (les), 283, 284
+
+ BASQUES (provinces), 284
+
+ Bayonne, 284
+
+ Baza, 88
+
+ Béhobie, 282
+
+ Benicarlo, 29
+
+ Benicassim, 33
+
+ Berruguete (Alonso), 101, 268
+
+ Béziers, 6
+
+ Biarritz, 283
+
+ Bidart, 283
+
+ Bidassoa (la), 281
+
+ Boissons glacées, 53
+
+ Bourg-Madame, 10
+
+ Bullones (sierra de), 210
+
+ BURGOS, 270
+
+
+ C
+
+ Cabezon, 269
+
+ Cabra (rio), 125
+
+ Cabra (sierra de), 125
+
+ Cabra, 125
+
+ CADIX, 156, 161
+
+ Camas, 221
+
+ Campina (la), 130
+
+ Canal de Castille, 269
+
+ Carmona, 140
+
+ Carrasquetta (col de la), 63
+
+ CASTELLON de la PLANA, 34
+
+ CASTILLE (Vieille), 265
+
+ CASTILLE (Nouvelle), 236
+
+ CATALOGNE, 13
+
+ Cervantès, 267
+
+ Chiclana de la Frontera, 167
+
+ Chirivel (rio), 83
+
+ Christophe Collomb, 165
+
+ Cid (le), 40, 272
+
+ CORDOUE, 127
+
+ Courses de taureaux, 216
+
+ Crevillente, 71
+
+ Cullar de Baza, 84
+
+ Cullar (sierra de), 84
+
+
+ D
+
+ Darro (rio), 105, 112
+
+ Denia, 36
+
+ Douanes, 11, 282
+
+ Douro (rio), 267
+
+
+ E
+
+ Ebre (l'), 26
+
+ Ecija, 138
+
+ Elche, 69
+
+ Escorial de Abajo, 259
+
+ Escorial de Arriba, 259
+
+ Escurial (l'), 259
+
+ Espagnolet (l'), 245
+
+ Estancias (sierra de las), 84
+
+ ESTRAMADURE, 227
+
+
+ F
+
+ Faisans (île des), 281
+
+ Fernan Nunez, 126
+
+ Flamenco, 145
+
+
+ G
+
+ Généralife, 107
+
+ Génil (rio), 106, 112, 139
+
+ GIBRALTAR, 176
+
+ Gibraltar (détroit de), 180, 210
+
+ Giralda de Séville, 151
+
+ Gitanos, 92
+
+ Gonzalve de Cordoue, 136
+
+ Goya, 246
+
+ Grao (le) de Valence, 49
+
+ Gredos (sierra de), 233
+
+ GRENADE, 96
+
+ Guadalantin (rio), 80
+
+ Guadalete (rio), 158
+
+ Guadalquivir (rio), 127
+
+ Guadarrama, 265
+
+ Guadarrama (sierra de), 265
+
+ Guadiana (rio), 228
+
+ Guadiana Menor (rio), 87
+
+ Guadix, 90
+
+ Guadix (rio), 90
+
+
+ H
+
+ Hospitalet, 25
+
+ Huerta de Valence, 37
+
+
+ I
+
+ Idiazabal, 279
+
+ Italica, 223
+
+ Irun, 281
+
+
+ J
+
+ Janda (laguna de la), 169
+
+ Jarana (sierra de), 93
+
+ JATIVA, 56
+
+ JEREZ, 156, 212
+
+ Jijona, 63
+
+ Jucar (rio), 55
+
+
+ L
+
+ La Carlota, 138
+
+ La Marina, 35
+
+ La Nouvelle, 7
+
+ La Plana, 35
+
+ La Rabida, 165
+
+ La Ribera, 35
+
+ Leon (isla de), 160
+
+ LORCA, 80
+
+ Los Santos, 227
+
+ Luisiana, 140
+
+ Luna (sierra de la), 171
+
+
+ M
+
+ Machuca (Pedro), 99
+
+ MADRID, 237, 256
+
+ Manzanarès (rio), 237, 258
+
+ MERIDA, 228
+
+ Miranda de Ebro, 276
+
+ Mojados, 266
+
+ Molins de Rey, 20
+
+ Montesa (rio), 56
+
+ Montlouis, 9
+
+ MONTPELLIER, 4
+
+ Morena (sierra), 227
+
+ Mosquée de Cordoue, 132
+
+ MURCIE, 73
+
+ Murillo, 165, 245
+
+
+ N
+
+ NARBONNE, 6
+
+ Navalcarnero, 237
+
+ Navalmoral de la Mata, 233
+
+ Nevada (sierra), 113
+
+
+ O
+
+ Olmedo, 266
+
+ Oranges, 35
+
+ Oria (rio), 280
+
+ Orihuela, 72
+
+ Oroncillo (rio), 275
+
+ Oropesa (province de Castellon), 32
+
+ Oropesa (province de Tolède), 233
+
+
+ P
+
+ Palancia (rio), 37
+
+ Palos, 165
+
+ Pancorbo (gorges de), 276
+
+ Péages, 12, 277
+
+ Perche (col de la), 9
+
+ PERPIGNAN, 8
+
+ Pézenas, 6
+
+ Pisuerga (rio), 269
+
+ Pizarre (François), 232
+
+ Prades, 8
+
+ Prado (musée du), 244
+
+ Priego, 124
+
+ Processions, 49, 74
+
+ Puerto de Lumbreras, 81
+
+ Puerto Real, 159
+
+ Puerto de Santa Maria, 157
+
+ Puycerda, 10
+
+
+ R
+
+ Ribas, 13
+
+ Ripoll, 14
+
+ Ronquillo (el), 224
+
+ Routes, 58, 221, 286
+
+
+ S
+
+ Sagonte, 37
+
+ Saint-Jean de Luz, 282
+
+ Saint Sébastien, 280
+
+ San Fernando, 160
+
+ Santiponce, 223
+
+ Secco (rio), 38
+
+ Segura (rio), 73
+
+ Serpis (rio), 61
+
+ SÉVILLE, 142, 216
+
+ Silla del Moro (le), 107
+
+
+ T
+
+ Tage (le), 232
+
+ TANGER, 181
+
+ TALAVERA de la REINA, 236
+
+ TARIFA, 171, 211
+
+ Tarifa (cap de), 180
+
+ TARRAGONE, 22
+
+ Têt (la), 8
+
+ Tinto (rio), 165
+
+ TOLÈDE, 247
+
+ Toldos, 153
+
+ TOLOSA, 280
+
+ Torquemada, 269
+
+ TORTOSA, 26
+
+ Tosas (col de), 13
+
+ Totana, 78
+
+ Triana (faubourg de), 221
+
+ TRUJILLO, 232
+
+ Turia (rio), 38
+
+
+ U
+
+ Uldecona, 29
+
+ Utrera, 155
+
+
+ V
+
+ VALENCE, 38
+
+ VALENCE (province de), 29
+
+ VALLADOLID, 267
+
+ Vega (la), 106
+
+ Veger de la Frontera, 168
+
+ Velasquez, 244
+
+ Velez Rubio, 83
+
+ VICH, 15
+
+ Villacastin, 265
+
+ Villafranca de los Barros, 228
+
+ Villafranca del Panadès, 21
+
+ Villaviciosa, 237
+
+ Villefranche de Confient, 9
+
+ Vins, 212
+
+ Vinaroz, 29
+
+ VITORIA, 277
+
+ Vivens (sierra de), 62
+
+
+ Y
+
+ Yuste (Monastère de), 233
+
+
+ Z
+
+ Zarcillo, 74
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
+
+RUE GARANCIÈRE, 8
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 ***
diff --git a/44543-h/44543-h.htm b/44543-h/44543-h.htm
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+++ b/44543-h/44543-h.htm
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+ The Project Gutenberg's eBook of Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge</title>
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+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 ***</div>
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_i">i</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_ii">ii</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_iii">iii</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_iv">iv</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_v">v</a></span></p>
+
+<h1><span class="large">LE TOUR</span><br />
+DE L'ESPAGNE<br />
+<span class="medium">en Automobile</span></h1>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_vi">vi</a></span></p>
+
+<p class="topspace center">DU MÊME AUTEUR:</p>
+
+<div class="hanging indent">
+<p><b>Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.</b>&mdash;Lyon,
+1905. A. Rey et C<sup>ie</sup>, éditeurs.</p>
+
+<p><b>Les Lacs italiens.</b>&mdash;Lyon, 1906. Waltener et C<sup>ie</sup>,
+éditeurs.</p>
+
+<p><b>Un voyage à Constantinople.</b>&mdash;Lyon, 1907. Waltener
+et C<sup>ie</sup>, éditeurs.</p>
+</div>
+
+<div class="frontmatter">
+
+<p class="small">PARIS TYP. PLON NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.&mdash;12599.</p>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_vii">vii</a></span>
+</div>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_viii">viii</a></span></p>
+
+<div class="p4 figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_008.jpg" width="600" height="349" alt="LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE" />
+</div>
+<p class="caption">LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_ix">ix</a></span></p>
+
+<div class="topspace titlepage">
+
+<p class="large">PIERRE MARGE</p>
+
+<p><span class="large">LE TOUR</span><br />
+<span class="xlarge">DE L'ESPAGNE</span><br />
+EN AUTOMOBILE</p>
+
+<p class="small">ETUDE DE TOURISME</p>
+
+<p class="xs"><em>Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte<br />
+d'après des photographies de l'auteur</em></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/logo.jpg" width="100" height="131" alt="" />
+</div>
+
+<p><span class="large">PARIS</span><br />
+LIBRAIRIE PLON<br />
+<span class="small">PLON-NOURRIT et C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</span><br />
+<span class="xs">8, RUE GARANCIÈRE&mdash;6<sup>e</sup></span></p>
+
+<hr class="deco" />
+<p class="small">1909</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_x">x</a></span></p>
+
+<div class="p4 frontmatter">
+<p>Tous droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p>Published 16 July 1909.</p>
+
+<p>Privilege of copyright in the United States<br />
+reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905<br />
+by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_xi">xi</a></span></p>
+
+<div class="dedicace">
+<p><i>A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon<br />
+de route, charmant et dévoué, ces lignes<br />
+sont dédiées.</i></p>
+
+<p class="i9">Pierre <span class="smcap">Marge</span>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_xii">xii</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2><span class="large">LE</span><br />
+TOUR DE L'ESPAGNE<br />
+<span class="large">EN AUTOMOBILE</span></h2>
+</div>
+
+<p>Théophile Gautier, dans son <cite>Voyage en Espagne</cite>,
+a dit: «Il faut visiter les pays dans leur
+saison violente; l'Espagne en été, la Russie en
+hiver.»</p>
+
+<p>Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en
+effet son voyage en été, ce n'est certes pas celui
+de maints officieux qui, apprenant que je partais
+pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas
+manqué de me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en
+été; sachez que la chaleur y est torride, insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement,
+ai-je répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous attraperez des insolations.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous coifferons de larges panamas!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_2">2</a></span>
+&mdash;Apprenez que dans ce pays les hôtels sont
+d'une saleté repoussante, vous serez dévorés par
+les petites bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous emporterons de la poudre insecticide!</p>
+
+<p>&mdash;Les chemins y sont affreux, vous casserez
+votre automobile, vous ne pourrez achever votre
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Les mauvaises routes me connaissent, mon
+auto ne se cassera pas et dussé-je aller doucement,
+je passerai partout et finirai parfaitement
+mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus
+tranquille.</p>
+
+<p>C'est incroyable ce qu'avant chaque départ
+pour un de mes longs voyages en automobile j'ai
+trouvé de gens&mdash;auxquels je ne demandais rien
+du tout&mdash;qui se sont chargés de me prédire
+mille difficultés. On dirait franchement que ceux
+qui restent aimeraient obliger à rester ceux qui
+partent.</p>
+
+<p>Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs
+obligeants au pied du mur, leur profonde science
+s'évanouissait subitement. L'un d'eux me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez
+pas passer, il n'y a point de routes et sur les rivières
+point de ponts.</p>
+
+<p>Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous
+mes renseignements, je répondis:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_3">3</a></span>
+&mdash;Ah! bah! vous y êtes allé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais on m'a dit!......</p>
+
+<p>Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés
+sur le sort qui nous attendait en Espagne, je
+n'en continuais pas moins à faire tous mes préparatifs
+et j'aspirais, avec une impatience fébrile,
+au moment de me jeter dans cet océan de dangers
+qui m'était si gracieusement promis. Je ne
+me dissimulais pas que c'était un voyage dur et
+difficile que nous allions entreprendre, mais cette
+difficulté sollicitait nos âmes ardentes de touristes;
+c'était du vrai sport que nous allions faire,
+et puis, quels beaux pays, quelles contrées curieuses
+nous attendaient!</p>
+
+<p>Les renseignements minutieux que j'avais pris
+sur les lieux au moyen des correspondants que je
+possède dans la Péninsule, les détails abondants
+que j'avais obtenus du <cite>Royal Automobile Club
+d'Espagne</cite>, dont je tiens à louer ici la si courtoise
+obligeance, m'avaient démontré qu'en été seulement
+on peut parcourir la totalité des routes
+espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile
+Gautier: on doit voir le pays au moment où
+toutes leurs caractéristiques se trouvent réunies;
+la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne
+m'abuse. L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne.
+Donc je choisis le mois d'août à dessein.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_4">4</a></span>
+Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec
+des précautions infinies. Je décidai de partir
+sur ma 100 chevaux «La Buire» afin d'avoir
+toujours quelques bons chevaux de réserve dans
+les endroits difficiles. J'emportais un arsenal de
+pièces de rechange, un magasin d'approvisionnements
+divers, une colline de carbure, une fondrière
+de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger
+bien garni était capable d'assurer nos
+estomacs contre tous les risques de jeûne pendant
+au moins vingt repas... on ne sait jamais où
+l'on sera obligé de faire étape et je me rappelais
+certaine nuit passée jadis sans dîner au sommet
+du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable
+bibliothèque, contenant guides, cartes et plans,
+devait suppléer aux indications qui pouvaient
+être absentes sur les routes espagnoles.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 11 août 1907.</h3>
+
+<p>Une claire fanfare me réveille et le soleil
+non moins clair me tire de mon lit.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés la veille au soir dans cette
+cité de Montpellier, toute gaie et si vibrante...</p>
+
+<p>Les fenêtres de nos chambres donnent sur le
+quartier général; c'est une sonnerie de clairons
+qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le général
+<span class="pagenum"><a id="Page_5">5</a></span>
+Bailloud sortir du quartier pour aller faire une
+promenade à cheval: le Midi est calme maintenant
+et le commandant du corps d'armée qui
+avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante,
+peut à présent prendre quelque repos.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du
+matin, le soleil darde des rayons dignes d'éclairer
+les tropiques. Il va faire joliment chaud aujourd'hui;
+tant mieux, notre entraînement n'en sera
+que plus complet pour supporter les chaleurs
+d'Espagne qu'on m'a annoncées. Diable! Mais
+nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si,
+à mesure que nous descendrons dans le Sud, le
+thermomètre monte d'une manière tant soit peu
+proportionnelle, nous serons très certainement
+rôtis à point avant d'arriver à Tarifa.</p>
+
+<p>A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier
+par une excellente route. Il y a quelques
+années j'étais venu par ici et je me souviens
+d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès,
+tant mieux!</p>
+
+<p>La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche,
+son bleu foncé tranche vigoureusement sur l'azur
+légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. La
+route est bordée de grands arbres, platanes et
+ormes dont l'ombrage nous sert à propos et sous
+lesquels règne une opportune fraîcheur. Mes
+<span class="pagenum"><a id="Page_6">6</a></span>
+compagnons de bord me félicitent d'avoir fait
+planter là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent
+si j'ai fait planter aussi des arbres au
+bord des routes d'Espagne!...</p>
+
+<p><em>Pézenas</em> est traversée sans arrêt; cette cité ne
+se signale guère à l'attention du public que parce
+qu'elle a l'honneur d'être la patrie de tous les
+commis voyageurs en vins.</p>
+
+<p>La campagne est peu accidentée, à peine quelques
+ondulations et ce ne sont que vignobles à
+droite, à gauche, en avant, en arrière. La plante
+de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que
+l'&oelig;il peut voir, il ne distingue que les flots verts
+d'une mer de vignes.</p>
+
+<p><em>Béziers</em> est une ville animée, gaie et toute
+blanche qui, vivant de la vigne, surgit tout à
+coup au milieu des pampres. Du côté sud la ville
+s'étage sur une colline couronnée par son antique
+cathédrale, l'effet est très pittoresque.</p>
+
+<p>Un peu après Béziers on traverse le canal du
+Midi, qui depuis des années ronge son ambition
+de faire communiquer un océan avec une mer et
+qui, en attendant de porter des cuirassés, porte
+des quantités de barques chargées de tonneaux.</p>
+
+<p><em>Narbonne</em>: à midi, l'auto s'arrête devant
+l'hôtel de la Dorade, où nous allons déjeuner.
+Narbonne! Marcellin Albert, le docteur Ferroul,
+<span class="pagenum"><a id="Page_7">7</a></span>
+que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement
+que se déroulait ici la sanglante épopée de la
+Vigne en révolte. A voir cette cité si calme, cette
+ville à l'air mort, ces habitants tranquilles, on ne
+dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues et
+qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit
+renverser le gouvernement de la République!</p>
+
+<p>La tête pleine de ces souvenirs, nous nous
+mîmes à table. Je ne sais si ces idées tragiques
+nous coupaient l'appétit ou si réellement la cuisine
+de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très
+véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.</p>
+
+<p>Après déjeuner, nous constatons avec terreur
+que le soleil chauffe de plus en plus; ce ne sont
+plus des rayons, mais bien des jets de plomb
+fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer
+sur nos malheureuses têtes. En route cependant,
+et cherchons dans le mouvement de l'auto l'air
+qui manque totalement ici!</p>
+
+<p>On passe non loin de <em>la Nouvelle</em>, le port de
+Narbonne. On sait que Narbonne, au temps des
+Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, était
+aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée;
+au quatorzième siècle, son port s'étant
+ensablé, la ville perdit sa qualité maritime.
+Depuis, elle a cherché, par la création de ce nouveau
+port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité
+<span class="pagenum"><a id="Page_8">8</a></span>
+d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.</p>
+
+<p>A gauche la mer, les étangs.</p>
+
+<p>Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne
+bleuâtre qui se dessine et se fixe peu à peu à
+mesure qu'on avance: ce sont les <em>Pyrénées</em>.</p>
+
+<p>La terre est rouge, les maisons sont rouges, les
+chèvres, d'une espèce particulière, sont rouges,
+les chiens, les chats, rouges. Tout est rouge ici,
+sauf la route qui est diablement blanche!</p>
+
+<p><em>Perpignan</em>, que nous effleurons seulement,
+nous apparaît assez insignifiante. La vieille ville,
+située au bord de la <em>Têt</em>, a cependant un certain
+air pittoresque. Elle est entourée de grands ombrages
+sous lesquels les indigènes viennent narguer
+l'irritant soleil de leur pays.</p>
+
+<p>Puis une route étroite et détestablement entretenue
+nous rapproche de plus en plus des
+Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont fait
+place aux collines et aux ondulations qui font
+pressentir les hautes montagnes dans lesquelles
+nous allons entrer tout à l'heure. La monotonie
+est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre
+toujours dans les pays montagneux.</p>
+
+<p>A partir de <em>Prades</em>, on sent qu'il y a quelque
+chose de changé dans les m&oelig;urs et dans les
+gens; les habits, les types, ne sont plus ceux
+que nous avons l'habitude de voir, on dirait que
+<span class="pagenum"><a id="Page_9">9</a></span>
+nous voyons un nouveau peuple; c'est l'Espagne
+qui se rapproche et ces types inconnus doivent
+avoir quelque chose d'espagnol!</p>
+
+<p><em>Villefranche-de-Conflent</em> est un vrai spécimen
+de petite ville du moyen âge avec ses triples
+murailles très bien conservées, ses étroites maisons,
+ses tours, son château; assise au fond d'une
+gorge étranglée, où coule la Têt, elle forme un
+spectacle extrêmement curieux.</p>
+
+<p>A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes,
+au milieu des Pyrénées. La vallée va se
+resserrant à mesure que s'élève la route aux
+flancs des monts; parfois on a des échappées sur
+les hauts sommets des Pyrénées; c'est ainsi que
+subitement on voit apparaître et disparaître le
+<em>Canigou</em> majestueux. La grande chaleur de tantôt
+a disparu et maintenant la brise fraîche des
+sommets nous caresse délicieusement.</p>
+
+<p><em>Montlouis</em>, qui fut capitale de l'ancienne <em>Cerdagne
+française</em>, est une insignifiante petite ville
+malgré la haute situation qu'elle prétend occuper
+parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle
+est dominée par sa forteresse, sans grande valeur
+stratégique.</p>
+
+<p>On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle
+le <em>col de la Perche</em> (1 577 mètres) on ne sait
+trop pourquoi car il ne ressemble en rien à un
+<span class="pagenum"><a id="Page_10">10</a></span>
+col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue
+peut maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit
+admirablement la chaîne des Pyrénées.</p>
+
+<p><em>Bourg-Madame</em><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a> est le dernier village français.
+C'est ici que sont les douanes, française en
+deçà du pont sur <em>la Raour</em>, espagnole après le
+pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible,
+la douane espagnole est déjà fermée.
+Nous nous répandons dans l'unique hôtel de
+Bourg-Madame, l'<em>hôtel Salvat</em>, qui est d'une
+simplicité que je qualifierai de patriarcale, parce
+que ce qui y fut mis à notre disposition, chambres
+et nourriture, était dans un état de perfectionnement
+qu'on ne pourrait retrouver qu'en
+remontant jusqu'aux anciens peuples pasteurs.</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 12 août.</h3>
+
+<p>De l'autre côté de la frontière, tout près, <em>Puycerda</em>
+dresse sa silhouette escarpée d'ancienne
+<span class="pagenum"><a id="Page_11">11</a></span>
+ville fortifiée. C'est la capitale de la <em>Cerdagne
+espagnole</em>.</p>
+
+<p>Les formalités douanières pour l'entrée provisoire
+des automobiles en Espagne sont ce que je
+connais de plus long, de plus compliqué et de
+plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur
+n'ouvre qu'à partir de 9 heures le matin (à l'heure
+espagnole, en retard d'environ vingt minutes sur
+l'heure française) et s'empresse de se fermer à
+midi; il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre
+à 3 heures et reste généreusement ouvert jusqu'à
+5 heures et demie. Vous voyez combien le pauvre
+touriste doit faire un calcul de justesse pour viser
+et traverser la frontière juste pendant les courts
+instants durant lesquels elle se trouve ouverte.</p>
+
+<p>Ignorant ces détails, nous avions, par suite
+d'un effort tout à fait inaccoutumé, quitté nos
+lits depuis 6 heures du matin, car nous aurions
+voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut
+donc sans peine et avec une ponctualité digne
+du meilleur chronomètre, qu'à 9 heures précises
+nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;
+mais nous ignorions encore autre chose,
+c'est que, si l'heure espagnole retarde sur l'heure
+française, les fonctionnaires espagnols retardent
+d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh!
+nous n'étions pas au bout de nos surprises et
+<span class="pagenum"><a id="Page_12">12</a></span>
+notre éducation de voyageurs en Espagne avait
+encore grandement à apprendre pour être parfaite.
+A 9 heures et demie, le receveur arriva
+d'un pas mesuré et digne, comme il sied à la
+fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement
+son guichet.</p>
+
+<p>Les formalités commencèrent, elles durèrent
+une heure!</p>
+
+<p>Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les
+mains de ces douaniers voraces? <em>Deux mille
+trente francs et soixante et dix centimes</em>; la voiture
+fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs
+et le surplus servit de caution pour les pneus de
+rechange à raison de trois francs soixante-quinze
+centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis
+aux énormités des douanes de tous les pays,
+j'avoue que je fus alors quelque peu estomaqué
+devant un pareil chiffre.</p>
+
+<p>Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie,
+nous quittions Puycerda, libres de porter nos
+humanités où bon nous semblerait dans ce curieux
+pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin,
+toutes les barrières.</p>
+
+<p>Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient
+s'élever devant nous; à peine avions-nous
+commencé à monter sur la croupe des Pyrénées,
+que soudain un écriteau portant ce simple mot
+<span class="pagenum"><a id="Page_13">13</a></span>
+<i lang="es" xml:lang="es">Obstaculo</i> et quelques mètres après une chaîne
+tendue en travers de la route nous obligent à
+stopper encore; moyennant six pesetas remises à
+un gardien hargneux qui nous remit généreusement
+un reçu et qui nous expliqua que cette
+somme était destinée à l'entretien de la route,
+nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'<i lang="es" xml:lang="es">obstaculo</i>.</p>
+
+<p>La route, de création récente, monte en nombreux
+virages et pendant plus de 20 kilomètres,
+jusqu'au <em>col de Tosas</em> (1 800 mètres), d'où l'on a
+une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées.
+Sur le versant qui regarde la France, les grands
+bois de sapins, les prairies, les ruisseaux donnent
+au paysage une douceur infinie; du côté espagnol,
+l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
+montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes
+blocs de rochers détachés des crêtes encombrent
+les lits des torrents à peu près à sec.</p>
+
+<p>Le col passé, on est définitivement en Espagne,
+on descend en longs lacets vers la <em>Catalogne</em>.
+La route est assez bonne, son seul défaut
+est d'être très poussiéreuse.</p>
+
+<p><em>Ribas</em>, où nous arrivons à midi pour déjeuner.
+La <i lang="es" xml:lang="es">Posada Rotlat</i> est une petite auberge très
+propre, mais la chère y est espagnole, c'est-à-dire
+maigre et peu soignée; on nous y servit un vin
+noir, épais à couper au couteau et acétique, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_14">14</a></span>
+eût été mieux à sa place dans la salade; il est vrai
+que dans celle-ci il y avait du vinaigre qui eût
+fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta
+aussi un certain saucisson noir et dur, fait avec je
+ne sais quelles choses innommables, sur lequel
+s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais
+les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien
+excellents!</p>
+
+<p>Après cette ville, la route devient mauvaise,
+cahoteuse et très poussiéreuse; le chemin de fer
+n'arrive encore que jusqu'à Ripoll et de Ribas à
+Ripoll, l'important charroi de cette région minière
+et agricole se fait par la route qu'il défonce
+déplorablement. J'ai eu toutes les peines
+du monde pour dépasser une antique diligence
+attelée de sept mules dont la vive allure soulevait
+plus de poussière qu'en France dix autos.</p>
+
+<p>Voici maintenant <em>Ripoll</em>, point terminus actuel
+d'un chemin de fer venant de Barcelone; aussi
+après, la route redevient bonne. Le paysage, toujours
+très grandiose, va s'abaissant progressivement.</p>
+
+<p>Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots
+sont d'une humeur charmante: pas ombrageux
+du tout, ils regardent sans crainte passer l'auto;
+est-ce que cela durera?</p>
+
+<p>Curieux contraste: hier soir, en France, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_15">15</a></span>
+maisons et les gens sentaient l'Espagne; aujourd'hui,
+en Espagne, tout a l'air français; il est
+vrai que nous sommes en Catalogne et que les
+Catalans sont pour le moins autant français
+qu'espagnols.</p>
+
+<p><em>Vich</em> nous apparaît au commencement de la
+grande plaine qui précède la mer; c'est une
+petite ville d'une dizaine de mille habitants, sans
+grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique
+et d'une bibliothèque capitulaire riche en
+nombreux manuscrits.</p>
+
+<p>Une route passablement cahoteuse court à travers
+la plaine sans souci des rivières qui n'ont
+pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre
+gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point
+d'eau non plus. La route cesse totalement au
+bord des gués et l'on se fraye comme on peut un
+passage au milieu du sable et des cailloux.</p>
+
+<p>Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant
+Barcelone, la route n'est plus une route, c'est
+une poêle à marrons; les trous et les ornières, les
+bosses et les cailloux occupent la totalité du sol
+sur lequel on ne trouverait pas la plus petite
+partie plate; malgré l'allure extrêmement réduite
+à laquelle nous marchons, la voiture saute et
+cahote et mes passagers de l'arrière dansent une
+sarabande échevelée. Avec cela une poussière
+<span class="pagenum"><a id="Page_16">16</a></span>
+intense que nous soulevons en nuages compacts
+semble vouloir compléter l'apothéose de notre
+entrée dans la capitale de la Catalogne.</p>
+
+<p>Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants
+de marmaille, nous entrons dans une
+ville qui a extrêmement grand air. Une suite de
+larges places et de beaux boulevards bordés de
+riches maisons nous amènent à la <em>Plaza Cataluña</em>
+où se trouve l'hôtel que nous avons choisi. Il était
+exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes
+de voiture et que nos talons frappèrent
+pour la première fois les pavés de <em>Barcelone</em><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.</p>
+
+<p>L'<em>Hotel Gran Continental</em> où nous descendîmes
+est dans une des meilleures situations, au
+centre de la ville, sur la grande et belle place de
+Catalogne et à l'angle de la <em>Rambla</em>; cet hôtel est
+luxueux et cher, mais d'une propreté douteuse.</p>
+
+<p>Après une complète toilette et des ablutions
+répétées pour nous débarrasser de la poussière
+et nous rafraîchir, nous allâmes faire un copieux
+dîner à <em>la Maison Dorée</em>, établissement très chic
+de la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente
+<span class="pagenum"><a id="Page_17">17</a></span>
+cuisine française, puis nous voilà prenant possession
+de Barcelone par une première reconnaissance
+pédestre autant que digestive.</p>
+
+<p>Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais
+en plus beau, plus vaste, plus grandiose. Cette
+ville a énormément grand air, ses rues sont
+belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses
+et abondamment plantées de palmiers et
+de gros platanes, elles sont animées et gaies. Je
+suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,
+très nombreux, sont élégants et commodes, ils
+filent rapidement et sont toujours pleins. Les
+voitures de place sont propres et très bien attelées.
+Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui
+grimpent les boulevards comme des météores.</p>
+
+<p>Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est
+une ville absolument moderne qui ne change pas
+l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la langue
+espagnole et surtout le catalan qui résonnent à
+nos oreilles inhabituées, nous nous croirions encore
+en France, tellement est française l'allure
+générale de cette belle ville et de ses habitants.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 13 août.</h3>
+
+<p>Barcelone est entièrement traversée par une
+succession rectiligne de beaux boulevards qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_18">18</a></span>
+s'appellent tous <em>Rambla</em>, de leur nom de famille,
+mais dont le prénom change presque tous les
+100 mètres. La Rambla prend sur les quais du
+port, devant le monument de Christophe,
+traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza
+Cataluña et va se perdre dans la banlieue. La
+Rambla, comme son nom l'indique, paraît-il, en
+espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché
+qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie
+artère actuelle. C'est là que se concentre le principal
+de l'animation de la grande ville, c'est de là
+que partent les rues aux beaux magasins, c'est sous
+ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée
+va se préserver des ardeurs du soleil catalan,
+c'est sur la Rambla que journellement se tient
+cet interminable marché aux fleurs dans lequel
+les promeneurs circulent au milieu des parfums.</p>
+
+<p>Des boulevards, larges et bien tracés, entourent
+toute l'ancienne ville; ils ont aussi un nom
+générique et un nom propre; leur nom générique
+est <em>Ronda</em>, terme qui rappelle celui des Ring de
+Vienne et qui, en effet, sert à désigner un même
+objet. Les Rondas de Barcelone sont, comme les
+Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte
+comblés et transformés en boulevards lorsque la
+ville, en plein développement, se trouva trop à
+l'étroit dans ses anciennes limites.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_19">19</a></span>
+La <em>Cathédrale</em> est un bel édifice gothique;
+malheureusement tous les siècles contribuèrent à
+sa construction, en sorte que l'édifice est un
+mélange un peu trop disparate de genres et de
+styles. L'effet produit n'en est pas moins grandiose
+et impressionnant; en résumé, la cathédrale
+de Barcelone est un des beaux monuments
+catholiques de l'Espagne, pays où les catholiques
+ont construit beaucoup, souvent très grand, mais
+rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître
+du plus pur gothique de toute beauté.</p>
+
+<p>Nous avons fait une agréable promenade dans
+les <i lang="es" xml:lang="es">Parque y Jardines de la Ciudadela</i>, vastes
+jardins publics très ombragés qui renferment une
+intéressante collection d'animaux sauvages; et
+nous sommes revenus en passant le long des
+quais du port. Le <em>Port</em> de Barcelone est vaste et
+commode, sa superficie est supérieure à celle du
+port de Marseille et presque égale à celle de
+Gênes; il y règne toujours une très intense animation
+produite par la foule de navires qui viennent
+y apporter leur tonnage.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir l'auto était amenée devant
+l'hôtel et nous quittions Barcelone. La route,
+dès la sortie de la ville, est fabuleuse, invraisemblable,
+jamais je n'avais rien vu de pareil: c'est
+une succession ininterrompue de trous noyés par
+<span class="pagenum"><a id="Page_20">20</a></span>
+la poussière dans lesquels l'auto plonge en
+aveugle, saute et s'agite comme un navire
+balancé par les lames furieuses au milieu de la
+tempête. A moins de vouloir rompre le châssis,
+on est obligé d'avancer à une allure que ne désavouerait
+aucune tortue; de la première vitesse
+ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages
+et des coups de freins à chaque pas.
+Enfin nous avançons tellement doucement que
+de temps en temps j'éprouve l'horrible mortification
+de me voir dépasser par des attelages de
+mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
+déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants
+auraient eu, pour une fois, raison? J'enrage!
+Enfin, nous verrons bien.</p>
+
+<p>L'épouvantable chemin dure ainsi pendant
+environ 20 kilomètres, jusqu'au delà de <i lang="es" xml:lang="es">Molins de
+Rey</i>, et je constaste qu'il nous fallu 2 heures pour
+faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres
+à l'heure.</p>
+
+<p>Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente
+même par endroits et restera telle jusqu'à
+Tarragone.</p>
+
+<p>On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit
+que par aperçus lointains. Voici quelques montagnes,
+une <i lang="es" xml:lang="es">sierra</i> couverte de vastes forêts de
+pins maritimes; la route monte dans la sierra,
+<span class="pagenum"><a id="Page_21">21</a></span>
+l'on tournoie dans les airs sur de larges virages,
+la route grimpe dru mais les innombrables chevaux
+de notre attelage ne font qu'en rire, car,
+libérés désormais sur un sol excellent, ils courent
+pour rattraper le temps perdu. La vue s'étend
+très jolie du haut de ces montagnes qu'on ne
+tarde pas à redescendre.</p>
+
+<p>C'est maintenant <i lang="es" xml:lang="es">Villafranca del Panades</i>, au
+bas de la sierra, ville sale dont le nom indique
+sans nul doute qu'elle est dans la panade; qu'on
+me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais
+je n'ai pu le retenir, il peint trop bien l'aspect
+délabré de cette triste ville. Et cependant ce
+pays est riche et cultivé.</p>
+
+<p>Dans la plaine, désormais, la route file au
+milieu de vignobles à perte de vue; puis en rase
+campagne, on passe sous un superbe arc romain
+qui annonce la proximité de l'antique Tarragone.
+Un peu plus loin, tout au bord de la route nous
+nous arrêtons pour admirer le tombeau des Scipions,
+vaste tombeau romain, très bien conservé,
+qui servirait de sépulture aux deux frères Scipion
+tombés à Anitorgis. C'est une imposante construction
+d'une dizaine de mètres de hauteur et
+sur la façade de laquelle il reste une sculpture
+fort nette encore représentant deux captifs.</p>
+
+<p>Quelques kilomètres encore et nous faisons
+<span class="pagenum"><a id="Page_22">22</a></span>
+notre entrée dans <em>Tarragone</em><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>. Sur un beau
+boulevard ombragé de grands arbres, la façade
+accueillante et sympathique de la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda de
+Paris</i> réunit tous nos suffrages: nous descendons
+ici et nous avons bien fait, car nous avons
+trouvé un hôtel propre et bien tenu.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 14 août.</h3>
+
+<p>Levés de grand matin, nous commençons immédiatement
+la visite de la ville. A travers un
+dédale de petites rues étroites et où le soleil ne
+doit jamais descendre, nous gagnons la <em>Cathédrale</em>.
+La cathédrale de Tarragone et son superbe
+cloître sont parmi les plus beaux types de
+style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais trop
+conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone
+d'aller y faire au moins une courte visite.
+L'église est sombre et austère, on se sent réellement
+là dans le lieu des prières et des prières
+espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de
+toutes; comme dans toutes les églises d'Espagne,
+là pas de chaises ni de prie-Dieu, on s'agenouille
+sur les froides dalles; les femmes s'y étendent les
+<span class="pagenum"><a id="Page_23">23</a></span>
+bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A
+côté, le cloître est une espèce d'antichambre, un
+promenoir riant et clair et tournant autour d'un
+<i lang="es" xml:lang="es">patio</i> rempli de verdure, dans lequel on vient se
+reposer des prières et de la contrainte du lieu
+saint. Le cloître de Tarragone est beau entre
+tous, ses fines arcades à nervures sont comme
+aériennes et semblent suspendues au plafond
+plutôt que le supporter; de riches fresques
+ornent ses murs et l'une d'elles est particulièrement
+curieuse: c'est la <i lang="es" xml:lang="es">Procesion de las ratas</i>,
+la procession des rats, qui représente une dévote
+troupe de rats procédant gravement à l'enterrement
+de quelques chats, exemple charitable bien
+digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la
+mort des chats n'était qu'une ruse de guerre et
+que soudain les cadavres ressuscitent et dévorent
+leurs trop complaisants fossoyeurs.</p>
+
+<p>Après la cathédrale nous allons voir les <em>Murailles
+cyclopéennes</em>. L'antique <em>Tarraco</em> était une
+ville ibérienne déjà florissante aux temps des
+conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs
+habitants l'avaient entourée d'une formidable
+ceinture de murailles qui existe encore
+aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long.
+Les Romains, les Wisigoths, puis les Arabes
+exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces murailles,
+<span class="pagenum"><a id="Page_24">24</a></span>
+de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est
+ibérienne, ainsi qu'on le constate aisément en
+voyant les énormes blocs de roc assemblés sans
+ciment qui constituent le pied des murs.</p>
+
+<p>Tarragone est sur une hauteur dominant la
+mer, mais ses maisons descendent jusqu'au port,
+qui est grand et bien abrité. Des quais, en se
+retournant, on a une très jolie vue de la ville
+bâtie en amphithéâtre.</p>
+
+<p>Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et
+cette coïncidence m'a permis de constater que
+les soldats espagnols n'étaient nullement ennemis
+du confortable; devant le corps de garde il y a
+toute une collection de chaises, de fauteuils, de
+rocking-chairs dans lesquels officiers, sous-officiers
+et soldats se prélassent d'un air absolument
+satisfait.</p>
+
+<p>A 9 heures du matin nous quittions le nouvel
+asile des Pères chartreux expulsés de France, et
+soit dit en passant, il nous a été impossible de
+découvrir exactement le lieu de la retraite où ils
+fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est,
+paraît-il, dans un bâtiment très quelconque, vers
+le port.</p>
+
+<p>La route est bonne et nous filons à 50 à
+l'heure. La campagne alterne en riches cultures,
+vignes et oliviers et en landes désertes où ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_25">25</a></span>
+croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers
+nains. A mesure qu'on avance, la flore se
+fait plus méridionale; les champs sont bordés
+d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et
+d'aloès.</p>
+
+<p><em>Hospitalet</em> est un petit village groupé auprès
+d'une grande bâtisse à quatre tours, qui fut jadis
+un refuge pour les pèlerins et dont la masse noire
+se découpe nettement au bord de la mer sur le
+bleu des flots.</p>
+
+<p>La route maintenant se fait accidentée: elle
+monte et redescend continuellement la croupe
+des montagnes qui viennent mourir à la mer; elle
+est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux
+très saillants et sur lesquels se racle parfois le
+ventre de l'auto; il faut aller lentement et prudemment.
+Mais le paysage est grandiose; le chemin
+tournoie sans cesse au milieu des montagnes
+arides animées seulement de rares bergers au
+milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend parfois
+sur la mer sans limites et sur la droite se
+découpent de hautes montagnes dont les cimes
+légèrement embrumées sont un signe de la chaleur
+qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très
+curieux, il fait chaud, très chaud, mais nous ne
+souffrons nullement de la chaleur: abrités sous le
+tendelet de la voiture, constamment rafraîchis
+<span class="pagenum"><a id="Page_26">26</a></span>
+par la brise de la mer, nous bravons sans peine
+et soleil et chaleur.</p>
+
+<p>Nous pénétrons dans le large delta de l'<em>Ebre</em>,
+contrée fertile et admirablement irriguée par le
+fleuve, dont les eaux sont constamment puisées et
+déversées dans les champs par des roues élévatoires.
+Ces roues élévatoires sont un reste de la
+civilisation mauresque: les Arabes étaient d'habiles
+agronomes et pendant leur occupation toute
+l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité
+inconnu aujourd'hui. Leurs roues élévatoires sont
+simples autant qu'ingénieuses; imaginez-vous
+une grande roue munie de palettes comme une
+roue de moulin, dont le bas trempe dans le lit du
+fleuve ou d'un canal amenant l'eau du fleuve; en
+outre de ses palettes la roue porte sur tout son
+pourtour des godets ou simplement des pots de
+terre destinés à contenir l'eau à élever. Le courant
+du fleuve fait tourner la roue au moyen de
+ses palettes et celle-ci en même temps élève ses
+pleins godets d'eau qu'elle déverse en haut dans
+les conduites destinées à l'irrigation des champs
+dont le niveau est au-dessus de celui du fleuve.</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette riche campagne que
+nous trouvons la ville de <i lang="es" xml:lang="es">Tortosa</i>. Il est 11 heures
+et nous nous arrêtons à la <em>Fonda de Europa</em>
+pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_27">27</a></span>
+nullement engageant, aussi sommes-nous agréablement
+surpris en pénétrant dans la salle à
+manger qui est propre, où il règne une délicieuse
+fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes
+choses. On nous avait prédit des hôtels sales et
+une cuisine repoussante... ma foi jusqu'ici l'impression
+est plutôt favorable.</p>
+
+<p>Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses
+études sur les vins d'Espagne; pour ma
+part je les trouve très bons, mais un peu trop
+riches et ma préférence reste encore acquise aux
+vins de France. J'ai remarqué ici une curieuse
+façon de boire le vin assez employée dans ce
+pays; on sert sur la table des carafes de vin de
+forme étrange: un ventre très arrondi surmonté
+de deux longs goulots, un large qui sert à remplir
+la carafe et un autre qui se termine en pointe
+effilée et par lequel les Espagnols se versent
+directement le vin dans le gosier, manière peu
+gracieuse de boire, mais qui a l'avantage de supprimer
+le verre; il faut pour boire ainsi se livrer
+à une gymnastique particulière qui doit demander
+un certain apprentissage; je n'ai pas
+essayé de me servir de cet instrument, de peur de
+me verser le vin partout ailleurs que dans la
+bouche.</p>
+
+<p>Nous nous sommes munis à Tortosa d'<i lang="es" xml:lang="es">alcarazas</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_28">28</a></span>
+que nous emporterons dans la voiture pour
+avoir constamment de l'eau fraîche à notre disposition;
+ce sont des poteries en terre poreuse qui
+ont la faculté de rafraîchir l'eau dont on les remplit
+par un phénomène d'osmose et d'auto-évaporation.
+Ces alcarazas sont partout employées en
+Espagne, les paysans en emportent aux champs,
+les tables des cafés en sont garnies, on en trouve
+dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas
+d'autre manière de contenir l'eau potable et il est
+certain que leur action est très efficace et que
+ces récipients fournissent toujours, même en
+plein soleil, une eau parfaitement fraîche.</p>
+
+<p>Après une courte sieste, nous repartons à
+3 heures. Pour gagner la campagne il faut tourner
+et retourner dans les petites rues tortueuses de
+Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin
+nous avons dû nous faire escorter par un indigène
+sans les sages conseils duquel je crois bien
+que nous ne serions jamais sortis de ce labyrinthe
+et que nous y tournerions jusqu'à la consommation
+des siècles.</p>
+
+<p>En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un
+large pont. La route continue à être bonne mais
+à chaque instant on rencontre des torrents et
+même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il
+est vrai que tous sont à peu près à sec. Tant par
+<span class="pagenum"><a id="Page_29">29</a></span>
+ces gués que par l'état général de la route, je suis
+convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
+en cette saison, se trouverait à peu près impraticable
+à toute autre époque.</p>
+
+<p>Voici un village grouillant de population, c'est
+<em>Uldecona</em>. Nous rencontrons maintenant de la
+couleur locale tant que nous avions pu en souhaiter;
+les types se sont profondément modifiés et
+portent désormais nettement marquée l'empreinte
+sarrazine, les vêtements sont tout autres, les
+maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
+nous voilà dans un pays réellement nouveau
+pour nous, nous ouvrons de grands yeux, avides
+de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
+approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe
+de Valence et une borne nous indique bientôt
+que nous venons de quitter la province de Tarragone
+pour entrer dans celle de Castellon.</p>
+
+<p><em>Vinaroz</em>, est un joli petit port, bien posé au
+bord de l'eau, aux maisons blanches, aux toits en
+terrasses: l'air tout à fait oriental.</p>
+
+<p><em>Benicarlo</em>: une très vieille ville restée ce
+qu'elle était il y a plus de mille ans, c'est-à-dire
+arabe. Maisons basses et blanches à terrasses,
+murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête
+quelques gracieux palmiers; toute la population,
+basanée, noire, est sur les portes; la marmaille
+<span class="pagenum"><a id="Page_30">30</a></span>
+est fourmilière, elle saute, piaille et s'accroche à
+toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
+cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous
+avons ainsi transporté dans le village quinze à
+vingt passagers supplémentaires; nous ne pûmes
+nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de
+lanières à tour de bras. Avec cela la population
+nous est très sympathique, les visages sourient à
+notre passage, la curiosité intense que nous éveillons
+nous montre que par ici il doit passer bien
+peu de voitures automobiles. Le costume pittoresque
+des Valenciens se porte encore: <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i>
+à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise
+noire, caleçons de toile large et flottant ou pantalon
+noir se terminant au genou par des flots d'étoffe.</p>
+
+<p>En sortant de la ville nous rencontrons une file
+de voitures qui rentrent avant la nuit, elles sont
+toutes attelées de mules; c'est un affolement
+général à l'apparition de l'auto: la file entière
+fait demi-tour comme à l'entente d'un commandement
+admirablement exécuté, puis tout se
+sauve au triple galop avant que nous ayons eu le
+temps de revenir de notre stupeur. Cet affolement
+des animaux joint à la curiosité des hommes
+nous confirme dans notre idée que la circulation
+automobile doit être encore bien peu importante
+dans cette région.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_31">31</a></span>
+La végétation change à mesure que nous avançons;
+elle se signale maintenant par deux individus
+nouveaux: le palmier et l'oranger que nos
+yeux de septentrionaux sont surpris de voir
+pousser en pleine terre au bord de la route comme
+de vulgaires pommiers.</p>
+
+<p>Le crépuscule se fait court à mesure que nous
+descendons dans le sud. La nuit nous surprend
+tout à coup, une trentaine de kilomètres avant
+Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel
+nous attend là-bas et qu'il fait une nuit admirable,
+nous décidons de camper en plein air comme une
+troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture
+nous fournit le menu d'un excellent repas:
+thon à l'huile, sardines aux tomates, truites de
+Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que
+nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas
+et, s'il vous plaît, du champagne forment
+la partie liquide d'un repas que n'eût pas désavoué
+Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement
+le dessert manquait et j'enrageais
+d'avoir commis un aussi impardonnable oubli,
+lorsque nous nous souvînmes que notre campement
+était établi au milieu des vignes: quelques
+minutes après de savoureux raisins complétaient
+notre table, d'autant plus savoureux qu'ils furent
+maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_32">32</a></span>
+tout un assortiment de couvertures, de
+plaids, de manteaux, de pèlerines, qui furent
+rapidement transformés en matelas, draps, oreillers
+et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous
+endormîmes tranquillement, non loin du petit village
+d'<em>Oropesa</em><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 15 août.</h3>
+
+<p>Un superbe lever du soleil sur la mer, toute
+proche, nous tire de nos lits de plume où nous
+avions dormi sans la plus petite interruption.</p>
+
+<p>Nous partons à 7 heures du matin, après un
+délicieux déjeuner dont les vignes d'alentour
+firent encore les frais. On a bien raison de dire
+que dans le crime il n'y a que le premier pas qui
+coûte: hier nous hésitâmes avant de commettre
+notre premier vol... aujourd'hui cela nous parut
+tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
+maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci.
+Il ne nous manquait plus que cela pour
+être de vrais bohémiens: nous voilà complets à
+présent!</p>
+
+<p>La route est bonne, le temps est exquis, nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_33">33</a></span>
+filons joyeusement au milieu de vignobles immenses
+qui s'émaillent maintenant de rouge, de
+bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des
+vendangeuses qui cueillent le raisin; ma conscience
+bourrelée me suggère que notre vol est
+connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever
+leurs fruits pendant qu'il en reste encore.</p>
+
+<p>Un crochet de la route dans les rochers et la
+mer maintenant vient déferler à nos pieds. Au
+paysage calme de la riche campagne a succédé
+tout à coup un petit coin de rocs et de vagues
+extrêmement sauvage, puis c'est à nouveau les
+cultures riantes qui reprennent sans interruption.</p>
+
+<p>Dans une jolie baie, au bord d'une plage de
+sable fin, voilà <em>Benicassim</em>, qui s'étale coquettement
+comme une baigneuse nonchalamment
+couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel
+nom bien arabe! La ville ne dément pas son nom,
+car ses petites maisons carrées, resplendissantes
+de blancheur, qui sont groupées autour de son
+dôme aux <i lang="es" xml:lang="es">azulejos</i> brillants, lui donnent un aspect
+absolument mauresque.</p>
+
+<p>Décidément la curiosité des populations augmente
+dans des proportions gigantesques; l'auto
+est signalé du plus loin que puissent apercevoir
+les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes
+accourent faire la haie sur notre passage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34">34</a></span>
+A <em>Castellon de la Plana</em> notre arrivée bouleversa
+littéralement la ville; nous crûmes un instant
+qu'il y avait une émeute et nous eûmes
+toutes les peines du monde à nous persuader que
+tout ce monde, toute cette agitation, tout ce bruit
+étaient le résultat de notre présence. Un café
+ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit
+de nous arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir
+un peu et surtout pour étudier toute
+cette curieuse population. Un cercle compact se
+forma aussitôt autour de la voiture, on faillit
+prendre d'assaut le café où nous nous étions réfugiés;
+non, quand j'y repense je crois toujours
+avoir devant les yeux un tableau de guerre civile.
+Et cependant toute pensée belliqueuse était bien
+loin de ces gens-là, car j'ai rarement vu des populations
+qui nous fussent aussi sympathiques que
+celles de toute la côte méditerranéenne de l'Espagne;
+ces Espagnols sont polis à l'extrême mais
+sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,
+c'est un peuple agréable mais combien négligent
+des choses de la vie: figés dans leur contemplation
+éternelle, arabes ils sont restés.</p>
+
+<p>Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas
+venir me raconter que l'Espagne se dépeuple;
+non, la chose n'est pas possible avec une aussi
+prodigieuse quantité de moutards.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35">35</a></span>
+En sortant de Castellon nous constatons avec
+peine que la route est devenue subitement exécrable;
+les trous, les abominables trous de Barcelone
+ont réapparu et la poussière couvre le
+chemin d'une couche digne des mauvaises routes
+d'Italie. Allons! reprenons la première vitesse et
+les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie
+et beaucoup de patience, nous finirons
+bien par arriver à Valence! Tout de même les
+cantonniers sont réellement trop négligents dans
+ce satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce
+moment; ce que je le flanquerais avec plaisir le
+nez le premier dans sa poussière. Et ça n'est pas
+assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil
+s'en mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre
+l'acier, peu à peu nous cuisons, d'imposantes cascades
+coulent de nos fronts, de nos nez sur les
+tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés
+remplacent incessamment cette eau par des
+appels désespérés aux alcarazas.</p>
+
+<p>Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons
+avec intérêt la campagne que nous parcourons;
+des orangers à perte de vue; nous
+sommes au milieu du pays des oranges, des
+«belles Valence» qu'en hiver les marchands ambulants
+clament dans nos rues de France. Le
+pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo,
+<span class="pagenum"><a id="Page_36">36</a></span>
+où nous passâmes hier, et finit à <em>Dénia</em>, au
+sud de Valence; ce jardin des orangers s'appelle
+<i lang="es" xml:lang="es">la Plana</i> au nord, <i lang="es" xml:lang="es">la Ribera</i> au milieu et <i lang="es" xml:lang="es">la Marina</i>
+au midi. Les oranges de la Plana sont les
+moins bonnes, elles ont un goût acide qui nuit à
+leur qualité; il s'en exporte cependant de grandes
+quantités, sur Marseille principalement. Celles
+de la Ribera sont beaucoup plus fines et plus
+douces; elles se vendent surtout à Liverpool. La
+Marina produit les meilleures; ses arbres donnent
+en outre d'abondantes moissons de feuilles et de
+fleurs dont on extrait parfum, essences, boissons.</p>
+
+<p>Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement
+à la route et s'en vont loin, loin, loin,
+parallèles, interminables. En cette saison les
+oranges ne sont pas mûres encore; on distingue
+dans le feuillage de petits fruits verts qui seront
+dans quelques mois les pommes d'or délicieuses.
+Parfois cependant nous apercevons de grosses
+oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre
+pour un usage spécial sans doute; car c'est une
+singulière particularité de l'orange de pouvoir
+rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa
+complète maturité, alors que les autres fruits en
+général tombent ou se dessèchent.</p>
+
+<p>Ces fruits si doux qui nous viennent en France
+enveloppés dans de délicats papiers de soie et
+<span class="pagenum"><a id="Page_37">37</a></span>
+dont nous nous régalons en hiver, c'est donc sur
+ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres qu'irrévérencieusement
+nous couvrons en passant d'une
+abondante couche de poussière!</p>
+
+<p><em>Sagonte</em>, surmontée de sa colline aux murailles
+crénelées, apparaît au bord du <em>Palancia</em>. Cette
+ville est un squelette aux maisons décharnées qui
+ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique
+métropole des Ibères, la <i lang="la" xml:lang="la">Saguntum</i> des Romains,
+dont la résistance acharnée aux armes d'Annibal
+est restée célèbre à tout jamais. C'est la <i lang="es" xml:lang="es">Murviedro</i>
+des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
+appellation mauresque signifiant «vieilles
+murailles». Romains de Scipion, Carthaginois
+d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de
+poussière ici de votre temps?</p>
+
+<p>Et la route continue lamentablement trouée
+comme une écumoire pendant que nous sautons
+comme des carpes dans une poêle et que les ressorts
+plaintivement clament leurs malheurs sur
+des notes tantôt graves, tantôt aiguës.</p>
+
+<p>La campagne qui nous entoure est un véritable
+jardin dont le sol rouge, irrigué par un système
+de canaux intelligemment disposés, est couvert
+de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs;
+c'est la <i lang="es" xml:lang="es">huerta</i> de Valence.</p>
+
+<p>Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos
+<span class="pagenum"><a id="Page_38">38</a></span>
+resplendissants, c'est Valence; notre supplice
+touche à sa fin. De Castellon à Valence il y
+a 68 kilomètres de route absolument défoncée
+sur laquelle, tout en étant épouvantablement
+cahoté, on ne peut avancer à plus de 15 kilomètres
+à l'heure. Je vous prie de croire que c'est
+long, 68 kilomètres faits à cette allure et dans ces
+conditions.</p>
+
+<p>Il est midi. Nous pénétrons dans <em>Valence</em><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>
+en franchissant sur un pont le rio <em>Turia</em>, à sec,
+comme une rivière espagnole qui se respecte.
+Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués
+que nous avons passés, il y avait celui du rio
+<em>Secco</em>, encore plus à sec bien entendu pour ne
+pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la
+porte dite <em>Torres de Serranos</em>, colossale porte
+flanquée de deux énormes tours en briques qui
+donnent à la ville un aspect féodal.</p>
+
+<p>Nous descendons au <em>Grand-Hôtel</em>, calle de
+San Vincente; nous y trouvons des chambres très
+propres, une cuisine tout simplement exquise.
+Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse
+qui caresse voluptueusement nos épidermes
+<span class="pagenum"><a id="Page_39">39</a></span>
+saturés de soleil et de poussière; ces Espagnols
+s'entendent admirablement à disposer l'intérieur
+de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais.
+Avec quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel,
+malgré soif et faim, nous sommes-nous délassés
+dans l'agréable chose qu'est toujours mais qu'était
+surtout en la circonstance: un bain.</p>
+
+<p>Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a
+été compliqué pour loger notre voiture! Ici pas
+de garages; seulement un mécanicien réparateur
+dont la boutique est archipleine avec une motocyclette
+et une de Dion de 3 chevaux. Je réussis
+enfin à dénicher une remise dans laquelle notre
+voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
+rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait
+l'entrée.</p>
+
+<p>Valence, la <i lang="es" xml:lang="es">Valencia del Cid</i>, a conservé un
+cachet mauresque très marqué. Ville déjà prospère
+au temps des Ibères, puis sous les Romains
+et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les
+Maures en 714; elle devint, en 1021, la capitale
+d'un royaume sarrazin indépendant, le royaume
+de Valence, qui comprenait toute la contrée depuis
+l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à
+Alméria au sud. Les Sarrazins lui donnèrent le
+summum de sa grandeur; pendant cinq siècles
+Valence fut l'un des grands centres de la civilisation
+<span class="pagenum"><a id="Page_40">40</a></span>
+arabe et l'heure de la décadence ne sonna
+pour elle, comme hélas! pour la plupart des villes
+des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
+conquise par les catholiques. Les Arabes furent
+chassés de Valence en l'an 1238 par Jacques I<sup>er</sup>
+d'Aragon. Pendant la longue ère de domination
+mauresque à Valence il faut cependant placer un
+court intérim catholique, célèbre dans les fastes
+espagnoles, la conquête temporaire de Valence
+par le Cid.</p>
+
+<p><em>Rodrigue de Bivar</em>, le valeureux chevalier <em>Le
+Cid Ruy Diaz Campeador</em>, fut élevé à la cour
+du roi Don Ferdinand <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi de Castille et de
+Léon (1017-1057). La légende rapporte à la
+gloire du Cid de nombreux exploits dont il aurait
+été le héros déjà sous le règne de ce prince; le
+vieux roi Ferdinand avait fini par le prendre
+comme unique conseiller, ce qui avait soulevé
+contre le Cid de redoutables haines issues des
+jalousies des courtisans. Ce roi don Ferdinand,
+au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, les
+partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de
+ses enfants, dans la pensée louable mais maladroite
+de mieux pacifier l'Espagne catholique.
+L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre
+et l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut
+mis à la tête de Léon et des Asturies; enfin le
+<span class="pagenum"><a id="Page_41">41</a></span>
+troisième, don Garcie, eut pour sa part la Galice
+et une partie du Portugal<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>.</p>
+
+<p>Une pareille distribution, au lieu de pacifier les
+États du vieux roi, y déchaîna au contraire, dès
+sa mort, de terribles guerres. Les trois frères,
+qui voulaient chacun la totalité des États de leur
+père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles
+don Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du
+bras invincible du Cid, réduisit à l'état de vassalité
+le royaume de don Garcie et s'empara de
+celui de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir
+et ne trouva un refuge qu'auprès du roi maure
+de Tolède, Ali Maynon.</p>
+
+<p>Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant
+qu'il faisait le siège de Zamora en 1077,
+don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
+toujours bien traité, pour monter sur le trône de
+Castille et de Léon. La noblesse de Castille
+soupçonnait don Alphonse d'avoir trempé dans
+le meurtre de son frère et le courageux Cid
+ne craignit pas d'exprimer publiquement ce
+soupçon au nouveau roi, de sorte que celui-ci fut
+contraint de jurer solennellement en l'église de
+Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de
+toute participation à ce meurtre, mais il en
+<span class="pagenum"><a id="Page_42">42</a></span>
+garda désormais une dure rancune contre le Cid,
+rancune qui, en maintes occasions, fut habilement
+exploitée par les courtisans contre le valeureux
+chevalier.</p>
+
+<p>Le serment prêté, le Cid se rangea complètement
+du côté du roi et mit sa brave épée à son
+service. Il se signala alors par de nombreux combats
+glorieux que don Alphonse paya bientôt par
+la plus noire ingratitude. Sous prétexte que le
+Cid, revenant d'une expédition, avait pillé sur
+les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
+de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu
+par ses courtisans, le bannit de son
+royaume.</p>
+
+<p>Le Cid partit avec de nombreux chevaliers,
+décidés à suivre sa fortune, et une armée de
+plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à Bivar sa
+femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant
+que s'ouvre la carrière la plus brillante du
+chevalier légendaire.</p>
+
+<p>Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume
+à la pointe de son épée et soit par les armes, soit
+par la trahison et la ruse qui étaient ses moyens
+de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir
+sur les Maures un véritable empire. Il vainquit
+le roi maure de Saragosse qui fut contraint de se
+déclarer son vassal; il défit les troupes arabes du
+<span class="pagenum"><a id="Page_43">43</a></span>
+roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier
+le comte de Barcelone don Raymond sur lequel
+il conquit sa fameuse épée <em>Colada</em>. Dans ses chevauchées,
+le Cid vainquit encore les troupes du
+roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux
+mauresques, razzia maintes villes arabes
+et porta sa gloire et ses richesses à un si haut
+point que le roi don Alphonse ne put lui tenir
+rigueur plus longtemps et, soit par reconnaissance
+pour le Cid qui, après chaque nouvelle
+victoire, lui donnait une marque de vassalité,
+soit plutôt parce qu'il avait besoin d'une aussi
+redoutable épée, lui accorda pardon et honneurs.</p>
+
+<p>Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son
+apogée. Il vint mettre le siège devant Valence.
+Après dix mois de siège acharné il s'en empara...
+Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien
+arabe<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>:</p>
+
+<p>«Il entra dans Valence l'an 488<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>, en usant
+de fraude selon sa coutume. Cette terrible calamité
+frappa comme un incendie toutes les provinces
+de la péninsule et couvrit toutes les
+classes de la société de douleur et de honte. La
+puissance de ce tyran alla toujours en croissant,
+de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur
+<span class="pagenum"><a id="Page_44">44</a></span>
+les contrées élevées, et qu'il remplit de crainte
+les nobles et les roturiers. Quelqu'un m'a raconté
+l'avoir entendu dire dans un moment où ses
+désirs étaient très vifs et son avidité était extrême:
+«Sous un Rodrigue<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a> cette péninsule a
+été conquise: mais un autre Rodrigue la délivrera.»&mdash;Parole
+qui remplit les c&oelig;urs
+d'épouvante et qui fit penser aux hommes que
+ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait bien
+tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps,
+était par son amour pour la gloire, par la prudente
+fermeté de son caractère et par son courage
+héroïque, un des miracles du Seigneur.»</p>
+
+<p>En véritable souverain, le Cid s'installa dans
+l'Alcazar et depuis lors Valence s'appela Valencia
+del Cid.</p>
+
+<p>Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai
+qu'après son entrée dans Valence il envoya un
+message au roi don Alphonse pour lui annoncer
+que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
+disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène,
+sa femme, et ses filles et s'apprêta à
+régner en vrai roi. Mais d'autres combats lui
+étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec
+une armée forte de plus de deux cent mille
+<span class="pagenum"><a id="Page_45">45</a></span>
+hommes vint par mer mettre le siège devant
+Valence pour la reprendre aux infidèles.</p>
+
+<p>Après maints combats, le roi marocain fut
+repoussé avec de grandes pertes et fut contraint
+de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce fut
+au cours de ces batailles que le Cid conquit sa
+seconde et plus fameuse épée: <em>Tizona</em>. Les
+Maures du Maroc revinrent quelques années
+après en nombre plus considérable; le Cid les
+défit et les obligea de nouveau à regagner leurs
+vaisseaux.</p>
+
+<p>Le légendaire héros devait remporter la victoire
+même après sa mort. Surpris par la maladie
+et sentant sa fin proche il donna ses derniers
+ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
+leur annonça que dans peu de jours il
+aurait cessé de vivre et qu'il voulait que son
+corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
+possible après sa mort l'apparence de la
+vie; il leur apprit qu'il avait reçu avis qu'une
+armée marocaine, plus puissante encore que les
+premières, était en route pour venir assiéger
+Valence, et qu'il voulait que sa présence et son
+nom, bien que mort, leur servissent à remporter
+encore une fois la victoire. Il donna minutieusement
+toutes ses instructions pour que sa dernière
+ruse réussît. Puis il mourut laissant sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_46">46</a></span>
+femme seule devant la redoutable perspective
+d'une formidable invasion arabe.</p>
+
+<p>La mort du Cid fut tenue absolument secrète.
+En effet, quelques jours après une immense
+flotte apparut devant Valence, il en descendit
+des nuées d'Arabes, commandés par trente-six
+rois et une reine, dit la légende, qui vinrent
+battre les remparts de la ville comme les flots
+de la mer. Suivant les ordres du héros défunt,
+celui-ci, armé de pied en cap, son épée Tizona à
+la main, ayant sur les joues de fausses couleurs
+de vie, fut solidement assujetti sur son cheval
+de bataille et les troupes castillanes furent conduites
+au combat par leur macabre chef. Il était
+écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait toujours
+la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
+et leur flotte les remporta encore plus vite
+qu'elle ne les avait apportés.</p>
+
+<p>Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue
+longtemps cachée; sans l'auréole de gloire du
+héros qui entraînait ses troupes à la victoire et
+qui épouvantait les soldats arabes, la situation
+devenait intenable pour sa veuve dans cette
+Valence que les Maures s'acharnaient à vouloir
+reprendre. Sans coup férir, immédiatement après
+la bataille, dona Chimène et tous les catholiques
+évacuaient la ville et se retiraient en Castille,
+<span class="pagenum"><a id="Page_47">47</a></span>
+toujours accompagnés de l'invincible chevalier
+porté par son cheval <em>Babieca</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.</p>
+
+<p>Qu'on me pardonne cette longue digression
+sur le Cid, mais le héros légendaire est si peu
+connu en général que j'ai cru bien faire en puisant
+aux vieilles chroniques espagnoles les détails
+les plus intéressants de sa glorieuse carrière.
+Peut-être la légende a-t-elle grossi ou
+embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré
+que sa vie fut à peu près telle que je
+viens de la tracer à grands traits d'après des
+documents authentiques.</p>
+
+<p>Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet,
+je demande la permission de dire comment le
+Cid choisit et baptisa son fameux cheval de
+bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain,
+un clerc du nom de Peyre Pringos, de lui faire
+don d'un des nombreux poulains qu'il possédait
+en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
+Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient
+les juments et leurs poulains; il les passait
+tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
+poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:</p>
+
+<p>«Je veux celui-ci.&mdash;Son parrain s'écria:
+<em>Babieca (imbécile</em>)! vous avez mal choisi.&mdash;Mais
+<span class="pagenum"><a id="Page_48">48</a></span>
+le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
+aura nom <em>Babieca</em>. Et en effet ce cheval fut bon
+et fortuné, et sur lui Mon Cid vainquit depuis en
+plusieurs batailles rangées<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>.»</p>
+
+<p>Après l'évacuation de la ville par les Castillans,
+les Maures en reprirent possession et pour
+deux siècles encore Valence participa au rayonnement
+de l'admirable civilisation arabo-espagnole.</p>
+
+<p>Dans la soirée, nous nous sommes rendus à
+l'<em>Alameda</em>, où nous avons vu s'agiter tout ce que
+Valence compte d'élégances. Toute ville espagnole,
+grande ou petite, a son <em>alameda</em>: c'est la
+promenade publique, boulevard ou place, toujours
+copieusement ombragée, où la population
+oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher
+du soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement
+vaste: 800 mètres de long; elle s'étend
+en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
+Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le
+Pont <em>del Real</em>, longue construction à dix arches
+d'origine mauresque.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit nous remarquâmes que
+tous les équipages se dirigeaient vers un endroit
+commun, nous fîmes prendre au nôtre la même
+<span class="pagenum"><a id="Page_49">49</a></span>
+direction et après avoir suivi une très longue
+avenue bordée d'ombrages, nous nous trouvâmes
+au <em>Grao</em>, le port de Valence.</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au
+Grao, fête religieuse, fête de la Vierge. Nous
+avons le plaisir d'assister à une de ces curieuses
+processions espagnoles pour lesquelles se déploie
+un luxe inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue
+de prêtres et de cierges, de bannières
+et de clercs; non, la procession est composée de
+toute une série de sous-processions, de processions
+partielles, qui se promènent indépendamment
+sur des itinéraires souvent différents et qui
+ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à
+l'arrivée. On voit passer la Sainte Vierge, grandeur
+naturelle, vêtue d'habits d'une richesse fabuleuse,
+couchée sur des coussins de soie et d'or
+et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
+suivie, entourée de cierges et de lampions
+si nombreux, si grappés qu'on dirait des arbres
+lumineux qui déambulent. Et cependant un détachement
+de soldats suit, avec tambours qui battent
+une marche lente et triste.</p>
+
+<p><em>Villanueva del Grao</em> est un port tout à fait
+moderne, sûr et bien aménagé; c'est de là que
+partent pour tous les pays d'Europe mandarines,
+oranges, citrons et raisins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_50">50</a></span>
+Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants
+bains de mer y sont installés et nous vîmes la
+mer fourmillante de baigneurs.</p>
+
+<p>De retour à Valence, après un dîner délicat à
+l'hôtel, nous allâmes nous installer dans un café
+de la <i lang="es" xml:lang="es">calle de la Paz</i>, la nouvelle et la plus belle
+rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
+nous les Valenciennes, jolies sous la mantille.
+Les hommes sont ici vêtus comme en France, et,
+ma foi, presque toutes les femmes aussi; il y a
+très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une
+femme est toujours plus jolie sous cette gracieuse
+coiffure que sous le chapeau.</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 16 août.</h3>
+
+<p>Valence a un air bien spécial avec ses nombreux
+clochers brillant au soleil et mêlant au bleu
+du ciel le bleu de leurs azulejos.</p>
+
+<p>La cathédrale s'élève sur un emplacement qui
+supporta successivement: un temple romain, une
+église wisigothe, une mosquée arabe. La plupart
+des cathédrales espagnoles a été la résultante
+d'une pareille succession sur un même emplacement.
+C'est un assez bel édifice de style gothique
+du quatorzième siècle. Le clocher ou <em>Tour du
+Miguelete</em> est extrêmement original; une grosse
+<span class="pagenum"><a id="Page_51">51</a></span>
+tour trapue, octogone, basse, qui semble détachée
+d'un rempart du moyen âge; au sommet du
+clocher s'agite régulièrement <em>le Miguelete</em>, la
+cloche de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation
+de la huerta. C'est que cette huerta, la
+richesse de la ville et du pays, tient une grande
+place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis,
+devant la principale porte de la cathédrale, en
+plein air sur la place, siège le <i lang="es" xml:lang="es">Tribunal de las
+Aguas</i>, vieille institution mauresque qui subsiste
+encore de nos jours et qui est chargée de régler
+tous les différends issus de l'irrigation de la huerta.
+Il y a peu d'eau en Espagne; or dans la campagne
+de Valence on en tire tout le parti possible, c'est
+une valeur précieuse, d'où contestations, réglementations.
+Les Maures avaient admirablement
+utilisé le peu d'eau de l'Espagne et su fertiliser
+tout ce pays; les Valencins ont le mérite d'avoir
+conservé ces traditions et maintenu leur contrée
+dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu
+de villes d'Espagne ont eu la même intelligence!</p>
+
+<p>Un des plus beaux monuments de Valence est
+la <i lang="es" xml:lang="es">Lonja de la Seda</i>, le Palais de la Soie, construit
+sur l'emplacement de l'ancien Alcazar arabe.
+C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
+plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,&mdash;la
+salle de la Bourse,&mdash;il y a un hall immense
+<span class="pagenum"><a id="Page_52">52</a></span>
+supporté par une série de colonnes aussi
+sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant
+de hardiesse et d'harmonie. Nous sommes restés
+là à admirer, bouche bée, surpris autant que
+charmés devant pareille merveille.</p>
+
+<p>Non loin se trouve une des portes de la ville
+appelée <i lang="es" xml:lang="es">les Torres de Cuarte</i>; deux énormes
+tours encadrent la porte et forment un ensemble
+assez approchant des Torres de Serranos<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>.</p>
+
+<p>Nous passâmes sous cette porte pour aller
+visiter le <em>Jardin Botanique</em> où se trouvent réunies
+une grande quantité d'essences rares des
+pays chauds. Mais quel entretien déplorable,
+quelle nonchalance vraiment espagnole! Les
+arbres ne sont jamais émondés, les feuilles sèches
+couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
+effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les
+Espagnols sont ce que je trouve de plus rapproché
+des Turcs et de la Turquie sous le rapport
+du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont
+horreur du geste inutile et pour eux les gestes
+qui peuvent procurer propreté, commodité ou
+confort sont superflus!</p>
+
+<p>En résumé, Valence est une ville assez jolie,
+agréable, curieuse surtout, dont j'ai conservé
+<span class="pagenum"><a id="Page_53">53</a></span>
+bon souvenir et où je retournerai volontiers. Il y
+fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
+boissons glacées, <i lang="es" xml:lang="es">bebidas helladas</i>, rafraîchissent
+très suffisamment l'extérieur et l'intérieur du
+corps des habitants et des touristes. Car il faut
+avouer que les Valencins sont admirablement
+outillés pour se procurer la jouissance qui résulte
+naturellement de la chaleur: boire très frais
+quand on a bien chaud, qu'y a-t-il de meilleur?
+Certains établissements ne débitent que des boissons
+glacées. C'est effrayant ce que nos corps,
+transformés en éponges, absorbaient de bebidas
+helladas: <i lang="es" xml:lang="es">limon</i>, <i lang="es" xml:lang="es">naranja</i>, <i lang="es" xml:lang="es">fresa</i>, <i lang="es" xml:lang="es">grosella</i>,
+<i lang="es" xml:lang="es">frambuesa</i>, <i lang="es" xml:lang="es">pina</i>, <i lang="es" xml:lang="es">zarzaparilla</i>, <i lang="es" xml:lang="es">bresquilla</i>, <i lang="es" xml:lang="es">azahar</i>,
+<i lang="es" xml:lang="es">agraz</i>, <i lang="es" xml:lang="es">nectarsoda</i>.</p>
+
+<p>C'est à Valence que j'ai commencé à être
+frappé par la lumineuse clarté du ciel espagnol.
+Au milieu de la journée la lumière est si intense
+qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux,
+blanc; on dirait même que l'ombre n'existe pas,
+les reflets sont tellement puissants qu'ils jettent
+de la clarté dans les ombres et que là où il
+devrait y avoir du noir on voit quand même du
+blanc. Le bleu du ciel est si pâle qu'il paraît
+blanc; ce dernier point est celui qui m'a le plus
+frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il
+semble ne faire qu'un avec le soleil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_54">54</a></span>
+Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on
+peut voir cela et je m'applaudis encore d'avoir
+choisi cette époque pour faire mon voyage.</p>
+
+<p>Il n'y a de réellement très chaudes que les heures
+qui avoisinent midi; nous en avons fait l'expérience
+hier en arrivant à Valence. Je ne veux pas dire que
+cela soit absolument insupportable, non; abrités
+sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions
+affronter toutes les chaleurs, mais pour
+notre plus grand bien-être, nous avons décidé de
+voyager désormais autant que possible le soir.</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui
+qu'à 6 heures après midi.</p>
+
+<p>En sortant de la ville, la route est à peu près
+aussi mauvaise que pour y entrer, mais cela dure
+moins; au bout d'une vingtaine de kilomètres on
+peut enfin rouler sans trop de secousses.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un
+des accotements du chemin et les provisions sont
+extraites des coffres de la voiture. Ce festin est
+vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite
+acclimatés à la chaleur de ce pays, se donnent
+libre carrière au milieu des provisions de toutes
+sortes que nous avons emportées.</p>
+
+<p>Nous reprenons notre marche en avant dans
+une lumineuse nuit; on distingue le paysage
+comme en plein jour!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_55">55</a></span>
+<em>Alberique</em> est traversée au milieu d'un concours
+de peuple immense que la clarté de nos phares
+luisant de loin a rassemblé sur notre passage et
+qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que
+ces petites villes de la campagne de Valence sont
+donc peuplées!</p>
+
+<p>Plus loin, la route franchit le <em>rio Jucar</em>, important
+cours d'eau dont la masse scintille aux
+rayons de la lune. Puis la plaine a disparu. Nous
+entrons dans une région montagneuse que nous
+ne quitterons plus jusqu'à Alicante.</p>
+
+<p>Nous voulons gagner Jativa pour y coucher,
+mais Jativa est sur une autre route et n'est unie
+à celle que nous suivons en ce moment que par
+un petit chemin; il faut ouvrir l'&oelig;il et soigneusement
+scruter ces nocturnes parages afin de ne pas
+manquer la bifurcation. Sans un complaisant
+indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger
+à propos, nous l'aurions ratée à tous les
+coups, cette bifurcation qui est traîtreusement
+cachée derrière un groupe de maisons et qui
+ouvre l'accès d'un minuscule chemin que nous
+n'aurions jamais soupçonné d'aller jusqu'à Jativa.
+Allons! pour être si petit, ce chemin n'en est pas
+plus mauvais et ferait rougir de honte la route de
+Castellon si elle pouvait venir se comparer à lui;
+nous roulons à belle allure entre deux haies très
+<span class="pagenum"><a id="Page_56">56</a></span>
+rapprochées, lorsque soudain notre susdit chemin
+fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de
+l'eau,&mdash;<em>le rio Montesa</em>,&mdash;et saute brusquement
+sur l'autre rive; l'auto, docile, avait plongé
+dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
+s'étaient trouvés de l'autre côté du rio
+avant d'avoir pu se douter de ce qui venait de se
+passer.</p>
+
+<p>Encore quelques kilomètres et c'est <em>Jativa</em>.</p>
+
+<p>Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une
+vraie fête espagnole composée de lumières qui
+illuminent la nuit et de pétards qui déchirent les
+oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les
+rues de clartés, nous apercevons des <i lang="es" xml:lang="es">patios</i> éclairés
+à giorno où s'agitent des escadrons de danseurs
+et de joueurs. De grands <em>casinos</em>, non
+moins brillamment éclairés, sont remplis d'une
+foule joyeuse et bariolée. Des places de plus en
+plus brillantes de lumières sont noires d'une
+multitude qui entoure des baraques et divers
+jeux. On n'a pas idée d'une pareille fête en
+France: Jativa est une ville de dix mille âmes
+environ, la fête au milieu de laquelle nous
+venons de tomber ne pourrait trouver d'égales
+que celles de nos plus grandes villes, et encore!</p>
+
+<p>Les maisons projettent la lumière par toutes
+leurs ouvertures; on dirait que chacune d'elles
+<span class="pagenum"><a id="Page_57">57</a></span>
+est une succursale de la fête générale. Voyons si
+la <i lang="es" xml:lang="es">fonda</i> sera aussi brillante et surtout accueillante.</p>
+
+<p>Il est minuit, nous ne désirons que des lits.</p>
+
+<p>Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt
+il n'y en a plus! Par suite de l'affluence d'étrangers
+venus ici pour la fête, les deux fondas sont
+déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits
+sur les billards!</p>
+
+<p>Nous finissons par dénicher une <i lang="es" xml:lang="es">posada</i> dans
+laquelle on nous offre les lits demandés. Incrédules,
+nous allons nous assurer par nos propres
+yeux que ces lits ne sont pas des chimères.
+Hélas! trois fois hélas! nos lits sont de simples
+matelas posés sur la terre dure et sale, au milieu
+d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de
+gens qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La
+posada espagnole est à la fonda ce que l'auberge
+de France est à l'hôtel, et avec quelque chose en
+moins encore.</p>
+
+<p>Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas
+assez accueillante pour nous et malgré l'heure
+avancée nous décidons de nous priver de l'hospitalité
+mitigée de la posada et de continuer jusqu'à
+Alcoy, ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.</p>
+
+<p>L'âme pleine de ressentiment, nous quittons
+<span class="pagenum"><a id="Page_58">58</a></span>
+Jativa dont la masse sombre et trouée de lumières
+éclatantes nous apparaît maintenant accroupie au
+pied d'un énorme rocher couronné d'un château
+aux murailles crénelées. Quelque temps la route
+tournoie dans la montagne et nous montre
+l'inhospitalière ville qui continue son ironique
+fête.</p>
+
+<p>Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau
+de la trop célèbre famille des Borgia; il est
+vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en donnant le
+jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet,
+l'un des meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le
+meilleur par sa science du dessin.</p>
+
+<p>La route qui va de Jativa à Alcoy est tout
+simplement parfaite: sol très bon, fort peu de
+poussière et, bien que serpentant sans cesse dans
+la Sierra, pourvue de larges et excellents virages.
+D'après ce qui m'a été donné de voir jusqu'ici
+en Espagne, si les routes sont généralement très
+mauvaises aux abords des grandes villes, elles
+sont fort praticables partout ailleurs; elles sont
+toujours d'une largeur considérable, un bon tiers
+plus larges que nos routes françaises, et filent en
+ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant
+souvent les collines par une profonde tranchée
+qui supprime une montée ou en atténue la pente.
+Dans les pays de montagne où les virages ne se
+<span class="pagenum"><a id="Page_59">59</a></span>
+peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement
+établis et d'un rayon bien plus grand
+que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
+à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement
+qui doivent coûter horriblement cher, à
+seule fin d'avoir un tournant plus large. Hormis
+l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à
+désirer, j'ai constaté que les routes espagnoles
+étaient les mieux établies de toutes celles que
+j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
+pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés à <em>Alcoy</em><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a> à 3 heures du
+matin.</p>
+
+<p>Cette ville est construite bizarrement sur des
+roches, le long d'un ravin escarpé, dans un amphithéâtre
+de roches. Avant de pouvoir entrer
+dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on
+est obligé de la contourner complètement: les
+lumières brillent dans la nuit, toujours, et l'on
+n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser quand,
+enfin, la route fait un brusque crochet pour
+prendre le pont libérateur.</p>
+
+<p>Nous ignorions où se trouvait la fonda quand
+<span class="pagenum"><a id="Page_60">60</a></span>
+nous avisâmes la petite lanterne clignotante d'un
+<i lang="es" xml:lang="es">sereno</i> que nous interrogeâmes et qui obligeamment,
+son lourd trousseau de clefs à la main,
+nous précéda sur la grande place de la ville où
+nous attendait la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda del Commercio</i>. Bien
+qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,
+l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne
+pouvoir nous donner que de minuscules chambres
+au quatrième étage. Cela nous démontra du
+moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur
+toute moderne.</p>
+
+<div class="p2 figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_072.jpg" width="600" height="377" alt="ALCOY" /></div>
+
+<p class="caption">ALCOY</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61">61</a></span></p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 17 août.</h3>
+
+<p>Nous avons dormi à poings fermés dans nos
+petites boîtes élevées.</p>
+
+<p>Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y
+a pas une de ses rues qui ne soit en pente, et
+quelles pentes! Au fond de son ravin coule le
+<em>Rio Serpis</em> dont le cours régulier fait marcher de
+nombreuses usines: fabriques d'allumettes, de
+papier à cigarettes, de drap, de couvertures, et
+surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
+les «belles valences».</p>
+
+<p>C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris
+de trouver au fond de cette sierra rocailleuse
+et stérile. Les maisons sont hautes et bien bâties,
+les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
+et pleins d'animation. C'est un gros centre
+industriel qui compte plus de 30 000 habitants.</p>
+
+<p>L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir
+les auberges espagnoles sous un jour très honorable:
+nos chambres étaient petites mais absolument
+propres; nous venons de déjeuner d'exquise
+façon.</p>
+
+<p>Après une journée très bien employée à visiter
+la ville, nous nous mettons en route pour Alicante
+à 4 heures du soir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_62">62</a></span>
+La manière de voyager que nous avons inaugurée
+hier est décidément la meilleure. En partant
+à la fin de la journée, au moment où les
+rayons du soleil ne frappent plus qu'obliquement,
+nous jouissons d'une agréable température
+et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.
+De cette façon nous pouvons être obligés de
+marcher un peu la nuit, mais la lune et les étoiles
+rivalisent pour nous éclairer et nous faire voir
+distinctement le paysage.</p>
+
+<p>Nous avons remarqué que les soirées sont
+beaucoup plus fraîches que les matinées. Il y a le
+soir, à partir de 4 heures, une agréable brise qui
+est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le
+soleil est levé, la chaleur commence.</p>
+
+<p>Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très
+bien construite et bonne comme sol, s'élève en
+lacets dans la <em>Sierra de Vivens</em>. Elle serpente
+dans des montagnes arides et blanches qui ont
+un grand cachet de sauvagerie. Mais voici que le
+soleil se cache derrière de gros nuages et qu'il
+fait frais; puis le brouillard s'élève et pendant
+plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer
+de brumes. Comme c'était agréable, après les
+chaleurs de ces jours derniers! Ce délicieux
+brouillard, qui se déposait sur nos personnes en
+fines gouttelettes froides, nous faisait une impression
+<span class="pagenum"><a id="Page_63">63</a></span>
+exactement semblable à celle qu'on éprouve
+en savourant une boisson glacée. Nous avions
+même presque froid, par instants. Je me rappelle
+qu'alors nous avons rencontré sur le chemin une
+compagnie de promeneurs; les femmes avaient,&mdash;comme
+toutes les Espagnoles&mdash;des éventails;
+eh bien! à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard
+froid, ces Espagnoles s'éventaient!</p>
+
+<p>Le brouillard s'est dissipé mais la route monte
+toujours, nous atteignons ainsi le <em>Col de la Carrasquetta</em>,
+d'où l'on a une très belle vue sur cette
+région de montagnes.</p>
+
+<p>L'on redescend maintenant aux flancs de la
+sierra par des lacets sans nombre. Au loin l'on
+distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en rapproche,
+celle-ci se cache derrière les collines
+déplumées qui couvrent Alicante.</p>
+
+<p><em>Jijona</em>, à droite de la route, apparaît avec
+toutes ses maisons étagées sur le pied de la montagne
+et groupées autour d'un vieux château
+maure. Devant elle s'étend une riche campagne
+où poussent des oliviers par légions innombrables.
+L'on traverse le bas de la ville qui paraît
+importante et assez riche.</p>
+
+<p>Dans cette région les montagnes sont absolument
+nues, sans aucune végétation, mais les plaines
+paraissent très fertiles et sont bien cultivées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_64">64</a></span>
+En approchant d'Alicante, à cause du plus
+grand charroi, la route se fait moins bonne.</p>
+
+<p>Enfin l'on débouche subitement au bout du
+quai d'<em>Alicante</em><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>, jusque-là complètement
+cachée par des collines. La brusque apparition
+de la mer et de la ville mauresque aux blanches
+maisons plates et aux immenses palmiers fait une
+surprise vive et agréable.</p>
+
+<p>Il est 5 heures et demie du soir.</p>
+
+<p>Nous avons choisi l'<i lang="es" xml:lang="es">Hotel Reina Victoria</i>,
+tout neuf, récemment ouvert par une société
+franco-espagnole qui se propose d'en monter de
+semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne.
+Comme hôtel, voilà le modèle du genre,
+on ne pourrait trouver mieux en France, ni
+même en Suisse. Il est extrêmement confortable,
+muni de tous les perfectionnements les plus
+modernes, très propre, le service y est parfait et
+par-dessus tout il est placé dans une admirable
+situation, le long de ce quai de palmiers qui nous
+enchanta dès notre arrivée. Ajoutez à cela qu'on
+y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, en
+plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.</p>
+
+<p>Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple
+rangée de palmiers, est le lieu de promenade
+<span class="pagenum"><a id="Page_65">65</a></span>
+des habitants; c'est là qu'au déclin du jour
+on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir,
+écouter la musique militaire qui joue dans
+un grand kiosque et boire des bebidas helladas
+dans les nombreux cafés ou cercles.</p>
+
+<p>Après notre dîner nous avons naturellement été
+aussi sous les palmiers faire tout ce qu'y faisaient
+les indigènes. Nos têtes d'étrangers étaient l'objet
+de tous les regards; nos regards avaient encore
+plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.</p>
+
+<p>J'ai fait deux remarques importantes au cours
+de cette promenade: 1<sup>o</sup> j'ai été frappé par la
+grande quantité d'aveugles qui circulent ici en
+vendant des billets de loterie. Pourquoi tant
+d'aveugles? Je ne sais. Quant aux billets de
+loterie, c'est une fureur en Espagne; on en vend
+partout: au café, au bureau de tabac, chez le
+perruquier, dans la rue, partout on est importuné
+par des gens qui veulent absolument vous
+vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
+tous gagner le gros lot; 2<sup>o</sup> la grande distraction
+des élégants qui passent leur temps assis
+à des terrasses de cafés, sans prendre aucune
+consommation, est de faire cirer leurs souliers
+toutes les demi-heures, même s'ils n'ont pas fait
+un seul mouvement entre deux cirages!</p>
+
+<p>Les femmes en mantille sont déjà un peu plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_66">66</a></span>
+nombreuses ici qu'à Valence. Heureusement!
+Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient leur
+inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme
+féminin en Espagne: toutes les Espagnoles
+de toutes les classes, depuis les plus nobles
+jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont
+elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours.
+A l'église, elles prient avec ferveur, elles
+sont à genoux sur la pierre froide, elles se prosternent
+et baisent la terre, mais en même temps
+elles ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud,
+qu'il fasse froid, elles s'éventent... nous l'avons
+constaté hier au sommet de la Sierra; à la promenade,
+au café où elles vont plus librement qu'en
+France, chez elles, partout, elles s'éventent. Et
+quelle dextérité! Quel doigté! L'éventail, comme
+un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
+vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne
+reste pas une minute en repos.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 18 août.</h3>
+
+<p>Alicante m'a plu énormément.</p>
+
+<p>C'est une ville gaie et animée où il fait chaud,
+mais avec le tempérament d'une continuelle brise
+de mer. Ce doit être un délicieux séjour d'hiver
+pour les malades.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_67">67</a></span></p>
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_079.jpg" width="603" height="402" alt="LE QUAI D'ALICANTE" />
+</div>
+<p class="caption">LE QUAI D'ALICANTE</p>
+
+<p>La ville s'étend au bord de la mer entre des
+collines jaunes et nues et la quadruple rangée de
+dattiers de son grand quai. Ses maisons sont
+blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne
+un air mauresque et le sang arabe qu'on perçoit
+circuler dans les veines de la plupart de ses habitants
+achève l'impression et nous fait voir l'Espagne
+au temps des Maures.</p>
+
+<p>Les hommes ont le teint basané, les cheveux
+noirs, le nez sémite et les dents blanches, visibles
+dans un perpétuel sourire: l'air très arabe.</p>
+
+<p>Les femmes ont des corps onduleux et souples,
+sont généralement de taille moyenne, ont de
+grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
+fardées outrageusement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_68">68</a></span>
+L'on a une vue d'ensemble très réussie de la
+ville en allant se promener au bout de la jetée du
+port: on voit alors toutes ses blanches maisons
+derrière la raie verte des palmiers et le fond du
+tableau est formé par les collines jaune uni
+dominées par le château de <em>Santa-Barbara</em>.
+Tout ce spectacle se détache avec la vigueur particulière
+à ces climats sur le ciel presque blanc,
+tranchant avec le bleu sombre de la mer.</p>
+
+<p>Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le
+<em>muscat</em> et <em>malvoisie</em> sont des fruits divins. Les
+vins, si célèbres, qu'ils produisent sont succulents,
+mais chauds, chauds!</p>
+
+<p>A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne
+devant l'hôtel; il nous faut partir. C'est
+avec regret que je dis adieu à Alicante. Jamais je
+ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne
+sais quand j'y reviendrai, mais je sais bien que
+j'y reviendrai!</p>
+
+<p>Les environs immédiats d'Alicante au sud sont
+arides et désolés. C'est un désert de sable, de
+dunes et des montagnes pelées. Cette désolation
+ne manque pas de charme ni de poésie; à cette
+heure du jour, le soleil à son déclin colore en rose
+pâle tous les vallonnements de ce pays, qui prend
+alors des allures irréelles de rêve.</p>
+
+<p>La route, médiocre d'abord, se fait bonne
+<span class="pagenum"><a id="Page_69">69</a></span>
+après quelques kilomètres, mais pour rester toujours
+très poussiéreuse.</p>
+
+<p>A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît:
+ce sont d'abord quelques vignes, puis oliviers,
+mûriers et figuiers montrent leurs pauvres
+feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.</p>
+
+<p>Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon
+une vaste forêt, mais une forêt à l'aspect
+bizarre et inhabituel; en s'approchant, on reconnaît
+des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche.
+Quelques instants après l'auto pénètre au milieu
+des géants du désert apportés là du fond de
+l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle.
+La route traverse la forêt dont les arbres immenses
+nous entourent de toutes parts. Leurs
+fûts interminables s'élancent gracieusement vers
+le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le
+proverbe arabe: «dans le feu du ciel» pendant
+que leurs pieds baignent dans l'eau bienfaisante.</p>
+
+<p>Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante
+récolte enrichit la région. Au milieu de la
+forêt s'élèvent d'endroit en endroit de blanches
+maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se
+teintent de rose. Un véritable coin d'Afrique!</p>
+
+<p>Les innombrables canaux qui amènent l'eau
+aux palmiers sont bordés de cotonniers et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_70">70</a></span>
+grenadiers. La route elle-même est suivie par
+deux haies de grenadiers dont les fruits savoureux
+nous annoncent la ville merveilleuse que
+nous verrons dans quelques jours.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_082.jpg" width="608" height="312" alt="ELCHE" />
+</div>
+<p class="caption">ELCHE</p>
+
+<p><em>Elche</em> s'élève au milieu de la forêt africaine;
+c'est elle-même une ville africaine dont l'aspect
+est entièrement arabe et dont les habitants ont
+le type mauresque singulièrement accusé. Ses
+petites maisons carrées à minuscules fenêtres
+semblent arrachées de quelque paysage d'Afrique;
+ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles
+étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées.
+Il est juste d'ajouter que la plupart
+d'entre elles sont effectivement d'anciens temples
+mahométans et que les autres ont été construites
+dans le même style, tellement les goûts de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_71">71</a></span>
+civilisation mauresque s'étaient puissamment
+implantés dans ce pays.</p>
+
+<p>La grande forêt cesse un peu après Elche,
+mais le pays reste riche et bien cultivé. Les palmiers,
+moins serrés, ne sont plus forêt, mais
+forment des groupes gracieux qui se détachent
+sur l'horizon avec une netteté surprenante. C'est
+incroyable ce qu'en ce pays de lumière les
+moindres détails du paysage tranchent avec
+vigueur sur le ciel.</p>
+
+<p><em>Crevillente</em> est un village qui&mdash;si la chose est
+possible&mdash;a un air encore plus arabe qu'Elche.
+Son groupe de maisons mauresques étagées sur
+une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,
+les majestueux palmiers qui l'entourent et
+se penchent gracieusement au-dessus des terrasses
+comme pour y surprendre les ébats des
+femmes des harems, qui, hélas! ont disparu, sa
+population bronzée à en être presque noire, et
+hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
+l'Afrique?</p>
+
+<p>Puis, toujours des palmiers et des palmiers.</p>
+
+<p>La route, bien que couverte d'une épaisse
+couche de poussière, est excellente et l'on roule
+vite sous les arbres à dattes étonnés de voir
+passer une voiture mécanique là où défilèrent
+jadis de brillants cavaliers maures.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72">72</a></span>
+On arrive ainsi à <em>Orihuela</em>, ville importante
+bâtie au milieu d'une huerta dont la fécondité fut
+de tous temps proverbiale; quand je dis une
+ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants,
+car rien ne rappelle la ville ici, ou tout au moins
+la ville à l'européenne; c'est un ramassis de maisons
+agglomérées sans ordre sur une vaste étendue,
+pressées étroitement les unes contre les
+autres pour se faire de l'ombre et au milieu desquelles
+nous dûmes chercher notre chemin pendant
+plus d'une demi-heure. C'est un réseau
+inextricable de rues tournant sans cesse. Il nous
+fallut faire monter un gamin sur l'auto pour nous
+tirer d'embarras.</p>
+
+<p>Le crépuscule est venu brusquement pendant
+nos recherches. Il est tout à fait nuit lorsque
+nous nous retrouvons en rase campagne. C'est
+l'heure du dîner. Nous établissons notre campement
+sous le dôme majestueux d'un groupe de
+grands palmiers, au milieu des aloès aux feuilles
+redoutables, et nous dînons joyeusement dans un
+cadre africain, tels les membres d'une caravane
+saharique dans une oasis. Ne riez pas, la comparaison
+ne me paraît nullement risquée; pour
+qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement
+de supposer que les 100 chevaux de notre
+auto se sont transformés en autant de chameaux.
+<span class="pagenum"><a id="Page_73">73</a></span>
+Cela ferait même une très respectable
+caravane!</p>
+
+<p>Après dîner, sous un lumineux clair de lune,
+nous filions sur l'étape fixée pour le coucher.</p>
+
+<p>Nous arrivions bientôt à <em>Murcie</em><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a> où l'<em>Hotel
+Universal</em> nous ouvrit ses portes. Cet hôtel est
+bon, les chambres y sont vastes et propres, on y
+mange bien; il est très cher, comme tous les
+hôtels d'Espagne, mais comme dans tous les
+hôtels d'Espagne on a le droit de discuter et de
+rabattre ce qui dépasse son écorchement normal.
+C'est une grande bâtisse située sur la place <em>San-Francisco</em>
+et au bord de la <em>Segura</em>, rivière qui
+arrose Murcie avec de l'eau!</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 19 août.</h3>
+
+<p>Nous sommes dans la ville réputée comme la
+plus chaude de toute l'Espagne: cependant,
+quand nous descendons de nos chambres, vers
+9 heures du matin, nous trouvons la température
+supportable, bien que le soleil brille dans tout son
+éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il fait frais
+serait assurément de l'exagération, mais en définitive,
+on peut très bien se faire à ce climat. Dès
+<span class="pagenum"><a id="Page_74">74</a></span>
+qu'on est à l'ombre on est parfaitement bien, surtout
+qu'on se met naturellement aussi le plus près
+possible de boissons glacées qui vous aident à
+faire la nique à Phébus. Par exemple, celui-ci se
+rattrape vigoureusement lorsqu'on est obligé de
+s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons
+sont de véritables morsures.</p>
+
+<p>Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous
+allons faire une promenade dans la ville.</p>
+
+<p>Une grande <em>cathédrale</em> à façade rococo frappe
+tout d'abord nos regards; son clocher est une
+haute tour de 146 mètres de haut qui se voit de
+très loin dans le pays et dont la forme et l'allure
+très spéciales caractérisent la ville. Murcie se
+reconnaît de loin, comme Florence, par son
+clocher.</p>
+
+<p>Nous avons été ensuite dans la vieille église
+de l'<i lang="es" xml:lang="es">Ermita de Jésus</i> pour y voir les fameuses
+sculptures sur bois, la principale curiosité de
+Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues
+de bois sculpté et peint qu'on promène dans la
+ville pour les processions de la semaine sainte
+et qui ont leur domicile habituel dans les différentes
+chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute
+l'Espagne on fait avant Pâques de très grandes
+processions qui sont de longs défilés d'emblèmes,
+bannières, cierges et lampions, et surtout de
+<span class="pagenum"><a id="Page_75">75</a></span>
+statues habillées figurant des scènes du Nouveau
+Testament. Les statues sont généralement de
+très grande valeur et celles de Murcie sont les
+plus remarquables de toute l'Espagne. Elles sont
+horriblement lourdes; l'une d'elles, la Cène,
+Jésus et ses douze apôtres et la table autour de
+laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes;
+elle exige vingt-huit hommes robustes
+pour la porter à la procession. Les riches familles
+de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner à
+grands frais la sainte table qui doit parcourir les
+rues de leur ville: les fruits les plus exquis et les
+plus rares, les viandes les plus succulentes, les
+pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués
+sont déposés devant Jésus et devant ses disciples;
+le poids de tous ces mets surcharge encore les
+épaules des porteurs; il est vrai qu'il est d'usage
+que ceux-ci, après la dislocation de la procession,
+se partagent entre eux les succulentes victuailles,
+ce qui fait que, malgré le poids et la fatigue, les
+habitants de Murcie se battent pour avoir l'honneur
+de porter la sainte Cène.</p>
+
+<p>C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme
+effet sculptural avec le bois: une douceur dans
+les traits, un moelleux, une vérité qu'à mon avis,
+on retrouve bien plus difficilement dans le
+marbre. Ces sculptures étant peintes, l'effet est
+<span class="pagenum"><a id="Page_76">76</a></span>
+encore plus saisissant, puisque les deux arts,
+sculpture et peinture se trouvent réunis dans la
+même &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Les statues polychromes de Murcie sont
+l'&oelig;uvre du sculpteur espagnol <em>Zarcillo</em>, du dix-huitième
+siècle, l'un des maîtres de la sculpture
+espagnole et le premier dans son genre.</p>
+
+<p>Le <em>Malecon</em> est la principale promenade de la
+ville: c'est une vaste esplanade qui longe la
+Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur la
+fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence
+d'ombrage se fait réellement par trop sentir
+et nous fait fuir avant que nos yeux se soient
+tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur
+était offert.</p>
+
+<p>N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est
+un pays où l'on voit de belles choses. Cette côte
+méditerranéenne, que nous suivons presque depuis
+la frontière, est admirable, l'intérêt y est
+constamment soutenu. Barcelone, Tarragone,
+Tortosa, Valence, Alicante, Murcie, toutes ces
+villes sont curieuses, intéressantes, originales;
+les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant
+attrait. Depuis notre entrée en Espagne
+notre curiosité n'a pas eu un instant de repos,
+nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on
+voit dans ce pays est nouveau, le spectacle se
+<span class="pagenum"><a id="Page_77">77</a></span>
+renouvelle constamment, on ne se lasse jamais.</p>
+
+<p>Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne
+d'Espagne!</p>
+
+<p>Et cependant, c'est bien la région la moins
+visitée. Pourquoi? Je n'en sais rien. Je ne sais
+pourquoi on semble ignorer comme à dessein une
+aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.
+Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville,
+Cordoue et Grenade, il s'imagine avoir vu
+toute l'Espagne et précipitamment retourne en
+France. Je tiens à déclarer que les régions que
+nous parcourons depuis notre entrée sont dignes,
+autant que n'importe quelle autre, d'éveiller l'admiration
+des touristes et je présume qu'aucune
+autre ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.</p>
+
+<p>Dans un fiacre orné d'un opportun parasol,
+nous avons été ensuite faire un tour dans la banlieue
+remplie de jardins aux plantes exotiques;
+une quantité de petites maisons carrées au milieu
+de la verdure, derrière des murs tout blancs... il
+en sort l'inévitable marmaille, mais ici avec une
+particularité bien frappante: garçons et filles
+jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
+absolument nus... on se croirait chez les
+sauvages. Sans aucune espèce de honte, ça circule
+dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils ont
+la peau tellement roussie par le soleil que leur
+<span class="pagenum"><a id="Page_78">78</a></span>
+nudité semble presque un particulier accoutrement.</p>
+
+<p>Nous sommes rentrés en ville en passant devant
+la <em>Plaza de Toros</em>, vaste construction de
+briques en forme d'arènes romaines.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien
+à l'abri du soleil, sous la capote entièrement
+déployée.</p>
+
+<p>On traverse la huerta par une belle route bien
+entretenue et plantée de grands beaux platanes
+sous lesquels l'ombre est complète. Au bout d'un
+certain nombre de kilomètres les ombrages cessent,
+la route reste bonne mais surchargée de
+poussière. Cette poussière empêche de marcher
+bien vite, et c'est un véritable regret, car ces
+routes espagnoles, si droites, si larges, si plates,
+permettraient de folles vitesses si leur entretien
+était tant soit peu meilleur. Lorsque l'Espagne
+aura pris la détermination de recharger ses routes
+au cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront
+un peu plus longtemps chaque jour,
+son admirable réseau de routes deviendra le plus
+beau champ qu'on puisse rêver pour les courses
+d'automobiles.</p>
+
+<p>Nous traversons <em>Totana</em> sous un soleil brûlant;
+nos gosiers sont desséchés par la poussière. Une
+espèce de garçon de café traverse la rue devant
+<span class="pagenum"><a id="Page_79">79</a></span>
+l'auto, portant des verres de limonade à la neige
+sur un plateau; stopper, descendre, enlever plateau
+et verres des mains du garçon ahuri est l'espace
+d'un éclair et avant que le pauvre homme
+soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons
+glacées étaient déjà au tréfonds de nos estomacs.</p>
+
+<p>A partir de Totana, la poussière devient réellement
+indiscrète; il y en a tellement qu'elle nous
+envahit dans la voiture, les roues en soulèvent
+des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil.
+Je crois bien qu'en ce moment nous sommes
+en train de battre le record de toutes les poussières!</p>
+
+<p>On passe à gué de nombreux et larges cours
+d'eau... de poussière, devrais-je dire, car l'eau y
+est remplacée par une profondeur de cette sale
+poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
+moyeux. Ce sont bien de véritables passages
+à gué dans lesquels la poussière joue tous
+les rôles de l'eau.</p>
+
+<p>La belle huerta de Murcie est finie; par ici
+c'est la campagne aride et desséchée. Les palmiers
+ont à peu près disparu faute d'eau; la route
+est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie
+aux feuilles difformes armées de mille petites
+pointes. Ces plantes grasses portent des fruits
+<span class="pagenum"><a id="Page_80">80</a></span>
+savoureux que nous goûtons avec plaisir. Mais il
+faut prendre quelques précautions pour ne pas
+faire connaissance avec la morsure de leurs
+aiguilles; l'un de mes passagers, trop pressé de
+goûter ces fruits, en fit la cuisante expérience.</p>
+
+<p>D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie
+s'étendent le long de la route; on fait une
+véritable culture de cet arbre bizarre dont les
+fruits donnent lieu à un assez important trafic.</p>
+
+<p>La vigne et l'olivier résistent avec une louable
+ténacité; tous deux conservent une large place
+dans la culture de ces terres.</p>
+
+<p>Voici des jardins, voici une nouvelle huerta,
+de la verdure, de grands palmiers et, au milieu,
+féeriquement étagée sur la pente d'une colline
+que domine un grand château mauresque, traversée
+par le <em>rio Guadalantin</em>, <em>Lorca</em>, importante
+ville maure de 60 000 habitants.</p>
+
+<p>Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son
+paysage, semble détachée de la terre d'Afrique
+et apportée ici, nous est apparue au milieu d'un
+coucher de soleil colorant le firmament de toutes
+les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances
+irréelles, qui sembleraient impossibles si on ne
+les avait vues. Le ciel était bleu, vert, violet,
+améthyste, par larges tranches successives auxquelles
+succédaient en se rapprochant du soleil
+<span class="pagenum"><a id="Page_81">81</a></span>
+des jaunes, des roses, des grenats d'une chaleur
+de ton impossible à décrire; au centre, le fier château
+mauresque se détachait sur l'incendie d'un
+rouge d'apothéose.</p>
+
+<p>Plus loin, au delà de la campagne à nouveau
+dépouillée, voilà enfin <em>Puerto de Lumbreras</em>,
+petit village que nous guettions soigneusement,
+parce que c'est ici que bifurque notre route. A
+gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la
+route que nous prenons, c'est la direction de Grenade.</p>
+
+<p>Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans
+les sierras.</p>
+
+<p>Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage
+où nous sommes conviendra admirablement
+pour y établir notre camp.</p>
+
+<p>Vous vous demandez sans doute pourquoi nous
+prenions aussi souvent nos repas en pleine campagne,
+au lieu de nous arrêter dans les auberges
+des villes que nous traversions. Cette question
+est parfaitement juste et je vais y répondre.</p>
+
+<p>Nous avions pour cela deux raisons: la première
+était que, souvent, nous ne trouvions pas
+sur notre chemin des villes assez civilisées pour
+que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer
+grande confiance et nous voulions, si possible,
+garder la bonne opinion que nous nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_82">82</a></span>
+étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La
+seconde raison était moins péremptoire; après y
+avoir goûté, cette vie de bohémiens, ces campements
+en plein air, avaient acquis pour nous un
+tel charme que nous ne pouvions plus nous en
+passer. Ah! si nous avions été ainsi moins bien
+que dans les hôtels, il est probable que ce goût
+aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur,
+avec les délicieuses et abondantes provisions que
+nous avions emportées dans la voiture, munis
+d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, que
+pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût
+pu mieux nous satisfaire?</p>
+
+<p>Nous avons établi notre campement sur un
+petit monticule qui domine la route; la table..
+oui, nous avons une table et un service complet...
+la table, dis-je, est dressée, l'argenterie
+et le cristal (tout ça en aluminium) étincèlent aux
+lumières déversées par les lanternes de l'auto et
+chacun prend part au festin.</p>
+
+<p>Des muletiers qui passent avec leurs <i lang="es" xml:lang="es">recuas</i> de
+mules en chantant de lentes mélopées au rythme
+arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
+spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques
+instants, puis reprennent leur chemin en
+hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien vu et
+se croyant sous le coup d'une hallucination.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_83">83</a></span>
+Les choses les meilleures doivent avoir une fin,
+surtout les dîners en plein air lorsqu'on a encore
+une assez longue route à faire et qu'on ne sait ce
+que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau
+donc, les explosions de l'auto troublèrent le
+silence de ces lieux déserts et nous reprîmes
+notre route.</p>
+
+<p>Longtemps, on côtoie un large torrent à sec
+dans un paysage aride et désert; peu à peu la
+route se met à monter, insensiblement d'abord,
+puis par rampes qui se font plus fortes à mesure
+qu'on avance. On a abandonné le torrent desséché,
+on tourne et retourne dans les bas échelons
+des sierras aux maigres végétations.</p>
+
+<p>Nous passons ainsi à <em>Velez Rubio</em> et nous
+montons toujours. A la chaleur de tout à l'heure
+a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il fait
+bon rouler ainsi dans la nuit claire!</p>
+
+<p>Nous voici enfin en <em>Andalousie</em>. A Velez
+Rubio nous avons déjà reconnu un notable changement
+dans les costumes des gens et remarqué
+les grilles ouvragées et bombées des fenêtres.
+Peu après cette ville on entre dans un paysage
+grandiose et sauvage: la route suit la vallée du
+<em>Chirivel</em>, bornée à droite et à gauche par deux
+hautes sierras dont les sommets se découpent
+nettement sous la lumière de la lune; ce sont, à
+<span class="pagenum"><a id="Page_84">84</a></span>
+droite, la <em>sierra de Cullar</em>, à gauche, la <em>sierra
+de las Estancias</em>. Longtemps, on file ainsi entre
+les grandes montagnes, sans rencontrer âme qui
+vive, en plein désert et l'on va vite, car la route
+est bonne et la lune éclaire la campagne comme
+s'il faisait jour.</p>
+
+<p>La route si bonne que nous suivons est toute
+nouvelle, trop nouvelle, car elle n'est pas entièrement
+achevée: brusquement elle cesse en plein
+désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais
+inspecter le sol: à la bonne route qui a fini là
+fait suite un mauvais chemin sur lequel on peut
+cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme
+la chose par une ligne pointillée qui prend
+un peu avant Cullar de Baza et qui continue
+assez longtemps après. En avant donc sur le
+mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore
+passer, mais voici que lui prend la fantaisie de
+descendre, alors il ne descend pas, il tombe et
+nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de
+village de troglodytes, dans lequel il y a autant
+d'habitations creusées dans le roc et dans la
+terre que de maisons. Ce village est <em>Cullar de
+Baza</em>.</p>
+
+<p>Cullar de Baza est bien le village le plus
+sauvage que j'aie jamais vu, au milieu d'une
+région désertique, au fond d'un pays perdu;
+<span class="pagenum"><a id="Page_85">85</a></span>
+c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés.
+Eh! bien, Cullar de Baza est éclairé à la
+lumière électrique! Dans la suite, il m'a été
+donné de remarquer très fréquemment qu'en
+Espagne et plus particulièrement en Andalousie,
+la province cependant sauvage par excellence,
+on fait un emploi presque général de la
+lumière électrique. Je dirai même qu'on en
+abuse tellement que, dans le plus petit village, on
+voit une profusion de lampes à ampoules qui
+brûlent toute la nuit, dans les rues et dans les
+maisons. Et pourtant les chutes d'eau sont rares;
+dans presque tous les cas, cette électricité doit
+être faite avec des machines à vapeur et coûter
+fort cher.</p>
+
+<p>Le vieux chemin continue tant bien que mal,
+surtout mal. Mais ses fantaisies sont nombreuses.
+Voici d'abord un caniveau, mais un caniveau si
+profond qu'il barre complètement la route; tout
+le monde descend et chacun se met au travail;
+les uns vont chercher des pierres, les autres de
+la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux
+canal à l'endroit où devront passer les roues,
+enfin, après une demi-heure de labeur, nous franchissons
+ce mauvais pas.</p>
+
+<p>A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin
+qui plonge dans une rivière qui a de l'eau. Prudemment,
+<span class="pagenum"><a id="Page_86">86</a></span>
+je vais reconnaître le gué: il y a 50 à
+60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le
+chemin descend à pic la berge de la rivière, disparaît
+sous l'eau, réapparaît pour regrimper à pic
+l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
+d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout
+en pleine nuit. La lune vient de se cacher!</p>
+
+<p>Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau
+genre. Imaginez-vous une tranchée creusée au
+milieu du chemin, avec deux rebords pour maintenir
+l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur
+et les deux dos d'âne chacun 30 centimètres
+de haut. Quand les roues avant sont
+descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure
+de l'auto touche sur les rebords et sous peine
+d'avaries graves il est tout à fait impossible
+d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au travail
+une seconde fois, creuser le sol, abattre les
+rebords, combler la tranchée et ça n'allait pas
+vite, car nous n'avions pas affaire à de la terre
+meuble, mais bien à du remblai durci, aussi résistant
+que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure
+nous passâmes enfin.</p>
+
+<p>Puis ce sont des montées et des descentes qui
+varient entre 20 et 25 pour 100, des virages invraisemblables,
+des endroits où le chemin se perd
+dans la lande et semble finir là. C'est la vieille
+<span class="pagenum"><a id="Page_87">87</a></span>
+route espagnole dans toute son horreur, la route
+d'il y a cinquante ans, décrite par Théophile Gautier
+et heureusement à peu près disparue aujourd'hui.
+Nous n'avons trouvé, en effet, que deux
+exemples de ces chemins en Espagne, et sur de
+courts trajets.</p>
+
+<p>Voici enfin la dernière farce que nous réservait
+le vieux chemin: il arrive au bord du confluent
+d'une série de cinq ou six petits rios qui,
+par leur réunion forment <em>la Guadiana menor</em>; ces
+divers rios non encore réunis tiennent un espace
+de terrain considérable, presque un kilomètre.
+Vous croyez peut-être que le chemin se serait
+détourné un peu pour traverser d'un bloc tous les
+rios, après le confluent, c'est-à-dire par un gué
+de largeur normale? Pas du tout, la route vous
+plante là au bord du premier rio et il faut les traverser
+tous successivement... les rares charrettes
+adoptent chacune un itinéraire différent au milieu
+de ce dédale, il y a plus de vingt traces de roues,
+laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur
+et circuler en aveugles au milieu des sables,
+de l'eau, des broussailles et de la boue. On finit
+par atteindre la terre ferme après s'être cru
+perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement
+nous n'avons pu arriver juste à l'endroit
+où il reprend... il faut donc le chercher le
+<span class="pagenum"><a id="Page_88">88</a></span>
+long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres
+en amont, quelques sauts encore dans le
+sable et nous roulons sur le sale chemin, qui nous
+semble un lit de roses à côté des lits des rios.</p>
+
+<p>Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis
+quelques kilomètres je l'apercevais sur notre
+gauche, mais inachevée, impraticable encore, et
+ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant
+nos errements dans les lits des rios, j'avais
+entrevu un instant un magnifique pont en construction
+qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette
+route, bientôt achevés, éviteront aux automobilistes
+qui passeront dans quelque temps la désagréable
+traversée des sources de la Guadiana
+Menor!</p>
+
+<p>Désormais en bonne route, nous atteignons
+rapidement <em>Baza</em>, l'étape: il est une heure du
+matin.</p>
+
+<p><em>Baza</em> est une petite ville d'environ dix mille
+habitants; le choix du gîte sera vite fait, il n'y a
+qu'une auberge: <em>la fonda Granadina</em>. Voilà
+enfin une véritable auberge andalouse, sale, simple,
+rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on
+dort encore moins bien. On nous coucha dans des
+chambres où pendant une bonne partie de la nuit
+se livra une bataille acharnée entre les membres
+de notre caravane, d'une part, et d'autre part les
+<span class="pagenum"><a id="Page_89">89</a></span>
+puces de l'hôtel que nous prétendions déloger.
+La victoire, longtemps disputée, resta finalement
+entre les... pattes des puces.</p>
+
+<p>Ah! j'allais oublier de parler de la remise
+qu'on mit à notre disposition pour loger l'auto;
+elle était vaste, la porte en était haute et large,
+mais au milieu de l'ouverture il y avait une
+pierre, scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres,
+l'auto dut passer la nuit dehors, devant
+la porte de sa remise!</p>
+
+<p>Je me souviendrai longtemps de Baza<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 20 août.</h3>
+
+<p>Notre sommeil avait été rudimentaire, notre
+déjeuner de midi tout aussi rudimentaire. Les
+puces avaient fait court le premier, le second
+était immangeable. On nous servit une <em>tortilla</em>
+(omelette) aux champignons, qui était certainement
+très proche parente des omelettes emplumées
+de don Quichotte, et une viande assez semblable
+à celle que j'avais vu pétrir lentement
+<span class="pagenum"><a id="Page_90">90</a></span>
+par les lions du jardin zoologique de Barcelone.</p>
+
+<p>Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier
+pays, à 3 heures du soir.</p>
+
+<p>Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement
+au flanc d'une montagne calcaire totalement
+aride. La vue embrasse la petite ville noyée dans
+son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on
+atteint les hauts plateaux sur lesquels on roule
+longuement; ces régions élevées sont aussi arides
+que la plaine d'où nous avons surgi. La route se
+poursuit, assez bonne, en ligne généralement
+droite, faisant seulement de temps en temps de
+longs crochets pour descendre dans d'étroites vallées
+où se réfugie la seule végétation de ces
+lieux. A peu près pas de maisons, sauf dans la
+roche quelques cavernes habitées par des gitanos.</p>
+
+<p>On descend enfin dans la large vallée où coule
+le <em>rio Guadix</em>. Le paysage change brusquement
+d'aspect, d'aride et jaune il devient verdoyant et
+cultivé, de désert il se fait habité.</p>
+
+<p><em>Guadix</em>, au bord de la rivière du même nom,
+est joliment étagée au pied des hautes sierras
+dans sa verdoyante vallée. Chaque fois que dans
+ces régions on rencontre de la verdure, on la
+trouve plus fraîche, plus verte qu'ailleurs par
+suite du contraste avec la désolation des déserts
+d'où l'on sort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_91">91</a></span>
+Guadix compte environ 10 000 habitants. La
+route ne pénètre pas dans la ville, qu'elle laisse à
+mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps surmontée
+de son <em>Alcazaba</em> mauresque.</p>
+
+<p>De Guadix à Grenade la route moderne n'existe
+pas encore, c'est l'ancienne route des diligences
+avec sa menace perpétuelle du terrible imprévu.
+Cette route nous a donné beaucoup de mal et si
+tous les kilomètres avaient été semés d'autant de
+difficultés que celles que nous avons dû vaincre
+pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, il nous
+aurait fallu plusieurs jours pour franchir les
+55 kilomètres qui séparent cette ville de Grenade.</p>
+
+<p>Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio
+Guadix, la route est barrée à chaque pas par de
+larges et profonds caniveaux servant à l'arrosage
+des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux
+ces fossés qui traversent le chemin, sont difficiles
+à franchir; l'un d'eux, qui se trouvait au sommet
+d'une véritable arête, nous a d'abord paru infranchissable
+et, en effet, aux premières tentatives
+l'insuccès fut complet: le volant du moteur buttait
+contre l'arête. Il nous fallut travailler comme
+cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous
+étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après
+une heure de travaux savants de terrassements
+<span class="pagenum"><a id="Page_92">92</a></span>
+qu'il nous fut possible de passer de l'autre côté
+de l'obstacle.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui
+exigèrent des travaux du même genre.</p>
+
+<p>Nous avons rencontré ensuite une large rivière
+qu'il fallut passer à gué, mais ce gué avait cela
+de bien spécial qu'au lieu de traverser le lit du
+cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que
+nous suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près
+d'un kilomètre. L'auto n'était plus une voiture,
+mais bien un élégant yacht qui naviguait en un
+fleuve et qui se balançait gracieusement au gré
+des vagues. Enfin notre navigation prit fin et
+nous remontâmes sur l'autre rive.</p>
+
+<p>On atteint alors une contrée absolument désolée:
+des montagnes de terres ou de calcaire rougeâtre,
+nues, où ne poussent que quelques rares
+figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être
+complètement retirée. Eh bien! non, cette région
+est cependant peuplée: de tous côtés on n'aperçoit
+que des trous dans les parois des montagnes
+et de ces trous le bruit de l'auto fit sortir une
+nuée de sauvages, grands et petits, mâles et
+femelles; c'étaient des <i lang="es" xml:lang="es">gitanos</i>. J'arrêtai ma
+voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'&oelig;il
+nous fûmes entourés d'un grand nombre d'exemplaires
+de cette race dont on ne connaît guère les
+<span class="pagenum"><a id="Page_93">93</a></span>
+origines, qui s'est essaimée sur divers points
+d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur
+chacun de ces points d'élection et qui s'est gardée
+intacte de tout mélange de sang étranger.</p>
+
+<p>Ce sont de beaux humains, tous très bronzés;
+les hommes ont un air mâle, les femmes de splendides
+yeux qui font plaisir à voir. Ils n'étaient
+nullement farouches, leurs relations avec nous
+pendant notre courte entrevue furent essentiellement
+cordiales. Mais l'odeur particulière à leur
+race flaire désagréablement à nos narines septentrionales:
+nous les quittâmes.</p>
+
+<p>Ces gitanos des cavernes sont une des grandes
+curiosités de l'Espagne; plus tard on nous en
+montra dans la banlieue de Grenade, mais les
+plus intéressants de tous sont ceux que nous
+venions de voir, dans ce paysage sauvage, dans
+ce coin ignoré, au fond des montagnes.</p>
+
+<p>Nous sommes dans <em>la sierra de Jarana</em>.
+Après avoir été navigateurs nous nous transformons
+en aéronautes: l'auto, comme un ballon
+bien plus que comme une voiture, s'élève rapidement
+le long des murailles abruptes qui forment
+les flancs de cette sierra. La comparaison
+est juste: sur cette route invraisemblable qui
+monte presque sans interruption à 25 pour 100, on
+ne peut dire qu'on roule, tellement on a une impression
+<span class="pagenum"><a id="Page_94">94</a></span>
+nette d'ascension; on s'élève littéralement
+dans les airs, on se sent soulevé verticalement,
+on monte, on monte, on monte. Mais les
+caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
+route est excellent, la machine s'élève en ronronnant
+comme un gros bourdon.</p>
+
+<p>Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations
+notables, c'est le désert des hautes
+sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
+toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait
+derrière une arête vive en lançant mille
+rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous descendions
+nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable
+garde-manger de la voiture assura de façon
+aussi parfaite que d'habitude le menu de ce
+repas; au dessert, plusieurs bouteilles de champagne
+lancèrent aux échos des montagnes leurs
+joyeuses détonations, très certainement inhabituelles
+en ces lieux désolés qui semblent appartenir
+à l'empire de la Mort.</p>
+
+<p>Cette traversée des grandes sierras du sud produit
+un effet saisissant... au clair de lune l'impression
+est plus frappante encore! Après dîner,
+notre marche reprise, nous voilà escaladant de
+nouveau et toujours escaladant. La route procède
+comme les kangourous, par bonds. Le sol est
+heureusement parfait, il le sera jusqu'à Grenade.
+<span class="pagenum"><a id="Page_95">95</a></span>
+On suit d'étroites vallées, très encaissées entre
+des parois à pic; suivant les caprices du chemin,
+on est tantôt à mi-hauteur, tantôt dans le fond
+du gouffre avec là-haut, tout là-haut, un tout petit
+coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au sommet
+des à-pic pendant que dans le trou noir gronde
+sourdement le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours
+de l'eau dans ces hautes montagnes, il fait
+frais, il fait bon. De temps en temps, sur notre
+gauche, une coupée dans les falaises qui laisse
+voir un grand triangle de ciel épinglé d'étoiles ou
+l'un des sommets de la <em>sierra Nevada</em> avec son
+diadème de neiges éternelles.</p>
+
+<p>Une fois la route éprouve le besoin de changer
+de côté: vite elle se précipite au fond du ravin,
+traverse à gué le torrent et regrimpe au flanc de
+l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait
+encore beaucoup d'eau... il doit être absolument
+impossible de passer là après la moindre pluie.</p>
+
+<p>Enfin voici la descente sur Grenade. Mon
+Dieu! que ces anciens Espagnols qui construisirent
+cette ancienne route aimaient donc les
+pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une
+échelle. Ah! il ne faut pas longtemps pour être
+vidé des hauteurs où nous venons d'évoluer,
+dans la ville des derniers rois maures! Il était
+10 heures du soir lorsque, trouvant enfin un sol
+<span class="pagenum"><a id="Page_96">96</a></span>
+horizontal, un joli boulevard tout neuf, nous
+stoppions à <em>Grenade</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a> devant l'<em>Hôtel de Paris</em>.</p>
+
+<p>L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un
+quartier neuf comme lui, mais tout près du centre
+de la ville. Il donne sur un agréable boulevard et
+s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques.
+Il est parfait sous tous les rapports, sauf
+pour ce qui concerne le service. Ah! pour le service,
+n'oublions pas que nous sommes en Andalousie
+et que les Andalous sont les gens les plus
+fainéants de la terre! En arrivant devant l'hôtel,
+la foule des domestiques accourt... et regarde
+mon mécanicien descendre nos bagages de la
+voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il
+faut les déposer; enfin, comme je m'impatiente,
+le même, toujours aimable, me suggère que je
+pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je
+n'ai pas eu la force de me fâcher.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 21 août.</h3>
+
+<p>Le premier mouvement que fait le touriste en
+arrivant à Grenade est d'aller visiter l'<em>Alhambra</em>.
+<span class="pagenum"><a id="Page_97">97</a></span>
+Ce fut aussi ce que nous fîmes avant toute autre
+chose.</p>
+
+<p>Le voyageur qui a entendu proclamer maintes
+fois les splendeurs de l'Alhambra est bien surpris
+de constater que ce palais, dont les merveilles
+ont été comparées aux féeriques descriptions des
+<em>Mille et Une Nuits</em>, a l'air extérieurement d'un
+vieux château fort se dressant au sommet d'une
+colline boisée.</p>
+
+<p>Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui
+sont comme dorés par le soleil et les ans, qui n'a&mdash;vue
+de la ville&mdash;que le mérite de couronner
+pittoresquement sa colline, est intérieurement
+une merveille de décoration poussée aux dernières
+limites de la finesse et du goût. C'est un écrin
+grossier cachant la plus riche et la plus belle collection
+de pierres précieuses!</p>
+
+<p>Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent
+l'Alhambra. Car il n'y a guère plus d'un
+demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre la
+justice qui lui était due et qu'un courant définitif
+d'attention s'est porté sur le monument le plus
+précieux qui nous reste de la civilisation arabe,
+la plus puissante et la plus développée qu'ait
+jamais connue la chaude Ibérie.</p>
+
+<p>Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une
+colline aux flancs couverts de verdure et dont le
+<span class="pagenum"><a id="Page_98">98</a></span>
+sommet, étalé en large plateau, est entièrement
+occupé par l'<em>Alhambra</em>. D'un côté la pente s'incurve
+en un étroit vallon rempli de grands arbres
+et remonte aussitôt à l'autre colline supportant
+<em>les Tours Vermeilles</em>. Du côté qui longe la vallée
+du <em>Darro</em> la paroi est à peu près à pic: les murs
+du palais arabe bordent immédiatement le précipice
+et dominent de très haut toute la ville. De
+Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur sa
+colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se
+trouve, on a une vue différente du pittoresque
+palais. De là-haut on jouit d'une admirable vue
+sur Grenade.</p>
+
+<p>C'est par le vallon ombreux qui se cache entre
+la colline de l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles
+qu'on monte au palais des califes.</p>
+
+<p>De la <em>plaza Nueva</em> part une étroite rue, <em>la
+calle de Gomeres</em>, dont la pente roide, entre de
+curieuses maisons à balcons grillés, conduit à la
+Porte des Grenades (<em>Puerta de las Granadas</em>).
+Cette porte doit son nom à trois grenades sculptées
+à sa partie supérieure; elle fut édifiée par
+les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès
+qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la
+verdure et les frais ombrages qui remplissent le
+vallon. Ici, c'est un enchantement pour le voyageur
+qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts,
+<span class="pagenum"><a id="Page_99">99</a></span>
+et se trouve subitement dans cette oasis.</p>
+
+<p>La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages;
+les arbres qui, serrés, croissent dans le
+val, ont été jusqu'au niveau des collines chercher
+leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de
+prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur,
+en même temps que la fraîcheur, un calme
+et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
+courent rapides sur la pente et bruissent dans
+leurs rigoles de cailloux pointus. Des feuilles, de
+la verdure, de l'ombre, de l'eau à profusion dans
+un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les
+roi maures pour entourer leur palais. De toutes
+parts on voit jaillir des sources murmurantes,
+l'eau coule sans cesse sous la feuillée... mais je
+crois que je me répète... non, je raconte ce que
+j'ai vu.</p>
+
+<p>On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint,
+qui est un très gracieux édifice Renaissance
+construit par <em>Pedro Machuca</em>, le même
+artiste qui érigea la porte des Grenades sous
+laquelle nous avons dû passer tout à l'heure.
+L'empereur hispano-germanique affectionnait,
+paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons
+ses traces à chaque pas. Il voulait embellir et
+aménager pour lui-même l'ancien séjour des
+princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement
+<span class="pagenum"><a id="Page_100">100</a></span>
+pas toujours d'heureux effets et
+les merveilles arabes eussent gagné à rester
+uniques et pures en leur splendeur.</p>
+
+<p>Nous voici maintenant à côté des murailles de
+l'Alhambra; laissant à gauche <em>la Porte de la Justice</em>,
+grande tour d'aspect complètement féodal,
+qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj
+en 1348 et qui était la porte extérieure du palais
+sous laquelle les rois maures auraient rendu la justice,
+nous arrivons sur <em>la Plaza de las algives</em>,
+devant la façade du palais mauresque.</p>
+
+<p>Au milieu de la place il y a un large puits communiquant
+avec des citernes et auprès duquel un
+préposé vend aux touristes le traditionnel verre
+d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est effectivement
+d'un goût très agréable.</p>
+
+<p>En fait de palais arabe, la première chose qui
+frappe les regards en arrivant sur cette place est
+la façade imposante du palais de Charles-Quint.
+L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
+l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui.
+Pour cela, il démolit une partie&mdash;heureusement
+peu importante&mdash;des dépendances arabes et fit
+édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
+Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il
+choque. Il faut cependant avouer qu'exécuté suivant
+les admirables lignes de la renaissance italienne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_101">101</a></span>
+il constitue un pur chef-d'&oelig;uvre de goût,
+de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en
+immense cour circulaire, bordée d'une élégante
+colonnade, au milieu de laquelle devaient se donner
+des tournois et surtout des courses de taureaux.
+Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut
+encore le même Pedro Machuca qui fournit les
+plans du palais, mais le principal artisan en a été
+le grand artiste qui avait nom <em>Alonso Berruguete</em>.</p>
+
+<p>La façade du palais arabe se remarque à peine.
+Les habitations mauresques n'avaient aucune décoration
+extérieure: des murs nus, crépis, sans
+fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
+toutes les ouvertures donnaient sur les élégants
+patios. Quand on pénètre, l'impression,
+plus subite, n'en est que plus forte.</p>
+
+<p>D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de
+Grenade des descriptions après lesquelles il n'y a
+rien à dire. Lisez surtout Théophile Gautier et
+vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
+Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais
+pas d'en essayer une nouvelle description,
+si timide puisse-t-elle être. Mais je voudrais dire
+cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
+succession de merveilles.</p>
+
+<p>C'est d'abord la <em>Cour des Myrtes</em> avec son
+<span class="pagenum"><a id="Page_102">102</a></span>
+immense bassin pour le bain des odalisques: les
+odalisques devaient obligatoirement savoir nager,
+car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
+chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent
+verdissent encore l'eau de leurs reflets. C'est
+la célèbre <em>Cour des Lions</em> avec son entourage de
+fluettes colonnettes de marbre; au milieu, la Fontaine
+des Lions produit un effet bizarre. Je trouve
+que ces lions ressemblent un peu trop à des
+chiens: ce sont des sculptures d'origine phénicienne
+qui furent trouvées par les Arabes dans
+des fouilles et adaptées par eux telles quelles à
+leur fontaine.</p>
+
+<p>Autour de ces cours, des arcs arabes, finement
+ciselés, travaillés avec une quantité de détails et
+de minuties qui tiennent du prodige, à jour
+comme de la dentelle, donnent accès en des salles
+de féerie.</p>
+
+<p>La <em>Salle des Abencérages</em>, la <em>Salle de la Justice</em>,
+la <em>Salle des Ambassadeurs</em>, dans la grosse
+<em>Tour de Comares</em>, la <em>Salle des Deux-S&oelig;urs</em>, les
+différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
+la <i lang="es" xml:lang="es">Salle de los Mocarabes</i>, le <em>Mirador de la
+Favorite</em> avec ses trois délicieuses fenêtres d'où
+l'on a une si admirable vue sur Grenade, tout en
+bas, <em>le Boudoir de la Reine</em>,... tout cela est d'un
+palais de fées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_103">103</a></span></p>
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_115.jpg" width="700" height="291" alt="ALHAMBRA" />
+</div>
+<p class="caption">ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104">104</a></span>
+Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques,
+mosaïques aux tons d'émail inimitables,
+porcelaines vernies aux chaudes nuances fondues,
+bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
+en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs,
+plâtres ajourés et brodés à l'infini, couleurs
+vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
+rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe
+a pu produire dans les contes des <em>Mille et Une
+Nuits</em> se trouve reproduit là en une réalité qui
+tient du songe.</p>
+
+<p>On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.</p>
+
+<p>L'Alhambra est un palais de dentelles... une
+fête de la dentelle dans le ciel!</p>
+
+<p>C'est le summum de la civilisation arabe, non
+pas la civilisation forte et vigoureuse de la conquête,
+mais le génie sensuel, recherché et brillant
+de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
+du dernier éclat, toujours plus vif, d'un
+peuple qui va déchoir.</p>
+
+<p>Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline
+de l'Alhambra au-dessus de la ville s'élève
+l'ancienne citadelle arabe: l'<em>Alcazaba</em>, d'où l'on a
+la vue d'ensemble de Grenade la plus réussie. On
+tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
+un plan en relief, en avant, à droite et à gauche.
+L'extrémité effilée de la colline où nous sommes
+<span class="pagenum"><a id="Page_105">105</a></span>
+entre comme un éperon au c&oelig;ur de la cité. A
+notre gauche, le val ombreux par lequel nous
+sommes montés ici; il est barré à son extrémité
+inférieure par une muraille crénelée, mauresque,
+aux tons fauves de pain doré, qui relie l'Alcazaba
+aux Tours Vermeilles et qui est percée de la
+Porte des Grenades. A gauche toujours, de l'autre
+côté du vallon, s'élève une nouvelle colline qui
+s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
+des maisons et dont le bout est couronné par
+les Tours Vermeilles, <i lang="es" xml:lang="es">Torres Bermejas</i>, grande
+construction mauresque, ancien château fort. Au-delà,
+descendant et s'étalant ensuite dans la
+plaine, la foule des maisons du quartier d'<em>Antequeruela</em>,
+construit par les Maures qui se réfugièrent
+à Grenade après la chute des autres empires
+arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à
+pic nous surplombons l'étroite vallée où coule le
+<em>rio Darro</em>, la rivière bienfaisante de Grenade dont
+les eaux dérivées plus haut dans les montagnes
+et canalisées alimentent fontaines et ruisselets de
+l'Alhambra et de la ville; de l'autre côté de la
+rivière, nouvelle colline couverte de maisons:
+l'<em>Albaycin</em>, l'ancienne ville mauresque. Enfin,
+devant nous, dominée par la masse éléphantesque
+de la cathédrale, la ville de la plaine, la Grenade
+proprement dite, dont les maisons se soudent à
+<span class="pagenum"><a id="Page_106">106</a></span>
+droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles
+d'Antequeruela.</p>
+
+<p>Tout cela, si près, apparaît nettement à nos
+yeux, les rues découpent les pâtés de maisons
+qui ressortent en relief, les places ombragées
+tranchent en vert au milieu du rouge des toitures,
+le rio Darro, couvert sur un long parcours,
+disparaît avant la <em>plaza Nueva</em> pour ne réapparaître
+qu'après l'<em>Alameda</em> et bientôt se jeter
+dans le <em>rio Génil</em> émergeant de sa verdoyante
+vallée.</p>
+
+<p>Grenade est admirablement située au pied des
+derniers contreforts des hautes sierras du sud,
+dont les cimes neigeuses et les rivières toujours
+vives lui assurent en tous temps une agréable
+fraîcheur. Devant elle s'étend une vaste plaine,
+<em>la Véga</em>, riche et fertile, grande oasis au seuil du
+désert andalou.</p>
+
+<p>La fertilité de la Véga est artificiellement
+entretenue par une irrigation bien comprise, bienfait
+posthume des Maures disparus. Comme dans
+les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie,
+comme dans toutes les riches huertas qui
+entourent les villes de la côte méditerranéenne,
+l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
+à son de cloche. La Tour du Guet, <em>Torre de la
+Vela</em>, située dans l'Alcazaba, porte à son sommet
+<span class="pagenum"><a id="Page_107">107</a></span>
+une énorme cloche de 12 tonnes, la <em>Campana
+de la Vela</em>, qui sonne les heures d'irrigation de la
+Véga.</p>
+
+<p>Derrière l'Alhambra, après une légère dépression,
+sur les pentes plus élevées qui montent au
+<em>Silla del Moro</em><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a> s'élève le tout gracieux <em>Palais
+du Généralife</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>. C'était une résidence d'été des
+sultans et surtout des sultanes. C'est là que la
+légende place les amoureux rendez-vous de la
+favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
+La décoration intérieure du Généralife rappelle
+les splendeurs des salles de l'Alhambra, mais ici
+tout est plus coquet, plus mignard, c'est l'élégante
+maison de campagne et non plus l'imposant
+et fastueux palais officiel. Des fenêtres finement
+ciselées procurent une vue inoubliable: l'abîme
+du ravin du Darro, l'Albaycin, les collines percées
+de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
+maisons à miradores, au loin l'immense
+Véga, voilà ce qu'on voit à ses pieds avec la netteté
+caractéristique de l'atmosphère andalouse.
+Et sur la gauche, en se penchant un peu, on
+<span class="pagenum"><a id="Page_108">108</a></span>
+découvre l'Alhambra qui, un peu en contre-bas,
+apparaît en entier sur sa colline.</p>
+
+<p>Mais le grand charme, le charme reposant et
+doux, du Généralife est procuré par ses jardins.
+N'oublions pas que nous sommes ici dans une
+maison de campagne où les arbres et les plantes
+doivent jouer le premier rôle. Le parc et les jardins
+sont encore, paraît-il, tels qu'ils étaient au
+temps des Maures; en parcourant les grandes
+allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de
+légende vous montent au cerveau... à chaque
+tournant on s'attend à voir apparaître la silhouette
+gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de
+gaze, ou la forte carrure d'un Maure bronzé et
+barbu sous le burnous blanc. Tout ce que l'imagination
+mauresque a pu rêver en matière de jardins
+s'est donné ici librement carrière: allées
+bordées de véritables murailles de cyprès, de
+carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
+sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense
+bassin reposant sous les fleurs et les jets
+d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété de
+plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur
+ombre calme ce séjour de la paix et du repos le
+plus raffiné.</p>
+
+<p>Au cours de la promenade dans ces méandres
+on passe devant une petite grotte où bruissent
+<span class="pagenum"><a id="Page_109">109</a></span>
+vivement des eaux bouillonnantes: c'est l'arrivée
+des eaux captées par les Maures dans la sierra
+pour le bien-être de ces lieux.</p>
+
+<p>Notre visite à l'Alhambra et au Généralife
+avait duré des heures et des heures. Nous ne pouvions
+quitter ces palais de rêve, si dissemblables
+de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
+différents voyages mais si charmants, si coquets,
+si frêles et si menus. Il nous fallut cependant
+redescendre à Grenade que nous ne connaissions
+pas encore et où nous avions beaucoup à voir.</p>
+
+<p>Confortablement installés dans un landau traîné
+par deux vigoureux petits chevaux andalous, nous
+avons été parcourir les ruelles tortueuses de l'Albaycin.
+C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
+dès la plus haute antiquité un village couronner
+son faîte; d'abord ibère, puis romain, il est aujourd'hui
+à peu près démontré que ce village
+s'appelait <em>Garnata</em>, d'où est venu Grenade, connaissance
+qui fait disparaître la légende donnant
+aux Maures le parrainage de la ville; on a, en
+effet, longtemps prétendu que les Arabes l'avaient
+ainsi baptisée pour la première fois par suite de
+la vague ressemblance que présentent avec les
+quartiers ouverts d'une grenade les trois collines
+de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours Vermeilles.
+Il est certain que pour une âme quelque
+<span class="pagenum"><a id="Page_110">110</a></span>
+peu poétique, la ville, avec ses toits rouges, sa
+verdure et ses trois collines vives aux flancs roses,
+rappelle assez à l'esprit une grenade que la maturité
+vient de faire éclater; malheureusement cette
+comparaison arrive trop tard, puisque la ville s'appelait
+déjà ainsi à une époque où rien ne pouvait
+justifier le rapprochement.</p>
+
+<p>C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent
+d'abord les Arabes, c'est là que leurs premiers
+princes eurent leur palais, car ce ne fut que plus
+tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans
+l'Albaycin que l'aristocratie mauresque habita
+constamment; ce fut donc aussi la véritable Grenade
+des Maures.</p>
+
+<p>L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré
+par les anciens murs arabes et conserve
+des quantités de maisons édifiées au temps des
+califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture
+typique. On dirait que ces maisons ont été
+construites hier: ce climat tout de soleil, où l'humidité
+n'arrive jamais à saturer complètement
+l'air, est essentiellement conservateur; les maisons
+ne disparaissent qu'à la condition qu'on les
+démolisse; pour démolir il faut travailler et l'on
+sait que l'Andalou professe pour le travail la plus
+religieuse des horreurs. Le soleil dore les vieilles
+constructions et leur donne des tons chauds, des
+<span class="pagenum"><a id="Page_111">111</a></span>
+vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
+une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons
+les moins solides durent éternellement. Aussi
+voit-on nombre de villes et de villages espagnols
+qui paraissent de construction assez récente, qui
+cependant ont l'air absolument arabe et qui arabes
+sont réellement, car ce sont les maisons des anciens
+Maures que le soleil a si bien conservées
+jusqu'à nous.</p>
+
+<p>Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant
+la <em>Plaza de toros</em> conduit au <em>couvent de la Chartreuse</em>,
+célèbre par la richesse inouïe de sa décoration,
+mais aussi par le mauvais goût qui y
+présida.</p>
+
+<p>En voyageurs consciencieux nous nous fimes
+conduire auprès des gitanos qui habitent des
+cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au flanc
+de la colline qui borde le Darro en remontant
+après l'Albaycin. Ces gitanos de Grenade, civilisés,
+apprêtés, habitués à recevoir les étrangers,
+sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
+bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes
+après Guadix, dans la Jarana, libres et sauvages,
+vivant encore comme il y a des siècles, étaient
+autrement curieux.</p>
+
+<p>A la fin de la journée nous nous répandîmes
+dans la ville, au moment où la circulation se fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_112">112</a></span>
+intense et où l'on peut le mieux faire ses petites
+observations.</p>
+
+<p>La Grenade moderne, la ville des rois catholiques,
+s'étend dans la plaine au bas des trois
+collines. Son centre est autour de l'immense
+cathédrale; c'est là que sont les rues les plus
+animées, le milieu du mouvement qui va aussi
+s'étendant au sud dans les beaux quartiers et les
+promenades qui bordent le rio Génil.</p>
+
+<p>J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de
+l'eau, arrosent Grenade: le <em>rio Darro</em> dont les
+flots, souvent bien réduits par les nombreux
+emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit
+ravin qui sépare les collines de l'Alhambra et de
+l'Albaycin et le rio <em>Génil</em> qui longe la ville sans
+y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent des
+neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne
+de la sierra Nevada.</p>
+
+<p>La promenade élégante et animée de Grenade
+se fait sur la <em>Carrera du Génil</em> à laquelle fait
+suite l'<em>Alameda</em> ou promenade d'hiver et que
+prolongent les beaux ombrages qui sont au bord
+du Génil: le <em>paseo del Salon</em> et le <em>paseo de la
+Bomba</em>. C'est une suite de lieux charmants où
+l'&oelig;il peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du
+soir, assis à la terrasse d'un élégant café situé
+sur la carrera du Génil, devant d'excellentes
+<span class="pagenum"><a id="Page_113">113</a></span>
+bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
+loisir admirer la beauté du coup d'&oelig;il que présente
+alors Grenade: la haute <em>sierra Nevada</em>
+(montagne neigeuse) dresse à l'horizon son imposante
+barrière; dans la transparence si pure du
+ciel andalou elle paraît toute proche, elle semble
+dominer immédiatement la ville, on pourrait
+presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la
+main; les filets de neige de ses sommets se colorent
+en rose aux derniers rayons du soleil... Quel
+délicieux contraste de voir de la neige en ces
+pays brûlants! Si nous abaissons nos regards,
+le spectacle autour de nous n'est pas moins curieux:
+toute la population grenadine circule à
+présent sur la promenade; les sveltes Andalouses
+passent gracieuses, sans chapeaux, un seul &oelig;illet
+rouge sang dans leur chevelure noire, au milieu
+du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont guère
+plus du costume national que le <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i> à bords
+plats, noir ou gris; quelques toreadors, ou mieux
+<i lang="es" xml:lang="es">toreros</i> comme on doit dire ici, passent fringants
+en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux aisselles;
+avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des
+allures efféminées de bellâtres et se redressent
+comme des conquérants. Les Andalous ne portent
+généralement pas la barbe, leurs figures entièrement
+rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
+<span class="pagenum"><a id="Page_114">114</a></span>
+leurs pommettes très saillantes, leur
+donnent des airs simiesques assez cocasses.</p>
+
+<p>Des <i lang="es" xml:lang="es">gitanas</i> aux corps souples de bêtes se faufilent
+dans la foule, exerçant mille commerces:
+bonne aventure, billets de loterie, boîtes d'allumettes,
+menus objets permis ou prohibés et
+laissent après elles l'âcre odeur de leur race.</p>
+
+<p>Fièrement campés sur leur selle, des jeunes
+gens chics se promènent à cheval. Les chevaux
+andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
+sveltes, longue queue et longue crinière, la tête
+fière, l'&oelig;il de feu, toujours piaffant, toujours
+caracolant ils ne font pas mentir leur race; ils
+sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
+fougueux que les Maures amenèrent avec
+eux d'Arabie.</p>
+
+<p>Et dans le brouhaha de la foule qui circule,
+un cri, incessamment répété, domine le bruit:
+<i lang="es" xml:lang="es">agua! agua!</i> ce sont les marchands d'eau. Eh!
+oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en
+Andalousie, c'est un commerce très intense, on
+ne peut faire un pas sans rencontrer un marchand
+d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
+a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui
+transporte son liquide dans une alcaraza et qui
+n'a qu'un seul verre pour toute sa clientèle,
+jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_115">115</a></span>
+épaules un grand récipient de fer-blanc enjolivé
+de moulures de cuivre et qui a une ceinture toute
+garnie de verres comme une cartouchière. Il y en
+a même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter
+leur matériel par un grave bourricot.</p>
+
+<p>Tout ce monde se promène ou reste dans les
+cafés jusqu'à une heure très avancée de la nuit.
+Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
+aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages
+que nous avons traversés en pleine nuit, nous
+avons toujours rencontré, à n'importe quelle
+heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade
+c'est encore pire; il est vrai que dans la journée
+la sieste est générale pendant plusieurs heures.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 22 août.</h3>
+
+<p>Pour éprouver une seconde fois le plaisir que
+procure la visite de l'Alhambra, ce matin nous
+remontions au palais merveilleux édifié par les
+souverains nassérides.</p>
+
+<p>Nous avons recommencé notre visite cour par
+cour, salle par salle, n'omettant aucun détail,
+nous arrêtant à toutes les beautés et cela nous a
+paru plus magnifique encore qu'hier.</p>
+
+<p>Que de patience il a fallu à ces artistes arabes
+pour composer les dessins enchevêtrés et compliqués
+<span class="pagenum"><a id="Page_116">116</a></span>
+des moules avec lesquels ils imprimèrent
+dans les plâtres encore frais des murs les délicats
+ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien
+de temps de labeur lent et minutieux représentent
+ces stucs fouillés et ajourés comme de
+la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra
+Nevada dont ils ont tiré ces colonnettes divines
+et ces chapiteaux, ces arcs, ces galeries dignes
+d'un palais céleste!</p>
+
+<p>Et encore, tout cela est considérablement délabré.
+Songez que la restauration et l'entretien
+de ce précieux monument n'ont commencé qu'au
+siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement
+par ses merveilles encore existantes, mais
+aussi par l'évocation de celles qui ont disparu et
+qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
+revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les
+peintures étaient encore fraîches, quand les ors
+scintillaient aux murs et aux plafonds, quand les
+fontaines jaillissaient dans les salles et dans les
+cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs
+de Cordoue ornaient les murs à hauteur d'homme,
+quand d'épais tapis d'Orient, de fins coussins de
+soie dissimulaient les dallages de marbre, quand
+une infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or
+éclairaient les salles en brûlant des huiles parfumées...
+Cela a existé; en douterait-on, que ce qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_117">117</a></span>
+reste démontre l'existence du passé disparu.
+Non, l'imagination arabe ne trouvait pas que dans
+l'irréel de ses contes les brillantes descriptions
+qui souvent nous laissèrent incrédules, ces choses
+ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
+des <cite>Mille et Une Nuits</cite> ou des <cite>Mille et
+Un Jours</cite> peut parfaitement correspondre à ce
+qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
+splendeur.</p>
+
+<p>Dans la salle des Deux S&oelig;urs&mdash;qui doit son
+nom à deux grandes dalles de marbre de son sol,
+exactement semblables&mdash;on voit l'admirable <em>Vase
+de l'Alhambra</em>, grande poterie arabe du quatorzième
+siècle qui est surtout remarquable par les
+dessins émaillés qui l'ornementent. Ces dessins
+représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré
+la défense formelle du Coran de représenter
+des figures animés, les derniers Arabes d'Espagne
+ne craignaient pas d'aller à l'encontre des commandements
+du redoutable Livre Saint. C'était
+un signe certain d'affaiblissement de la forte
+religion qui avait amené la conquête de l'Espagne
+par les Maures et cet affaiblissement préludait à
+l'expulsion prochaine.</p>
+
+<p>Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire
+des Maures. On sait que les Arabes s'emparèrent
+de l'Espagne en l'an 711, après avoir défait <em>Rodrigue</em>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_118">118</a></span>
+ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
+arabisée obéit pendant trois siècles au
+seul calife résidant à Cordoue. En 1031 l'unité
+s'écroula tout d'un coup et l'Espagne mauresque
+fut partagée en une quantité de petits royaumes
+obéissant à des califes distincts. Grenade, comme
+les autres grandes villes, devint aussi capitale
+d'un royaume arabe. Dans le courant du même
+onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du
+Maroc, les <i lang="es" xml:lang="es">Almoravides</i>, rétablirent pour un court
+temps l'unité mauresque de l'Espagne avec Séville
+pour capitale. Cette unité ne dura guère,
+de nouvelles dissensions favorisèrent la <em>reconquête</em>
+castillane et peu à peu, morceau par morceau,
+l'Espagne échappa aux Arabes pour retourner
+entre les mains de ses anciens propriétaires,
+les Goths ou mieux les Castillans, qui
+depuis des siècles attendaient dans les montagnes
+du Nord l'occasion favorable pour chasser
+les envahisseurs. En 1250 les catholiques avaient
+reconquis toute l'Espagne, sauf le seul royaume
+de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
+Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant
+deux siècles et demi le royaume de Grenade
+brilla du plus vif éclat; c'est pendant cette période,
+sous la dynastie des souverains nassérides,
+que Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation.
+<span class="pagenum"><a id="Page_119">119</a></span>
+Ce sont eux qui construisirent l'Alhambra. Hélas!
+la destinée de Grenade devait être la même que
+celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
+Les dissensions intérieures, les luttes des
+partis furent la cause de sa chute plus encore que
+la force ou le courage des armées catholiques. Le
+dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (<i lang="es" xml:lang="es">el Rey
+chico</i>), descendant dégénéré des anciens Arabes,
+fut contraint de remettre la ville aux rois catholiques
+Ferdinand et Isabelle en 1492. Boabdil et les
+derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc
+d'où étaient venus sept siècles auparavant leurs
+pères conquérants... Ils emportaient avec eux le
+bonheur et la civilisation de l'Espagne!</p>
+
+<p>Après les musulmans, les catholiques. Allons
+visiter la <em>cathédrale</em>. Ce colossal monument fut
+commencé en 1523, c'est-à-dire très peu de
+temps après la prise de Grenade. Il comprend
+réellement trois parties distinctes: le <i lang="es" xml:lang="es">Sagrario</i>,
+élevé sur l'emplacement de la grande mosquée
+des Maures, la <i lang="es" xml:lang="es">Capilla Real</i> (la chapelle royale)
+qui renferme deux superbes mausolées, celui des
+rois catholiques (<i lang="es" xml:lang="es">los reyes catolicos</i>) Ferdinand
+et Isabelle et celui de Philippe le Beau et de
+Jeanne la Folle, et enfin la <em>cathédrale</em> proprement
+dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement
+qu'un seul tout; intérieurement ils communiquent
+<span class="pagenum"><a id="Page_120">120</a></span>
+ensemble, mais des grilles obligent à
+sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles
+portes, car il y a trois sacristains et par suite trois
+étrennes!</p>
+
+<p>L'impression que j'ai retirée de ma visite à la
+cathédrale est la suivante: avec le temps, l'argent
+et les matériaux qu'on a employés à élever
+cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France,
+faire un admirable chef-d'&oelig;uvre; ici on n'est
+arrivé qu'à faire quelque chose de colossal,
+d'énorme, de fantastiquement grand, mais du
+plus insigne mauvais goût!</p>
+
+<p>Toute la soirée nous avons erré dans les rues
+en quête d'observations. Les maisons à étroites
+fenêtres munies de grilles à gros barreaux
+recourbés dans lesquels on peut se loger comme
+en une cage, leurs miradores placés sur les toits
+et où l'on doit être si bien pour contempler les
+belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs frais
+patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre
+mystérieuse des couloirs; les allures conquérantes
+des Andalous sous le sombrero, la grâce
+et la souplesse des femmes avec leurs châles à
+franges, leurs grands peignes et leurs mantilles;
+tout cela est d'un peuple réellement différent du
+nôtre.</p>
+
+<p>Mais ici comme partout la couleur locale se
+<span class="pagenum"><a id="Page_121">121</a></span>
+perd. On voit de nouvelles rues où toutes les
+maisons semblent apportées de France et nombre
+de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs
+sous des chapeaux encore plus énormes que ceux
+de nos compatriotes!</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 23 août.</h3>
+
+<p>Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous
+partons de grand matin.</p>
+
+<p>Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a
+dit beaucoup de mal du climat, des routes et des
+hôtels d'Espagne, autant de légendes qu'il convient
+de dissiper, mais ce qui est incontestable,
+c'est la voracité avec laquelle les commerçants
+de ce pays se jettent sur les malheureux étrangers
+qui ont quelque chose à leur acheter ou
+quelque service à leur demander.</p>
+
+<p>A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour
+poser douze rivets à la tôlerie de l'auto. A Murcie
+nous avons contraint l'hôtelier à nous rabattre
+25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas.
+Enfin ici, dans une boutique ayant vaguement
+l'allure d'un garage, on m'a demandé
+108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement
+et fourni pour icelui quelques mètres de
+cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48 pesetas
+<span class="pagenum"><a id="Page_122">122</a></span>
+sur cette fantastique note et j'estime avoir payé
+40 pesetas de trop. Après ce règlement amiable,
+j'ai cru devoir, dans son propre intérêt, mettre
+le patron de la boutique en garde contre de
+pareilles exagérations qui ne pouvaient encourager
+les étrangers à venir visiter son beau pays.
+L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
+ne compte pas sur les étrangers pour manger
+mon pain!»... La voilà bien la fierté espagnole!</p>
+
+<p>Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin,
+l'auto démarre doucement et file dans les vieilles
+rues pour sortir de la ville.</p>
+
+<p>Adieu Grenade!</p>
+
+<p>Nous roulons dans la Véga sur une très bonne
+route bordée d'arbres; de temps en temps des
+ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs de
+la lune nous rappellent que nous sommes dans
+un pays béni où il y a encore de l'eau.</p>
+
+<p>La lune lentement se couche, sa face est pleine
+d'horribles grimaces, on dirait une sorcière qui
+traverse les airs pour se rendre à quelque Sabbat,
+là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître.
+La crête de la Nevada s'est couverte de sang et
+bientôt le globe lumineux en jaillit irradiant d'or
+le manteau de pourpre de la montagne.</p>
+
+<p>Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant
+allégrement les premiers échelons de <i lang="es" xml:lang="es">la</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_123">123</a></span>
+<i lang="es" xml:lang="es">sierra del Anuar</i>; derrière nous la riche Véga
+étale au jour naissant sa luxuriante végétation
+et nous lui lançons un dernier adieu, ainsi qu'à
+la Nevada, ainsi qu'à Grenade qui se perd, éloignée,
+dans les brumes de l'aurore.</p>
+
+<p><em>Alcala la Real</em>, avec ses maisons que le soleil
+a uniformément teintées en ocre brillant, apparaît
+au sommet d'une colline pointue. Nous passons
+dans le bas quartier qui, peu à peu,
+s'éveille; de graves petits ânes andalous entourent
+une vieille fontaine renaissance ornée
+d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
+se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière
+eux. Ces ânes d'Espagne m'ont toujours
+vivement intéressé; ce sont des sages entre les
+sages; leur philosophie inépuisable les accompagne
+sans cesse dans leur modeste et pénible
+carrière. Soumis à leur maître parce qu'ils savent
+que toute révolte serait vaine et rudement châtiée,
+ils s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de
+meilleur dans leur vie de pauvres <i lang="es" xml:lang="es">burros</i> et pour
+ne faire que le travail le plus strictement nécessaire.
+Vous ne les verrez jamais s'effrayer au
+passage de l'auto: ce serait faire une série de
+mouvements qu'ils ont reconnus parfaitement
+inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de
+mules ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en
+<span class="pagenum"><a id="Page_124">124</a></span>
+vont tout droit, de leur petit pas menu, par le
+chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
+happer un chardon qui leur a paru sympathique
+ou pour goûter un peu au chargement qu'ils
+ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
+Quand on les voit trottiner avec leurs petites
+mines graves, on suppose, avec quelque raison,
+qu'ils méditent sur la manière d'effectuer avec le
+moins de fatigue le travail exigé.</p>
+
+<p>Depuis que nous avons quitté la Véga, une
+seule culture défile devant nos yeux lassés par
+cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier aux
+feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
+Des champs de l'arbre à huile s'étendent
+à perte de vue, descendent au fond des
+ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
+comme des bataillons en man&oelig;uvre.</p>
+
+<p><em>Priego</em>, au milieu des vallons couverts d'oliviers,
+ne présente rien de bien remarquable, si ce
+n'est que l'on commence à s'apercevoir d'un
+notable changement dans le caractère des habitants.
+Jusqu'ici nous n'avions traversé que des
+populations sympathiques, même dans l'Andalousie
+de Grenade. Nous pénétrons à présent
+dans la véritable Andalousie: pauvre, sale, hargneuse
+et sauvage. Les mules elles-mêmes se
+font ici plus méchantes et peureuses!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_125">125</a></span>
+Après des détours sans nombre dans <i lang="es" xml:lang="es">la sierra
+de Cabra</i>, on arrive à la petite ville de <em>Cabra</em>,
+sur le <em>rio Cabra</em>... quel pays de chèvres!</p>
+
+<p>Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente,
+parfaite, unie comme un billard. C'est que
+toute cette région renferme quelque peu d'eau.
+En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas
+toujours très remarquables, si ce n'est par la
+poussière, cela provient surtout du manque d'eau.
+Si nos meilleures routes françaises traversaient
+des pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte
+de pluie pendant huit mois sur douze, des pays
+où règne constamment une intense chaleur, des
+pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les
+rechargements, je ne leur donnerais pas deux ans
+pour devenir exactement semblables aux plus
+mauvaises routes de par ici.</p>
+
+<p>A partir de Cabra le chemin devient cahoteux
+et plein de poussière.</p>
+
+<p>Voici <em>Aguilar</em> dont les maisons blanches renvoient
+en lueurs aveuglantes les brûlants rayons
+du soleil. Des paysans en pittoresques costumes
+andalous rentrent des champs, des enfants nus
+piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges
+et en corsages enjolivés jettent des couleurs
+crues sur le blanc des murs. Costumes d'un autre
+âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_126">126</a></span>
+l'Espagne des campagnes et des villages qu'il
+faut voir. Dans les grandes villes, la vie, les
+m&oelig;urs, les costumes deviennent de jour en jour
+plus semblables à ceux des autres villes d'Europe.
+Mais dans la campagne tout s'est attardé
+dans les anciens usages; là seulement on peut
+contempler une humanité pittoresque qui donne
+l'idée de l'Espagne de jadis.</p>
+
+<p>Nous voilà dans la région désolée qui entoure
+Cordoue: de la terre, de la terre rouge à perte
+de vue et une chaleur sèche de four à chaux.
+Aussi loin que l'&oelig;il peut voir sur le pays ondulé,
+on n'aperçoit plus un seul arbre.</p>
+
+<p><em>Fernan Nunes</em>, curieux village de petites maisons
+blanches qui se sont rangées des deux côtés
+de la route comme pour nous regarder passer
+avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.</p>
+
+<p>D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et
+d'une allure jusque-là inconnue: des cailloux
+épars sur le sol dur, jetés çà et là comme exprès,
+fuyant sous les roues, s'échappant comme des
+balles, frappant sur la tôlerie avec des détonations
+de pistolet. A mesure qu'on avance ils se
+font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est
+une couche épaisse comme un empierrage tout
+frais, mais ici permanent. Les pneus sont à rude
+épreuve, les arêtes vives des pierres les incisent,
+<span class="pagenum"><a id="Page_127">127</a></span>
+les déchiquettent, on sent avec douleur
+qu'ils s'en vont par petits morceaux. Lorsqu'en
+France nous avons à traverser un de ces lits de
+cailloux frais que les ingénieurs mettent si gracieusement
+à notre disposition sur toute la largeur
+du chemin, il n'est pas d'injures que nous
+ne proférions ni de plaintes que nous n'exhalions;
+ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des kilomètres
+et toute plainte serait superflue.</p>
+
+<p>Après l'ascension d'une dernière colline de
+terre, la route plonge dans une vaste plaine. Au
+loin un mince fil d'argent: <em>le Guadalquivir</em>, une
+large tache blanche tout au bord: <em>Cordoue</em><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>.</p>
+
+<p>On arrive au bord du fleuve juste en face de la
+vieille métropole religieuse des Maures, de la
+ville sainte qui essaya de supplanter La Mecque
+et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant
+aux mains des <i lang="es" xml:lang="es">ghiaours</i> catholiques. On
+traverse le Guadalquivir sur un pont défendu par
+une ancienne porte fortifiée, <em>la Calahorra</em>. Ce
+pont fut construit par les Arabes, c'est un ouvrage
+monumental de plus de 200 mètres de long,
+de seize arches, assis sur des fondements romains.
+Cordoue fut, en effet, une ville romaine
+<span class="pagenum"><a id="Page_128">128</a></span>
+importante, capitale de la province d'Espagne
+Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
+aux deux Sénèques.</p>
+
+<p>Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps
+sur le pont du Guadalquivir. Notre auto y
+fit aussi une station prolongée malgré la chaleur
+accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve
+on jouit de la plus belle vue panoramique de la
+ville.</p>
+
+<p>De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue
+s'aligne le long de la rive. Au premier plan l'immense
+mosquée, surmontée du clocher et du
+dôme de la cathédrale, additions catholiques; à
+côté d'elle, et à sa gauche, la porte de la ville.
+<em>Puerta del Puente</em>, porte du Pont: deux
+colonnes doriques élevées au seizième siècle sur
+l'emplacement de l'ancienne porte arabe (la <i lang="es" xml:lang="es">Bib
+Alcantara</i>), juste en face du pont. A droite et à
+gauche les maisons arabes qui suivent les rivages
+et montent insensiblement la pente douce sur
+laquelle s'étage la ville.</p>
+
+<p>A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins
+arabes sont encore assez bien conservés.</p>
+
+<p>Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien
+ne rappelle en elle notre civilisation. Ses maisons
+étroitement enchevêtrées ne laissent percevoir
+aucune rue, aucune artère de quelque largeur.
+<span class="pagenum"><a id="Page_129">129</a></span>
+Cordoue est restée figée dans sa forme d'il y a
+mille ans, Cordoue ne possède que d'étroites
+ruelles; autour de la ville seulement on peut
+trouver des promenades et quelques boulevards.
+Connaissant ce détail, nous ne nous sommes pas
+risqués à introduire notre longue voiture dans le
+labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont
+aux piétons et aux <i lang="es" xml:lang="es">burros</i>, nous remontons la
+rive du fleuve le long des murs de la mosquée et
+en contournant la ville nous finissons par découvrir
+une rue un peu plus large que les autres qui
+nous amène devant l'<em>hôtel Suisse</em>, signalé partout
+comme le meilleur de Cordoue.</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui que nous avons constaté la
+température la plus élevée jusqu'ici. Pour une
+fois que nous avons fait exception à la règle
+que nous nous étions fixée de ne pas voyager au
+milieu de la journée, nous avons bien réussi!
+Nous sommes arrivés à l'hôtel à midi, bouillants
+de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
+remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées
+par notre évaporation prolongée. Notre
+couvert est mis dans un <em>patio</em> bien aéré, le menu
+est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
+L'hôte, la bouche en c&oelig;ur, nous répond
+que la glace qui se consomme à Cordoue est
+amenée une fois par jour de Séville par le train;
+<span class="pagenum"><a id="Page_130">130</a></span>
+or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue
+n'aura pas de glace; c'est abasourdissant! Voilà
+une ville de 50 000 mille âmes qui possède la
+température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
+même pas une machine à glace, elle fait venir sa
+glace de Séville, c'est-à-dire de 150 kilomètres,
+et si le train reste en panne,&mdash;ce qui arrive
+en Espagne,&mdash;ou si le glacier de Séville manque
+le départ, tout le monde est obligé de boire
+chaud pendant vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Cordoue est une ville morte au centre d'un
+pays défunt.</p>
+
+<p>Jadis la campagne qui l'environne, <i lang="es" xml:lang="es">la Campina</i>,
+admirablement irriguée par les Maures,
+était fertile et verdoyante; c'est aujourd'hui un
+désert où l'on ne voit que quelques maigres
+champs de blé, pas un arbre, pas un brin de verdure
+et qui doit sa stérilité aux chrétiens comme
+Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.</p>
+
+<p>Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville
+sainte qui mérita le nom de La Mecque d'Occident,
+capitale de toute l'Espagne mauresque,
+métropole de l'érudition arabe où accouraient les
+étudiants de tous les points d'Europe, au centre
+d'un pays dont la fertilité était alors proverbiale,
+Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
+d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_131">131</a></span>
+En 1236 les catholiques <i lang="es" xml:lang="es">reconquistadores</i> mirent
+fin à sa brillante fortune. Plus fanatiques,
+plus maladroits surtout que les Arabes, les Castillans
+ne surent utiliser le précieux instrument
+qui venait de leur échoir. Les Maures avaient
+autrefois respecté la croyance des chrétiens
+vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
+l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger
+la ville et la campagne de ceux qui avaient
+apporté la richesse, de ceux qui l'emportèrent
+avec eux.</p>
+
+<p>Après le départ des Arabes, Cordoue meurt
+subitement,... cadavre elle est encore aujourd'hui.
+Elle a actuellement environ 50 000 habitants qui
+se perdent dans son grand squelette comme un
+corps trop maigre en un trop vaste habit.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici
+par les propriétés conservatrices du climat espagnol.
+La Cordoue d'à présent est exactement
+celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles
+qui furent construites par les Maures, ses rues
+étroites et tortueuses sont les mêmes que parcouraient
+les Arabes au temps des califes. Les
+Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe
+après dix siècles, reconnaîtraient leur ville, rentreraient
+dans leurs maisons, comme s'ils en
+étaient sortis d'hier seulement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_132">132</a></span>
+Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée?
+Il n'y a que deux causes de transformation pour
+les villes: l'humidité destructrice et la pioche des
+démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les
+maisons peuvent se conserver intactes indéfiniment.
+Pourquoi démolir si l'on n'a pas à reconstruire?
+Les nouveaux quartiers sont le propre des
+villes qui se développent; ici, au contraire, il y a
+déjà trop de maisons pour le nombre des habitants,
+point n'est besoin d'en construire de nouvelles.</p>
+
+<p>Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y
+voit guère que des maisons inhabitées et des
+mendiants. C'est à croire que tous ses habitants
+mendient; ils nous suivaient en troupe compacte,
+tendant la main; à chaque carrefour nous étions
+assaillis par de nouvelles supplications, souvent
+nous devions écarter des bras quémandeurs qui
+nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu
+des gens très proprement vêtus me demander
+<i lang="es" xml:lang="es">cinco centimos</i>.</p>
+
+<p>Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute
+une ville.</p>
+
+<p>L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée
+par le champignon chrétien poussé en son
+milieu, n'en est pas moins encore une des merveilles
+du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_133">133</a></span>
+La grande mosquée de Cordoue est l'expression
+de la civilisation arabe, vigoureuse et
+croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
+résultat de cette même civilisation, devenue raffinée
+et sceptique.</p>
+
+<p>C'est un asile, vaste comme la religion de
+Mahomet, où la demi-obscurité et la fraîcheur
+invitent au repos et à la prière. Une forêt infinie
+de gracieuses colonnes continuant la forêt d'orangers
+et de palmiers du délicieux patio qui la précède.
+C'est l'épanouissement de l'art arabe dans
+toute son uniforme beauté. C'est une heureuse
+union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
+l'immensité. C'est la compréhension si nette
+qu'avaient les Arabes de tout ce qui touche à
+l'embellissement de la vie.</p>
+
+<p>L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même
+idée que celle qui présida à la construction des
+mosquées égyptiennes. C'est la simplicité même,
+des rangs de colonnes également distantes, symétriquement
+disposées, suivant la longueur comme
+dans le sens de la largeur. Ces colonnes, réunies
+entre elles par des arcs arabes allant régulièrement
+de l'une à l'autre, supportent un plafond
+uniforme: plat et en bois précieux richement
+incrusté à l'origine, remplacé par d'horribles
+voûtes depuis la domination castillane. On conçoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_134">134</a></span>
+qu'un pareil monument n'a pas de limites,
+qu'il peut être incessamment agrandi. C'est ce
+qui eut lieu pour la grande mosquée de Cordoue;
+elle fut construite en plusieurs fois par
+les califes omyades, sans que les parties ajoutées
+successivement altèrent en rien l'harmonie
+générale.</p>
+
+<p>Il y a là des colonnes de tous les styles et de
+toutes les formes. Il y en a de tous les matériaux:
+porphyre, marbres de diverses nuances, jaspe,
+granit, vert antique. Cette diversité, loin de
+nuire, ajoute encore au charme qui se dégage de
+la forêt de pierres.</p>
+
+<p>Les deux <i lang="es" xml:lang="es">mibrabs</i> qui subsistent sont deux
+purs chefs-d'&oelig;uvre. Le dernier en date représente
+l'arc arabe parfait, il est orné de mosaïques
+inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont
+les sculptures sur stuc rappellent assez certains
+ornements de l'Alhambra.</p>
+
+<p>On met à jour, en ce moment, des chapelles
+latérales dont les fines ciselures, jusque-là cachées
+sous un déplorable plâtras, semblent tenir plus
+du tissu que de la pierre, tellement elles sont
+légères, aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus
+on va les voir osciller.</p>
+
+<p>Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se
+plaise à contempler la perspective unique au
+<span class="pagenum"><a id="Page_135">135</a></span>
+monde de toutes les colonnes allant se perdre
+dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on
+ne peut s'arracher au charme qui vous étreint
+dans cet ancien temple de l'islam.</p>
+
+<p>Je crois qu'on y resterait des journées entières
+si l'on n'en était chassé par la horde sale et
+puante des mendiants et des sacristains qui en
+ont fait leur tanière.</p>
+
+<p>Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir
+cette chose admirable, l'impression qu'il me
+semble que tout le monde éprouverait, comme je
+l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse.
+Et qui ne serait attristé au spectacle du vandalisme
+qui a fait trouer les plafonds, détruire les
+arcs gracieux, abattre les fines colonnades du
+milieu de la mosquée pour y encastrer une cathédrale
+colossale et de mauvais goût? D'un mauvais
+goût plus frappant encore par la lourde
+richesse dont l'église est ornée et la simple beauté
+de ce qui reste de la mosquée.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens ont crié à la profanation en
+voyant à Grenade le palais de Charles-Quint
+élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
+d'une partie du palais des rois Maures. Je ne
+partage pas absolument leur avis, d'abord parce
+que le palais de l'Empereur est de l'art le plus
+pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire
+<span class="pagenum"><a id="Page_136">136</a></span>
+qu'une faible partie des bâtiments mauresques
+dont la disparition n'a nullement nui à la beauté
+de ceux qui restent.</p>
+
+<p>Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation
+qui eut lieu, un acte de pure barbarie
+qui a fait détruire à jamais l'harmonie du chef-d'&oelig;uvre
+d'une civilisation qui n'est plus. Et ce
+même Charles-Quint, auquel l'autorisation de
+construire la cathédrale au milieu de la mosquée
+avait été surprise, contemplant un jour l'irréparable,
+dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais
+su ce que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas
+fait, car ce que vous construisez là se trouve partout
+et ce que vous aviez auparavant n'existe
+nulle part dans le monde.»</p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 24 août.</h3>
+
+<p>La seule animation de Cordoue s'est réfugiée
+au <i lang="es" xml:lang="es">Paseo del Gran Capitan</i>, promenade ainsi
+nommée en souvenir du fameux général Gonzalve
+de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples
+en 1495 et que ses compatriotes, les Espagnols,
+surnommèrent le <em>Grand Capitaine</em>. C'est un
+grand et large boulevard planté d'orangers et de
+palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels.
+Les habitants de Cordoue viennent, le plus nombreux
+<span class="pagenum"><a id="Page_137">137</a></span>
+possible, s'y promener aux heures fraîches
+de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin
+de faire croire que leur ville est encore habitée!
+On y rencontre des Andalouses... bien moins
+jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont ici
+des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas
+voir armés d'escopettes et de <i lang="es" xml:lang="es">navajas</i>!</p>
+
+<p>La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette
+nuit en un orage bienfaisant, une abondante
+pluie a rafraîchi l'atmosphère et maintenant que
+le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a
+point trop chaud; allons, le climat de l'Espagne
+n'est pas si terrible qu'on le prétend en France!</p>
+
+<p>L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis.
+Il y a de la glace!... Il paraît que le train de
+Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre légende
+française représentant les hôtels espagnols comme
+au-dessous de tout ne se vérifie toujours pas.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir, en route pour Séville.</p>
+
+<p>Il faut redescendre au bord du Guadalquivir,
+retraverser le vieux pont des Arabes, refaire
+pendant une quinzaine de kilomètres la route par
+laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des
+collines nues qui forment de ce côté le bord de la
+vallée du grand fleuve andalou, nous trouvons la
+bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
+l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_138">138</a></span>
+que celui d'hier. Avec un peu d'eau cette route
+si large pourrait être excellente, malheureusement
+il n'y en a point, le Guadalquivir est trop
+loin. Les cailloux restent éternellement en suspens,
+les charrettes, trop rares, ne peuvent les
+enfoncer et se contentent d'y creuser de profondes
+ornières... Les ornières dans les cailloux,
+c'est une affaire bien particulière, je vous prie de
+le croire! Il y a 40 kilomètres comme cela, en
+première vitesse tout le temps.</p>
+
+<p>On rencontre très peu de voitures. En Andalousie,
+on va principalement à cheval, à mule ou
+à âne. Les chevaux andalous sont très beaux, ils
+forment avec leurs cavaliers de fort jolies silhouettes.</p>
+
+<p>Et l'on va, montant et descendant d'éternels
+mamelons grillés par le soleil. Pas un arbre, la
+terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
+printemps le sol se couvre de quelques moissons,
+le reste du temps c'est le spectacle désolant du
+vide infini.</p>
+
+<p><em>La Carlota</em>, le dernier village de la province
+de Cordoue, maisons basses et blanches régulièrement
+alignées le long du chemin.</p>
+
+<p>On passe ensuite dans la province de Séville;
+aussitôt la route devient bonne. Du haut d'une
+colline, voici qu'on distingue une ville toute
+<span class="pagenum"><a id="Page_139">139</a></span>
+blanche: c'est <i lang="es" xml:lang="es">Ecija</i>, qu'on a surnommée <em>la
+poêle à frire de l'Andalousie</em>; c'est dire que le
+soleil doit y être particulièrement caressant!</p>
+
+<p>La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui
+vient de Grenade, qui a beaucoup d'eau et qui
+fait tourner plusieurs moulins arabes bien conservés;
+mais elle est située au fond d'une véritable
+cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés
+lui renvoient consciencieusement tous les
+rayons solaires; elle a tout ce qu'il faut pour frire!</p>
+
+<p>La ville est confite dans son ancienneté, mais
+pas comme Cordoue; ce n'est pas un cadavre,
+elle est coquette et animée. Ses basses maisons,
+aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme
+autant de petits chefs-d'&oelig;uvre, sont serrées les
+unes contre les autres; ses rues, larges de deux
+pas, ne laissent pas aller les rayons du soleil jusqu'au
+sol... Elles se défendent de leur mieux.
+Toutes les murailles sont peintes de blanc ou de
+couleurs claires et riantes. Une quantité de clochers
+effilés, hauts, pointus, semblables à des
+minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le
+ciel.</p>
+
+<p>Une population pittoresque, qui a conservé
+une bonne partie des anciens costumes andalous,
+circule ou séjourne dans les rues étroites où nous
+avons juste la place de passer avec notre voiture.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140">140</a></span>
+Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.</p>
+
+<p><em>Luisiana</em> est un pauvre <i lang="es" xml:lang="es">pueblo</i> autour duquel
+ne poussent que de chétifs palmiers nains dans
+l'immensité des champs où pâturent comme ils
+peuvent de grands troupeaux de taureaux de
+combat. Ces brutes lèvent la tête à notre approche
+et nous regardent passer avec des airs
+ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
+peut-être de spectacle dans quelques jours.
+Nous les voyons là bien tranquilles; dans l'arène
+ils seront furieux et fous!</p>
+
+<p>La route escalade une haute colline rouge,
+derrière le sommet de laquelle se cache <em>Carmona</em>.
+Après un dernier virage, l'auto, lancée
+comme une balle, se rue dans la ville apparue
+tout à coup; c'est une véritable surprise: du
+désert on a sauté dans la vie. La ville était réellement
+embusquée au dernier tournant de la route,
+son apparition inopinée nous a fait peur. Un
+coup de frein et les chevaux assagis passent sous
+une belle porte, au delà de laquelle s'agite une
+population compacte et remuante.</p>
+
+<p><em>Carmona</em> est une vieille ville: au temps des
+Romains elle s'appelait <em>Carmo</em>. A peu de distance
+des constructions actuelles, on a découvert
+une importante nécropole romaine renfermant une
+<span class="pagenum"><a id="Page_141">141</a></span>
+grande quantité de tombeaux, bien conservés,
+très intéressants à visiter. Elle fut aussi une ville
+arabe florissante; avec son alcazar mauresque,
+sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville,
+ses maisons basses, elle a conservé, comme
+tant de ses s&oelig;urs, un air absolument arabe, une
+allure de famille, les traits des ancêtres.</p>
+
+<p>On sort de Carmona en passant sous un portique
+mauresque très bien conservé et très grandiose.</p>
+
+<p>Nous trouvons alors une route, oh! une route
+comme on n'en voit qu'en approchant des grandes
+villes. C'est Séville qui s'annonce: poussière,
+ornières et trous, il nous reste une quarantaine
+de kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis
+considérablement l'allure et nous n'en sommes
+pas moins gais pour cela.</p>
+
+<p>De misérables villages s'allongent de temps en
+temps au bord de la route; ils ont toujours et
+toujours l'air arabe. Quelle puissante empreinte
+les Maures ont laissée sur cette Espagne! A
+chaque instant on s'attend à voir sortir des
+Arabes des maisons et s'épandre dans les petites
+rues en troupe bariolée et remuante. C'est que
+ces villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes
+sombres, ces fenêtres étroites et rares ont été
+créés par eux et pour eux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_142">142</a></span>
+Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui
+habita la péninsule après les Romains. Il fut surtout
+l'être le mieux adapté au pays et à son climat.
+Il disposa l'Espagne à son usage: son génie
+plane encore au-dessus de son ancien séjour.</p>
+
+<p>L'Espagne fut arabe.</p>
+
+<p>Le Maure parti, son empreinte resta éternelle;
+tout resta lui: les villes, les maisons, même les
+usages et même les habitants chez lesquels son
+sang se reconnaît encore.</p>
+
+<p>L'Espagne est restée arabe.</p>
+
+<p>Au moment où le soleil se couchait avec la
+célérité qui le caractérise à cette latitude, nous
+traversions <em>Alcala de Guadaira</em>, petite ville où
+semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers
+de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un
+moulin dans chacune des maisons; on entend de
+toutes parts un continuel ronron de cylindres
+écrasant les grains.</p>
+
+<p>C'est ici que prend la route qui va sur Cadix,
+la route que nous viendrons chercher bientôt.</p>
+
+<p>Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons
+et sautons dans les trous de la route. Le
+compteur marque 143 kilomètres; nous sommes
+donc tout près de <em>Séville</em>. En effet, voici venir
+au-devant de nous quelque chose de très éclairé;
+c'est un tramway, et électrique, s'il vous plaît!
+<span class="pagenum"><a id="Page_143">143</a></span>
+Un long boulevard solitaire, puis des maisons de
+banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards
+éclairés, animés, des boulevards de grande
+ville, une rue, une large place plantée de luxuriants
+palmiers et sur laquelle une foule intense,
+sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque
+à musique; une autre rue, étroite celle-là, laissant
+à peine passer la voiture, et enfin nous stoppons
+devant l'<em>Hôtel de Madrid</em><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>.</p>
+
+<p>Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville,
+est vaste et luxueux. Les chambres en sont peu
+confortables, la cuisine y est assez bonne; le service,
+fait par un personnel andalou, est détestable.
+Un grand patio, planté de beaux palmiers
+entourant une fontaine, où l'on prend agréablement
+son café en rêvassant dans des fauteuils
+d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous
+les patios espagnols; c'est là un secret que je
+n'ai jamais pu pénétrer, que cette brise fraîche
+qui vous caresse toujours délicieusement dans les
+patios, même en plein midi. Une salle à manger
+de style arabe à colonnettes et à ciselures sur
+stuc qui rappelle l'Alhambra évoque aux estomacs
+les délices des festins mauresques, mais la
+<span class="pagenum"><a id="Page_144">144</a></span>
+mine renfrognée des garçons qui circulent autour
+des tables et leurs inattentions indélicates vous
+enlèvent rapidement le supplément d'appétit qui
+était résulté de cette vision.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 25 août.</h3>
+
+<p>Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue
+l'Andalousie sale et Séville l'Andalousie
+riche.</p>
+
+<p>Séville représente la grande cité, remuante,
+gaie, bruyante. Elle est commerçante et industrielle.
+Sa situation au bord du Guadalquivir, que
+le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour
+les navires, en fait aussi une ville maritime. Des
+rues animées, de vastes boulevards, beaucoup de
+places, de belles promenades bien ombragées,
+d'immenses jardins publics où les palmiers et les
+orangers poussent avec l'exubérance de ce climat,
+de l'eau en abondance, en font un agréable séjour
+au milieu du désert andalou.</p>
+
+<p>Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui,
+comme Cordoue, c'est à la fois la cité de
+jadis et la ville du présent, c'est la ville maure
+qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine
+de vigueur, a su rester capitale.</p>
+
+<p>C'est à Séville que les traditions et les costumes
+<span class="pagenum"><a id="Page_145">145</a></span>
+nationaux se sont le mieux conservés. Ici
+est le foyer de la tauromachie: Séville a même
+créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne
+plus qu'à Séville on n'a le goût du clinquant
+et du geste matamore; mieux qu'en tout
+autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable
+Espagne <i lang="es" xml:lang="es">flamenco</i>.</p>
+
+<p>Le mot <i lang="es" xml:lang="es">flamenco</i> a voulu désigner tout ce que
+le caractère espagnol a récolté de bizarre dans le
+mariage du sang goth avec le sang maure. Flamenco,
+c'est la frénésie du peuple, c'est la passion
+du clinquant, du cri, de la bestialité; c'est
+<em>la folie espagnole</em>. Flamenco sont les courses de
+taureaux, les danses populaires, les déhanchements
+obscènes aux castagnettes et aux tambourins;
+flamenco les combats de coqs, la vantardise
+et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, et
+les &oelig;illades des cigarières, et les effets de torse
+des toreros, tout cela est flamenco!</p>
+
+<p>Cette disposition particulière de caractère est
+générale chez l'Espagnol, mais elle est portée à
+son degré le plus élevé chez l'Andalou. Ce dernier
+forme le peuple le plus pittoresque qui se
+puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est
+une population sale, fainéante et désagréable,
+dont on a vite assez.</p>
+
+<p>Les Andalous ont un aspect et une démarche
+<span class="pagenum"><a id="Page_146">146</a></span>
+caractéristiques. Tous sous le sombrero national,
+leur maigreur, leur ventre rentrant et leurs fesses
+jetées en arrière, leur figure entièrement rasée,
+en font la copie exacte des toreadors que nous
+avons tous vus en France aux courses de taureaux...,
+c'est qu'aussi la majorité des toreros
+sont Andalous.</p>
+
+<p>Les Sévillannes sont généralement petites et
+vives; grands yeux noirs qu'elles ne tiennent pas
+dans leurs poches; petits pieds, corps souple,
+démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles
+portent leurs cheveux collés aux tempes. Celles
+qui n'ont pas encore arboré le chapeau circulent
+en cheveux avec la mantille ou bien seulement
+un &oelig;illet rouge ou un ruban de couleur vive au
+milieu du front ou sur la tempe. Elles sortent
+surtout le soir, après les heures brûlantes; dans
+la journée elles restent paresseusement dans le
+délicieux patio que possède toute maison d'Andalousie.</p>
+
+<p>Le <em>patio</em> est le centre de la vie dans ces pays
+chauds. C'est une cour ménagée au milieu de la
+maison; dallée de marbre, entourée de colonnes
+supportant une galerie vitrée qui longe le premier
+étage, elle communique avec toutes les
+pièces du rez-de-chaussée. Un velarium protège
+le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
+<span class="pagenum"><a id="Page_147">147</a></span>
+dans une vasque centrale le rafraîchit, des
+plantes exotiques l'égayent. Un couloir le fait
+communiquer avec la rue où une grille à jour,
+souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas
+les regards des passants de pénétrer dans ce frais
+intérieur. C'est une cour qui est surtout un
+appartement, un appartement commun où l'on se
+tient la plus grande partie du temps.</p>
+
+<p>L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère,
+puis romaine, elle devrait, d'après la légende,
+son nom actuel au souvenir d'une aventure
+arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis
+(nom primitif de Séville) pour se rendre à Rome,
+César trouva au sortir de la ville une vieille
+femme en haillons qui l'arrêta et qui, se disant
+sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller
+dans la ville éternelle où l'attendait le poignard
+de l'assassin. Jules César passa outre, mais
+quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on
+se souvint de la prophétie et l'on donna à la ville
+le nom de <i lang="es" xml:lang="es">Civitas Sibillæ</i>, ville de la Sybille,
+d'où serait venu Séville.</p>
+
+<p>Séville fut conquise par les Maures en 712;
+elle participa en première ligne à leur brillante
+civilisation et fut même quelque temps capitale
+de l'Espagne arabe, après le démembrement du
+califat de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des
+<span class="pagenum"><a id="Page_148">148</a></span>
+catholiques en l'an 1248, mais des événements
+heureux la préservèrent de la ruine qui s'était
+appesantie sur la plupart des cités arabes après
+la reconquête. Elle fut assez longtemps résidence
+de la cour qui y entretint ainsi un mouvement et
+un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
+découverte de l'Amérique amena d'immenses
+richesses dans son port qui pour longtemps fut
+l'un des plus florissants de l'Europe.</p>
+
+<p>Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue
+sa Mosquée, Séville a son Alcazar.</p>
+
+<p>L'<i lang="es" xml:lang="es">Alcazar</i> de Séville n'est pas un aussi précieux
+monument de la civilisation arabe, car il
+fut en grande partie refait par les Castillans; il
+n'en est pas moins &oelig;uvre authentique, ses restaurations
+étant le fait d'artistes arabes employés
+dans ce but par les princes catholiques. Le roi
+légendaire de Séville, <em>Pierre le Cruel</em> (1350-1369),
+fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
+son successeur Henri II<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a> contribua aussi pour
+beaucoup à la réédification de l'ancien palais des
+<span class="pagenum"><a id="Page_149">149</a></span>
+rois maures. Enfin Isabelle la Catholique, puis
+Charles-Quint continuèrent et terminèrent les
+travaux, toujours avec le concours des Maures et
+de leurs derniers descendants espagnols.</p>
+
+<p>L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques,
+est celui d'une forteresse. Rien n'éveille
+l'idée des splendeurs de l'intérieur,... les jardins,
+les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de
+très hautes murailles.</p>
+
+<p>A l'intérieur c'est un peu la même chose que
+ce que nous avons vu à l'Alhambra, mais plus
+homogène, car c'est un palais et non une série de
+palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux
+sont mieux conservés mais moins harmonieux,
+moins fins: on sent que c'est plutôt de la
+copie d'art que de l'art proprement dit.</p>
+
+<p>Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux
+enchantés où se plaisaient les califes et leurs
+favorites, ont été profondément modifiés par
+Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un
+séjour qui donne une idée de ce que pourrait être
+le Paradis de Mahomet.</p>
+
+<p>Nous errâmes longtemps dans ces <em>délices des
+rois mau-au-au-res</em>. Orangers aux fruits d'or,
+longs boulevards de myrtes odorants, allées de
+buis taillés comme le marbre, interminables palmiers
+portant là-haut, tout là-haut, des quantités
+<span class="pagenum"><a id="Page_150">150</a></span>
+de grappes de dattes qui seront mûres en novembre,
+bananiers, eucalyptus, cactus, verveines,
+rosiers et caroubiers, allées ombreuses, fontaines
+jaillissantes, kiosques de repos, tout est conçu,
+exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le repos
+du corps, la satisfaction des sens.</p>
+
+<p>Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>,
+la <em>cathédrale</em> est du gothique dans
+toute sa puissante beauté. Cette fois, voilà une
+&oelig;uvre catholique espagnole qui est de bon goût.
+C'est simple et gracieux et cependant gigantesque;
+la cathédrale de Séville est un des plus
+vastes édifices gothiques religieux qui soient au
+monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée
+d'une coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula
+plusieurs fois, est pleine d'ombre mystérieuse; la
+lumière y arrive pâle et tamisée par d'étroits vitraux
+qui sont de pures merveilles. Les courbes
+gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les
+larges colonnes vont se perdre dans l'obscurité
+du sommet formant comme un ciel brumeux et
+imprécis au-dessus du ch&oelig;ur de la <i lang="es" xml:lang="es">capilla mayor</i>.
+Il faudrait des heures et des heures pour voir
+comme il le mérite l'intérieur de cette cathédrale
+<span class="pagenum"><a id="Page_151">151</a></span>
+qui est un véritable et précieux musée de peinture
+et de sculpture.</p>
+
+<p>Extérieurement, la masse énorme semble un
+peu lourde, mais à son côté la <i lang="es" xml:lang="es">Giralda</i> produit un
+effet si superbe!</p>
+
+<p>La Giralda est un ancien minaret arabe devenu
+clocher catholique. Jadis la grande mosquée de
+Séville étalait ses splendeurs sur l'emplacement
+où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la
+tour du muezzin fut conservée par les Castillans
+qui ornèrent son sommet d'une statue de la Foi,
+mobile sur un pivot, formant girouette (<i lang="es" xml:lang="es">giraldillo</i>)
+et qui a donné son nom à la tour. La Giralda
+est le plus beau monument mauresque de
+Séville, elle date du douzième siècle, au temps
+de la domination des <em>almohades</em> de Barbarie.
+Elle a près de 100 mètres de haut et de très loin
+dans la campagne signale au voyageur la capitale
+de l'Andalousie.</p>
+
+<p>Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans
+la journée, pendant la grosse chaleur, on voit peu
+de monde dans les rues, dès que le soleil commence
+à se coucher, Sévillans et Sévillannes
+s'empressent de quitter leurs maisons et s'épandent
+sur les boulevards et sur les places. La nuit
+tombée, on reste stupéfait de voir l'animation
+vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points
+<span class="pagenum"><a id="Page_152">152</a></span>
+importants de la cité. Bien que Séville soit
+grande et peuplée, on se demande d'où peut bien
+sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires
+ou civiles commencent leurs concerts, les
+cinématographes en plein air crépitent et balbutient,
+chanteurs et chanteuses braillent sur des
+estrades de planches, les castagnettes retentissent
+et les danses commencent. Il faut avoir
+vu soi-même pareille animation pour s'en faire
+une exacte idée. Hier au soir, en arrivant,
+nous crûmes qu'il y avait fête à Séville; pas
+du tout, c'est tous les soirs de l'année comme
+cela!</p>
+
+<p><em>Majos</em> et <em>Majas</em> s'en vont côte à côte dans la
+foule crapuleuse et hurlante. Sévillans et Sévillannes
+de marque, qui toute la journée s'étaient
+tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,
+arborent chapeaux et mantilles, montent dans
+leurs équipages et vont interminablement faire
+la navette sur le <em>paseo de las Delicias</em>, immense
+boulevard ombreux et toujours bien arrosé
+qui longe le Guadalquivir depuis l'ancienne
+tour mauresque de l'Or jusqu'au parc Marie-Louise.</p>
+
+<p>Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense
+animation règne joyeuse et bourdonnante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 26 août.</h3>
+
+<p>Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse
+Manufacture de Tabacs de Séville. Nous
+apprîmes avec regret que la visite n'était pas
+autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur,
+les cigarières y travaillent à peu près nues,
+motif qui ne fit qu'augmenter singulièrement les
+regrets de mon ami Adrien!</p>
+
+<p>Dans la journée, les rues et les places les plus
+larges, et par suite les plus exposées aux rayons
+du soleil, sont à peu près désertes. Toute l'animation
+de Séville se concentre alors dans l'étroite
+<em>calle de las Sierpes</em>. C'est la rue des affaires, des
+banques, des cafés et des cercles. Interdite aux
+voitures, couverte d'immenses tentes ou <i lang="es" xml:lang="es">toldos</i>
+allant d'une maison à l'autre et qui la protègent
+complètement des rayons solaires, elle semble
+alors le rendez-vous de tout Séville depuis le
+négociant, le courtier, l'employé qui s'y rendent
+pour leurs affaires, l'élégant dés&oelig;uvré qui va au
+cercle, la jolie Sévillanne qui parcourt curieusement
+les magasins, le flâneur qui s'installe au
+café, les toreros qui ne trouvent plus que là des
+gens pour admirer leurs effets de torse et de
+fesses, les majas en quête d'amoureux, les sauvages
+<span class="pagenum"><a id="Page_154">154</a></span>
+paysans andalous venus en leurs retardataires
+mais si pittoresques costumes pour vendre
+quelque récolte, les vieilles duègnes fardées et
+horribles accomplissant une louche commission,
+les cigarières qui toutes à la tâche ne sont retenues
+par aucune heure fixe à la manufacture, les
+gitanas, les gamins et, par-dessus tout, les mendiants
+qui suivent toujours la foule et enfin jusqu'aux
+touristes comme nous qui viennent curieusement
+regarder ce peuple bigarré qui s'agite.</p>
+
+<p>Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes,
+c'est que tout le monde se gratte, mais se
+gratte perpétuellement... les habitants de Séville
+doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres
+touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire,
+finirent par se gratter aussi!</p>
+
+<p>Après un déjeuner que je dois proclamer
+exquis, nous avons quitté <em>l'Hôtel de Madrid</em>, à
+3 heures du soir. L'auto nous emporte maintenant
+vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix,
+Algésiras, Gibraltar. Primitivement je comptais
+aller de Grenade à Malaga, Gibraltar et Cadix,
+puis de là atteindre Séville, mais il me fallut changer
+mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet
+que la route nouvelle n'était pas encore achevée
+entre Malaga et Gibraltar et que la vieille, la
+route aux surprises dont nous nous serions cependant
+<span class="pagenum"><a id="Page_155">155</a></span>
+accommodés, était momentanément coupée
+irrémédiablement sur plusieurs points. Je fus
+donc obligé de prendre le nouvel itinéraire suivant:
+Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar
+pour revenir ensuite de Gibraltar à Séville.
+Cela allongeait notre parcours de 200 kilomètres
+environ, mais sur le total nous n'en étions pas à
+cela près!</p>
+
+<p>Il faut refaire jusqu'à <em>Alcala de Guadaira</em> la
+mauvaise route par laquelle nous sommes arrivés.
+A Alcala, on prend à droite la route royale de
+Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement
+meilleure, quoique bien raboteuse encore.</p>
+
+<p>On atteint assez rapidement <em>Utrera</em>, grand
+pueblo à l'air cossu, mais dont la voirie est réellement
+trop insuffisante: on fait de véritables
+plongeons successifs dans de grands trous situés
+bien au milieu des rues. Mais dès la sortie de la
+petite ville on trouve une route lisse comme un
+tapis où l'on roule vivement; il y a bien de loin
+en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement
+faire de la vitesse.</p>
+
+<p>Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné.
+On circule au milieu des plantes désertiques,
+on ne rencontre âme qui vive, pas le
+moindre village, pas même des chemineaux. De
+temps en temps de grandes <i lang="es" xml:lang="es">manadas</i> de taureaux.
+<span class="pagenum"><a id="Page_156">156</a></span>
+Nous avons dû traverser un de ces troupeaux
+qui avait envahi la route; aucune des
+redoutables bêtes ne manifesta d'hostiles intentions
+à notre égard. S'ils avaient voulu cependant,
+leurs cornes effilées seraient entrées dans le
+radiateur comme dans du beurre!</p>
+
+<p>En approchant de Jerez la route redevient défoncée,
+mais sur quelques kilomètres seulement.
+Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
+pas énormément de vignobles autour de la ville
+dont les caves sont si célèbres, des champs incultes
+surtout et beaucoup de figuiers de Barbarie.</p>
+
+<p>Nous traversons <em>Jerez</em> sans nous y arrêter; la
+ville, jolie et riche, mérite une visite, aussi nous
+proposons-nous d'y faire étape au retour.</p>
+
+<p>Un peu après la sortie de la ville, on trouve un
+carrefour où de nombreuse routes s'en vont dans
+toutes les directions sans qu'aucun poteau indicateur
+puisse montrer la bonne; après nous être
+renseignés auprès d'indigènes que la charitable
+Providence avait placés là tout exprès, nous prenons
+franchement à gauche la direction de Cadix.
+Les Espagnols de là-bas prononcent <em>Cadi</em> avec
+une intonation naïve qui nous amusait beaucoup
+chaque fois que nous avions à les interpeller pour
+demander notre chemin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_157">157</a></span>
+Toujours la campagne nue; aucun arbre ne
+vient rompre la monotonie du désert. On ne rencontre
+que quelques rares paysans montés sur de
+petits <i lang="es" xml:lang="es">burros</i>, qu'ils excitent de leur continuel:
+<i lang="es" xml:lang="es">arrea, arrea</i>. Sur la route très bonne, l'auto
+glisse silencieuse et douce.</p>
+
+<p>Sur la droite, le soleil vient de plonger sous
+l'horizon, laissant derrière lui une lueur pourpre
+d'incendie; subitement c'est la nuit, sans transition
+on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière
+éclatante à la nuit sombre et sans lune.</p>
+
+<p>Au morne silence de tout à l'heure a succédé
+un vague grondement, plutôt un murmure, et des
+émanations âcres, mais agréables, nous viennent
+par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.</p>
+
+<p>Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment
+éclairée, c'est <em>Puerto de Santa-Maria</em>:
+une ville toute en longueur, une interminable rue
+resplendissante de lumières, très animée, mais
+encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de
+traverser cette ville sans fin et quand nous arrivons
+au bout, un habitant interrogé nous annonce
+que nous nous sommes trompés, et que
+pour aller à Cadix, <em>Cadi</em>, il aurait fallu tourner à
+gauche avant l'entrée de la ville. Très bien! il
+nous faut maintenant refaire en sens inverse
+<span class="pagenum"><a id="Page_158">158</a></span>
+l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de
+trous, jusqu'au commencement de la ville où
+nous trouvons effectivement la bonne route.</p>
+
+<p><em>Puerto de Santa-Maria</em> est une des villes
+curieuses et bien spéciales qui se sont établies
+en couronne autour de la baie de Cadix. C'est
+une ville importante de 20 000 habitants et riche
+de caves qui sont presque aussi célèbres que
+celles de Jerez. Elle est située au bord du <em>Rio
+Guadalete</em> et à son embouchure dans l'Océan, ou
+mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre
+commode et bien abritée. C'est une
+ville antique; ses habitants s'honorent de descendre
+d'une colonie grecque qui vint s'établir là
+plusieurs centaines d'années avant Jésus-Christ.</p>
+
+<p>En sortant de la ville on traverse un grand
+pont sur le Guadalete, d'où l'on découvre, le
+jour, toute la première partie de la baie de
+Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas
+la mer nous apercevons au loin, au delà des flots,
+une vaste illumination qui semble suspendue
+dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout
+de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous
+sommes arrivés, nous avons encore à contourner
+toute l'immense baie, puis à suivre l'étroite bande
+de terre au bout de laquelle Cadix est comme à
+l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_159">159</a></span>
+une heure ou deux suivant l'état de la route.</p>
+
+<p>Celle-ci continue cependant toujours très roulante.</p>
+
+<p><em>Puerto-Real</em>, autre ville, autre port de la baie
+dont les habitants prétendent à une noblesse
+encore plus ancienne que celle de Puerto de
+Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le <em>Portus
+Gaditanus</em>. Malgré leur antique descendance, les
+gens de cette ville entretiennent déplorablement
+le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect
+des &oelig;uvres ancestrales et laissent-ils subsister
+religieusement les travaux des Grecs et des
+Romains sans vouloir y toucher? Franchement
+le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis
+de longues années avant Jésus-Christ! Il y a des
+trous où un enfant se tiendrait caché, l'auto saute
+dedans pendant que geignent les ressorts et que
+soupirent les pneus.</p>
+
+<p>Après Puerto-Real la route devient mauvaise.
+Cliché habituel: trous et poussière.</p>
+
+<p>En mer les lumières de Cadix scintillent toujours.
+Elles semblent fuir; nous nous en éloignons
+en effet; tant que nous n'aurons pas
+atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons
+le dos à notre but.</p>
+
+<p>Enfin voici la bifurcation de la route qui continue
+sur Algésiras; brusquement nous revenons
+<span class="pagenum"><a id="Page_160">160</a></span>
+à droite, nous passons au milieu de marais salants
+aux émanations violentes et caractéristiques,
+traversons un pont et quelques vieilles
+fortifications qui défendaient jadis l'<em>Isla de Leon</em>
+dans laquelle nous sommes maintenant et voilà
+les lumières d'une nouvelle ville.</p>
+
+<p>C'est <em>San-Fernando</em> qui continue la série des
+ports de la baie. Ville de près de 30 000 habitants,
+animée et bruyante et comme ses s&oelig;urs
+très brillamment éclairée.</p>
+
+<p>Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie
+Cadix à la terre ferme. C'est une digue de près
+de 15 kilomètres de long, battue des deux côtés
+par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans
+l'eau, hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle
+trône Cadix. L'Océan gronde autour de nous,
+ses vagues qui se heurtent dans la nuit rejaillissent
+jusque sur la route. De temps en temps
+la blancheur de quelques flots écumeux apparaît
+dans les ténèbres. Le vent du large souffle par
+rafales humides. Nous avançons tout doucement
+sur un sol horriblement défoncé, vers la ville de
+l'Océan qui brille devant nous.</p>
+
+<p>A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme
+toutes les villes espagnoles du sud; dès la nuit
+venue, fête perpétuelle, fête de la fraîcheur, de
+l'air pur et de la nuit!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_161">161</a></span>
+Il faut circuler dans un dédale interminable
+de minuscules rues dans lesquelles deux voitures
+ne pourraient passer de front, que dis-je, une
+seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on
+est obligé de prendre toutes sortes de précautions
+pour ne pas frotter les garde-boue aux murailles.</p>
+
+<p>On arrive cependant sur la <em>plaza de la Constitucion</em>,
+assez large et ombragée, au milieu de
+laquelle se trouve l'<em>Hôtel de Cadix</em> qui a eu
+l'honneur de réunir tous nos suffrages<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>.</p>
+
+<p>Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement
+andalou quant au service. Le patron et son
+personnel sont d'une complaisance à laquelle
+nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
+agréablement.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 27 août.</h3>
+
+<p><em>Cadix</em> est dans une situation unique et bien
+curieuse. Cette ville, dont la fondation remonte
+à la plus haute antiquité puisque les Phéniciens
+en jetèrent les premières bases plus de mille ans
+avant Jésus-Christ, est construite sur un roc en
+<span class="pagenum"><a id="Page_162">162</a></span>
+plein Océan; son étroit territoire n'est relié à la
+côte d'Espagne que par une mince et longue
+jetée où ne trouvent place que la route et le
+chemin de fer. De tous côtés l'Atlantique vient
+battre ses murailles de ses vagues verdâtres.
+L'étroit espace dont les habitants disposaient les
+a obligés, pour ménager la place, à construire
+en hauteur, ce qui a fait que dans ce pays où
+l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
+aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples
+étages, s'est faite une physionomie bien à elle.
+Toutes ses habitations n'en ont pas moins tenu
+à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios
+et leurs miradores, leurs patios où les heures du
+jour se passent nonchalantes et fraîches, leurs
+miradores d'où l'on contemple l'enchantement
+des nuits étoilées sur l'Océan sans limites.</p>
+
+<p>Cadix a encore un aspect spécial à cause de la
+peinture de toutes ses maisons: jaune clair,
+rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel badigeon
+blanc.</p>
+
+<p>Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de
+la mer, une ville qui charme le regard: c'est
+une ville plaisante, pittoresque, jolie, c'est un
+admirable coup d'&oelig;il; aussi les Espagnols, voulant
+exprimer son brillant aspect, l'ont-ils surnommée
+<i lang="es" xml:lang="es">la Taza de plata</i>, la tasse d'argent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_163">163</a></span>
+Cette ville a une histoire curieuse, une histoire
+de hauts et de bas, d'ères de prospérité
+suivies de périodes de misère. Ce fut toujours un
+entrepôt de marchands, riche quand le commerce
+allait bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient.
+On peut dire encore que ce fut la ville
+des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci qu'elle
+dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour
+servir d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils
+allaient chercher dans les Gaules et jusqu'en
+Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
+furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent
+par le même commerce; ils lui donnèrent en plus
+la qualité de port de guerre et y formèrent de
+nombreuses flottes. Sous les empereurs romains,
+Cadix était parvenue à un degré de prospérité
+qui la classait parmi les villes les plus riches de
+l'empire. Les invasions barbares, puis l'arrivée
+des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est
+ruinée et dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine
+définitive; la découverte de l'Amérique la galvanisa
+tout à coup. L'or des nouvelles possessions
+espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient
+sans cesse les galions. Le commerce des
+métaux précieux qui l'avait fait naître la ressuscita
+et l'amena rapidement à un degré de prospérité
+qu'elle n'avait peut-être pas connu lors de sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_164">164</a></span>
+splendeur antique. La perte progressive des
+colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu
+son trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa
+dernière colonie; Cadix depuis lutte courageusement
+pour conserver quelques bribes de son ancien
+commerce, mais malgré son aspect brillant
+c'est une ville qui va toujours s'appauvrissant.</p>
+
+<p>Le <em>Port</em> est situé du côté de la baie de Cadix.
+Des grandes jetées, où s'amarrent maintenant de
+trop peu nombreux navires, on a une fort intéressante
+vue sur la ville. Cadix, la jolie <i lang="es" xml:lang="es">ciudad</i>,
+a ainsi très grand air avec ses maisons bien construites
+et la belle architecture de ses monuments
+qui se détachent sur le ciel laiteux.</p>
+
+<p>Une agréable promenade est celle qui consiste
+à faire entièrement le tour de la ville par le
+chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
+ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan,
+de murs très élevés au-dessus du flux et du reflux
+de la marée; on peut faire ainsi un tour complet
+pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
+nouveau. A l'est on voit le port, la première
+baie et les villes qui reposent à ses bords:
+Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au
+sud, la seconde baie avec ses marais salants et
+les villes de Puerto-Real, La Carraca, San Carlos
+et San Fernando et la longue jetée qui, comme
+<span class="pagenum"><a id="Page_165">165</a></span>
+un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest,
+l'Océan infini aux flots d'émeraude qui déferlent
+régulièrement sur la plage de sable. Au nord
+enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et
+qui se perd dans un horizon de légères vapeurs,
+la côte qu'on suit par la pensée au delà des
+limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir,
+plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs
+qu'est l'embouchure du <em>rio Tinto</em> avec Palos et
+la Rabida: <em>Palos</em>, le petit port d'où Christophe
+Colomb s'élança à la découverte du Nouveau
+Monde, <em>La Rabida</em>, le couvent où l'illustre navigateur
+séjourna.</p>
+
+<p>Au cours de notre circulaire promenade je dois
+mentionner la visite que nous avons faite à la
+petite église de <em>Santa Catalina</em>, située dans un
+ancien couvent de capucins. Nous allions y voir
+la toile de Murillo, <em>le Mariage mystique de sainte
+Catherine</em>, la dernière &oelig;uvre du maître; Murillo
+travaillant à ce tableau tomba de son échafaudage
+et mourut des suites de cette chute.</p>
+
+<p>Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons
+parcouru les vieilles petites rues qui entourent
+la cathédrale et où l'on voit un peuple très original.
+Les <i lang="es" xml:lang="es">gaditanes</i> effrontées avec leurs grands
+châles à franges, aux couleurs vives et brodés de
+fleurs, sont généralement jolies au possible. Elles
+<span class="pagenum"><a id="Page_166">166</a></span>
+ne mentent pas à leur antique descendance;
+Cadix, la <i lang="la" xml:lang="la">Gades</i> romaine, pourvoyait Rome de
+danseuses célèbres par leur beauté et leur...
+désinvolture.</p>
+
+<p>Je recommande tout spécialement la cuisine de
+l'<em>Hôtel de Cadix</em>, elle est délicieuse et a le bienheureux
+mérite d'être accompagnée d'une cave
+incontestablement supérieure. Un déjeuner dans
+cet hôtel, suivi d'un café lentement siroté dans le
+frais patio, est un bienfait des dieux! Il nous
+fallut cependant nous arracher aux délices de
+Cadix, notre âme errante de voyageurs nous
+poussant toujours plus loin. A 3 heures et demie,
+le chargement des bagages sur l'auto étant achevé,
+nous sortions de la place de <em>la Constitucion</em> et
+par <em>le Môle</em> et la <em>Porte de Mer</em> nous débouchions
+sur la digue.</p>
+
+<p>Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous
+eûmes le plaisir d'admirer Cadix avec toutes ses
+lumières. Aujourd'hui, au grand jour du lumineux
+soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille
+sous les feux du ciel.</p>
+
+<p>La jetée traverse d'abord les flots de la mer:
+d'un côté l'Océan immense et de l'autre la double
+baie de Cadix. A mesure qu'on se rapproche de
+la côte les flots s'éloignent, puis les abords de la
+digue se convertissent en marais salants dont les
+<span class="pagenum"><a id="Page_167">167</a></span>
+blancheurs éclatantes réfléchissent le soleil. Il
+doit s'extraire de là des quantités infinies de sel,
+car on en voit à perte de vue des deux côtés de
+la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides
+de 7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent
+autant de blanches collines. Une voie de chemin
+de fer serpente au milieu du précieux résidu de
+la mer pour l'aller porter au loin.</p>
+
+<p>Après avoir traversé <em>San Fernando</em>, on atteint
+rapidement la bifurcation où l'on prend la route
+d'Algésiras.</p>
+
+<p>Tout de suite un obstacle sérieux se dressa
+devant nous. Un rio profond, ou plutôt un canal
+allant répandre l'eau de la mer dans les marais
+salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais
+un pont de bateaux, dont le tablier mobile suit le
+niveau de l'Océan, montant avec le flux, descendant
+avec le reflux. Au moment où nous arrivons,
+la marée est haute et le tablier est relié des deux
+côtés à la rive par des lignes brisées à 45°; impossible
+de passer avec la longue voiture dont l'empattement
+est trop grand et le ventre trop bas. Il
+nous fallut attendre que la marée descendît un
+peu, puis au moyen d'un savant assemblage de
+planches glissées sous les roues, nous pûmes
+franchir ce mauvais passage.</p>
+
+<p><em>Chiclana de la frontera</em> est une vieille ville,
+<span class="pagenum"><a id="Page_168">168</a></span>
+sale, vilaine, mal bâtie et encore plus mal pavée
+que toutes celles que nous avions traversées jusqu'ici.
+Comme plusieurs autres villes de la région,
+elle doit son appellation de <em>de la frontera</em>, à ce
+qu'à une époque du moyen âge (quatorzième
+siècle) elle se trouva à la frontière des derniers
+États mauresques.</p>
+
+<p>La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira
+désormais en s'améliorant au point de devenir
+bientôt tout à fait bonne, aussi bonne que les
+routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême
+Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée
+de beaux eucalyptus et traverse une région
+bien cultivée, de vignobles surtout. Puis elle
+rentre dans le désert, dans la brousse de petits
+arbustes, sans cultures, sans maisons, sans pueblos.
+De grands troupeaux de taureaux, de
+chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
+marrons, paissent dans la lande, gardés par des
+pâtres à cheval.</p>
+
+<p>Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible,
+caché derrière les montagnes qui bordent
+la côte.</p>
+
+<p><em>Veger de la frontera</em> est un village assez insignifiant,
+perché sur sa roche et qu'évite la route.
+Ce pueblo n'a d'autre intérêt que d'être situé non
+loin du célèbre <em>cap Trafalgar</em>, où Nelson perdit
+<span class="pagenum"><a id="Page_169">169</a></span>
+la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied
+du village, on laisse à gauche la route qui va sur
+<em>Medina Sidonia</em>, on s'enfonce dans une gorge
+étroite où l'on traverse le <em>rio de l'Alamo</em>, puis
+après une montée, on pénètre au milieu d'une
+lande déserte et grandiose.</p>
+
+<p>Les rares humains que nous rencontrons ont
+l'air sauvage. Tout de gris habillés, vestes courtes
+et rondes, pantalons évasés dans le bas et garnis
+de lacets flottants, larges sombreros, presque
+tous à cheval, on dirait des <i lang="es" xml:lang="es">gauchos</i> des <i lang="es" xml:lang="es">pampas</i>
+de l'Amérique du Sud; ceux-là doivent sans doute
+venir d'ici, Espagnols aussi.</p>
+
+<p>On passe non loin de la grande <em>lagune de la
+Janda</em>, que nous trouvons à peu près à sec. Le
+pays se fait de plus en plus désert et sauvage;
+cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe,
+a un cachet de grandeur qui impressionne
+fortement: on se sent si petit au milieu de ces
+solitudes!</p>
+
+<p>Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte
+de furie; sans m'en douter j'ai rendu la main à
+mon puissant moteur qui en profite pour fuir
+cette région sauvage. Une véritable griserie d'air
+et de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons
+âprement la joie de nous sentir emportés au
+milieu de ces landes inhabitées et sinistres.
+<span class="pagenum"><a id="Page_170">170</a></span>
+Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans
+des proportions inhabituelles: l'indicateur de
+vitesse, consulté par hasard, m'apprend tout à
+coup que nous marchons à 90 kilomètres à l'heure.
+Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder
+à payer l'inévitable conséquence. A peine
+avais-je réduit normalement notre vitesse qu'une
+brusque détonation nous annonçait la mort d'un
+pneumatique.</p>
+
+<p>La voiture est maintenant silencieuse au bord
+de la route: c'est l'arrêt en plein désert; l'impression
+poignante de tout à l'heure nous étreint
+de nouveau, plus violemment encore. Nous
+sommes là quatre, isolés, livrés à nous-mêmes,
+dans l'immensité vide, à des kilomètres et des
+kilomètres de toute habitation, réellement sous
+l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant
+autour de nous que des montagnes, de la terre et
+quelques maigres arbustes; pas un homme, pas
+un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service,
+que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...</p>
+
+<p>Mais voici que le moteur a de nouveau rompu
+le silence par ses joyeux ronrons. Sous l'effort
+vigoureux et adroit de mon mécanicien, le bandage
+détérioré a vite été remplacé par un neuf.
+Nous repartons après un arrêt de trois quarts
+d'heure à peine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_171">171</a></span>
+Les sommets de <em>la Sierra de la Luna</em> se profilent
+devant nous dans l'azur du ciel; le désert
+se peuple de végétaux civilisés: des chênes-lièges
+croissent sur les hauteurs. Une coupée de
+montagnes qu'on traverse et nous arrivons au
+rivage: l'Océan, <em>le détroit de Gibraltar</em>.</p>
+
+<p>En suivant la côte nous gagnons <em>Tarifa</em>.</p>
+
+<p><em>Tarifa</em> est la ville la plus méridionale de toute
+l'Europe; plus bas, bien plus bas au sud qu'Alger.
+Pittoresquement étendue au bout de son
+cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe
+civilisée en face de l'Afrique sauvage dont la
+côte, la côte de Barbarie, est là devant toute
+proche, visible à l'&oelig;il nu. Tarifa est au milieu
+du détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui
+éclaire ce corridor de la navigation, voit à son
+pied les flots de la Méditerranée se marier aux
+vagues de l'Océan Atlantique.</p>
+
+<p>Après Tarifa, la route s'engage dans une série
+de lacets et s'élève sur les pentes de la sierra;
+la nuit nous surprit brusquement dans la montée,
+tout est noir maintenant, seule la route blanchit
+sous l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants,
+l'éclairage illumine quelques instants des
+pans de montagnes ou le feuillage sombre des
+chênes verts. Tout à coup la descente commence,
+et en même temps apparaissent de nombreuses
+<span class="pagenum"><a id="Page_172">172</a></span>
+lumières, vives, rangées sur une longue ligne,
+mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar
+qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa
+pointe, de l'autre côté de la baie d'Algésiras.</p>
+
+<p>Nous descendons lentement une route aux
+détours sans nombre, ayant constamment les
+lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté
+de l'eau; le coup d'&oelig;il est merveilleux, on dirait
+une illumination. Au bas de la sierra, la route
+entre dans une ville qui paraît sale et délabrée:
+c'est <em>Algésiras</em><a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>.</p>
+
+<p>Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons
+l'<em>Hôtel Reina Christina</em>, situé quelque cent
+mètres en dehors de la ville, au milieu d'admirables
+jardins descendant jusqu'à la mer.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 28 août.</h3>
+
+<p>L'<em>Hôtel Reina Christina</em> est cet hôtel qui
+abrita la troupe nombreuse de diplomates venus
+ici l'hiver dernier pour participer à la trop
+fameuse Conférence!</p>
+
+<p>Il est tout neuf et paraît représenter exactement
+le type de l'hôtel moderne absolument parfait.
+<span class="pagenum"><a id="Page_173">173</a></span>
+Entouré de la végétation exotique d'un immense
+parc, situé sur une légère éminence d'où
+l'on découvre toute la baie, juste en face du roc
+de Gibraltar, il est construit et agencé suivant
+les règles du confort le mieux compris. Il est
+composé de plusieurs corps de bâtiments disposés
+en étoile et venant se rejoindre au centre sur un
+cinquième au milieu duquel est réservé un patio
+large et commode. Chacun des bâtiments est
+étroit, afin de ne comporter qu'un appartement
+et qu'un couloir en largeur: le couloir derrière,
+les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage
+afin que toutes les chambres soient aussi bien
+situées les unes que les autres. Toutes les
+chambres ont des balcons et celles des bouts possèdent
+une véritable véranda italienne avec
+colonnes de pierre et toiture. Au rez-de-chaussée
+une galerie couverte suit toutes les façades et sert
+à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
+en permettant de jouir constamment de l'admirable
+spectacle qu'on a de tous les points de cet
+hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les perfectionnements
+qu'a pu faire naître l'amour du confortable
+le plus recherché sont ici réunis, que le service
+y est admirablement fait, qu'une propreté
+méticuleuse y est observée, que la cuisine en
+est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description
+<span class="pagenum"><a id="Page_174">174</a></span>
+de l'hôtel rêvé par tous les voyageurs les
+plus difficiles, et cet hôtel, nous l'avons trouvé au
+fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous
+ne devions pas pouvoir nous loger convenablement.
+Cet hôtel est tenu par une Société anglaise;
+son personnel est presque entièrement
+français, car la direction n'a jamais pu mettre la
+main sur des garçons espagnols complaisants et
+polis.</p>
+
+<p>La chambre dans laquelle on m'installa est
+celle qui fut occupée durant la Conférence par le
+délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, qui
+présida le diplomatique cénacle.</p>
+
+<p>Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès
+mon réveil, je me suis précipité à la fenêtre: merveilleux!
+Gibraltar est là devant nous, de l'autre
+côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur
+la base de l'énorme rocher qui semble un lion
+couché dans la mer et tourné vers l'Europe. Le
+roc est une grosse montagne qui a plus de
+400 mètres de haut; il est troué de casemates et
+d'embrasures comme un nid de fourmis et tout
+hérissé de canons.</p>
+
+<p>La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait
+face à Gibraltar. La ville espagnole semble regarder
+jalousement sa rivale anglaise qui est florissante
+et forte, tandis qu'elle végète et se délabre
+<span class="pagenum"><a id="Page_175">175</a></span>
+lamentablement; mais Algésiras a eu sa
+Conférence!</p>
+
+<p>Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent
+fermer le détroit: c'est la côte du Maroc,
+c'est là que nous irons demain.</p>
+
+<p>Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement
+xénophobe, bien que la France soit virtuellement
+en guerre avec le Maroc,&mdash;il y a
+quelques jours seulement que Casablanca était
+bombardée par la flotte française et à l'heure actuelle
+les troupes du général Drude combattent
+les Maures fanatisés,&mdash;nous espérons ne pas
+retrancher de notre programme, Tanger, que
+nous nous étions promis de visiter. Avant de
+partir on nous a prédit que nous ne pourrions
+pas débarquer à Tanger ou qu'en tous cas notre
+sécurité y serait fort compromise. Nous verrons
+bien.</p>
+
+<p>Car le voyage à Tanger me paraît le complément
+indispensable d'un voyage en Espagne. Les
+Maures, chassés de la péninsule, s'en furent
+d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc.
+C'est donc à Tanger qu'il faut aller voir les anciens
+Arabes d'Espagne. C'est là-bas seulement
+que nous pourrons nous faire une idée définitivement
+exacte des villes d'Espagne qu'ils construisirent
+pour eux, mais qu'ils n'habitent plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_176">176</a></span>
+En attendant nous allons consacrer notre journée
+d'aujourd'hui à visiter Gibraltar.</p>
+
+<p>Le bateau à vapeur qui fait le service de la
+baie met à peine une demi-heure pour aller d'Algésiras
+à Gibraltar.</p>
+
+<p>A mesure qu'on s'en approche, la montagne
+anglaise ressemble de plus en plus à une énorme
+bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de
+tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme
+par une étroite bande, très basse, à peine plus
+haute que les vagues. Le rocher abrite une quantité
+infinie de canons et de travaux de défense;
+on le dit imprenable, surtout avec l'appui de la
+flotte anglaise.</p>
+
+<p><em>Gibraltar</em> en elle-même est une ville peu intéressante.
+L'architecture est insignifiante, les monuments
+nuls. Les rues en sont très propres: ça
+c'est anglais; les magasins fort sales: voilà qui
+sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne
+ville espagnole, encore habitée par beaucoup
+d'Espagnols. On y voit aussi de très nombreux
+visages britanniques, mais tous fonctionnaires
+ou touristes.</p>
+
+<p>La ville est grouillante de soldats anglais. La
+garnison en compte six mille sur un total de
+vingt-cinq mille habitants!</p>
+
+<p>On y rencontre beaucoup de Maures en costume
+<span class="pagenum"><a id="Page_177">177</a></span>
+indigène qui annoncent la proximité du
+Maroc.</p>
+
+<p>Le port de guerre est allongé entre la ville et
+d'immenses jetées. Il a l'air formidable; nous y
+vîmes une quantité de grands cuirassés anglais et
+parmi eux un croiseur français, le <cite>Du Chayla</cite>,
+venu s'approvisionner de charbon et se reposer
+un peu de la dure campagne qu'il poursuit actuellement
+au Maroc pour y appliquer les résultats
+de la Conférence d'Algésiras!</p>
+
+<p>A l'aspect de cette montagne farouchement
+fortifiée, de cette ville qui n'est qu'une vaste
+caserne et qu'un immense entrepôt militaire, de
+ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein
+de bruit et de mouvement et bourré d'approvisionnements
+et de montagnes de charbon, de ce
+port enfin où la première puissance navale du
+monde peut réunir ses imposantes flottes, on a
+l'impression de la place forte de premier ordre,
+de la citadelle inexpugnable.</p>
+
+<p>Et si l'on considère ensuite la situation de ce
+formidable amoncellement de puissance militaire:
+au bout d'une pointe qui s'enfonce comme une
+lame effilée au c&oelig;ur du détroit, à quelques kilomètres
+de la haute muraille de roches qui forme
+la rive africaine, on comprend alors que Gibraltar
+est réellement la clef du passage de l'Atlantique
+<span class="pagenum"><a id="Page_178">178</a></span>
+dans la Méditerranée, que sans l'assentiment des
+Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le
+«lac français» ou en sortir!</p>
+
+<p>Sur la grande montagne calcinée croissent de
+maigres arbustes. Il paraît qu'ils servent d'abri à
+quelques singes sauvages, les seuls représentants
+de cette gent en Europe. Pour les voir, nous
+avons été faire une longue promenade dans les
+lieux qui leur sont réservés, mais à mon grand
+regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un
+seul. Ces singes sont sous la protection des lois
+anglaises: une partie de la montagne est leur domaine
+propre et il est interdit de les tuer.</p>
+
+<p>En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle
+de la baie: cette fois c'est Algésiras qui en
+fait le fond, ses maisons forment une longue ligne
+blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre
+de la campagne; cette opposition de couleurs ressort
+très nettement sur un fond grisâtre formé par
+<em>la sierra de los Gazules</em>. Ce panorama est riant et
+reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures
+des montagnes qui entourent la baie, la fraîcheur
+des rives garnies de végétation, le pittoresque du
+roc anglais et de la barrière marocaine, la courbe
+gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble
+grandiose et cependant intime dans lequel l'idée
+de séjour prolongé s'éveille impérieuse et nonchalante.
+<span class="pagenum"><a id="Page_179">179</a></span>
+Tout ce beau tableau est parsemé, traversé,
+noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses
+méandres, le ciel domine, ciel de cobalt, mer
+d'indigo.</p>
+
+<p>La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar,
+coup d'&oelig;il inoubliable; c'est une des plus belles
+choses que mes pérégrinations de touriste aient
+amenées devant mes yeux.</p>
+
+<p>Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina,
+nous avons eu le spectacle d'un curieux lever de
+lune au-dessus de Gibraltar. D'abord on n'apercevait
+devant soi que la longue ligne de lumières de
+la ville anglaise qui semblaient comme suspendues
+dans le vide, puis peu à peu la lune apparut
+accompagnée de sa douce lueur argentée, changeant
+le spectacle; à mesure que les rayons lunaires
+faisaient pâlir les lumières humaines, un
+tableau sortait de l'obscurité, les montagnes et
+les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible
+scintillait sous le regard de la lune.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 29 août.</h3>
+
+<p>Il faut environ trois heures pour aller d'ici à
+Tanger. Dans la baie peu profonde d'Algésiras
+les navires mouillent loin de la côte; il nous fallut
+prendre une barque pour nous faire conduire à
+<span class="pagenum"><a id="Page_180">180</a></span>
+bord du <cite>Joaquim Pielago</cite>, un sabot espagnol
+dansant même sur la mer calme, qui fait trois fois
+par semaine le service entre Cadix, Gibraltar,
+Algésiras et Tanger.</p>
+
+<p>Au départ on voit d'une nouvelle façon les
+merveilles de cet admirable coin de fin d'Europe:
+Algésiras, Gibraltar, la baie, le rocher, les montagnes
+forment alors un tableau unique dont les
+yeux ne peuvent se détacher et en tous cas dont
+ils se souviendront toujours.</p>
+
+<p>Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air
+d'un large fleuve dont les deux rives se distinguent
+très nettement, un fleuve coulant entre
+deux continents!</p>
+
+<p>Jusqu'au <em>cap de Tarifa</em> on suit de très près la
+côte espagnole qui fuit vers le sud. La dernière
+ville d'Europe apparaît vieille et blanche sur sa
+pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques,
+dominée par le dôme imposant de son église, très
+pittoresque.</p>
+
+<p>Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De
+la Méditerranée on a passé dans l'Océan, les
+courtes vagues se sont faites longues et affadissantes,
+le c&oelig;ur de bien des passagers se soulève
+maintenant en même temps que le navire! Ces
+parages sont toujours pénibles à cause de la violence
+des vents qui s'échangent entre les deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_181">181</a></span>
+mers et il est rare que les gens qui craignent tant
+soit peu le mal de mer n'en soient pas atteints
+pendant cette traversée cependant si courte. Autour
+de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres,
+des visages navrés, des attitudes penchées... au-dessus
+des bastingages! Tout ce monde souffre
+sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource
+que de me réfugier dans une philosophique
+pipe!</p>
+
+<p>Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment
+en forme de coupe et dont les rives descendent
+doucement à la mer par une plage de sable fin,
+étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles
+ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante
+de blancheur sur la colline verte, <em>Tanger</em>
+apparaît à nos yeux ravis.</p>
+
+<p>Lentement le bateau approche de cet endroit
+que nous désirions si impatiemment voir; on a le
+temps de se repaître de tous les détails de ce
+décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan,
+grandit et se précise peu à peu sous les rayons
+étincelants du soleil d'or.</p>
+
+<p>La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent
+de nous à force de rames et d'où monte
+une clameur. Ce sont des indigènes qui viennent
+nous chercher pour nous conduire à terre.</p>
+
+<p>Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que
+<span class="pagenum"><a id="Page_182">182</a></span>
+le fit la Nature, sans travaux, sans aménagement
+aucun. Il est peu sûr, peu profond et nullement
+abrité. On construit une jetée où les navires
+pourront accoster, mais actuellement ils s'arrêtent
+fort loin du rivage et nous devons atterrir au
+moyen des embarcations marocaines qui nous
+conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est
+lui-même un perfectionnement, car avant lui la
+dernière phase du débarquement se passait à califourchon
+sur les épaules de porteurs nègres qui
+vous extrayaient des barques, galopaient dans
+l'eau sale et vous déposaient sur le sable. Le port
+actuel de Tanger n'est qu'une vulgaire plage où
+l'eau vient en mourant et où les petites barques
+elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises
+se déchargent encore à dos de nègres, procédé
+primitif mais étonnamment pittoresque qui
+est toujours accompagné d'un concert de cris et
+de vociférations indescriptible.</p>
+
+<p>Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la
+foule africaine bariolée et glapissante. Ce ne sont
+que visages de bronze; arabes, bédouins et nègres
+qui crient, s'agitent, sautent, semblent épileptiques
+mais ne font nulle besogne. Les couleurs
+des vêtements sont tellement vives que nos yeux
+en sont irrités: burnous blancs, vert-pré, rouge
+sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante.
+<span class="pagenum"><a id="Page_183">183</a></span>
+Et de cette foule se dégage une odeur de
+fauve, âcre et éc&oelig;urante. Oh! que c'est bien
+l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de septentrionaux
+souffrent au contact de ces manifestations
+trop violentes pour eux: les oreilles bourdonnent
+de hurlements, les yeux cuisent de soleil
+et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de
+relents insupportables. On se sent pris de l'envie
+de taper sur ces sauvages pour les faire taire.</p>
+
+<p>Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède
+deux ou trois hôtels européens; le meilleur est
+l'<em>Hôtel Continental</em>, simple mais confortable et
+très bien tenu par des Anglais. Il domine le port
+et ses fenêtres donnent une admirable vue sur la
+ville et sur la mer.</p>
+
+<p>En quittant le port on ne peut pénétrer en
+ville que par la <em>Porte de la Mer</em>, formée de trois
+voûtes en forme d'arcs arabes, étroites et basses
+et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement
+maritime de Tanger. Puis on s'engage
+dans une ruelle étroite, roidement inclinée, durement
+pavée où l'on n'avance qu'au milieu d'une
+éternelle bousculade. Point de voitures, mais des
+hommes et des ânes lourdement chargés, les
+seconds seulement montent et descendent sans
+cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si
+vous voulez passer, il faut bousculer bêtes et
+<span class="pagenum"><a id="Page_184">184</a></span>
+hommes vous aussi. Impossible de s'arrêter, le
+flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un
+autre âne vous accroche avec sa charge. Nous
+dûmes ainsi avancer sans trêve dans les petites
+rues, jusqu'à l'hôtel.</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier
+travail fut naturellement de déjeuner, d'abord
+par habitude, ensuite pour ne pas faillir à notre
+devoir de voyageurs consciencieux, et savoir
+comment on mange en Afrique. Eh bien! on y
+mange fort bien, à l'Hôtel Continental tout au
+moins. Une excellente cuisine vous y est servie
+par un personnel maure en costume national,
+poli, prévenant et silencieux.</p>
+
+<p>Nous sommes les seuls voyageurs actuellement
+à Tanger. Il paraît que la guerre a non seulement
+arrêté la venue des étrangers, mais qu'une sorte
+de panique s'est emparée de la colonie européenne
+et que ceux de ses membres que des intérêts
+majeurs ne retenaient pas ici ont été se mettre à
+l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a
+donc causé une certaine sensation, on a admiré
+notre courage, et notre amour-propre aidant nous
+ne sommes pas loin de nous considérer comme
+des héros!</p>
+
+<p>Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port
+et ses mille barques; de nombreux vapeurs sont
+<span class="pagenum"><a id="Page_185">185</a></span>
+mouillés au milieu de la baie, et parmi eux, les
+dominant du haut de son écrasante majesté de
+colosse, le <cite>Jeanne d'Arc</cite> qui nous protège de sa
+présence contre le fanatisme des Marocains en
+pleine ébullition. Nous dominons juste la plage
+sur laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les
+travailleurs du port qui font énormément de bruit
+mais excessivement peu de travail. Ces gens sont
+étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement
+sans crier comme des possédés, un sac
+qu'on déplace amène une dispute interminable,
+une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et
+de gestes que nous ne voyons en France que
+pendant les émeutes, un bourricot qu'on charge
+entraîne des discussions dont l'écho nous parvient
+assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont
+suivies de coups, non, des cris seulement. Chaque
+cri est cause d'un arrêt dans la besogne; je n'ai
+jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai jamais
+entendu crier autant.</p>
+
+<p>A notre droite la ville toute blanche réverbère
+le soleil et renvoie dans les cieux un faisceau de
+clarté, comme la colonne de lumière qui s'élèverait,
+selon les musulmans, au-dessus de la mosquée
+du Prophète à Médine.</p>
+
+<p>Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse
+de Tanger. Nous nous hissons sur des
+<span class="pagenum"><a id="Page_186">186</a></span>
+mules et, précédés d'un guide arabe au burnous
+flottant, suivis d'un garde du corps indigène,
+nous voici trottant dans les microscopiques rues.
+Oh! que voilà bien la ville orientale encore toute
+sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople!
+Ici point de fard: ruelles étroites et
+tortueuses, sales, sans aucune voirie, maisons
+arabes dans toute leur simplicité et cette fois peuplées
+d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique
+et dont pas un n'a encore abdiqué le
+pittoresque costume national. Burnous et turbans,
+tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très
+rares Européens, Espagnols pour la plupart et à
+moitié arabisés. Teint bronzé des Arabes, barbes
+hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de
+nègres dont certains du plus magnifique noir.</p>
+
+<p>Nos mules grimpent comme des chèvres dans
+des ruelles qui sont des escaliers irréguliers et
+dangereux. S'il nous fallait passer à pied dans
+certains endroits je crois que nous y renoncerions...
+et puis marcher dans un tas de choses
+innommables!</p>
+
+<p>Et cependant Tanger est infiniment moins sale
+que les villes turques; l'odeur infecte qui se dégage
+de toutes les rues de Stamboul n'existe pas
+ici, ou tout au moins est fort atténuée.</p>
+
+<p>A force de grimper, les pieds agiles de nos
+<span class="pagenum"><a id="Page_187">187</a></span>
+mules nous portèrent sur la <em>Casbah</em>. C'est une
+place, située au point culminant de la ville, et
+qui est entourée des principaux monuments publics.
+Il y a là le <em>palais du Sultan</em>, délabré mais
+exquis de grâce comme ce que nous avons vu du
+style mauresque en Espagne, le <em>palais de Justice</em>,
+la <em>prison</em> où l'on nous présenta un certain
+nombre d'<em>amis</em> de Raisouli qui méditaient sur
+l'instabilité de la fortune de leur patron en tressant
+des ouvrages de paille et qui nous demandèrent
+effrontément de l'argent, le <em>palais de la
+Trésorerie</em> dont l'intérieur est un fouillis de sculptures
+sur stuc qui rappellent les merveilles de
+l'Alhambra de Grenade, le <em>palais du Gouverneur</em>
+devant lequel des soldats chérifiens montaient la
+garde avec un air qui n'avait rien de martial.</p>
+
+<p>Tous ces monuments sont fort mal conservés;
+ils tombent en ruines, leur décoration a presque
+disparu. Par ce qu'il en reste on peut cependant
+se rendre compte que les Maures de Barbarie
+étaient parvenus à un aussi haut degré de civilisation
+que leurs frères d'Espagne. Ces édifices
+sont contemporains de ceux de la Péninsule;
+depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il
+semble que l'expulsion des Maures d'Espagne ait
+été le signal de la déchéance de toute la race, de
+la déchéance des Arabes qui étaient restés au
+<span class="pagenum"><a id="Page_188">188</a></span>
+Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient
+leur patrie perdue. L'histoire nous donne ici un
+exemple frappant de cet éternel recommencement
+dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés donnaient
+des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques,
+les Arabes d'Espagne toléraient la religion
+catholique, les catholiques au nom de la
+guerre sainte pourchassaient et exterminaient les
+Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures,
+redevenus barbares, qui se sont fanatisés et qui
+déclarent la guerre sainte aux catholiques civilisés
+et tolérants!</p>
+
+<p>Les commencements de l'histoire de Tanger et
+du Maroc sont sensiblement les mêmes que ceux
+de l'Espagne. La <em>Tingis</em> romaine faisait partie de
+la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain
+s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières
+vagues des barbares germaniques vinrent déferler
+jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger fut longtemps
+la possession des <em>Vandales</em>. Ce ne fut
+qu'au début du huitième siècle que les Arabes du
+califat de Damas s'emparèrent du Maroc, c'est-à-dire
+quelques années seulement avant de passer
+en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient,
+avait suivi la côte méditerranéenne d'Afrique,
+l'Océan Atlantique lui opposa une infranchissable
+barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus
+<span class="pagenum"><a id="Page_189">189</a></span>
+à l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le
+pays le <em>Maghreb el Ahksa</em> ou contrée de l'Occident
+extrême; le nom moderne du Maroc est donc
+d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient
+toujours des déserts orientaux; les premiers arrivés,
+un instant arrêtés par l'Océan, refluèrent
+sur l'Espagne où nous avons vu les restes merveilleux
+de la civilisation à laquelle il parvinrent
+dans ce pays si bien conforme à leurs goûts et à
+leurs aptitudes. Les Arabes d'Espagne furent
+chassés après sept siècles d'occupation, ceux du
+Maroc sont restés, mais ne représentent plus à
+nos yeux que les descendants dégénérés et sauvages
+des Maures puissants et cultivés d'autrefois.</p>
+
+<p>De l'une des portes de la Casbah on a une vue
+panoramique admirable sur toute la blanche ville.</p>
+
+<p>Nous avons fait ensuite une longue chevauchée
+dans le réseau tournant et compliqué des rues de
+Tanger. C'est absolument la ville arabe, telle que
+nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est
+Cordoue, Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche
+bourdonnante, mais ici les abeilles remplissent
+encore les alvéoles, tandis que là-bas les frelons
+ont pris leur place.</p>
+
+<p>Toutes ces petites rues sont extraordinairement
+étroites, une voiture n'y pourrait passer; il n'y a
+<span class="pagenum"><a id="Page_190">190</a></span>
+pas une seule voiture à Tanger, on n'y voit que
+des chameaux faisant les transports de l'extérieur
+et des ânes philosophiques qui circulent dans les
+rues en secouant leurs longues oreilles. Lorsque
+deux ânes se rencontrent, bien souvent l'espace
+est trop restreint pour leur permettre de se
+croiser, aucun des conducteurs ne veut reculer,
+il s'ensuit un arrêt prolongé dans la circulation,
+et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir
+la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros
+dans une allée, voire dans une boutique.</p>
+
+<p>Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée,
+s'étale le camp de l'armée chérifienne:
+c'est un assemblage de tentes sales et déchirées
+qui furent jadis blanches, parmi lesquelles
+circulent quelques chevaux étiques, malades,
+déformés et des soldats aux uniformes en haillons.
+L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne
+manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau
+rouge; mais il est rare de voir les soldats autrement
+que vêtus de lambeaux déchirés, sans boutons,
+maculés.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir, nous étions de retour à
+l'hôtel et de notre fenêtre nous vîmes les <em>muezzins</em>
+appeler à grands cris les fidèles à la prière
+du haut des minarets carrés. Sur les terrasses
+blanches, de nombreux musulmans ont étendu
+<span class="pagenum"><a id="Page_191">191</a></span>
+leur petit tapis, et face à La Mecque, se prosternent
+longuement.</p>
+
+<p>Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant
+en 25 000 Arabes, 20 000 Juifs, 20 000 Espagnols
+plus ou moins arabisés et un assemblage
+hétéroclite d'individus appartenant à toutes les
+races; parmi ces derniers, quelques Européens
+proprement dits, dont le nombre tend à croître
+tous les jours, mais encore totalement noyés dans
+la masse indigène. Les Français et les Anglais
+sont en nombre appréciable; à peu près pas
+d'Allemands.</p>
+
+<p>Il y a un quartier européen qui est minuscule:
+c'est le <em>Petit Zocco</em>, espèce de rue un peu plus
+large que les autres ou plus exactement une place
+sur laquelle se trouvent les postes française, anglaise
+et espagnole. On y voit quelques cafés et
+des magasins à l'européenne, ce sont les seuls
+vestiges de notre civilisation qu'on puisse voir à
+Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent
+les chrétiens, c'est le quartier des affaires.</p>
+
+<p>Ce quartier européen est, en somme, surtout
+français.</p>
+
+<p>L'influence française est prépondérante à Tanger.
+L'Allemand, malgré les efforts incessants de
+la politique impériale et malgré la Conférence, y
+est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient
+<span class="pagenum"><a id="Page_192">192</a></span>
+avantageusement la seconde place, mais on sent
+une influence qui décroît à la suite d'un effort qui
+s'abandonne.</p>
+
+<p>L'influence espagnole est de tout autre espèce.
+C'est l'influence du nombre plus que celle
+de la force. L'Espagne est présente à Tanger,
+parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence
+y est la même que celle qu'elle peut avoir,
+par exemple, à Oran, en pleine colonie française.
+L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de
+l'Européen, du sauvage que du civilisé.</p>
+
+<p>Nous apprenons à Tanger que les provinces
+du Sud viennent de proclamer un nouveau sultan,
+<em>Muley-Hafid</em>, frère du Sultan régnant. Voilà
+donc ce pays d'anarchie avec deux souverains!
+Abondance de biens ne nuit pas. Mais les sultans
+sont-ils des biens pour le Maroc?</p>
+
+<p>On nous informe aussi que les troupes françaises
+ont infligé aux tribus marocaines une très
+sanglante défaite sous les murs de Casablanca et
+que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de
+ses enfants.</p>
+
+<p>Ces nouvelles, qui sont connues de tous les
+indigènes de la ville et de la campagne, ont produit
+ici une effervescence qui pourrait fort bien
+prendre une tournure grave au moindre incident.
+Ce sont ces craintes qui ont fait partir et qui font
+<span class="pagenum"><a id="Page_193">193</a></span>
+partir à présent encore la plupart des Européens.</p>
+
+<p>Le Français, en particulier, n'est point trop
+mal vu à Tanger. La haine fanatique des musulmans
+englobe tous les étrangers, et, de la bouche
+même des indigènes, j'apprends que cette haine,
+ces mouvements de fanatisme, ont pris toute leur
+acuité à la suite de la malencontreuse Conférence
+d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que
+toutes les puissances d'Europe voulaient une part
+du gâteau qu'est leur pays. Devenir Français
+comme leurs coreligionnaires algériens passerait
+encore, mais être partagés, déchirés entre tous
+les pays, offense outrageusement leur dignité,
+surtout qu'il y a pas mal de ces pays, comme
+l'Allemagne par exemple malgré la démonstration
+récente de son kaiser à Tanger, qui leur sont
+à peu près inconnus.</p>
+
+<p>Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier
+la cité mauresque dans toute sa vérité. C'est
+ce que nous étions venus chercher. Nous voulions
+voir les Arabes chez eux, après avoir vu en
+Espagne les monuments et les villes de leur civilisation,
+afin de pouvoir remplir exactement par
+la pensée ces cadres vides aujourd'hui. A Tanger,
+rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit est
+vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est
+que de vivre de l'exploitation du touriste, l'ère
+<span class="pagenum"><a id="Page_194">194</a></span>
+conventionnelle dans laquelle tout est montre et
+vernis pour l'&oelig;il du voyageur n'est pas encore
+révolue. Mais tout porte à croire que ces temps
+ne sont pas éloignés; bientôt le Maroc sera définitivement
+astreint à suivre les lois du progrès,
+Tanger sera alors la grande porte de pénétration
+dans le pays; elle deviendra l'une des plus
+grandes villes de l'Afrique méditerranéenne et
+verra accourir la bande curieuse des touristes
+cosmopolites.</p>
+
+<p>Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais
+vu d'hommes à l'allure aussi fière. Marchant
+comme des princes, portant haut leur tête altière,
+ils possèdent une réelle dignité, ils commandent
+l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive,
+au coquet capuchon, est un costume si pittoresque
+et si crâne! Les hommes mariés portent le
+turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires
+se coiffent d'un simple fez rouge sans turban.
+Les <em>hadji</em><a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a> ont le privilège du turban
+vert.</p>
+
+<p>Notre guide, <em>Selam Tabla</em>, un jeune Arabe
+algérien, était aujourd'hui revêtu d'un burnous
+améthyste, en soie; il était splendide à voir avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_195">195</a></span>
+son intelligente tête à peine estompée de l'ombre
+du capuchon.</p>
+
+<p>Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents.
+On ne peut en dire autant des nègres et des
+Bédouins, qui semblent des brutes finies.</p>
+
+<p>Dans les rues, sur le port, partout, le costume
+européen est très rare; la foule ne porte que le
+burnous et le fez.</p>
+
+<p>Après notre dîner nous avons fait une chose
+qui n'était peut-être pas de la plus élémentaire
+prudence, mais qui eut pour nous un très vif intérêt.
+Accompagnés de notre guide arabe, précédés
+d'un autre indigène porteur d'un fanal, nous
+avons été courir la ville en pleine nuit. Il faut
+d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument
+nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu
+près indispensable si l'on veut entr'apercevoir
+quelque chose; malgré la vague lueur qui nous
+précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied
+dans des choses bizarres ou sur le ventre d'Arabes
+endormis au beau milieu de la rue.</p>
+
+<p>Cette nocturne promenade n'avait que de très
+lointains rapports avec celles qu'on fait à pareille
+heure sur les boulevards de nos villes de France,
+mais ce fut précisément ce qui en fit tout le
+charme. Comme dans l'Espagne du Sud, la population
+semble ne pas se décider à aller se coucher;
+<span class="pagenum"><a id="Page_196">196</a></span>
+jusqu'à une heure avancée de la nuit on
+voit les rues grouillantes de monde; les indigènes,
+qui eux n'ont pas besoin de lanterne pour
+reconnaître leur chemin, circulent lentement dans
+la nuit en conservant leur démarche solennelle,
+leurs burnous éclatants sortent parfois brusquement
+de l'obscurité et jettent des couleurs vives
+et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied
+des murailles et causent entre eux ou chantent
+de lentes complaintes qui rappellent les chiens
+aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique
+borgne sort un trait de lumière éclairant un coin
+de rue qui apparaît en un tableau d'un pittoresque
+et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées
+passent silencieuses et rapides, de grosses négresses
+guettent sur des seuils louches des aubaines
+crapuleuses, les groupes souvent nous
+lancent au passage des regards haineux et leurs
+faces rendues encore plus méchantes par la nuit
+nous disent tout ce que ces gens-là pensent des
+étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui
+ont flairé des <em>roumis</em> nous clament les sentiments
+de leurs maîtres en furieux abois!</p>
+
+<p>Tanger est un véritable dédale de rues étroites
+et tortueuses. L'obscurité donne à ce fouillis
+inextricable un air sinistre de labyrinthe mortel;
+qu'on se sent loin de notre civilisation! On est
+<span class="pagenum"><a id="Page_197">197</a></span>
+perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent
+hostile, dans cette ville qu'on sait rebelle à nos
+m&oelig;urs et à notre race.</p>
+
+<p>Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles
+sont souvent moins larges que les allées de nos
+maisons modernes, elles n'ont pas 20 mètres sans
+un coude brusque, souvent elles passent sous
+de mystérieuses voûtes et traversent des files
+entières de maisons; alors il règne là-dessous des
+odeurs horripilantes pour nos narines! Si notre
+guide et notre éclaireur nous abandonnaient là,
+jamais nous ne serions capables de retrouver
+notre chemin pour rentrer à l'hôtel!</p>
+
+<p>Nous pénétrons dans un café-concert arabe.
+C'est une petite salle, mais propre et coquette.
+Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux de
+porcelaine aux vives couleurs, sur le sol
+d'épaisses nattes sur lesquels on s'assied à la
+turque. On nous sert de petites tasses de café
+maure et du <em>hatschich</em> dans de minuscules pipes.
+Bien entendu, je fis l'expérience du hatschich;
+j'espérais que cette clef des songes arabes me
+conduirait tout droit au Paradis de Mahomet,
+mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun
+changement dans mon équilibre général. Je dois
+être un fumeur trop endurci et la dose n'était
+sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le
+<span class="pagenum"><a id="Page_198">198</a></span>
+Paradis resta fermé pour moi et je ne pus contempler
+les délicieuses <em>houris</em> aux faces de lune!</p>
+
+<p>Des musiciens arabes assis en cercle sur les
+nattes jouent de divers instruments: violon, mandoline,
+guzla, instruments indigènes à corde de
+formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout
+l'éternel tambourin qui accompagne toutes
+les manifestations musicales des Arabes. De cet
+assemblage sortait un concert baroque de notes
+heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et
+saccadé. Le rythme variait peu, mais il était
+d'une cadence parfaite et produisait une certaine
+sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous
+très juste.</p>
+
+<p>Des Maures étaient assis comme nous sur le
+sol autour des musiciens; les uns écoutaient gravement,
+d'autres jouaient impassiblement à
+divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement,
+chantaient pour accompagner la
+musique.</p>
+
+<p>Nous portons ensuite nos personnes curieuses
+dans un autre concert où l'on donnait des danses
+égyptiennes. Il y a là des chaises et des tables;
+la salle est assez vaste, remplie d'un opaque
+brouillard de fumée de tabac au milieu duquel
+nous avons d'abord quelque peine à discerner une
+nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et
+<span class="pagenum"><a id="Page_199">199</a></span>
+d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois
+musiciens misérables, dont l'un aveugle, et trois
+juives tout de jaune vêtues qui dansent et
+chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes,
+grasses, flasques et fanées; une épaisse couche de
+plâtre dissimule leurs faces, elles dansent, dansent,
+pendant des heures, des motifs dans lesquels
+le ventre joue le premier rôle. C'est la danse du
+ventre dans toute sa brutalité, dans sa dégoûtante
+obscénité. Que ces pauvres ventres doivent
+être fatigués le soir quand arrive l'heure du
+repos! Et encore est-ce bien alors le repos pour
+eux?</p>
+
+<p>Enfin malgré l'heure avancée,&mdash;il est près de
+minuit,&mdash;notre cortège, toujours précédé de son
+porte-fanal et suivi de son guide, reprend ses
+pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser
+des almées mauresques. Il faut bien tout voir!</p>
+
+<p>Par des rues encore plus tortueuses et plus
+sales, plus sombres et plus odorantes, nous allons
+chez une vieille juive qui tient cette spécialité.
+C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante,
+qui entre-bâille une porte louche, parlemente longuement
+avec notre guide et enfin nous introduit
+dans un taudis infect. Dans une chambre étroite
+et basse, aux murs sales, meublée de quelques
+chaises boiteuses et d'un divan crasseux, deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_200">200</a></span>
+belles filles maures de l'intérieur, deux fleurs au
+milieu du fumier, exécutèrent devant nous la
+danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux
+enfants, quatorze ans à peine, mais formées et
+femmes complètement. Elles étaient bien faites
+et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau
+blanche et taille fine; leurs jambes étaient un
+peu courtes et leur taille un peu trop longue,
+c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs
+gracieuses figures étaient comme illuminées par
+deux yeux noirs, profonds, veloutés, immenses!</p>
+
+<p>A tour de rôle, elles firent défiler devant nos
+yeux toutes les scènes lascives de cette danse
+arabe qui est la parodie de l'amour; c'est encore
+la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
+que nous avions vue tout à l'heure dans
+un café-concert, mais une succession de tableaux
+gracieux, un peu sauvages, extrêmement sensuels.
+Celle qui ne danse pas accompagne de ses
+cris l'autre qui s'agite et la vieille juive tape sur
+un tambourin en hurlant comme une possédée,
+pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient
+d'abord revêtues de costumes un peu défraîchis,
+mais qui furent somptueux; quand la danse en
+fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était
+devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire
+même. Il faut bien tout voir!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_201">201</a></span>
+Estimant avoir rempli suffisamment notre journée,
+nous avons ensuite regagné l'hôtel en suivant
+docilement notre guide à travers le jeu de
+patience des ruelles de Tanger, et nous nous
+sommes couchés la conscience tranquille, avec le
+sentiment du devoir accompli.</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 30 août.</h3>
+
+<p>Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa
+horde hurlante. Nous vîmes charger du bétail sur
+un vapeur à destination de Gibraltar. Nos Africains
+empilaient les pauvres b&oelig;ufs dans de
+grands bateaux plats pour les conduire au steamer
+mouillé dans la baie. On voyait ces barques
+s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes
+de quelques nègres, puis accoster le navire
+que les ruminants regardaient de leur &oelig;il doux et
+résigné. Pour grimper ceux-ci dans leur maison
+flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
+Marocains les attachaient par les cornes et les
+hissaient brutalement suspendus ainsi par la tête.
+Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument dans le
+vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
+pendant que dans la barque et sur le
+navire nègres et arabes hurlaient.</p>
+
+<p>Ce matin, nous allons faire une grande excursion
+<span class="pagenumh"><a id="Page_202">202</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_203">203</a></span>
+hors de la ville. On nous dit bien qu'il y a
+quelque danger, mais avec de bons guides, nos
+armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que
+nous nous serons privés du plaisir de connaître
+cette campagne curieuse qui entoure Tanger.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_214.jpg" width="591" height="253" alt="PANORAMA DE TANGER" />
+</div>
+<p class="caption">PANORAMA DE TANGER</p>
+
+<p>Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement
+nous emportent. Ces animaux ont une
+grande sûreté de pied, leur allure est très douce,
+elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses
+montures.</p>
+
+<p>Nous suivons la <em>rue des Chrétiens</em>, la plus
+belle et la plus animée; ça ne veut pas dire qu'elle
+soit bien large, mais enfin une voiture pourrait
+y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On
+passe à côté de la <em>Grande Mosquée</em>, dont l'accès
+est interdit aux infidèles que nous sommes; extérieurement,
+ce monument n'est remarquable que
+par sa très belle porte mauresque et son minaret
+trapu et carré, tout reluisant de porcelaines aux
+vives couleurs. Le carrefour du <em>Petit Zocco</em>, le
+coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.</p>
+
+<p>Nous sortons de la ville par la <em>porte de Fez</em>,
+gracieux arc arabe dentelé qui donne sur la place
+du marché extérieur, le <em>Grand Zocco</em>.</p>
+
+<p>Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant
+de Tanger. On est soudain au milieu de la foule
+<span class="pagenum"><a id="Page_204">204</a></span>
+africaine qui s'agite frénétiquement, de la foule
+en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
+riches vêtements mauresques et qui ne sentent
+guère meilleur. Là tous les types d'habitants du
+Maroc sont réunis et l'on peut consciencieusement
+faire une étude ethnographique.</p>
+
+<p>On y voit des <em>Kabyles</em> à l'air farouche, armés
+d'un long fusil et vêtus du burnous blanc, des
+<em>Maures</em> à la face impassible qui se drapent majestueusement
+dans de brillants burnous de couleur,
+des <em>Juifs</em> indigènes barbus et tout de noir vêtus,
+des <em>Bédouins</em> à demi sauvages et habillés de
+bure, des nègres de l'Afrique centrale, esclaves
+ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au
+plus beau noir d'ébène, des femmes voilées, des
+négresses horribles, des enfants tout nus qui ressemblent
+à des singes, des Arabes nomades à la
+tête semi-rasée avec une courte tresse sur le
+sommet du crâne, et puis des quantités d'ânes.
+Tout cela porte, sauf les ânes, un <em>fez</em> et des pantoufles.</p>
+
+<p>Ce marché est absolument arabe: on n'y voit
+que des Marocains, on n'y vend que des produits
+du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là
+qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes
+de chameaux.</p>
+
+<p>La légation allemande est située sur le Grand
+<span class="pagenum"><a id="Page_205">205</a></span>
+Zocco. On y pénètre par une porte qui a énormément
+de prétentions arabes, mais qui est surtout
+rococo.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, nous passons à côté d'une
+jolie villa entourée de jardins: c'est la légation
+de France. Ces deux légations sont en dehors
+des murs de la ville, mais à quelques pas seulement
+de la Porte de Fez; les hôtels des autres
+puissances sont en ville.</p>
+
+<p>Nous voilà maintenant sur la grande route de
+Fez. Oh! très bien! C'est une voie large comme
+nos chemins vicinaux, donc les voitures y pourraient
+passer. Elle est luxueusement garnie d'une
+épaisse couche de sable fin, dans lequel nos mules
+enfoncent plus haut que le boulet, donc les voitures
+n'y pourraient avancer! Mais cette discussion
+sur les voitures est parfaitement superflue,
+car, je le répète, à Tanger, point de véhicules.
+Notre guide nous explique que la magnificence
+marocaine qui a étendu cette couche de sable sur
+la route de la capitale ne va pas au delà d'une
+quinzaine de kilomètres. Après, c'est la terre nue.
+En somme, cette route, malgré sa largeur, est
+tout simplement une piste de chameaux.</p>
+
+<p>Nous suivons longuement la route de Fez,
+puis nous nous engageons dans d'étroits chemins
+bordés de haies de figuiers de Barbarie et d'aloès
+<span class="pagenum"><a id="Page_206">206</a></span>
+menaçants qui nous conduisent à un village
+bédouin digne des premiers âges de l'humanité.
+Imaginez-vous une collection de huttes entièrement
+faites de paille, sous lesquelles vivent de
+pauvres êtres en guenilles, aux faces bestiales, aux
+corps de bronze, mais dont les airs superbes ne
+messiéraient point à un empereur, fût-il allemand.
+Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les
+murailles de leurs palais de matériaux de prix,
+tels que: vieilles ferrailles, cercle de tonneaux,
+boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.</p>
+
+<p>Des Bédouins passent incessamment, transportant
+de l'eau dans des outres en peaux de chèvre
+garnies encore de leurs longs poils et qui semblent
+des animaux bizarres que ces hommes porteraient
+sur leurs épaules.</p>
+
+<p>Les cultures qui avoisinent ce malheureux village
+se composent de quelques vagues chaumes
+de céréales et surtout de figuiers de Barbarie.</p>
+
+<p>Notre excursion se poursuivit longtemps dans la
+campagne marocaine, en un pays étrange, émaillé
+de villages aussi misérables que le premier et où
+l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, bien
+loin de notre civilisation, et que des bourricots
+aussi philosophiques que ceux d'Espagne.</p>
+
+<p>Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous
+approchions de la zone réellement dangereuse,
+<span class="pagenum"><a id="Page_207">207</a></span>
+de la région habitée par la puissante tribu des
+<em>Andjeras</em>, les farouches amis de Raisouli, peuplade
+berbère, sauvage et fanatique.</p>
+
+<p>Nous gagnâmes les bords de l'Océan et
+revînmes à Tanger en suivant le sable fin des
+dunes qui bordent la baie.</p>
+
+<p>Le soir, nous remontions à bord du vapeur
+espagnol qui devait nous ramener à Algésiras;
+il était archiplein de passagers, derniers Européens
+abandonnant Tanger, où l'effervescence
+semble croître sans cesse à la suite des multiples
+nouvelles alarmantes, vraies ou fausses,
+arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de
+Marrakech.</p>
+
+<p>Un dernier coup d'&oelig;il à la ville qui se noie
+dans le soleil. Un grand nombre de ses maisons
+sont peintes en bleu clair; de loin cette nuance
+qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre
+sur toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de
+l'eau des machines fument et des hommes s'agitent,
+occupés aux travaux du môle de pierre qu'a
+entrepris une compagnie allemande pour faire
+de cette rade actuellement inhospitalière un port
+sûr et commode. C'est l'activité européenne à
+côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin
+le phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier
+soir la lumière rouge porter ses rayons à au
+<span class="pagenum"><a id="Page_208">208</a></span>
+moins... 100 mètres, symbolise le flambeau mourant
+de la civilisation mauresque.</p>
+
+<p>Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide
+arabe dont la mine fière et l'allure de grand seigneur
+resteront toujours devant mes yeux, et le
+<em>Joaquim Pielago</em> nous emporte dans le détroit en
+nous balançant désagréablement.</p>
+
+<p>Au bout d'une traversée de deux heures et
+demie nous étions de retour à Algésiras, où nous
+retrouvions nos chambres dans cet excellent
+hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi
+le féerique coup d'&oelig;il qu'on a de ce lieu trop
+ignoré de ceux qui aiment les belles choses. Car
+je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé
+par les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras,
+cette baie d'azur, entourée de verdure,
+avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
+heures entières en contemplation silencieuse
+devant ce tableau si beau, si brillant de soleil. Et
+la nuit venue, le spectacle changeait. Gibraltar
+brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre
+de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe
+dans la nuit lumineuse. Ce soir le spectacle fut
+plus beau encore: de nombreux projecteurs
+anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles,
+ceux-ci traversaient quelquefois la baie et venaient
+éclairer l'hôtel comme en plein jour; les
+<span class="pagenum"><a id="Page_209">209</a></span>
+canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers
+intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques
+et fugitives et quelques instants après nous parvenaient
+leurs formidables grondements.</p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 31 août.</h3>
+
+<p>Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs
+pour continuer le voyage. Après être
+descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
+allons désormais remonter au nord.</p>
+
+<p>A 2 heures de <i lang="es" xml:lang="es">la tarde</i> nous quittions avec
+regrets l'hôtel Reina Christina dont les beaux jardins
+se miraient dans les eaux de la baie et, après
+avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto
+commençait à gravir les pentes de la sierra.</p>
+
+<p>Nous faisons à l'envers la route qui nous avait
+amenés. Venus la nuit, nous repartons en plein
+jour, jouissant ainsi de deux tableaux absolument
+différents. A mesure que la route s'élève on
+découvre un panorama de plus en plus majestueux,
+la baie toute bleue s'arrondit gracieusement,
+ses contours se précisent, tout le pays apparaît
+comme sur une carte en relief. On voit le
+cirque de montagnes qui entoure la baie, les
+bords verdoyants de la mer, les blanches maisons
+qui émaillent la côte, <em>Algésiras</em>, <em>San Roque</em>, <em>la</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_210">210</a></span>
+<em>Linea de la Concepcion</em>, <em>Gibraltar</em> et son rocher
+et sa basse langue de terre anglo-espagnole. Tout
+cela se distingue avec la netteté particulière à
+l'atmosphère transparente des pays du Sud.</p>
+
+<p>Bien que le soleil brille de tout son éclat, la
+chaleur n'est nullement désagréable. Dans tout le
+sud de l'Espagne comme au nord du Maroc,
+pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer,
+on jouit toujours d'une température modérée; si
+le soleil est vif, ses rayons sont constamment tempérés
+par une douce brise.</p>
+
+<p>La route serpente dans la sierra parmi les
+forêts de chênes-lièges. Des torrents ont creusé
+des lits abrupts aux flancs de la montagne; l'eau,
+absente en cette saison, y est remplacée par des
+tapis de lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs
+jettent des éclairs de joie dans le paysage un
+peu sévère.</p>
+
+<p>Longtemps on domine de très haut le détroit
+de Gibraltar. Ainsi vu, il paraît très étroit. Ce
+corridor de la navigation passe entre les hautes
+montagnes des deux continents: <em>La sierra de
+Bullones</em> en Afrique, <em>la sierra de la Lune</em>, que
+nous parcourons, en Europe. Du côté de la Méditerranée
+les côtes sont à pic et leur hauteur
+donne au fleuve maritime des airs de gouffre,
+tandis que vers l'Océan les montagnes s'abaissent
+<span class="pagenum"><a id="Page_211">211</a></span>
+graduellement à mesure que les rives s'écartent
+en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble
+à un boulevard rempli d'animation, mais
+un boulevard de géants, où les maisons sont de
+hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur
+qui se compte par kilomètres et où les passants
+sont d'énormes navires. C'est là certainement
+l'un des points du globe où la navigation
+est la plus intense: les bateaux se suivent et se
+croisent sans cesse, leurs fumées tracent de longues
+traînées qui rayent l'atmosphère et s'entremêlent;
+grands paquebots, vapeurs marchands,
+légers voiliers, lourds cuirassés, croiseurs, petits
+torpilleurs qui semblent des mouches, se succèdent
+sans interruption.</p>
+
+<p>On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de
+lumière parmi les aloès en fleurs, Tarifa qui
+s'avance au milieu des flots comme pour aller
+donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille
+Europe.</p>
+
+<p>Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan,
+puis on s'enfonce dans l'intérieur des terres et
+c'est le désert impressionnant, déjà parcouru, le
+désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
+coupées par instants d'immenses troupeaux
+de chevaux ou de bétail gardés par les pâtres à
+cheval.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_212">212</a></span>
+Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux
+avides ont vu sur cette route que j'ai déjà décrite
+à l'aller, et cependant elle traverse des pays si différents
+de ceux que nous avons l'habitude de voir
+en France, que nous éprouvâmes à la suivre un
+intérêt aussi puissant que la première fois.</p>
+
+<p>Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles,
+les figuiers de Barbarie, <em>Chiclana de la
+Frontera</em>, les marais salants et les piles de sel,
+pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous
+les derniers rayons du soleil, la baie de Cadix et
+sa ceinture de coquettes villes, puis c'est un
+autre désert et enfin voilà <em>Jerez</em><a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>.</p>
+
+<p>Nous avions résolu de faire étape dans cette
+ville où nous ne nous étions pas arrêtés en allant.
+Nous nous sommes établis à l'<em>Hôtel de los Cisnes</em>;
+on y mange la véritable cuisine espagnole, des
+piments, des tomates et du <i lang="es" xml:lang="es">puchero</i>, mais bien
+apprêtée et proprement servie. C'est le meilleur
+hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
+bien meublées et propres, aussi les puces qui y
+ont élu domicile sont-elles vigoureuses et redoutables.
+Ces insectes exceptés, l'hôtel de los Cisnes
+serait parfait.</p>
+
+<p>Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les
+<span class="pagenum"><a id="Page_213">213</a></span>
+villes d'Espagne, elle doit sa richesse, comme sa
+célébrité, à ses <i lang="es" xml:lang="es">bodegas</i>, ses fameuses caves d'où
+elle exporte dans le monde entier ce vin que les
+Anglais appellent le <em>Sherry</em> et que nous dénommons
+<em>Xérès</em> en France. A vrai dire, ces dénominations
+sont purement génériques, car les vins
+de Jerez sont de crus nombreux et très différents
+les uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux
+plus secs, les vins couleur de paille jusqu'à ceux
+qui empruntent au caramel sa teinte de vieil
+acajou. Les crus les plus célèbres sont l'<em>Amontillado</em>,
+le <em>Manzanilla</em>, le <em>Montilla</em>, secs et clairs,
+qui font les délices de la crapule de Séville, le
+<em>Moscatel</em>, le <em>Pedro Jimenez</em>, le <em>Parajete</em>, le
+<em>Jerez</em> proprement dit, qui sont des vins doux,
+sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le
+noyau principal de l'exportation de Jerez.</p>
+
+<p>Les Anglais sont les plus notables clients des
+vins de Jerez. Ce peuple en absorbe de si grandes
+quantités qu'il a trouvé plus simple d'être son
+propre fournisseur, si bien que de très nombreuses
+bodegas de Jerez sont maintenant la propriété
+des maisons anglaises.</p>
+
+<p>Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent
+de 12 à 15 degrés d'alcool, ils sont obtenus
+par exposition préalable des raisins à l'action
+solaire avant fermentation; ils ont un parfum
+<span class="pagenum"><a id="Page_214">214</a></span>
+agréable qui rappelle la noisette et possèdent
+cette particularité de se foncer en couleur en
+prenant des années, contrairement à nos vins
+français qui pâlissent en vieillissant.</p>
+
+<p>Cette ville sue la richesse: les maisons sont
+ornées et peintes de frais, les magasins renferment
+des foules de choses chères, les habitants
+promènent des habits somptueux, et des bijoux de
+Péruviens ornent de grosses bedaines, chose très
+rare en Espagne où les hommes sont généralement
+maigres; les cercles sont nombreux et leur
+luxe éclatant encadre une foule majestueuse de
+riches propriétaires auxquels viennent se mêler
+les officiers de la garnison.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 1<sup>er</sup> septembre.</h3>
+
+<p>Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au
+coucher du soleil, mais l'homme propose... Une
+affiche aperçue hier soir dans le patio de l'hôtel
+nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré
+de papier tentateur annonçait pour aujourd'hui
+dimanche une <i lang="es" xml:lang="es">corrida de toros</i> à Séville. Rien ne
+pouvait dès lors nous retenir ici; nous résolûmes
+d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir
+une course de taureaux en Espagne était l'un
+des points importants de notre programme, point
+<span class="pagenum"><a id="Page_215">215</a></span>
+que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à présent.
+Mais assister à cette course à Séville, la métropole
+de la tauromachie, sera un bonheur auquel
+nous n'aurions osé prétendre.</p>
+
+<p>A 8 heures du matin, nous disions adieu à
+la ville des bodegas et ayant franchi le plus rapidement
+possible la partie du chemin avoisinant
+Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous
+roulions à belle allure entre les haies de figuiers
+de Barbarie. Des paysans procédaient à la cueillette
+des fruits barbelés: au moyen de longs
+roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils
+saisissaient les figues, et par une délicate torsion
+les détachaient de l'arbre aux feuilles redoutables;
+ces fruits étaient ensuite brossés avec des
+balais de chiendent qui les débarrassaient de
+leurs piquants et chargés sur le dos des petits
+<i lang="es" xml:lang="es">burros</i> qui, patiemment, attendaient en broutant
+quelque chardon.</p>
+
+<p>Voici les immenses <i lang="es" xml:lang="es">llanos</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a> où l'on roule sans
+fin, où l'on n'aperçoit à perte de vue que la
+lande en friches parsemée de palmiers nains, de
+pins-parasol et de maquis de chênes-houx.</p>
+
+<p>On retraverse <em>Utera</em>, <em>Alcala de Guadaira</em> où
+l'on abandonne la direction de Cordoue, on
+<span class="pagenum"><a id="Page_216">216</a></span>
+cahote dans l'horrible route défoncée qui fait regretter
+plus vivement encore la route de tapis
+qu'on vient de quitter.</p>
+
+<p>Mais voici la Giralda qui dresse son élégante
+silhouette à l'horizon, c'est <em>Séville</em><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>.</p>
+
+<p>Accomplissant strictement notre horaire, il
+était midi lorsque l'auto s'arrêtait devant l'<em>hôtel
+de Madrid</em>. Le personnel mit le même empressement
+à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire
+qu'aucun des garçons ne daigna se déranger
+et qu'il fallut les éclats de nos voix coléreuses
+pour les tirer à demi de leur somnolente torpeur.</p>
+
+<p>La course de taureaux est pour 5 heures du
+soir. A 4 heures nous étions déjà installés dans
+notre <i lang="es" xml:lang="es">palco de delantero de sombra</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a> que nous
+avions retenue de Jerez par télégramme.</p>
+
+<p>La <em>Plaza de toros</em> de Séville est un cirque
+immense qui peut contenir quinze mille spectateurs.
+L'édifice est bien construit et ne manque
+pas d'un certain cachet architectural. Ses divers
+gradins communiquent avec des galeries de dégagement,
+qui font tout le tour du monument et par
+lesquels la foule peut s'écouler vite et sans confusion.
+L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut
+donner libre carrière aux courses les plus échevelées;
+<span class="pagenum"><a id="Page_217">217</a></span>
+taureaux, toréadors et chevaux semblent tout
+petits sur cette vaste esplanade bien pourvue de
+sable fin et toujours convenablement arrosée.</p>
+
+<p>Les gradins se remplissent peu à peu avec un
+grand brouhaha. Les places à l'ombre sont occupées
+les premières; lorsqu'elles sont garnies, les
+derniers arrivants sont bien obligés de se contenter
+de celles qui sont au soleil; on voit celles-ci
+se garnir à leur tour, mais dans un ordre spécial:
+les retardataires choisissent toujours les
+places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles
+qui seront abandonnées les premières par le
+soleil, il en résulte un arrangement bizarre et
+d'abord incompréhensible. Mais dans un moment
+tout sera garni.</p>
+
+<p>A mesure que se peuple la vaste enceinte, le
+murmure de toutes ces poitrines devient un sonore
+grondement dans lequel on a peine à s'entendre,
+mais que domine cependant le cri perçant:
+<i lang="es" xml:lang="es">agua, agua</i>, des marchands d'eau.</p>
+
+<p>A 5 heures moins un quart, tout est plein,
+garni, bondé, places au soleil comme places à
+l'ombre. L'amphithéâtre est noir de monde.
+Chaque individu, homme ou femme, a son éventail
+et en joue éperdument: tous ces éventails en
+mouvement sur quinze mille poitrines font un
+effet saisissant: on dirait qu'une nuée de papillons
+<span class="pagenum"><a id="Page_218">218</a></span>
+de couleurs vives et variées s'est abattue
+sur ce grouillement humain, et bat des ailes,
+incessamment!</p>
+
+<p>Les loges ou <i lang="es" xml:lang="es">palcos</i> sont remplies de jolies Sévillanes.
+Ah! c'est ici qu'on peut encore le mieux
+les voir dans toute la grâce de leurs atours nationaux!
+Mantilles noires, blanches, noires à pois
+blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands
+peignes, cheveux noirs comme l'aile du corbeau,
+rubans ou fleurs rouges ornant de délicieuses
+tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux
+vives couleurs. La Sévillane qui s'installe dans
+sa loge commence par étendre son grand châle
+sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes largement
+déployées sur les parois du cirque, tombant
+sur les gradins inférieurs, ces étoffes de couleurs
+vives, brodées à grands ramages, font un superbe
+effet d'ornementation.</p>
+
+<p>La course va commencer: le bourdonnement a
+subitement monté à son plus haut diapason, puis
+tout s'est tu en un silence d'attente. Voici le défilé
+des toreros aux costumes brillants, chatoyants,
+dorés, argentés, tous de la plus grande richesse.</p>
+
+<p>Je ne me permettrai certes pas de donner ici la
+description d'une course de taureaux, d'autres
+plus autorisés que moi, simple touriste narrateur,
+l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y
+<span class="pagenum"><a id="Page_219">219</a></span>
+employer, même en bien m'appliquant. Et puis,
+aujourd'hui, tout le monde n'a-t-il pas vu une
+corrida?</p>
+
+<p>Six splendides taureaux noirs furent mis à
+mort sous nos yeux. Ils étaient tous vigoureux et
+féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou applaudit
+à divers coups, les taureaux et les toreros
+eurent tour à tour leur part de sifflets et d'applaudissements
+sans qu'il nous fût jamais bien
+possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît
+que la tauromachie obéit à des règles fort compliquées.
+Lorsqu'un coup me paraissait beau j'étais
+tout surpris d'entendre conspuer le toréador; par
+contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement
+son épée dans l'encolure de la bête,
+j'étais confondu de l'entendre applaudir frénétiquement.
+Je ne suis décidément pas <i lang="es" xml:lang="es">aficionado</i>.
+Cependant, après avoir suivi très attentivement
+les courses, je parvins à me convaincre que la
+suprême adresse de l'<i lang="es" xml:lang="es">espada</i> consiste à faire
+mourir le taureau <em>lentement</em>, le plus lentement
+possible; n'est-ce pas le comble de la férocité?</p>
+
+<p>La quatrième course se termina par un coup
+qui est, paraît-il, l'un des plus estimés des connaisseurs.
+L'espada, <em>Vicente Segura</em>, un tout
+jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta
+son épée avec tant d'adresse dans le cou du taureau
+<span class="pagenum"><a id="Page_220">220</a></span>
+que celui-ci, hébété, n'ayant plus que la
+force de se traîner, suivit son vainqueur comme
+le ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui
+plut de le mener. Segura le conduisit ainsi devant
+la loge du président de la course et, là, la bête
+s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses
+pieds dans une attitude de soumission. Alors
+l'enthousiasme de la foule barbare ne connut plus
+de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide de
+souffrances, grisé de férocité, poussa un unique
+hurlement sorti de quinze mille poitrines. Les
+éventails, les chapeaux, les cannes, des mantilles,
+des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans
+l'arène aux pieds de Segura, hommage frénétique
+à l'adresse du vainqueur. Celui-ci fut soulevé par
+la foule en délire qui avait envahi le cirque et
+longtemps promené sur les épaules de ces sauvages
+brutes. De tous ces êtres montait une
+odeur forte et âcre, une odeur de fauves en rut.
+Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout
+ce monde, nous eûmes l'impression d'être seuls
+humains entourés de bêtes féroces!</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 2 septembre.</h3>
+
+<p>La route classique de Séville à Madrid passe
+par <em>Cordoue</em>, <em>Valdepenas</em>, <em>Madridejos</em>, <em>Aranjuez</em>;
+<span class="pagenum"><a id="Page_221">221</a></span>
+les renseignements que j'avais recueillis
+avant mon départ de France à son sujet ne la
+recommandaient nullement à mon choix et ce que
+j'en avais vu en venant ici ne me donnait pas
+l'envie d'en tâter sur la partie de son parcours
+réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau
+castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé
+de prendre une autre route qui joint, à l'avantage
+d'être convenablement bonne, celui de passer
+dans des régions peu connues de l'Espagne. Je
+veux parler de la route qui, longeant d'assez près
+la frontière de Portugal, passe par <em>Merida</em>, <em>Trujillo</em>,
+<em>Talavera de la Reina</em>.</p>
+
+<p>C'est cette route que nous allons suivre.</p>
+
+<p>Nous quittons Séville, définitivement cette
+fois. A 9 heures du matin, nous franchissions le
+Guadalquivir et sortions de la capitale de l'Andalousie
+par le faubourg de <em>Triana</em>, peuplé de gitanos
+et garni de fabriques d'<i lang="es" xml:lang="es">azulejos</i>.</p>
+
+<p>A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions
+dans le petit village de <em>Camas</em> pour faire notre
+plein d'essence. Il y a là, en effet, une raffinerie
+de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la
+différence de prix qui en résulte est considérable.
+Il faut dire qu'en Espagne la vente de l'essence
+présente des particularités dignes du moyen âge.
+D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir à
+<span class="pagenum"><a id="Page_222">222</a></span>
+l'intérieur des villes de grosses provisions de ce
+liquide inflammable, de crainte d'incendie; chaque
+fois qu'une automobile a besoin d'un important
+ravitaillement, il faut envoyer chercher la provision
+nécessaire en dehors des barrières, d'où il
+résulte un supplément de 10 pesetas sur la facture
+pour payer la voiture qui a été quérir les
+bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de
+chaque grande ville un droit d'octroi énorme,
+insensé, qui en double généralement la valeur;
+exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 le
+litre, en dehors de la ville on ne la paye plus
+que 0 pes. 60 le litre. Enfin, en outre de ces deux
+suppléments, on a généralement encore à subir
+celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol
+résiste si difficilement. Hier soir, à Séville,
+un droguiste ne s'est-il pas avisé de vouloir nous
+vendre son essence à raison de 2 pesetas 1/2 le
+litre; nous l'avons naturellement envoyé promener
+avec tous ses bidons.</p>
+
+<p>Il y a très heureusement à proximité de toutes
+les grandes villes, soit des dépôts d'essence, soit
+des raffineries où l'on peut s'approvisionner facilement
+et à un prix raisonnable. A l'usine de
+<em>Camas</em> on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.</p>
+
+<p>Puisque je suis sur cette question de l'essence,
+je tiens à ajouter encore quelques mots. Il est
+<span class="pagenum"><a id="Page_223">223</a></span>
+bon de s'inquiéter soigneusement des points de
+ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin
+les uns des autres et pas toujours suffisamment
+approvisionnés. Dans certaines régions les grandes
+villes sont clairsemées et dans les petites le précieux
+liquide est rare. Pour supplément de précautions,
+il me paraît recommandable d'avoir toujours
+30 à 40 litres de réserve en bidons, en plus
+de ce que peut contenir le réservoir. L'essence
+espagnole est généralement de fort mauvaise
+qualité, trop légère surtout, elle oblige à modifier
+sérieusement le réglage du carburateur, et malgré
+cela son rendement est toujours déplorable.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, <em>Santiponce</em> est un pauvre
+village qui offre cependant un vif intérêt, car tout
+à côté se voient les ruines de l'ancienne ville
+romaine d'<em>Italica</em>.</p>
+
+<p>La fondation d'Italica est attribuée à Scipion
+l'Africain; cette ville aurait eu ensuite, sous
+l'empire, une assez grande importance et a donné
+le jour à trois empereurs romains: Trajan,
+Adrien et Théodose. Ses ruines sont malheureusement
+très rudimentaires, car elles servirent fort
+longtemps de carrière à la Séville castillane; par
+ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre
+compte de l'état de perfection à laquelle la civilisation
+romaine était parvenue en Espagne.
+<span class="pagenum"><a id="Page_224">224</a></span>
+Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet
+des barbares! Les Romains te dotèrent de tous
+les bienfaits de leur admirable civilisation; les
+Vandales et les Goths survenant te couvrirent de
+ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau
+et t'enrichir au souffle de leur brillante culture.
+Il fallut pour ton malheur que ces mêmes
+Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés
+dans leurs âpres montagnes, revinssent en vainqueurs
+détruire la splendeur de ta résurrection et
+t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui
+encore, tu as tant de peine à te tirer!</p>
+
+<p><em>El Ronquillo</em>, autre pueblo misérable qui étale
+au soleil ses haillons et sa saleté andalous!</p>
+
+<p>La route était très mauvaise jusqu'ici: trous
+et poussière; à partir de cette bourgade la voici
+qui s'améliore et qui bientôt devient tout à fait
+convenable.</p>
+
+<p>On parcourt une région nue et désolée: à
+droite, à gauche, en avant, en arrière, c'est la
+lande de terre uniformément rouge sur laquelle
+ne poussent que de chétifs palmiers nains et
+quelques bruyères; c'est un interminable vallonnement,
+une succession infinie de croupes dénudées.
+Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement
+l'impression de traverser un désert. Le
+paysage n'est pas même grandiose, sa monotonie
+<span class="pagenum"><a id="Page_225">225</a></span>
+fatigue, son rouge perpétuel irrite les yeux. De
+temps en temps on aperçoit une <i lang="es" xml:lang="es">estancia</i>, mais
+presque toujours inhabitée, tombant en ruines.
+C'est le spectacle de la tristesse sous les rayons
+du joyeux soleil.</p>
+
+<p>A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des
+terres incultes, la chaleur augmente; aucun
+obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux
+ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four
+sidérurgique, déverse sans cesse sur le sol calciné
+des torrent de métal fondu. Il fait réellement
+chaud aujourd'hui!</p>
+
+<p>Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et
+à Santiponce, nous n'avions fait encore que
+60 kilomètres lorsque l'horloge du bord marqua
+midi. L'auto fut rangé le long de la route et
+nous établîmes notre campement sous un bouquet
+de chênes verts rabougris. Le déjeuner, arrosé de
+boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions
+acheté à Séville des récipients précieux pour la
+conservation des liquides frais, des bouteilles
+«Thermos» qui, par suite d'une garniture faite
+avec un corps isolant, ont la propriété de garder
+les boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on
+les y introduit. Notre collection de «Thermos»
+fut remplie ce matin à l'hôtel de vins et d'eau
+mélangés de glace, à midi ces liquides étaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_226">226</a></span>
+encore glacés. Bien mieux, les jours suivants nous
+eûmes l'occasion de constater que ces précieuses
+bouteilles pouvaient conserver leur fraîcheur pendant
+une journée entière. Voilà une petite invention
+que je recommande vivement aux touristes
+qui entreprendront un voyage dans les pays
+chauds; elle nous rendit de grands services sur
+les plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.</p>
+
+<p>Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après
+laquelle nous repartions sur une route désormais
+excellente.</p>
+
+<p>Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On
+sent la lutte entre l'aridité et l'homme, mais
+ici l'homme a l'air de craindre joliment la fatigue!
+Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent
+la terre carminée de taches sombres et dont les
+troncs écorchés rougeoient et paraissent saigner.
+Nous voyons passer leur précieuse écorce emportée
+en d'énormes chargements sur de lourdes
+voitures dont les attelages de mules hargneuses
+serpentent sur la route et se rebellent à notre vue.</p>
+
+<p>Puis des terres labourées empiètent sur les
+friches. Comme les chênes dépouillés, ces terres
+rouge vif semblent de sang. En Espagne la terre
+est toujours rouge; dans notre long voyage nous
+ne vîmes pas d'autre couleur, mais toute la
+gamme du rouge y passe, depuis le rose pâle jusqu'au
+<span class="pagenum"><a id="Page_227">227</a></span>
+carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.</p>
+
+<p>La région s'élève progressivement, les mamelons
+de tout à l'heure sont devenus de grosses
+collines et les collines se sont faites montagnes.
+La route monte aussi; par des lacets très bien
+étudiés sur une pente douce, on arrive au sommet
+de la <em>sierra Morena</em>. La vue qu'on a de ce point
+culminant est splendide; adieu, Andalousie! Devant
+nos yeux se déroule l'<em>Estramadure</em>, panorama
+sévère, pays sauvage et arriéré.</p>
+
+<p>En redescendant sur l'autre versant de la sierra
+on s'aperçoit que la contrée n'a pas changé que
+de nom: les plantes exotiques de l'Andalousie
+sont maintenant remplacées par des essences des
+pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers;
+seuls l'olivier et la vigne, universels, subsistent.
+C'est bien un tout autre pays maintenant, les
+gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines
+fières et leurs airs sauvages!</p>
+
+<p>A <em>Los Santos</em>, petit village de mégères, d'êtres
+rébarbatifs et d'enfants tout nus, nous devons
+abandonner la route de <em>Badajoz</em> qui oblique à
+l'ouest. Celle de <em>Mérida</em>, que nous voulons suivre,
+prend au milieu du village, entre deux maisons, en
+une bifurcation dissimulée qu'on ne peut voir, que
+nous ne voyons pas et qu'il nous faut regagner en
+marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_228">228</a></span>
+<em>Villafranca de los Barros</em> dresse plus loin sur
+la droite sa silhouette de bourgade importante
+dominée par deux grandes églises, dont l'une a
+un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda
+de Séville.</p>
+
+<p>La route toute droite file au milieu d'une vaste
+plaine. Elle frôle en passant <em>Almendralejo</em> qui,
+sur notre gauche, a l'air d'une petite ville coquette
+où des bourgeois oisifs se promènent sur
+une jolie Alameda. Elle nous montre sa plaza de
+toros, le monument obligatoire sans lequel toute
+ville espagnole se croirait déshonorée.</p>
+
+<p>Voici maintenant une grande dépression au
+fond de laquelle serpente un large fleuve: sur la
+rive opposée, au bout d'un grand pont, en gradins
+sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la
+<em>Guadiana</em> et la ville <em>Merida</em>, l'antique métropole
+romaine.</p>
+
+<p>On traverse le pont qui fut édifié par les Romains;
+il a plus de 700 mètres et soixante-quatre
+arches, c'est une &oelig;uvre colossale assez bien conservée.
+Puis on s'engage dans un réseau de rues
+sales et infiniment petites grimpant en pentes aiguës.
+La ville a l'air misérable, ce qui nous donne de
+douloureuses appréhensions pour notre coucher.</p>
+
+<p>Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la
+<em>Fonda Diego Segura</em> où nous pûmes cependant
+<span class="pagenum"><a id="Page_229">229</a></span>
+nous loger de façon à peu près convenable et où
+nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto,
+chose absolument exceptionnelle dans ce pays de
+<em>galères</em>, de <em>tartanes</em> et autres véhicules apocalyptiques<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 3 septembre.</h3>
+
+<p><em>Mérida</em>, qui compte à peine 10 000 habitants,
+est une ville à demi morte aujourd'hui. Elle eut
+un temps de grande splendeur et fut à son heure
+l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa
+fondation remonte à l'an 23 avant notre ère;
+c'était l'<em>Augusta Emerita</em> des Romains, la capitale
+de la <em>Lusitanie</em>. Son importance, ses richesses
+et sa puissance lui valurent le surnom
+de <em>Rome Espagnole</em>. Les Wisigoths surent lui
+conserver sa prospérité et ce fut sous leur empire
+qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les Arabes
+la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent
+de l'Espagne et puissante la laissèrent lorsqu'ils
+en furent chassés. Pour ne pas faire exception à
+la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment
+dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate
+<span class="pagenum"><a id="Page_230">230</a></span>
+honteux, les catholiques espagnols ne surent
+que dépeupler et couvrir de ruines cette cité si
+longtemps prospère et dans laquelle ils avaient
+trouvé splendeur et richesses.</p>
+
+<p>Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba
+rapidement à l'état de pauvreté où nous la voyons
+aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre plus
+qu'une faible partie de son ancien emplacement
+ainsi que le démontrent les nombreuses ruines
+qui l'entourent, témoins encore debout de ses
+beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et
+de la férocité castillanes.</p>
+
+<p>C'est douloureusement impressionnés par les
+pensées que nous avait suggérées cet exemple
+frappant de grandeur et de décadence qu'à
+10 heures du matin, sous un soleil de feu, nous
+quittions cette triste ville.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_242.jpg" width="594" height="316" alt="MERIDA, AQUEDUC ROMAIN" />
+</div>
+<p class="caption">MERIDA, AQUEDUC ROMAIN</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_231">231</a></span>
+Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc
+romain dressent leur silhouette de squelette
+millénaire. La route suit d'abord une belle rangée
+d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent
+et le soleil peut à loisir nous écraser de ses
+rayons. On file en ligne droite, comme toujours
+en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée
+au fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur
+de la Guadiana. Puis on aborde une plaine sans
+horizon où les kilomètres succèdent aux kilomètres
+au milieu des chênes verts parsemés sur
+la terre rouge.</p>
+
+<p>La route est extrêmement pénible à la direction;
+elle est recouverte d'une couche épaisse
+d'un désagréable cailloutis, moitié sable, moitié
+pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant
+qu'on procède à la vitesse des tortues.</p>
+
+<p>Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent
+totalement si bien qu'à midi, lorsque sonne
+l'heure du déjeuner, nous constatons avec regret
+qu'il est impossible de trouver le plus petit coin
+d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons
+par découvrir un arbre, le seul de toute la
+plaine, sous lequel on dresse tant bien que mal la
+table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est
+heureusement suffisante et nous le bénissons avec
+attendrissement, car si loin que l'&oelig;il puisse scruter
+<span class="pagenum"><a id="Page_232">232</a></span>
+la surface de la plaine infinie, pas un seul de
+ses congénères ne peut être aperçu.</p>
+
+<p>Peu de temps après avoir repris notre marche
+en avant, <em>Trujillo</em> apparaît au fond de la plaine
+brûlée. La petite ville se dresse pittoresquement
+sur les flancs de son cône pointu dominé par un
+vieux château. C'est la patrie de <em>François Pizarre</em>,
+le <i lang="es" xml:lang="es">conquistadore</i> du Pérou; la vieille <i lang="es" xml:lang="es">ciudad</i>
+fut démesurément riche aux jours dorés de
+l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants,
+brigands conquérants, infestaient le Nouveau-Monde
+et en rapportaient de folles fortunes.
+C'est à présent une ville pauvre et délabrée.</p>
+
+<p>La route passe au pied de Trujillo et oblique
+ensuite vers la droite. Elle sera désormais excellente;
+finis les mauvais cailloux, l'auto glisse
+silencieuse sur un sol absolument uni.</p>
+
+<p>Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse
+est très accidentée: des ravins aux parois
+abruptes et arides, troués par endroits de larges
+tranchées par lesquelles on a soudain de beaux
+aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du
+haut d'une sierra on aperçoit tout à coup la
+grande vallée du <em>Tage</em>; c'est un changement
+brusque comme celui d'un décor de théâtre, des
+tableaux heurtés et étroits on passe sans transition
+aux vastes horizons. Le fleuve est encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_233">233</a></span>
+invisible, caché par des replis de terrain. Au nord
+la vallée est bordée par la haute <em>Sierra de
+Gredos</em>.</p>
+
+<p>Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au
+milieu de la large vallée. On ne l'aperçoit qu'au
+moment de le franchir. Le fleuve, qui vient de
+Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui
+rongent ses rives abruptes. On le passe sur un
+pont monumental datant du seizième siècle, deux
+hautes arches du sommet desquelles on a une fort
+belle vue sur l'étroit ravin.</p>
+
+<p>Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte.
+Encore un coin d'Espagne où les friches
+sont plus nombreuses que les terres cultivées!</p>
+
+<p><em>Navalmoral de la Mata</em> est une oasis de figuiers
+et d'oliviers au milieu de ce désert. A une trentaine
+de kilomètres au nord-ouest est situé le
+monastère de <em>Yuste</em>, où se retira Charles-Quint
+après son abdication.</p>
+
+<p>Nous roulons toujours.</p>
+
+<p><em>Oropesa</em> nous apparaît à la lueur d'un superbe
+coucher de soleil; ses maisons s'éclairent de
+rouge comme à la réverbération d'un colossal
+incendie.</p>
+
+<p>Nous roulons encore.</p>
+
+<p>La nuit nous surprend brusquement non loin
+de ce village. La ville la plus rapprochée est
+<span class="pagenum"><a id="Page_234">234</a></span>
+<em>Talavera</em>, assez loin cependant et, ignorant ce
+que nous y pourrions trouver comme auberge,
+nous décidons de camper à la belle étoile.</p>
+
+<p>Nous choisissons l'emplacement de notre camp
+avec les plus grands soins: un espace plat au
+bord de la route, entouré de plusieurs grands
+arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves
+fournies par les coffres de la voiture, du pain et
+des &oelig;ufs achetés à Navalmoral, du vin et de l'eau
+conservés glacés dans les bouteilles «Thermos»
+ont composé un menu qui fut vite expédié par nos
+robustes appétits. Puis en fumant tranquillement
+pipes ou cigarettes, nous causions; nous fûmes
+amenés à remarquer la très curieuse coïncidence
+qui fait qu'aujourd'hui nous avons établi notre
+camp pour la nuit non loin d'un village appelé
+Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines
+nous passâmes déjà une première nuit à la belle
+étoile sur les bords de la Méditerranée, à proximité
+d'un autre village qui s'appelait aussi
+Oropesa.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en
+plein air, l'été, en Espagne, soit un tour de
+force: sous ce climat si doux, c'est chose très
+naturelle et nullement désagréable.</p>
+
+<p>Nos effets de campement fournirent les éléments
+de lits moelleux... relativement, mais cependant
+<span class="pagenum"><a id="Page_235">235</a></span>
+assez confortables. Nous nous endormîmes
+au sein d'une de ces inoubliables nuits
+espagnoles, nuits de poésie, de parfums et
+d'étoiles.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 4 septembre.</h3>
+
+<p>Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés
+où nous avions consciencieusement dormi.</p>
+
+<p>Après une sommaire toilette et un court déjeuner
+nous levâmes le camp à 8 heures.</p>
+
+<p>Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait
+perdu un cylindre; la rupture d'une petite bielle
+d'allumage était la cause de cette abstention. La
+réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car
+il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle.
+Nous étions encore pour le moins à
+150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les
+ferons avec trois cylindres seulement. En cette
+occasion j'appréciai vivement le gros moteur que
+notre voiture portait en ses flancs, car, effectivement,
+il nous mena tranquillement jusqu'à
+Madrid avec ses trois cylindres, sans même
+sembler s'apercevoir que le quatrième ne fournissait
+plus sa quote-part de travail et même,&mdash;il
+avait pris des habitudes andalouses,&mdash;qu'il se
+faisait traîner par les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_236">236</a></span>
+En montée comme en plaine nous filons à notre
+allure habituelle comme si rien n'était changé.</p>
+
+<p><em>Talavera de la Reina</em> est située non loin des
+bords du Tage, dont les eaux entretiennent autour
+de ses murs une intéressante verdure.</p>
+
+<p>Nous voilà en Castille.</p>
+
+<p>Les habitants semblent polis et accueillants;
+ils nous renseignent volontiers et nous regardent
+d'un &oelig;il sympathique. Cela nous change d'avec
+les farouches indigènes d'Estramadure qui hier
+nous accueillaient à coups de pierres, tout comme
+si nous avions été en France! Où ai-je lu que les
+Castillans sont peuple sauvage et désagréable?
+La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette
+partie de la Nouvelle-Castille.</p>
+
+<p>Le <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i> à bords plats des Andalous est
+remplacé ici par un chapeau plus caractéristique
+encore; il ressemble à celui des gauchos de
+l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord
+vertical haut de deux ou trois doigts, orné de
+clous dorés, de broderies ou de rubans... ce chapeau
+rappelle le turban. Les paysans portent une
+double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en
+deux et ressemble à un tablier. Ils ont de larges
+ceintures noires.</p>
+
+<p>On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix
+et tourterelles se promènent sur la route et
+<span class="pagenum"><a id="Page_237">237</a></span>
+ne s'envolent que sous les roues de l'auto. Des
+nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs
+en lançant au ciel leurs notes joyeuses.</p>
+
+<p>La route traverse <em>Navalcarnero</em>, aux rues déplorablement
+pavées, et continue toujours bonne
+au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit que
+des chaumes de céréales.</p>
+
+<p>A partir de <em>Villaviciosa</em> on sent que la grande
+ville approche: le charroi augmente, les cavaliers
+se font plus nombreux, on croise incessamment
+des <i lang="es" xml:lang="es">recuas</i> de mules, le sol de la route se
+fait de moins en moins bon.</p>
+
+<p>On aperçoit enfin <em>Madrid</em> qui se développe
+nettement bien en face de soi. La capitale est
+construite sur un plateau qui domine le ravin verdoyant
+du <em>Manzanarès</em>. En avant, dans une admirable
+situation, surplombant sur le flanc du plateau,
+bien en évidence, la grande masse du
+Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort
+joli panorama.</p>
+
+<p>On passe le pont sur le Manzanarès qui coule
+tranquillement sous les ombrages et l'on gravit la
+pente au sommet de laquelle s'étale la grande
+ville. L'auto glisse à travers les voitures et les
+tramways électriques qui fourmillent sur la
+<em>Puerta del Sol</em> et, tout surpris de se retrouver
+dans une ville qui ressemble à nos grandes cités
+<span class="pagenum"><a id="Page_238">238</a></span>
+de France, vient s'arrêter dans une rue garnie de
+beaux magasins, devant l'hôtel que nous avons
+choisi.</p>
+
+<p>L'<em>Hôtel de Embajadores</em> est situé en plein
+centre de Madrid, dans un quartier animé et
+luxueux. Il a de grandes prétentions, mais sa cuisine
+et ses chambres sont fort médiocres. Nous
+pensâmes un instant à déménager, mais nous
+finîmes par y rester en apprenant que nous trouverions
+certainement deux ou trois autres hôtels
+où nous pourrions payer encore plus cher, mais où
+nous ne serions pas mieux! Le niveau des hôtels
+de Madrid est certainement très bas. N'importe,
+hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous
+serons dans des lits, de vrais lits, avec de vrais
+draps et probablement aussi de vraies puces<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 5 septembre.</h3>
+
+<p>Le c&oelig;ur de <em>Madrid</em>, le point où l'on sent de la
+façon la plus intense toutes les pulsations de la
+grande ville, est la <em>Puerta del Sol</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_239">239</a></span>
+La Puerta del Sol ou <em>Porte du Soleil</em> doit être
+une porte, puisque son nom l'indique, et cependant
+ce n'est pas une porte parce que c'est une
+place. C'est là que convergent toutes les artères
+de cette ville si bien tracée qui est la capitale de
+l'Espagne, c'est là qu'on remarque le plus de
+monde, de voitures, de tramways, de vie, de
+mouvement. Cette place est située à l'endroit où
+s'élevait jadis une ancienne porte de la ville, la
+Porte du Soleil, ainsi nommée parce que de ce
+point culminant on contemplait les incroyables
+effets des couchers du soleil sur les horizons
+infinis de Castille.</p>
+
+<p>Madrid était autrefois un simple fort arabe
+placé au-dessus du plateau en sentinelle vigilante.
+Avec le pays environnant la forteresse tomba
+entre les mains des catholiques au onzième siècle.
+Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du
+vieux fort; un village d'abord, puis une petite
+ville s'élevèrent modestement. Longtemps l'insignifiante
+Madrid végéta sur son coteau dans
+l'ignorance des hautes destinées qui lui étaient
+réservées.</p>
+
+<p>Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses
+rivières arrosaient continuellement la
+plaine. Mais là comme partout, l'imprévoyance et
+l'incurie des Castillans exercèrent leurs abominables
+<span class="pagenum"><a id="Page_240">240</a></span>
+ravages: les environs se déboisèrent rapidement,
+les rivières se tarirent presque toutes, les
+champs retombèrent en friche et la petite ville ne
+tarda pas à se trouver,&mdash;comme la capitale l'est
+encore aujourd'hui,&mdash;au milieu d'un vaste
+désert.</p>
+
+<p>On ne saurait trop le dire, car on ne le sait
+généralement pas assez, aux temps ibères, carthaginois,
+romains, wisigoths, puis arabes, l'Espagne
+était un beau pays, fertile, bien cultivé,
+couvert de grands bois, de vertes prairies, arrosé
+de nombreux cours d'eau jamais à sec. Les catholiques
+du moyen âge détruisirent tout cela. De
+même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables
+monuments des civilisations antérieures
+pour édifier à la place leurs monstrueuses cathédrales,
+de même ils ne surent conserver les aqueducs
+romains, les canaux arabes qui apportaient
+aux villes et aux campagnes la richesse et la vie.
+Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau
+pays, tuant la poule aux &oelig;ufs d'or et, pour
+quelques bénéfices immédiats, préparant des
+siècles de misère. Avec les Arabes la richesse
+foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf
+dixièmes de la Péninsule sont aujourd'hui un
+désert, c'est aux catholiques destructeurs qu'on
+le doit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_241">241</a></span>
+Sera-t-il jamais possible de réparer le mal
+qu'ils ont fait et pourra-t-on redonner à ce
+malheureux pays sa richesse de jadis? Il faudra
+des centaines d'années d'efforts soutenus et de
+dépenses énormes pour recouvrir les collines de
+leurs bois, pour ramener la fertilité dans les
+plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera
+jamais les monuments arabes disparus!</p>
+
+<p>Lors de la conquête arabe, les catholiques,
+refusant de se soumettre à leur domination, se
+réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du
+nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur
+leur rude existence de montagnards et d'éternels
+combattants. Ils n'abandonnèrent jamais l'idée
+de revanche et finirent par chasser les Maures de
+leur pays. Leur religion et leur caractère se ressentirent
+toujours de la vie farouche qu'ils avaient
+menée pendant des siècles en attente fanatique de
+restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres
+enfin du pays, ils ne surent qu'exterminer les
+derniers représentants de la religion musulmane,
+que détruire fanatiquement les précieux ouvrages
+arabes qui donnaient la richesse aux campagnes
+et que jeter à terre les admirables monuments
+qui proclamaient si haut la gloire d'une religion
+ennemie. Leur seule manifestation créatrice se
+révéla dans l'édification de ces cathédrales,
+<span class="pagenum"><a id="Page_242">242</a></span>
+sombres comme leur religion, énormes comme
+leur fanatisme.</p>
+
+<p>Madrid passa un beau jour du rang de pauvre
+petite ville à celui de capitale d'un grand État.
+Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir cet
+honneur. Située sur de hauts plateaux et proche
+de la sierra de Guadarrama, elle est très froide
+l'hiver; au milieu d'un désert infertile et sans
+eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur
+une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé
+politique. Ce fut précisément cette dernière raison
+qui la fit choisir par Philippe II. Ce prince
+voulait une capitale indépendante pour l'Espagne
+unifiée; les capitales des anciens royaumes: Burgos,
+Sarragosse, Valladolid, Séville, Cordoue,
+Grenade, Valence, devaient être écartées comme
+trop particularistes et pas assez centrales: Tolède,
+située au milieu du royaume, mais où le
+clergé était tout-puissant, plus puissant que le
+roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II
+créa sa capitale de toutes pièces; il inventa
+Madrid, il décréta que cette ville serait désormais
+<em>seule</em> capitale, seule cour, <i lang="es" xml:lang="es">unica corte</i>. Dès lors
+la ville se développa rapidement. Aujourd'hui,
+Madrid nous apparaît comme une belle cité, bien
+construite, ayant ses rues larges et bien tracées,
+de belles places, de grands boulevards, de beaux
+<span class="pagenum"><a id="Page_243">243</a></span>
+jardins, une ville moderne en un mot, mais à
+laquelle il manque, hélas! cet intérêt de curiosité
+qui se dégage des villes anciennes et ce charme
+de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.</p>
+
+<p>Les maisons de Madrid sont à peu près toutes
+en briques; elles sont hautes, propres, très régulièrement
+construites; elles manquent de style,
+se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante
+de la nudité.</p>
+
+<p>Les grandes rues aboutissent à la Puerta del
+Sol, qui semble une étoile aux multiples rayons
+et où elles déversent leur animation en un flot
+sans cesse renouvelé.</p>
+
+<p>L'habitant de Madrid est agréable, mieux
+habillé, plus «comme il faut» que celui d'aucune
+autre ville espagnole, même de Barcelone. Les
+beaux attelages y sont nombreux et pleins de
+goût, ils portent souvent de jolies citadines en
+mantilles et sous la mantille aussi jolies que les
+Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses
+et gaies, pas plus que les Andalouses
+elles ne tiennent leurs yeux dans leur poche;
+elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore
+cette blancheur par un abondant emploi du
+maquillage.</p>
+
+<p>La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance,
+<span class="pagenum"><a id="Page_244">244</a></span>
+serait d'un bien médiocre intérêt pour
+le visiteur si elle ne possédait l'un des plus beaux
+musées de peinture de toute l'Europe. Le <em>Musée
+du Prado</em> renferme une collection unique de
+chefs-d'&oelig;uvre; c'est un véritable sanctuaire de
+l'Art où une série de rois, à commencer par
+Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner
+les toiles des grands maîtres espagnols et étrangers
+de la Renaissance, chefs-d'&oelig;uvre de Velasquez,
+de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de l'Espagnolet
+et de Goya, ces quelques génies qui
+assumèrent à eux seuls la lourde tâche de résumer
+pendant des siècles l'inspiration artistique de tout
+un peuple, chefs-d'&oelig;uvre du Titien, de Véronèse,
+de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del
+Sarto, de Rubens, de Van Dick, de Van der
+Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain, de
+Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont
+la gloire rayonnante vint planer jusque sur le ciel
+de l'Espagne.</p>
+
+<p>Il y a malheureusement beaucoup de toiles
+médiocres ou d'un intérêt moindre, mais l'&oelig;il est
+instinctivement attiré par les chefs-d'&oelig;uvre qui
+arrêtent au passage.</p>
+
+<p>On y voit une très grande quantité de <em>Velasquez</em>;
+c'est le roi de ce musée, qui possède la plupart
+de ses chefs-d'&oelig;uvre. Le grand artiste avait
+<span class="pagenum"><a id="Page_245">245</a></span>
+une science du coloris qui n'a peut-être jamais
+été dépassée. Ses paysages, ses tableaux d'histoire,
+de mythologie, de genre, font un effet surprenant.
+J'avoue, par contre, n'avoir nullement
+goûté ses fameux portraits, à l'exception cependant
+des petits tableaux de Philippe III et de
+Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
+a fait une légion de portraits de rois, d'infants et
+d'infantes, de princes et de princesses, de bouffons
+et de ministres, isolés ou en groupes, à pied
+ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui
+ne m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement
+fardées de blanc et de rouge, ses princesses
+ont des airs de pierreuses, ses chevaux sont
+bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines
+de ses princesses sont si outrageusement
+fardées que les fleurs rouges qui ornent leur coiffures
+semblent faites du carmin de leurs joues qui
+aurait déteint sur leurs cheveux tombants.</p>
+
+<p><em>Murillo</em>, impeccable, lui dispute la première
+place; on pourrait la lui accorder sans conteste si
+tous ses chefs-d'&oelig;uvre étaient réunis ici. Le Musée
+du Prado n'en possède malheureusement qu'une
+trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée
+Conception» toutes de la même manière qui sont
+extraordinaires de couleur et de pureté angélique.</p>
+
+<p><em>L'Espagnolet</em> (Ribera) est représenté par beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="Page_246">246</a></span>
+d'admirables toiles, mais surtout par sa
+«Madeleine dans le désert» dont on n'arrive
+pas à détacher les yeux, tellement l'expression est
+vraie et l'éclairage parfait.</p>
+
+<p>Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est
+mort que le siècle dernier, l'être bizarre et fantasque,
+le mordant critique et l'artiste surabondant
+qu'était <em>Goya</em>, est présent dans tous les coins
+et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses
+tableaux aux éclairages surprenants et aux figures
+grimaçantes sont fort connus aujourd'hui et
+en font un véritable type. Il s'élève parfois à des
+hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux
+tableaux de la «Maja» représentent le plus beau
+portrait de femme, le plus beau corps de volupté
+qu'on puisse admirer.</p>
+
+<p>Dans la soirée nous avons été faire une promenade
+au <em>Buen Retiro</em>, l'ancienne résidence champêtre
+des rois d'Espagne, aujourd'hui transformé
+en parc public, où les brillants équipages viennent
+circuler nombreux dans les larges allées et sous
+les beaux ombrages.</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 6 septembre.</h3>
+
+<p>Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y
+allons en chemin de fer, d'abord parce que l'auto
+<span class="pagenum"><a id="Page_247">247</a></span>
+a besoin d'une réparation destinée à lui faire retrouver
+son quatrième cylindre et surtout parce
+que nous tenons à faire connaissance avec les
+chemins de fer espagnols sur lesquels nous avons
+entendu conter tant de légendes.</p>
+
+<p>Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne
+mentent nullement à leur réputation. Comme
+wagons et locomotives représentez-vous le matériel
+français d'il y a trente ans, avec la saleté
+espagnole en plus. Nous avons mis 2 heures et
+demie par train express pour couvrir les 70 kilomètres
+qui séparent Tolède de Madrid, et nous
+sommes arrivés exactement à l'heure indiquée!
+Plusieurs fois j'ai chronométré la marche du train:
+mes résultats ont varié entre 25 et 30 kilomètres
+à l'heure!</p>
+
+<p><em>Tolède</em> est une vieille ville morte. Aux temps
+mauresques son passé fut brillant comme celui de
+Cordoue; comme celle de Cordoue sa déchéance
+fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait
+autrefois 200 000 habitants dans cette ville, qui
+en compte à peine 25 000 aujourd'hui.</p>
+
+<p>Tolède forme un tableau éminemment pittoresque.
+Imaginez-vous un rocher circulaire, à pic
+sur les trois quarts de sa circonférence et sur
+cette même longueur baignant dans les flots profonds
+et verdâtres du <em>Tage</em>. La ville, encore entourée
+<span class="pagenum"><a id="Page_248">248</a></span>
+de ses anciens murs wisigoths et mauresques,
+s'étale sur le rocher que surmontent la
+masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher
+de la cathédrale. C'était bien la position réputée
+à juste titre inexpugnable au moyen âge. Plusieurs
+ponts à hautes arches enjambent l'abrupt
+ravin du Tage et font communiquer la ville avec
+l'extérieur. Ces ponts remontent aux époques
+héroïques, on voit encore les bastions crénelés et
+les redoutes qui en défendaient l'entrée.</p>
+
+<p>Les curiosités capables d'allécher le touriste y
+sont nombreuses, aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous
+à parcourir en bon ordre les
+petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne
+cité arabe.</p>
+
+<p>Pour nous rendre à la manufacture d'armes
+nous traversâmes ainsi toute la ville; on se serait
+cru encore à Tanger, mais les Arabes manquent.
+Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants.
+Ces mendiants espagnols sont impérieux,
+se drapent avec fierté dans leurs sordides loques
+et semblent avoir conscience de leur force, la
+force du nombre, car ils sont légion.</p>
+
+<p>Obsédés par le souvenir des «fines lames de
+Tolède» puisé en maintes lectures, nous ne voulions
+pas venir ici sans les voir de nos propres
+yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au
+<span class="pagenum"><a id="Page_249">249</a></span>
+rang des mythes et je fus très surpris, en visitant
+la <em>Manufacture d'Armes de Tolède</em>, d'en voir
+fabriquer en grande quantité et de constater que
+leur trempe était toujours au niveau de leur fameuse
+réputation; je fis même l'acquisition d'une
+épée si flexible et si bien trempée qu'on peut l'enrouler
+comme un cerceau.</p>
+
+<p>A côté de la fabrique d'épées part le chemin
+qui mène au <em>Pont Saint-Martin</em>, édifice solide
+datant du treizième siècle, qui enjambe le Tage
+d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la
+légende place <em>le bain de Florinde</em>; cette Florinde,
+surnommée <i lang="es" xml:lang="es">la Cava</i>, était fille d'un seigneur important
+de Tolède, un Wisigoth de marque, le
+comte Julien; le roi Rodrigue avait son château
+au bord du fleuve, il vit un certain jour <i lang="es" xml:lang="es">la
+Cava</i> prenant son bain; la fille du comte Julien
+était parée de sa seule nudité, elle était jeune et
+belle, le roi avait les doux instincts des barbares
+de ce temps. Ce beau corps lui fit envie, il s'en
+empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son déshonneur,
+le père de la belle Cava entra dans une
+colère comme savaient seuls en prendre les chevaliers
+d'alors. A cette époque trouble de barbarie,
+les sentiments de patriotisme étaient à peu
+près aussi définis que dans les âmes vermoulues
+de nos antimilitaristes actuels; le comte Julien ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_250">250</a></span>
+trouva qu'un moyen de vengeance: il pactisa
+avec les infidèles, il appela à son aide la horde
+arabe dont les flots tumultueux commençaient à
+déferler sur les côtes d'Espagne. Et les Arabes
+vinrent, ils envahirent le pays, défirent le roi
+Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier
+roi wisigoth de l'Espagne, ainsi commença la
+puissance mauresque: c'était en 711.</p>
+
+<p>Si la légende nous apprend comment les Arabes
+s'emparèrent de Tolède, elle nous rapporte également
+comment les catholiques la reprirent trois
+siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut
+ensuite le roi Alphonse VI de Castille, se fut
+enfui du monastère de <em>Safagun</em> où son frère le
+roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à
+Tolède auprès du roi maure <em>Ali-Maynon</em> qui généreusement
+lui accorda asile et protection. Pendant
+son séjour à la cour arabe don Alphonse
+étudia soigneusement les moyens de défense de
+Tolède et réussit à en surprendre le point faible.
+Devenu plus tard roi de Castille à la mort de don
+Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya
+aux Arabes sa dette de reconnaissance en s'emparant
+de la ville (1085)<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des
+<span class="pagenum"><a id="Page_251">251</a></span>
+leurs que les catholiques furent chassés de
+Tolède; ce fut encore par traîtrise qu'ils la reprirent.
+A chaque pas l'histoire espagnole nous
+montre ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable,
+tandis qu'au contraire nous voyons toujours
+apparaître les Arabes avec une attitude
+pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.</p>
+
+<p><em>San Juan de los Reyes</em> est située non loin de
+la manufacture d'armes. Cette église fut construite
+par les rois catholiques Ferdinand et
+Isabelle et devait leur servir de sépulture. On
+sait qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions
+funèbres et qu'ils se firent enterrer à Grenade, sur
+le théâtre de leur principal exploit. Bien que
+trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni
+d'enjolivures arabes qui détonent dans la sévérité
+d'un temple du catholicisme espagnol, cet édifice
+n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce
+et d'une élégance légère qui font plaisir aux
+yeux.</p>
+
+<p>La <em>cathédrale</em>, au contraire, est sévère et
+gothique. Elle est vaste, de lignes assez pures
+bien qu'on y rencontre tous les genres du
+gothique, depuis le style austère et pur de nos
+grandes cathédrales françaises jusqu'aux genres
+flamboyant, fleuri et baroque. L'intérieur est
+gâté par les habituelles enluminures espagnoles
+<span class="pagenum"><a id="Page_252">252</a></span>
+et tout effet de perspective y est supprimé par
+le ch&oelig;ur posé au beau milieu de la nef entre de
+hautes murailles suivant l'usage de ce pays.
+D'après une habitude non moins espagnole, toutes
+les chapelles latérales sont fermées par de lourdes
+grilles à épais barreaux de fer qui les font ressembler
+à autant de cages de bêtes fauves.</p>
+
+<p>Comme ces grandes cathédrales d'Espagne
+sont tristes, lugubres, angoissantes! Ah! c'est que
+le catholicisme fut ici une religion d'épouvante,
+de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
+furent incapables d'un effort autre que
+celui de la bataille ou de la torture; ils se renfermèrent
+dans une vie de renoncement et de contemplation;
+ils contemplèrent le sang répandu
+par les inquisiteurs et par... les toréadors. La foi
+catholique, qui chez tant de peuples fut la source
+de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument
+de haine et de destruction. La Renaissance
+fut presque partout un rayon divin; ici elle se
+manifesta pour montrer l'impuissance des catholiques.</p>
+
+<p>Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle
+d'oiseaux parasites, nichant dans les nids des
+dépossédés. Le culte catholique s'établit souvent
+dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253">253</a></span>
+A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes
+religions servirent aux prières des vainqueurs.</p>
+
+<p><em>Santa Maria la Blanca</em> est une ancienne synagogue
+du onzième siècle. Extérieurement on
+dirait une grange, l'intérieur est une fête d'architecture
+arabe: c'est petit et simple, mais
+combien délicates sont les fines dentelures de
+l'ornementation, gracieuses ces colonnes et ces
+arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière
+et de grâce, un diamant resplendissant dans sa
+gangue grossière.</p>
+
+<p>Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une
+immunité qu'on ne rencontre nulle part ailleurs
+en Espagne. Ils eurent un temps le droit d'y
+vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire
+des temples. Il paraîtrait que cette tolérance
+tenait, à ce que rapporte la légende, à ce
+fait que la tribu juive de Tolède, établie dans
+cette ville même au temps des Romains, aurait
+été la seule à ne pas approuver la mort du Christ.</p>
+
+<p><em>San Benito</em> est encore une ancienne synagogue
+transformée en église; on l'appelle aussi la
+<em>Synagogue del Transito</em>. Elle fut construite
+sous la domination castillane au temps de Pierre
+le Cruel et convertie en église sous Ferdinand le
+Catholique, après l'expulsion des juifs. L'extérieur
+de l'édifice est absolument nul, mais l'intérieur
+<span class="pagenum"><a id="Page_254">254</a></span>
+est en style mudéjar gracieux et élégant.</p>
+
+<p>La chapelle de <em>Santo Cristo de la Luz</em> est à
+son tour une ancienne mosquée arabe devenue
+sanctuaire catholique. C'est là que le premier
+service divin fut célébré après la prise de la ville
+par les Castillans. Son nom de <i lang="es" xml:lang="es">la Luz</i>, <em>la lumière</em>,
+provient d'une légende: lorsque Ferdinand
+VI et le Cid firent leur entrée solennelle
+dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval
+du Cid s'agenouilla devant la mosquée et
+refusa d'avancer plus loin; on abattit le mur devant
+lequel <em>Babieca</em> faisait sa génuflexion et l'on
+y trouva une cavité renfermant un crucifix et une
+lampe chrétienne brûlant encore depuis trois
+siècles. L'ex-mosquée est toute petite mais gracieuse
+au possible.</p>
+
+<p>La chapelle est entourée d'un petit jardin de
+figuiers et de grenadiers communiquant avec les
+corridors intérieurs de la <em>Puerta del Sol</em>, l'une
+des anciennes portes fortifiées de Tolède. On
+peut monter jusqu'au sommet des créneaux de
+cette porte et l'on découvre un admirable panorama
+de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles
+murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées,
+ses ruelles étroites. Ces monuments d'un
+âge qui n'est plus, conservés et dorés par le
+soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville
+<span class="pagenum"><a id="Page_255">255</a></span>
+dominant une plaine nue où l'on ne distingue que
+les méandres du Tage scintillant à la lumière,
+donnent à Tolède un aspect curieux qu'il est
+impossible d'oublier.</p>
+
+<p>Nous avons déjeuné à l'<em>Hôtel de Castille</em> établi
+dans un palais superbe et tout neuf. Détail
+à noter: il fait une chaleur accablante et il n'y a
+pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont
+aussi peu complaisants qu'en Andalousie et vous
+écorchent comme ils le feraient de vulgaires
+lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme de
+simples chats!</p>
+
+<p>A Tolède il y a en tout quatre voitures de
+place, deux avec chevaux et deux avec mules.
+Au moment de regagner la gare qui est dans la
+plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air
+souriant qu'elles sont toutes retenues. Nous
+dûmes aller à pied, entourés d'une escorte de
+mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement
+étroites et odorant l'eau de Javel.</p>
+
+<p>Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à
+Madrid en nous promenant dans l'aride plaine où
+l'on voit, par endroits seulement, quelque verdure
+au hasard de la rencontre du Tage en ses
+sinueux contours<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_256">256</a></span></p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 7 septembre.</h3>
+
+<p>Ce matin, comme je flânais dans les rues de
+Madrid, de nombreuses et flamboyantes boutiques
+de perruquiers me rappelèrent que nous
+étions dans la patrie de Figaro. Décidé à tout
+connaître je me hasardai dans l'une d'entre
+elles.</p>
+
+<p>L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse
+tête avait au front la marque du génie. Il
+explora longtemps du regard le champ,&mdash;assez
+clairsemé,&mdash;sur lequel il allait porter ses coups,
+puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta
+hardiment dans la mêlée. Ah! ce fut un bien
+beau travail. Quels soins! Quelle conscience du
+fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un
+poil était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait
+du suivant, faisant mentalement un calcul
+compliqué par lequel, étant donnée la longueur
+du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il
+déterminait la quantité qu'il devait abattre, puis
+il fermait bravement ses ciseaux. Cela dura deux
+petites heures! Après ce fut le tour de ma barbe:
+comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du
+<span class="pagenum"><a id="Page_257">257</a></span>
+rasoir opéra poil par poil, mais avec cet agrément
+qu'entre l'ablation de chaque poil, il se croyait
+obligé, pour la plus grande perfection du travail,
+d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain
+temps. Enfin on apporta l'armet de Mambrin
+plein d'eau, un enfant me colla cet appareil sous
+le menton, l'échancrure me serrant fortement
+l'&oelig;sophage et l'habile homme daigna me laver
+lui-même avec un blaireau. Puisqu'il m'avait
+lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, mais j'attendis
+vainement, car il paraît que ce perfectionnement
+dans nos habitudes françaises ne va pas
+jusque-là... Je dus m'essuyer moi-même.</p>
+
+<p>Nous avons été visiter le <em>Palais Royal</em>, vaste,
+imposant, bien ordonné, admirablement situé au-dessus
+d'un coup d'&oelig;il unique, mais d'une architecture
+assez quelconque. On monte au premier
+étage par un splendide escalier d'honneur et
+l'on pénètre dans les salons d'apparat où le
+cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y
+remarque une profusion inouïe de marbres très
+beaux et de toutes les variétés, les meubles et les
+tentures sont d'une extrême richesse, mais fort
+défraîchis.</p>
+
+<p>La <em>Chapelle Royale</em> fait partie des bâtiments
+royaux; elle est très ornée et surtout très dorée,
+mais ces dorures ne produisent pas là le mauvais
+<span class="pagenum"><a id="Page_258">258</a></span>
+effet qu'on remarque dans la plupart des
+églises espagnoles; il y a dans ce sanctuaire une
+harmonie de proportions et une sobriété de
+lignes qui charment l'&oelig;il, il y a grand luxe, mais
+cette fois luxe de bon goût.</p>
+
+<p>Sur <em>la place d'Armes</em> située devant le Palais
+s'élève le musée de l'<em>Armeria</em>, où l'on visite une
+très intéressante collection des armes et armures
+de l'Espagne de tous les âges.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une
+minutieuse toilette, stationnait devant l'hôtel de
+Embajadores et, ronflant gaiement, nous emportait
+dans les rues animées de la capitale, puis
+sur les routes désertes. Nous allons coucher à
+l'<em>Escurial</em>.</p>
+
+<p>La route sort de Madrid au bas du Palais
+Royal devant la gare du Nord; elle suit longuement
+la <em>promenade de la Florida</em>, dont les grands
+arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur
+même au c&oelig;ur de l'été. Puis on franchit le pont
+sur le <em>Manzanarès</em>. J'ai lu vingt fois des plaisanteries
+variées sur cette pauvre rivière; les uns
+disent que Madrid est situé sur une rivière sans
+eau; d'autres, que l'été on doit arroser le lit du
+Manzanarès pour l'empêcher de dégager trop de
+poussière; certains, que cette rivière est l'un des
+principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries
+<span class="pagenum"><a id="Page_259">259</a></span>
+pourraient passer pour fort drôles si
+elles n'étaient absolument fausses. D'abord le
+Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même,
+il passe en dehors de la ville, au bas des jardins
+royaux; ensuite le Manzanarès a de l'eau, toujours
+de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel
+en plein été, après huit mois de sécheresse, et
+s'il est une époque où il aurait pu justement être
+à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est évidemment
+pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une
+grande rivière, c'est un ruisseau toujours vif
+entre deux rives de verdure.</p>
+
+<p>La route quitte les ombrages et traverse une
+région cultivée de céréales et d'oliviers. Elle
+atteint bientôt les premiers contreforts de la
+<em>sierra de Guadarrama</em> dont les sommets élevés
+se dessinent à l'horizon; à partir de là elle
+monte, monte sans cesse jusqu'à l'Escurial.</p>
+
+<p>L'<em>Escurial</em> est formé de deux villages et
+d'un célèbre monastère. L'<i lang="es" xml:lang="es">Escorial de Abajo</i> ou
+l'Escurial le bas est l'ancien village et l'<i lang="es" xml:lang="es">Escorial
+de Arriba</i> ou l'Escurial le haut, de création bien
+postérieure, est maintenant un agréable séjour
+estival fort goûté des Madrilènes qui viennent
+dans les douces brises de la sierra échapper à la
+fournaise de Madrid.</p>
+
+<p>L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite
+<span class="pagenum"><a id="Page_260">260</a></span>
+ville de plus de 5 000 habitants, toute coquette et
+parée. Sa situation en pleine montagne, ses
+nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables.
+En cette saison il y règne une animation
+considérable: on se croirait à Madrid sur la
+Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller;
+ici la morgue espagnole, aux champs, se relâche.</p>
+
+<p>L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre
+n'est pas encore achevé et nous le regrettons
+vivement, car par celui d'Alicante nous connaissons
+le bien-être que le voyageur trouve dans
+les hôtels de la société franco-espagnole. Nous
+nous sommes rabattus sur la <em>Fonda Miranda</em>,
+qui est simple mais excellente et où l'hôte est
+d'une complaisance tout à fait recommandable.
+Le soir à dîner on m'a servi un jambon de la
+Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
+manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois
+et aujourd'hui encore, à son souvenir, l'eau m'en
+revient à la bouche<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 8 septembre.</h3>
+
+<p>S'il est un monument qui fut décrié sur tous
+les tons, on peut dire que c'est par excellence le
+<span class="pagenum"><a id="Page_261">261</a></span>
+palais-monastère de l'<em>Escurial</em>. On dirait que
+tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,
+comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de
+faire connaître leurs impressions, ont tenu à rivaliser
+de mauvais compliments à son égard.</p>
+
+<p>Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu
+d'un aride désert; rien n'est plus faux: assis au
+pied de la sierra de Guadarrama, à mi-hauteur
+de l'un des échelons de la montagne, dans une
+position admirable d'où l'on découvre une vaste
+plaine d'un côté et les crêtes de la sierra de
+l'autre, il est entouré de beaux ombrages et le
+pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert
+d'arbres et de cultures. Ce n'est pas sans
+raison que les habitants de Madrid ont choisi ce
+coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est
+excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.</p>
+
+<p>D'autres ont redit que ce monument est sans
+caractère, sans goût, sans architecture. A mon
+humble avis, je trouve que ce monastère a un
+très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver
+une impression forte au touriste qui le visite
+pour la première fois. C'est de la bonne et belle
+architecture; en tous cas, c'est certainement ce
+que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en
+Espagne en fait d'architecture catholique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262">262</a></span>
+On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant
+les cours et les voûtes de ce monastère
+élevé par le roi Philippe II, en suite d'un v&oelig;u
+fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.
+On éprouve comme du respect pour ce
+prince qui fut le premier de l'Europe, qui gouverna
+la si puissante, la plus puissante Espagne,
+qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une
+église à faire pâlir bien des cathédrales, qui prépara
+un panthéon royal d'une splendeur éblouissante,
+qui joignit un palais au monastère et qui,
+dans cette titanesque construction, ne se réserva
+que trois pauvres petites chambres pour tout
+appartement.</p>
+
+<p>L'<em>église de l'Escurial</em>, encastrée au milieu des
+bâtiments, fait assez à l'intérieur l'effet d'une
+mosquée turque. La coupole immense repose
+sur quatre énormes piliers. Elle est le centre
+d'une croix formée par les deux nefs. C'est
+l'église la plus élégante que j'aie vue en Espagne;
+elle a un cachet de simple grandeur auquel
+nous n'étions pas habitués.</p>
+
+<p>Le <em>Panthéon</em>, situé en crypte sous l'église,
+est entièrement de marbre. C'est une des choses
+les plus riches et les plus belles qu'on puisse
+voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée
+de marbres précieux de toutes natures et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_263">263</a></span>
+toutes couleurs. De sobres reliefs en bronze doré
+rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.</p>
+
+<p>Le <em>Panthéon des Rois</em> ne contient plus qu'une
+seule place vacante; elle est réservée au jeune
+roi actuel, Alphonse XIII, au <em>petit roi</em>, comme
+ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est
+le grand Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a
+traversé tant de siècles, de cet homme que
+l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des
+hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à
+pouvoir lui serrer la main! Le sarcophage qui
+vient immédiatement après le sien est celui de
+Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
+le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce
+circulaire située immédiatement sous le maître-autel
+de l'église. C'est un lieu qui ne peut être
+évidemment réservé qu'aux grands de la terre,
+tellement il respire la majesté et la richesse.</p>
+
+<p>Le <em>Panthéon des Infants et des Prince royaux</em>
+est tout en marbre blanc. Il est réparti entre des
+galeries entièrement immaculées et brillantes:
+voûtes, sol, murailles, tout scintille.</p>
+
+<p>La masse énorme du monastère domine la
+plaine; fait avec le granit de la sierra, sa couleur
+s'identifie avec celle de la montagne et l'&oelig;uvre
+des hommes se confond de loin avec celle de
+<span class="pagenum"><a id="Page_264">264</a></span>
+Dieu. La croyance populaire a voulu comparer la
+forme de ce monument avec celle d'un gril, à
+cause du martyre de son saint patron. En réalité,
+le supplice de saint Laurent n'est rappelé que
+par un gril sculpté sur la façade principale du
+monastère et il faudrait beaucoup de complaisance
+pour retrouver dans la disposition des bâtiments
+un rapprochement exact avec cet ustensile
+de cuisine.</p>
+
+<p>La principale façade de l'Escurial, dans laquelle
+on a voulu exagérer la simplicité, manque
+évidemment de charme, mais les autres faces,
+avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si
+pures, sont admirables. On est saisi d'une respectueuse
+crainte en regardant la façade qui domine
+jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres d'altitude.</p>
+
+<p>Sur ce séjour du recueillement et de la prière,
+l'âme de Philippe II semble planer éternellement,
+âme féroce et fanatique qui n'existait que pour la
+gloire de l'Église, âme sombre et détachée des
+jouissances du monde, synthétisant admirablement
+le caractère des catholiques espagnols.</p>
+
+<p>Après notre longue visite à l'Escurial, nous
+nous sommes remis en route à 10 heures du
+matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
+à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un
+<span class="pagenum"><a id="Page_265">265</a></span>
+excellent chemin qui longe la sierra et qui aboutit
+au petit village de <em>Guadarrama</em>.</p>
+
+<p>Là on trouve la grande route qui est large et
+parfaitement bonne; en sortant du village, elle
+commence tout de suite à gravir les pentes escarpées
+de la <em>sierra de Guadarrama</em>. Cette montée
+est terriblement dure; on s'élève avec rapidité sur
+les flancs de la haute chaîne, au milieu de bois de
+chênes et de pins. Le regard s'étend sur la plaine
+que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des
+plus beaux spectacles d'Espagne.</p>
+
+<p>Au sommet de la sierra, sur un grand socle de
+granit, au bord de la route, se dresse fier et majestueux
+le <em>Lion de Castille</em>. Derrière nous, la
+Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous,
+longuement ondulée, la Vieille-Castille.</p>
+
+<p>On redescend le versant nord de la sierra
+parmi des bois touffus de pins et de sapins;
+la pente paraît moins raide de ce côté.</p>
+
+<p>Et l'on roule de nouveau dans la plaine.</p>
+
+<p>Laissant à droite la route de <em>Ségovie</em>, nous
+atteignons bientôt <em>Villacastin</em>, petite ville aux
+maisons délabrées et branlantes. Une auberge
+sale et misérable ne nous inspire nullement confiance.
+Nous nous bornons à nous y pourvoir de
+pain et de raisins et, quelques kilomètres plus
+loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre
+<span class="pagenum"><a id="Page_266">266</a></span>
+de quelques arbres avec les provisions du bord.</p>
+
+<p>La route se poursuit ensuite toujours très
+bonne. Laissant à gauche la direction d'Avila,
+nous glissons doucement au milieu d'un pays perpétuellement
+ondulé.</p>
+
+<p>Une bande de quinze grands vautours, réunis
+au bord du chemin, s'effrayent à l'apparition de
+l'auto et s'envolent après deux ou trois sauts maladroits
+pour pouvoir développer leurs interminables
+ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles
+en liberté. Dieu! qu'ils sont vilains avec
+leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des
+loques de mendiants et leur collerette ridicule!
+Ceux-ci étaient énormes; à terre leur tête se
+trouvait à la hauteur de celle d'un enfant de
+quinze ans.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse
+troupe d'oies sauvages, autres bêtes fort
+grosses qui s'enfuyaient en trottant des deux
+côtés de la route.</p>
+
+<p><em>Olmedo</em> est une vieille ville en ruines qui ne
+remplit plus ses murailles délabrées et dont l'air
+cadavérique effraye même la route, qui fait un
+léger coude pour l'éviter.</p>
+
+<p>A partir de <em>Mojados</em>, le chemin se fait un peu
+moins bon: il y a des cailloux épars sur le sol,
+comme dans certaines routes du sud.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_267">267</a></span>
+On franchit le <em>Douro</em>, qui roule ses eaux paresseuses
+et jaunes dans un fossé de terre glaise.</p>
+
+<p>Vers 5 heures du soir, nous faisions notre
+entrée dans cette bonne ville de <em>Valladolid</em> où,
+entourés d'une marmaille en guenilles, nous nous
+arrêtions devant l'<em>Hôtel de France</em><a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>.</p>
+
+<p>Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y
+parle le français. M. le comte de Chabannes, qui
+y a logé il y a trois ans, nous l'a dépeint comme
+sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y
+fournit gratuitement des cheveux dans le potage
+et des puces dans les chambres.</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 9 septembre.</h3>
+
+<p><em>Valladolid</em> fut célèbre au temps de la reconquête
+catholique, car alors elle servit de résidence
+préférée aux rois de Castille et de Léon.</p>
+
+<p>C'est ici que <em>Cervantès</em> habita longtemps; c'est
+là qu'en 1506 mourut Christophe Colomb. On
+montre encore les maisons respectives de ces
+deux grands hommes.</p>
+
+<p>Cette vieille ville s'est considérablement modernisée.
+Elle possède beaucoup de maisons
+<span class="pagenum"><a id="Page_268">268</a></span>
+neuves, mais de ces maisons espagnoles comme
+on en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq
+étages, en briques, d'une architecture médiocre
+et qui, avec leurs balcons vitrés, paraissent toutes
+semblables.</p>
+
+<p>Elle a de belles rues, de jolies places, une
+longue <em>Alameda</em> et de grands jardins. Elle
+cherche à copier Madrid.</p>
+
+<p>Avant de repartir nous avons été visiter le
+<em>musée du collège de Santa-Cruz</em>, qui renferme de
+très intéressantes sculptures sur bois, dues aux
+maîtres espagnols <em>Berruguete</em>, <em>Hernandez</em> et
+<em>Jean de Juni</em>. Je tiens à citer une descente de
+croix impressionnante de douleur et un cadavre
+dont on voit les chairs desséchées se décollant
+des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant
+les viscères, le corps couvert des immondes
+animaux de la putréfaction, &oelig;uvre frappante de
+réalisme. Ce même musée renferme également
+les stalles du couvent de <em>San-Benito</em> qui sont
+de vraies merveilles de sculpture.</p>
+
+<p>La sortie de la ville pour gagner la route de
+Burgos est chose absolument compliquée. Nous
+dûmes prendre un guide pour nous mettre dans
+la bonne voie.</p>
+
+<p>Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans
+la triste campagne sur une route assez médiocre.
+<span class="pagenum"><a id="Page_269">269</a></span>
+Quelques collines grises, totalement nues, se
+dressent d'un air morose au milieu de la plaine.</p>
+
+<p>Après <em>Cabezon</em> on franchit la rivière qui arrose
+Valladolid, la <em>Pisuerga</em>, sur un pont monumental
+fort ancien. Puis on longe le <em>canal de Castille</em>
+qui, théoriquement, doit servir à la navigation si
+l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui
+ne sert en ce moment qu'aux seules grenouilles,
+car il est à sec et ne contient que de la boue.</p>
+
+<p>On laisse à gauche la route qui se dirige sur
+<em>Palencia</em> et de suite le chemin devient bon.</p>
+
+<p><em>Torquemada</em>, patrie du trop fameux grand
+inquisiteur d'Espagne, est une ex-ville devenue
+village qui s'étend le long de la Pisuerga et ne
+manque pas de pittoresque. On retraverse ici
+cette rivière sur un interminable pont disposé en
+éperon de navire.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au
+bord d'un petit canal ombragé de grands saules.
+Ce sera notre dernier repas en plein air, car nous
+nous trouverons désormais dans des régions civilisées
+qui assureront à nos palais difficiles tous
+les mets qu'ils pourront désirer. Nos provisions
+sont du reste à peu près épuisées et le repas de
+ce jour va leur porter le dernier coup. En voici
+le menu: filets d'anchois, &oelig;ufs durs, museau de
+b&oelig;uf, quenelles de volaille, cailles au foie gras et
+<span class="pagenum"><a id="Page_270">270</a></span>
+fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner fut
+copieusement arrosé par nos dernières bouteilles
+de champagne.</p>
+
+<p>Et maintenant en une plaine aride et désolée
+nous roulons. Le paysage est sinistre, c'est la
+morne tristesse, la tristesse des couleurs, des
+choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille
+semble sortir du sol, c'est le sommet de la cathédrale
+de Burgos qui se hausse pour regarder au
+loin, c'est <em>Burgos</em> qui se cache dans un trou au
+milieu de la plaine lugubre. On dirait que la ville
+a horreur de voir la désolation qui l'environne et,
+comme elle peut, se dissimule derrière quelques
+collines. Seule la haute tour surveille l'immensité
+déserte.</p>
+
+<p>En approchant on découvre enfin les maisons
+qui se groupent craintives autour de la masse
+protectrice de l'asile divin.</p>
+
+<p>L'auto file tout droit à la <em>cathédrale</em>. Cette
+grande masse gothique est bien, très bien! C'est
+élégant et majestueux, c'est de l'art vrai, du
+beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui.
+Nous pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment
+belle! La nef centrale, barrée au milieu,
+comme toujours, par la malencontreuse muraille
+du ch&oelig;ur, s'élève élégante et fière et semble se
+perdre dans les airs. La décoration est très riche
+<span class="pagenum"><a id="Page_271">271</a></span>
+et cependant ne choque pas les yeux... Sculptures
+fouillées, art sachant parler à l'âme.</p>
+
+<p>Il faudrait des journées entières pour visiter
+comme elle le mérite la cathédrale de Burgos.
+Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous
+dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles
+et souvent nous faire violence pour nous
+arracher à des contemplations prolongées.</p>
+
+<p>Dans la première chapelle en entrant à droite,
+un sacristain tire une ficelle, un voile s'écarte et
+l'on a devant soi le fameux <em>Christ du Burgos</em>,
+frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre
+hier encore en vie; la peau est de vraie
+peau, les cheveux sont de vrais cheveux; ce réalisme
+est si exact que le vulgaire prétend que ce
+Christ est un cadavre empaillé.</p>
+
+<p>A gauche dans le transept on voit le prestigieux
+<em>escalier de la coronnerie</em>, digne, d'après
+Théophile Gautier, de conduire au «palais le plus
+éblouissant» et qui conduit tout simplement à
+la porte donnant sur la <em>rue de Fernand Gonzalès</em>,
+plus élevée de 10 mètres que le sol de la
+cathédrale.</p>
+
+<p>La <em>Capilla Mayor</em> est entourée d'une couronne
+de chapelles dont chacune est digne d'attention.
+Les principales sont celles de <em>Santiago</em> qui sert
+d'église paroissiale et du <em>Connétable</em> où sont enterrés
+<span class="pagenum"><a id="Page_272">272</a></span>
+dans de superbes mausolées le connétable
+<em>don Pedro Hernandez de Velasco, comte de Haro</em>
+et sa femme <em>dona Mencia de Mendoza</em>.</p>
+
+<p>Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux
+donne accès dans un beau cloître, du gothique le
+plus pur. Ce cloître communique avec l'ancienne
+sacristie dans laquelle on fait voir <em>le coffre du
+Cid</em>; c'est une énorme malle cerclée de fer et
+munie d'un luxe inusité de serrures et de cadenas
+qu'on a accrochée bien haut contre l'un des murs
+de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux
+coffre: on sait que le Cid, don Ruy Diaz
+de Bivar, était originaire de Burgos, ou plus
+exactement du village de <em>Bivar</em>, situé non loin
+de cette ville; c'est à Burgos que la tradition du
+héros national s'est conservée la plus vivace, c'est
+Burgos qu'il habitait lorsqu'il fut banni par le roi
+Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le Cid
+s'occupa à armer et à équiper cette armée avec
+laquelle il devait accomplir tant de hauts faits et
+aussi tant de rapines et qui, plus tard, devait lui
+donner le royaume de Valence. Comme il n'avait
+pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de
+la ville nommés <em>Vidas</em> et <em>Rachel</em> et leur tint ce
+langage: «Amis, je n'ai jamais rencontré chez
+vous que de bons services, et vous chez moi, autant
+que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne
+<span class="pagenum"><a id="Page_273">273</a></span>
+de sortir de ses royaumes, ce que j'ai l'intention
+de faire. Mais je me trouve dans un grand embarras;
+les coffres où sont enfermés mes trésors
+n'étant pas assez légers pour que je les emporte,
+j'ai donc voulu les laisser entre vos mains, et je
+vous serais très reconnaissant si, sur ce gage,
+vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en
+sais, grâces à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid
+fit apporter deux coffres très grands, et complètement
+recouverts de cuir, avec des ferrures et
+quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes
+n'auraient pu soulever un de ces coffres: ils
+avaient été remplis de sable, de telle sorte cependant
+que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur
+remit en leur disant de voir ce qu'ils pouvaient
+lui prêter. Or comme les deux juifs étaient fort
+riches et qu'ils avaient grande confiance en la parole
+du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir <em>cent
+marcs d'or et six cents d'argent</em>, puis lui firent
+signer des lettres par lesquelles il leur était permis,
+s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un an,
+d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils
+renfermaient; après avoir obtenu leur suffisance,
+ils devaient envoyer au Cid le surplus<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>. Avant
+l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_274">274</a></span>
+razzias, avait remboursé les deux juifs qui
+avaient prêté sur du sable une somme colossale
+pour ces temps. On voit qu'un seul des deux
+coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement
+à la description de la légende.</p>
+
+<p>Du cloître on pénètre aussi dans la <em>salle Capitulaire</em>,
+où l'on voit un tableau du <em>Greco</em>, <cite>le
+Christ à l'agonie</cite>, étreignant de douleur poignante.
+Quelle peinture sombre et combien différente
+de nos maîtres italiens ou français. Cela
+me rappelle combien déjà j'avais été frappé en visitant
+le musée de Madrid par cette idée que les
+quelques peintres espagnols que leur art amena
+au niveau de l'éternité ont su être la très fidèle
+expression du caractère national; l'Espagnol,
+même dans ses plus folles joies, reste sombre et
+austère; même dans les &oelig;uvres les plus riantes
+de Velasquez, de Murillo, de Ribera, du Greco,
+de Zurbaran, de Goya, on sent comme une arrière-pensée
+de sauvagerie, de dureté, de tristesse
+et de gravité.</p>
+
+<p>Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à
+la poste pour retirer mon courrier. Mais, ô surprise,
+le guichet est fermé, bien qu'il ne soit que
+4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend
+que cet animal quinteux ne daigne s'ouvrir que
+deux heures par jour: de 9 à 10 heures le matin
+<span class="pagenum"><a id="Page_275">275</a></span>
+et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions
+en Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner
+de rien, je la trouvais cependant trop forte... je
+dus repartir sans avoir pu prendre mes lettres,
+parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort
+pressées!</p>
+
+<p>Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne,
+Burgos est une ville insignifiante: on
+dirait une sous-préfecture française vieillote et
+triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît dans
+l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos,
+c'est la cathédrale.</p>
+
+<p>Nous voilà maintenant sur une belle route
+bordée de grands arbres des pays tempérés: des
+arbres qui donnent une ombre véritable et touffue
+et non plus l'ombre transparente des oliviers que
+nous connaissions seule depuis des semaines.</p>
+
+<p>La campagne a changé d'aspect, la verdure est
+moins rare, les champs cultivés sont devenus
+chose commune, mais la terre est toujours rouge.</p>
+
+<p>La route s'est insinuée en un défilé étroit à
+l'air sauvage et impressionnant: un torrent rapide,
+le <em>rio Oroncillo</em>, s'est creusé un passage à
+même la montagne et les hommes profitèrent ensuite
+de l'&oelig;uvre de la nature en faisant passer
+par ce couloir la route et plus tard la voie ferrée:
+rivière, route et rails sont étroitement serrés les
+<span class="pagenum"><a id="Page_276">276</a></span>
+uns contre les autres au fond du sombre défilé.
+Nous sommes dans les <em>gorges de Pancorbo</em>, jadis
+célèbres par les exploits des brigands espagnols
+qui y dévalisaient impunément les malheureux
+voyageurs, célèbres aussi par les combats que
+s'y livrèrent Français et Anglais au temps de
+Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>A la sortie des gorges on débouche dans la vallée
+de l'Ebre que l'on traverse à <em>Miranda de Ebro</em>.
+Hélas! nous ne retrouvons pas sans quelque mélancolie
+cette vieille connaissance. Elle est ici
+près de sa source; nous la vîmes pour la première
+fois à côté de son embouchure, à Tortosa, il y a
+un mois, lorsqu'au début de notre voyage nous
+avions devant nous cinq semaines d'imprévu et
+de vie errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions
+à peine notre longue tournée au pays
+des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la fin
+de nos joies, sur la route du retour, les yeux
+pleins des choses que nous avons vues, pittoresques,
+curieuses, nouvelles et le c&oelig;ur un peu
+serré à l'idée que cette délicieuse existence va se
+terminer, bientôt.</p>
+
+<p><em>Miranda</em> est une petite ville sale et enfumée,
+entourée de vieilles murailles et qui n'a plus
+guère d'importance que parce que bifurcation de
+deux grandes lignes de chemin de fer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_277">277</a></span>
+Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec
+la nuit tombante nous pénétrons dans un dédale
+de monts et de vaux où la route serpente, sinistrement.
+D'endroits en endroits, des croix lugubres
+marquent les lieux où jadis les brigands
+assassinèrent maint voyageur; nous ne pouvons
+hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait
+jadis en ces parages par la terreur des brigands;
+ceux-ci n'existent plus en Espagne. Mais si! De
+l'ombre un bandit a surgi qui agite une loque
+rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement
+pour nous demander «la bourse ou la vie».
+Erreur, la bandit est une femme qui, au nom des
+autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien
+de la route et nous remet en échange un
+reçu parfaitement en règle. Depuis notre entrée
+en Espagne, depuis l'<i lang="es" xml:lang="es">obstaculo</i> de Puycerda, c'est
+la première fois que nous avons à acquitter un
+droit quelconque de péage.</p>
+
+<p>Une descente, au bas des lumières brillent
+dans la nuit; c'est <em>Vitoria</em> où nous pénétrons à
+8 heures<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>.</p>
+
+<p>L'<em>Hôtel de Quintanilla</em> a la réputation d'être
+le meilleur de Vitoria; son extérieur est très engageant.
+<span class="pagenum"><a id="Page_278">278</a></span>
+En réalité il est d'une propreté douteuse et
+le service y est baroquement fait par un escadron
+de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes.
+Nous y avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 10 septembre.</h3>
+
+<p><em>Vitoria</em> a l'air très moderne. C'est cependant
+une très ancienne ville dont la fondation par les
+Wisigoths remonte au sixième siècle. Elle oublie
+volontiers son ancienne origine dans sa hâte
+de ressembler aux cités du vingtième siècle et,
+pour faire montre de maisons de clinquant, laisse
+abattre les dernières pierres de monuments anciens
+qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à
+peu près rien d'intéressant à voir dans cette ville,
+aussi l'avons-nous quittée sans aucun regret ce
+matin, vers 9 heures, pendant que dans l'éloignement
+se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons
+vitrés qui, sous les rayons du soleil, jetaient
+des feux de diamant.</p>
+
+<p>La route, qui est tout à fait bonne, court en un
+paysage mouvementé et pittoresque. Voici la
+verdure complètement revenue: on voit de l'eau
+constamment, des rivières qui glissent sans bruit
+dans l'herbe, et le long de la route des fontaines,
+oui, des fontaines!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_279">279</a></span>
+Quelques prairies tapissent de leurs velours
+d'émeraude le fond des vallons. Ce sont les premières
+prairies que nous voyons en Espagne...
+au moment d'en sortir... près de la frontière!
+Cela me rappelle qu'avant notre départ on
+m'avait prédit que nous aurions toutes sortes
+d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux
+qui encombrent les routes pour aller le matin au
+pré ou le soir en revenir. Des prés en Espagne!
+Oh! la délicieuse plaisanterie!</p>
+
+<p>Voici un nouveau péage: trois pesetas pour
+pénétrer dans la province de <em>Navarre</em>. C'est un
+peu cher, car nous ne roulons que quelques kilomètres
+sur son territoire, et bientôt franchissons
+la frontière de la province de <em>Guipuzcoa</em>. Il y a
+bien là encore un autre péage, mais j'ignore quel
+est son tarif, pour l'excellente raison qu'ayant
+aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai
+cyniquement la politesse au garde courroucé
+qui, longtemps, nous fit des gestes désespérés
+avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant
+toutes les aménités que lui fournit son
+vocabulaire basque, idiome sonore et mystérieux.</p>
+
+<p>Un peu avant <em>Idiazabal</em> on traverse en lacets
+et en rampes multiples une région montagneuse
+sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est plus le
+<span class="pagenum"><a id="Page_280">280</a></span>
+paysage espagnol, c'est la France qui s'approche,
+c'est un avant-goût des Pyrénées.</p>
+
+<p>On passe ensuite dans une charmante vallée
+où coule le <em>rio Oria</em>.</p>
+
+<p><em>Tolosa</em> est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne,
+mi-moderne, moitié tranquille, moitié
+animée par les nombreuses usines qui l'entourent.</p>
+
+<p>Bientôt après, la brise nous apporte les émanations
+salines de l'Océan qui n'est pas loin, mais
+qui se cache derrière les montagnes de la côte.</p>
+
+<p>Un tunnel monumental fait passer la route sous
+la colline qui supporte le Parc et le Château du
+Roi et <em>Saint-Sébastien</em>, la ville nouvelle, la station
+de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de
+sa petite baie fermée. Le site est admirable, la
+plage de sable fin borde gracieusement le lac
+tranquille où s'ébattent de nombreux baigneurs
+et l'horizon est fermé par une barrière de rocs
+heurtés entre lesquels une petite trouée laisse
+seule apercevoir l'Océan infini. De grands hôtels
+de carton, qui semblent honteux de mirer incessamment
+leurs faces blafardes dans les flots verts,
+abritent la foule bourdonnante des dés&oelig;uvrés
+espagnols qui viennent ici voir et se faire voir.</p>
+
+<p>Nous déjeunâmes à l'<em>Hôtel Continental</em>, le
+premier d'entre tous ces caravansérails du chic
+<span class="pagenum"><a id="Page_281">281</a></span>
+où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé par
+la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec
+ivresse, vient où l'on vient, parce qu'on y vient!</p>
+
+<p>De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie.
+En prenant mon café, je cherchais à me représenter
+ce délicieux endroit avant que la mode y
+ait amené le tourbillon du monde élégant: le
+bassin était solitaire alors, seule la petite ville
+basque, tranquille, se souriait finement dans
+l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement
+vers le rivage, amollissant de douceur la
+sauvagerie des rocs sur lesquels l'Océan se brise
+avec un fracas écumant. Cela devait être alors
+un des plus beaux coins de la terre.</p>
+
+<p>La route serpente ensuite le long de la côte,
+tantôt à l'intérieur des terres, tantôt avec de
+beaux aperçus de l'Océan dont les grandes vagues
+sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a
+plus sa sévère solitude des contrées désertiques;
+sans cesse sillonné d'équipages et d'autos, il est
+bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.</p>
+
+<p><em>Irun</em>, puis la petite rivière de la <em>Bidassoa</em>
+qui marque la frontière entre l'Espagne et la
+France. On longe un instant ses bords de verdure
+et l'on passe à côté de la fameuse petite <em>île</em>
+historique <em>des Faisans</em>, au milieu de laquelle un
+<span class="pagenum"><a id="Page_282">282</a></span>
+monument commémore tant de cérémonies importantes
+des relations franco-espagnoles<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>.</p>
+
+<p><em>Béhobie</em> est le village frontière: douane espagnole.
+C'est là que je fus encore une fois longuement
+pétri entre les mains calleuses de l'administration
+rapace et que j'eus la douleur de me
+voir retenir le montant des droits sur l'un de mes
+bandages de rechange qui, mort en cours de
+route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole
+et dont il m'aurait fallu traîner le cadavre après
+moi pour avoir droit au remboursement.</p>
+
+<p>Nous franchîmes le pont international sur la
+Bidassoa au bout duquel la silhouette connue
+d'un gendarme français nous annonça la patrie
+retrouvée, puis la douane française, et nous roulions
+sur le sol de France.</p>
+
+<p><em>Saint-Jean-de-Luz</em>, au fond d'une jolie baie,
+nous a paru être une ville gaie et agréable. C'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_283">283</a></span>
+un lieu de séjour où l'on a une vue splendide sur
+l'Océan.</p>
+
+<p>Les habitants de cette région ont un &oelig;il vif,
+une démarche hardie, un air fier qui font plaisir à
+voir; ils ont une grande ressemblance avec les Espagnols
+des provinces que nous avons traversées
+ce matin, leurs frères de race, <em>basques</em> comme eux.</p>
+
+<p>Après <em>Bidart</em> nous avons laissé à droite la
+grand'route de Bayonne car nous voulions voir
+Biarritz, située tout près sur la côte.</p>
+
+<p><em>Biarritz</em> est la grande plage à la mode, la
+rivale française de Saint-Sébastien. La plage espagnole
+doit sa vogue à la faveur royale, Biarritz
+est née de la prédilection de la cour française
+sous le second Empire. C'est ici une grande baie
+ouverte, une large plage aux vagues sans cesse
+renaissantes, la vue libre sur l'immensité.</p>
+
+<p>Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y
+étant encore plus grande qu'à Saint-Sébastien, il
+nous fut absolument impossible de trouver le
+moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les
+rues animées et la grande plage où s'ébattaient
+snobs et dés&oelig;uvrés et lorsque nous nous remîmes
+en route, je n'eus pas un regret pour cette cité
+qui a poussé à la manière des champignons sous
+les effluves humides des embruns, mais où du
+moins les plâtras des hôtels, placés sur un rivage
+<span class="pagenum"><a id="Page_284">284</a></span>
+quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer
+un chef-d'&oelig;uvre de la nature comme pour la
+plage espagnole.</p>
+
+<p><cite>Bayonne</cite> est tout près. Nous y arrivâmes à
+7 heures du soir et descendîmes au <em>Grand Hôtel</em>,
+qui mérite tout au plus l'étiquette passable<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>.</p>
+
+<p>Cette ville est l'ancienne capitale des <em>Basques</em>.
+C'est un gentil petit port assis au bord de l'<em>Adour</em>,
+qui coule large et profond, à quelques kilomètres
+de son embouchure. Son site charmant, ses
+vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol
+la rendent très intéressante.</p>
+
+<p>Les <em>Basques</em> sont un peuple curieux et énigmatique.
+Ce sont les descendants, conservés à
+peu près sans mélange, des habitants préhistoriques
+de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur
+langue, qui ne ressemble à aucune de celles qui se
+parlent en Europe, fait encore le désespoir des
+savants qui ne savent à quelle souche la rattacher.
+Ils se trouvent actuellement réunis dans
+un espace assez étroit, à cheval sur la frontière
+franco-espagnole et disséminés en France dans
+l'ancienne province de <em>Navarre</em>, en Espagne,
+dans les provinces de <em>Guipuzcoa</em>, de <em>Navarre</em>,
+d'<em>Alava</em> et de <em>Viscaye</em>. Dans leur langue bizarre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_285">285</a></span>
+tellement bizarre que certains philologues y ont
+trouvé des ressemblances grammaticales avec le
+chinois, ils se dénomment <i lang="eu" xml:lang="eu">euskaldunac</i>, qui se
+traduit en français par <em>gens adroits</em>. Et en effet,
+à les voir proprement habillés de leur costume
+rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel
+béret, petits, maigres, agiles et fiers, on
+a bien l'impression de gens adroits et courageux
+qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure et toujours
+par fierté, ont su se conserver eux-mêmes
+depuis les temps préhistoriques, dédaignant les
+mariages avec les autres populations, résistant en
+leurs inaccessibles montagnes à toutes les tentatives
+d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse
+de la civilisation, leur petit peuple s'est
+trouvé noyé dans la masse des deux grands États
+voisins, ils furent obligés de reconnaître des suzerains,
+mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand
+même. Une bonne moitié d'entre eux ne voulut
+supporter le joug et émigra en masse vers les contrées
+libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs
+ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p class="p2">Je n'abuserai pas plus longuement de la patience
+des lecteurs qui ont bien voulu me suivre
+<span class="pagenum"><a id="Page_286">286</a></span>
+jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention qu'il
+m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués,
+je réclame humblement leur indulgence.</p>
+
+<p>J'espère cependant qu'ils me sauront quelque
+gré de leur avoir fait connaître ce qu'on peut voir
+en Espagne dans un voyage en automobile, que
+les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne
+leur auront pas déplu et que s'ils sont tentés, à
+mon exemple, de parcourir les routes de l'Ibérie,
+les renseignements que j'ai réunis dans cet ouvrage
+pourront leur être de quelque utilité.</p>
+
+<p>Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on
+pas dit?</p>
+
+<p>Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter
+complètement, car il y a encore beaucoup à faire
+pour les adapter à la locomotion mécanique, mais
+j'espère que mon récit pourra,&mdash;pour sa faible
+part,&mdash;contribuer à détruire la légende qui les
+réprésente comme impraticables.</p>
+
+<p>Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire
+un intéressant voyage en automobile en Espagne...
+mieux, dans toute l'Espagne, puisque
+nous en avons parcouru toutes les régions, du
+Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, sur les côtes
+de la Méditerranée comme sur les bords de
+l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les
+montagnes!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_287">287</a></span>
+Voici le résumé des observations que j'ai
+faites sur les routes espagnoles telles que je les
+retrouve sur mes notes de voyage.</p>
+
+<p>Les routes royales d'Espagne sont toujours
+très larges,&mdash;généralement plus larges que celles
+de France,&mdash;et sont entretenues sur toute leur
+largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés.
+On pourra faire remarquer que le prix du terrain
+étant moins élevé en Espagne qu'en France,
+nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé
+qu'on pourrait le croire pour ouvrir leurs principales
+artères; le fait est exact, mais il n'en est
+pas moins vrai que le coût de construction au
+kilomètre est d'autant plus élevé que la voie
+est plus large, et de ce côté l'on ne peut nier
+que les Espagnols ont fait preuve d'un véritable
+luxe.</p>
+
+<p>Les travaux d'aménagement ont été conçus et
+exécutés avec un souci de la perfection et une
+ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer
+dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de
+choses.</p>
+
+<p>En plaine la route est généralement rectiligne,
+les coudes brusques sont à peu près inconnus,
+les changements de direction sont à angle très
+obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les
+déclivités inutiles sont soigneusement évitées,
+<span class="pagenum"><a id="Page_288">288</a></span>
+souvent au prix de travaux importants. Si une
+colline de faible importance se présente, une
+tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route
+conserve son horizontale ou ne marque qu'une
+très faible pente. Un ravin survient-il? La route
+le franchit sur un remblai en palier. C'est en Espagne
+que j'ai vu les routes se rapprocher le plus
+des profils des chemins de fer. La voie <em>large,
+droite, plate</em>, telle est la caractéristique des routes
+d'Espagne dans les pays de plaine ou de moyen
+vallonnement.</p>
+
+<p>En montagne les pentes sont souvent fort raides,
+les virages nombreux, mais ces derniers sont
+tracés avec un soin parfait, leur rayon est toujours
+aussi large que le permet la nature des
+lieux et l'on a fréquemment effectué d'importants
+travaux d'art pour rendre les tournants plus larges
+encore.</p>
+
+<p>Les ponts sont bien faits. Sur certains points,
+très nombreux je dois le confesser, ils manquent
+encore, mais l'on voit que les Espagnols travaillent
+constamment à en construire et l'on peut
+prévoir que d'ici quelques années cette lacune
+aura totalement disparu.</p>
+
+<p>Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté
+qu'on les remplaçait peu à peu par des ponceaux.
+Dans certaines provinces il y a encore de très dangereux
+<span class="pagenum"><a id="Page_289">289</a></span>
+dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort
+d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les
+améliore.</p>
+
+<p>Les bornes kilométriques existent sur presque
+toutes les routes royales<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>; sur quelques-unes on
+remarque même des bornes hectométriques. Les
+poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer;
+ils sont généralement placés aux carrefours où il
+y en a le plus besoin et, en somme, avec une carte
+sous les yeux, on peut fort bien se tirer d'affaire.
+Le Royal Automobile Club d'Espagne commence
+à faire poser lui-même des poteaux indicateurs
+tant pour les distances que pour signaler les dangers:
+descentes rapides, tournants brusques,
+caniveaux, etc.</p>
+
+<p>Depuis quelques années l'Espagne semble travailler
+avec acharnement à l'amélioration de ses
+routes principales. On saisit à chaque pas des
+traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles,
+tant de fois décrites et décriées avec juste
+raison, les vieilles routes espagnoles qu'on semble
+seules connaître en France, ont à peu près disparu.
+Sur quelques rares points... en Andalousie
+principalement... le vieux chemin des coches antiques
+<span class="pagenum"><a id="Page_290">290</a></span>
+se déroule encore dans toute son horreur.
+Ces points sont heureusement devenus fort rares,
+mais alors il faut se méfier et avancer très prudemment,
+car les obstacles surgissent à chaque
+pas.</p>
+
+<p>Les principaux dangers de ces anciennes routes
+sont, non pas leur sol qui est généralement fort
+bon, mais les caniveaux invraisemblables, les dos
+d'ânes aux allures de collines, les virages brusques,
+les pentes effrayantes, et par-dessus tout
+les gués, où toute trace de chemin se perd dans
+l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il reste
+fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres
+que nous venons de parcourir, nous n'avons
+guère rencontré que 200 kilomètres de vieilles
+routes.</p>
+
+<p>Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien
+établies, on ne peut malheureusement en dire autant
+de leur entretien. Malgré que de nombreuses
+et élégantes maisons de cantonniers (<i lang="es" xml:lang="es">peones camineros</i>)
+se succèdent le long des routes royales,
+celles-ci apparaissent dans un état de délabrement
+qui fait peine à voir et qui jure avec leur
+construction grandiose.</p>
+
+<p>Autour des grandes villes, et dans un rayon qui
+varie suivant l'importance de celles-ci, les routes
+présentent un aspect dont ne peut se faire une
+<span class="pagenum"><a id="Page_291">291</a></span>
+idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres
+yeux<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>. Barcelone, Valence et Séville et aussi
+Cordoue détiennent le record des routes épouvantables.
+Autour de ces villes l'automobile descend
+au-dessous du rang de la plus mauvaise
+charrette, tellement les trous et la poussière en
+réduisent l'allure et en rendent la marche inconfortable.
+Pour les trois premières ce sont
+la poussière l'été, l'hiver la boue et les trous profonds
+toujours qui font des routes quelque chose
+comme des <em>moyens de non-communication</em>, à tel
+point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent
+circuler à travers champs plutôt que d'affronter
+le chaos innommable qui ment à son titre et à
+son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait
+une automobile ou, mieux, ses passagers là dedans!
+Pour Cordoue c'est autre chose: sur les
+routes de <i lang="es" xml:lang="es">la Campina</i> point de poussière ni de
+boue... des cailloux aigus en couches épaisses,
+un empierrage éternel!</p>
+
+<p>Dans les provinces les plus sèches, notamment
+sur les bords de la Méditerranée, la poussière
+atteint parfois des hauteurs invraisemblables<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_292">292</a></span>
+et devient une véritable gêne tant pour la rapidité
+de la marche que pour les poumons des
+voyageurs.</p>
+
+<p>Sur les plateaux du centre de l'Espagne les
+cailloux, que n'a pu fixer au sol un arrosage
+absent, se promènent librement sur le chemin au
+grand détriment des pneumatiques.</p>
+
+<p>Si toutefois l'on fait la balance,&mdash;en exceptant
+les parties que je viens d'énumérer on trouve une
+très réelle majorité de routes passables, bonnes et
+excellentes,&mdash;on arrive à une moyenne de qualité
+très présentable et ne justifiant nullement
+l'idée que nous nous faisons en France des routes
+espagnoles. Nous généralisons trop volontiers,
+nous Français, et pour quelques parties de routes
+vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne,
+nous avons légèrement conclu que toutes les
+voies de communication de ce pays étaient impraticables.</p>
+
+<p>Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous
+ont dépeint les anciennes routes,&mdash;aujourd'hui
+disparues,&mdash;s'ils sont venus au temps antique
+des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis
+l'époque des chemins de fer, ils n'ont pu se faire
+une idée des routes que par le peu qu'ils en
+ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire
+là où elles sont toujours mauvaises, les plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_293">293</a></span>
+mauvaises! La conclusion résultant de leurs
+récits était facile à tirer: l'Espagne possède les
+routes les plus mauvaises du monde. C'est en
+visitant ce pays en automobile qu'on peut se
+rendre compte de la parfaite fausseté de cette
+idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer
+à faire rendre aux routes espagnoles la justice
+qui leur est due. A ceux qui les calomnient, l'automobile
+aura répondu en les faisant connaître
+sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment
+adaptées à la locomotion nouvelle. Je
+souhaite que cette connaissance puisse déterminer
+un véritable mouvement de tourisme vers
+ce pays si capable d'exciter la curiosité, ce pays
+qui renferme tant de merveilles de la nature et
+des hommes!</p>
+
+<p>Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne
+regretterez ni votre temps ni vos peines.</p>
+
+<p>Heureux touristes qui partirez pour le pays
+au ciel d'azur, vous aurez devant vous d'adorables
+journées de joie et d'admiration!</p>
+
+<p>Vous contemplerez les monuments uniques de
+la civilisation arabo-espagnole, qui fut à son
+heure à la tête de toutes les autres, qui brilla
+d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre
+doit tant de choses.</p>
+
+<p>Curieusement aussi vous étudierez les monuments
+<span class="pagenum"><a id="Page_294">294</a></span>
+des autres civilisations qui se partagèrent
+les temps de la Péninsule. Ces pierres vous
+feront suivre pas à pas les luttes formidables qui
+constituent l'histoire de cet État.</p>
+
+<p>Vous verrez ce pays et ses habitants si différents
+du nôtre et de nous-mêmes. Vous admirerez
+ce ciel si blanc et cette mer si bleue et ces nuits
+profondes d'étoiles et de rêve!</p>
+
+<p>Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de
+l'étonnement à l'admiration, de l'admiration à
+l'enthousiasme et vous reviendrez enchantés et
+ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps
+pour voir ce pays que nous ignorons trop,
+nous Français, et qui possède tant de choses capables
+d'intéresser notre âme de latins.</p>
+
+<p>Les émotions fortes que vous aurez éprouvées,
+les spectacles merveilleux que vous aurez
+admirés laisseront en vous un impérissable souvenir.</p>
+
+<p class="p2">Par ce milieu de septembre nous traversâmes
+toute la France pour regagner notre foyer. Le
+brouillard obscurcissait le ciel et noyait l'auto
+dans un voile opaque lorsque rapidement nous
+roulions dans les sauvages forêts du massif Central.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_295">295</a></span>
+Il y avait plus d'un mois que nous étions
+partis joyeux et avides de grand air! Mélancoliques
+dès lors, à la fin du voyage, nous regrettions
+notre belle liberté d'errants... mais au delà
+de la brume des froides montagnes nos yeux
+voyaient toujours luire le soleil d'or d'Andalousie!</p>
+
+<p>Lyon, le 23 mars 1908.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_307.jpg" width="330" height="404" alt="" />
+</div>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_296">296</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_297">297</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<div class="footnotes">
+<h2 class="normal">NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <span class="smcap">Montpellier&mdash;Bourg-Madame</span>: 263 kilomètres.&mdash;J'indique
+les distances kilométriques étape par étape. Les
+chiffres que je publie sont rigoureusement exacts: ils ont
+été contrôlés jour par jour au moyen d'un compteur kilométrique
+vérifié lui-même très souvent. Les distances sont
+comptées du centre de la ville de départ au centre de la
+ville d'arrivée pour plus d'exactitude. En Espagne ce contrôle
+présentera un très réel intérêt, car les cartes de ce
+pays sont souvent erronées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <span class="smcap">Bourg-Madame&mdash;Barcelone</span>: 168 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+assez bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très
+mauvaise de Ribas à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich.
+Médiocre après Vich et horrible pendant les 8 derniers kilomètres
+avant Barcelone.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <span class="smcap">Barcelone&mdash;Tarragone</span>: 97 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+épouvantable de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite
+jusqu'à Tarragone.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <span class="smcap">Tarragone&mdash;Oropesa</span>: 188 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez
+bonne, mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et
+plusieurs gués entre Tarragone et Tortosa.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <span class="smcap">Oropesa&mdash;Valence</span>: 90 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: bonne
+d'Oropesa à Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.</p>
+
+<p>C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus
+mauvaises de toute l'Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <cite>Chronique du Cid</cite>; Séville, 1548.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <cite>Ibn Bassam, la Dakhirah</cite>: trad. de M. Dozy.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les
+Maures firent leur apparition en Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> En 1909.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <cite>Chronique du Cid</cite>, chap. 11.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes
+hier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <span class="smcap">Valence&mdash;Alcoy</span>: 115 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+mauvaise de Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à
+Jativa (un gué). Bonne de Jativa à Alcoy.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <span class="smcap">Alcoy&mdash;Alicante</span>: 53 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez
+bonne (un peu poussiéreuse).</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <span class="smcap">Alicante&mdash;Murcie</span>: 84 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez
+bonne, mais poussiéreuse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <span class="smcap">Murcie&mdash;Baza</span>: 176 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez bonne
+en général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à
+Puerto de Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à
+Cullar de Baza. Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres
+après Cullar, caniveaux, deux grands gués. Bonne
+en arrivant à Baza.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <span class="smcap">Baza&mdash;Grenade</span>: 104 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: bonne de
+Baza à Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux
+gués. Excellente dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides
+et un gué.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée
+en chapelle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> En arabe <em>Djennat al Rif</em> ou maison de l'Architecte.
+Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
+l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour
+à la couronne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <span class="smcap">Grenade&mdash;Cordoue</span>: 185 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+bonne jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <span class="smcap">Cordoue&mdash;Séville</span>: 149 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+mauvaise dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à
+Carmona, détestable de Carmona à Séville.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Henri II ou <em>Henri de Transtamare</em> était le demi-frère
+de Pierre I<sup>er</sup> le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin,
+il réussit à s'emparer du trône de Castille sur
+lequel Pierre avait largement mérité son surnom par des
+cruautés sans nombre. Henri de Transtamare vainquit son
+frère qui, dans la bataille, perdit à la fois la couronne et la
+vie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Les Espagnols ont appelé <i lang="es" xml:lang="es">style mudéjar</i> la forme de
+l'art arabe qui fleurit encore pendant de longues années
+après la reconquête catholique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <span class="smcap">Séville&mdash;Cadix</span>: 164 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: détestable
+de Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne
+d'Utrera à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres
+avant Jerez; mauvaise de Puerto-Real à Cadix.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <span class="smcap">Cadix&mdash;Algésiras</span>: 122 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: mauvaise
+de Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <em>Hadji</em> est le titre réservé aux seuls musulmans qui
+ont accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions
+prescrites par les saintes écritures.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <span class="smcap">Algésiras&mdash;Jerez</span>: 148 kilomètres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <i lang="es" xml:lang="es">Llanos</i> est un terme espagnol qui désigne de vastes
+régions incultes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <span class="smcap">Jerez&mdash;Séville</span>: 107 kilomètres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Loge de pourtour couverte, à l'ombre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <span class="smcap">Séville&mdash;Merida</span>: 194 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+mauvaise de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant
+quelques kilomètres. Excellente ensuite tout le temps
+jusqu'à Mérida.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <span class="smcap">Merida&mdash;Madrid</span> (deux étapes): 334 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo
+à Navalmoral. Très bonne de Navalmoral à Madrid,
+sauf pendant les 15 derniers kilomètres qui sont très médiocres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Chronique espagnole du <cite>Cid</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> La route de <span class="smcap">Madrid</span> à <span class="smcap">Tolède</span> a 68 kilomètres. Elle a
+été parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de
+Chabannes qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant
+les quelques kilomètres qui avoisinent la capitale.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <span class="smcap">Madrid&mdash;l'Escurial</span>: 48 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: bonne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <span class="smcap">L'Escurial&mdash;Valladolid</span>: 153 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+très bonne de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à
+Valladolid.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Chronique espagnole du <cite>Cid</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <span class="smcap">Valladolid&mdash;Vitoria</span>: 233 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: médiocre
+de Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable
+ensuite jusqu'à Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> L'<em>Ile des Faisans</em>, ou <em>île de la Conférence</em>, est territoire
+neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France
+et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques
+suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de
+France, et de Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de
+François I<sup>er</sup> à ses fils qui le remplaçaient en captivité; en
+1615 fiançailles d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de
+France, et d'Isabelle de France avec Philippe IV, roi d'Espagne;
+en 1659 conclusion du traité des Pyrénées et fiançailles
+de Louis XIV, roi de France, avec Marie-Thérèse
+d'Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <span class="smcap">Vitoria&mdash;Bayonne</span>: 167 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: excellente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Je borne mes renseignements aux routes royales qui
+correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires
+sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées
+par le charroi autour de chaque grande ville.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la
+route de Murcie à Lorca.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+<h2>INDEX ALPHABÉTIQUE</h2>
+
+<p class="alphabet">A</p>
+<ul>
+
+<li>Aguilar, <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li>Alamo (rio del), <a href="#Page_169">169</a></li>
+
+<li>Albaycin, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_109">109</a></li>
+
+<li>Alberique, <a href="#Page_55">55</a></li>
+
+<li>Alcala de Guadaira, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_155">155</a></li>
+
+<li>Alcala la Real, <a href="#Page_123">123</a></li>
+
+<li>Alcarazas, <a href="#Page_27">27</a></li>
+
+<li>Alcazar de Séville, <a href="#Page_148">148</a></li>
+
+<li>Alcoy, <a href="#Page_59">59</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Algésiras</span>, <a href="#Page_172">172</a></li>
+
+<li>Alhambra de Grenade, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_115">115</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Alicante</span>, <a href="#Page_64">64</a></li>
+
+<li>Almendralejo, <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Andalousie</span>, <a href="#Page_83">83</a></li>
+
+<li>Antequeruela, <a href="#Page_105">105</a></li>
+
+<li>Anuar (sierra del), <a href="#Page_122">122</a></li>
+
+<li>Azulejos, <a href="#Page_37">37</a></li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">B</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Barcelone</span>, <a href="#Page_16">16</a></li>
+
+<li>Basques (les), <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_284">284</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Basques</span> (provinces), <a href="#Page_284">284</a></li>
+
+<li>Bayonne, <a href="#Page_284">284</a></li>
+
+<li>Baza, <a href="#Page_88">88</a></li>
+
+<li>Béhobie, <a href="#Page_282">282</a></li>
+
+<li>Benicarlo, <a href="#Page_29">29</a></li>
+
+<li>Benicassim, <a href="#Page_33">33</a></li>
+
+<li>Berruguete (Alonso), <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_268">268</a></li>
+
+<li>Béziers, <a href="#Page_6">6</a></li>
+
+<li>Biarritz, <a href="#Page_283">283</a></li>
+
+<li>Bidart, <a href="#Page_283">283</a></li>
+
+<li>Bidassoa (la), <a href="#Page_281">281</a></li>
+
+<li>Boissons glacées, <a href="#Page_53">53</a></li>
+
+<li>Bourg-Madame, <a href="#Page_10">10</a></li>
+
+<li>Bullones (sierra de), <a href="#Page_210">210</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Burgos</span>, <a href="#Page_270">270</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">C</p>
+
+<ul>
+<li>Cabezon, <a href="#Page_269">269</a></li>
+
+<li>Cabra (rio), <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li>Cabra (sierra de), <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li>Cabra, <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Cadix</span>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_161">161</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_298">298</a></span></li>
+
+<li>Camas, <a href="#Page_221">221</a></li>
+
+<li>Campina (la), <a href="#Page_130">130</a></li>
+
+<li>Canal de Castille, <a href="#Page_269">269</a></li>
+
+<li>Carmona, <a href="#Page_140">140</a></li>
+
+<li>Carrasquetta (col de la), <a href="#Page_63">63</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Castellon</span> de la <span class="smcap">PLANA</span>, <a href="#Page_34">34</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Castille</span> (Vieille), <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Castille</span> (Nouvelle), <a href="#Page_236">236</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Catalogne</span>, <a href="#Page_13">13</a></li>
+
+<li>Cervantès, <a href="#Page_267">267</a></li>
+
+<li>Chiclana de la Frontera, <a href="#Page_167">167</a></li>
+
+<li>Chirivel (rio), <a href="#Page_83">83</a></li>
+
+<li>Christophe Collomb, <a href="#Page_165">165</a></li>
+
+<li>Cid (le), <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_272">272</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Cordoue</span>, <a href="#Page_127">127</a></li>
+
+<li>Courses de taureaux, <a href="#Page_216">216</a></li>
+
+<li>Crevillente, <a href="#Page_71">71</a></li>
+
+<li>Cullar de Baza, <a href="#Page_84">84</a></li>
+
+<li>Cullar (sierra de), <a href="#Page_84">84</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">D</p>
+
+<ul>
+<li>Darro (rio), <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_112">112</a></li>
+
+<li>Denia, <a href="#Page_36">36</a></li>
+
+<li>Douanes, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_282">282</a></li>
+
+<li>Douro (rio), <a href="#Page_267">267</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">E</p>
+<ul>
+
+<li>Ebre (l'), <a href="#Page_26">26</a></li>
+
+<li>Ecija, <a href="#Page_138">138</a></li>
+
+<li>Elche, <a href="#Page_69">69</a></li>
+
+<li>Escorial de Abajo, <a href="#Page_259">259</a></li>
+
+<li>Escorial de Arriba, <a href="#Page_259">259</a></li>
+
+<li>Escurial (l'), <a href="#Page_259">259</a></li>
+
+<li>Espagnolet (l'), <a href="#Page_245">245</a></li>
+
+<li>Estancias (sierra de las), <a href="#Page_84">84</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Estramadure</span>, <a href="#Page_227">227</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">F</p>
+
+<ul>
+<li>Faisans (île des), <a href="#Page_281">281</a></li>
+
+<li>Fernan Nunez, <a href="#Page_126">126</a></li>
+
+<li>Flamenco, <a href="#Page_145">145</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">G</p>
+<ul>
+
+<li>Généralife, <a href="#Page_107">107</a></li>
+
+<li>Génil (rio), <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_139">139</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Gibraltar</span>, <a href="#Page_176">176</a></li>
+
+<li>Gibraltar (détroit de), <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_210">210</a></li>
+
+<li>Giralda de Séville, <a href="#Page_151">151</a></li>
+
+<li>Gitanos, <a href="#Page_92">92</a></li>
+
+<li>Gonzalve de Cordoue, <a href="#Page_136">136</a></li>
+
+<li>Goya, <a href="#Page_246">246</a></li>
+
+<li>Grao (le) de Valence, <a href="#Page_49">49</a></li>
+
+<li>Gredos (sierra de), <a href="#Page_233">233</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Grenade</span>, <a href="#Page_96">96</a></li>
+
+<li>Guadalantin (rio), <a href="#Page_80">80</a></li>
+
+<li>Guadalete (rio), <a href="#Page_158">158</a></li>
+
+<li>Guadalquivir (rio), <a href="#Page_127">127</a></li>
+
+<li>Guadarrama, <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li>Guadarrama (sierra de), <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li>Guadiana (rio), <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li>Guadiana Menor (rio), <a href="#Page_87">87</a></li>
+
+<li>Guadix, <a href="#Page_90">90</a></li>
+
+<li>Guadix (rio), <a href="#Page_90">90</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_299">299</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">H</p>
+<ul>
+<li>Hospitalet, <a href="#Page_25">25</a></li>
+
+<li>Huerta de Valence, <a href="#Page_37">37</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">I</p>
+<ul>
+<li>Idiazabal, <a href="#Page_279">279</a></li>
+
+<li>Italica, <a href="#Page_223">223</a></li>
+
+<li>Irun, <a href="#Page_281">281</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">J</p>
+<ul>
+<li>Janda (laguna de la), <a href="#Page_169">169</a></li>
+
+<li>Jarana (sierra de), <a href="#Page_93">93</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Jativa</span>, <a href="#Page_56">56</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Jerez</span>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_212">212</a></li>
+
+<li>Jijona, <a href="#Page_63">63</a></li>
+
+<li>Jucar (rio), <a href="#Page_55">55</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">L</p>
+
+<ul>
+<li>La Carlota, <a href="#Page_138">138</a></li>
+
+<li>La Marina, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>La Nouvelle, <a href="#Page_7">7</a></li>
+
+<li>La Plana, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>La Rabida, <a href="#Page_165">165</a></li>
+
+<li>La Ribera, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>Leon (isla de), <a href="#Page_160">160</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Lorca</span>, <a href="#Page_80">80</a></li>
+
+<li>Los Santos, <a href="#Page_227">227</a></li>
+
+<li>Luisiana, <a href="#Page_140">140</a></li>
+
+<li>Luna (sierra de la), <a href="#Page_171">171</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">M</p>
+
+<ul>
+<li>Machuca (Pedro), <a href="#Page_99">99</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Madrid</span>, <a href="#Page_237">237</a>, <a href="#Page_256">256</a></li>
+
+<li>Manzanarès (rio), <a href="#Page_237">237</a>, <a href="#Page_258">258</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Merida</span>, <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li>Miranda de Ebro, <a href="#Page_276">276</a></li>
+
+<li>Mojados, <a href="#Page_266">266</a></li>
+
+<li>Molins de Rey, <a href="#Page_20">20</a></li>
+
+<li>Montesa (rio), <a href="#Page_56">56</a></li>
+
+<li>Montlouis, <a href="#Page_9">9</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Montpellier</span>, <a href="#Page_4">4</a></li>
+
+<li>Morena (sierra), <a href="#Page_227">227</a></li>
+
+<li>Mosquée de Cordoue, <a href="#Page_132">132</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Murcie</span>, <a href="#Page_73">73</a></li>
+
+<li>Murillo, <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_245">245</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">N</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Narbonne</span>, <a href="#Page_6">6</a></li>
+
+<li>Navalcarnero, <a href="#Page_237">237</a></li>
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+<li>Navalmoral de la Mata, <a href="#Page_233">233</a></li>
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+<li>Nevada (sierra), <a href="#Page_113">113</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">O</p>
+
+<ul>
+<li>Olmedo, <a href="#Page_266">266</a></li>
+
+<li>Oranges, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>Oria (rio), <a href="#Page_280">280</a></li>
+
+<li>Orihuela, <a href="#Page_72">72</a></li>
+
+<li>Oroncillo (rio), <a href="#Page_275">275</a></li>
+
+<li>Oropesa (province de Castellon), <a href="#Page_32">32</a></li>
+
+<li>Oropesa (province de Tolède), <a href="#Page_233">233</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">P</p>
+
+<ul>
+<li>Palancia (rio), <a href="#Page_37">37</a></li>
+
+<li>Palos, <a href="#Page_165">165</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_300">300</a></span></li>
+
+<li>Pancorbo (gorges de), <a href="#Page_276">276</a></li>
+
+<li>Péages, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_277">277</a></li>
+
+<li>Perche (col de la), <a href="#Page_9">9</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Perpignan</span>, <a href="#Page_8">8</a></li>
+
+<li>Pézenas, <a href="#Page_6">6</a></li>
+
+<li>Pisuerga (rio), <a href="#Page_269">269</a></li>
+
+<li>Pizarre (François), <a href="#Page_232">232</a></li>
+
+<li>Prades, <a href="#Page_8">8</a></li>
+
+<li>Prado (musée du), <a href="#Page_244">244</a></li>
+
+<li>Priego, <a href="#Page_124">124</a></li>
+
+<li>Processions, <a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_74">74</a></li>
+
+<li>Puerto de Lumbreras, <a href="#Page_81">81</a></li>
+
+<li>Puerto Real, <a href="#Page_159">159</a></li>
+
+<li>Puerto de Santa Maria, <a href="#Page_157">157</a></li>
+
+<li>Puycerda, <a href="#Page_10">10</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">R</p>
+
+<ul>
+<li>Ribas, <a href="#Page_13">13</a></li>
+
+<li>Ripoll, <a href="#Page_14">14</a></li>
+
+<li>Ronquillo (el), <a href="#Page_224">224</a></li>
+
+<li>Routes, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_286">286</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">S</p>
+
+<ul>
+<li>Sagonte, <a href="#Page_37">37</a></li>
+
+<li>Saint-Jean de Luz, <a href="#Page_282">282</a></li>
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+<li>Saint Sébastien, <a href="#Page_280">280</a></li>
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+<li>San Fernando, <a href="#Page_160">160</a></li>
+
+<li>Santiponce, <a href="#Page_223">223</a></li>
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+<li>Secco (rio), <a href="#Page_38">38</a></li>
+
+<li>Segura (rio), <a href="#Page_73">73</a></li>
+
+<li>Serpis (rio), <a href="#Page_61">61</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Séville</span>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_216">216</a></li>
+
+<li>Silla del Moro (le), <a href="#Page_107">107</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">T</p>
+
+<ul>
+<li>Tage (le), <a href="#Page_232">232</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tanger</span>, <a href="#Page_181">181</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Talavera</span> de la <span class="smcap">REINA</span>, <a href="#Page_236">236</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tarifa</span>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_211">211</a></li>
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+<li>Tarifa (cap de), <a href="#Page_180">180</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tarragone</span>, <a href="#Page_22">22</a></li>
+
+<li>Têt (la), <a href="#Page_8">8</a></li>
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+<li>Tinto (rio), <a href="#Page_165">165</a></li>
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+<li><span class="smcap">Tolède</span>, <a href="#Page_247">247</a></li>
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+<li>Toldos, <a href="#Page_153">153</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tolosa</span>, <a href="#Page_280">280</a></li>
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+<li>Torquemada, <a href="#Page_269">269</a></li>
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+
+<li>Triana (faubourg de), <a href="#Page_221">221</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Trujillo</span>, <a href="#Page_232">232</a></li>
+
+<li>Turia (rio), <a href="#Page_38">38</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">U</p>
+<ul>
+<li>Uldecona, <a href="#Page_29">29</a></li>
+
+<li>Utrera, <a href="#Page_155">155</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">V</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Valence</span>, <a href="#Page_38">38</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Valence</span> (province de), <a href="#Page_29">29</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Valladolid</span>, <a href="#Page_267">267</a></li>
+
+<li>Vega (la), <a href="#Page_106">106</a></li>
+
+<li>Veger de la Frontera, <a href="#Page_168">168</a></li>
+
+<li>Velasquez, <a href="#Page_244">244</a></li>
+
+<li>Velez Rubio, <a href="#Page_83">83</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Vich</span>, <a href="#Page_15">15</a></li>
+
+<li><span class="pagenum"><a id="Page_301">301</a></span></li>
+<li>Villacastin, <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li>Villafranca de los Barros, <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li>Villafranca del Panadès, <a href="#Page_21">21</a></li>
+
+<li>Villaviciosa, <a href="#Page_237">237</a></li>
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+<li>Villefranche de Confient, <a href="#Page_9">9</a></li>
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+<li>Vins, <a href="#Page_212">212</a></li>
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+<li>Vinaroz, <a href="#Page_29">29</a></li>
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+<li><span class="smcap">Vitoria</span>, <a href="#Page_277">277</a></li>
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+<li>Vivens (sierra de), <a href="#Page_62">62</a></li>
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+
+<p class="alphabet">Y</p>
+
+<ul>
+<li>Yuste (Monastère de), <a href="#Page_233">233</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">Z</p>
+
+<ul>
+<li>Zarcillo, <a href="#Page_74">74</a></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_302">302</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_303">303</a></span></p>
+
+
+<p class="end">PARIS<br />
+TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup><br />
+RUE GARANCIÈRE, 8</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge
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+Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile
+ Etude de Tourisme
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+Author: Pierre Marge
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+
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ en Automobile
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon,
+ 1905. A. Rey et Cie, éditeurs.
+
+ =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs.
+
+ =Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie,
+ éditeurs.
+
+
+
+
+PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599.
+
+
+[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE]
+
+
+
+
+ PIERRE MARGE
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ EN AUTOMOBILE
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+ ETUDE DE TOURISME
+
+ _Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte
+ d'après des photographies de l'auteur_
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
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+ 1909
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+
+
+Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+Published 16 July 1909.
+
+Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
+approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
+
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+
+_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et
+dévoué, ces lignes sont dédiées._
+
+ Pierre MARGE.
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+
+
+
+LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE
+
+
+Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut
+visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la
+Russie en hiver.»
+
+Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage
+en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant
+que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas
+manqué de me dire:
+
+--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur
+y est torride, insupportable.
+
+--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.
+
+--Vous attraperez des insolations.
+
+--Nous nous coifferons de larges panamas!
+
+--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante,
+vous serez dévorés par les petites bêtes.
+
+--Nous emporterons de la poudre insecticide!
+
+--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne
+pourrez achever votre voyage.
+
+--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et
+dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement
+mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.
+
+C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs
+voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais
+rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On
+dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester
+ceux qui partent.
+
+Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du
+mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me
+disait:
+
+--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point
+de routes et sur les rivières point de ponts.
+
+Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je
+répondis:
+
+--Ah! bah! vous y êtes allé?
+
+--Non, mais on m'a dit!......
+
+Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous
+attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes
+préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment
+de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement
+promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et
+difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté
+sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport
+que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées
+curieuses nous attendaient!
+
+Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen
+des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails
+abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_,
+dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient
+démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes
+espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit
+voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent
+réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse.
+L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois
+d'août à dessein.
+
+Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions
+infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin
+d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits
+difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin
+d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière
+de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable
+d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au
+moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire
+étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au
+sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque,
+contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications
+qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.
+
+
+ Dimanche, 11 août 1907.
+
+Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire
+de mon lit.
+
+Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier,
+toute gaie et si vibrante...
+
+Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est
+une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le
+général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade
+à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps
+d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à
+présent prendre quelque repos.
+
+Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde
+des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment
+chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus
+complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées.
+Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure
+que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière
+tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à
+point avant d'arriver à Tarifa.
+
+A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente
+route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens
+d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!
+
+La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche
+vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé.
+La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont
+l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune
+fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter
+là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter
+aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...
+
+_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à
+l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie
+de tous les commis voyageurs en vins.
+
+La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce
+ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La
+plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut
+voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.
+
+_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de
+la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la
+ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale,
+l'effet est très pittoresque.
+
+Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des
+années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer
+et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de
+barques chargées de tonneaux.
+
+_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade,
+où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur
+Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que
+se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A
+voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants
+tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues
+et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le
+gouvernement de la République!
+
+La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais
+si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement
+la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très
+véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.
+
+Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe
+de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets
+de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur
+nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le
+mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!
+
+On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que
+Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise,
+était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au
+quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit
+sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de
+ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité
+d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.
+
+A gauche la mer, les étangs.
+
+Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se
+dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les
+_Pyrénées_.
+
+La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une
+espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout
+est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!
+
+_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez
+insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a
+cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands
+ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant
+soleil de leur pays.
+
+Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche
+de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont
+fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les
+hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure.
+La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre
+toujours dans les pays montagneux.
+
+A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans
+les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus
+ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons
+un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types
+inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!
+
+_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville
+du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses
+étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge
+étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement
+curieux.
+
+A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des
+Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route
+aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts
+sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître
+et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt
+a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse
+délicieusement.
+
+_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_,
+est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle
+prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est
+dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.
+
+On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_
+(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien
+à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut
+maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne
+des Pyrénées.
+
+_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont
+les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole
+après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la
+douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique
+hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité
+que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à
+notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état
+de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant
+jusqu'aux anciens peuples pasteurs.
+
+ [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les
+ distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je
+ publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par
+ jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très
+ souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de
+ départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude.
+ En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les
+ cartes de ce pays sont souvent erronées.
+
+
+ Lundi, 12 août.
+
+De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa
+silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de
+la _Cerdagne espagnole_.
+
+Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en
+Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de
+plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir
+de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt
+minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi;
+il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste
+généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien
+le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et
+traverser la frontière juste pendant les courts instants durant
+lesquels elle se trouve ouverte.
+
+Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait
+inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous
+aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans
+peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9
+heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;
+mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure
+espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols
+retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions
+pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en
+Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9
+heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme
+il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son
+guichet.
+
+Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!
+
+Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers
+voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la
+voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus
+servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs
+soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux
+énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors
+quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.
+
+Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions
+Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans
+ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes
+les barrières.
+
+Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant
+nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des
+Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_
+et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route
+nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un
+gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous
+expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route,
+nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_.
+
+La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant
+plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres),
+d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur
+le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les
+prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie;
+du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
+montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers
+détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.
+
+Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs
+lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut
+est d'être très poussiéreuse.
+
+_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_
+est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole,
+c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir,
+épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place
+dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre
+qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un
+certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses
+innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais
+les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!
+
+Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très
+poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll
+et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière
+et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai
+eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence
+attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière
+qu'en France dix autos.
+
+Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de
+fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le
+paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.
+
+Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur
+charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer
+l'auto; est-ce que cela durera?
+
+Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens
+sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français;
+il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont
+pour le moins autant français qu'espagnols.
+
+_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède
+la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants,
+sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une
+bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.
+
+Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci
+des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre
+gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus.
+La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on
+peut un passage au milieu du sable et des cailloux.
+
+Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est
+plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières,
+les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel
+on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure
+extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et
+cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée.
+Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages
+compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la
+capitale de la Catalogne.
+
+Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille,
+nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de
+larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous
+amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons
+choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes
+de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les
+pavés de _Barcelone_[2].
+
+ [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez
+ bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas
+ à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et
+ horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone.
+
+L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des
+meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle
+place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux
+et cher, mais d'une propreté douteuse.
+
+Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous
+débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire
+un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de
+la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française,
+puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première
+reconnaissance pédestre autant que digestive.
+
+Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus
+vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues
+sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et
+abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont
+animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,
+très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et
+sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien
+attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les
+boulevards comme des météores.
+
+Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument
+moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la
+langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles
+inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est
+française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.
+
+
+ Mardi, 13 août.
+
+Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne
+de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de
+famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La
+Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe,
+traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va
+se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique,
+paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché
+qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle.
+C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande
+ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est
+sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se
+préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que
+journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel
+les promeneurs circulent au milieu des parfums.
+
+Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne
+ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom
+générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et
+qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone
+sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte
+comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein
+développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.
+
+La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous
+les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice
+est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet
+produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé,
+la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de
+l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent
+très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du
+plus pur gothique de toute beauté.
+
+Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de
+la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment
+une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes
+revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone
+est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de
+Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une
+très intense animation produite par la foule de navires qui viennent
+y apporter leur tonnage.
+
+A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous
+quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est
+fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil:
+c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière
+dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un
+navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A
+moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une
+allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse
+ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de
+freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de
+temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser
+par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
+déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour
+une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.
+
+L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres,
+jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu
+2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à
+l'heure.
+
+Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par
+endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.
+
+On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus
+lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de
+vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,
+l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe
+dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en
+rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour
+rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces
+montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.
+
+C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra,
+ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la
+panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai
+pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste
+ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.
+
+Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à
+perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc
+romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus
+loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le
+tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui
+servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis.
+C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur
+et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore
+représentant deux captifs.
+
+Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans
+_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la
+façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous
+nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous
+avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.
+
+ [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable
+ de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone.
+
+
+ Mercredi, 14 août.
+
+Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de
+la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le
+soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La
+cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus
+beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais
+trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y
+faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère,
+on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières
+espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans
+toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu,
+on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent
+les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le
+cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair
+et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on
+vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint.
+Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à
+nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond
+plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une
+d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las
+ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de
+rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple
+charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort
+des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres
+ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.
+
+Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_.
+L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux
+temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants
+l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe
+encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les
+Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces
+murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne,
+ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc
+assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.
+
+Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons
+descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais,
+en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en
+amphithéâtre.
+
+Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a
+permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement
+ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute
+une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans
+lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air
+absolument satisfait.
+
+A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères
+chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été
+impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils
+fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un
+bâtiment très quelconque, vers le port.
+
+La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne
+en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne
+croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure
+qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont
+bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.
+
+_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse
+à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la
+masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des
+flots.
+
+La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend
+continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer;
+elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants
+et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller
+lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin
+tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement
+de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend
+parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de
+hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe
+de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux,
+il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de
+la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment
+rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil
+et chaleur.
+
+Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et
+admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment
+puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces
+roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les
+Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute
+l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui.
+Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses;
+imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de
+moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal
+amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur
+tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés
+à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue
+au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins
+godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées
+à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du
+fleuve.
+
+C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville
+de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de
+Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement
+engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant
+dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse
+fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait
+prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi
+jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.
+
+Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins
+d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop
+riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai
+remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans
+ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange:
+un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large
+qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe
+effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin
+dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage
+de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une
+gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage;
+je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me
+verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.
+
+Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons
+dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre
+disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté
+de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et
+d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne,
+les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont
+garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas
+d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur
+action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours,
+même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.
+
+Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner
+la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues
+tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin
+nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages
+conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de
+ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des
+siècles.
+
+En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route
+continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents
+et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que
+tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général
+de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
+en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre
+époque.
+
+Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous
+rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu
+en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent
+désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont
+tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
+nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de
+grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
+approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une
+borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de
+Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.
+
+_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux
+maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.
+
+_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a
+plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches
+à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête
+quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est
+sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille
+et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
+cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté
+dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne
+pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à
+tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique,
+les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous
+éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures
+automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:
+_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire,
+caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au
+genou par des flots d'étoffe.
+
+En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui
+rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est
+un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait
+demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté,
+puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps
+de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la
+curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation
+automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.
+
+La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale
+maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que
+nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine
+terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.
+
+Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud.
+La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant
+Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et
+qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air
+comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous
+fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux
+tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que
+nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous
+plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût
+pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le
+dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable
+oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était
+établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux
+raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils
+furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore
+tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de
+pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps,
+oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes
+tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4].
+
+ [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne,
+ mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués
+ entre Tarragone et Tortosa.
+
+
+ Jeudi, 15 août.
+
+Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos
+lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.
+
+Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont
+les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de
+dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier
+nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui
+cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
+maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait
+plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à
+présent!
+
+La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au
+milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge,
+de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui
+cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol
+est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits
+pendant qu'il en reste encore.
+
+Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient
+déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé
+tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage,
+puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans
+interruption.
+
+Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà
+_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse
+nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom
+bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons
+carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de
+son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument
+mauresque.
+
+Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions
+gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir
+les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire
+la haie sur notre passage.
+
+A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la
+ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes
+toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute
+cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence.
+Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous
+arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour
+étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma
+aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où
+nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours
+avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute
+pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement
+vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de
+toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis
+à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,
+c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie:
+figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.
+
+Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que
+l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une
+aussi prodigieuse quantité de moutards.
+
+En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est
+devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de
+Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche
+digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première
+vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie
+et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence!
+Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce
+satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je
+le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et
+ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en
+mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous
+cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur
+les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent
+incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.
+
+Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt
+la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous
+sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en
+hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le
+pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes
+hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers
+s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_
+au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont
+un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de
+grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera
+sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à
+Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en
+outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait
+parfum, essences, boissons.
+
+Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et
+s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette
+saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le
+feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois
+les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de
+grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un
+usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de
+l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa
+complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou
+se dessèchent.
+
+Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de
+délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver,
+c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres
+qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante
+couche de poussière!
+
+_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît
+au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons
+décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique
+métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance
+acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais.
+C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
+appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de
+Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de
+poussière ici de votre temps?
+
+Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant
+que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts
+plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves,
+tantôt aiguës.
+
+La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol
+rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est
+couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la
+_huerta_ de Valence.
+
+Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants,
+c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence
+il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle,
+tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de
+15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68
+kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.
+
+Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur
+un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se
+respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous
+avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien
+entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte
+dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes
+tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.
+
+ [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à
+ Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.
+
+ C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus
+ mauvaises de toute l'Espagne.
+
+Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y
+trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement
+exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse
+qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et
+de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer
+l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec
+quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim,
+nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais
+qu'était surtout en la circonstance: un bain.
+
+Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger
+notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur
+dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de
+Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans
+laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
+rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.
+
+Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très
+marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les
+Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures
+en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin
+indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée
+depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les
+Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq
+siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe
+et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la
+plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
+conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence
+en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de
+domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court
+intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête
+temporaire de Valence par le Cid.
+
+_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz
+Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de
+Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire
+du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous
+le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le
+prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid
+de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi
+don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils,
+les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants,
+dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne
+catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et
+l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et
+des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la
+Galice et une partie du Portugal[6].
+
+ [6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548.
+
+Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux
+roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres.
+Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de
+leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don
+Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit
+à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui
+de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge
+qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.
+
+Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège
+de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
+toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de
+Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir
+trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit
+pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte
+que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de
+Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à
+ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le
+Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par
+les courtisans contre le valeureux chevalier.
+
+Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et
+mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux
+combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire
+ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition,
+avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
+de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans,
+le bannit de son royaume.
+
+Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa
+fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à
+Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que
+s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.
+
+Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée
+et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient
+ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les
+Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse
+qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes
+arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte
+de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée
+_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes
+du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques,
+razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un
+si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus
+longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque
+nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt
+parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda
+pardon et honneurs.
+
+Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre
+le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en
+empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]:
+
+«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa
+coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les
+provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société
+de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en
+croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les
+contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les
+roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment
+où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous
+un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue
+la délivrera.»--Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit
+penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait
+bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son
+amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par
+son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»
+
+ [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy.
+
+ [8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.
+
+ [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures
+ firent leur apparition en Espagne.
+
+En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis
+lors Valence s'appela Valencia del Cid.
+
+Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son
+entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour
+lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
+disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et
+ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats
+lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de
+plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant
+Valence pour la reprendre aux infidèles.
+
+Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes
+pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce
+fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus
+fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années
+après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de
+nouveau à regagner leurs vaisseaux.
+
+Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa
+mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses
+derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
+leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il
+voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
+possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il
+avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que
+les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il
+voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à
+remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes
+ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut
+laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une
+formidable invasion arabe.
+
+La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours
+après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit
+des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit
+la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les
+flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé
+de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de
+fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de
+bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par
+leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait
+toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
+et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait
+apportés.
+
+Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée;
+sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à
+la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation
+devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures
+s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement
+après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient
+la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de
+l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10].
+
+ [10] En 1909.
+
+Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros
+légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en
+puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus
+intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle
+grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa
+vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits
+d'après des documents authentiques.
+
+Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la
+permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux
+cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc
+du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains
+qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
+Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs
+poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
+poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:
+
+«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous
+avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
+aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur
+lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].»
+
+ [11] _Chronique du Cid_, chap. 11.
+
+Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en
+reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au
+rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.
+
+Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons
+vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville
+espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade
+publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la
+population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du
+soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de
+long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
+Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue
+construction à dix arches d'origine mauresque.
+
+A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se
+dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la
+même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée
+d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence.
+
+C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse,
+fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces
+curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe
+inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges,
+de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute
+une série de sous-processions, de processions partielles, qui se
+promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents
+et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On
+voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits
+d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et
+d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
+suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés
+qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un
+détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche
+lente et triste.
+
+_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et
+bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe
+mandarines, oranges, citrons et raisins.
+
+Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont
+installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
+
+De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes
+nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et
+la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
+nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici
+vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi;
+il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est
+toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
+
+
+ Vendredi, 16 août.
+
+Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au
+soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
+
+La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement:
+un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La
+plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une
+pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel
+édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour
+du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue,
+octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au
+sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche
+de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta.
+C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient
+une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant
+la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place,
+siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque
+qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous
+les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu
+d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout
+le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations,
+réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu
+d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont
+le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée
+dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne
+ont eu la même intelligence!
+
+Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_,
+le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien
+Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
+plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la
+Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes
+aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse
+et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris
+autant que charmés devant pareille merveille.
+
+Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de
+Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble
+assez approchant des Torres de Serranos[12].
+
+ [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier.
+
+Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin
+Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences
+rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle
+nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés,
+les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
+effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce
+que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le
+rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du
+geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté,
+commodité ou confort sont superflus!
+
+En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse
+surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai
+volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
+boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très
+suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des
+touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement
+outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement
+de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il
+de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons
+glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges,
+absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_,
+_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_,
+_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_.
+
+C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse
+clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si
+intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on
+dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement
+puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il
+devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel
+est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a
+le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne
+faire qu'un avec le soleil.
+
+Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je
+m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
+
+Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent
+midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je
+ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités
+sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter
+toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons
+décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
+
+C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures
+après midi.
+
+En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que
+pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de
+kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
+
+A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du
+chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce
+festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés
+à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des
+provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
+
+Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on
+distingue le paysage comme en plein jour!
+
+_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense
+que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre
+passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites
+villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!
+
+Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau
+dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a
+disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne
+quitterons plus jusqu'à Alicante.
+
+Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une
+autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que
+par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter
+ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un
+complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à
+propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui
+est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre
+l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné
+d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en
+est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon
+si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure
+entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit
+chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le
+rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile,
+avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
+s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter
+de ce qui venait de se passer.
+
+Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_.
+
+Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole
+composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui
+déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de
+clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent
+des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non
+moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et
+bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont
+noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On
+n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de
+dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de
+tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes
+villes, et encore!
+
+Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on
+dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale.
+Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante.
+
+Il est minuit, nous ne désirons que des lits.
+
+Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par
+suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux
+fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur
+les billards!
+
+Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre
+les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos
+propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois
+hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et
+sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens
+qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la
+fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose
+en moins encore.
+
+Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante
+pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de
+l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy,
+ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.
+
+L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse
+sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant
+accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux
+murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne
+et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.
+
+Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre
+famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en
+donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des
+meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du
+dessin.
+
+La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol
+très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse
+dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce
+qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont
+généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont
+fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur
+considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et
+filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent
+les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou
+en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se
+peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un
+rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
+à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent
+coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large.
+Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer,
+j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies
+de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
+pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!
+
+Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin.
+
+ [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de
+ Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué).
+ Bonne de Jativa à Alcoy.
+
+Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un
+ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir
+entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est
+obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la
+nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser
+quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont
+libérateur.
+
+Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite
+lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui
+obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda
+sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del
+Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,
+l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner
+que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du
+moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.
+
+[Illustration: ALCOY]
+
+
+ Samedi, 17 août.
+
+Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.
+
+Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues
+qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule
+le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses
+usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de
+couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
+les «belles valences».
+
+C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au
+fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes
+et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
+et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte
+plus de 30 000 habitants.
+
+L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges
+espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites
+mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.
+
+Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous
+mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.
+
+La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la
+meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons
+du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une
+agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.
+De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit,
+mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous
+faire voir distinctement le paysage.
+
+Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que
+les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable
+brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est
+levé, la chaleur commence.
+
+Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite
+et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_.
+Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand
+cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière
+de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et
+pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes.
+Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers!
+Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines
+gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement
+semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous
+avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors
+nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les
+femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien!
+à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles
+s'éventaient!
+
+Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous
+atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très
+belle vue sur cette région de montagnes.
+
+L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets
+sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en
+rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui
+couvrent Alicante.
+
+_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons
+étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux
+château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des
+oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville
+qui paraît importante et assez riche.
+
+Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune
+végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien
+cultivées.
+
+En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se
+fait moins bonne.
+
+Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14],
+jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition
+de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux
+immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.
+
+ [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un
+ peu poussiéreuse).
+
+Il est 5 heures et demie du soir.
+
+Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment
+ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter
+de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel,
+voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France,
+ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les
+perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est
+parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation,
+le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée.
+Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut,
+en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.
+
+Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers,
+est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du
+jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la
+musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas
+helladas dans les nombreux cafés ou cercles.
+
+Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les
+palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes
+d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient
+encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.
+
+J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º
+j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici
+en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne
+sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on
+en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier,
+dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent
+absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
+tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui
+passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre
+aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les
+demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux
+cirages!
+
+Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à
+Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient
+leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme
+féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes,
+depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont
+elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église,
+elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide,
+elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles
+ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles
+s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la
+promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez
+elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté!
+L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
+vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une
+minute en repos.
+
+
+ Dimanche, 18 août.
+
+Alicante m'a plu énormément.
+
+C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le
+tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux
+séjour d'hiver pour les malades.
+
+[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE]
+
+La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues
+et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons
+sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air
+mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de
+la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir
+l'Espagne au temps des Maures.
+
+Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et
+les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très
+arabe.
+
+Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de
+taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
+fardées outrageusement.
+
+L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se
+promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses
+blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du
+tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château
+de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur
+particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec
+le bleu sombre de la mer.
+
+Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et
+_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils
+produisent sont succulents, mais chauds, chauds!
+
+A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il
+nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante.
+Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais
+quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!
+
+Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés.
+C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette
+désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure
+du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les
+vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de
+rêve.
+
+La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres,
+mais pour rester toujours très poussiéreuse.
+
+A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord
+quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs
+pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.
+
+Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt,
+mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant,
+on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques
+instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés
+là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La
+route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de
+toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers
+le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe:
+«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau
+bienfaisante.
+
+Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit
+la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de
+blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent
+de rose. Un véritable coin d'Afrique!
+
+Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de
+cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux
+haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville
+merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.
+
+[Illustration: ELCHE]
+
+_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même
+une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les
+habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites
+maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque
+paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles
+étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste
+d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens
+temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même
+style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient
+puissamment implantés dans ce pays.
+
+La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et
+bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais
+forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une
+netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les
+moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
+
+_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un
+air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques
+étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,
+les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement
+au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes
+des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être
+presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
+l'Afrique?
+
+Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
+
+La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est
+excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de
+voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants
+cavaliers maures.
+
+On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une
+huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis
+une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne
+rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne;
+c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste
+étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se
+faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre
+chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de
+rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur
+l'auto pour nous tirer d'embarras.
+
+Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est
+tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne.
+C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le
+dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès
+aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre
+africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis.
+Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour
+qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer
+que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de
+chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
+
+Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape
+fixée pour le coucher.
+
+Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous
+ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et
+propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels
+d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de
+discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est
+une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de
+la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!
+
+ [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais
+ poussiéreuse.
+
+
+ Lundi, 19 août.
+
+Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute
+l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9
+heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que
+le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il
+fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on
+peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est
+parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus
+près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à
+Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on
+est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont
+de véritables morsures.
+
+Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une
+promenade dans la ville.
+
+Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos
+regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui
+se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très
+spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme
+Florence, par son clocher.
+
+Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_
+pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité
+de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté
+et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la
+semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes
+chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant
+Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés
+d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues
+habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont
+généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus
+remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes;
+l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour
+de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle
+exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession.
+Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner
+à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur
+ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les
+plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués
+sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous
+ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il
+est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se
+partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que,
+malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent
+pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.
+
+C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec
+le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à
+mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces
+sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant,
+puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans
+la même œuvre.
+
+Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol
+_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture
+espagnole et le premier dans son genre.
+
+Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste
+esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur
+la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage
+se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos
+yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était
+offert.
+
+N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on
+voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous
+suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y
+est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence,
+Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes,
+originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant
+attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un
+instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit
+dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on
+ne se lasse jamais.
+
+Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne
+d'Espagne!
+
+Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi?
+Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à
+dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.
+Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade,
+il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne
+en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons
+depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre,
+d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre
+ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.
+
+Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite
+faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes
+exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la
+verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable
+marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons
+et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
+absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune
+espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils
+ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble
+presque un particulier accoutrement.
+
+Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_,
+vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.
+
+A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil,
+sous la capote entièrement déployée.
+
+On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée
+de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout
+d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route
+reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche
+de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes
+espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles
+vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque
+l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au
+cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus
+longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le
+plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.
+
+Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont
+desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la
+rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un
+plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du
+garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme
+soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient
+déjà au tréfonds de nos estomacs.
+
+A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il
+y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en
+soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je
+crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record
+de toutes les poussières!
+
+On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière,
+devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de
+cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
+moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la
+poussière joue tous les rôles de l'eau.
+
+La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride
+et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau;
+la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux
+feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes
+grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec
+plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas
+faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes
+passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante
+expérience.
+
+D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de
+la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les
+fruits donnent lieu à un assez important trafic.
+
+La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux
+conservent une large place dans la culture de ces terres.
+
+Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de
+grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une
+colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio
+Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants.
+
+Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble
+détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue
+au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes
+les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui
+sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu,
+vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles
+succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des
+grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier
+château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.
+
+Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà
+enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions
+soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A
+gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous
+prenons, c'est la direction de Grenade.
+
+Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.
+
+Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes
+conviendra admirablement pour y établir notre camp.
+
+Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent
+nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les
+auberges des villes que nous traversions. Cette question est
+parfaitement juste et je vais y répondre.
+
+Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent,
+nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées
+pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande
+confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que
+nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde
+raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de
+bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un
+tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous
+avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable
+que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec
+les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées
+dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas,
+que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous
+satisfaire?
+
+Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine
+la route; la table.. oui, nous avons une table et un service
+complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal
+(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les
+lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.
+
+Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de
+lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
+spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis
+reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien
+vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.
+
+Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners
+en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et
+qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc,
+les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts
+et nous reprîmes notre route.
+
+Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et
+désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord,
+puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a
+abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas
+échelons des sierras aux maigres végétations.
+
+Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la
+chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il
+fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!
+
+Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà
+reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué
+les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville
+on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la
+vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes
+sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de
+la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la
+_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes
+montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va
+vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme
+s'il faisait jour.
+
+La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle,
+car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en
+plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le
+sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur
+lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme
+la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de
+Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le
+mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici
+que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il
+tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de
+troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le
+roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_.
+
+Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais
+vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu;
+c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien,
+Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite,
+il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et
+plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage
+par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière
+électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus
+petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent
+toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les
+chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité
+doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.
+
+Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses
+fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un
+caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde
+descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des
+pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux
+canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une
+demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.
+
+A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une
+rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y
+a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend
+à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour
+regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
+d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit.
+La lune vient de se cacher!
+
+Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous
+une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour
+maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les
+deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant
+sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto
+touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout
+à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au
+travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords,
+combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas
+affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi
+résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous
+passâmes enfin.
+
+Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25
+pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin
+se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route
+espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans,
+décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue
+aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces
+chemins en Espagne, et sur de courts trajets.
+
+Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il
+arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios
+qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios
+non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque
+un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné
+un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent,
+c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route
+vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous
+successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire
+différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de
+roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et
+circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles
+et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être
+cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous
+n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le
+chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres
+en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le
+sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.
+
+Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je
+l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore,
+et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements
+dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont
+en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route,
+bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans
+quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana
+Menor!
+
+Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape:
+il est une heure du matin.
+
+_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le
+choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda
+Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale,
+simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins
+bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie
+de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre
+caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que
+nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta
+finalement entre les... pattes des puces.
+
+Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre
+disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était
+haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre,
+scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut
+passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!
+
+Je me souviendrai longtemps de Baza[16].
+
+ [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en
+ général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de
+ Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza.
+ Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar,
+ caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza.
+
+
+ Mardi, 20 août.
+
+Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout
+aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le
+second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette)
+aux champignons, qui était certainement très proche parente des
+omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable
+à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin
+zoologique de Barcelone.
+
+Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du
+soir.
+
+Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une
+montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville
+noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint
+les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions
+élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La
+route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant
+seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans
+d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux.
+A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes
+habitées par des gitanos.
+
+On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le
+paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient
+verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.
+
+_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée
+au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois
+que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus
+fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la
+désolation des déserts d'où l'on sort.
+
+Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans
+la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps
+surmontée de son _Alcazaba_ mauresque.
+
+De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est
+l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du
+terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous
+les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles
+que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix,
+il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres
+qui séparent cette ville de Grenade.
+
+Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est
+barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à
+l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés
+qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux,
+qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru
+infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut
+complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut
+travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous
+étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux
+savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de
+l'autre côté de l'obstacle.
+
+Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du
+même genre.
+
+Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à
+gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser
+le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous
+suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto
+n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en
+un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin
+notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.
+
+On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de
+terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques
+rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement
+retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous
+côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de
+ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands
+et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai
+ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes
+entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne
+connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points
+d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points
+d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang
+étranger.
+
+Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air
+mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils
+n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant
+notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur
+particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines
+septentrionales: nous les quittâmes.
+
+Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de
+l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade,
+mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de
+voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des
+montagnes.
+
+Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs
+nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien
+plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles
+abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison
+est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans
+interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement
+on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement
+dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte,
+on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
+route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros
+bourdon.
+
+Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le
+désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
+toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une
+arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous
+descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable
+garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que
+d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles
+de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses
+détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui
+semblent appartenir à l'empire de la Mort.
+
+Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet
+saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante
+encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant
+de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les
+kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera
+jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre
+des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt
+à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout
+là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au
+sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement
+le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces
+hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur
+notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand
+triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra
+Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles.
+
+Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se
+précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au
+flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore
+beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là
+après la moindre pluie.
+
+Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens
+Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les
+pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il
+ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons
+d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures
+du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard
+tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_.
+
+ [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à
+ Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente
+ dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué.
+
+L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme
+lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable
+boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques.
+Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne
+le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en
+Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants
+de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques
+accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la
+voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer;
+enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère
+que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la
+force de me fâcher.
+
+
+ Mercredi, 21 août.
+
+Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est
+d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant
+toute autre chose.
+
+Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de
+l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les
+merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille
+et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se
+dressant au sommet d'une colline boisée.
+
+Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par
+le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite
+de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une
+merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse
+et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus
+belle collection de pierres précieuses!
+
+Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car
+il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre
+la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention
+s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la
+civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait
+jamais connue la chaude Ibérie.
+
+Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs
+couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est
+entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve
+en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à
+l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe
+la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du
+palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très
+haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur
+sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a
+une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une
+admirable vue sur Grenade.
+
+C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de
+l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des
+califes.
+
+De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont
+la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit
+à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit
+son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut
+édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès
+qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais
+ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour
+le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et
+se trouve subitement dans cette oasis.
+
+La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui,
+serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines
+chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de
+prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la
+fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
+courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de
+cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau
+à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les
+roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir
+des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée...
+mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.
+
+On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très
+gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même
+artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû
+passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait,
+paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque
+pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour
+des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas
+toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à
+rester uniques et pures en leur splendeur.
+
+Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à
+gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement
+féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348
+et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois
+maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las
+algives_, devant la façade du palais mauresque.
+
+Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec
+des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le
+traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est
+effectivement d'un goût très agréable.
+
+En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards
+en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de
+Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
+l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il
+démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances
+arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
+Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut
+cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la
+renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût,
+de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour
+circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle
+devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux.
+Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro
+Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en
+a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_.
+
+La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations
+mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus,
+crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
+toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on
+pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.
+
+D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des
+descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout
+Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
+Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer
+une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je
+voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
+succession de merveilles.
+
+C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour
+le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement
+savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
+chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent
+encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_
+avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu,
+la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces
+lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures
+d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des
+fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.
+
+Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés
+avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige,
+à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.
+
+La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle
+des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des
+Deux-Sœurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
+la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses
+trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur
+Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un
+palais de fées.
+
+[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES]
+
+Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux
+tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances
+fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
+en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et
+brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
+rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans
+les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une
+réalité qui tient du songe.
+
+On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.
+
+L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans
+le ciel!
+
+C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation
+forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché
+et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
+du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.
+
+Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra
+au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe:
+l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus
+réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
+un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité
+effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au
+cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous
+sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une
+muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie
+l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des
+Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une
+nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
+des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles,
+_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château
+fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la
+foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les
+Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires
+arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons
+l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante
+de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et
+canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de
+la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte
+de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant
+nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville
+de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent
+à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.
+
+Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent
+les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées
+tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro,
+couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour
+ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio
+Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée.
+
+Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts
+des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières
+toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur.
+Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile,
+grande oasis au seuil du désert andalou.
+
+La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une
+irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus.
+Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme
+dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte
+méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
+à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans
+l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la
+_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.
+
+Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus
+élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux
+_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans
+et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux
+rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
+La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des
+salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard,
+c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et
+fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent
+une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les
+collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
+maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à
+ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse.
+Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui,
+un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.
+
+ [18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en
+ chapelle.
+
+ [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte.
+ Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
+ l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la
+ couronne.
+
+Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est
+procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans
+une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer
+le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il,
+tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes
+allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent
+au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la
+silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la
+forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout
+ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est
+donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles
+de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
+sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous
+les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété
+de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce
+séjour de la paix et du repos le plus raffiné.
+
+Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une
+petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est
+l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le
+bien-être de ces lieux.
+
+Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures
+et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si
+dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
+différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si
+menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne
+connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.
+
+Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux
+petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles
+tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
+dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord
+ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce
+village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance
+qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage
+de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes
+l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la
+vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une
+grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours
+Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique,
+la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines
+vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la
+maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison
+arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque
+où rien ne pouvait justifier le rapprochement.
+
+C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est
+là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que
+plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que
+l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la
+véritable Grenade des Maures.
+
+L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens
+murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps
+des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique.
+On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de
+soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air,
+est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à
+la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et
+l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse
+des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne
+des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
+une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides
+durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages
+espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant
+ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont
+les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées
+jusqu'à nous.
+
+Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_
+conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe
+de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.
+
+En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des
+gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au
+flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin.
+Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir
+les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
+bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la
+Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles,
+étaient autrement curieux.
+
+A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment
+où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses
+petites observations.
+
+La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la
+plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense
+cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du
+mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et
+les promenades qui bordent le rio Génil.
+
+J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent
+Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les
+nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui
+sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_
+qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent
+des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la
+sierra Nevada.
+
+La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera
+du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver
+et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le
+_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux
+charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir,
+assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil,
+devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
+loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade:
+la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son
+imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle
+paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on
+pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main;
+les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers
+rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige
+en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle
+autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine
+circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent
+gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur
+chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont
+guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir
+ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire
+ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux
+aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures
+efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants.
+Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures
+entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
+leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques
+assez cocasses.
+
+Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule,
+exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes
+d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles
+l'âcre odeur de leur race.
+
+Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à
+cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
+sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de
+feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir
+leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
+fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.
+
+Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment
+répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau.
+Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie,
+c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans
+rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
+a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son
+liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa
+clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un
+grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a
+une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a
+même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un
+grave bourricot.
+
+Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure
+très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
+aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons
+traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe
+quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore
+pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant
+plusieurs heures.
+
+
+ Jeudi, 22 août.
+
+Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de
+l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par
+les souverains nassérides.
+
+Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle,
+n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela
+nous a paru plus magnifique encore qu'hier.
+
+Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les
+dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils
+imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats
+ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur
+lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme
+de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils
+ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces
+galeries dignes d'un palais céleste!
+
+Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la
+restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé
+qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses
+merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles
+qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
+revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures
+étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et
+aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et
+dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue
+ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de
+fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une
+infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles
+en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on,
+que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non,
+l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes
+les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules,
+ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
+des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement
+correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
+splendeur.
+
+Dans la salle des Deux Sœurs--qui doit son nom à deux grandes dalles
+de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable
+_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui
+est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent.
+Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la
+défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les
+derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des
+commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain
+d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête
+de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à
+l'expulsion prochaine.
+
+Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait
+que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir
+défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
+arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à
+Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne
+mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant
+à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes,
+devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du
+même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les
+_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de
+l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de
+nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et
+peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour
+retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou
+mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les
+montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs.
+En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf
+le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
+Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi
+le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant
+cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que
+Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui
+construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être
+la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
+Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause
+de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées
+catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey
+chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de
+remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492.
+Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où
+étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils
+emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!
+
+Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_.
+Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu
+de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois
+parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la
+grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale)
+qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques
+(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe
+le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement
+dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout;
+intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent
+à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a
+trois sacristains et par suite trois étrennes!
+
+L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la
+suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés
+à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un
+admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose
+de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne
+mauvais goût!
+
+Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête
+d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à
+gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une
+cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si
+bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs
+frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse
+des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero,
+la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges,
+leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple
+réellement différent du nôtre.
+
+Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de
+nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France
+et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des
+chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes!
+
+
+ Vendredi, 23 août.
+
+Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand
+matin.
+
+Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du
+climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes
+qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la
+voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les
+malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque
+service à leur demander.
+
+A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la
+tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous
+rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin
+ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a
+demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni
+pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48
+pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas
+de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre
+intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles
+exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir
+visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
+ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà
+bien la fierté espagnole!
+
+Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre
+doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.
+
+Adieu Grenade!
+
+Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres;
+de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs
+de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y
+a encore de l'eau.
+
+La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces,
+on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque
+Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête
+de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en
+jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.
+
+Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les
+premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche
+Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui
+lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade
+qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.
+
+_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément
+teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue.
+Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille;
+de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine
+renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
+se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes
+d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre
+les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse
+dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce
+qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils
+s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de
+pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement
+nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de
+l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus
+parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules
+ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur
+petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
+happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu
+au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
+Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on
+suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière
+d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.
+
+Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant
+nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier
+aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
+Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent
+au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
+comme des bataillons en manœuvre.
+
+_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien
+de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir
+d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici
+nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans
+l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable
+Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes
+se font ici plus méchantes et peureuses!
+
+Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive
+à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de
+chèvres!
+
+Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie
+comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu
+d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très
+remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du
+manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des
+pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit
+mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur,
+des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je
+ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux
+plus mauvaises routes de par ici.
+
+A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.
+
+Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs
+aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en
+pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus
+piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages
+enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes
+d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
+l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les
+grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour
+en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans
+la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement
+on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de
+l'Espagne de jadis.
+
+Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre,
+de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à
+chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on
+n'aperçoit plus un seul arbre.
+
+_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se
+sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder
+passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.
+
+D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là
+inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme
+exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant
+sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on
+avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une
+couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent.
+Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les
+incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en
+vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser
+un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si
+gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin,
+il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que
+nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des
+kilomètres et toute plainte serait superflue.
+
+Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route
+plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le
+Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20].
+
+ [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.
+
+On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole
+religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La
+Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains
+des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont
+défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut
+construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200
+mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains.
+Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la
+province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
+aux deux Sénèques.
+
+Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du
+Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la
+chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de
+la plus belle vue panoramique de la ville.
+
+De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive.
+Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de
+la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche,
+la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux
+colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de
+l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont.
+A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et
+montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.
+
+A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore
+assez bien conservés.
+
+Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle
+notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent
+percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est
+restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède
+que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver
+des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous
+ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le
+labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux
+_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la
+mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une
+rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel
+Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.
+
+C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus
+élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la
+règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la
+journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à
+midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
+remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre
+évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien
+aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
+L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme
+à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train;
+or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de
+glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes
+qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
+même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville,
+c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce
+qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ,
+tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.
+
+Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.
+
+Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement
+irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est
+aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de
+blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité
+aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.
+
+Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le
+nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque,
+métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous
+les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était
+alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
+d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.
+
+En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante
+fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes,
+les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait
+de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance
+des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
+l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et
+la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui
+l'emportèrent avec eux.
+
+Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle
+est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants
+qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en
+un trop vaste habit.
+
+Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés
+conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est
+exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui
+furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses
+sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les
+Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles,
+reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme
+s'ils en étaient sortis d'hier seulement.
+
+Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes
+de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la
+pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons
+peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si
+l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre
+des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop
+de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en
+construire de nouvelles.
+
+Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des
+maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses
+habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant
+la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles
+supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs
+qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très
+proprement vêtus me demander _cinco centimos_.
+
+Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.
+
+L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon
+chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des
+merveilles du monde.
+
+La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation
+arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
+résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.
+
+C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la
+demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière.
+Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt
+d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est
+l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté.
+C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
+l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de
+tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.
+
+L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle
+qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est
+la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes,
+symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de
+la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes
+allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond
+uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine,
+remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On
+conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être
+incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée
+de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes
+omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en
+rien l'harmonie générale.
+
+Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il
+y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances,
+jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute
+encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.
+
+Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre.
+Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de
+mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les
+sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.
+
+On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines
+ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent
+tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères,
+aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.
+
+Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler
+la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se
+perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut
+s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de
+l'islam.
+
+Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était
+chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains
+qui en ont fait leur tanière.
+
+Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable,
+l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je
+l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait
+attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds,
+détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de
+la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais
+goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse
+dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la
+mosquée.
+
+Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le
+palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
+d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument
+leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art
+le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une
+faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a
+nullement nui à la beauté de ceux qui restent.
+
+Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu,
+un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie
+du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même
+Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale
+au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour
+l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce
+que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous
+construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant
+n'existe nulle part dans le monde.»
+
+
+ Samedi, 24 août.
+
+La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran
+Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général
+Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495
+et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand
+Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et
+de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants
+de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux
+heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de
+faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des
+Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont
+ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés
+d'escopettes et de _navajas_!
+
+La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage
+bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et
+maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point
+trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible
+qu'on le prétend en France!
+
+L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!...
+Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre
+légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous
+de tout ne se vérifie toujours pas.
+
+A 4 heures du soir, en route pour Séville.
+
+Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux
+pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route
+par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui
+forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou,
+nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
+l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier.
+Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente,
+malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin.
+Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes,
+trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser
+de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une
+affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40
+kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
+
+On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va
+principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous
+sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies
+silhouettes.
+
+Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le
+soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
+printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps
+c'est le spectacle désolant du vide infini.
+
+_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons
+basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
+
+On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route
+devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville
+toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de
+l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement
+caressant!
+
+La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade,
+qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes
+bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable
+cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient
+consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il
+faut pour frire!
+
+La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue;
+ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses
+maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de
+petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres;
+ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du
+soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les
+murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes.
+Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des
+minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.
+
+Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des
+anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites
+où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.
+
+Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.
+
+_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que
+de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent
+comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces
+brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer
+avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
+peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien
+tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!
+
+La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de
+laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée
+comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est
+une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville
+était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son
+apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux
+assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une
+population compacte et remuante.
+
+_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait
+_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a
+découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande
+quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter.
+Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar
+mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses
+maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air
+absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.
+
+On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien
+conservé et très grandiose.
+
+Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit
+qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce:
+poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de
+kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement
+l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.
+
+De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la
+route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante
+empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant
+on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans
+les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces
+villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres
+étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.
+
+Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule
+après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à
+son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore
+au-dessus de son ancien séjour.
+
+L'Espagne fut arabe.
+
+Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les
+villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez
+lesquels son sang se reconnaît encore.
+
+L'Espagne est restée arabe.
+
+Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le
+caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_,
+petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers
+de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des
+maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres
+écrasant les grains.
+
+C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous
+viendrons chercher bientôt.
+
+Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les
+trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes
+donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous
+quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique,
+s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons
+de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés,
+animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place
+plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense,
+sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une
+autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et
+enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21].
+
+ [21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona,
+ détestable de Carmona à Séville.
+
+Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et
+luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y
+est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est
+détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une
+fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des
+fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios
+espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que
+cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans
+les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à
+colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque
+aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine
+renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs
+inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément
+d'appétit qui était résulté de cette vision.
+
+
+ Dimanche, 25 août.
+
+Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et
+Séville l'Andalousie riche.
+
+Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est
+commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir,
+que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires,
+en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes
+boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées,
+d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent
+avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un
+agréable séjour au milieu du désert andalou.
+
+Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue,
+c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la
+ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de
+vigueur, a su rester capitale.
+
+C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se
+sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville
+a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à
+Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en
+tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne
+_flamenco_.
+
+Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol
+a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure.
+Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant,
+du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont
+les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements
+obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de
+coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas,
+et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros,
+tout cela est flamenco!
+
+Cette disposition particulière de caractère est générale chez
+l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez
+l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se
+puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population
+sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.
+
+Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous
+sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et
+leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en
+font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France
+aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros
+sont Andalous.
+
+Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs
+qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps
+souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs
+cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le
+chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un
+œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur
+la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes;
+dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio
+que possède toute maison d'Andalousie.
+
+Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une
+cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de
+colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage,
+elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un
+velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
+dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques
+l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille
+à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards
+des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui
+est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la
+plus grande partie du temps.
+
+L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle
+devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une
+aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom
+primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir
+de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se
+disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville
+éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César
+passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se
+souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas
+Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.
+
+Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en
+première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque
+temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat
+de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248,
+mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était
+appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête.
+Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi
+un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
+découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui
+pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.
+
+Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son
+Alcazar.
+
+L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de
+la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par
+les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses
+restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but
+par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre
+le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
+son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la
+réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle
+la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les
+travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers
+descendants espagnols.
+
+ [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de
+ Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il
+ réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait
+ largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri
+ de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à
+ la fois la couronne et la vie.
+
+L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une
+forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,...
+les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très
+hautes murailles.
+
+A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à
+l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série
+de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux
+conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt
+de la copie d'art que de l'art proprement dit.
+
+Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se
+plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément
+modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour
+qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.
+
+Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_.
+Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées
+de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant
+là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront
+mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers
+et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de
+repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le
+repos du corps, la satisfaction des sens.
+
+Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la
+_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette
+fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût.
+C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale
+de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui
+soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une
+coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est
+pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée
+par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes
+gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont
+se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux
+et imprécis au-dessus du chœur de la _capilla mayor_. Il faudrait
+des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de
+cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture
+et de sculpture.
+
+ [23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art
+ arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la
+ reconquête catholique.
+
+Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté
+la _Giralda_ produit un effet si superbe!
+
+La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique.
+Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur
+l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour
+du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet
+d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette
+(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est
+le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième
+siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a
+près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale
+au voyageur la capitale de l'Andalousie.
+
+Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant
+la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le
+soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent
+de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur
+les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation
+vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la
+cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où
+peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou
+civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air
+crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des
+estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses
+commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en
+faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il
+y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année
+comme cela!
+
+_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse
+et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la
+journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,
+arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont
+interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_,
+immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le
+Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc
+Marie-Louise.
+
+Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne
+joyeuse et bourdonnante.
+
+
+ Lundi, 26 août.
+
+Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs
+de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas
+autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières
+y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter
+singulièrement les regrets de mon ami Adrien!
+
+Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite
+les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes.
+Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite
+_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des
+cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses
+tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent
+complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous
+de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y
+rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la
+jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur
+qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des
+gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en
+quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs
+retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque
+récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant
+une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne
+sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas,
+les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours
+la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent
+curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.
+
+Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout
+le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants
+de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres
+touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent
+par se gratter aussi!
+
+Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté
+_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte
+maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras,
+Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga,
+Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut
+changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route
+nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que
+la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant
+accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur
+plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire
+suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir
+ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200
+kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela
+près!
+
+Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par
+laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route
+royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure,
+quoique bien raboteuse encore.
+
+On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu,
+mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de
+véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au
+milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une
+route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de
+loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la
+vitesse.
+
+Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au
+milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas
+le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de
+grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces
+troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne
+manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu
+cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur
+comme dans du beurre!
+
+En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques
+kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
+pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont
+si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de
+Barbarie.
+
+Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et
+riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape
+au retour.
+
+Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de
+nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun
+poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés
+auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout
+exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les
+Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui
+nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller
+pour demander notre chemin.
+
+Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie
+du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de
+petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_.
+Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.
+
+Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant
+derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit,
+sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière
+éclatante à la nuit sombre et sans lune.
+
+Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement,
+plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous
+viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.
+
+Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée,
+c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une
+interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais
+encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette
+ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé
+nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à
+Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la
+ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse
+l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au
+commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne
+route.
+
+_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien
+spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de
+Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de
+caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est
+située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan,
+ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et
+bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de
+descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs
+centaines d'années avant Jésus-Christ.
+
+En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete,
+d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie
+de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous
+apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui
+semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout
+de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés,
+nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre
+l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à
+l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux
+suivant l'état de la route.
+
+Celle-ci continue cependant toujours très roulante.
+
+_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants
+prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de
+Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré
+leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent
+déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des
+œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les
+travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement
+le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années
+avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait
+caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que
+soupirent les pneus.
+
+Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous
+et poussière.
+
+En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent
+fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas
+atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à
+notre but.
+
+Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras;
+brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais
+salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons
+un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis
+l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les
+lumières d'une nouvelle ville.
+
+C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie.
+Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses
+sœurs très brillamment éclairée.
+
+Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre
+ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des
+deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau,
+hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan
+gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit
+rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de
+quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large
+souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol
+horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.
+
+A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes
+espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la
+fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!
+
+Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans
+lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je,
+une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé
+de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les
+garde-boue aux murailles.
+
+On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et
+ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu
+l'honneur de réunir tous nos suffrages[24].
+
+ [24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de
+ Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera
+ à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez;
+ mauvaise de Puerto-Real à Cadix.
+
+Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant
+au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance
+à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
+agréablement.
+
+
+ Mardi, 27 août.
+
+_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville,
+dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les
+Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant
+Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit
+territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et
+longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer.
+De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues
+verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a
+obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a
+fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
+aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une
+physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins
+tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs
+miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes
+et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des
+nuits étoilées sur l'Océan sans limites.
+
+Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses
+maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel
+badigeon blanc.
+
+Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui
+charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie,
+c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer
+son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse
+d'argent.
+
+Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de
+bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut
+toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait
+bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire
+encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci
+qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir
+d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les
+Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
+furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même
+commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et
+y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix
+était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les
+villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis
+l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et
+dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de
+l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions
+espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse
+les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître
+la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle
+n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte
+progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son
+trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix
+depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son
+ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui
+va toujours s'appauvrissant.
+
+Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées,
+où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort
+intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très
+grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture
+de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.
+
+Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le
+tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
+ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés
+au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un
+tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
+nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui
+reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud,
+la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real,
+La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme
+un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux
+flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable.
+Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se
+perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la
+pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir,
+plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure
+du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où
+Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La
+Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.
+
+Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite
+que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située
+dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile
+de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière
+œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son
+échafaudage et mourut des suites de cette chute.
+
+Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles
+petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple
+très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à
+franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement
+jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance;
+Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par
+leur beauté et leur... désinvolture.
+
+Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_,
+elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée
+d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel,
+suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait
+des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de
+Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus
+loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant
+achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le
+Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue.
+
+Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir
+d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour
+du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous
+les feux du ciel.
+
+La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan
+immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se
+rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de
+la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs
+éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des
+quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux
+côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de
+7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines.
+Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la
+mer pour l'aller porter au loin.
+
+Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la
+bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras.
+
+Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio
+profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les
+marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de
+bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant
+avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons,
+la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive
+par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue
+voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il
+nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen
+d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous
+pûmes franchir ce mauvais passage.
+
+_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal
+bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions
+traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région,
+elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque
+du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des
+derniers États mauresques.
+
+La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en
+s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi
+bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême
+Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus
+et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis
+elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes,
+sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux
+de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
+marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval.
+
+Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les
+montagnes qui bordent la côte.
+
+_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur
+sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que
+d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit
+la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on
+laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce
+dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis
+après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et
+grandiose.
+
+Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de
+gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le
+bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à
+cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud;
+ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.
+
+On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous
+trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et
+sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un
+cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au
+milieu de ces solitudes!
+
+Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en
+douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite
+pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et
+de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie
+de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et
+sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des
+proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par
+hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres
+à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à
+payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement
+notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un
+pneumatique.
+
+La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est
+l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure
+nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là
+quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des
+kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous
+l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que
+des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un
+homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service,
+que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...
+
+Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux
+ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le
+bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons
+après un arrêt de trois quarts d'heure à peine.
+
+Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans
+l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des
+chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes
+qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de
+Gibraltar_.
+
+En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_.
+
+_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus
+bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout
+de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en
+face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là
+devant toute proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu du
+détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la
+navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier
+aux vagues de l'Océan Atlantique.
+
+Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève
+sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans
+la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous
+l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage
+illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage
+sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même
+temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une
+longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar
+qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté
+de la baie d'Algésiras.
+
+Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant
+constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de
+l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait une illumination. Au
+bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et
+délabrée: c'est _Algésiras_[25].
+
+ [25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de
+ Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.
+
+Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina
+Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au
+milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer.
+
+
+ Mercredi, 28 août.
+
+L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe
+nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à
+la trop fameuse Conférence!
+
+Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel
+moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un
+immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre
+toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit
+et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est
+composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant
+se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé
+un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin
+de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le
+couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage
+afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que
+les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts
+possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre
+et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les
+façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
+en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on
+a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les
+perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le
+plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement
+fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en
+est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel
+rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous
+l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous
+ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu
+par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement
+français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des
+garçons espagnols complaisants et polis.
+
+La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée
+durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar,
+qui présida le diplomatique cénacle.
+
+Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis
+précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de
+l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base
+de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné
+vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400
+mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un
+nid de fourmis et tout hérissé de canons.
+
+La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar.
+La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise
+qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre
+lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence!
+
+Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit:
+c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain.
+
+Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien
+que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y
+a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la
+flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude
+combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher
+de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter.
+Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer
+à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise.
+Nous verrons bien.
+
+Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un
+voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent
+d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger
+qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas
+seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte
+des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils
+n'habitent plus.
+
+En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à
+visiter Gibraltar.
+
+Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une
+demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar.
+
+A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus
+en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de
+tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite
+bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher
+abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le
+dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.
+
+_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante.
+L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en
+sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà
+qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville
+espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi
+de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou
+touristes.
+
+La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte
+six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!
+
+On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent
+la proximité du Maroc.
+
+Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées.
+Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés
+anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu
+s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne
+qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats
+de la Conférence d'Algésiras!
+
+A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville
+qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire,
+de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit
+et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de
+charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde
+peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place
+forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.
+
+Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable
+amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui
+s'enfonce comme une lame effilée au cœur du détroit, à quelques
+kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive
+africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du
+passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment
+des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou
+en sortir!
+
+Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il
+paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls
+représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été
+faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés,
+mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un
+seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une
+partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de
+les tuer.
+
+En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois
+c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue
+ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne;
+cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond
+grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant
+et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes
+qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation,
+le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la
+courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose
+et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille
+impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé,
+traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel
+domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.
+
+La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'œil inoubliable;
+c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste
+aient amenées devant mes yeux.
+
+Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le
+spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord
+on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la
+ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis
+peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée,
+changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient
+pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les
+montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible
+scintillait sous le regard de la lune.
+
+
+ Jeudi, 29 août.
+
+Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie
+peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il
+nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du
+_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme,
+qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar,
+Algésiras et Tanger.
+
+Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet
+admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le
+rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux
+ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront
+toujours.
+
+Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont
+les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre
+deux continents!
+
+Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de très près la côte espagnole qui
+fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et
+blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques,
+dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque.
+
+Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on
+a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et
+affadissantes, le cœur de bien des passagers se soulève maintenant
+en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à
+cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers
+et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer
+n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte.
+Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages
+navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce
+monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource
+que de me réfugier dans une philosophique pipe!
+
+Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe
+et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de
+sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles
+ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la
+colline verte, _Tanger_ apparaît à nos yeux ravis.
+
+Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si
+impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails
+de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se
+précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or.
+
+La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force
+de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui
+viennent nous chercher pour nous conduire à terre.
+
+Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature,
+sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond
+et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront
+accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage
+et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui
+nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un
+perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement
+se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui
+vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous
+déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une
+vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques
+elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore
+à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui
+est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations
+indescriptible.
+
+Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine
+bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes,
+bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent
+épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements
+sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs,
+vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante.
+Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écœurante.
+Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de
+septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop
+violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux
+cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de
+relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces
+sauvages pour les faire taire.
+
+Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels
+européens; le meilleur est l'_Hôtel Continental_, simple mais
+confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et
+ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.
+
+En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la _Porte
+de la Mer_, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites
+et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement
+maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite,
+roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu
+d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des
+ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent
+sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez
+passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible
+de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un
+autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans
+trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel.
+
+Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut
+naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne
+pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir
+comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel
+Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie
+par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et
+silencieux.
+
+Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que
+la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une
+sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux
+de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été
+se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc
+causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre
+amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme
+des héros!
+
+Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques;
+de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi
+eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le
+_Jeanne d'Arc_ qui nous protège de sa présence contre le fanatisme
+des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur
+laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du
+port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail.
+Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement
+sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute
+interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et
+de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un
+bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous
+parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies
+de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt
+dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai
+jamais entendu crier autant.
+
+A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie
+dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui
+s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète
+à Médine.
+
+Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous
+nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous
+flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant
+dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale
+encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople!
+Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune
+voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois
+peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont
+pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et
+turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens,
+Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des
+Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de
+nègres dont certains du plus magnifique noir.
+
+Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des
+escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied
+dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis
+marcher dans un tas de choses innommables!
+
+Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques;
+l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe
+pas ici, ou tout au moins est fort atténuée.
+
+A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur
+la _Casbah_. C'est une place, située au point culminant de la ville,
+et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le
+_palais du Sultan_, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous
+avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la
+_prison_ où l'on nous présenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli
+qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en
+tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément
+de l'argent, le _palais de la Trésorerie_ dont l'intérieur est un
+fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de
+l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des
+soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de
+martial.
+
+Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines,
+leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut
+cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient
+parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères
+d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule;
+depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que
+l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance
+de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au
+Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue.
+L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel
+recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés
+donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les
+Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques
+au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les
+Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui
+se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques
+civilisés et tolérants!
+
+Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont
+sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine
+faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain
+s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares
+germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger
+fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au début
+du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent
+du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer
+en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte
+méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une
+infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à
+l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le _Maghreb
+el Ahksa_ ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc
+est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours
+des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés
+par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes
+merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays
+si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes
+d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du
+Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les
+descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés
+d'autrefois.
+
+De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable
+sur toute la blanche ville.
+
+Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant
+et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe,
+telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue,
+Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les
+abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les
+frelons ont pris leur place.
+
+Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture
+n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y
+voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des
+ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs
+longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent
+l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun
+des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans
+la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir
+la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée,
+voire dans une boutique.
+
+Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le
+camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales
+et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent
+quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux
+uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne
+manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est
+rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés,
+sans boutons, maculés.
+
+A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre
+fenêtre nous vîmes les _muezzins_ appeler à grands cris les fidèles à
+la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de
+nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque,
+se prosternent longuement.
+
+Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes,
+20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un
+assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races;
+parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le
+nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés
+dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre
+appréciable; à peu près pas d'Allemands.
+
+Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le _Petit
+Zocco_, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus
+exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française,
+anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à
+l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on
+puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les
+chrétiens, c'est le quartier des affaires.
+
+Ce quartier européen est, en somme, surtout français.
+
+L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand,
+malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré
+la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient
+avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui
+décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne.
+
+L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence
+du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à
+Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est
+la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine
+colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de
+l'Européen, du sauvage que du civilisé.
+
+Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de
+proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frère du Sultan régnant.
+Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de
+biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?
+
+On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux
+tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de
+Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses
+enfants.
+
+Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et
+de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort
+bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces
+craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la
+plupart des Européens.
+
+Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger.
+La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et,
+de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces
+mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la
+malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que
+toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est
+leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens
+passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays,
+offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces
+pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente
+de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus.
+
+Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité
+mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus
+chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir
+vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation,
+afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides
+aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit
+est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre
+de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle
+tout est montre et vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore
+révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés;
+bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du
+progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le
+pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique
+méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes
+cosmopolites.
+
+Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure
+aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur
+tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent
+l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon,
+est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent
+le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent
+d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilège
+du turban vert.
+
+ [26] _Hadji_ est le titre réservé aux seuls musulmans qui ont
+ accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions
+ prescrites par les saintes écritures.
+
+Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algérien, était
+aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était
+splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de
+l'ombre du capuchon.
+
+Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire
+autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies.
+
+Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très
+rare; la foule ne porte que le burnous et le fez.
+
+Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être
+pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très
+vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre
+indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine
+nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument
+nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on
+veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous
+précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses
+bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue.
+
+Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec
+celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes
+de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme.
+Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à
+aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les
+rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin
+de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la
+nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants
+sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs
+vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles
+et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent
+les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne
+sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un
+tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées
+passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur
+des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent
+nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues
+encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là
+pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont
+flairé des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs maîtres en
+furieux abois!
+
+Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses.
+L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de
+labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est
+perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette
+ville qu'on sait rebelle à nos mœurs et à notre race.
+
+Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent
+moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont
+pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de
+mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons;
+alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines!
+Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous
+ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel!
+
+Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle,
+mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux
+de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur
+lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses
+de café maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien
+entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef
+des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet,
+mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon
+équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose
+n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis
+resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses _houris_
+aux faces de lune!
+
+Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers
+instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde
+de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel
+tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des
+Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes
+heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme
+variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une
+certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste.
+
+Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens;
+les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à
+divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient
+pour accompagner la musique.
+
+Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert
+où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des
+tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard
+de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque
+peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et
+d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables,
+dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent
+et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques
+et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles
+dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le
+ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa
+brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres
+doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et
+encore est-ce bien alors le repos pour eux?
+
+Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège,
+toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend
+ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées
+mauresques. Il faut bien tout voir!
+
+Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et
+plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette
+spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui
+entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide
+et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre
+étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises
+boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de
+l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous
+la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze
+ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien
+faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et
+taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un
+peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs
+gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs,
+profonds, veloutés, immenses!
+
+A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les
+scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour;
+c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
+que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une
+succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement
+sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui
+s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme
+une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord
+revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux;
+quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était
+devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout
+voir!
+
+Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite
+regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu
+de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la
+conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.
+
+
+ Vendredi, 30 août.
+
+Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous
+vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar.
+Nos Africains empilaient les pauvres bœufs dans de grands bateaux
+plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait
+ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes
+de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants
+regardaient de leur œil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans
+leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
+Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement
+suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument
+dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
+pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes
+hurlaient.
+
+Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville.
+On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides,
+nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous
+serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui
+entoure Tanger.
+
+[Illustration: PANORAMA DE TANGER]
+
+Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent.
+Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très
+douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses
+montures.
+
+Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée;
+ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture
+pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à
+côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles
+que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que
+par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout
+reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit
+Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.
+
+Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe
+dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_.
+
+Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est
+soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement,
+de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
+riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur.
+Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut
+consciencieusement faire une étude ethnographique.
+
+On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et
+vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se
+drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des
+_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à
+demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale,
+esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau
+noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des
+enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à
+la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et
+puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_
+et des pantoufles.
+
+Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y
+vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là
+qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux.
+
+La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre
+par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est
+surtout rococo.
+
+Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de
+jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en
+dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la
+Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville.
+
+Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien!
+C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures
+y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse
+couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que
+le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette
+discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le
+répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que
+la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la
+route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres.
+Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur,
+est tout simplement une piste de chameaux.
+
+Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons
+dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et
+d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des
+premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes
+entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres
+en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les
+airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand.
+Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs
+palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de
+tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.
+
+Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des
+outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui
+semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs
+épaules.
+
+Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent
+de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de
+Barbarie.
+
+Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine,
+en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le
+premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin,
+bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi
+philosophiques que ceux d'Espagne.
+
+Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone
+réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu
+des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère,
+sauvage et fanatique.
+
+Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le
+sable fin des dunes qui bordent la baie.
+
+Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous
+ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers
+Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître
+sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou
+fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.
+
+Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie dans le soleil. Un
+grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin
+cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur
+toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines
+fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre
+qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade
+actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité
+européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le
+phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge
+porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau
+mourant de la civilisation mauresque.
+
+Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière
+et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et
+le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant
+désagréablement.
+
+Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour
+à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent
+hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup
+d'œil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles
+choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par
+les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur,
+entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
+heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau
+si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle
+changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre
+de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit
+lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux
+projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci
+traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme
+en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers
+intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives
+et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables
+grondements.
+
+
+ Samedi, 31 août.
+
+Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le
+voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
+allons désormais remonter au nord.
+
+A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina
+Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la
+baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto
+commençait à gravir les pentes de la sierra.
+
+Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la
+nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux
+absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un
+panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit
+gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme
+sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure
+la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui
+émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la
+Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre
+anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière
+à l'atmosphère transparente des pays du Sud.
+
+Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est
+nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord
+du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit
+toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons
+sont constamment tempérés par une douce brise.
+
+La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges.
+Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne;
+l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de
+lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de
+joie dans le paysage un peu sévère.
+
+Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu,
+il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les
+hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en
+Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du
+côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne
+au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan
+les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives
+s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un
+boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les
+maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui
+se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires.
+C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est
+la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse,
+leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et
+s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers,
+lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des
+mouches, se succèdent sans interruption.
+
+On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès
+en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller
+donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.
+
+Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce
+dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà
+parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
+coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail
+gardés par les pâtres à cheval.
+
+Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette
+route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse
+des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en
+France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que
+la première fois.
+
+Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de
+Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles
+de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers
+rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes
+villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27].
+
+ [27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres.
+
+Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous
+étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de
+los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments,
+des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie.
+C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
+bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile
+sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel
+de los Cisnes serait parfait.
+
+Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne,
+elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses
+fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que
+les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en
+France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques,
+car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les
+uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins
+couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte
+de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le
+_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices
+de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le
+_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux,
+sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de
+l'exportation de Jerez.
+
+Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce
+peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple
+d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas
+de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises.
+
+Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés
+d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à
+l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui
+rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en
+couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui
+pâlissent en vieillissant.
+
+Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de
+frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les
+habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens
+ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes
+sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe
+éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires
+auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison.
+
+ Dimanche, 1er septembre.
+
+Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil,
+mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio
+de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de
+papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida
+de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici;
+nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir
+une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants
+de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à
+présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la
+tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre.
+
+A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas
+et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin
+avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions
+à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans
+procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs
+roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les
+figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux
+feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des
+balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et
+chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient
+en broutant quelque chardon.
+
+Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on
+n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de
+palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx.
+
+ [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions
+ incultes.
+
+On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la
+direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui
+fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de
+quitter.
+
+Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon,
+c'est _Séville_[29].
+
+ [29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres.
+
+Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque
+l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le
+même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire
+qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats
+de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente
+torpeur.
+
+La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous
+étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30]
+que nous avions retenue de Jerez par télégramme.
+
+ [30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre.
+
+La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut
+contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et
+ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins
+communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour
+du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans
+confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre
+carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et
+chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue
+de sable fin et toujours convenablement arrosée.
+
+Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les
+places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont
+garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de
+celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour,
+mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours
+les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront
+abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement
+bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera
+garni.
+
+A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces
+poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à
+s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_,
+des marchands d'eau.
+
+A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places
+au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de
+monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en
+joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze
+mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée
+de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce
+grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!
+
+Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est
+ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de
+leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois
+blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux
+noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de
+délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives
+couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par
+étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes
+largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins
+inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages,
+font un superbe effet d'ornementation.
+
+La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son
+plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici
+le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés,
+argentés, tous de la plus grande richesse.
+
+Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une
+course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste
+narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer,
+même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde
+n'a-t-il pas vu une corrida?
+
+Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils
+étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou
+applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à
+tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût
+jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la
+tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me
+paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador;
+par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son
+épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre
+applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_.
+Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je
+parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste
+à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible;
+n'est-ce pas le comble de la férocité?
+
+La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un
+des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un
+tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec
+tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant
+plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le
+ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener.
+Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course
+et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds
+dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule
+barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide
+de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti
+de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes,
+des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène
+aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur.
+Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le
+cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes.
+De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de
+fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce
+monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes
+féroces!
+
+
+ Lundi, 2 septembre.
+
+La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_,
+_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que
+j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la
+recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en
+venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de
+son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau
+castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre
+route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de
+passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de
+la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe
+par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_.
+
+C'est cette route que nous allons suivre.
+
+Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du
+matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale
+de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et
+garni de fabriques d'_azulejos_.
+
+A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village
+de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet,
+une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la
+différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire
+qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités
+dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir
+à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide
+inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile
+a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher
+la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte
+un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture
+qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de
+chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double
+généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25
+le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le
+litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement
+encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol
+résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne
+s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2
+pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec
+tous ses bidons.
+
+Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes,
+soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut
+s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de
+_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.
+
+Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter
+encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des
+points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les
+uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans
+certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les
+petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions,
+il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de
+réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir.
+L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop
+légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du
+carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable.
+
+Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre
+cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de
+l'ancienne ville romaine d'_Italica_.
+
+La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette
+ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance
+et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et
+Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car
+elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane;
+par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état
+de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en
+Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares!
+Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable
+civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de
+ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au
+souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que
+ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs
+âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de
+ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui
+encore, tu as tant de peine à te tirer!
+
+_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses
+haillons et sa saleté andalous!
+
+La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir
+de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout
+à fait convenable.
+
+On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant,
+en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle
+ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères;
+c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de
+croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement
+l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même
+grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les
+yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque
+toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la
+tristesse sous les rayons du joyeux soleil.
+
+A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la
+chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux
+ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse
+sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait
+réellement chaud aujourd'hui!
+
+Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous
+n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord
+marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes
+notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le
+déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions
+acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des
+liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une
+garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les
+boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit.
+Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins
+et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore
+glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de
+constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur
+fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que
+je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage
+dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les
+plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.
+
+Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous
+repartions sur une route désormais excellente.
+
+Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre
+l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment
+la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent
+la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés
+rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse
+écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures
+dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se
+rebellent à notre vue.
+
+Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes
+dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la
+terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas
+d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose
+pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.
+
+La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure
+sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites
+montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés
+sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La
+vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie!
+Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays
+sauvage et arriéré.
+
+En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit
+que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques
+de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des
+pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et
+la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays
+maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines
+fières et leurs airs sauvages!
+
+A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et
+d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_
+qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre,
+prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation
+dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous
+faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.
+
+_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa
+silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises,
+dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de
+Séville.
+
+La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle
+en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite
+ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie
+Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire
+sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée.
+
+Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente
+un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont,
+en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la
+_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine.
+
+On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de
+700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une œuvre colossale
+assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales
+et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air
+misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre
+coucher.
+
+Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où
+nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et
+où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument
+exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres
+véhicules apocalyptiques[31].
+
+ [31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques
+ kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida.
+
+
+ Mardi, 3 septembre.
+
+_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à
+demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et
+fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa
+fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta
+Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance,
+ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome
+Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce
+fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les
+Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne
+et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas
+faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment
+dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les
+catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines
+cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé
+splendeur et richesses.
+
+Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de
+pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre
+plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le
+démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore
+debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de
+la férocité castillanes.
+
+C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait
+suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10
+heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste
+ville.
+
+[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN]
+
+Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur
+silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle
+rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil
+peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite,
+comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au
+fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana.
+Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent
+aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge.
+
+La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte
+d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable,
+moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on
+procède à la vitesse des tortues.
+
+Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si
+bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons
+avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin
+d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir
+un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant
+bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est
+heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement,
+car si loin que l'œil puisse scruter la surface de la plaine
+infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu.
+
+Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_
+apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse
+pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux
+château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du
+Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de
+l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants,
+infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes.
+C'est à présent une ville pauvre et délabrée.
+
+La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite.
+Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto
+glisse silencieuse sur un sol absolument uni.
+
+Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très
+accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par
+endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux
+aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on
+aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement
+brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et
+étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est
+encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée
+est bordée par la haute _Sierra de Gredos_.
+
+Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large
+vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui
+vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses
+rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième
+siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle
+vue sur l'étroit ravin.
+
+Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un
+coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres
+cultivées!
+
+_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au
+milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est
+situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son
+abdication.
+
+Nous roulons toujours.
+
+_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil;
+ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un
+colossal incendie.
+
+Nous roulons encore.
+
+La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la
+plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce
+que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à
+la belle étoile.
+
+Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands
+soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs
+grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par
+les coffres de la voiture, du pain et des œufs achetés à Navalmoral,
+du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos»
+ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits.
+Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions;
+nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait
+qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin
+d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines
+nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords
+de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait
+aussi Oropesa.
+
+Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en
+Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose
+très naturelle et nullement désagréable.
+
+Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux...
+relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous
+endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits
+de poésie, de parfums et d'étoiles.
+
+
+ Mercredi, 4 septembre.
+
+Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions
+consciencieusement dormi.
+
+Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp
+à 8 heures.
+
+Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la
+rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette
+abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car
+il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions
+encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les
+ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai
+vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car,
+effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses
+trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne
+fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des
+habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres.
+
+En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme
+si rien n'était changé.
+
+_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont
+les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure.
+
+Nous voilà en Castille.
+
+Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent
+volontiers et nous regardent d'un œil sympathique. Cela nous
+change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous
+accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été
+en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et
+désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette
+partie de la Nouvelle-Castille.
+
+Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un
+chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des
+gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical
+haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou
+de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent
+une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et
+ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires.
+
+On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles
+se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de
+l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en
+lançant au ciel leurs notes joyeuses.
+
+La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et
+continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit
+que des chaumes de céréales.
+
+A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le
+charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise
+incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de
+moins en moins bon.
+
+On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de
+soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin
+verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation,
+surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande
+masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.
+
+On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les
+ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la
+grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways
+électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris
+de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de
+France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant
+l'hôtel que nous avons choisi.
+
+L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans
+un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais
+sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un
+instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que
+nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous
+pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux!
+Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe,
+hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des
+lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de
+vraies puces[32].
+
+ [32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_:
+ médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral.
+ Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers
+ kilomètres qui sont très médiocres.
+
+
+ Jeudi, 5 septembre.
+
+Le cœur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus
+intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del
+Sol_.
+
+La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque
+son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que
+c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette
+ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on
+remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de
+mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une
+ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce
+que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des
+couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.
+
+Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du
+plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la
+forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle.
+Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village
+d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps
+l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des
+hautes destinées qui lui étaient réservées.
+
+Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières
+arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout,
+l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs
+abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les
+rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche
+et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale
+l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert.
+
+On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas
+assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis
+arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert
+de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau
+jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela.
+De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des
+civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses
+cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains,
+les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la
+richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau
+pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour quelques bénéfices
+immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la
+richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes
+de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques
+destructeurs qu'on le doit.
+
+Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et
+pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il
+faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses
+énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la
+fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera
+jamais les monuments arabes disparus!
+
+Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre
+à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du
+nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence
+de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais
+l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays.
+Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la
+vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente
+fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin
+du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants
+de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux
+ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter
+à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire
+d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla
+dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion,
+énormes comme leur fanatisme.
+
+Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de
+capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir
+cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra
+de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert
+infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur
+une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut
+précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II.
+Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée;
+les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid,
+Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop
+particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu
+du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant
+que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa
+capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette
+ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_.
+Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous
+apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges
+et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux
+jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque,
+hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et
+ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.
+
+Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont
+hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de
+style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la
+nudité.
+
+Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une
+étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en
+un flot sans cesse renouvelé.
+
+L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il
+faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone.
+Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent
+souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi
+jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et
+gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans
+leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore
+cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.
+
+La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un
+bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un
+des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du
+Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'œuvre; c'est un
+véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer
+par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles
+des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance,
+chefs-d'œuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de
+l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux
+seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration
+artistique de tout un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse,
+de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de
+Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain,
+de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire
+rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.
+
+Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un
+intérêt moindre, mais l'œil est instinctivement attiré par les
+chefs-d'œuvre qui arrêtent au passage.
+
+On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce
+musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste
+avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée.
+Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font
+un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté
+ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de
+Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
+a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de
+princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en
+groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne
+m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de
+blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses
+chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de
+ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges
+qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues
+qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants.
+
+_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait
+la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'œuvre étaient
+réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une
+trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes
+de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté
+angélique.
+
+_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables
+toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on
+n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et
+l'éclairage parfait.
+
+Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle
+dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et
+l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les
+coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux
+éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus
+aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des
+hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la
+«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau
+corps de volupté qu'on puisse admirer.
+
+Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_,
+l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui
+transformé en parc public, où les brillants équipages viennent
+circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages.
+
+
+ Vendredi, 6 septembre.
+
+Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer,
+d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui
+faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous
+tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur
+lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.
+
+Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à
+leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le
+matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole
+en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour
+couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous
+sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai
+chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et
+30 kilomètres à l'heure!
+
+_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé
+fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa
+déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois
+200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000
+aujourd'hui.
+
+Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un
+rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence
+et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et
+verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs
+wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la
+masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale.
+C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen
+âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage
+et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent
+aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les
+redoutes qui en défendaient l'entrée.
+
+Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses,
+aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre
+les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.
+
+Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi
+toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes
+manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces
+mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs
+sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force
+du nombre, car ils sont légion.
+
+Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes
+lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres
+yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je
+fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_,
+d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur
+trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis
+même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on
+peut l'enrouler comme un cerceau.
+
+A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont
+Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe
+le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place
+_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était
+fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le
+comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve,
+il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte
+Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le
+roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps
+lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son
+déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme
+savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque
+trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près
+aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes
+actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il
+pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe
+dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes
+d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le
+roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de
+l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.
+
+Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède,
+elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent
+trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le
+roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_
+où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à
+Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda
+asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse
+étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en
+surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la
+mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes
+sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33].
+
+ [33] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les
+catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise
+qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre
+ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au
+contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une
+attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.
+
+_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture
+d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques
+Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait
+qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se
+firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit.
+Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures
+arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme
+espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce
+et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.
+
+La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est
+vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les
+genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes
+cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et
+baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures
+espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur
+posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant
+l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes
+les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais
+barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes
+fauves.
+
+Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres,
+angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion
+d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
+furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de
+la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de
+contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs
+et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples
+fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument
+de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un
+rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des
+catholiques.
+
+Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites,
+nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit
+souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.
+
+A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux
+prières des vainqueurs.
+
+_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle.
+Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête
+d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates
+sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes
+et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce,
+un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.
+
+Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne
+rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le
+droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des
+temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte
+la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans
+cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas
+approuver la mort du Christ.
+
+_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en
+église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut
+construite sous la domination castillane au temps de Pierre le
+Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après
+l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul,
+mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.
+
+La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne
+mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le
+premier service divin fut célébré après la prise de la ville par
+les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une
+légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle
+dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid
+s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on
+abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on
+y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne
+brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite
+mais gracieuse au possible.
+
+La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de
+grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta
+del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut
+monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre
+un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles
+murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles
+étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés
+par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant
+une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage
+scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il
+est impossible d'oublier.
+
+Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais
+superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante
+et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi
+peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le
+feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme
+de simples chats!
+
+A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux
+et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la
+plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles
+sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte
+de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et
+odorant l'eau de Javel.
+
+Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous
+promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement,
+quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux
+contours[34].
+
+ [34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été
+ parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes
+ qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques
+ kilomètres qui avoisinent la capitale. #/
+
+
+ Samedi, 7 septembre.
+
+Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et
+flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions
+dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans
+l'une d'entre elles.
+
+L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait
+au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le
+champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups,
+puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans
+la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle
+conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil
+était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant,
+faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la
+longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait
+la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses
+ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de
+ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra
+poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de
+chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection
+du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps.
+Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla
+cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement
+l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un
+blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi,
+mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans
+nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer
+moi-même.
+
+Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien
+ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique,
+mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage
+par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons
+d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y
+remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les
+variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse,
+mais fort défraîchis.
+
+La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très
+ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le
+mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles;
+il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété
+de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois
+luxe de bon goût.
+
+Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de
+l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des
+armes et armures de l'Espagne de tous les âges.
+
+A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette,
+stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous
+emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes
+désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_.
+
+La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du
+Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les
+grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur
+de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu
+vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les
+uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres,
+que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de
+dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des
+principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient
+passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses.
+D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en
+dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès
+a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en
+plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où
+il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est
+évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande
+rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.
+
+La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de
+céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts
+de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent
+à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à
+l'Escurial.
+
+L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère.
+L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village
+et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien
+postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des
+Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper
+à la fournaise de Madrid.
+
+L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de
+5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine
+montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En
+cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à
+Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la
+morgue espagnole, aux champs, se relâche.
+
+L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore
+achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous
+connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de
+la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda
+Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une
+complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi
+un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
+manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui
+encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35].
+
+ [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne.
+
+
+ Dimanche, 8 septembre.
+
+S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire
+que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_.
+On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,
+comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs
+impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.
+
+Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert;
+rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à
+mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position
+admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les
+crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et
+le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et
+de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid
+ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est
+excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.
+
+D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût,
+sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un
+très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression
+forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de
+la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement
+ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait
+d'architecture catholique.
+
+On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les
+voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un
+vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.
+On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de
+l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne,
+qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire
+pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une
+splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui,
+dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres
+petites chambres pour tout appartement.
+
+L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait
+assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense
+repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix
+formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie
+vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous
+n'étions pas habitués.
+
+Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de
+marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on
+puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres
+précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs
+en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.
+
+Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante;
+elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_,
+comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand
+Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles,
+de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des
+hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer
+la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est
+celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
+le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située
+immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne
+peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il
+respire la majesté et la richesse.
+
+Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre
+blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et
+brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.
+
+La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit
+de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et
+l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La
+croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec
+celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité,
+le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté
+sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de
+complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un
+rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.
+
+La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer
+la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces,
+avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont
+admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant
+la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres
+d'altitude.
+
+Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe
+II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui
+n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des
+jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des
+catholiques espagnols.
+
+Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en
+route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
+à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui
+longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_.
+
+Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en
+sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes
+escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement
+dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne,
+au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la
+plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux
+spectacles d'Espagne.
+
+Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la
+route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière
+nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement
+ondulée, la Vieille-Castille.
+
+On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de
+pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.
+
+Et l'on roule de nouveau dans la plaine.
+
+Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt
+_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une
+auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous
+nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques
+kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de
+quelques arbres avec les provisions du bord.
+
+La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche
+la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays
+perpétuellement ondulé.
+
+Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin,
+s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou
+trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables
+ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils
+sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des
+loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient
+énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un
+enfant de quinze ans.
+
+Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies
+sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des
+deux côtés de la route.
+
+_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses
+murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route,
+qui fait un léger coude pour l'éviter.
+
+A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des
+cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.
+
+On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans
+un fossé de terre glaise.
+
+Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne
+ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous
+nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36].
+
+ [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid.
+
+Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français.
+M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a
+dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y
+fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les
+chambres.
+
+
+ Lundi, 9 septembre.
+
+_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car
+alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de
+Léon.
+
+C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506
+mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de
+ces deux grands hommes.
+
+Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède
+beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on
+en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques,
+d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés,
+paraissent toutes semblables.
+
+Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de
+grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.
+
+Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de
+Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois,
+dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de
+Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de
+douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant
+des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères,
+le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre
+frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles
+du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture.
+
+La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose
+absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre
+dans la bonne voie.
+
+Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne
+sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement
+nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.
+
+Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la
+_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le
+_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation
+si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce
+moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que
+de la boue.
+
+On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite
+le chemin devient bon.
+
+_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est
+une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et
+ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un
+interminable pont disposé en éperon de navire.
+
+Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal
+ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air,
+car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui
+assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront
+désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le
+repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu:
+filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille,
+cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner
+fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.
+
+Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage
+est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs,
+des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du
+sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour
+regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu
+de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la
+désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière
+quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.
+
+En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent
+craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.
+
+L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique
+est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art
+vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous
+pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale,
+barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du
+chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs.
+La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux...
+Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.
+
+Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite
+la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous
+dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous
+faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.
+
+Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une
+ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du
+Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier
+encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais
+cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce
+Christ est un cadavre empaillé.
+
+A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la
+coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais
+le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte
+donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres
+que le sol de la cathédrale.
+
+La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont
+chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de
+_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où
+sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro
+Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de
+Mendoza_.
+
+Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un
+beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec
+l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_;
+c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de
+serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des
+murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre:
+on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de
+Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de
+cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est
+conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il
+fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le
+Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il
+devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et
+qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il
+n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville
+nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai
+jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi,
+autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses
+royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans
+un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant
+pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser
+entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce
+gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces
+à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très
+grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et
+quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever
+un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte
+cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur
+disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux
+juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la
+parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six
+cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles
+il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un
+an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient;
+après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le
+surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses
+razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du
+sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des
+deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la
+description de la légende.
+
+ [37] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on
+voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de
+douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de
+nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà
+j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée
+que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau
+de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère
+national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre
+et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de
+Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une
+arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.
+
+Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon
+courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit
+que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal
+quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10
+heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en
+Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais
+cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes
+lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!
+
+Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une
+ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française
+vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît
+dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la
+cathédrale.
+
+Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des
+pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue
+et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions
+seule depuis des semaines.
+
+La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs
+cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.
+
+La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et
+impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé
+un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de
+l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et
+plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement
+serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous
+sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits
+des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux
+voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français
+et Anglais au temps de Napoléon Ier.
+
+A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que
+l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas
+sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici
+près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de
+son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre
+voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie
+errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre
+longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la
+fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses
+que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur
+un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer,
+bientôt.
+
+_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de
+vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que
+bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.
+
+Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous
+pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente,
+sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent
+les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous
+ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis
+en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus
+en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une
+loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous
+demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui,
+au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la
+route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis
+notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la
+première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.
+
+Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est
+_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38].
+
+ [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de
+ Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à
+ Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.
+
+L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de
+Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une
+propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un
+escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y
+avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.
+
+ Mardi, 10 septembre.
+
+_Vitoria_ a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne
+ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième
+siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte
+de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre
+de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de
+monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu
+près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous
+quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans
+l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés
+qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant.
+
+La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé
+et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de
+l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe,
+et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines!
+
+Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des
+vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne...
+au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle
+qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes
+sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent
+les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés
+en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie!
+
+Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province
+de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques
+kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière
+de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien là encore un autre
+péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison
+qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement
+la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes
+désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes
+les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et
+mystérieux.
+
+Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples
+une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est
+plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un
+avant-goût des Pyrénées.
+
+On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le _rio Oria_.
+
+_Tolosa_ est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne,
+moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui
+l'entourent.
+
+Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de
+l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes
+de la côte.
+
+Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui
+supporte le Parc et le Château du Roi et _Saint-Sébastien_, la ville
+nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de
+sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin
+borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux
+baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés
+entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan
+infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer
+incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la
+foule bourdonnante des désœuvrés espagnols qui viennent ici voir et
+se faire voir.
+
+Nous déjeunâmes à l'_Hôtel Continental_, le premier d'entre tous ces
+caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé
+par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient
+où l'on vient, parce qu'on y vient!
+
+De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café,
+je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode
+y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire
+alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement
+dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le
+rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels
+l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un
+des plus beaux coins de la terre.
+
+La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur
+des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes
+vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère
+solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et
+d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.
+
+_Irun_, puis la petite rivière de la _Bidassoa_ qui marque la
+frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords
+de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petite _île_ historique
+_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commémore tant de
+cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39].
+
+ [39] L'_Ile des Faisans_, ou _île de la Conférence_, est
+ territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France
+ et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques
+ suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de
+ Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de François Ier à
+ ses fils qui le remplaçaient en captivité; en 1615 fiançailles
+ d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle
+ de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du
+ traité des Pyrénées et fiançailles de Louis XIV, roi de France,
+ avec Marie-Thérèse d'Espagne.
+
+_Béhobie_ est le village frontière: douane espagnole. C'est là que
+je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de
+l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le
+montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en
+cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont
+il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au
+remboursement.
+
+Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel
+la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie
+retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de
+France.
+
+_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une
+ville gaie et agréable. C'est un lieu de séjour où l'on a une vue
+splendide sur l'Océan.
+
+Les habitants de cette région ont un œil vif, une démarche hardie,
+un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance
+avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin,
+leurs frères de race, _basques_ comme eux.
+
+Après _Bidart_ nous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne
+car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte.
+
+_Biarritz_ est la grande plage à la mode, la rivale française de
+Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale,
+Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le
+second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux
+vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité.
+
+Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus
+grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de
+trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées
+et la grande plage où s'ébattaient snobs et désœuvrés et lorsque
+nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette
+cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves
+humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés
+sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un
+chef-d'œuvre de la nature comme pour la plage espagnole.
+
+_Bayonne_ est tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et
+descendîmes au _Grand Hôtel_, qui mérite tout au plus l'étiquette
+passable[40].
+
+ [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomètres.--_Route_: excellente.
+
+Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil
+petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond,
+à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses
+vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent
+très intéressante.
+
+Les _Basques_ sont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les
+descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants
+préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue,
+qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait
+encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la
+rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez
+étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en
+France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les
+provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_.
+Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues
+y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils
+se dénomment _euskaldunac_, qui se traduit en français par _gens
+adroits_. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur
+costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel
+béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de
+gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure
+et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les
+temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres
+populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les
+tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de
+la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse
+des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des
+suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une
+bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en
+masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs
+ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.
+
+ * * * * *
+
+Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont
+bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention
+qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame
+humblement leur indulgence.
+
+J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait
+connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile,
+que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas
+déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les
+routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet
+ouvrage pourront leur être de quelque utilité.
+
+Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit?
+
+Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a
+encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique,
+mais j'espère que mon récit pourra,--pour sa faible part,--contribuer
+à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables.
+
+Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant
+voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne,
+puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi,
+de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les
+bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes!
+
+Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes
+espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage.
+
+Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,--généralement
+plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur
+largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire
+remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en
+France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on
+pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est
+exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction
+au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et
+de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un
+véritable luxe.
+
+Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de
+la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer
+dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses.
+
+En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques
+sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle
+très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités
+inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux
+importants. Si une colline de faible importance se présente,
+une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve
+son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin
+survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est
+en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils
+des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la
+caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de
+moyen vallonnement.
+
+En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages
+nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur
+rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et
+l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre
+les tournants plus larges encore.
+
+Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois
+le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols
+travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que
+d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu.
+
+Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait
+peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore
+de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort
+d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore.
+
+Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes
+royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes
+hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer;
+ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus
+besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien
+se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à
+faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances
+que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques,
+caniveaux, etc.
+
+ [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui
+ correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires
+ sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne.
+
+Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement
+à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas
+des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de
+fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes
+espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près
+disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement...
+le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute
+son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais
+alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles
+surgissent à chaque pas.
+
+Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol
+qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables,
+les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les
+pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de
+chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il
+reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous
+venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres
+de vieilles routes.
+
+Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut
+malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de
+nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (_peones camineros_)
+se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans
+un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur
+construction grandiose.
+
+Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant
+l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne
+peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres
+yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent
+le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile
+descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement
+les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la
+marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière
+l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des
+routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_, à tel
+point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers
+champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son
+titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une
+automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est
+autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussière ni de
+boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel!
+
+ [42] Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées
+ par le charroi autour de chaque grande ville.
+
+Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords
+de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs
+invraisemblables[43] et devient une véritable gêne tant pour la
+rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs.
+
+ [43] J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la route
+ de Murcie à Lorca.
+
+Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu
+fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin
+au grand détriment des pneumatiques.
+
+Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que
+je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes
+passables, bonnes et excellentes,--on arrive à une moyenne de
+qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous
+nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons
+trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes
+vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement
+conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient
+impraticables.
+
+Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les
+anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps
+antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque
+des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par
+le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire
+là où elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La
+conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne
+possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant
+ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite
+fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer
+à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A
+ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant
+connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment
+adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance
+puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays
+si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de
+merveilles de la nature et des hommes!
+
+Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre
+temps ni vos peines.
+
+Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous
+aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration!
+
+Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation
+arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres,
+qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant
+de choses.
+
+Curieusement aussi vous étudierez les monuments des autres
+civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces
+pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui
+constituent l'histoire de cet État.
+
+Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de
+nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et
+ces nuits profondes d'étoiles et de rêve!
+
+Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à
+l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez
+enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour
+voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède
+tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins.
+
+Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles
+merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable
+souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour
+regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait
+l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les
+sauvages forêts du massif Central.
+
+Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides
+de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous
+regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume
+des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or
+d'Andalousie!
+
+ Lyon, le 23 mars 1908.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE
+
+
+ A
+
+ Aguilar, 125
+
+ Alamo (rio del), 169
+
+ Albaycin, 105, 109
+
+ Alberique, 55
+
+ Alcala de Guadaira, 142, 155
+
+ Alcala la Real, 123
+
+ Alcarazas, 27
+
+ Alcazar de Séville, 148
+
+ Alcoy, 59
+
+ ALGÉSIRAS, 172
+
+ Alhambra de Grenade, 96, 115
+
+ ALICANTE, 64
+
+ Almendralejo, 228
+
+ ANDALOUSIE, 83
+
+ Antequeruela, 105
+
+ Anuar (sierra del), 122
+
+ Azulejos, 37
+
+
+ B
+
+ BARCELONE, 16
+
+ Basques (les), 283, 284
+
+ BASQUES (provinces), 284
+
+ Bayonne, 284
+
+ Baza, 88
+
+ Béhobie, 282
+
+ Benicarlo, 29
+
+ Benicassim, 33
+
+ Berruguete (Alonso), 101, 268
+
+ Béziers, 6
+
+ Biarritz, 283
+
+ Bidart, 283
+
+ Bidassoa (la), 281
+
+ Boissons glacées, 53
+
+ Bourg-Madame, 10
+
+ Bullones (sierra de), 210
+
+ BURGOS, 270
+
+
+ C
+
+ Cabezon, 269
+
+ Cabra (rio), 125
+
+ Cabra (sierra de), 125
+
+ Cabra, 125
+
+ CADIX, 156, 161
+
+ Camas, 221
+
+ Campina (la), 130
+
+ Canal de Castille, 269
+
+ Carmona, 140
+
+ Carrasquetta (col de la), 63
+
+ CASTELLON de la PLANA, 34
+
+ CASTILLE (Vieille), 265
+
+ CASTILLE (Nouvelle), 236
+
+ CATALOGNE, 13
+
+ Cervantès, 267
+
+ Chiclana de la Frontera, 167
+
+ Chirivel (rio), 83
+
+ Christophe Collomb, 165
+
+ Cid (le), 40, 272
+
+ CORDOUE, 127
+
+ Courses de taureaux, 216
+
+ Crevillente, 71
+
+ Cullar de Baza, 84
+
+ Cullar (sierra de), 84
+
+
+ D
+
+ Darro (rio), 105, 112
+
+ Denia, 36
+
+ Douanes, 11, 282
+
+ Douro (rio), 267
+
+
+ E
+
+ Ebre (l'), 26
+
+ Ecija, 138
+
+ Elche, 69
+
+ Escorial de Abajo, 259
+
+ Escorial de Arriba, 259
+
+ Escurial (l'), 259
+
+ Espagnolet (l'), 245
+
+ Estancias (sierra de las), 84
+
+ ESTRAMADURE, 227
+
+
+ F
+
+ Faisans (île des), 281
+
+ Fernan Nunez, 126
+
+ Flamenco, 145
+
+
+ G
+
+ Généralife, 107
+
+ Génil (rio), 106, 112, 139
+
+ GIBRALTAR, 176
+
+ Gibraltar (détroit de), 180, 210
+
+ Giralda de Séville, 151
+
+ Gitanos, 92
+
+ Gonzalve de Cordoue, 136
+
+ Goya, 246
+
+ Grao (le) de Valence, 49
+
+ Gredos (sierra de), 233
+
+ GRENADE, 96
+
+ Guadalantin (rio), 80
+
+ Guadalete (rio), 158
+
+ Guadalquivir (rio), 127
+
+ Guadarrama, 265
+
+ Guadarrama (sierra de), 265
+
+ Guadiana (rio), 228
+
+ Guadiana Menor (rio), 87
+
+ Guadix, 90
+
+ Guadix (rio), 90
+
+
+ H
+
+ Hospitalet, 25
+
+ Huerta de Valence, 37
+
+
+ I
+
+ Idiazabal, 279
+
+ Italica, 223
+
+ Irun, 281
+
+
+ J
+
+ Janda (laguna de la), 169
+
+ Jarana (sierra de), 93
+
+ JATIVA, 56
+
+ JEREZ, 156, 212
+
+ Jijona, 63
+
+ Jucar (rio), 55
+
+
+ L
+
+ La Carlota, 138
+
+ La Marina, 35
+
+ La Nouvelle, 7
+
+ La Plana, 35
+
+ La Rabida, 165
+
+ La Ribera, 35
+
+ Leon (isla de), 160
+
+ LORCA, 80
+
+ Los Santos, 227
+
+ Luisiana, 140
+
+ Luna (sierra de la), 171
+
+
+ M
+
+ Machuca (Pedro), 99
+
+ MADRID, 237, 256
+
+ Manzanarès (rio), 237, 258
+
+ MERIDA, 228
+
+ Miranda de Ebro, 276
+
+ Mojados, 266
+
+ Molins de Rey, 20
+
+ Montesa (rio), 56
+
+ Montlouis, 9
+
+ MONTPELLIER, 4
+
+ Morena (sierra), 227
+
+ Mosquée de Cordoue, 132
+
+ MURCIE, 73
+
+ Murillo, 165, 245
+
+
+ N
+
+ NARBONNE, 6
+
+ Navalcarnero, 237
+
+ Navalmoral de la Mata, 233
+
+ Nevada (sierra), 113
+
+
+ O
+
+ Olmedo, 266
+
+ Oranges, 35
+
+ Oria (rio), 280
+
+ Orihuela, 72
+
+ Oroncillo (rio), 275
+
+ Oropesa (province de Castellon), 32
+
+ Oropesa (province de Tolède), 233
+
+
+ P
+
+ Palancia (rio), 37
+
+ Palos, 165
+
+ Pancorbo (gorges de), 276
+
+ Péages, 12, 277
+
+ Perche (col de la), 9
+
+ PERPIGNAN, 8
+
+ Pézenas, 6
+
+ Pisuerga (rio), 269
+
+ Pizarre (François), 232
+
+ Prades, 8
+
+ Prado (musée du), 244
+
+ Priego, 124
+
+ Processions, 49, 74
+
+ Puerto de Lumbreras, 81
+
+ Puerto Real, 159
+
+ Puerto de Santa Maria, 157
+
+ Puycerda, 10
+
+
+ R
+
+ Ribas, 13
+
+ Ripoll, 14
+
+ Ronquillo (el), 224
+
+ Routes, 58, 221, 286
+
+
+ S
+
+ Sagonte, 37
+
+ Saint-Jean de Luz, 282
+
+ Saint Sébastien, 280
+
+ San Fernando, 160
+
+ Santiponce, 223
+
+ Secco (rio), 38
+
+ Segura (rio), 73
+
+ Serpis (rio), 61
+
+ SÉVILLE, 142, 216
+
+ Silla del Moro (le), 107
+
+
+ T
+
+ Tage (le), 232
+
+ TANGER, 181
+
+ TALAVERA de la REINA, 236
+
+ TARIFA, 171, 211
+
+ Tarifa (cap de), 180
+
+ TARRAGONE, 22
+
+ Têt (la), 8
+
+ Tinto (rio), 165
+
+ TOLÈDE, 247
+
+ Toldos, 153
+
+ TOLOSA, 280
+
+ Torquemada, 269
+
+ TORTOSA, 26
+
+ Tosas (col de), 13
+
+ Totana, 78
+
+ Triana (faubourg de), 221
+
+ TRUJILLO, 232
+
+ Turia (rio), 38
+
+
+ U
+
+ Uldecona, 29
+
+ Utrera, 155
+
+
+ V
+
+ VALENCE, 38
+
+ VALENCE (province de), 29
+
+ VALLADOLID, 267
+
+ Vega (la), 106
+
+ Veger de la Frontera, 168
+
+ Velasquez, 244
+
+ Velez Rubio, 83
+
+ VICH, 15
+
+ Villacastin, 265
+
+ Villafranca de los Barros, 228
+
+ Villafranca del Panadès, 21
+
+ Villaviciosa, 237
+
+ Villefranche de Confient, 9
+
+ Vins, 212
+
+ Vinaroz, 29
+
+ VITORIA, 277
+
+ Vivens (sierra de), 62
+
+
+ Y
+
+ Yuste (Monastère de), 233
+
+
+ Z
+
+ Zarcillo, 74
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
+
+RUE GARANCIÈRE, 8
+
+
+
+
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+1.E.9.
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@@ -0,0 +1,7649 @@
+Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile
+ Etude de Tourisme
+
+Author: Pierre Marge
+
+Release Date: December 29, 2013 [EBook #44543]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE ***
+
+
+
+
+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
+sont marqués =ainsi=.
+
+
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ en Automobile
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon,
+ 1905. A. Rey et Cie, éditeurs.
+
+ =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs.
+
+ =Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie,
+ éditeurs.
+
+
+
+
+PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599.
+
+
+[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE]
+
+
+
+
+ PIERRE MARGE
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ EN AUTOMOBILE
+
+ ETUDE DE TOURISME
+
+ _Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte
+ d'après des photographies de l'auteur_
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ 1909
+
+
+
+
+Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+Published 16 July 1909.
+
+Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
+approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
+
+
+
+
+_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et
+dévoué, ces lignes sont dédiées._
+
+ Pierre MARGE.
+
+
+
+
+LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE
+
+
+Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut
+visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la
+Russie en hiver.»
+
+Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage
+en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant
+que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas
+manqué de me dire:
+
+--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur
+y est torride, insupportable.
+
+--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.
+
+--Vous attraperez des insolations.
+
+--Nous nous coifferons de larges panamas!
+
+--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante,
+vous serez dévorés par les petites bêtes.
+
+--Nous emporterons de la poudre insecticide!
+
+--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne
+pourrez achever votre voyage.
+
+--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et
+dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement
+mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.
+
+C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs
+voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais
+rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On
+dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester
+ceux qui partent.
+
+Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du
+mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me
+disait:
+
+--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point
+de routes et sur les rivières point de ponts.
+
+Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je
+répondis:
+
+--Ah! bah! vous y êtes allé?
+
+--Non, mais on m'a dit!......
+
+Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous
+attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes
+préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment
+de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement
+promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et
+difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté
+sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport
+que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées
+curieuses nous attendaient!
+
+Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen
+des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails
+abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_,
+dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient
+démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes
+espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit
+voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent
+réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse.
+L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois
+d'août à dessein.
+
+Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions
+infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin
+d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits
+difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin
+d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière
+de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable
+d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au
+moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire
+étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au
+sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque,
+contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications
+qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.
+
+
+ Dimanche, 11 août 1907.
+
+Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire
+de mon lit.
+
+Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier,
+toute gaie et si vibrante...
+
+Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est
+une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le
+général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade
+à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps
+d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à
+présent prendre quelque repos.
+
+Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde
+des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment
+chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus
+complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées.
+Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure
+que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière
+tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à
+point avant d'arriver à Tarifa.
+
+A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente
+route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens
+d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!
+
+La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche
+vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé.
+La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont
+l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune
+fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter
+là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter
+aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...
+
+_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à
+l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie
+de tous les commis voyageurs en vins.
+
+La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce
+ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La
+plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'oeil peut
+voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.
+
+_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de
+la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la
+ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale,
+l'effet est très pittoresque.
+
+Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des
+années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer
+et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de
+barques chargées de tonneaux.
+
+_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade,
+où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur
+Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que
+se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A
+voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants
+tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues
+et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le
+gouvernement de la République!
+
+La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais
+si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement
+la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très
+véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.
+
+Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe
+de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets
+de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur
+nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le
+mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!
+
+On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que
+Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise,
+était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au
+quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit
+sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de
+ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité
+d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.
+
+A gauche la mer, les étangs.
+
+Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se
+dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les
+_Pyrénées_.
+
+La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une
+espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout
+est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!
+
+_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez
+insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a
+cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands
+ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant
+soleil de leur pays.
+
+Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche
+de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont
+fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les
+hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure.
+La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre
+toujours dans les pays montagneux.
+
+A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans
+les moeurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus
+ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons
+un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types
+inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!
+
+_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville
+du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses
+étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge
+étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement
+curieux.
+
+A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des
+Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route
+aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts
+sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître
+et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt
+a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse
+délicieusement.
+
+_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_,
+est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle
+prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est
+dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.
+
+On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_
+(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien
+à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut
+maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne
+des Pyrénées.
+
+_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont
+les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole
+après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la
+douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique
+hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité
+que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à
+notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état
+de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant
+jusqu'aux anciens peuples pasteurs.
+
+ [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les
+ distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je
+ publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par
+ jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très
+ souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de
+ départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude.
+ En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les
+ cartes de ce pays sont souvent erronées.
+
+
+ Lundi, 12 août.
+
+De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa
+silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de
+la _Cerdagne espagnole_.
+
+Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en
+Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de
+plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir
+de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt
+minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi;
+il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste
+généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien
+le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et
+traverser la frontière juste pendant les courts instants durant
+lesquels elle se trouve ouverte.
+
+Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait
+inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous
+aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans
+peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9
+heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;
+mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure
+espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols
+retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions
+pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en
+Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9
+heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme
+il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son
+guichet.
+
+Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!
+
+Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers
+voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la
+voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus
+servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs
+soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux
+énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors
+quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.
+
+Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions
+Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans
+ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes
+les barrières.
+
+Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant
+nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des
+Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_
+et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route
+nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un
+gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous
+expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route,
+nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_.
+
+La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant
+plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres),
+d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur
+le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les
+prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie;
+du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
+montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers
+détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.
+
+Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs
+lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut
+est d'être très poussiéreuse.
+
+_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_
+est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole,
+c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir,
+épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place
+dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre
+qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un
+certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses
+innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais
+les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!
+
+Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très
+poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll
+et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière
+et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai
+eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence
+attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière
+qu'en France dix autos.
+
+Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de
+fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le
+paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.
+
+Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur
+charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer
+l'auto; est-ce que cela durera?
+
+Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens
+sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français;
+il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont
+pour le moins autant français qu'espagnols.
+
+_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède
+la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants,
+sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une
+bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.
+
+Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci
+des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre
+gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus.
+La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on
+peut un passage au milieu du sable et des cailloux.
+
+Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est
+plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières,
+les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel
+on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure
+extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et
+cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée.
+Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages
+compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la
+capitale de la Catalogne.
+
+Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille,
+nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de
+larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous
+amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons
+choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes
+de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les
+pavés de _Barcelone_[2].
+
+ [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez
+ bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas
+ à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et
+ horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone.
+
+L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des
+meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle
+place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux
+et cher, mais d'une propreté douteuse.
+
+Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous
+débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire
+un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de
+la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française,
+puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première
+reconnaissance pédestre autant que digestive.
+
+Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus
+vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues
+sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et
+abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont
+animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,
+très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et
+sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien
+attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les
+boulevards comme des météores.
+
+Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument
+moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la
+langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles
+inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est
+française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.
+
+
+ Mardi, 13 août.
+
+Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne
+de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de
+famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La
+Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe,
+traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va
+se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique,
+paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché
+qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle.
+C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande
+ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est
+sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se
+préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que
+journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel
+les promeneurs circulent au milieu des parfums.
+
+Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne
+ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom
+générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et
+qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone
+sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte
+comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein
+développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.
+
+La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous
+les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice
+est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet
+produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé,
+la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de
+l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent
+très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du
+plus pur gothique de toute beauté.
+
+Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de
+la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment
+une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes
+revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone
+est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de
+Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une
+très intense animation produite par la foule de navires qui viennent
+y apporter leur tonnage.
+
+A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous
+quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est
+fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil:
+c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière
+dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un
+navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A
+moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une
+allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse
+ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de
+freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de
+temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser
+par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
+déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour
+une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.
+
+L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres,
+jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu
+2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à
+l'heure.
+
+Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par
+endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.
+
+On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus
+lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de
+vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,
+l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe
+dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en
+rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour
+rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces
+montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.
+
+C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra,
+ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la
+panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai
+pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste
+ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.
+
+Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à
+perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc
+romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus
+loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le
+tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui
+servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis.
+C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur
+et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore
+représentant deux captifs.
+
+Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans
+_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la
+façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous
+nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous
+avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.
+
+ [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable
+ de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone.
+
+
+ Mercredi, 14 août.
+
+Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de
+la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le
+soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La
+cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus
+beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais
+trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y
+faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère,
+on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières
+espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans
+toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu,
+on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent
+les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le
+cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair
+et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on
+vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint.
+Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à
+nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond
+plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une
+d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las
+ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de
+rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple
+charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort
+des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres
+ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.
+
+Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_.
+L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux
+temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants
+l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe
+encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les
+Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces
+murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne,
+ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc
+assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.
+
+Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons
+descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais,
+en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en
+amphithéâtre.
+
+Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a
+permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement
+ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute
+une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans
+lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air
+absolument satisfait.
+
+A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères
+chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été
+impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils
+fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un
+bâtiment très quelconque, vers le port.
+
+La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne
+en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne
+croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure
+qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont
+bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.
+
+_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse
+à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la
+masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des
+flots.
+
+La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend
+continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer;
+elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants
+et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller
+lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin
+tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement
+de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend
+parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de
+hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe
+de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux,
+il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de
+la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment
+rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil
+et chaleur.
+
+Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et
+admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment
+puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces
+roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les
+Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute
+l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui.
+Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses;
+imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de
+moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal
+amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur
+tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés
+à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue
+au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins
+godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées
+à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du
+fleuve.
+
+C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville
+de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de
+Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement
+engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant
+dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse
+fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait
+prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi
+jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.
+
+Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins
+d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop
+riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai
+remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans
+ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange:
+un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large
+qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe
+effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin
+dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage
+de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une
+gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage;
+je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me
+verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.
+
+Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons
+dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre
+disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté
+de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et
+d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne,
+les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont
+garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas
+d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur
+action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours,
+même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.
+
+Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner
+la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues
+tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin
+nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages
+conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de
+ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des
+siècles.
+
+En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route
+continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents
+et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que
+tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général
+de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
+en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre
+époque.
+
+Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous
+rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu
+en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent
+désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont
+tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
+nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de
+grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
+approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une
+borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de
+Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.
+
+_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux
+maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.
+
+_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a
+plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches
+à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête
+quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est
+sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille
+et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
+cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté
+dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne
+pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à
+tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique,
+les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous
+éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures
+automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:
+_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire,
+caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au
+genou par des flots d'étoffe.
+
+En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui
+rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est
+un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait
+demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté,
+puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps
+de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la
+curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation
+automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.
+
+La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale
+maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que
+nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine
+terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.
+
+Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud.
+La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant
+Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et
+qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air
+comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous
+fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux
+tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que
+nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous
+plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût
+pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le
+dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable
+oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était
+établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux
+raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils
+furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore
+tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de
+pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps,
+oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes
+tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4].
+
+ [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne,
+ mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués
+ entre Tarragone et Tortosa.
+
+
+ Jeudi, 15 août.
+
+Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos
+lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.
+
+Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont
+les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de
+dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier
+nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui
+cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
+maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait
+plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à
+présent!
+
+La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au
+milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge,
+de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui
+cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol
+est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits
+pendant qu'il en reste encore.
+
+Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient
+déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé
+tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage,
+puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans
+interruption.
+
+Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà
+_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse
+nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom
+bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons
+carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de
+son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument
+mauresque.
+
+Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions
+gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir
+les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire
+la haie sur notre passage.
+
+A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la
+ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes
+toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute
+cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence.
+Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous
+arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour
+étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma
+aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où
+nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours
+avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute
+pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement
+vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de
+toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis
+à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,
+c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie:
+figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.
+
+Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que
+l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une
+aussi prodigieuse quantité de moutards.
+
+En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est
+devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de
+Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche
+digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première
+vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie
+et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence!
+Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce
+satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je
+le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et
+ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en
+mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous
+cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur
+les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent
+incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.
+
+Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt
+la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous
+sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en
+hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le
+pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes
+hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers
+s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_
+au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont
+un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de
+grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera
+sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à
+Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en
+outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait
+parfum, essences, boissons.
+
+Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et
+s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette
+saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le
+feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois
+les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de
+grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un
+usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de
+l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa
+complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou
+se dessèchent.
+
+Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de
+délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver,
+c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres
+qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante
+couche de poussière!
+
+_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît
+au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons
+décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique
+métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance
+acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais.
+C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
+appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de
+Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de
+poussière ici de votre temps?
+
+Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant
+que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts
+plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves,
+tantôt aiguës.
+
+La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol
+rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est
+couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la
+_huerta_ de Valence.
+
+Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants,
+c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence
+il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle,
+tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de
+15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68
+kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.
+
+Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur
+un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se
+respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous
+avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien
+entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte
+dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes
+tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.
+
+ [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à
+ Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.
+
+ C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus
+ mauvaises de toute l'Espagne.
+
+Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y
+trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement
+exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse
+qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et
+de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer
+l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec
+quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim,
+nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais
+qu'était surtout en la circonstance: un bain.
+
+Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger
+notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur
+dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de
+Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans
+laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
+rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.
+
+Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très
+marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les
+Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures
+en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin
+indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée
+depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les
+Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq
+siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe
+et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la
+plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
+conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence
+en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de
+domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court
+intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête
+temporaire de Valence par le Cid.
+
+_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz
+Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de
+Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire
+du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous
+le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le
+prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid
+de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi
+don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils,
+les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants,
+dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne
+catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et
+l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et
+des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la
+Galice et une partie du Portugal[6].
+
+ [6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548.
+
+Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux
+roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres.
+Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de
+leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don
+Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit
+à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui
+de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge
+qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.
+
+Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège
+de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
+toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de
+Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir
+trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit
+pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte
+que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de
+Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à
+ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le
+Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par
+les courtisans contre le valeureux chevalier.
+
+Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et
+mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux
+combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire
+ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition,
+avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
+de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans,
+le bannit de son royaume.
+
+Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa
+fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à
+Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que
+s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.
+
+Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée
+et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient
+ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les
+Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse
+qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes
+arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte
+de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée
+_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes
+du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques,
+razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un
+si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus
+longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque
+nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt
+parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda
+pardon et honneurs.
+
+Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre
+le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en
+empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]:
+
+«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa
+coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les
+provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société
+de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en
+croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les
+contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les
+roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment
+où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous
+un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue
+la délivrera.»--Parole qui remplit les coeurs d'épouvante et qui fit
+penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait
+bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son
+amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par
+son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»
+
+ [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy.
+
+ [8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.
+
+ [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures
+ firent leur apparition en Espagne.
+
+En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis
+lors Valence s'appela Valencia del Cid.
+
+Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son
+entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour
+lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
+disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et
+ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats
+lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de
+plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant
+Valence pour la reprendre aux infidèles.
+
+Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes
+pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce
+fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus
+fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années
+après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de
+nouveau à regagner leurs vaisseaux.
+
+Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa
+mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses
+derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
+leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il
+voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
+possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il
+avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que
+les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il
+voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à
+remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes
+ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut
+laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une
+formidable invasion arabe.
+
+La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours
+après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit
+des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit
+la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les
+flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé
+de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de
+fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de
+bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par
+leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait
+toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
+et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait
+apportés.
+
+Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée;
+sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à
+la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation
+devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures
+s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement
+après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient
+la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de
+l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10].
+
+ [10] En 1909.
+
+Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros
+légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en
+puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus
+intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle
+grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa
+vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits
+d'après des documents authentiques.
+
+Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la
+permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux
+cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc
+du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains
+qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
+Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs
+poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
+poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:
+
+«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous
+avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
+aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur
+lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].»
+
+ [11] _Chronique du Cid_, chap. 11.
+
+Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en
+reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au
+rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.
+
+Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons
+vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville
+espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade
+publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la
+population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du
+soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de
+long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
+Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue
+construction à dix arches d'origine mauresque.
+
+A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se
+dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la
+même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée
+d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence.
+
+C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse,
+fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces
+curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe
+inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges,
+de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute
+une série de sous-processions, de processions partielles, qui se
+promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents
+et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On
+voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits
+d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et
+d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
+suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés
+qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un
+détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche
+lente et triste.
+
+_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et
+bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe
+mandarines, oranges, citrons et raisins.
+
+Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont
+installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
+
+De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes
+nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et
+la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
+nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici
+vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi;
+il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est
+toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
+
+
+ Vendredi, 16 août.
+
+Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au
+soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
+
+La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement:
+un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La
+plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une
+pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel
+édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour
+du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue,
+octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au
+sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche
+de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta.
+C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient
+une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant
+la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place,
+siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque
+qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous
+les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu
+d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout
+le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations,
+réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu
+d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont
+le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée
+dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne
+ont eu la même intelligence!
+
+Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_,
+le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien
+Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
+plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la
+Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes
+aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse
+et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris
+autant que charmés devant pareille merveille.
+
+Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de
+Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble
+assez approchant des Torres de Serranos[12].
+
+ [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier.
+
+Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin
+Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences
+rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle
+nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés,
+les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
+effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce
+que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le
+rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du
+geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté,
+commodité ou confort sont superflus!
+
+En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse
+surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai
+volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
+boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très
+suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des
+touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement
+outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement
+de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il
+de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons
+glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges,
+absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_,
+_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_,
+_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_.
+
+C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse
+clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si
+intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on
+dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement
+puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il
+devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel
+est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a
+le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne
+faire qu'un avec le soleil.
+
+Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je
+m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
+
+Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent
+midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je
+ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités
+sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter
+toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons
+décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
+
+C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures
+après midi.
+
+En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que
+pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de
+kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
+
+A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du
+chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce
+festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés
+à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des
+provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
+
+Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on
+distingue le paysage comme en plein jour!
+
+_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense
+que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre
+passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites
+villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!
+
+Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau
+dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a
+disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne
+quitterons plus jusqu'à Alicante.
+
+Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une
+autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que
+par un petit chemin; il faut ouvrir l'oeil et soigneusement scruter
+ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un
+complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à
+propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui
+est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre
+l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné
+d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en
+est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon
+si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure
+entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit
+chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le
+rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile,
+avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
+s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter
+de ce qui venait de se passer.
+
+Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_.
+
+Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole
+composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui
+déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de
+clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent
+des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non
+moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et
+bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont
+noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On
+n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de
+dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de
+tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes
+villes, et encore!
+
+Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on
+dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale.
+Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante.
+
+Il est minuit, nous ne désirons que des lits.
+
+Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par
+suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux
+fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur
+les billards!
+
+Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre
+les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos
+propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois
+hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et
+sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens
+qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la
+fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose
+en moins encore.
+
+Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante
+pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de
+l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy,
+ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.
+
+L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse
+sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant
+accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux
+murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne
+et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.
+
+Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre
+famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en
+donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des
+meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du
+dessin.
+
+La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol
+très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse
+dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce
+qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont
+généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont
+fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur
+considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et
+filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent
+les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou
+en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se
+peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un
+rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
+à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent
+coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large.
+Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer,
+j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies
+de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
+pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!
+
+Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin.
+
+ [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de
+ Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué).
+ Bonne de Jativa à Alcoy.
+
+Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un
+ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir
+entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est
+obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la
+nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser
+quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont
+libérateur.
+
+Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite
+lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui
+obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda
+sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del
+Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,
+l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner
+que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du
+moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.
+
+[Illustration: ALCOY]
+
+
+ Samedi, 17 août.
+
+Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.
+
+Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues
+qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule
+le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses
+usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de
+couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
+les «belles valences».
+
+C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au
+fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes
+et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
+et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte
+plus de 30 000 habitants.
+
+L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges
+espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites
+mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.
+
+Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous
+mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.
+
+La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la
+meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons
+du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une
+agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.
+De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit,
+mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous
+faire voir distinctement le paysage.
+
+Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que
+les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable
+brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est
+levé, la chaleur commence.
+
+Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite
+et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_.
+Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand
+cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière
+de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et
+pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes.
+Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers!
+Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines
+gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement
+semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous
+avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors
+nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les
+femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien!
+à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles
+s'éventaient!
+
+Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous
+atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très
+belle vue sur cette région de montagnes.
+
+L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets
+sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en
+rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui
+couvrent Alicante.
+
+_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons
+étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux
+château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des
+oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville
+qui paraît importante et assez riche.
+
+Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune
+végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien
+cultivées.
+
+En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se
+fait moins bonne.
+
+Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14],
+jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition
+de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux
+immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.
+
+ [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un
+ peu poussiéreuse).
+
+Il est 5 heures et demie du soir.
+
+Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment
+ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter
+de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel,
+voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France,
+ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les
+perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est
+parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation,
+le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée.
+Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut,
+en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.
+
+Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers,
+est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du
+jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la
+musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas
+helladas dans les nombreux cafés ou cercles.
+
+Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les
+palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes
+d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient
+encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.
+
+J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º
+j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici
+en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne
+sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on
+en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier,
+dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent
+absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
+tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui
+passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre
+aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les
+demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux
+cirages!
+
+Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à
+Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient
+leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme
+féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes,
+depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont
+elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église,
+elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide,
+elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles
+ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles
+s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la
+promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez
+elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté!
+L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
+vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une
+minute en repos.
+
+
+ Dimanche, 18 août.
+
+Alicante m'a plu énormément.
+
+C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le
+tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux
+séjour d'hiver pour les malades.
+
+[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE]
+
+La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues
+et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons
+sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air
+mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de
+la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir
+l'Espagne au temps des Maures.
+
+Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et
+les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très
+arabe.
+
+Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de
+taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
+fardées outrageusement.
+
+L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se
+promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses
+blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du
+tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château
+de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur
+particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec
+le bleu sombre de la mer.
+
+Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et
+_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils
+produisent sont succulents, mais chauds, chauds!
+
+A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il
+nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante.
+Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais
+quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!
+
+Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés.
+C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette
+désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure
+du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les
+vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de
+rêve.
+
+La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres,
+mais pour rester toujours très poussiéreuse.
+
+A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord
+quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs
+pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.
+
+Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt,
+mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant,
+on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques
+instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés
+là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La
+route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de
+toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers
+le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe:
+«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau
+bienfaisante.
+
+Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit
+la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de
+blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent
+de rose. Un véritable coin d'Afrique!
+
+Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de
+cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux
+haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville
+merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.
+
+[Illustration: ELCHE]
+
+_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même
+une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les
+habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites
+maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque
+paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles
+étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste
+d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens
+temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même
+style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient
+puissamment implantés dans ce pays.
+
+La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et
+bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais
+forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une
+netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les
+moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
+
+_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un
+air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques
+étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,
+les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement
+au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes
+des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être
+presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
+l'Afrique?
+
+Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
+
+La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est
+excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de
+voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants
+cavaliers maures.
+
+On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une
+huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis
+une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne
+rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne;
+c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste
+étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se
+faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre
+chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de
+rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur
+l'auto pour nous tirer d'embarras.
+
+Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est
+tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne.
+C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le
+dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès
+aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre
+africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis.
+Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour
+qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer
+que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de
+chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
+
+Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape
+fixée pour le coucher.
+
+Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous
+ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et
+propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels
+d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de
+discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est
+une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de
+la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!
+
+ [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais
+ poussiéreuse.
+
+
+ Lundi, 19 août.
+
+Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute
+l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9
+heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que
+le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il
+fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on
+peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est
+parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus
+près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à
+Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on
+est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont
+de véritables morsures.
+
+Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une
+promenade dans la ville.
+
+Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos
+regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui
+se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très
+spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme
+Florence, par son clocher.
+
+Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_
+pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité
+de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté
+et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la
+semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes
+chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant
+Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés
+d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues
+habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont
+généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus
+remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes;
+l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour
+de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle
+exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession.
+Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner
+à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur
+ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les
+plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués
+sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous
+ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il
+est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se
+partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que,
+malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent
+pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.
+
+C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec
+le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à
+mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces
+sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant,
+puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans
+la même oeuvre.
+
+Les statues polychromes de Murcie sont l'oeuvre du sculpteur espagnol
+_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture
+espagnole et le premier dans son genre.
+
+Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste
+esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur
+la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage
+se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos
+yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était
+offert.
+
+N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on
+voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous
+suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y
+est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence,
+Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes,
+originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant
+attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un
+instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit
+dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on
+ne se lasse jamais.
+
+Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne
+d'Espagne!
+
+Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi?
+Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à
+dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.
+Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade,
+il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne
+en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons
+depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre,
+d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre
+ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.
+
+Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite
+faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes
+exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la
+verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable
+marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons
+et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
+absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune
+espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils
+ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble
+presque un particulier accoutrement.
+
+Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_,
+vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.
+
+A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil,
+sous la capote entièrement déployée.
+
+On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée
+de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout
+d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route
+reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche
+de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes
+espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles
+vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque
+l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au
+cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus
+longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le
+plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.
+
+Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont
+desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la
+rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un
+plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du
+garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme
+soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient
+déjà au tréfonds de nos estomacs.
+
+A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il
+y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en
+soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je
+crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record
+de toutes les poussières!
+
+On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière,
+devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de
+cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
+moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la
+poussière joue tous les rôles de l'eau.
+
+La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride
+et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau;
+la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux
+feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes
+grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec
+plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas
+faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes
+passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante
+expérience.
+
+D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de
+la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les
+fruits donnent lieu à un assez important trafic.
+
+La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux
+conservent une large place dans la culture de ces terres.
+
+Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de
+grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une
+colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio
+Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants.
+
+Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble
+détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue
+au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes
+les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui
+sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu,
+vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles
+succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des
+grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier
+château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.
+
+Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà
+enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions
+soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A
+gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous
+prenons, c'est la direction de Grenade.
+
+Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.
+
+Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes
+conviendra admirablement pour y établir notre camp.
+
+Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent
+nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les
+auberges des villes que nous traversions. Cette question est
+parfaitement juste et je vais y répondre.
+
+Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent,
+nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées
+pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande
+confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que
+nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde
+raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de
+bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un
+tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous
+avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable
+que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec
+les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées
+dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas,
+que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous
+satisfaire?
+
+Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine
+la route; la table.. oui, nous avons une table et un service
+complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal
+(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les
+lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.
+
+Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de
+lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
+spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis
+reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien
+vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.
+
+Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners
+en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et
+qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc,
+les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts
+et nous reprîmes notre route.
+
+Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et
+désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord,
+puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a
+abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas
+échelons des sierras aux maigres végétations.
+
+Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la
+chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il
+fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!
+
+Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà
+reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué
+les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville
+on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la
+vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes
+sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de
+la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la
+_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes
+montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va
+vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme
+s'il faisait jour.
+
+La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle,
+car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en
+plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le
+sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur
+lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme
+la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de
+Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le
+mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici
+que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il
+tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de
+troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le
+roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_.
+
+Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais
+vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu;
+c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien,
+Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite,
+il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et
+plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage
+par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière
+électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus
+petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent
+toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les
+chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité
+doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.
+
+Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses
+fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un
+caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde
+descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des
+pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux
+canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une
+demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.
+
+A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une
+rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y
+a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend
+à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour
+regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
+d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit.
+La lune vient de se cacher!
+
+Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous
+une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour
+maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les
+deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant
+sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto
+touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout
+à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au
+travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords,
+combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas
+affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi
+résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous
+passâmes enfin.
+
+Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25
+pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin
+se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route
+espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans,
+décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue
+aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces
+chemins en Espagne, et sur de courts trajets.
+
+Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il
+arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios
+qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios
+non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque
+un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné
+un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent,
+c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route
+vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous
+successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire
+différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de
+roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et
+circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles
+et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être
+cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous
+n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le
+chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres
+en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le
+sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.
+
+Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je
+l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore,
+et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements
+dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont
+en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route,
+bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans
+quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana
+Menor!
+
+Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape:
+il est une heure du matin.
+
+_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le
+choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda
+Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale,
+simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins
+bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie
+de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre
+caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que
+nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta
+finalement entre les... pattes des puces.
+
+Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre
+disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était
+haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre,
+scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut
+passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!
+
+Je me souviendrai longtemps de Baza[16].
+
+ [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en
+ général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de
+ Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza.
+ Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar,
+ caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza.
+
+
+ Mardi, 20 août.
+
+Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout
+aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le
+second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette)
+aux champignons, qui était certainement très proche parente des
+omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable
+à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin
+zoologique de Barcelone.
+
+Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du
+soir.
+
+Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une
+montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville
+noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint
+les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions
+élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La
+route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant
+seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans
+d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux.
+A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes
+habitées par des gitanos.
+
+On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le
+paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient
+verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.
+
+_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée
+au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois
+que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus
+fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la
+désolation des déserts d'où l'on sort.
+
+Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans
+la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps
+surmontée de son _Alcazaba_ mauresque.
+
+De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est
+l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du
+terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous
+les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles
+que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix,
+il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres
+qui séparent cette ville de Grenade.
+
+Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est
+barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à
+l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés
+qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux,
+qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru
+infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut
+complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut
+travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous
+étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux
+savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de
+l'autre côté de l'obstacle.
+
+Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du
+même genre.
+
+Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à
+gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser
+le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous
+suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto
+n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en
+un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin
+notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.
+
+On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de
+terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques
+rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement
+retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous
+côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de
+ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands
+et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai
+ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'oeil nous fûmes
+entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne
+connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points
+d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points
+d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang
+étranger.
+
+Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air
+mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils
+n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant
+notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur
+particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines
+septentrionales: nous les quittâmes.
+
+Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de
+l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade,
+mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de
+voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des
+montagnes.
+
+Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs
+nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien
+plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles
+abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison
+est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans
+interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement
+on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement
+dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte,
+on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
+route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros
+bourdon.
+
+Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le
+désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
+toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une
+arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous
+descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable
+garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que
+d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles
+de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses
+détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui
+semblent appartenir à l'empire de la Mort.
+
+Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet
+saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante
+encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant
+de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les
+kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera
+jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre
+des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt
+à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout
+là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au
+sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement
+le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces
+hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur
+notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand
+triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra
+Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles.
+
+Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se
+précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au
+flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore
+beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là
+après la moindre pluie.
+
+Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens
+Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les
+pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il
+ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons
+d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures
+du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard
+tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_.
+
+ [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à
+ Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente
+ dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué.
+
+L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme
+lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable
+boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques.
+Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne
+le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en
+Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants
+de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques
+accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la
+voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer;
+enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère
+que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la
+force de me fâcher.
+
+
+ Mercredi, 21 août.
+
+Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est
+d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant
+toute autre chose.
+
+Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de
+l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les
+merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille
+et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se
+dressant au sommet d'une colline boisée.
+
+Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par
+le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite
+de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une
+merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse
+et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus
+belle collection de pierres précieuses!
+
+Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car
+il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre
+la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention
+s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la
+civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait
+jamais connue la chaude Ibérie.
+
+Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs
+couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est
+entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve
+en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à
+l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe
+la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du
+palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très
+haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur
+sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a
+une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une
+admirable vue sur Grenade.
+
+C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de
+l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des
+califes.
+
+De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont
+la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit
+à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit
+son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut
+édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès
+qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais
+ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour
+le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et
+se trouve subitement dans cette oasis.
+
+La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui,
+serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines
+chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de
+prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la
+fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
+courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de
+cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau
+à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les
+roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir
+des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée...
+mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.
+
+On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très
+gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même
+artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû
+passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait,
+paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque
+pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour
+des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas
+toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à
+rester uniques et pures en leur splendeur.
+
+Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à
+gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement
+féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348
+et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois
+maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las
+algives_, devant la façade du palais mauresque.
+
+Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec
+des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le
+traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est
+effectivement d'un goût très agréable.
+
+En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards
+en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de
+Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
+l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il
+démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances
+arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
+Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut
+cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la
+renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'oeuvre de goût,
+de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour
+circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle
+devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux.
+Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro
+Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en
+a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_.
+
+La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations
+mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus,
+crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
+toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on
+pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.
+
+D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des
+descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout
+Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
+Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer
+une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je
+voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
+succession de merveilles.
+
+C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour
+le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement
+savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
+chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent
+encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_
+avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu,
+la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces
+lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures
+d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des
+fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.
+
+Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés
+avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige,
+à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.
+
+La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle
+des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des
+Deux-Soeurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
+la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses
+trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur
+Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un
+palais de fées.
+
+[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES]
+
+Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux
+tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances
+fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
+en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et
+brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
+rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans
+les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une
+réalité qui tient du songe.
+
+On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.
+
+L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans
+le ciel!
+
+C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation
+forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché
+et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
+du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.
+
+Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra
+au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe:
+l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus
+réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
+un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité
+effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au
+coeur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous
+sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une
+muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie
+l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des
+Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une
+nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
+des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles,
+_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château
+fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la
+foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les
+Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires
+arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons
+l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante
+de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et
+canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de
+la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte
+de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant
+nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville
+de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent
+à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.
+
+Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent
+les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées
+tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro,
+couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour
+ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio
+Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée.
+
+Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts
+des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières
+toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur.
+Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile,
+grande oasis au seuil du désert andalou.
+
+La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une
+irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus.
+Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme
+dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte
+méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
+à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans
+l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la
+_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.
+
+Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus
+élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux
+_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans
+et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux
+rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
+La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des
+salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard,
+c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et
+fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent
+une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les
+collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
+maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à
+ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse.
+Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui,
+un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.
+
+ [18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en
+ chapelle.
+
+ [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte.
+ Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
+ l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la
+ couronne.
+
+Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est
+procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans
+une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer
+le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il,
+tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes
+allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent
+au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la
+silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la
+forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout
+ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est
+donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles
+de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
+sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous
+les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété
+de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce
+séjour de la paix et du repos le plus raffiné.
+
+Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une
+petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est
+l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le
+bien-être de ces lieux.
+
+Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures
+et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si
+dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
+différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si
+menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne
+connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.
+
+Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux
+petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles
+tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
+dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord
+ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce
+village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance
+qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage
+de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes
+l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la
+vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une
+grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours
+Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique,
+la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines
+vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la
+maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison
+arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque
+où rien ne pouvait justifier le rapprochement.
+
+C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est
+là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que
+plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que
+l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la
+véritable Grenade des Maures.
+
+L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens
+murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps
+des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique.
+On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de
+soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air,
+est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à
+la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et
+l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse
+des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne
+des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
+une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides
+durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages
+espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant
+ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont
+les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées
+jusqu'à nous.
+
+Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_
+conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe
+de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.
+
+En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des
+gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au
+flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin.
+Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir
+les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
+bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la
+Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles,
+étaient autrement curieux.
+
+A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment
+où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses
+petites observations.
+
+La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la
+plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense
+cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du
+mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et
+les promenades qui bordent le rio Génil.
+
+J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent
+Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les
+nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui
+sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_
+qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent
+des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la
+sierra Nevada.
+
+La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera
+du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver
+et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le
+_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux
+charmants où l'oeil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir,
+assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil,
+devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
+loisir admirer la beauté du coup d'oeil que présente alors Grenade:
+la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son
+imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle
+paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on
+pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main;
+les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers
+rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige
+en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle
+autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine
+circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent
+gracieuses, sans chapeaux, un seul oeillet rouge sang dans leur
+chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont
+guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir
+ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire
+ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux
+aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures
+efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants.
+Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures
+entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
+leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques
+assez cocasses.
+
+Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule,
+exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes
+d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles
+l'âcre odeur de leur race.
+
+Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à
+cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
+sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'oeil de
+feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir
+leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
+fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.
+
+Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment
+répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau.
+Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie,
+c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans
+rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
+a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son
+liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa
+clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un
+grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a
+une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a
+même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un
+grave bourricot.
+
+Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure
+très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
+aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons
+traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe
+quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore
+pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant
+plusieurs heures.
+
+
+ Jeudi, 22 août.
+
+Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de
+l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par
+les souverains nassérides.
+
+Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle,
+n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela
+nous a paru plus magnifique encore qu'hier.
+
+Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les
+dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils
+imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats
+ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur
+lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme
+de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils
+ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces
+galeries dignes d'un palais céleste!
+
+Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la
+restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé
+qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses
+merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles
+qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
+revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures
+étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et
+aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et
+dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue
+ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de
+fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une
+infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles
+en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on,
+que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non,
+l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes
+les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules,
+ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
+des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement
+correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
+splendeur.
+
+Dans la salle des Deux Soeurs--qui doit son nom à deux grandes dalles
+de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable
+_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui
+est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent.
+Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la
+défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les
+derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des
+commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain
+d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête
+de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à
+l'expulsion prochaine.
+
+Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait
+que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir
+défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
+arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à
+Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne
+mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant
+à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes,
+devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du
+même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les
+_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de
+l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de
+nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et
+peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour
+retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou
+mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les
+montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs.
+En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf
+le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
+Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi
+le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant
+cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que
+Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui
+construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être
+la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
+Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause
+de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées
+catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey
+chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de
+remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492.
+Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où
+étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils
+emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!
+
+Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_.
+Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu
+de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois
+parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la
+grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale)
+qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques
+(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe
+le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement
+dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout;
+intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent
+à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a
+trois sacristains et par suite trois étrennes!
+
+L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la
+suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés
+à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un
+admirable chef-d'oeuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose
+de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne
+mauvais goût!
+
+Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête
+d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à
+gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une
+cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si
+bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs
+frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse
+des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero,
+la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges,
+leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple
+réellement différent du nôtre.
+
+Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de
+nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France
+et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des
+chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes!
+
+
+ Vendredi, 23 août.
+
+Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand
+matin.
+
+Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du
+climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes
+qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la
+voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les
+malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque
+service à leur demander.
+
+A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la
+tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous
+rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin
+ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a
+demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni
+pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48
+pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas
+de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre
+intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles
+exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir
+visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
+ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà
+bien la fierté espagnole!
+
+Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre
+doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.
+
+Adieu Grenade!
+
+Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres;
+de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs
+de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y
+a encore de l'eau.
+
+La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces,
+on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque
+Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête
+de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en
+jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.
+
+Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les
+premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche
+Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui
+lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade
+qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.
+
+_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément
+teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue.
+Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille;
+de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine
+renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
+se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes
+d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre
+les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse
+dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce
+qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils
+s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de
+pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement
+nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de
+l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus
+parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules
+ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur
+petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
+happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu
+au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
+Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on
+suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière
+d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.
+
+Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant
+nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier
+aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
+Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent
+au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
+comme des bataillons en manoeuvre.
+
+_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien
+de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir
+d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici
+nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans
+l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable
+Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes
+se font ici plus méchantes et peureuses!
+
+Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive
+à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de
+chèvres!
+
+Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie
+comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu
+d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très
+remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du
+manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des
+pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit
+mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur,
+des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je
+ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux
+plus mauvaises routes de par ici.
+
+A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.
+
+Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs
+aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en
+pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus
+piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages
+enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes
+d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
+l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les
+grandes villes, la vie, les moeurs, les costumes deviennent de jour
+en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans
+la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement
+on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de
+l'Espagne de jadis.
+
+Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre,
+de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à
+chaux. Aussi loin que l'oeil peut voir sur le pays ondulé, on
+n'aperçoit plus un seul arbre.
+
+_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se
+sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder
+passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.
+
+D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là
+inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme
+exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant
+sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on
+avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une
+couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent.
+Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les
+incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en
+vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser
+un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si
+gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin,
+il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que
+nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des
+kilomètres et toute plainte serait superflue.
+
+Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route
+plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le
+Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20].
+
+ [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.
+
+On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole
+religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La
+Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains
+des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont
+défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut
+construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200
+mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains.
+Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la
+province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
+aux deux Sénèques.
+
+Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du
+Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la
+chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de
+la plus belle vue panoramique de la ville.
+
+De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive.
+Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de
+la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche,
+la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux
+colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de
+l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont.
+A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et
+montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.
+
+A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore
+assez bien conservés.
+
+Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle
+notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent
+percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est
+restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède
+que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver
+des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous
+ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le
+labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux
+_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la
+mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une
+rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel
+Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.
+
+C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus
+élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la
+règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la
+journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à
+midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
+remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre
+évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien
+aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
+L'hôte, la bouche en coeur, nous répond que la glace qui se consomme
+à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train;
+or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de
+glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes
+qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
+même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville,
+c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce
+qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ,
+tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.
+
+Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.
+
+Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement
+irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est
+aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de
+blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité
+aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.
+
+Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le
+nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque,
+métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous
+les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était
+alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
+d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.
+
+En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante
+fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes,
+les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait
+de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance
+des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
+l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et
+la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui
+l'emportèrent avec eux.
+
+Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle
+est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants
+qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en
+un trop vaste habit.
+
+Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés
+conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est
+exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui
+furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses
+sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les
+Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles,
+reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme
+s'ils en étaient sortis d'hier seulement.
+
+Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes
+de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la
+pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons
+peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si
+l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre
+des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop
+de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en
+construire de nouvelles.
+
+Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des
+maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses
+habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant
+la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles
+supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs
+qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très
+proprement vêtus me demander _cinco centimos_.
+
+Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.
+
+L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon
+chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des
+merveilles du monde.
+
+La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation
+arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
+résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.
+
+C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la
+demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière.
+Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt
+d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est
+l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté.
+C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
+l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de
+tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.
+
+L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle
+qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est
+la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes,
+symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de
+la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes
+allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond
+uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine,
+remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On
+conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être
+incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée
+de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes
+omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en
+rien l'harmonie générale.
+
+Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il
+y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances,
+jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute
+encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.
+
+Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'oeuvre.
+Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de
+mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les
+sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.
+
+On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines
+ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent
+tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères,
+aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.
+
+Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler
+la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se
+perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut
+s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de
+l'islam.
+
+Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était
+chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains
+qui en ont fait leur tanière.
+
+Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable,
+l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je
+l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait
+attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds,
+détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de
+la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais
+goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse
+dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la
+mosquée.
+
+Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le
+palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
+d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument
+leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art
+le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une
+faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a
+nullement nui à la beauté de ceux qui restent.
+
+Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu,
+un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie
+du chef-d'oeuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même
+Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale
+au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour
+l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce
+que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous
+construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant
+n'existe nulle part dans le monde.»
+
+
+ Samedi, 24 août.
+
+La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran
+Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général
+Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495
+et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand
+Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et
+de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants
+de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux
+heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de
+faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des
+Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont
+ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés
+d'escopettes et de _navajas_!
+
+La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage
+bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et
+maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point
+trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible
+qu'on le prétend en France!
+
+L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!...
+Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre
+légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous
+de tout ne se vérifie toujours pas.
+
+A 4 heures du soir, en route pour Séville.
+
+Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux
+pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route
+par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui
+forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou,
+nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
+l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier.
+Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente,
+malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin.
+Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes,
+trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser
+de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une
+affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40
+kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
+
+On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va
+principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous
+sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies
+silhouettes.
+
+Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le
+soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
+printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps
+c'est le spectacle désolant du vide infini.
+
+_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons
+basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
+
+On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route
+devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville
+toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de
+l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement
+caressant!
+
+La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade,
+qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes
+bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable
+cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient
+consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il
+faut pour frire!
+
+La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue;
+ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses
+maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de
+petits chefs-d'oeuvre, sont serrées les unes contre les autres;
+ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du
+soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les
+murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes.
+Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des
+minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.
+
+Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des
+anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites
+où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.
+
+Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.
+
+_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que
+de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent
+comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces
+brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer
+avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
+peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien
+tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!
+
+La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de
+laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée
+comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est
+une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville
+était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son
+apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux
+assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une
+population compacte et remuante.
+
+_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait
+_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a
+découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande
+quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter.
+Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar
+mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses
+maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses soeurs, un air
+absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.
+
+On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien
+conservé et très grandiose.
+
+Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit
+qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce:
+poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de
+kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement
+l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.
+
+De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la
+route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante
+empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant
+on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans
+les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces
+villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres
+étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.
+
+Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule
+après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à
+son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore
+au-dessus de son ancien séjour.
+
+L'Espagne fut arabe.
+
+Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les
+villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez
+lesquels son sang se reconnaît encore.
+
+L'Espagne est restée arabe.
+
+Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le
+caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_,
+petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers
+de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des
+maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres
+écrasant les grains.
+
+C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous
+viendrons chercher bientôt.
+
+Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les
+trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes
+donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous
+quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique,
+s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons
+de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés,
+animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place
+plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense,
+sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une
+autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et
+enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21].
+
+ [21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona,
+ détestable de Carmona à Séville.
+
+Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et
+luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y
+est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est
+détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une
+fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des
+fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios
+espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que
+cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans
+les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à
+colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque
+aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine
+renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs
+inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément
+d'appétit qui était résulté de cette vision.
+
+
+ Dimanche, 25 août.
+
+Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et
+Séville l'Andalousie riche.
+
+Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est
+commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir,
+que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires,
+en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes
+boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées,
+d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent
+avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un
+agréable séjour au milieu du désert andalou.
+
+Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue,
+c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la
+ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de
+vigueur, a su rester capitale.
+
+C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se
+sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville
+a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à
+Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en
+tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne
+_flamenco_.
+
+Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol
+a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure.
+Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant,
+du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont
+les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements
+obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de
+coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas,
+et les oeillades des cigarières, et les effets de torse des toreros,
+tout cela est flamenco!
+
+Cette disposition particulière de caractère est générale chez
+l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez
+l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se
+puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population
+sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.
+
+Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous
+sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et
+leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en
+font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France
+aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros
+sont Andalous.
+
+Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs
+qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps
+souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs
+cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le
+chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un
+oeillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur
+la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes;
+dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio
+que possède toute maison d'Andalousie.
+
+Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une
+cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de
+colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage,
+elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un
+velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
+dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques
+l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille
+à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards
+des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui
+est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la
+plus grande partie du temps.
+
+L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle
+devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une
+aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom
+primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir
+de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se
+disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville
+éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César
+passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se
+souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas
+Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.
+
+Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en
+première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque
+temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat
+de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248,
+mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était
+appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête.
+Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi
+un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
+découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui
+pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.
+
+Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son
+Alcazar.
+
+L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de
+la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par
+les Castillans; il n'en est pas moins oeuvre authentique, ses
+restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but
+par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre
+le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
+son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la
+réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle
+la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les
+travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers
+descendants espagnols.
+
+ [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de
+ Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il
+ réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait
+ largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri
+ de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à
+ la fois la couronne et la vie.
+
+L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une
+forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,...
+les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très
+hautes murailles.
+
+A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à
+l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série
+de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux
+conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt
+de la copie d'art que de l'art proprement dit.
+
+Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se
+plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément
+modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour
+qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.
+
+Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_.
+Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées
+de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant
+là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront
+mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers
+et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de
+repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le
+repos du corps, la satisfaction des sens.
+
+Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la
+_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette
+fois, voilà une oeuvre catholique espagnole qui est de bon goût.
+C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale
+de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui
+soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une
+coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est
+pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée
+par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes
+gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont
+se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux
+et imprécis au-dessus du choeur de la _capilla mayor_. Il faudrait
+des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de
+cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture
+et de sculpture.
+
+ [23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art
+ arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la
+ reconquête catholique.
+
+Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté
+la _Giralda_ produit un effet si superbe!
+
+La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique.
+Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur
+l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour
+du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet
+d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette
+(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est
+le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième
+siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a
+près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale
+au voyageur la capitale de l'Andalousie.
+
+Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant
+la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le
+soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent
+de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur
+les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation
+vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la
+cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où
+peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou
+civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air
+crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des
+estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses
+commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en
+faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il
+y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année
+comme cela!
+
+_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse
+et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la
+journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,
+arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont
+interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_,
+immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le
+Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc
+Marie-Louise.
+
+Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne
+joyeuse et bourdonnante.
+
+
+ Lundi, 26 août.
+
+Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs
+de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas
+autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières
+y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter
+singulièrement les regrets de mon ami Adrien!
+
+Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite
+les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes.
+Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite
+_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des
+cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses
+tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent
+complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous
+de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y
+rendent pour leurs affaires, l'élégant désoeuvré qui va au cercle, la
+jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur
+qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des
+gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en
+quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs
+retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque
+récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant
+une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne
+sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas,
+les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours
+la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent
+curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.
+
+Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout
+le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants
+de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres
+touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent
+par se gratter aussi!
+
+Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté
+_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte
+maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras,
+Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga,
+Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut
+changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route
+nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que
+la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant
+accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur
+plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire
+suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir
+ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200
+kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela
+près!
+
+Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par
+laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route
+royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure,
+quoique bien raboteuse encore.
+
+On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu,
+mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de
+véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au
+milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une
+route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de
+loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la
+vitesse.
+
+Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au
+milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas
+le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de
+grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces
+troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne
+manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu
+cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur
+comme dans du beurre!
+
+En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques
+kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
+pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont
+si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de
+Barbarie.
+
+Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et
+riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape
+au retour.
+
+Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de
+nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun
+poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés
+auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout
+exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les
+Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui
+nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller
+pour demander notre chemin.
+
+Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie
+du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de
+petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_.
+Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.
+
+Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant
+derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit,
+sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière
+éclatante à la nuit sombre et sans lune.
+
+Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement,
+plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous
+viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.
+
+Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée,
+c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une
+interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais
+encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette
+ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé
+nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à
+Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la
+ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse
+l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au
+commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne
+route.
+
+_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien
+spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de
+Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de
+caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est
+située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan,
+ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et
+bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de
+descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs
+centaines d'années avant Jésus-Christ.
+
+En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete,
+d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie
+de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous
+apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui
+semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout
+de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés,
+nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre
+l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à
+l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux
+suivant l'état de la route.
+
+Celle-ci continue cependant toujours très roulante.
+
+_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants
+prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de
+Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré
+leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent
+déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des
+oeuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les
+travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement
+le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années
+avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait
+caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que
+soupirent les pneus.
+
+Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous
+et poussière.
+
+En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent
+fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas
+atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à
+notre but.
+
+Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras;
+brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais
+salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons
+un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis
+l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les
+lumières d'une nouvelle ville.
+
+C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie.
+Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses
+soeurs très brillamment éclairée.
+
+Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre
+ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des
+deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau,
+hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan
+gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit
+rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de
+quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large
+souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol
+horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.
+
+A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes
+espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la
+fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!
+
+Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans
+lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je,
+une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé
+de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les
+garde-boue aux murailles.
+
+On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et
+ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu
+l'honneur de réunir tous nos suffrages[24].
+
+ [24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de
+ Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera
+ à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez;
+ mauvaise de Puerto-Real à Cadix.
+
+Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant
+au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance
+à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
+agréablement.
+
+
+ Mardi, 27 août.
+
+_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville,
+dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les
+Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant
+Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit
+territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et
+longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer.
+De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues
+verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a
+obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a
+fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
+aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une
+physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins
+tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs
+miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes
+et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des
+nuits étoilées sur l'Océan sans limites.
+
+Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses
+maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel
+badigeon blanc.
+
+Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui
+charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie,
+c'est un admirable coup d'oeil; aussi les Espagnols, voulant exprimer
+son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse
+d'argent.
+
+Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de
+bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut
+toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait
+bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire
+encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci
+qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir
+d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les
+Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
+furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même
+commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et
+y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix
+était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les
+villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis
+l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et
+dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de
+l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions
+espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse
+les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître
+la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle
+n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte
+progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son
+trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix
+depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son
+ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui
+va toujours s'appauvrissant.
+
+Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées,
+où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort
+intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très
+grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture
+de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.
+
+Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le
+tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
+ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés
+au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un
+tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
+nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui
+reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud,
+la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real,
+La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme
+un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux
+flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable.
+Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se
+perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la
+pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir,
+plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure
+du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où
+Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La
+Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.
+
+Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite
+que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située
+dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile
+de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière
+oeuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son
+échafaudage et mourut des suites de cette chute.
+
+Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles
+petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple
+très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à
+franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement
+jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance;
+Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par
+leur beauté et leur... désinvolture.
+
+Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_,
+elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée
+d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel,
+suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait
+des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de
+Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus
+loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant
+achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le
+Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue.
+
+Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir
+d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour
+du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous
+les feux du ciel.
+
+La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan
+immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se
+rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de
+la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs
+éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des
+quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux
+côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de
+7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines.
+Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la
+mer pour l'aller porter au loin.
+
+Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la
+bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras.
+
+Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio
+profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les
+marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de
+bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant
+avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons,
+la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive
+par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue
+voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il
+nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen
+d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous
+pûmes franchir ce mauvais passage.
+
+_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal
+bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions
+traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région,
+elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque
+du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des
+derniers États mauresques.
+
+La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en
+s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi
+bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême
+Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus
+et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis
+elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes,
+sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux
+de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
+marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval.
+
+Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les
+montagnes qui bordent la côte.
+
+_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur
+sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que
+d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit
+la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on
+laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce
+dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis
+après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et
+grandiose.
+
+Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de
+gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le
+bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à
+cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud;
+ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.
+
+On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous
+trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et
+sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un
+cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au
+milieu de ces solitudes!
+
+Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en
+douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite
+pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et
+de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie
+de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et
+sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des
+proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par
+hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres
+à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à
+payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement
+notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un
+pneumatique.
+
+La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est
+l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure
+nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là
+quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des
+kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous
+l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que
+des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un
+homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service,
+que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...
+
+Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux
+ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le
+bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons
+après un arrêt de trois quarts d'heure à peine.
+
+Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans
+l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des
+chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes
+qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de
+Gibraltar_.
+
+En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_.
+
+_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus
+bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout
+de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en
+face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là
+devant toute proche, visible à l'oeil nu. Tarifa est au milieu du
+détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la
+navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier
+aux vagues de l'Océan Atlantique.
+
+Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève
+sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans
+la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous
+l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage
+illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage
+sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même
+temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une
+longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar
+qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté
+de la baie d'Algésiras.
+
+Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant
+constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de
+l'eau; le coup d'oeil est merveilleux, on dirait une illumination. Au
+bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et
+délabrée: c'est _Algésiras_[25].
+
+ [25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de
+ Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.
+
+Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina
+Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au
+milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer.
+
+
+ Mercredi, 28 août.
+
+L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe
+nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à
+la trop fameuse Conférence!
+
+Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel
+moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un
+immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre
+toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit
+et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est
+composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant
+se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé
+un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin
+de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le
+couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage
+afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que
+les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts
+possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre
+et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les
+façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
+en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on
+a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les
+perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le
+plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement
+fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en
+est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel
+rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous
+l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous
+ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu
+par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement
+français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des
+garçons espagnols complaisants et polis.
+
+La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée
+durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar,
+qui présida le diplomatique cénacle.
+
+Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis
+précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de
+l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base
+de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné
+vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400
+mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un
+nid de fourmis et tout hérissé de canons.
+
+La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar.
+La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise
+qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre
+lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence!
+
+Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit:
+c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain.
+
+Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien
+que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y
+a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la
+flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude
+combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher
+de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter.
+Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer
+à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise.
+Nous verrons bien.
+
+Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un
+voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent
+d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger
+qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas
+seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte
+des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils
+n'habitent plus.
+
+En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à
+visiter Gibraltar.
+
+Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une
+demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar.
+
+A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus
+en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de
+tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite
+bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher
+abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le
+dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.
+
+_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante.
+L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en
+sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà
+qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville
+espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi
+de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou
+touristes.
+
+La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte
+six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!
+
+On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent
+la proximité du Maroc.
+
+Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées.
+Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés
+anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu
+s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne
+qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats
+de la Conférence d'Algésiras!
+
+A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville
+qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire,
+de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit
+et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de
+charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde
+peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place
+forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.
+
+Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable
+amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui
+s'enfonce comme une lame effilée au coeur du détroit, à quelques
+kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive
+africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du
+passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment
+des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou
+en sortir!
+
+Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il
+paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls
+représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été
+faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés,
+mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un
+seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une
+partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de
+les tuer.
+
+En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois
+c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue
+ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne;
+cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond
+grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant
+et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes
+qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation,
+le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la
+courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose
+et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille
+impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé,
+traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel
+domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.
+
+La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'oeil inoubliable;
+c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste
+aient amenées devant mes yeux.
+
+Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le
+spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord
+on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la
+ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis
+peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée,
+changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient
+pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les
+montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible
+scintillait sous le regard de la lune.
+
+
+ Jeudi, 29 août.
+
+Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie
+peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il
+nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du
+_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme,
+qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar,
+Algésiras et Tanger.
+
+Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet
+admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le
+rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux
+ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront
+toujours.
+
+Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont
+les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre
+deux continents!
+
+Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de très près la côte espagnole qui
+fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et
+blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques,
+dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque.
+
+Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on
+a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et
+affadissantes, le coeur de bien des passagers se soulève maintenant
+en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à
+cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers
+et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer
+n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte.
+Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages
+navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce
+monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource
+que de me réfugier dans une philosophique pipe!
+
+Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe
+et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de
+sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles
+ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la
+colline verte, _Tanger_ apparaît à nos yeux ravis.
+
+Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si
+impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails
+de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se
+précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or.
+
+La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force
+de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui
+viennent nous chercher pour nous conduire à terre.
+
+Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature,
+sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond
+et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront
+accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage
+et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui
+nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un
+perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement
+se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui
+vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous
+déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une
+vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques
+elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore
+à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui
+est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations
+indescriptible.
+
+Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine
+bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes,
+bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent
+épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements
+sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs,
+vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante.
+Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écoeurante.
+Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de
+septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop
+violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux
+cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de
+relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces
+sauvages pour les faire taire.
+
+Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels
+européens; le meilleur est l'_Hôtel Continental_, simple mais
+confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et
+ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.
+
+En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la _Porte
+de la Mer_, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites
+et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement
+maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite,
+roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu
+d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des
+ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent
+sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez
+passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible
+de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un
+autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans
+trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel.
+
+Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut
+naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne
+pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir
+comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel
+Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie
+par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et
+silencieux.
+
+Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que
+la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une
+sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux
+de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été
+se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc
+causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre
+amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme
+des héros!
+
+Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques;
+de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi
+eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le
+_Jeanne d'Arc_ qui nous protège de sa présence contre le fanatisme
+des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur
+laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du
+port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail.
+Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement
+sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute
+interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et
+de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un
+bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous
+parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies
+de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt
+dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai
+jamais entendu crier autant.
+
+A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie
+dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui
+s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète
+à Médine.
+
+Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous
+nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous
+flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant
+dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale
+encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople!
+Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune
+voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois
+peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont
+pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et
+turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens,
+Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des
+Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de
+nègres dont certains du plus magnifique noir.
+
+Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des
+escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied
+dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis
+marcher dans un tas de choses innommables!
+
+Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques;
+l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe
+pas ici, ou tout au moins est fort atténuée.
+
+A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur
+la _Casbah_. C'est une place, située au point culminant de la ville,
+et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le
+_palais du Sultan_, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous
+avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la
+_prison_ où l'on nous présenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli
+qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en
+tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément
+de l'argent, le _palais de la Trésorerie_ dont l'intérieur est un
+fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de
+l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des
+soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de
+martial.
+
+Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines,
+leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut
+cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient
+parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères
+d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule;
+depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que
+l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance
+de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au
+Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue.
+L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel
+recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés
+donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les
+Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques
+au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les
+Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui
+se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques
+civilisés et tolérants!
+
+Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont
+sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine
+faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain
+s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares
+germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger
+fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au début
+du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent
+du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer
+en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte
+méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une
+infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à
+l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le _Maghreb
+el Ahksa_ ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc
+est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours
+des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés
+par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes
+merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays
+si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes
+d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du
+Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les
+descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés
+d'autrefois.
+
+De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable
+sur toute la blanche ville.
+
+Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant
+et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe,
+telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue,
+Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les
+abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les
+frelons ont pris leur place.
+
+Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture
+n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y
+voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des
+ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs
+longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent
+l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun
+des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans
+la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir
+la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée,
+voire dans une boutique.
+
+Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le
+camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales
+et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent
+quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux
+uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne
+manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est
+rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés,
+sans boutons, maculés.
+
+A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre
+fenêtre nous vîmes les _muezzins_ appeler à grands cris les fidèles à
+la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de
+nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque,
+se prosternent longuement.
+
+Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes,
+20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un
+assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races;
+parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le
+nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés
+dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre
+appréciable; à peu près pas d'Allemands.
+
+Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le _Petit
+Zocco_, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus
+exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française,
+anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à
+l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on
+puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les
+chrétiens, c'est le quartier des affaires.
+
+Ce quartier européen est, en somme, surtout français.
+
+L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand,
+malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré
+la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient
+avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui
+décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne.
+
+L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence
+du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à
+Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est
+la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine
+colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de
+l'Européen, du sauvage que du civilisé.
+
+Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de
+proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frère du Sultan régnant.
+Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de
+biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?
+
+On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux
+tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de
+Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses
+enfants.
+
+Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et
+de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort
+bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces
+craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la
+plupart des Européens.
+
+Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger.
+La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et,
+de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces
+mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la
+malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que
+toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est
+leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens
+passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays,
+offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces
+pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente
+de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus.
+
+Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité
+mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus
+chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir
+vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation,
+afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides
+aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit
+est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre
+de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle
+tout est montre et vernis pour l'oeil du voyageur n'est pas encore
+révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés;
+bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du
+progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le
+pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique
+méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes
+cosmopolites.
+
+Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure
+aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur
+tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent
+l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon,
+est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent
+le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent
+d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilège
+du turban vert.
+
+ [26] _Hadji_ est le titre réservé aux seuls musulmans qui ont
+ accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions
+ prescrites par les saintes écritures.
+
+Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algérien, était
+aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était
+splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de
+l'ombre du capuchon.
+
+Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire
+autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies.
+
+Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très
+rare; la foule ne porte que le burnous et le fez.
+
+Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être
+pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très
+vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre
+indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine
+nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument
+nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on
+veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous
+précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses
+bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue.
+
+Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec
+celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes
+de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme.
+Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à
+aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les
+rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin
+de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la
+nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants
+sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs
+vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles
+et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent
+les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne
+sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un
+tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées
+passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur
+des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent
+nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues
+encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là
+pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont
+flairé des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs maîtres en
+furieux abois!
+
+Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses.
+L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de
+labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est
+perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette
+ville qu'on sait rebelle à nos moeurs et à notre race.
+
+Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent
+moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont
+pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de
+mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons;
+alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines!
+Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous
+ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel!
+
+Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle,
+mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux
+de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur
+lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses
+de café maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien
+entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef
+des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet,
+mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon
+équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose
+n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis
+resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses _houris_
+aux faces de lune!
+
+Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers
+instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde
+de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel
+tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des
+Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes
+heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme
+variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une
+certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste.
+
+Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens;
+les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à
+divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient
+pour accompagner la musique.
+
+Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert
+où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des
+tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard
+de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque
+peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et
+d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables,
+dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent
+et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques
+et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles
+dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le
+ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa
+brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres
+doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et
+encore est-ce bien alors le repos pour eux?
+
+Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège,
+toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend
+ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées
+mauresques. Il faut bien tout voir!
+
+Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et
+plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette
+spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui
+entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide
+et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre
+étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises
+boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de
+l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous
+la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze
+ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien
+faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et
+taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un
+peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs
+gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs,
+profonds, veloutés, immenses!
+
+A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les
+scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour;
+c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
+que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une
+succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement
+sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui
+s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme
+une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord
+revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux;
+quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était
+devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout
+voir!
+
+Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite
+regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu
+de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la
+conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.
+
+
+ Vendredi, 30 août.
+
+Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous
+vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar.
+Nos Africains empilaient les pauvres boeufs dans de grands bateaux
+plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait
+ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes
+de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants
+regardaient de leur oeil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans
+leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
+Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement
+suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument
+dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
+pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes
+hurlaient.
+
+Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville.
+On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides,
+nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous
+serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui
+entoure Tanger.
+
+[Illustration: PANORAMA DE TANGER]
+
+Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent.
+Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très
+douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses
+montures.
+
+Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée;
+ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture
+pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à
+côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles
+que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que
+par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout
+reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit
+Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.
+
+Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe
+dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_.
+
+Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est
+soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement,
+de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
+riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur.
+Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut
+consciencieusement faire une étude ethnographique.
+
+On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et
+vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se
+drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des
+_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à
+demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale,
+esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau
+noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des
+enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à
+la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et
+puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_
+et des pantoufles.
+
+Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y
+vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là
+qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux.
+
+La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre
+par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est
+surtout rococo.
+
+Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de
+jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en
+dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la
+Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville.
+
+Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien!
+C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures
+y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse
+couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que
+le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette
+discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le
+répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que
+la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la
+route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres.
+Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur,
+est tout simplement une piste de chameaux.
+
+Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons
+dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et
+d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des
+premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes
+entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres
+en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les
+airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand.
+Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs
+palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de
+tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.
+
+Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des
+outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui
+semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs
+épaules.
+
+Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent
+de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de
+Barbarie.
+
+Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine,
+en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le
+premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin,
+bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi
+philosophiques que ceux d'Espagne.
+
+Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone
+réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu
+des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère,
+sauvage et fanatique.
+
+Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le
+sable fin des dunes qui bordent la baie.
+
+Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous
+ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers
+Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître
+sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou
+fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.
+
+Un dernier coup d'oeil à la ville qui se noie dans le soleil. Un
+grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin
+cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur
+toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines
+fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre
+qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade
+actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité
+européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le
+phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge
+porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau
+mourant de la civilisation mauresque.
+
+Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière
+et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et
+le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant
+désagréablement.
+
+Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour
+à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent
+hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup
+d'oeil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles
+choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par
+les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur,
+entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
+heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau
+si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle
+changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre
+de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit
+lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux
+projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci
+traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme
+en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers
+intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives
+et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables
+grondements.
+
+
+ Samedi, 31 août.
+
+Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le
+voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
+allons désormais remonter au nord.
+
+A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina
+Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la
+baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto
+commençait à gravir les pentes de la sierra.
+
+Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la
+nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux
+absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un
+panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit
+gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme
+sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure
+la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui
+émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la
+Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre
+anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière
+à l'atmosphère transparente des pays du Sud.
+
+Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est
+nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord
+du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit
+toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons
+sont constamment tempérés par une douce brise.
+
+La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges.
+Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne;
+l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de
+lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de
+joie dans le paysage un peu sévère.
+
+Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu,
+il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les
+hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en
+Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du
+côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne
+au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan
+les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives
+s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un
+boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les
+maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui
+se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires.
+C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est
+la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse,
+leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et
+s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers,
+lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des
+mouches, se succèdent sans interruption.
+
+On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès
+en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller
+donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.
+
+Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce
+dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà
+parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
+coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail
+gardés par les pâtres à cheval.
+
+Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette
+route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse
+des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en
+France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que
+la première fois.
+
+Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de
+Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles
+de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers
+rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes
+villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27].
+
+ [27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres.
+
+Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous
+étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de
+los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments,
+des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie.
+C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
+bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile
+sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel
+de los Cisnes serait parfait.
+
+Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne,
+elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses
+fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que
+les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en
+France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques,
+car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les
+uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins
+couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte
+de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le
+_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices
+de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le
+_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux,
+sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de
+l'exportation de Jerez.
+
+Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce
+peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple
+d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas
+de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises.
+
+Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés
+d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à
+l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui
+rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en
+couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui
+pâlissent en vieillissant.
+
+Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de
+frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les
+habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens
+ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes
+sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe
+éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires
+auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison.
+
+ Dimanche, 1er septembre.
+
+Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil,
+mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio
+de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de
+papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida
+de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici;
+nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir
+une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants
+de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à
+présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la
+tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre.
+
+A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas
+et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin
+avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions
+à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans
+procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs
+roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les
+figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux
+feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des
+balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et
+chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient
+en broutant quelque chardon.
+
+Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on
+n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de
+palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx.
+
+ [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions
+ incultes.
+
+On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la
+direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui
+fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de
+quitter.
+
+Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon,
+c'est _Séville_[29].
+
+ [29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres.
+
+Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque
+l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le
+même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire
+qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats
+de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente
+torpeur.
+
+La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous
+étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30]
+que nous avions retenue de Jerez par télégramme.
+
+ [30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre.
+
+La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut
+contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et
+ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins
+communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour
+du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans
+confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre
+carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et
+chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue
+de sable fin et toujours convenablement arrosée.
+
+Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les
+places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont
+garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de
+celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour,
+mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours
+les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront
+abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement
+bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera
+garni.
+
+A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces
+poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à
+s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_,
+des marchands d'eau.
+
+A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places
+au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de
+monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en
+joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze
+mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée
+de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce
+grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!
+
+Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est
+ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de
+leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois
+blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux
+noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de
+délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives
+couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par
+étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes
+largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins
+inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages,
+font un superbe effet d'ornementation.
+
+La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son
+plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici
+le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés,
+argentés, tous de la plus grande richesse.
+
+Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une
+course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste
+narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer,
+même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde
+n'a-t-il pas vu une corrida?
+
+Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils
+étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou
+applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à
+tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût
+jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la
+tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me
+paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador;
+par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son
+épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre
+applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_.
+Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je
+parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste
+à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible;
+n'est-ce pas le comble de la férocité?
+
+La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un
+des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un
+tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec
+tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant
+plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le
+ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener.
+Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course
+et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds
+dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule
+barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide
+de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti
+de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes,
+des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène
+aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur.
+Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le
+cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes.
+De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de
+fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce
+monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes
+féroces!
+
+
+ Lundi, 2 septembre.
+
+La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_,
+_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que
+j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la
+recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en
+venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de
+son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau
+castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre
+route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de
+passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de
+la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe
+par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_.
+
+C'est cette route que nous allons suivre.
+
+Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du
+matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale
+de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et
+garni de fabriques d'_azulejos_.
+
+A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village
+de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet,
+une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la
+différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire
+qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités
+dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir
+à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide
+inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile
+a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher
+la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte
+un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture
+qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de
+chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double
+généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25
+le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le
+litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement
+encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol
+résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne
+s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2
+pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec
+tous ses bidons.
+
+Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes,
+soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut
+s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de
+_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.
+
+Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter
+encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des
+points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les
+uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans
+certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les
+petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions,
+il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de
+réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir.
+L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop
+légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du
+carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable.
+
+Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre
+cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de
+l'ancienne ville romaine d'_Italica_.
+
+La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette
+ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance
+et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et
+Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car
+elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane;
+par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état
+de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en
+Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares!
+Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable
+civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de
+ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au
+souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que
+ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs
+âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de
+ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui
+encore, tu as tant de peine à te tirer!
+
+_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses
+haillons et sa saleté andalous!
+
+La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir
+de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout
+à fait convenable.
+
+On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant,
+en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle
+ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères;
+c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de
+croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement
+l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même
+grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les
+yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque
+toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la
+tristesse sous les rayons du joyeux soleil.
+
+A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la
+chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux
+ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse
+sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait
+réellement chaud aujourd'hui!
+
+Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous
+n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord
+marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes
+notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le
+déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions
+acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des
+liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une
+garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les
+boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit.
+Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins
+et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore
+glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de
+constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur
+fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que
+je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage
+dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les
+plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.
+
+Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous
+repartions sur une route désormais excellente.
+
+Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre
+l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment
+la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent
+la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés
+rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse
+écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures
+dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se
+rebellent à notre vue.
+
+Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes
+dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la
+terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas
+d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose
+pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.
+
+La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure
+sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites
+montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés
+sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La
+vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie!
+Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays
+sauvage et arriéré.
+
+En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit
+que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques
+de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des
+pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et
+la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays
+maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines
+fières et leurs airs sauvages!
+
+A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et
+d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_
+qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre,
+prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation
+dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous
+faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.
+
+_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa
+silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises,
+dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de
+Séville.
+
+La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle
+en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite
+ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie
+Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire
+sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée.
+
+Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente
+un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont,
+en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la
+_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine.
+
+On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de
+700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une oeuvre colossale
+assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales
+et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air
+misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre
+coucher.
+
+Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où
+nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et
+où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument
+exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres
+véhicules apocalyptiques[31].
+
+ [31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques
+ kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida.
+
+
+ Mardi, 3 septembre.
+
+_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à
+demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et
+fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa
+fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta
+Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance,
+ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome
+Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce
+fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les
+Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne
+et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas
+faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment
+dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les
+catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines
+cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé
+splendeur et richesses.
+
+Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de
+pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre
+plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le
+démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore
+debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de
+la férocité castillanes.
+
+C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait
+suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10
+heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste
+ville.
+
+[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN]
+
+Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur
+silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle
+rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil
+peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite,
+comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au
+fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana.
+Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent
+aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge.
+
+La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte
+d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable,
+moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on
+procède à la vitesse des tortues.
+
+Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si
+bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons
+avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin
+d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir
+un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant
+bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est
+heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement,
+car si loin que l'oeil puisse scruter la surface de la plaine
+infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu.
+
+Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_
+apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse
+pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux
+château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du
+Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de
+l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants,
+infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes.
+C'est à présent une ville pauvre et délabrée.
+
+La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite.
+Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto
+glisse silencieuse sur un sol absolument uni.
+
+Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très
+accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par
+endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux
+aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on
+aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement
+brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et
+étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est
+encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée
+est bordée par la haute _Sierra de Gredos_.
+
+Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large
+vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui
+vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses
+rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième
+siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle
+vue sur l'étroit ravin.
+
+Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un
+coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres
+cultivées!
+
+_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au
+milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est
+situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son
+abdication.
+
+Nous roulons toujours.
+
+_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil;
+ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un
+colossal incendie.
+
+Nous roulons encore.
+
+La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la
+plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce
+que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à
+la belle étoile.
+
+Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands
+soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs
+grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par
+les coffres de la voiture, du pain et des oeufs achetés à Navalmoral,
+du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos»
+ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits.
+Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions;
+nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait
+qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin
+d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines
+nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords
+de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait
+aussi Oropesa.
+
+Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en
+Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose
+très naturelle et nullement désagréable.
+
+Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux...
+relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous
+endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits
+de poésie, de parfums et d'étoiles.
+
+
+ Mercredi, 4 septembre.
+
+Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions
+consciencieusement dormi.
+
+Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp
+à 8 heures.
+
+Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la
+rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette
+abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car
+il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions
+encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les
+ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai
+vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car,
+effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses
+trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne
+fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des
+habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres.
+
+En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme
+si rien n'était changé.
+
+_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont
+les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure.
+
+Nous voilà en Castille.
+
+Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent
+volontiers et nous regardent d'un oeil sympathique. Cela nous
+change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous
+accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été
+en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et
+désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette
+partie de la Nouvelle-Castille.
+
+Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un
+chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des
+gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical
+haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou
+de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent
+une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et
+ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires.
+
+On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles
+se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de
+l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en
+lançant au ciel leurs notes joyeuses.
+
+La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et
+continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit
+que des chaumes de céréales.
+
+A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le
+charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise
+incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de
+moins en moins bon.
+
+On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de
+soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin
+verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation,
+surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande
+masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.
+
+On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les
+ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la
+grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways
+électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris
+de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de
+France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant
+l'hôtel que nous avons choisi.
+
+L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans
+un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais
+sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un
+instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que
+nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous
+pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux!
+Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe,
+hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des
+lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de
+vraies puces[32].
+
+ [32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_:
+ médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral.
+ Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers
+ kilomètres qui sont très médiocres.
+
+
+ Jeudi, 5 septembre.
+
+Le coeur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus
+intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del
+Sol_.
+
+La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque
+son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que
+c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette
+ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on
+remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de
+mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une
+ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce
+que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des
+couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.
+
+Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du
+plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la
+forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle.
+Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village
+d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps
+l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des
+hautes destinées qui lui étaient réservées.
+
+Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières
+arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout,
+l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs
+abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les
+rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche
+et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale
+l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert.
+
+On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas
+assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis
+arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert
+de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau
+jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela.
+De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des
+civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses
+cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains,
+les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la
+richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau
+pays, tuant la poule aux oeufs d'or et, pour quelques bénéfices
+immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la
+richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes
+de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques
+destructeurs qu'on le doit.
+
+Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et
+pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il
+faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses
+énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la
+fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera
+jamais les monuments arabes disparus!
+
+Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre
+à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du
+nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence
+de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais
+l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays.
+Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la
+vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente
+fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin
+du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants
+de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux
+ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter
+à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire
+d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla
+dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion,
+énormes comme leur fanatisme.
+
+Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de
+capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir
+cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra
+de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert
+infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur
+une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut
+précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II.
+Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée;
+les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid,
+Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop
+particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu
+du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant
+que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa
+capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette
+ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_.
+Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous
+apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges
+et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux
+jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque,
+hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et
+ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.
+
+Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont
+hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de
+style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la
+nudité.
+
+Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une
+étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en
+un flot sans cesse renouvelé.
+
+L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il
+faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone.
+Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent
+souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi
+jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et
+gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans
+leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore
+cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.
+
+La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un
+bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un
+des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du
+Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'oeuvre; c'est un
+véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer
+par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles
+des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance,
+chefs-d'oeuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de
+l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux
+seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration
+artistique de tout un peuple, chefs-d'oeuvre du Titien, de Véronèse,
+de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de
+Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain,
+de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire
+rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.
+
+Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un
+intérêt moindre, mais l'oeil est instinctivement attiré par les
+chefs-d'oeuvre qui arrêtent au passage.
+
+On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce
+musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'oeuvre. Le grand artiste
+avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée.
+Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font
+un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté
+ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de
+Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
+a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de
+princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en
+groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne
+m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de
+blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses
+chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de
+ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges
+qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues
+qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants.
+
+_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait
+la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'oeuvre étaient
+réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une
+trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes
+de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté
+angélique.
+
+_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables
+toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on
+n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et
+l'éclairage parfait.
+
+Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle
+dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et
+l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les
+coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux
+éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus
+aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des
+hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la
+«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau
+corps de volupté qu'on puisse admirer.
+
+Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_,
+l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui
+transformé en parc public, où les brillants équipages viennent
+circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages.
+
+
+ Vendredi, 6 septembre.
+
+Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer,
+d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui
+faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous
+tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur
+lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.
+
+Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à
+leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le
+matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole
+en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour
+couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous
+sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai
+chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et
+30 kilomètres à l'heure!
+
+_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé
+fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa
+déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois
+200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000
+aujourd'hui.
+
+Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un
+rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence
+et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et
+verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs
+wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la
+masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale.
+C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen
+âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage
+et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent
+aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les
+redoutes qui en défendaient l'entrée.
+
+Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses,
+aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre
+les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.
+
+Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi
+toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes
+manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces
+mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs
+sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force
+du nombre, car ils sont légion.
+
+Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes
+lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres
+yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je
+fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_,
+d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur
+trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis
+même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on
+peut l'enrouler comme un cerceau.
+
+A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont
+Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe
+le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place
+_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était
+fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le
+comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve,
+il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte
+Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le
+roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps
+lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son
+déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme
+savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque
+trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près
+aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes
+actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il
+pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe
+dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes
+d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le
+roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de
+l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.
+
+Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède,
+elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent
+trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le
+roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_
+où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à
+Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda
+asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse
+étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en
+surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la
+mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes
+sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33].
+
+ [33] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les
+catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise
+qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre
+ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au
+contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une
+attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.
+
+_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture
+d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques
+Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait
+qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se
+firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit.
+Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures
+arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme
+espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce
+et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.
+
+La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est
+vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les
+genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes
+cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et
+baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures
+espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le choeur
+posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant
+l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes
+les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais
+barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes
+fauves.
+
+Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres,
+angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion
+d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
+furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de
+la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de
+contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs
+et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples
+fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument
+de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un
+rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des
+catholiques.
+
+Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites,
+nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit
+souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.
+
+A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux
+prières des vainqueurs.
+
+_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle.
+Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête
+d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates
+sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes
+et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce,
+un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.
+
+Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne
+rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le
+droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des
+temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte
+la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans
+cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas
+approuver la mort du Christ.
+
+_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en
+église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut
+construite sous la domination castillane au temps de Pierre le
+Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après
+l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul,
+mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.
+
+La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne
+mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le
+premier service divin fut célébré après la prise de la ville par
+les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une
+légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle
+dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid
+s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on
+abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on
+y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne
+brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite
+mais gracieuse au possible.
+
+La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de
+grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta
+del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut
+monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre
+un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles
+murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles
+étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés
+par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant
+une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage
+scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il
+est impossible d'oublier.
+
+Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais
+superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante
+et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi
+peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le
+feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme
+de simples chats!
+
+A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux
+et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la
+plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles
+sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte
+de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et
+odorant l'eau de Javel.
+
+Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous
+promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement,
+quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux
+contours[34].
+
+ [34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été
+ parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes
+ qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques
+ kilomètres qui avoisinent la capitale. #/
+
+
+ Samedi, 7 septembre.
+
+Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et
+flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions
+dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans
+l'une d'entre elles.
+
+L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait
+au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le
+champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups,
+puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans
+la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle
+conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil
+était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant,
+faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la
+longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait
+la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses
+ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de
+ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra
+poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de
+chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection
+du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps.
+Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla
+cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement
+l'oesophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un
+blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi,
+mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans
+nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer
+moi-même.
+
+Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien
+ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'oeil unique,
+mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage
+par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons
+d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y
+remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les
+variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse,
+mais fort défraîchis.
+
+La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très
+ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le
+mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles;
+il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété
+de lignes qui charment l'oeil, il y a grand luxe, mais cette fois
+luxe de bon goût.
+
+Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de
+l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des
+armes et armures de l'Espagne de tous les âges.
+
+A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette,
+stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous
+emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes
+désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_.
+
+La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du
+Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les
+grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au coeur
+de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu
+vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les
+uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres,
+que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de
+dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des
+principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient
+passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses.
+D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en
+dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès
+a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en
+plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où
+il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est
+évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande
+rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.
+
+La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de
+céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts
+de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent
+à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à
+l'Escurial.
+
+L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère.
+L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village
+et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien
+postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des
+Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper
+à la fournaise de Madrid.
+
+L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de
+5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine
+montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En
+cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à
+Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la
+morgue espagnole, aux champs, se relâche.
+
+L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore
+achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous
+connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de
+la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda
+Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une
+complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi
+un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
+manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui
+encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35].
+
+ [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne.
+
+
+ Dimanche, 8 septembre.
+
+S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire
+que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_.
+On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,
+comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs
+impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.
+
+Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert;
+rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à
+mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position
+admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les
+crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et
+le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et
+de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid
+ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est
+excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.
+
+D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût,
+sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un
+très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression
+forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de
+la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement
+ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait
+d'architecture catholique.
+
+On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les
+voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un
+voeu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.
+On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de
+l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne,
+qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire
+pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une
+splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui,
+dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres
+petites chambres pour tout appartement.
+
+L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait
+assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense
+repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix
+formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie
+vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous
+n'étions pas habitués.
+
+Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de
+marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on
+puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres
+précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs
+en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.
+
+Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante;
+elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_,
+comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand
+Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles,
+de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des
+hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer
+la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est
+celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
+le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située
+immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne
+peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il
+respire la majesté et la richesse.
+
+Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre
+blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et
+brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.
+
+La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit
+de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et
+l'oeuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La
+croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec
+celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité,
+le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté
+sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de
+complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un
+rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.
+
+La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer
+la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces,
+avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont
+admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant
+la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres
+d'altitude.
+
+Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe
+II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui
+n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des
+jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des
+catholiques espagnols.
+
+Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en
+route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
+à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui
+longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_.
+
+Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en
+sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes
+escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement
+dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne,
+au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la
+plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux
+spectacles d'Espagne.
+
+Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la
+route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière
+nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement
+ondulée, la Vieille-Castille.
+
+On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de
+pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.
+
+Et l'on roule de nouveau dans la plaine.
+
+Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt
+_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une
+auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous
+nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques
+kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de
+quelques arbres avec les provisions du bord.
+
+La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche
+la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays
+perpétuellement ondulé.
+
+Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin,
+s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou
+trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables
+ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils
+sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des
+loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient
+énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un
+enfant de quinze ans.
+
+Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies
+sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des
+deux côtés de la route.
+
+_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses
+murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route,
+qui fait un léger coude pour l'éviter.
+
+A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des
+cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.
+
+On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans
+un fossé de terre glaise.
+
+Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne
+ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous
+nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36].
+
+ [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid.
+
+Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français.
+M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a
+dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y
+fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les
+chambres.
+
+
+ Lundi, 9 septembre.
+
+_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car
+alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de
+Léon.
+
+C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506
+mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de
+ces deux grands hommes.
+
+Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède
+beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on
+en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques,
+d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés,
+paraissent toutes semblables.
+
+Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de
+grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.
+
+Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de
+Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois,
+dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de
+Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de
+douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant
+des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères,
+le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, oeuvre
+frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles
+du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture.
+
+La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose
+absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre
+dans la bonne voie.
+
+Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne
+sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement
+nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.
+
+Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la
+_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le
+_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation
+si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce
+moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que
+de la boue.
+
+On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite
+le chemin devient bon.
+
+_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est
+une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et
+ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un
+interminable pont disposé en éperon de navire.
+
+Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal
+ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air,
+car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui
+assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront
+désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le
+repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu:
+filets d'anchois, oeufs durs, museau de boeuf, quenelles de volaille,
+cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner
+fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.
+
+Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage
+est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs,
+des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du
+sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour
+regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu
+de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la
+désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière
+quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.
+
+En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent
+craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.
+
+L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique
+est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art
+vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous
+pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale,
+barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du
+choeur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs.
+La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux...
+Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.
+
+Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite
+la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous
+dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous
+faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.
+
+Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une
+ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du
+Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier
+encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais
+cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce
+Christ est un cadavre empaillé.
+
+A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la
+coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais
+le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte
+donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres
+que le sol de la cathédrale.
+
+La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont
+chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de
+_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où
+sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro
+Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de
+Mendoza_.
+
+Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un
+beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec
+l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_;
+c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de
+serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des
+murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre:
+on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de
+Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de
+cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est
+conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il
+fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le
+Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il
+devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et
+qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il
+n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville
+nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai
+jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi,
+autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses
+royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans
+un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant
+pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser
+entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce
+gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces
+à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très
+grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et
+quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever
+un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte
+cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur
+disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux
+juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la
+parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six
+cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles
+il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un
+an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient;
+après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le
+surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses
+razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du
+sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des
+deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la
+description de la légende.
+
+ [37] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on
+voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de
+douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de
+nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà
+j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée
+que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau
+de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère
+national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre
+et austère; même dans les oeuvres les plus riantes de Velasquez, de
+Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une
+arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.
+
+Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon
+courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit
+que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal
+quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10
+heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en
+Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais
+cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes
+lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!
+
+Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une
+ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française
+vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît
+dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la
+cathédrale.
+
+Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des
+pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue
+et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions
+seule depuis des semaines.
+
+La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs
+cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.
+
+La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et
+impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé
+un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de
+l'oeuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et
+plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement
+serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous
+sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits
+des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux
+voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français
+et Anglais au temps de Napoléon Ier.
+
+A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que
+l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas
+sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici
+près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de
+son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre
+voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie
+errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre
+longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la
+fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses
+que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le coeur
+un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer,
+bientôt.
+
+_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de
+vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que
+bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.
+
+Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous
+pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente,
+sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent
+les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous
+ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis
+en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus
+en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une
+loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous
+demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui,
+au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la
+route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis
+notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la
+première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.
+
+Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est
+_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38].
+
+ [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de
+ Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à
+ Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.
+
+L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de
+Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une
+propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un
+escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y
+avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.
+
+ Mardi, 10 septembre.
+
+_Vitoria_ a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne
+ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième
+siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte
+de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre
+de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de
+monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu
+près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous
+quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans
+l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés
+qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant.
+
+La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé
+et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de
+l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe,
+et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines!
+
+Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des
+vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne...
+au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle
+qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes
+sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent
+les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés
+en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie!
+
+Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province
+de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques
+kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière
+de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien là encore un autre
+péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison
+qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement
+la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes
+désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes
+les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et
+mystérieux.
+
+Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples
+une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est
+plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un
+avant-goût des Pyrénées.
+
+On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le _rio Oria_.
+
+_Tolosa_ est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne,
+moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui
+l'entourent.
+
+Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de
+l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes
+de la côte.
+
+Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui
+supporte le Parc et le Château du Roi et _Saint-Sébastien_, la ville
+nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de
+sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin
+borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux
+baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés
+entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan
+infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer
+incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la
+foule bourdonnante des désoeuvrés espagnols qui viennent ici voir et
+se faire voir.
+
+Nous déjeunâmes à l'_Hôtel Continental_, le premier d'entre tous ces
+caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé
+par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient
+où l'on vient, parce qu'on y vient!
+
+De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café,
+je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode
+y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire
+alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement
+dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le
+rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels
+l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un
+des plus beaux coins de la terre.
+
+La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur
+des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes
+vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère
+solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et
+d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.
+
+_Irun_, puis la petite rivière de la _Bidassoa_ qui marque la
+frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords
+de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petite _île_ historique
+_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commémore tant de
+cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39].
+
+ [39] L'_Ile des Faisans_, ou _île de la Conférence_, est
+ territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France
+ et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques
+ suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de
+ Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de François Ier à
+ ses fils qui le remplaçaient en captivité; en 1615 fiançailles
+ d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle
+ de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du
+ traité des Pyrénées et fiançailles de Louis XIV, roi de France,
+ avec Marie-Thérèse d'Espagne.
+
+_Béhobie_ est le village frontière: douane espagnole. C'est là que
+je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de
+l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le
+montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en
+cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont
+il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au
+remboursement.
+
+Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel
+la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie
+retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de
+France.
+
+_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une
+ville gaie et agréable. C'est un lieu de séjour où l'on a une vue
+splendide sur l'Océan.
+
+Les habitants de cette région ont un oeil vif, une démarche hardie,
+un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance
+avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin,
+leurs frères de race, _basques_ comme eux.
+
+Après _Bidart_ nous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne
+car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte.
+
+_Biarritz_ est la grande plage à la mode, la rivale française de
+Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale,
+Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le
+second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux
+vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité.
+
+Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus
+grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de
+trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées
+et la grande plage où s'ébattaient snobs et désoeuvrés et lorsque
+nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette
+cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves
+humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés
+sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un
+chef-d'oeuvre de la nature comme pour la plage espagnole.
+
+_Bayonne_ est tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et
+descendîmes au _Grand Hôtel_, qui mérite tout au plus l'étiquette
+passable[40].
+
+ [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomètres.--_Route_: excellente.
+
+Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil
+petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond,
+à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses
+vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent
+très intéressante.
+
+Les _Basques_ sont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les
+descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants
+préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue,
+qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait
+encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la
+rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez
+étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en
+France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les
+provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_.
+Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues
+y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils
+se dénomment _euskaldunac_, qui se traduit en français par _gens
+adroits_. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur
+costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel
+béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de
+gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure
+et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les
+temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres
+populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les
+tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de
+la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse
+des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des
+suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une
+bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en
+masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs
+ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.
+
+ * * * * *
+
+Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont
+bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention
+qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame
+humblement leur indulgence.
+
+J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait
+connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile,
+que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas
+déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les
+routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet
+ouvrage pourront leur être de quelque utilité.
+
+Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit?
+
+Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a
+encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique,
+mais j'espère que mon récit pourra,--pour sa faible part,--contribuer
+à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables.
+
+Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant
+voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne,
+puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi,
+de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les
+bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes!
+
+Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes
+espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage.
+
+Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,--généralement
+plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur
+largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire
+remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en
+France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on
+pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est
+exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction
+au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et
+de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un
+véritable luxe.
+
+Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de
+la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer
+dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses.
+
+En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques
+sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle
+très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités
+inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux
+importants. Si une colline de faible importance se présente,
+une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve
+son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin
+survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est
+en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils
+des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la
+caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de
+moyen vallonnement.
+
+En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages
+nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur
+rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et
+l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre
+les tournants plus larges encore.
+
+Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois
+le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols
+travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que
+d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu.
+
+Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait
+peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore
+de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort
+d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore.
+
+Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes
+royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes
+hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer;
+ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus
+besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien
+se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à
+faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances
+que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques,
+caniveaux, etc.
+
+ [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui
+ correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires
+ sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne.
+
+Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement
+à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas
+des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de
+fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes
+espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près
+disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement...
+le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute
+son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais
+alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles
+surgissent à chaque pas.
+
+Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol
+qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables,
+les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les
+pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de
+chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il
+reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous
+venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres
+de vieilles routes.
+
+Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut
+malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de
+nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (_peones camineros_)
+se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans
+un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur
+construction grandiose.
+
+Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant
+l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne
+peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres
+yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent
+le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile
+descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement
+les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la
+marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière
+l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des
+routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_, à tel
+point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers
+champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son
+titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une
+automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est
+autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussière ni de
+boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel!
+
+ [42] Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées
+ par le charroi autour de chaque grande ville.
+
+Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords
+de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs
+invraisemblables[43] et devient une véritable gêne tant pour la
+rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs.
+
+ [43] J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la route
+ de Murcie à Lorca.
+
+Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu
+fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin
+au grand détriment des pneumatiques.
+
+Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que
+je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes
+passables, bonnes et excellentes,--on arrive à une moyenne de
+qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous
+nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons
+trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes
+vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement
+conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient
+impraticables.
+
+Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les
+anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps
+antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque
+des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par
+le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire
+là où elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La
+conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne
+possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant
+ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite
+fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer
+à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A
+ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant
+connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment
+adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance
+puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays
+si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de
+merveilles de la nature et des hommes!
+
+Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre
+temps ni vos peines.
+
+Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous
+aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration!
+
+Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation
+arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres,
+qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant
+de choses.
+
+Curieusement aussi vous étudierez les monuments des autres
+civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces
+pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui
+constituent l'histoire de cet État.
+
+Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de
+nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et
+ces nuits profondes d'étoiles et de rêve!
+
+Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à
+l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez
+enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour
+voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède
+tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins.
+
+Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles
+merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable
+souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour
+regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait
+l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les
+sauvages forêts du massif Central.
+
+Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides
+de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous
+regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume
+des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or
+d'Andalousie!
+
+ Lyon, le 23 mars 1908.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE
+
+
+ A
+
+ Aguilar, 125
+
+ Alamo (rio del), 169
+
+ Albaycin, 105, 109
+
+ Alberique, 55
+
+ Alcala de Guadaira, 142, 155
+
+ Alcala la Real, 123
+
+ Alcarazas, 27
+
+ Alcazar de Séville, 148
+
+ Alcoy, 59
+
+ ALGÉSIRAS, 172
+
+ Alhambra de Grenade, 96, 115
+
+ ALICANTE, 64
+
+ Almendralejo, 228
+
+ ANDALOUSIE, 83
+
+ Antequeruela, 105
+
+ Anuar (sierra del), 122
+
+ Azulejos, 37
+
+
+ B
+
+ BARCELONE, 16
+
+ Basques (les), 283, 284
+
+ BASQUES (provinces), 284
+
+ Bayonne, 284
+
+ Baza, 88
+
+ Béhobie, 282
+
+ Benicarlo, 29
+
+ Benicassim, 33
+
+ Berruguete (Alonso), 101, 268
+
+ Béziers, 6
+
+ Biarritz, 283
+
+ Bidart, 283
+
+ Bidassoa (la), 281
+
+ Boissons glacées, 53
+
+ Bourg-Madame, 10
+
+ Bullones (sierra de), 210
+
+ BURGOS, 270
+
+
+ C
+
+ Cabezon, 269
+
+ Cabra (rio), 125
+
+ Cabra (sierra de), 125
+
+ Cabra, 125
+
+ CADIX, 156, 161
+
+ Camas, 221
+
+ Campina (la), 130
+
+ Canal de Castille, 269
+
+ Carmona, 140
+
+ Carrasquetta (col de la), 63
+
+ CASTELLON de la PLANA, 34
+
+ CASTILLE (Vieille), 265
+
+ CASTILLE (Nouvelle), 236
+
+ CATALOGNE, 13
+
+ Cervantès, 267
+
+ Chiclana de la Frontera, 167
+
+ Chirivel (rio), 83
+
+ Christophe Collomb, 165
+
+ Cid (le), 40, 272
+
+ CORDOUE, 127
+
+ Courses de taureaux, 216
+
+ Crevillente, 71
+
+ Cullar de Baza, 84
+
+ Cullar (sierra de), 84
+
+
+ D
+
+ Darro (rio), 105, 112
+
+ Denia, 36
+
+ Douanes, 11, 282
+
+ Douro (rio), 267
+
+
+ E
+
+ Ebre (l'), 26
+
+ Ecija, 138
+
+ Elche, 69
+
+ Escorial de Abajo, 259
+
+ Escorial de Arriba, 259
+
+ Escurial (l'), 259
+
+ Espagnolet (l'), 245
+
+ Estancias (sierra de las), 84
+
+ ESTRAMADURE, 227
+
+
+ F
+
+ Faisans (île des), 281
+
+ Fernan Nunez, 126
+
+ Flamenco, 145
+
+
+ G
+
+ Généralife, 107
+
+ Génil (rio), 106, 112, 139
+
+ GIBRALTAR, 176
+
+ Gibraltar (détroit de), 180, 210
+
+ Giralda de Séville, 151
+
+ Gitanos, 92
+
+ Gonzalve de Cordoue, 136
+
+ Goya, 246
+
+ Grao (le) de Valence, 49
+
+ Gredos (sierra de), 233
+
+ GRENADE, 96
+
+ Guadalantin (rio), 80
+
+ Guadalete (rio), 158
+
+ Guadalquivir (rio), 127
+
+ Guadarrama, 265
+
+ Guadarrama (sierra de), 265
+
+ Guadiana (rio), 228
+
+ Guadiana Menor (rio), 87
+
+ Guadix, 90
+
+ Guadix (rio), 90
+
+
+ H
+
+ Hospitalet, 25
+
+ Huerta de Valence, 37
+
+
+ I
+
+ Idiazabal, 279
+
+ Italica, 223
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+ Irun, 281
+
+
+ J
+
+ Janda (laguna de la), 169
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+
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+Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile
+ Etude de Tourisme
+
+Author: Pierre Marge
+
+Release Date: December 29, 2013 [EBook #44543]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE ***
+
+
+
+
+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_i">i</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_ii">ii</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_iii">iii</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_iv">iv</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_v">v</a></span></p>
+
+<h1><span class="large">LE TOUR</span><br />
+DE L'ESPAGNE<br />
+<span class="medium">en Automobile</span></h1>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_vi">vi</a></span></p>
+
+<p class="topspace center">DU MÊME AUTEUR:</p>
+
+<div class="hanging indent">
+<p><b>Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.</b>&mdash;Lyon,
+1905. A. Rey et C<sup>ie</sup>, éditeurs.</p>
+
+<p><b>Les Lacs italiens.</b>&mdash;Lyon, 1906. Waltener et C<sup>ie</sup>,
+éditeurs.</p>
+
+<p><b>Un voyage à Constantinople.</b>&mdash;Lyon, 1907. Waltener
+et C<sup>ie</sup>, éditeurs.</p>
+</div>
+
+<div class="frontmatter">
+
+<p class="small">PARIS TYP. PLON NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.&mdash;12599.</p>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_vii">vii</a></span>
+</div>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_viii">viii</a></span></p>
+
+<div class="p4 figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_008.jpg" width="600" height="349" alt="LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE" />
+</div>
+<p class="caption">LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_ix">ix</a></span></p>
+
+<div class="topspace titlepage">
+
+<p class="large">PIERRE MARGE</p>
+
+<p><span class="large">LE TOUR</span><br />
+<span class="xlarge">DE L'ESPAGNE</span><br />
+EN AUTOMOBILE</p>
+
+<p class="small">ETUDE DE TOURISME</p>
+
+<p class="xs"><em>Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte<br />
+d'après des photographies de l'auteur</em></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/logo.jpg" width="100" height="131" alt="" />
+</div>
+
+<p><span class="large">PARIS</span><br />
+LIBRAIRIE PLON<br />
+<span class="small">PLON-NOURRIT et C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</span><br />
+<span class="xs">8, RUE GARANCIÈRE&mdash;6<sup>e</sup></span></p>
+
+<hr class="deco" />
+<p class="small">1909</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_x">x</a></span></p>
+
+<div class="p4 frontmatter">
+<p>Tous droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p>Published 16 July 1909.</p>
+
+<p>Privilege of copyright in the United States<br />
+reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905<br />
+by Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_xi">xi</a></span></p>
+
+<div class="dedicace">
+<p><i>A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon<br />
+de route, charmant et dévoué, ces lignes<br />
+sont dédiées.</i></p>
+
+<p class="i9">Pierre <span class="smcap">Marge</span>.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_xii">xii</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<div class="chapter">
+<h2><span class="large">LE</span><br />
+TOUR DE L'ESPAGNE<br />
+<span class="large">EN AUTOMOBILE</span></h2>
+</div>
+
+<p>Théophile Gautier, dans son <cite>Voyage en Espagne</cite>,
+a dit: «Il faut visiter les pays dans leur
+saison violente; l'Espagne en été, la Russie en
+hiver.»</p>
+
+<p>Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en
+effet son voyage en été, ce n'est certes pas celui
+de maints officieux qui, apprenant que je partais
+pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas
+manqué de me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en
+été; sachez que la chaleur y est torride, insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement,
+ai-je répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous attraperez des insolations.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous coifferons de larges panamas!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_2">2</a></span>
+&mdash;Apprenez que dans ce pays les hôtels sont
+d'une saleté repoussante, vous serez dévorés par
+les petites bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous emporterons de la poudre insecticide!</p>
+
+<p>&mdash;Les chemins y sont affreux, vous casserez
+votre automobile, vous ne pourrez achever votre
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Les mauvaises routes me connaissent, mon
+auto ne se cassera pas et dussé-je aller doucement,
+je passerai partout et finirai parfaitement
+mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus
+tranquille.</p>
+
+<p>C'est incroyable ce qu'avant chaque départ
+pour un de mes longs voyages en automobile j'ai
+trouvé de gens&mdash;auxquels je ne demandais rien
+du tout&mdash;qui se sont chargés de me prédire
+mille difficultés. On dirait franchement que ceux
+qui restent aimeraient obliger à rester ceux qui
+partent.</p>
+
+<p>Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs
+obligeants au pied du mur, leur profonde science
+s'évanouissait subitement. L'un d'eux me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez
+pas passer, il n'y a point de routes et sur les rivières
+point de ponts.</p>
+
+<p>Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous
+mes renseignements, je répondis:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_3">3</a></span>
+&mdash;Ah! bah! vous y êtes allé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais on m'a dit!......</p>
+
+<p>Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés
+sur le sort qui nous attendait en Espagne, je
+n'en continuais pas moins à faire tous mes préparatifs
+et j'aspirais, avec une impatience fébrile,
+au moment de me jeter dans cet océan de dangers
+qui m'était si gracieusement promis. Je ne
+me dissimulais pas que c'était un voyage dur et
+difficile que nous allions entreprendre, mais cette
+difficulté sollicitait nos âmes ardentes de touristes;
+c'était du vrai sport que nous allions faire,
+et puis, quels beaux pays, quelles contrées curieuses
+nous attendaient!</p>
+
+<p>Les renseignements minutieux que j'avais pris
+sur les lieux au moyen des correspondants que je
+possède dans la Péninsule, les détails abondants
+que j'avais obtenus du <cite>Royal Automobile Club
+d'Espagne</cite>, dont je tiens à louer ici la si courtoise
+obligeance, m'avaient démontré qu'en été seulement
+on peut parcourir la totalité des routes
+espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile
+Gautier: on doit voir le pays au moment où
+toutes leurs caractéristiques se trouvent réunies;
+la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne
+m'abuse. L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne.
+Donc je choisis le mois d'août à dessein.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_4">4</a></span>
+Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec
+des précautions infinies. Je décidai de partir
+sur ma 100 chevaux «La Buire» afin d'avoir
+toujours quelques bons chevaux de réserve dans
+les endroits difficiles. J'emportais un arsenal de
+pièces de rechange, un magasin d'approvisionnements
+divers, une colline de carbure, une fondrière
+de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger
+bien garni était capable d'assurer nos
+estomacs contre tous les risques de jeûne pendant
+au moins vingt repas... on ne sait jamais où
+l'on sera obligé de faire étape et je me rappelais
+certaine nuit passée jadis sans dîner au sommet
+du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable
+bibliothèque, contenant guides, cartes et plans,
+devait suppléer aux indications qui pouvaient
+être absentes sur les routes espagnoles.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 11 août 1907.</h3>
+
+<p>Une claire fanfare me réveille et le soleil
+non moins clair me tire de mon lit.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés la veille au soir dans cette
+cité de Montpellier, toute gaie et si vibrante...</p>
+
+<p>Les fenêtres de nos chambres donnent sur le
+quartier général; c'est une sonnerie de clairons
+qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le général
+<span class="pagenum"><a id="Page_5">5</a></span>
+Bailloud sortir du quartier pour aller faire une
+promenade à cheval: le Midi est calme maintenant
+et le commandant du corps d'armée qui
+avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante,
+peut à présent prendre quelque repos.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du
+matin, le soleil darde des rayons dignes d'éclairer
+les tropiques. Il va faire joliment chaud aujourd'hui;
+tant mieux, notre entraînement n'en sera
+que plus complet pour supporter les chaleurs
+d'Espagne qu'on m'a annoncées. Diable! Mais
+nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si,
+à mesure que nous descendrons dans le Sud, le
+thermomètre monte d'une manière tant soit peu
+proportionnelle, nous serons très certainement
+rôtis à point avant d'arriver à Tarifa.</p>
+
+<p>A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier
+par une excellente route. Il y a quelques
+années j'étais venu par ici et je me souviens
+d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès,
+tant mieux!</p>
+
+<p>La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche,
+son bleu foncé tranche vigoureusement sur l'azur
+légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. La
+route est bordée de grands arbres, platanes et
+ormes dont l'ombrage nous sert à propos et sous
+lesquels règne une opportune fraîcheur. Mes
+<span class="pagenum"><a id="Page_6">6</a></span>
+compagnons de bord me félicitent d'avoir fait
+planter là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent
+si j'ai fait planter aussi des arbres au
+bord des routes d'Espagne!...</p>
+
+<p><em>Pézenas</em> est traversée sans arrêt; cette cité ne
+se signale guère à l'attention du public que parce
+qu'elle a l'honneur d'être la patrie de tous les
+commis voyageurs en vins.</p>
+
+<p>La campagne est peu accidentée, à peine quelques
+ondulations et ce ne sont que vignobles à
+droite, à gauche, en avant, en arrière. La plante
+de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que
+l'&oelig;il peut voir, il ne distingue que les flots verts
+d'une mer de vignes.</p>
+
+<p><em>Béziers</em> est une ville animée, gaie et toute
+blanche qui, vivant de la vigne, surgit tout à
+coup au milieu des pampres. Du côté sud la ville
+s'étage sur une colline couronnée par son antique
+cathédrale, l'effet est très pittoresque.</p>
+
+<p>Un peu après Béziers on traverse le canal du
+Midi, qui depuis des années ronge son ambition
+de faire communiquer un océan avec une mer et
+qui, en attendant de porter des cuirassés, porte
+des quantités de barques chargées de tonneaux.</p>
+
+<p><em>Narbonne</em>: à midi, l'auto s'arrête devant
+l'hôtel de la Dorade, où nous allons déjeuner.
+Narbonne! Marcellin Albert, le docteur Ferroul,
+<span class="pagenum"><a id="Page_7">7</a></span>
+que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement
+que se déroulait ici la sanglante épopée de la
+Vigne en révolte. A voir cette cité si calme, cette
+ville à l'air mort, ces habitants tranquilles, on ne
+dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues et
+qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit
+renverser le gouvernement de la République!</p>
+
+<p>La tête pleine de ces souvenirs, nous nous
+mîmes à table. Je ne sais si ces idées tragiques
+nous coupaient l'appétit ou si réellement la cuisine
+de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très
+véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.</p>
+
+<p>Après déjeuner, nous constatons avec terreur
+que le soleil chauffe de plus en plus; ce ne sont
+plus des rayons, mais bien des jets de plomb
+fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer
+sur nos malheureuses têtes. En route cependant,
+et cherchons dans le mouvement de l'auto l'air
+qui manque totalement ici!</p>
+
+<p>On passe non loin de <em>la Nouvelle</em>, le port de
+Narbonne. On sait que Narbonne, au temps des
+Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, était
+aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée;
+au quatorzième siècle, son port s'étant
+ensablé, la ville perdit sa qualité maritime.
+Depuis, elle a cherché, par la création de ce nouveau
+port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité
+<span class="pagenum"><a id="Page_8">8</a></span>
+d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.</p>
+
+<p>A gauche la mer, les étangs.</p>
+
+<p>Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne
+bleuâtre qui se dessine et se fixe peu à peu à
+mesure qu'on avance: ce sont les <em>Pyrénées</em>.</p>
+
+<p>La terre est rouge, les maisons sont rouges, les
+chèvres, d'une espèce particulière, sont rouges,
+les chiens, les chats, rouges. Tout est rouge ici,
+sauf la route qui est diablement blanche!</p>
+
+<p><em>Perpignan</em>, que nous effleurons seulement,
+nous apparaît assez insignifiante. La vieille ville,
+située au bord de la <em>Têt</em>, a cependant un certain
+air pittoresque. Elle est entourée de grands ombrages
+sous lesquels les indigènes viennent narguer
+l'irritant soleil de leur pays.</p>
+
+<p>Puis une route étroite et détestablement entretenue
+nous rapproche de plus en plus des
+Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont fait
+place aux collines et aux ondulations qui font
+pressentir les hautes montagnes dans lesquelles
+nous allons entrer tout à l'heure. La monotonie
+est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre
+toujours dans les pays montagneux.</p>
+
+<p>A partir de <em>Prades</em>, on sent qu'il y a quelque
+chose de changé dans les m&oelig;urs et dans les
+gens; les habits, les types, ne sont plus ceux
+que nous avons l'habitude de voir, on dirait que
+<span class="pagenum"><a id="Page_9">9</a></span>
+nous voyons un nouveau peuple; c'est l'Espagne
+qui se rapproche et ces types inconnus doivent
+avoir quelque chose d'espagnol!</p>
+
+<p><em>Villefranche-de-Conflent</em> est un vrai spécimen
+de petite ville du moyen âge avec ses triples
+murailles très bien conservées, ses étroites maisons,
+ses tours, son château; assise au fond d'une
+gorge étranglée, où coule la Têt, elle forme un
+spectacle extrêmement curieux.</p>
+
+<p>A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes,
+au milieu des Pyrénées. La vallée va se
+resserrant à mesure que s'élève la route aux
+flancs des monts; parfois on a des échappées sur
+les hauts sommets des Pyrénées; c'est ainsi que
+subitement on voit apparaître et disparaître le
+<em>Canigou</em> majestueux. La grande chaleur de tantôt
+a disparu et maintenant la brise fraîche des
+sommets nous caresse délicieusement.</p>
+
+<p><em>Montlouis</em>, qui fut capitale de l'ancienne <em>Cerdagne
+française</em>, est une insignifiante petite ville
+malgré la haute situation qu'elle prétend occuper
+parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle
+est dominée par sa forteresse, sans grande valeur
+stratégique.</p>
+
+<p>On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle
+le <em>col de la Perche</em> (1 577 mètres) on ne sait
+trop pourquoi car il ne ressemble en rien à un
+<span class="pagenum"><a id="Page_10">10</a></span>
+col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue
+peut maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit
+admirablement la chaîne des Pyrénées.</p>
+
+<p><em>Bourg-Madame</em><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a> est le dernier village français.
+C'est ici que sont les douanes, française en
+deçà du pont sur <em>la Raour</em>, espagnole après le
+pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible,
+la douane espagnole est déjà fermée.
+Nous nous répandons dans l'unique hôtel de
+Bourg-Madame, l'<em>hôtel Salvat</em>, qui est d'une
+simplicité que je qualifierai de patriarcale, parce
+que ce qui y fut mis à notre disposition, chambres
+et nourriture, était dans un état de perfectionnement
+qu'on ne pourrait retrouver qu'en
+remontant jusqu'aux anciens peuples pasteurs.</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 12 août.</h3>
+
+<p>De l'autre côté de la frontière, tout près, <em>Puycerda</em>
+dresse sa silhouette escarpée d'ancienne
+<span class="pagenum"><a id="Page_11">11</a></span>
+ville fortifiée. C'est la capitale de la <em>Cerdagne
+espagnole</em>.</p>
+
+<p>Les formalités douanières pour l'entrée provisoire
+des automobiles en Espagne sont ce que je
+connais de plus long, de plus compliqué et de
+plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur
+n'ouvre qu'à partir de 9 heures le matin (à l'heure
+espagnole, en retard d'environ vingt minutes sur
+l'heure française) et s'empresse de se fermer à
+midi; il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre
+à 3 heures et reste généreusement ouvert jusqu'à
+5 heures et demie. Vous voyez combien le pauvre
+touriste doit faire un calcul de justesse pour viser
+et traverser la frontière juste pendant les courts
+instants durant lesquels elle se trouve ouverte.</p>
+
+<p>Ignorant ces détails, nous avions, par suite
+d'un effort tout à fait inaccoutumé, quitté nos
+lits depuis 6 heures du matin, car nous aurions
+voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut
+donc sans peine et avec une ponctualité digne
+du meilleur chronomètre, qu'à 9 heures précises
+nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;
+mais nous ignorions encore autre chose,
+c'est que, si l'heure espagnole retarde sur l'heure
+française, les fonctionnaires espagnols retardent
+d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh!
+nous n'étions pas au bout de nos surprises et
+<span class="pagenum"><a id="Page_12">12</a></span>
+notre éducation de voyageurs en Espagne avait
+encore grandement à apprendre pour être parfaite.
+A 9 heures et demie, le receveur arriva
+d'un pas mesuré et digne, comme il sied à la
+fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement
+son guichet.</p>
+
+<p>Les formalités commencèrent, elles durèrent
+une heure!</p>
+
+<p>Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les
+mains de ces douaniers voraces? <em>Deux mille
+trente francs et soixante et dix centimes</em>; la voiture
+fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs
+et le surplus servit de caution pour les pneus de
+rechange à raison de trois francs soixante-quinze
+centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis
+aux énormités des douanes de tous les pays,
+j'avoue que je fus alors quelque peu estomaqué
+devant un pareil chiffre.</p>
+
+<p>Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie,
+nous quittions Puycerda, libres de porter nos
+humanités où bon nous semblerait dans ce curieux
+pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin,
+toutes les barrières.</p>
+
+<p>Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient
+s'élever devant nous; à peine avions-nous
+commencé à monter sur la croupe des Pyrénées,
+que soudain un écriteau portant ce simple mot
+<span class="pagenum"><a id="Page_13">13</a></span>
+<i lang="es" xml:lang="es">Obstaculo</i> et quelques mètres après une chaîne
+tendue en travers de la route nous obligent à
+stopper encore; moyennant six pesetas remises à
+un gardien hargneux qui nous remit généreusement
+un reçu et qui nous expliqua que cette
+somme était destinée à l'entretien de la route,
+nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'<i lang="es" xml:lang="es">obstaculo</i>.</p>
+
+<p>La route, de création récente, monte en nombreux
+virages et pendant plus de 20 kilomètres,
+jusqu'au <em>col de Tosas</em> (1 800 mètres), d'où l'on a
+une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées.
+Sur le versant qui regarde la France, les grands
+bois de sapins, les prairies, les ruisseaux donnent
+au paysage une douceur infinie; du côté espagnol,
+l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
+montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes
+blocs de rochers détachés des crêtes encombrent
+les lits des torrents à peu près à sec.</p>
+
+<p>Le col passé, on est définitivement en Espagne,
+on descend en longs lacets vers la <em>Catalogne</em>.
+La route est assez bonne, son seul défaut
+est d'être très poussiéreuse.</p>
+
+<p><em>Ribas</em>, où nous arrivons à midi pour déjeuner.
+La <i lang="es" xml:lang="es">Posada Rotlat</i> est une petite auberge très
+propre, mais la chère y est espagnole, c'est-à-dire
+maigre et peu soignée; on nous y servit un vin
+noir, épais à couper au couteau et acétique, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_14">14</a></span>
+eût été mieux à sa place dans la salade; il est vrai
+que dans celle-ci il y avait du vinaigre qui eût
+fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta
+aussi un certain saucisson noir et dur, fait avec je
+ne sais quelles choses innommables, sur lequel
+s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais
+les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien
+excellents!</p>
+
+<p>Après cette ville, la route devient mauvaise,
+cahoteuse et très poussiéreuse; le chemin de fer
+n'arrive encore que jusqu'à Ripoll et de Ribas à
+Ripoll, l'important charroi de cette région minière
+et agricole se fait par la route qu'il défonce
+déplorablement. J'ai eu toutes les peines
+du monde pour dépasser une antique diligence
+attelée de sept mules dont la vive allure soulevait
+plus de poussière qu'en France dix autos.</p>
+
+<p>Voici maintenant <em>Ripoll</em>, point terminus actuel
+d'un chemin de fer venant de Barcelone; aussi
+après, la route redevient bonne. Le paysage, toujours
+très grandiose, va s'abaissant progressivement.</p>
+
+<p>Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots
+sont d'une humeur charmante: pas ombrageux
+du tout, ils regardent sans crainte passer l'auto;
+est-ce que cela durera?</p>
+
+<p>Curieux contraste: hier soir, en France, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_15">15</a></span>
+maisons et les gens sentaient l'Espagne; aujourd'hui,
+en Espagne, tout a l'air français; il est
+vrai que nous sommes en Catalogne et que les
+Catalans sont pour le moins autant français
+qu'espagnols.</p>
+
+<p><em>Vich</em> nous apparaît au commencement de la
+grande plaine qui précède la mer; c'est une
+petite ville d'une dizaine de mille habitants, sans
+grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique
+et d'une bibliothèque capitulaire riche en
+nombreux manuscrits.</p>
+
+<p>Une route passablement cahoteuse court à travers
+la plaine sans souci des rivières qui n'ont
+pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre
+gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point
+d'eau non plus. La route cesse totalement au
+bord des gués et l'on se fraye comme on peut un
+passage au milieu du sable et des cailloux.</p>
+
+<p>Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant
+Barcelone, la route n'est plus une route, c'est
+une poêle à marrons; les trous et les ornières, les
+bosses et les cailloux occupent la totalité du sol
+sur lequel on ne trouverait pas la plus petite
+partie plate; malgré l'allure extrêmement réduite
+à laquelle nous marchons, la voiture saute et
+cahote et mes passagers de l'arrière dansent une
+sarabande échevelée. Avec cela une poussière
+<span class="pagenum"><a id="Page_16">16</a></span>
+intense que nous soulevons en nuages compacts
+semble vouloir compléter l'apothéose de notre
+entrée dans la capitale de la Catalogne.</p>
+
+<p>Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants
+de marmaille, nous entrons dans une
+ville qui a extrêmement grand air. Une suite de
+larges places et de beaux boulevards bordés de
+riches maisons nous amènent à la <em>Plaza Cataluña</em>
+où se trouve l'hôtel que nous avons choisi. Il était
+exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes
+de voiture et que nos talons frappèrent
+pour la première fois les pavés de <em>Barcelone</em><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.</p>
+
+<p>L'<em>Hotel Gran Continental</em> où nous descendîmes
+est dans une des meilleures situations, au
+centre de la ville, sur la grande et belle place de
+Catalogne et à l'angle de la <em>Rambla</em>; cet hôtel est
+luxueux et cher, mais d'une propreté douteuse.</p>
+
+<p>Après une complète toilette et des ablutions
+répétées pour nous débarrasser de la poussière
+et nous rafraîchir, nous allâmes faire un copieux
+dîner à <em>la Maison Dorée</em>, établissement très chic
+de la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente
+<span class="pagenum"><a id="Page_17">17</a></span>
+cuisine française, puis nous voilà prenant possession
+de Barcelone par une première reconnaissance
+pédestre autant que digestive.</p>
+
+<p>Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais
+en plus beau, plus vaste, plus grandiose. Cette
+ville a énormément grand air, ses rues sont
+belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses
+et abondamment plantées de palmiers et
+de gros platanes, elles sont animées et gaies. Je
+suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,
+très nombreux, sont élégants et commodes, ils
+filent rapidement et sont toujours pleins. Les
+voitures de place sont propres et très bien attelées.
+Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui
+grimpent les boulevards comme des météores.</p>
+
+<p>Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est
+une ville absolument moderne qui ne change pas
+l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la langue
+espagnole et surtout le catalan qui résonnent à
+nos oreilles inhabituées, nous nous croirions encore
+en France, tellement est française l'allure
+générale de cette belle ville et de ses habitants.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 13 août.</h3>
+
+<p>Barcelone est entièrement traversée par une
+succession rectiligne de beaux boulevards qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_18">18</a></span>
+s'appellent tous <em>Rambla</em>, de leur nom de famille,
+mais dont le prénom change presque tous les
+100 mètres. La Rambla prend sur les quais du
+port, devant le monument de Christophe,
+traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza
+Cataluña et va se perdre dans la banlieue. La
+Rambla, comme son nom l'indique, paraît-il, en
+espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché
+qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie
+artère actuelle. C'est là que se concentre le principal
+de l'animation de la grande ville, c'est de là
+que partent les rues aux beaux magasins, c'est sous
+ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée
+va se préserver des ardeurs du soleil catalan,
+c'est sur la Rambla que journellement se tient
+cet interminable marché aux fleurs dans lequel
+les promeneurs circulent au milieu des parfums.</p>
+
+<p>Des boulevards, larges et bien tracés, entourent
+toute l'ancienne ville; ils ont aussi un nom
+générique et un nom propre; leur nom générique
+est <em>Ronda</em>, terme qui rappelle celui des Ring de
+Vienne et qui, en effet, sert à désigner un même
+objet. Les Rondas de Barcelone sont, comme les
+Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte
+comblés et transformés en boulevards lorsque la
+ville, en plein développement, se trouva trop à
+l'étroit dans ses anciennes limites.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_19">19</a></span>
+La <em>Cathédrale</em> est un bel édifice gothique;
+malheureusement tous les siècles contribuèrent à
+sa construction, en sorte que l'édifice est un
+mélange un peu trop disparate de genres et de
+styles. L'effet produit n'en est pas moins grandiose
+et impressionnant; en résumé, la cathédrale
+de Barcelone est un des beaux monuments
+catholiques de l'Espagne, pays où les catholiques
+ont construit beaucoup, souvent très grand, mais
+rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître
+du plus pur gothique de toute beauté.</p>
+
+<p>Nous avons fait une agréable promenade dans
+les <i lang="es" xml:lang="es">Parque y Jardines de la Ciudadela</i>, vastes
+jardins publics très ombragés qui renferment une
+intéressante collection d'animaux sauvages; et
+nous sommes revenus en passant le long des
+quais du port. Le <em>Port</em> de Barcelone est vaste et
+commode, sa superficie est supérieure à celle du
+port de Marseille et presque égale à celle de
+Gênes; il y règne toujours une très intense animation
+produite par la foule de navires qui viennent
+y apporter leur tonnage.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir l'auto était amenée devant
+l'hôtel et nous quittions Barcelone. La route,
+dès la sortie de la ville, est fabuleuse, invraisemblable,
+jamais je n'avais rien vu de pareil: c'est
+une succession ininterrompue de trous noyés par
+<span class="pagenum"><a id="Page_20">20</a></span>
+la poussière dans lesquels l'auto plonge en
+aveugle, saute et s'agite comme un navire
+balancé par les lames furieuses au milieu de la
+tempête. A moins de vouloir rompre le châssis,
+on est obligé d'avancer à une allure que ne désavouerait
+aucune tortue; de la première vitesse
+ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages
+et des coups de freins à chaque pas.
+Enfin nous avançons tellement doucement que
+de temps en temps j'éprouve l'horrible mortification
+de me voir dépasser par des attelages de
+mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
+déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants
+auraient eu, pour une fois, raison? J'enrage!
+Enfin, nous verrons bien.</p>
+
+<p>L'épouvantable chemin dure ainsi pendant
+environ 20 kilomètres, jusqu'au delà de <i lang="es" xml:lang="es">Molins de
+Rey</i>, et je constaste qu'il nous fallu 2 heures pour
+faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres
+à l'heure.</p>
+
+<p>Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente
+même par endroits et restera telle jusqu'à
+Tarragone.</p>
+
+<p>On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit
+que par aperçus lointains. Voici quelques montagnes,
+une <i lang="es" xml:lang="es">sierra</i> couverte de vastes forêts de
+pins maritimes; la route monte dans la sierra,
+<span class="pagenum"><a id="Page_21">21</a></span>
+l'on tournoie dans les airs sur de larges virages,
+la route grimpe dru mais les innombrables chevaux
+de notre attelage ne font qu'en rire, car,
+libérés désormais sur un sol excellent, ils courent
+pour rattraper le temps perdu. La vue s'étend
+très jolie du haut de ces montagnes qu'on ne
+tarde pas à redescendre.</p>
+
+<p>C'est maintenant <i lang="es" xml:lang="es">Villafranca del Panades</i>, au
+bas de la sierra, ville sale dont le nom indique
+sans nul doute qu'elle est dans la panade; qu'on
+me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais
+je n'ai pu le retenir, il peint trop bien l'aspect
+délabré de cette triste ville. Et cependant ce
+pays est riche et cultivé.</p>
+
+<p>Dans la plaine, désormais, la route file au
+milieu de vignobles à perte de vue; puis en rase
+campagne, on passe sous un superbe arc romain
+qui annonce la proximité de l'antique Tarragone.
+Un peu plus loin, tout au bord de la route nous
+nous arrêtons pour admirer le tombeau des Scipions,
+vaste tombeau romain, très bien conservé,
+qui servirait de sépulture aux deux frères Scipion
+tombés à Anitorgis. C'est une imposante construction
+d'une dizaine de mètres de hauteur et
+sur la façade de laquelle il reste une sculpture
+fort nette encore représentant deux captifs.</p>
+
+<p>Quelques kilomètres encore et nous faisons
+<span class="pagenum"><a id="Page_22">22</a></span>
+notre entrée dans <em>Tarragone</em><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>. Sur un beau
+boulevard ombragé de grands arbres, la façade
+accueillante et sympathique de la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda de
+Paris</i> réunit tous nos suffrages: nous descendons
+ici et nous avons bien fait, car nous avons
+trouvé un hôtel propre et bien tenu.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 14 août.</h3>
+
+<p>Levés de grand matin, nous commençons immédiatement
+la visite de la ville. A travers un
+dédale de petites rues étroites et où le soleil ne
+doit jamais descendre, nous gagnons la <em>Cathédrale</em>.
+La cathédrale de Tarragone et son superbe
+cloître sont parmi les plus beaux types de
+style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais trop
+conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone
+d'aller y faire au moins une courte visite.
+L'église est sombre et austère, on se sent réellement
+là dans le lieu des prières et des prières
+espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de
+toutes; comme dans toutes les églises d'Espagne,
+là pas de chaises ni de prie-Dieu, on s'agenouille
+sur les froides dalles; les femmes s'y étendent les
+<span class="pagenum"><a id="Page_23">23</a></span>
+bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A
+côté, le cloître est une espèce d'antichambre, un
+promenoir riant et clair et tournant autour d'un
+<i lang="es" xml:lang="es">patio</i> rempli de verdure, dans lequel on vient se
+reposer des prières et de la contrainte du lieu
+saint. Le cloître de Tarragone est beau entre
+tous, ses fines arcades à nervures sont comme
+aériennes et semblent suspendues au plafond
+plutôt que le supporter; de riches fresques
+ornent ses murs et l'une d'elles est particulièrement
+curieuse: c'est la <i lang="es" xml:lang="es">Procesion de las ratas</i>,
+la procession des rats, qui représente une dévote
+troupe de rats procédant gravement à l'enterrement
+de quelques chats, exemple charitable bien
+digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la
+mort des chats n'était qu'une ruse de guerre et
+que soudain les cadavres ressuscitent et dévorent
+leurs trop complaisants fossoyeurs.</p>
+
+<p>Après la cathédrale nous allons voir les <em>Murailles
+cyclopéennes</em>. L'antique <em>Tarraco</em> était une
+ville ibérienne déjà florissante aux temps des
+conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs
+habitants l'avaient entourée d'une formidable
+ceinture de murailles qui existe encore
+aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long.
+Les Romains, les Wisigoths, puis les Arabes
+exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces murailles,
+<span class="pagenum"><a id="Page_24">24</a></span>
+de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est
+ibérienne, ainsi qu'on le constate aisément en
+voyant les énormes blocs de roc assemblés sans
+ciment qui constituent le pied des murs.</p>
+
+<p>Tarragone est sur une hauteur dominant la
+mer, mais ses maisons descendent jusqu'au port,
+qui est grand et bien abrité. Des quais, en se
+retournant, on a une très jolie vue de la ville
+bâtie en amphithéâtre.</p>
+
+<p>Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et
+cette coïncidence m'a permis de constater que
+les soldats espagnols n'étaient nullement ennemis
+du confortable; devant le corps de garde il y a
+toute une collection de chaises, de fauteuils, de
+rocking-chairs dans lesquels officiers, sous-officiers
+et soldats se prélassent d'un air absolument
+satisfait.</p>
+
+<p>A 9 heures du matin nous quittions le nouvel
+asile des Pères chartreux expulsés de France, et
+soit dit en passant, il nous a été impossible de
+découvrir exactement le lieu de la retraite où ils
+fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est,
+paraît-il, dans un bâtiment très quelconque, vers
+le port.</p>
+
+<p>La route est bonne et nous filons à 50 à
+l'heure. La campagne alterne en riches cultures,
+vignes et oliviers et en landes désertes où ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_25">25</a></span>
+croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers
+nains. A mesure qu'on avance, la flore se
+fait plus méridionale; les champs sont bordés
+d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et
+d'aloès.</p>
+
+<p><em>Hospitalet</em> est un petit village groupé auprès
+d'une grande bâtisse à quatre tours, qui fut jadis
+un refuge pour les pèlerins et dont la masse noire
+se découpe nettement au bord de la mer sur le
+bleu des flots.</p>
+
+<p>La route maintenant se fait accidentée: elle
+monte et redescend continuellement la croupe
+des montagnes qui viennent mourir à la mer; elle
+est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux
+très saillants et sur lesquels se racle parfois le
+ventre de l'auto; il faut aller lentement et prudemment.
+Mais le paysage est grandiose; le chemin
+tournoie sans cesse au milieu des montagnes
+arides animées seulement de rares bergers au
+milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend parfois
+sur la mer sans limites et sur la droite se
+découpent de hautes montagnes dont les cimes
+légèrement embrumées sont un signe de la chaleur
+qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très
+curieux, il fait chaud, très chaud, mais nous ne
+souffrons nullement de la chaleur: abrités sous le
+tendelet de la voiture, constamment rafraîchis
+<span class="pagenum"><a id="Page_26">26</a></span>
+par la brise de la mer, nous bravons sans peine
+et soleil et chaleur.</p>
+
+<p>Nous pénétrons dans le large delta de l'<em>Ebre</em>,
+contrée fertile et admirablement irriguée par le
+fleuve, dont les eaux sont constamment puisées et
+déversées dans les champs par des roues élévatoires.
+Ces roues élévatoires sont un reste de la
+civilisation mauresque: les Arabes étaient d'habiles
+agronomes et pendant leur occupation toute
+l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité
+inconnu aujourd'hui. Leurs roues élévatoires sont
+simples autant qu'ingénieuses; imaginez-vous
+une grande roue munie de palettes comme une
+roue de moulin, dont le bas trempe dans le lit du
+fleuve ou d'un canal amenant l'eau du fleuve; en
+outre de ses palettes la roue porte sur tout son
+pourtour des godets ou simplement des pots de
+terre destinés à contenir l'eau à élever. Le courant
+du fleuve fait tourner la roue au moyen de
+ses palettes et celle-ci en même temps élève ses
+pleins godets d'eau qu'elle déverse en haut dans
+les conduites destinées à l'irrigation des champs
+dont le niveau est au-dessus de celui du fleuve.</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette riche campagne que
+nous trouvons la ville de <i lang="es" xml:lang="es">Tortosa</i>. Il est 11 heures
+et nous nous arrêtons à la <em>Fonda de Europa</em>
+pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_27">27</a></span>
+nullement engageant, aussi sommes-nous agréablement
+surpris en pénétrant dans la salle à
+manger qui est propre, où il règne une délicieuse
+fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes
+choses. On nous avait prédit des hôtels sales et
+une cuisine repoussante... ma foi jusqu'ici l'impression
+est plutôt favorable.</p>
+
+<p>Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses
+études sur les vins d'Espagne; pour ma
+part je les trouve très bons, mais un peu trop
+riches et ma préférence reste encore acquise aux
+vins de France. J'ai remarqué ici une curieuse
+façon de boire le vin assez employée dans ce
+pays; on sert sur la table des carafes de vin de
+forme étrange: un ventre très arrondi surmonté
+de deux longs goulots, un large qui sert à remplir
+la carafe et un autre qui se termine en pointe
+effilée et par lequel les Espagnols se versent
+directement le vin dans le gosier, manière peu
+gracieuse de boire, mais qui a l'avantage de supprimer
+le verre; il faut pour boire ainsi se livrer
+à une gymnastique particulière qui doit demander
+un certain apprentissage; je n'ai pas
+essayé de me servir de cet instrument, de peur de
+me verser le vin partout ailleurs que dans la
+bouche.</p>
+
+<p>Nous nous sommes munis à Tortosa d'<i lang="es" xml:lang="es">alcarazas</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_28">28</a></span>
+que nous emporterons dans la voiture pour
+avoir constamment de l'eau fraîche à notre disposition;
+ce sont des poteries en terre poreuse qui
+ont la faculté de rafraîchir l'eau dont on les remplit
+par un phénomène d'osmose et d'auto-évaporation.
+Ces alcarazas sont partout employées en
+Espagne, les paysans en emportent aux champs,
+les tables des cafés en sont garnies, on en trouve
+dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas
+d'autre manière de contenir l'eau potable et il est
+certain que leur action est très efficace et que
+ces récipients fournissent toujours, même en
+plein soleil, une eau parfaitement fraîche.</p>
+
+<p>Après une courte sieste, nous repartons à
+3 heures. Pour gagner la campagne il faut tourner
+et retourner dans les petites rues tortueuses de
+Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin
+nous avons dû nous faire escorter par un indigène
+sans les sages conseils duquel je crois bien
+que nous ne serions jamais sortis de ce labyrinthe
+et que nous y tournerions jusqu'à la consommation
+des siècles.</p>
+
+<p>En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un
+large pont. La route continue à être bonne mais
+à chaque instant on rencontre des torrents et
+même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il
+est vrai que tous sont à peu près à sec. Tant par
+<span class="pagenum"><a id="Page_29">29</a></span>
+ces gués que par l'état général de la route, je suis
+convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
+en cette saison, se trouverait à peu près impraticable
+à toute autre époque.</p>
+
+<p>Voici un village grouillant de population, c'est
+<em>Uldecona</em>. Nous rencontrons maintenant de la
+couleur locale tant que nous avions pu en souhaiter;
+les types se sont profondément modifiés et
+portent désormais nettement marquée l'empreinte
+sarrazine, les vêtements sont tout autres, les
+maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
+nous voilà dans un pays réellement nouveau
+pour nous, nous ouvrons de grands yeux, avides
+de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
+approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe
+de Valence et une borne nous indique bientôt
+que nous venons de quitter la province de Tarragone
+pour entrer dans celle de Castellon.</p>
+
+<p><em>Vinaroz</em>, est un joli petit port, bien posé au
+bord de l'eau, aux maisons blanches, aux toits en
+terrasses: l'air tout à fait oriental.</p>
+
+<p><em>Benicarlo</em>: une très vieille ville restée ce
+qu'elle était il y a plus de mille ans, c'est-à-dire
+arabe. Maisons basses et blanches à terrasses,
+murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête
+quelques gracieux palmiers; toute la population,
+basanée, noire, est sur les portes; la marmaille
+<span class="pagenum"><a id="Page_30">30</a></span>
+est fourmilière, elle saute, piaille et s'accroche à
+toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
+cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous
+avons ainsi transporté dans le village quinze à
+vingt passagers supplémentaires; nous ne pûmes
+nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de
+lanières à tour de bras. Avec cela la population
+nous est très sympathique, les visages sourient à
+notre passage, la curiosité intense que nous éveillons
+nous montre que par ici il doit passer bien
+peu de voitures automobiles. Le costume pittoresque
+des Valenciens se porte encore: <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i>
+à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise
+noire, caleçons de toile large et flottant ou pantalon
+noir se terminant au genou par des flots d'étoffe.</p>
+
+<p>En sortant de la ville nous rencontrons une file
+de voitures qui rentrent avant la nuit, elles sont
+toutes attelées de mules; c'est un affolement
+général à l'apparition de l'auto: la file entière
+fait demi-tour comme à l'entente d'un commandement
+admirablement exécuté, puis tout se
+sauve au triple galop avant que nous ayons eu le
+temps de revenir de notre stupeur. Cet affolement
+des animaux joint à la curiosité des hommes
+nous confirme dans notre idée que la circulation
+automobile doit être encore bien peu importante
+dans cette région.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_31">31</a></span>
+La végétation change à mesure que nous avançons;
+elle se signale maintenant par deux individus
+nouveaux: le palmier et l'oranger que nos
+yeux de septentrionaux sont surpris de voir
+pousser en pleine terre au bord de la route comme
+de vulgaires pommiers.</p>
+
+<p>Le crépuscule se fait court à mesure que nous
+descendons dans le sud. La nuit nous surprend
+tout à coup, une trentaine de kilomètres avant
+Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel
+nous attend là-bas et qu'il fait une nuit admirable,
+nous décidons de camper en plein air comme une
+troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture
+nous fournit le menu d'un excellent repas:
+thon à l'huile, sardines aux tomates, truites de
+Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que
+nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas
+et, s'il vous plaît, du champagne forment
+la partie liquide d'un repas que n'eût pas désavoué
+Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement
+le dessert manquait et j'enrageais
+d'avoir commis un aussi impardonnable oubli,
+lorsque nous nous souvînmes que notre campement
+était établi au milieu des vignes: quelques
+minutes après de savoureux raisins complétaient
+notre table, d'autant plus savoureux qu'ils furent
+maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_32">32</a></span>
+tout un assortiment de couvertures, de
+plaids, de manteaux, de pèlerines, qui furent
+rapidement transformés en matelas, draps, oreillers
+et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous
+endormîmes tranquillement, non loin du petit village
+d'<em>Oropesa</em><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 15 août.</h3>
+
+<p>Un superbe lever du soleil sur la mer, toute
+proche, nous tire de nos lits de plume où nous
+avions dormi sans la plus petite interruption.</p>
+
+<p>Nous partons à 7 heures du matin, après un
+délicieux déjeuner dont les vignes d'alentour
+firent encore les frais. On a bien raison de dire
+que dans le crime il n'y a que le premier pas qui
+coûte: hier nous hésitâmes avant de commettre
+notre premier vol... aujourd'hui cela nous parut
+tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
+maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci.
+Il ne nous manquait plus que cela pour
+être de vrais bohémiens: nous voilà complets à
+présent!</p>
+
+<p>La route est bonne, le temps est exquis, nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_33">33</a></span>
+filons joyeusement au milieu de vignobles immenses
+qui s'émaillent maintenant de rouge, de
+bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des
+vendangeuses qui cueillent le raisin; ma conscience
+bourrelée me suggère que notre vol est
+connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever
+leurs fruits pendant qu'il en reste encore.</p>
+
+<p>Un crochet de la route dans les rochers et la
+mer maintenant vient déferler à nos pieds. Au
+paysage calme de la riche campagne a succédé
+tout à coup un petit coin de rocs et de vagues
+extrêmement sauvage, puis c'est à nouveau les
+cultures riantes qui reprennent sans interruption.</p>
+
+<p>Dans une jolie baie, au bord d'une plage de
+sable fin, voilà <em>Benicassim</em>, qui s'étale coquettement
+comme une baigneuse nonchalamment
+couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel
+nom bien arabe! La ville ne dément pas son nom,
+car ses petites maisons carrées, resplendissantes
+de blancheur, qui sont groupées autour de son
+dôme aux <i lang="es" xml:lang="es">azulejos</i> brillants, lui donnent un aspect
+absolument mauresque.</p>
+
+<p>Décidément la curiosité des populations augmente
+dans des proportions gigantesques; l'auto
+est signalé du plus loin que puissent apercevoir
+les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes
+accourent faire la haie sur notre passage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34">34</a></span>
+A <em>Castellon de la Plana</em> notre arrivée bouleversa
+littéralement la ville; nous crûmes un instant
+qu'il y avait une émeute et nous eûmes
+toutes les peines du monde à nous persuader que
+tout ce monde, toute cette agitation, tout ce bruit
+étaient le résultat de notre présence. Un café
+ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit
+de nous arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir
+un peu et surtout pour étudier toute
+cette curieuse population. Un cercle compact se
+forma aussitôt autour de la voiture, on faillit
+prendre d'assaut le café où nous nous étions réfugiés;
+non, quand j'y repense je crois toujours
+avoir devant les yeux un tableau de guerre civile.
+Et cependant toute pensée belliqueuse était bien
+loin de ces gens-là, car j'ai rarement vu des populations
+qui nous fussent aussi sympathiques que
+celles de toute la côte méditerranéenne de l'Espagne;
+ces Espagnols sont polis à l'extrême mais
+sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,
+c'est un peuple agréable mais combien négligent
+des choses de la vie: figés dans leur contemplation
+éternelle, arabes ils sont restés.</p>
+
+<p>Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas
+venir me raconter que l'Espagne se dépeuple;
+non, la chose n'est pas possible avec une aussi
+prodigieuse quantité de moutards.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35">35</a></span>
+En sortant de Castellon nous constatons avec
+peine que la route est devenue subitement exécrable;
+les trous, les abominables trous de Barcelone
+ont réapparu et la poussière couvre le
+chemin d'une couche digne des mauvaises routes
+d'Italie. Allons! reprenons la première vitesse et
+les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie
+et beaucoup de patience, nous finirons
+bien par arriver à Valence! Tout de même les
+cantonniers sont réellement trop négligents dans
+ce satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce
+moment; ce que je le flanquerais avec plaisir le
+nez le premier dans sa poussière. Et ça n'est pas
+assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil
+s'en mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre
+l'acier, peu à peu nous cuisons, d'imposantes cascades
+coulent de nos fronts, de nos nez sur les
+tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés
+remplacent incessamment cette eau par des
+appels désespérés aux alcarazas.</p>
+
+<p>Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons
+avec intérêt la campagne que nous parcourons;
+des orangers à perte de vue; nous
+sommes au milieu du pays des oranges, des
+«belles Valence» qu'en hiver les marchands ambulants
+clament dans nos rues de France. Le
+pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo,
+<span class="pagenum"><a id="Page_36">36</a></span>
+où nous passâmes hier, et finit à <em>Dénia</em>, au
+sud de Valence; ce jardin des orangers s'appelle
+<i lang="es" xml:lang="es">la Plana</i> au nord, <i lang="es" xml:lang="es">la Ribera</i> au milieu et <i lang="es" xml:lang="es">la Marina</i>
+au midi. Les oranges de la Plana sont les
+moins bonnes, elles ont un goût acide qui nuit à
+leur qualité; il s'en exporte cependant de grandes
+quantités, sur Marseille principalement. Celles
+de la Ribera sont beaucoup plus fines et plus
+douces; elles se vendent surtout à Liverpool. La
+Marina produit les meilleures; ses arbres donnent
+en outre d'abondantes moissons de feuilles et de
+fleurs dont on extrait parfum, essences, boissons.</p>
+
+<p>Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement
+à la route et s'en vont loin, loin, loin,
+parallèles, interminables. En cette saison les
+oranges ne sont pas mûres encore; on distingue
+dans le feuillage de petits fruits verts qui seront
+dans quelques mois les pommes d'or délicieuses.
+Parfois cependant nous apercevons de grosses
+oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre
+pour un usage spécial sans doute; car c'est une
+singulière particularité de l'orange de pouvoir
+rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa
+complète maturité, alors que les autres fruits en
+général tombent ou se dessèchent.</p>
+
+<p>Ces fruits si doux qui nous viennent en France
+enveloppés dans de délicats papiers de soie et
+<span class="pagenum"><a id="Page_37">37</a></span>
+dont nous nous régalons en hiver, c'est donc sur
+ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres qu'irrévérencieusement
+nous couvrons en passant d'une
+abondante couche de poussière!</p>
+
+<p><em>Sagonte</em>, surmontée de sa colline aux murailles
+crénelées, apparaît au bord du <em>Palancia</em>. Cette
+ville est un squelette aux maisons décharnées qui
+ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique
+métropole des Ibères, la <i lang="la" xml:lang="la">Saguntum</i> des Romains,
+dont la résistance acharnée aux armes d'Annibal
+est restée célèbre à tout jamais. C'est la <i lang="es" xml:lang="es">Murviedro</i>
+des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
+appellation mauresque signifiant «vieilles
+murailles». Romains de Scipion, Carthaginois
+d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de
+poussière ici de votre temps?</p>
+
+<p>Et la route continue lamentablement trouée
+comme une écumoire pendant que nous sautons
+comme des carpes dans une poêle et que les ressorts
+plaintivement clament leurs malheurs sur
+des notes tantôt graves, tantôt aiguës.</p>
+
+<p>La campagne qui nous entoure est un véritable
+jardin dont le sol rouge, irrigué par un système
+de canaux intelligemment disposés, est couvert
+de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs;
+c'est la <i lang="es" xml:lang="es">huerta</i> de Valence.</p>
+
+<p>Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos
+<span class="pagenum"><a id="Page_38">38</a></span>
+resplendissants, c'est Valence; notre supplice
+touche à sa fin. De Castellon à Valence il y
+a 68 kilomètres de route absolument défoncée
+sur laquelle, tout en étant épouvantablement
+cahoté, on ne peut avancer à plus de 15 kilomètres
+à l'heure. Je vous prie de croire que c'est
+long, 68 kilomètres faits à cette allure et dans ces
+conditions.</p>
+
+<p>Il est midi. Nous pénétrons dans <em>Valence</em><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>
+en franchissant sur un pont le rio <em>Turia</em>, à sec,
+comme une rivière espagnole qui se respecte.
+Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués
+que nous avons passés, il y avait celui du rio
+<em>Secco</em>, encore plus à sec bien entendu pour ne
+pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la
+porte dite <em>Torres de Serranos</em>, colossale porte
+flanquée de deux énormes tours en briques qui
+donnent à la ville un aspect féodal.</p>
+
+<p>Nous descendons au <em>Grand-Hôtel</em>, calle de
+San Vincente; nous y trouvons des chambres très
+propres, une cuisine tout simplement exquise.
+Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse
+qui caresse voluptueusement nos épidermes
+<span class="pagenum"><a id="Page_39">39</a></span>
+saturés de soleil et de poussière; ces Espagnols
+s'entendent admirablement à disposer l'intérieur
+de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais.
+Avec quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel,
+malgré soif et faim, nous sommes-nous délassés
+dans l'agréable chose qu'est toujours mais qu'était
+surtout en la circonstance: un bain.</p>
+
+<p>Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a
+été compliqué pour loger notre voiture! Ici pas
+de garages; seulement un mécanicien réparateur
+dont la boutique est archipleine avec une motocyclette
+et une de Dion de 3 chevaux. Je réussis
+enfin à dénicher une remise dans laquelle notre
+voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
+rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait
+l'entrée.</p>
+
+<p>Valence, la <i lang="es" xml:lang="es">Valencia del Cid</i>, a conservé un
+cachet mauresque très marqué. Ville déjà prospère
+au temps des Ibères, puis sous les Romains
+et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les
+Maures en 714; elle devint, en 1021, la capitale
+d'un royaume sarrazin indépendant, le royaume
+de Valence, qui comprenait toute la contrée depuis
+l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à
+Alméria au sud. Les Sarrazins lui donnèrent le
+summum de sa grandeur; pendant cinq siècles
+Valence fut l'un des grands centres de la civilisation
+<span class="pagenum"><a id="Page_40">40</a></span>
+arabe et l'heure de la décadence ne sonna
+pour elle, comme hélas! pour la plupart des villes
+des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
+conquise par les catholiques. Les Arabes furent
+chassés de Valence en l'an 1238 par Jacques I<sup>er</sup>
+d'Aragon. Pendant la longue ère de domination
+mauresque à Valence il faut cependant placer un
+court intérim catholique, célèbre dans les fastes
+espagnoles, la conquête temporaire de Valence
+par le Cid.</p>
+
+<p><em>Rodrigue de Bivar</em>, le valeureux chevalier <em>Le
+Cid Ruy Diaz Campeador</em>, fut élevé à la cour
+du roi Don Ferdinand <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi de Castille et de
+Léon (1017-1057). La légende rapporte à la
+gloire du Cid de nombreux exploits dont il aurait
+été le héros déjà sous le règne de ce prince; le
+vieux roi Ferdinand avait fini par le prendre
+comme unique conseiller, ce qui avait soulevé
+contre le Cid de redoutables haines issues des
+jalousies des courtisans. Ce roi don Ferdinand,
+au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, les
+partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de
+ses enfants, dans la pensée louable mais maladroite
+de mieux pacifier l'Espagne catholique.
+L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre
+et l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut
+mis à la tête de Léon et des Asturies; enfin le
+<span class="pagenum"><a id="Page_41">41</a></span>
+troisième, don Garcie, eut pour sa part la Galice
+et une partie du Portugal<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>.</p>
+
+<p>Une pareille distribution, au lieu de pacifier les
+États du vieux roi, y déchaîna au contraire, dès
+sa mort, de terribles guerres. Les trois frères,
+qui voulaient chacun la totalité des États de leur
+père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles
+don Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du
+bras invincible du Cid, réduisit à l'état de vassalité
+le royaume de don Garcie et s'empara de
+celui de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir
+et ne trouva un refuge qu'auprès du roi maure
+de Tolède, Ali Maynon.</p>
+
+<p>Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant
+qu'il faisait le siège de Zamora en 1077,
+don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
+toujours bien traité, pour monter sur le trône de
+Castille et de Léon. La noblesse de Castille
+soupçonnait don Alphonse d'avoir trempé dans
+le meurtre de son frère et le courageux Cid
+ne craignit pas d'exprimer publiquement ce
+soupçon au nouveau roi, de sorte que celui-ci fut
+contraint de jurer solennellement en l'église de
+Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de
+toute participation à ce meurtre, mais il en
+<span class="pagenum"><a id="Page_42">42</a></span>
+garda désormais une dure rancune contre le Cid,
+rancune qui, en maintes occasions, fut habilement
+exploitée par les courtisans contre le valeureux
+chevalier.</p>
+
+<p>Le serment prêté, le Cid se rangea complètement
+du côté du roi et mit sa brave épée à son
+service. Il se signala alors par de nombreux combats
+glorieux que don Alphonse paya bientôt par
+la plus noire ingratitude. Sous prétexte que le
+Cid, revenant d'une expédition, avait pillé sur
+les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
+de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu
+par ses courtisans, le bannit de son
+royaume.</p>
+
+<p>Le Cid partit avec de nombreux chevaliers,
+décidés à suivre sa fortune, et une armée de
+plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à Bivar sa
+femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant
+que s'ouvre la carrière la plus brillante du
+chevalier légendaire.</p>
+
+<p>Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume
+à la pointe de son épée et soit par les armes, soit
+par la trahison et la ruse qui étaient ses moyens
+de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir
+sur les Maures un véritable empire. Il vainquit
+le roi maure de Saragosse qui fut contraint de se
+déclarer son vassal; il défit les troupes arabes du
+<span class="pagenum"><a id="Page_43">43</a></span>
+roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier
+le comte de Barcelone don Raymond sur lequel
+il conquit sa fameuse épée <em>Colada</em>. Dans ses chevauchées,
+le Cid vainquit encore les troupes du
+roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux
+mauresques, razzia maintes villes arabes
+et porta sa gloire et ses richesses à un si haut
+point que le roi don Alphonse ne put lui tenir
+rigueur plus longtemps et, soit par reconnaissance
+pour le Cid qui, après chaque nouvelle
+victoire, lui donnait une marque de vassalité,
+soit plutôt parce qu'il avait besoin d'une aussi
+redoutable épée, lui accorda pardon et honneurs.</p>
+
+<p>Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son
+apogée. Il vint mettre le siège devant Valence.
+Après dix mois de siège acharné il s'en empara...
+Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien
+arabe<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>:</p>
+
+<p>«Il entra dans Valence l'an 488<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>, en usant
+de fraude selon sa coutume. Cette terrible calamité
+frappa comme un incendie toutes les provinces
+de la péninsule et couvrit toutes les
+classes de la société de douleur et de honte. La
+puissance de ce tyran alla toujours en croissant,
+de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur
+<span class="pagenum"><a id="Page_44">44</a></span>
+les contrées élevées, et qu'il remplit de crainte
+les nobles et les roturiers. Quelqu'un m'a raconté
+l'avoir entendu dire dans un moment où ses
+désirs étaient très vifs et son avidité était extrême:
+«Sous un Rodrigue<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a> cette péninsule a
+été conquise: mais un autre Rodrigue la délivrera.»&mdash;Parole
+qui remplit les c&oelig;urs
+d'épouvante et qui fit penser aux hommes que
+ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait bien
+tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps,
+était par son amour pour la gloire, par la prudente
+fermeté de son caractère et par son courage
+héroïque, un des miracles du Seigneur.»</p>
+
+<p>En véritable souverain, le Cid s'installa dans
+l'Alcazar et depuis lors Valence s'appela Valencia
+del Cid.</p>
+
+<p>Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai
+qu'après son entrée dans Valence il envoya un
+message au roi don Alphonse pour lui annoncer
+que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
+disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène,
+sa femme, et ses filles et s'apprêta à
+régner en vrai roi. Mais d'autres combats lui
+étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec
+une armée forte de plus de deux cent mille
+<span class="pagenum"><a id="Page_45">45</a></span>
+hommes vint par mer mettre le siège devant
+Valence pour la reprendre aux infidèles.</p>
+
+<p>Après maints combats, le roi marocain fut
+repoussé avec de grandes pertes et fut contraint
+de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce fut
+au cours de ces batailles que le Cid conquit sa
+seconde et plus fameuse épée: <em>Tizona</em>. Les
+Maures du Maroc revinrent quelques années
+après en nombre plus considérable; le Cid les
+défit et les obligea de nouveau à regagner leurs
+vaisseaux.</p>
+
+<p>Le légendaire héros devait remporter la victoire
+même après sa mort. Surpris par la maladie
+et sentant sa fin proche il donna ses derniers
+ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
+leur annonça que dans peu de jours il
+aurait cessé de vivre et qu'il voulait que son
+corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
+possible après sa mort l'apparence de la
+vie; il leur apprit qu'il avait reçu avis qu'une
+armée marocaine, plus puissante encore que les
+premières, était en route pour venir assiéger
+Valence, et qu'il voulait que sa présence et son
+nom, bien que mort, leur servissent à remporter
+encore une fois la victoire. Il donna minutieusement
+toutes ses instructions pour que sa dernière
+ruse réussît. Puis il mourut laissant sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_46">46</a></span>
+femme seule devant la redoutable perspective
+d'une formidable invasion arabe.</p>
+
+<p>La mort du Cid fut tenue absolument secrète.
+En effet, quelques jours après une immense
+flotte apparut devant Valence, il en descendit
+des nuées d'Arabes, commandés par trente-six
+rois et une reine, dit la légende, qui vinrent
+battre les remparts de la ville comme les flots
+de la mer. Suivant les ordres du héros défunt,
+celui-ci, armé de pied en cap, son épée Tizona à
+la main, ayant sur les joues de fausses couleurs
+de vie, fut solidement assujetti sur son cheval
+de bataille et les troupes castillanes furent conduites
+au combat par leur macabre chef. Il était
+écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait toujours
+la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
+et leur flotte les remporta encore plus vite
+qu'elle ne les avait apportés.</p>
+
+<p>Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue
+longtemps cachée; sans l'auréole de gloire du
+héros qui entraînait ses troupes à la victoire et
+qui épouvantait les soldats arabes, la situation
+devenait intenable pour sa veuve dans cette
+Valence que les Maures s'acharnaient à vouloir
+reprendre. Sans coup férir, immédiatement après
+la bataille, dona Chimène et tous les catholiques
+évacuaient la ville et se retiraient en Castille,
+<span class="pagenum"><a id="Page_47">47</a></span>
+toujours accompagnés de l'invincible chevalier
+porté par son cheval <em>Babieca</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.</p>
+
+<p>Qu'on me pardonne cette longue digression
+sur le Cid, mais le héros légendaire est si peu
+connu en général que j'ai cru bien faire en puisant
+aux vieilles chroniques espagnoles les détails
+les plus intéressants de sa glorieuse carrière.
+Peut-être la légende a-t-elle grossi ou
+embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré
+que sa vie fut à peu près telle que je
+viens de la tracer à grands traits d'après des
+documents authentiques.</p>
+
+<p>Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet,
+je demande la permission de dire comment le
+Cid choisit et baptisa son fameux cheval de
+bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain,
+un clerc du nom de Peyre Pringos, de lui faire
+don d'un des nombreux poulains qu'il possédait
+en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
+Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient
+les juments et leurs poulains; il les passait
+tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
+poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:</p>
+
+<p>«Je veux celui-ci.&mdash;Son parrain s'écria:
+<em>Babieca (imbécile</em>)! vous avez mal choisi.&mdash;Mais
+<span class="pagenum"><a id="Page_48">48</a></span>
+le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
+aura nom <em>Babieca</em>. Et en effet ce cheval fut bon
+et fortuné, et sur lui Mon Cid vainquit depuis en
+plusieurs batailles rangées<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>.»</p>
+
+<p>Après l'évacuation de la ville par les Castillans,
+les Maures en reprirent possession et pour
+deux siècles encore Valence participa au rayonnement
+de l'admirable civilisation arabo-espagnole.</p>
+
+<p>Dans la soirée, nous nous sommes rendus à
+l'<em>Alameda</em>, où nous avons vu s'agiter tout ce que
+Valence compte d'élégances. Toute ville espagnole,
+grande ou petite, a son <em>alameda</em>: c'est la
+promenade publique, boulevard ou place, toujours
+copieusement ombragée, où la population
+oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher
+du soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement
+vaste: 800 mètres de long; elle s'étend
+en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
+Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le
+Pont <em>del Real</em>, longue construction à dix arches
+d'origine mauresque.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit nous remarquâmes que
+tous les équipages se dirigeaient vers un endroit
+commun, nous fîmes prendre au nôtre la même
+<span class="pagenum"><a id="Page_49">49</a></span>
+direction et après avoir suivi une très longue
+avenue bordée d'ombrages, nous nous trouvâmes
+au <em>Grao</em>, le port de Valence.</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au
+Grao, fête religieuse, fête de la Vierge. Nous
+avons le plaisir d'assister à une de ces curieuses
+processions espagnoles pour lesquelles se déploie
+un luxe inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue
+de prêtres et de cierges, de bannières
+et de clercs; non, la procession est composée de
+toute une série de sous-processions, de processions
+partielles, qui se promènent indépendamment
+sur des itinéraires souvent différents et qui
+ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à
+l'arrivée. On voit passer la Sainte Vierge, grandeur
+naturelle, vêtue d'habits d'une richesse fabuleuse,
+couchée sur des coussins de soie et d'or
+et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
+suivie, entourée de cierges et de lampions
+si nombreux, si grappés qu'on dirait des arbres
+lumineux qui déambulent. Et cependant un détachement
+de soldats suit, avec tambours qui battent
+une marche lente et triste.</p>
+
+<p><em>Villanueva del Grao</em> est un port tout à fait
+moderne, sûr et bien aménagé; c'est de là que
+partent pour tous les pays d'Europe mandarines,
+oranges, citrons et raisins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_50">50</a></span>
+Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants
+bains de mer y sont installés et nous vîmes la
+mer fourmillante de baigneurs.</p>
+
+<p>De retour à Valence, après un dîner délicat à
+l'hôtel, nous allâmes nous installer dans un café
+de la <i lang="es" xml:lang="es">calle de la Paz</i>, la nouvelle et la plus belle
+rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
+nous les Valenciennes, jolies sous la mantille.
+Les hommes sont ici vêtus comme en France, et,
+ma foi, presque toutes les femmes aussi; il y a
+très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une
+femme est toujours plus jolie sous cette gracieuse
+coiffure que sous le chapeau.</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 16 août.</h3>
+
+<p>Valence a un air bien spécial avec ses nombreux
+clochers brillant au soleil et mêlant au bleu
+du ciel le bleu de leurs azulejos.</p>
+
+<p>La cathédrale s'élève sur un emplacement qui
+supporta successivement: un temple romain, une
+église wisigothe, une mosquée arabe. La plupart
+des cathédrales espagnoles a été la résultante
+d'une pareille succession sur un même emplacement.
+C'est un assez bel édifice de style gothique
+du quatorzième siècle. Le clocher ou <em>Tour du
+Miguelete</em> est extrêmement original; une grosse
+<span class="pagenum"><a id="Page_51">51</a></span>
+tour trapue, octogone, basse, qui semble détachée
+d'un rempart du moyen âge; au sommet du
+clocher s'agite régulièrement <em>le Miguelete</em>, la
+cloche de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation
+de la huerta. C'est que cette huerta, la
+richesse de la ville et du pays, tient une grande
+place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis,
+devant la principale porte de la cathédrale, en
+plein air sur la place, siège le <i lang="es" xml:lang="es">Tribunal de las
+Aguas</i>, vieille institution mauresque qui subsiste
+encore de nos jours et qui est chargée de régler
+tous les différends issus de l'irrigation de la huerta.
+Il y a peu d'eau en Espagne; or dans la campagne
+de Valence on en tire tout le parti possible, c'est
+une valeur précieuse, d'où contestations, réglementations.
+Les Maures avaient admirablement
+utilisé le peu d'eau de l'Espagne et su fertiliser
+tout ce pays; les Valencins ont le mérite d'avoir
+conservé ces traditions et maintenu leur contrée
+dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu
+de villes d'Espagne ont eu la même intelligence!</p>
+
+<p>Un des plus beaux monuments de Valence est
+la <i lang="es" xml:lang="es">Lonja de la Seda</i>, le Palais de la Soie, construit
+sur l'emplacement de l'ancien Alcazar arabe.
+C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
+plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,&mdash;la
+salle de la Bourse,&mdash;il y a un hall immense
+<span class="pagenum"><a id="Page_52">52</a></span>
+supporté par une série de colonnes aussi
+sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant
+de hardiesse et d'harmonie. Nous sommes restés
+là à admirer, bouche bée, surpris autant que
+charmés devant pareille merveille.</p>
+
+<p>Non loin se trouve une des portes de la ville
+appelée <i lang="es" xml:lang="es">les Torres de Cuarte</i>; deux énormes
+tours encadrent la porte et forment un ensemble
+assez approchant des Torres de Serranos<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>.</p>
+
+<p>Nous passâmes sous cette porte pour aller
+visiter le <em>Jardin Botanique</em> où se trouvent réunies
+une grande quantité d'essences rares des
+pays chauds. Mais quel entretien déplorable,
+quelle nonchalance vraiment espagnole! Les
+arbres ne sont jamais émondés, les feuilles sèches
+couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
+effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les
+Espagnols sont ce que je trouve de plus rapproché
+des Turcs et de la Turquie sous le rapport
+du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont
+horreur du geste inutile et pour eux les gestes
+qui peuvent procurer propreté, commodité ou
+confort sont superflus!</p>
+
+<p>En résumé, Valence est une ville assez jolie,
+agréable, curieuse surtout, dont j'ai conservé
+<span class="pagenum"><a id="Page_53">53</a></span>
+bon souvenir et où je retournerai volontiers. Il y
+fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
+boissons glacées, <i lang="es" xml:lang="es">bebidas helladas</i>, rafraîchissent
+très suffisamment l'extérieur et l'intérieur du
+corps des habitants et des touristes. Car il faut
+avouer que les Valencins sont admirablement
+outillés pour se procurer la jouissance qui résulte
+naturellement de la chaleur: boire très frais
+quand on a bien chaud, qu'y a-t-il de meilleur?
+Certains établissements ne débitent que des boissons
+glacées. C'est effrayant ce que nos corps,
+transformés en éponges, absorbaient de bebidas
+helladas: <i lang="es" xml:lang="es">limon</i>, <i lang="es" xml:lang="es">naranja</i>, <i lang="es" xml:lang="es">fresa</i>, <i lang="es" xml:lang="es">grosella</i>,
+<i lang="es" xml:lang="es">frambuesa</i>, <i lang="es" xml:lang="es">pina</i>, <i lang="es" xml:lang="es">zarzaparilla</i>, <i lang="es" xml:lang="es">bresquilla</i>, <i lang="es" xml:lang="es">azahar</i>,
+<i lang="es" xml:lang="es">agraz</i>, <i lang="es" xml:lang="es">nectarsoda</i>.</p>
+
+<p>C'est à Valence que j'ai commencé à être
+frappé par la lumineuse clarté du ciel espagnol.
+Au milieu de la journée la lumière est si intense
+qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux,
+blanc; on dirait même que l'ombre n'existe pas,
+les reflets sont tellement puissants qu'ils jettent
+de la clarté dans les ombres et que là où il
+devrait y avoir du noir on voit quand même du
+blanc. Le bleu du ciel est si pâle qu'il paraît
+blanc; ce dernier point est celui qui m'a le plus
+frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il
+semble ne faire qu'un avec le soleil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_54">54</a></span>
+Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on
+peut voir cela et je m'applaudis encore d'avoir
+choisi cette époque pour faire mon voyage.</p>
+
+<p>Il n'y a de réellement très chaudes que les heures
+qui avoisinent midi; nous en avons fait l'expérience
+hier en arrivant à Valence. Je ne veux pas dire que
+cela soit absolument insupportable, non; abrités
+sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions
+affronter toutes les chaleurs, mais pour
+notre plus grand bien-être, nous avons décidé de
+voyager désormais autant que possible le soir.</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui
+qu'à 6 heures après midi.</p>
+
+<p>En sortant de la ville, la route est à peu près
+aussi mauvaise que pour y entrer, mais cela dure
+moins; au bout d'une vingtaine de kilomètres on
+peut enfin rouler sans trop de secousses.</p>
+
+<p>A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un
+des accotements du chemin et les provisions sont
+extraites des coffres de la voiture. Ce festin est
+vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite
+acclimatés à la chaleur de ce pays, se donnent
+libre carrière au milieu des provisions de toutes
+sortes que nous avons emportées.</p>
+
+<p>Nous reprenons notre marche en avant dans
+une lumineuse nuit; on distingue le paysage
+comme en plein jour!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_55">55</a></span>
+<em>Alberique</em> est traversée au milieu d'un concours
+de peuple immense que la clarté de nos phares
+luisant de loin a rassemblé sur notre passage et
+qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que
+ces petites villes de la campagne de Valence sont
+donc peuplées!</p>
+
+<p>Plus loin, la route franchit le <em>rio Jucar</em>, important
+cours d'eau dont la masse scintille aux
+rayons de la lune. Puis la plaine a disparu. Nous
+entrons dans une région montagneuse que nous
+ne quitterons plus jusqu'à Alicante.</p>
+
+<p>Nous voulons gagner Jativa pour y coucher,
+mais Jativa est sur une autre route et n'est unie
+à celle que nous suivons en ce moment que par
+un petit chemin; il faut ouvrir l'&oelig;il et soigneusement
+scruter ces nocturnes parages afin de ne pas
+manquer la bifurcation. Sans un complaisant
+indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger
+à propos, nous l'aurions ratée à tous les
+coups, cette bifurcation qui est traîtreusement
+cachée derrière un groupe de maisons et qui
+ouvre l'accès d'un minuscule chemin que nous
+n'aurions jamais soupçonné d'aller jusqu'à Jativa.
+Allons! pour être si petit, ce chemin n'en est pas
+plus mauvais et ferait rougir de honte la route de
+Castellon si elle pouvait venir se comparer à lui;
+nous roulons à belle allure entre deux haies très
+<span class="pagenum"><a id="Page_56">56</a></span>
+rapprochées, lorsque soudain notre susdit chemin
+fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de
+l'eau,&mdash;<em>le rio Montesa</em>,&mdash;et saute brusquement
+sur l'autre rive; l'auto, docile, avait plongé
+dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
+s'étaient trouvés de l'autre côté du rio
+avant d'avoir pu se douter de ce qui venait de se
+passer.</p>
+
+<p>Encore quelques kilomètres et c'est <em>Jativa</em>.</p>
+
+<p>Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une
+vraie fête espagnole composée de lumières qui
+illuminent la nuit et de pétards qui déchirent les
+oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les
+rues de clartés, nous apercevons des <i lang="es" xml:lang="es">patios</i> éclairés
+à giorno où s'agitent des escadrons de danseurs
+et de joueurs. De grands <em>casinos</em>, non
+moins brillamment éclairés, sont remplis d'une
+foule joyeuse et bariolée. Des places de plus en
+plus brillantes de lumières sont noires d'une
+multitude qui entoure des baraques et divers
+jeux. On n'a pas idée d'une pareille fête en
+France: Jativa est une ville de dix mille âmes
+environ, la fête au milieu de laquelle nous
+venons de tomber ne pourrait trouver d'égales
+que celles de nos plus grandes villes, et encore!</p>
+
+<p>Les maisons projettent la lumière par toutes
+leurs ouvertures; on dirait que chacune d'elles
+<span class="pagenum"><a id="Page_57">57</a></span>
+est une succursale de la fête générale. Voyons si
+la <i lang="es" xml:lang="es">fonda</i> sera aussi brillante et surtout accueillante.</p>
+
+<p>Il est minuit, nous ne désirons que des lits.</p>
+
+<p>Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt
+il n'y en a plus! Par suite de l'affluence d'étrangers
+venus ici pour la fête, les deux fondas sont
+déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits
+sur les billards!</p>
+
+<p>Nous finissons par dénicher une <i lang="es" xml:lang="es">posada</i> dans
+laquelle on nous offre les lits demandés. Incrédules,
+nous allons nous assurer par nos propres
+yeux que ces lits ne sont pas des chimères.
+Hélas! trois fois hélas! nos lits sont de simples
+matelas posés sur la terre dure et sale, au milieu
+d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de
+gens qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La
+posada espagnole est à la fonda ce que l'auberge
+de France est à l'hôtel, et avec quelque chose en
+moins encore.</p>
+
+<p>Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas
+assez accueillante pour nous et malgré l'heure
+avancée nous décidons de nous priver de l'hospitalité
+mitigée de la posada et de continuer jusqu'à
+Alcoy, ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.</p>
+
+<p>L'âme pleine de ressentiment, nous quittons
+<span class="pagenum"><a id="Page_58">58</a></span>
+Jativa dont la masse sombre et trouée de lumières
+éclatantes nous apparaît maintenant accroupie au
+pied d'un énorme rocher couronné d'un château
+aux murailles crénelées. Quelque temps la route
+tournoie dans la montagne et nous montre
+l'inhospitalière ville qui continue son ironique
+fête.</p>
+
+<p>Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau
+de la trop célèbre famille des Borgia; il est
+vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en donnant le
+jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet,
+l'un des meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le
+meilleur par sa science du dessin.</p>
+
+<p>La route qui va de Jativa à Alcoy est tout
+simplement parfaite: sol très bon, fort peu de
+poussière et, bien que serpentant sans cesse dans
+la Sierra, pourvue de larges et excellents virages.
+D'après ce qui m'a été donné de voir jusqu'ici
+en Espagne, si les routes sont généralement très
+mauvaises aux abords des grandes villes, elles
+sont fort praticables partout ailleurs; elles sont
+toujours d'une largeur considérable, un bon tiers
+plus larges que nos routes françaises, et filent en
+ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant
+souvent les collines par une profonde tranchée
+qui supprime une montée ou en atténue la pente.
+Dans les pays de montagne où les virages ne se
+<span class="pagenum"><a id="Page_59">59</a></span>
+peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement
+établis et d'un rayon bien plus grand
+que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
+à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement
+qui doivent coûter horriblement cher, à
+seule fin d'avoir un tournant plus large. Hormis
+l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à
+désirer, j'ai constaté que les routes espagnoles
+étaient les mieux établies de toutes celles que
+j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
+pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés à <em>Alcoy</em><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a> à 3 heures du
+matin.</p>
+
+<p>Cette ville est construite bizarrement sur des
+roches, le long d'un ravin escarpé, dans un amphithéâtre
+de roches. Avant de pouvoir entrer
+dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on
+est obligé de la contourner complètement: les
+lumières brillent dans la nuit, toujours, et l'on
+n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser quand,
+enfin, la route fait un brusque crochet pour
+prendre le pont libérateur.</p>
+
+<p>Nous ignorions où se trouvait la fonda quand
+<span class="pagenum"><a id="Page_60">60</a></span>
+nous avisâmes la petite lanterne clignotante d'un
+<i lang="es" xml:lang="es">sereno</i> que nous interrogeâmes et qui obligeamment,
+son lourd trousseau de clefs à la main,
+nous précéda sur la grande place de la ville où
+nous attendait la <i lang="es" xml:lang="es">Fonda del Commercio</i>. Bien
+qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,
+l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne
+pouvoir nous donner que de minuscules chambres
+au quatrième étage. Cela nous démontra du
+moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur
+toute moderne.</p>
+
+<div class="p2 figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_072.jpg" width="600" height="377" alt="ALCOY" /></div>
+
+<p class="caption">ALCOY</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61">61</a></span></p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 17 août.</h3>
+
+<p>Nous avons dormi à poings fermés dans nos
+petites boîtes élevées.</p>
+
+<p>Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y
+a pas une de ses rues qui ne soit en pente, et
+quelles pentes! Au fond de son ravin coule le
+<em>Rio Serpis</em> dont le cours régulier fait marcher de
+nombreuses usines: fabriques d'allumettes, de
+papier à cigarettes, de drap, de couvertures, et
+surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
+les «belles valences».</p>
+
+<p>C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris
+de trouver au fond de cette sierra rocailleuse
+et stérile. Les maisons sont hautes et bien bâties,
+les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
+et pleins d'animation. C'est un gros centre
+industriel qui compte plus de 30 000 habitants.</p>
+
+<p>L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir
+les auberges espagnoles sous un jour très honorable:
+nos chambres étaient petites mais absolument
+propres; nous venons de déjeuner d'exquise
+façon.</p>
+
+<p>Après une journée très bien employée à visiter
+la ville, nous nous mettons en route pour Alicante
+à 4 heures du soir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_62">62</a></span>
+La manière de voyager que nous avons inaugurée
+hier est décidément la meilleure. En partant
+à la fin de la journée, au moment où les
+rayons du soleil ne frappent plus qu'obliquement,
+nous jouissons d'une agréable température
+et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.
+De cette façon nous pouvons être obligés de
+marcher un peu la nuit, mais la lune et les étoiles
+rivalisent pour nous éclairer et nous faire voir
+distinctement le paysage.</p>
+
+<p>Nous avons remarqué que les soirées sont
+beaucoup plus fraîches que les matinées. Il y a le
+soir, à partir de 4 heures, une agréable brise qui
+est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le
+soleil est levé, la chaleur commence.</p>
+
+<p>Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très
+bien construite et bonne comme sol, s'élève en
+lacets dans la <em>Sierra de Vivens</em>. Elle serpente
+dans des montagnes arides et blanches qui ont
+un grand cachet de sauvagerie. Mais voici que le
+soleil se cache derrière de gros nuages et qu'il
+fait frais; puis le brouillard s'élève et pendant
+plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer
+de brumes. Comme c'était agréable, après les
+chaleurs de ces jours derniers! Ce délicieux
+brouillard, qui se déposait sur nos personnes en
+fines gouttelettes froides, nous faisait une impression
+<span class="pagenum"><a id="Page_63">63</a></span>
+exactement semblable à celle qu'on éprouve
+en savourant une boisson glacée. Nous avions
+même presque froid, par instants. Je me rappelle
+qu'alors nous avons rencontré sur le chemin une
+compagnie de promeneurs; les femmes avaient,&mdash;comme
+toutes les Espagnoles&mdash;des éventails;
+eh bien! à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard
+froid, ces Espagnoles s'éventaient!</p>
+
+<p>Le brouillard s'est dissipé mais la route monte
+toujours, nous atteignons ainsi le <em>Col de la Carrasquetta</em>,
+d'où l'on a une très belle vue sur cette
+région de montagnes.</p>
+
+<p>L'on redescend maintenant aux flancs de la
+sierra par des lacets sans nombre. Au loin l'on
+distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en rapproche,
+celle-ci se cache derrière les collines
+déplumées qui couvrent Alicante.</p>
+
+<p><em>Jijona</em>, à droite de la route, apparaît avec
+toutes ses maisons étagées sur le pied de la montagne
+et groupées autour d'un vieux château
+maure. Devant elle s'étend une riche campagne
+où poussent des oliviers par légions innombrables.
+L'on traverse le bas de la ville qui paraît
+importante et assez riche.</p>
+
+<p>Dans cette région les montagnes sont absolument
+nues, sans aucune végétation, mais les plaines
+paraissent très fertiles et sont bien cultivées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_64">64</a></span>
+En approchant d'Alicante, à cause du plus
+grand charroi, la route se fait moins bonne.</p>
+
+<p>Enfin l'on débouche subitement au bout du
+quai d'<em>Alicante</em><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>, jusque-là complètement
+cachée par des collines. La brusque apparition
+de la mer et de la ville mauresque aux blanches
+maisons plates et aux immenses palmiers fait une
+surprise vive et agréable.</p>
+
+<p>Il est 5 heures et demie du soir.</p>
+
+<p>Nous avons choisi l'<i lang="es" xml:lang="es">Hotel Reina Victoria</i>,
+tout neuf, récemment ouvert par une société
+franco-espagnole qui se propose d'en monter de
+semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne.
+Comme hôtel, voilà le modèle du genre,
+on ne pourrait trouver mieux en France, ni
+même en Suisse. Il est extrêmement confortable,
+muni de tous les perfectionnements les plus
+modernes, très propre, le service y est parfait et
+par-dessus tout il est placé dans une admirable
+situation, le long de ce quai de palmiers qui nous
+enchanta dès notre arrivée. Ajoutez à cela qu'on
+y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, en
+plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.</p>
+
+<p>Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple
+rangée de palmiers, est le lieu de promenade
+<span class="pagenum"><a id="Page_65">65</a></span>
+des habitants; c'est là qu'au déclin du jour
+on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir,
+écouter la musique militaire qui joue dans
+un grand kiosque et boire des bebidas helladas
+dans les nombreux cafés ou cercles.</p>
+
+<p>Après notre dîner nous avons naturellement été
+aussi sous les palmiers faire tout ce qu'y faisaient
+les indigènes. Nos têtes d'étrangers étaient l'objet
+de tous les regards; nos regards avaient encore
+plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.</p>
+
+<p>J'ai fait deux remarques importantes au cours
+de cette promenade: 1<sup>o</sup> j'ai été frappé par la
+grande quantité d'aveugles qui circulent ici en
+vendant des billets de loterie. Pourquoi tant
+d'aveugles? Je ne sais. Quant aux billets de
+loterie, c'est une fureur en Espagne; on en vend
+partout: au café, au bureau de tabac, chez le
+perruquier, dans la rue, partout on est importuné
+par des gens qui veulent absolument vous
+vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
+tous gagner le gros lot; 2<sup>o</sup> la grande distraction
+des élégants qui passent leur temps assis
+à des terrasses de cafés, sans prendre aucune
+consommation, est de faire cirer leurs souliers
+toutes les demi-heures, même s'ils n'ont pas fait
+un seul mouvement entre deux cirages!</p>
+
+<p>Les femmes en mantille sont déjà un peu plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_66">66</a></span>
+nombreuses ici qu'à Valence. Heureusement!
+Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient leur
+inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme
+féminin en Espagne: toutes les Espagnoles
+de toutes les classes, depuis les plus nobles
+jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont
+elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours.
+A l'église, elles prient avec ferveur, elles
+sont à genoux sur la pierre froide, elles se prosternent
+et baisent la terre, mais en même temps
+elles ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud,
+qu'il fasse froid, elles s'éventent... nous l'avons
+constaté hier au sommet de la Sierra; à la promenade,
+au café où elles vont plus librement qu'en
+France, chez elles, partout, elles s'éventent. Et
+quelle dextérité! Quel doigté! L'éventail, comme
+un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
+vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne
+reste pas une minute en repos.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 18 août.</h3>
+
+<p>Alicante m'a plu énormément.</p>
+
+<p>C'est une ville gaie et animée où il fait chaud,
+mais avec le tempérament d'une continuelle brise
+de mer. Ce doit être un délicieux séjour d'hiver
+pour les malades.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_67">67</a></span></p>
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_079.jpg" width="603" height="402" alt="LE QUAI D'ALICANTE" />
+</div>
+<p class="caption">LE QUAI D'ALICANTE</p>
+
+<p>La ville s'étend au bord de la mer entre des
+collines jaunes et nues et la quadruple rangée de
+dattiers de son grand quai. Ses maisons sont
+blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne
+un air mauresque et le sang arabe qu'on perçoit
+circuler dans les veines de la plupart de ses habitants
+achève l'impression et nous fait voir l'Espagne
+au temps des Maures.</p>
+
+<p>Les hommes ont le teint basané, les cheveux
+noirs, le nez sémite et les dents blanches, visibles
+dans un perpétuel sourire: l'air très arabe.</p>
+
+<p>Les femmes ont des corps onduleux et souples,
+sont généralement de taille moyenne, ont de
+grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
+fardées outrageusement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_68">68</a></span>
+L'on a une vue d'ensemble très réussie de la
+ville en allant se promener au bout de la jetée du
+port: on voit alors toutes ses blanches maisons
+derrière la raie verte des palmiers et le fond du
+tableau est formé par les collines jaune uni
+dominées par le château de <em>Santa-Barbara</em>.
+Tout ce spectacle se détache avec la vigueur particulière
+à ces climats sur le ciel presque blanc,
+tranchant avec le bleu sombre de la mer.</p>
+
+<p>Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le
+<em>muscat</em> et <em>malvoisie</em> sont des fruits divins. Les
+vins, si célèbres, qu'ils produisent sont succulents,
+mais chauds, chauds!</p>
+
+<p>A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne
+devant l'hôtel; il nous faut partir. C'est
+avec regret que je dis adieu à Alicante. Jamais je
+ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne
+sais quand j'y reviendrai, mais je sais bien que
+j'y reviendrai!</p>
+
+<p>Les environs immédiats d'Alicante au sud sont
+arides et désolés. C'est un désert de sable, de
+dunes et des montagnes pelées. Cette désolation
+ne manque pas de charme ni de poésie; à cette
+heure du jour, le soleil à son déclin colore en rose
+pâle tous les vallonnements de ce pays, qui prend
+alors des allures irréelles de rêve.</p>
+
+<p>La route, médiocre d'abord, se fait bonne
+<span class="pagenum"><a id="Page_69">69</a></span>
+après quelques kilomètres, mais pour rester toujours
+très poussiéreuse.</p>
+
+<p>A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît:
+ce sont d'abord quelques vignes, puis oliviers,
+mûriers et figuiers montrent leurs pauvres
+feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.</p>
+
+<p>Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon
+une vaste forêt, mais une forêt à l'aspect
+bizarre et inhabituel; en s'approchant, on reconnaît
+des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche.
+Quelques instants après l'auto pénètre au milieu
+des géants du désert apportés là du fond de
+l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle.
+La route traverse la forêt dont les arbres immenses
+nous entourent de toutes parts. Leurs
+fûts interminables s'élancent gracieusement vers
+le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le
+proverbe arabe: «dans le feu du ciel» pendant
+que leurs pieds baignent dans l'eau bienfaisante.</p>
+
+<p>Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante
+récolte enrichit la région. Au milieu de la
+forêt s'élèvent d'endroit en endroit de blanches
+maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se
+teintent de rose. Un véritable coin d'Afrique!</p>
+
+<p>Les innombrables canaux qui amènent l'eau
+aux palmiers sont bordés de cotonniers et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_70">70</a></span>
+grenadiers. La route elle-même est suivie par
+deux haies de grenadiers dont les fruits savoureux
+nous annoncent la ville merveilleuse que
+nous verrons dans quelques jours.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_082.jpg" width="608" height="312" alt="ELCHE" />
+</div>
+<p class="caption">ELCHE</p>
+
+<p><em>Elche</em> s'élève au milieu de la forêt africaine;
+c'est elle-même une ville africaine dont l'aspect
+est entièrement arabe et dont les habitants ont
+le type mauresque singulièrement accusé. Ses
+petites maisons carrées à minuscules fenêtres
+semblent arrachées de quelque paysage d'Afrique;
+ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles
+étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées.
+Il est juste d'ajouter que la plupart
+d'entre elles sont effectivement d'anciens temples
+mahométans et que les autres ont été construites
+dans le même style, tellement les goûts de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_71">71</a></span>
+civilisation mauresque s'étaient puissamment
+implantés dans ce pays.</p>
+
+<p>La grande forêt cesse un peu après Elche,
+mais le pays reste riche et bien cultivé. Les palmiers,
+moins serrés, ne sont plus forêt, mais
+forment des groupes gracieux qui se détachent
+sur l'horizon avec une netteté surprenante. C'est
+incroyable ce qu'en ce pays de lumière les
+moindres détails du paysage tranchent avec
+vigueur sur le ciel.</p>
+
+<p><em>Crevillente</em> est un village qui&mdash;si la chose est
+possible&mdash;a un air encore plus arabe qu'Elche.
+Son groupe de maisons mauresques étagées sur
+une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,
+les majestueux palmiers qui l'entourent et
+se penchent gracieusement au-dessus des terrasses
+comme pour y surprendre les ébats des
+femmes des harems, qui, hélas! ont disparu, sa
+population bronzée à en être presque noire, et
+hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
+l'Afrique?</p>
+
+<p>Puis, toujours des palmiers et des palmiers.</p>
+
+<p>La route, bien que couverte d'une épaisse
+couche de poussière, est excellente et l'on roule
+vite sous les arbres à dattes étonnés de voir
+passer une voiture mécanique là où défilèrent
+jadis de brillants cavaliers maures.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72">72</a></span>
+On arrive ainsi à <em>Orihuela</em>, ville importante
+bâtie au milieu d'une huerta dont la fécondité fut
+de tous temps proverbiale; quand je dis une
+ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants,
+car rien ne rappelle la ville ici, ou tout au moins
+la ville à l'européenne; c'est un ramassis de maisons
+agglomérées sans ordre sur une vaste étendue,
+pressées étroitement les unes contre les
+autres pour se faire de l'ombre et au milieu desquelles
+nous dûmes chercher notre chemin pendant
+plus d'une demi-heure. C'est un réseau
+inextricable de rues tournant sans cesse. Il nous
+fallut faire monter un gamin sur l'auto pour nous
+tirer d'embarras.</p>
+
+<p>Le crépuscule est venu brusquement pendant
+nos recherches. Il est tout à fait nuit lorsque
+nous nous retrouvons en rase campagne. C'est
+l'heure du dîner. Nous établissons notre campement
+sous le dôme majestueux d'un groupe de
+grands palmiers, au milieu des aloès aux feuilles
+redoutables, et nous dînons joyeusement dans un
+cadre africain, tels les membres d'une caravane
+saharique dans une oasis. Ne riez pas, la comparaison
+ne me paraît nullement risquée; pour
+qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement
+de supposer que les 100 chevaux de notre
+auto se sont transformés en autant de chameaux.
+<span class="pagenum"><a id="Page_73">73</a></span>
+Cela ferait même une très respectable
+caravane!</p>
+
+<p>Après dîner, sous un lumineux clair de lune,
+nous filions sur l'étape fixée pour le coucher.</p>
+
+<p>Nous arrivions bientôt à <em>Murcie</em><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a> où l'<em>Hotel
+Universal</em> nous ouvrit ses portes. Cet hôtel est
+bon, les chambres y sont vastes et propres, on y
+mange bien; il est très cher, comme tous les
+hôtels d'Espagne, mais comme dans tous les
+hôtels d'Espagne on a le droit de discuter et de
+rabattre ce qui dépasse son écorchement normal.
+C'est une grande bâtisse située sur la place <em>San-Francisco</em>
+et au bord de la <em>Segura</em>, rivière qui
+arrose Murcie avec de l'eau!</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 19 août.</h3>
+
+<p>Nous sommes dans la ville réputée comme la
+plus chaude de toute l'Espagne: cependant,
+quand nous descendons de nos chambres, vers
+9 heures du matin, nous trouvons la température
+supportable, bien que le soleil brille dans tout son
+éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il fait frais
+serait assurément de l'exagération, mais en définitive,
+on peut très bien se faire à ce climat. Dès
+<span class="pagenum"><a id="Page_74">74</a></span>
+qu'on est à l'ombre on est parfaitement bien, surtout
+qu'on se met naturellement aussi le plus près
+possible de boissons glacées qui vous aident à
+faire la nique à Phébus. Par exemple, celui-ci se
+rattrape vigoureusement lorsqu'on est obligé de
+s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons
+sont de véritables morsures.</p>
+
+<p>Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous
+allons faire une promenade dans la ville.</p>
+
+<p>Une grande <em>cathédrale</em> à façade rococo frappe
+tout d'abord nos regards; son clocher est une
+haute tour de 146 mètres de haut qui se voit de
+très loin dans le pays et dont la forme et l'allure
+très spéciales caractérisent la ville. Murcie se
+reconnaît de loin, comme Florence, par son
+clocher.</p>
+
+<p>Nous avons été ensuite dans la vieille église
+de l'<i lang="es" xml:lang="es">Ermita de Jésus</i> pour y voir les fameuses
+sculptures sur bois, la principale curiosité de
+Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues
+de bois sculpté et peint qu'on promène dans la
+ville pour les processions de la semaine sainte
+et qui ont leur domicile habituel dans les différentes
+chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute
+l'Espagne on fait avant Pâques de très grandes
+processions qui sont de longs défilés d'emblèmes,
+bannières, cierges et lampions, et surtout de
+<span class="pagenum"><a id="Page_75">75</a></span>
+statues habillées figurant des scènes du Nouveau
+Testament. Les statues sont généralement de
+très grande valeur et celles de Murcie sont les
+plus remarquables de toute l'Espagne. Elles sont
+horriblement lourdes; l'une d'elles, la Cène,
+Jésus et ses douze apôtres et la table autour de
+laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes;
+elle exige vingt-huit hommes robustes
+pour la porter à la procession. Les riches familles
+de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner à
+grands frais la sainte table qui doit parcourir les
+rues de leur ville: les fruits les plus exquis et les
+plus rares, les viandes les plus succulentes, les
+pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués
+sont déposés devant Jésus et devant ses disciples;
+le poids de tous ces mets surcharge encore les
+épaules des porteurs; il est vrai qu'il est d'usage
+que ceux-ci, après la dislocation de la procession,
+se partagent entre eux les succulentes victuailles,
+ce qui fait que, malgré le poids et la fatigue, les
+habitants de Murcie se battent pour avoir l'honneur
+de porter la sainte Cène.</p>
+
+<p>C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme
+effet sculptural avec le bois: une douceur dans
+les traits, un moelleux, une vérité qu'à mon avis,
+on retrouve bien plus difficilement dans le
+marbre. Ces sculptures étant peintes, l'effet est
+<span class="pagenum"><a id="Page_76">76</a></span>
+encore plus saisissant, puisque les deux arts,
+sculpture et peinture se trouvent réunis dans la
+même &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Les statues polychromes de Murcie sont
+l'&oelig;uvre du sculpteur espagnol <em>Zarcillo</em>, du dix-huitième
+siècle, l'un des maîtres de la sculpture
+espagnole et le premier dans son genre.</p>
+
+<p>Le <em>Malecon</em> est la principale promenade de la
+ville: c'est une vaste esplanade qui longe la
+Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur la
+fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence
+d'ombrage se fait réellement par trop sentir
+et nous fait fuir avant que nos yeux se soient
+tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur
+était offert.</p>
+
+<p>N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est
+un pays où l'on voit de belles choses. Cette côte
+méditerranéenne, que nous suivons presque depuis
+la frontière, est admirable, l'intérêt y est
+constamment soutenu. Barcelone, Tarragone,
+Tortosa, Valence, Alicante, Murcie, toutes ces
+villes sont curieuses, intéressantes, originales;
+les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant
+attrait. Depuis notre entrée en Espagne
+notre curiosité n'a pas eu un instant de repos,
+nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on
+voit dans ce pays est nouveau, le spectacle se
+<span class="pagenum"><a id="Page_77">77</a></span>
+renouvelle constamment, on ne se lasse jamais.</p>
+
+<p>Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne
+d'Espagne!</p>
+
+<p>Et cependant, c'est bien la région la moins
+visitée. Pourquoi? Je n'en sais rien. Je ne sais
+pourquoi on semble ignorer comme à dessein une
+aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.
+Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville,
+Cordoue et Grenade, il s'imagine avoir vu
+toute l'Espagne et précipitamment retourne en
+France. Je tiens à déclarer que les régions que
+nous parcourons depuis notre entrée sont dignes,
+autant que n'importe quelle autre, d'éveiller l'admiration
+des touristes et je présume qu'aucune
+autre ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.</p>
+
+<p>Dans un fiacre orné d'un opportun parasol,
+nous avons été ensuite faire un tour dans la banlieue
+remplie de jardins aux plantes exotiques;
+une quantité de petites maisons carrées au milieu
+de la verdure, derrière des murs tout blancs... il
+en sort l'inévitable marmaille, mais ici avec une
+particularité bien frappante: garçons et filles
+jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
+absolument nus... on se croirait chez les
+sauvages. Sans aucune espèce de honte, ça circule
+dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils ont
+la peau tellement roussie par le soleil que leur
+<span class="pagenum"><a id="Page_78">78</a></span>
+nudité semble presque un particulier accoutrement.</p>
+
+<p>Nous sommes rentrés en ville en passant devant
+la <em>Plaza de Toros</em>, vaste construction de
+briques en forme d'arènes romaines.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien
+à l'abri du soleil, sous la capote entièrement
+déployée.</p>
+
+<p>On traverse la huerta par une belle route bien
+entretenue et plantée de grands beaux platanes
+sous lesquels l'ombre est complète. Au bout d'un
+certain nombre de kilomètres les ombrages cessent,
+la route reste bonne mais surchargée de
+poussière. Cette poussière empêche de marcher
+bien vite, et c'est un véritable regret, car ces
+routes espagnoles, si droites, si larges, si plates,
+permettraient de folles vitesses si leur entretien
+était tant soit peu meilleur. Lorsque l'Espagne
+aura pris la détermination de recharger ses routes
+au cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront
+un peu plus longtemps chaque jour,
+son admirable réseau de routes deviendra le plus
+beau champ qu'on puisse rêver pour les courses
+d'automobiles.</p>
+
+<p>Nous traversons <em>Totana</em> sous un soleil brûlant;
+nos gosiers sont desséchés par la poussière. Une
+espèce de garçon de café traverse la rue devant
+<span class="pagenum"><a id="Page_79">79</a></span>
+l'auto, portant des verres de limonade à la neige
+sur un plateau; stopper, descendre, enlever plateau
+et verres des mains du garçon ahuri est l'espace
+d'un éclair et avant que le pauvre homme
+soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons
+glacées étaient déjà au tréfonds de nos estomacs.</p>
+
+<p>A partir de Totana, la poussière devient réellement
+indiscrète; il y en a tellement qu'elle nous
+envahit dans la voiture, les roues en soulèvent
+des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil.
+Je crois bien qu'en ce moment nous sommes
+en train de battre le record de toutes les poussières!</p>
+
+<p>On passe à gué de nombreux et larges cours
+d'eau... de poussière, devrais-je dire, car l'eau y
+est remplacée par une profondeur de cette sale
+poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
+moyeux. Ce sont bien de véritables passages
+à gué dans lesquels la poussière joue tous
+les rôles de l'eau.</p>
+
+<p>La belle huerta de Murcie est finie; par ici
+c'est la campagne aride et desséchée. Les palmiers
+ont à peu près disparu faute d'eau; la route
+est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie
+aux feuilles difformes armées de mille petites
+pointes. Ces plantes grasses portent des fruits
+<span class="pagenum"><a id="Page_80">80</a></span>
+savoureux que nous goûtons avec plaisir. Mais il
+faut prendre quelques précautions pour ne pas
+faire connaissance avec la morsure de leurs
+aiguilles; l'un de mes passagers, trop pressé de
+goûter ces fruits, en fit la cuisante expérience.</p>
+
+<p>D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie
+s'étendent le long de la route; on fait une
+véritable culture de cet arbre bizarre dont les
+fruits donnent lieu à un assez important trafic.</p>
+
+<p>La vigne et l'olivier résistent avec une louable
+ténacité; tous deux conservent une large place
+dans la culture de ces terres.</p>
+
+<p>Voici des jardins, voici une nouvelle huerta,
+de la verdure, de grands palmiers et, au milieu,
+féeriquement étagée sur la pente d'une colline
+que domine un grand château mauresque, traversée
+par le <em>rio Guadalantin</em>, <em>Lorca</em>, importante
+ville maure de 60 000 habitants.</p>
+
+<p>Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son
+paysage, semble détachée de la terre d'Afrique
+et apportée ici, nous est apparue au milieu d'un
+coucher de soleil colorant le firmament de toutes
+les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances
+irréelles, qui sembleraient impossibles si on ne
+les avait vues. Le ciel était bleu, vert, violet,
+améthyste, par larges tranches successives auxquelles
+succédaient en se rapprochant du soleil
+<span class="pagenum"><a id="Page_81">81</a></span>
+des jaunes, des roses, des grenats d'une chaleur
+de ton impossible à décrire; au centre, le fier château
+mauresque se détachait sur l'incendie d'un
+rouge d'apothéose.</p>
+
+<p>Plus loin, au delà de la campagne à nouveau
+dépouillée, voilà enfin <em>Puerto de Lumbreras</em>,
+petit village que nous guettions soigneusement,
+parce que c'est ici que bifurque notre route. A
+gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la
+route que nous prenons, c'est la direction de Grenade.</p>
+
+<p>Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans
+les sierras.</p>
+
+<p>Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage
+où nous sommes conviendra admirablement
+pour y établir notre camp.</p>
+
+<p>Vous vous demandez sans doute pourquoi nous
+prenions aussi souvent nos repas en pleine campagne,
+au lieu de nous arrêter dans les auberges
+des villes que nous traversions. Cette question
+est parfaitement juste et je vais y répondre.</p>
+
+<p>Nous avions pour cela deux raisons: la première
+était que, souvent, nous ne trouvions pas
+sur notre chemin des villes assez civilisées pour
+que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer
+grande confiance et nous voulions, si possible,
+garder la bonne opinion que nous nous
+<span class="pagenum"><a id="Page_82">82</a></span>
+étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La
+seconde raison était moins péremptoire; après y
+avoir goûté, cette vie de bohémiens, ces campements
+en plein air, avaient acquis pour nous un
+tel charme que nous ne pouvions plus nous en
+passer. Ah! si nous avions été ainsi moins bien
+que dans les hôtels, il est probable que ce goût
+aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur,
+avec les délicieuses et abondantes provisions que
+nous avions emportées dans la voiture, munis
+d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, que
+pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût
+pu mieux nous satisfaire?</p>
+
+<p>Nous avons établi notre campement sur un
+petit monticule qui domine la route; la table..
+oui, nous avons une table et un service complet...
+la table, dis-je, est dressée, l'argenterie
+et le cristal (tout ça en aluminium) étincèlent aux
+lumières déversées par les lanternes de l'auto et
+chacun prend part au festin.</p>
+
+<p>Des muletiers qui passent avec leurs <i lang="es" xml:lang="es">recuas</i> de
+mules en chantant de lentes mélopées au rythme
+arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
+spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques
+instants, puis reprennent leur chemin en
+hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien vu et
+se croyant sous le coup d'une hallucination.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_83">83</a></span>
+Les choses les meilleures doivent avoir une fin,
+surtout les dîners en plein air lorsqu'on a encore
+une assez longue route à faire et qu'on ne sait ce
+que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau
+donc, les explosions de l'auto troublèrent le
+silence de ces lieux déserts et nous reprîmes
+notre route.</p>
+
+<p>Longtemps, on côtoie un large torrent à sec
+dans un paysage aride et désert; peu à peu la
+route se met à monter, insensiblement d'abord,
+puis par rampes qui se font plus fortes à mesure
+qu'on avance. On a abandonné le torrent desséché,
+on tourne et retourne dans les bas échelons
+des sierras aux maigres végétations.</p>
+
+<p>Nous passons ainsi à <em>Velez Rubio</em> et nous
+montons toujours. A la chaleur de tout à l'heure
+a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il fait
+bon rouler ainsi dans la nuit claire!</p>
+
+<p>Nous voici enfin en <em>Andalousie</em>. A Velez
+Rubio nous avons déjà reconnu un notable changement
+dans les costumes des gens et remarqué
+les grilles ouvragées et bombées des fenêtres.
+Peu après cette ville on entre dans un paysage
+grandiose et sauvage: la route suit la vallée du
+<em>Chirivel</em>, bornée à droite et à gauche par deux
+hautes sierras dont les sommets se découpent
+nettement sous la lumière de la lune; ce sont, à
+<span class="pagenum"><a id="Page_84">84</a></span>
+droite, la <em>sierra de Cullar</em>, à gauche, la <em>sierra
+de las Estancias</em>. Longtemps, on file ainsi entre
+les grandes montagnes, sans rencontrer âme qui
+vive, en plein désert et l'on va vite, car la route
+est bonne et la lune éclaire la campagne comme
+s'il faisait jour.</p>
+
+<p>La route si bonne que nous suivons est toute
+nouvelle, trop nouvelle, car elle n'est pas entièrement
+achevée: brusquement elle cesse en plein
+désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais
+inspecter le sol: à la bonne route qui a fini là
+fait suite un mauvais chemin sur lequel on peut
+cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme
+la chose par une ligne pointillée qui prend
+un peu avant Cullar de Baza et qui continue
+assez longtemps après. En avant donc sur le
+mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore
+passer, mais voici que lui prend la fantaisie de
+descendre, alors il ne descend pas, il tombe et
+nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de
+village de troglodytes, dans lequel il y a autant
+d'habitations creusées dans le roc et dans la
+terre que de maisons. Ce village est <em>Cullar de
+Baza</em>.</p>
+
+<p>Cullar de Baza est bien le village le plus
+sauvage que j'aie jamais vu, au milieu d'une
+région désertique, au fond d'un pays perdu;
+<span class="pagenum"><a id="Page_85">85</a></span>
+c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés.
+Eh! bien, Cullar de Baza est éclairé à la
+lumière électrique! Dans la suite, il m'a été
+donné de remarquer très fréquemment qu'en
+Espagne et plus particulièrement en Andalousie,
+la province cependant sauvage par excellence,
+on fait un emploi presque général de la
+lumière électrique. Je dirai même qu'on en
+abuse tellement que, dans le plus petit village, on
+voit une profusion de lampes à ampoules qui
+brûlent toute la nuit, dans les rues et dans les
+maisons. Et pourtant les chutes d'eau sont rares;
+dans presque tous les cas, cette électricité doit
+être faite avec des machines à vapeur et coûter
+fort cher.</p>
+
+<p>Le vieux chemin continue tant bien que mal,
+surtout mal. Mais ses fantaisies sont nombreuses.
+Voici d'abord un caniveau, mais un caniveau si
+profond qu'il barre complètement la route; tout
+le monde descend et chacun se met au travail;
+les uns vont chercher des pierres, les autres de
+la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux
+canal à l'endroit où devront passer les roues,
+enfin, après une demi-heure de labeur, nous franchissons
+ce mauvais pas.</p>
+
+<p>A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin
+qui plonge dans une rivière qui a de l'eau. Prudemment,
+<span class="pagenum"><a id="Page_86">86</a></span>
+je vais reconnaître le gué: il y a 50 à
+60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le
+chemin descend à pic la berge de la rivière, disparaît
+sous l'eau, réapparaît pour regrimper à pic
+l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
+d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout
+en pleine nuit. La lune vient de se cacher!</p>
+
+<p>Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau
+genre. Imaginez-vous une tranchée creusée au
+milieu du chemin, avec deux rebords pour maintenir
+l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur
+et les deux dos d'âne chacun 30 centimètres
+de haut. Quand les roues avant sont
+descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure
+de l'auto touche sur les rebords et sous peine
+d'avaries graves il est tout à fait impossible
+d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au travail
+une seconde fois, creuser le sol, abattre les
+rebords, combler la tranchée et ça n'allait pas
+vite, car nous n'avions pas affaire à de la terre
+meuble, mais bien à du remblai durci, aussi résistant
+que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure
+nous passâmes enfin.</p>
+
+<p>Puis ce sont des montées et des descentes qui
+varient entre 20 et 25 pour 100, des virages invraisemblables,
+des endroits où le chemin se perd
+dans la lande et semble finir là. C'est la vieille
+<span class="pagenum"><a id="Page_87">87</a></span>
+route espagnole dans toute son horreur, la route
+d'il y a cinquante ans, décrite par Théophile Gautier
+et heureusement à peu près disparue aujourd'hui.
+Nous n'avons trouvé, en effet, que deux
+exemples de ces chemins en Espagne, et sur de
+courts trajets.</p>
+
+<p>Voici enfin la dernière farce que nous réservait
+le vieux chemin: il arrive au bord du confluent
+d'une série de cinq ou six petits rios qui,
+par leur réunion forment <em>la Guadiana menor</em>; ces
+divers rios non encore réunis tiennent un espace
+de terrain considérable, presque un kilomètre.
+Vous croyez peut-être que le chemin se serait
+détourné un peu pour traverser d'un bloc tous les
+rios, après le confluent, c'est-à-dire par un gué
+de largeur normale? Pas du tout, la route vous
+plante là au bord du premier rio et il faut les traverser
+tous successivement... les rares charrettes
+adoptent chacune un itinéraire différent au milieu
+de ce dédale, il y a plus de vingt traces de roues,
+laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur
+et circuler en aveugles au milieu des sables,
+de l'eau, des broussailles et de la boue. On finit
+par atteindre la terre ferme après s'être cru
+perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement
+nous n'avons pu arriver juste à l'endroit
+où il reprend... il faut donc le chercher le
+<span class="pagenum"><a id="Page_88">88</a></span>
+long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres
+en amont, quelques sauts encore dans le
+sable et nous roulons sur le sale chemin, qui nous
+semble un lit de roses à côté des lits des rios.</p>
+
+<p>Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis
+quelques kilomètres je l'apercevais sur notre
+gauche, mais inachevée, impraticable encore, et
+ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant
+nos errements dans les lits des rios, j'avais
+entrevu un instant un magnifique pont en construction
+qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette
+route, bientôt achevés, éviteront aux automobilistes
+qui passeront dans quelque temps la désagréable
+traversée des sources de la Guadiana
+Menor!</p>
+
+<p>Désormais en bonne route, nous atteignons
+rapidement <em>Baza</em>, l'étape: il est une heure du
+matin.</p>
+
+<p><em>Baza</em> est une petite ville d'environ dix mille
+habitants; le choix du gîte sera vite fait, il n'y a
+qu'une auberge: <em>la fonda Granadina</em>. Voilà
+enfin une véritable auberge andalouse, sale, simple,
+rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on
+dort encore moins bien. On nous coucha dans des
+chambres où pendant une bonne partie de la nuit
+se livra une bataille acharnée entre les membres
+de notre caravane, d'une part, et d'autre part les
+<span class="pagenum"><a id="Page_89">89</a></span>
+puces de l'hôtel que nous prétendions déloger.
+La victoire, longtemps disputée, resta finalement
+entre les... pattes des puces.</p>
+
+<p>Ah! j'allais oublier de parler de la remise
+qu'on mit à notre disposition pour loger l'auto;
+elle était vaste, la porte en était haute et large,
+mais au milieu de l'ouverture il y avait une
+pierre, scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres,
+l'auto dut passer la nuit dehors, devant
+la porte de sa remise!</p>
+
+<p>Je me souviendrai longtemps de Baza<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 20 août.</h3>
+
+<p>Notre sommeil avait été rudimentaire, notre
+déjeuner de midi tout aussi rudimentaire. Les
+puces avaient fait court le premier, le second
+était immangeable. On nous servit une <em>tortilla</em>
+(omelette) aux champignons, qui était certainement
+très proche parente des omelettes emplumées
+de don Quichotte, et une viande assez semblable
+à celle que j'avais vu pétrir lentement
+<span class="pagenum"><a id="Page_90">90</a></span>
+par les lions du jardin zoologique de Barcelone.</p>
+
+<p>Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier
+pays, à 3 heures du soir.</p>
+
+<p>Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement
+au flanc d'une montagne calcaire totalement
+aride. La vue embrasse la petite ville noyée dans
+son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on
+atteint les hauts plateaux sur lesquels on roule
+longuement; ces régions élevées sont aussi arides
+que la plaine d'où nous avons surgi. La route se
+poursuit, assez bonne, en ligne généralement
+droite, faisant seulement de temps en temps de
+longs crochets pour descendre dans d'étroites vallées
+où se réfugie la seule végétation de ces
+lieux. A peu près pas de maisons, sauf dans la
+roche quelques cavernes habitées par des gitanos.</p>
+
+<p>On descend enfin dans la large vallée où coule
+le <em>rio Guadix</em>. Le paysage change brusquement
+d'aspect, d'aride et jaune il devient verdoyant et
+cultivé, de désert il se fait habité.</p>
+
+<p><em>Guadix</em>, au bord de la rivière du même nom,
+est joliment étagée au pied des hautes sierras
+dans sa verdoyante vallée. Chaque fois que dans
+ces régions on rencontre de la verdure, on la
+trouve plus fraîche, plus verte qu'ailleurs par
+suite du contraste avec la désolation des déserts
+d'où l'on sort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_91">91</a></span>
+Guadix compte environ 10 000 habitants. La
+route ne pénètre pas dans la ville, qu'elle laisse à
+mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps surmontée
+de son <em>Alcazaba</em> mauresque.</p>
+
+<p>De Guadix à Grenade la route moderne n'existe
+pas encore, c'est l'ancienne route des diligences
+avec sa menace perpétuelle du terrible imprévu.
+Cette route nous a donné beaucoup de mal et si
+tous les kilomètres avaient été semés d'autant de
+difficultés que celles que nous avons dû vaincre
+pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, il nous
+aurait fallu plusieurs jours pour franchir les
+55 kilomètres qui séparent cette ville de Grenade.</p>
+
+<p>Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio
+Guadix, la route est barrée à chaque pas par de
+larges et profonds caniveaux servant à l'arrosage
+des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux
+ces fossés qui traversent le chemin, sont difficiles
+à franchir; l'un d'eux, qui se trouvait au sommet
+d'une véritable arête, nous a d'abord paru infranchissable
+et, en effet, aux premières tentatives
+l'insuccès fut complet: le volant du moteur buttait
+contre l'arête. Il nous fallut travailler comme
+cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous
+étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après
+une heure de travaux savants de terrassements
+<span class="pagenum"><a id="Page_92">92</a></span>
+qu'il nous fut possible de passer de l'autre côté
+de l'obstacle.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui
+exigèrent des travaux du même genre.</p>
+
+<p>Nous avons rencontré ensuite une large rivière
+qu'il fallut passer à gué, mais ce gué avait cela
+de bien spécial qu'au lieu de traverser le lit du
+cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que
+nous suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près
+d'un kilomètre. L'auto n'était plus une voiture,
+mais bien un élégant yacht qui naviguait en un
+fleuve et qui se balançait gracieusement au gré
+des vagues. Enfin notre navigation prit fin et
+nous remontâmes sur l'autre rive.</p>
+
+<p>On atteint alors une contrée absolument désolée:
+des montagnes de terres ou de calcaire rougeâtre,
+nues, où ne poussent que quelques rares
+figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être
+complètement retirée. Eh bien! non, cette région
+est cependant peuplée: de tous côtés on n'aperçoit
+que des trous dans les parois des montagnes
+et de ces trous le bruit de l'auto fit sortir une
+nuée de sauvages, grands et petits, mâles et
+femelles; c'étaient des <i lang="es" xml:lang="es">gitanos</i>. J'arrêtai ma
+voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'&oelig;il
+nous fûmes entourés d'un grand nombre d'exemplaires
+de cette race dont on ne connaît guère les
+<span class="pagenum"><a id="Page_93">93</a></span>
+origines, qui s'est essaimée sur divers points
+d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur
+chacun de ces points d'élection et qui s'est gardée
+intacte de tout mélange de sang étranger.</p>
+
+<p>Ce sont de beaux humains, tous très bronzés;
+les hommes ont un air mâle, les femmes de splendides
+yeux qui font plaisir à voir. Ils n'étaient
+nullement farouches, leurs relations avec nous
+pendant notre courte entrevue furent essentiellement
+cordiales. Mais l'odeur particulière à leur
+race flaire désagréablement à nos narines septentrionales:
+nous les quittâmes.</p>
+
+<p>Ces gitanos des cavernes sont une des grandes
+curiosités de l'Espagne; plus tard on nous en
+montra dans la banlieue de Grenade, mais les
+plus intéressants de tous sont ceux que nous
+venions de voir, dans ce paysage sauvage, dans
+ce coin ignoré, au fond des montagnes.</p>
+
+<p>Nous sommes dans <em>la sierra de Jarana</em>.
+Après avoir été navigateurs nous nous transformons
+en aéronautes: l'auto, comme un ballon
+bien plus que comme une voiture, s'élève rapidement
+le long des murailles abruptes qui forment
+les flancs de cette sierra. La comparaison
+est juste: sur cette route invraisemblable qui
+monte presque sans interruption à 25 pour 100, on
+ne peut dire qu'on roule, tellement on a une impression
+<span class="pagenum"><a id="Page_94">94</a></span>
+nette d'ascension; on s'élève littéralement
+dans les airs, on se sent soulevé verticalement,
+on monte, on monte, on monte. Mais les
+caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
+route est excellent, la machine s'élève en ronronnant
+comme un gros bourdon.</p>
+
+<p>Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations
+notables, c'est le désert des hautes
+sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
+toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait
+derrière une arête vive en lançant mille
+rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous descendions
+nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable
+garde-manger de la voiture assura de façon
+aussi parfaite que d'habitude le menu de ce
+repas; au dessert, plusieurs bouteilles de champagne
+lancèrent aux échos des montagnes leurs
+joyeuses détonations, très certainement inhabituelles
+en ces lieux désolés qui semblent appartenir
+à l'empire de la Mort.</p>
+
+<p>Cette traversée des grandes sierras du sud produit
+un effet saisissant... au clair de lune l'impression
+est plus frappante encore! Après dîner,
+notre marche reprise, nous voilà escaladant de
+nouveau et toujours escaladant. La route procède
+comme les kangourous, par bonds. Le sol est
+heureusement parfait, il le sera jusqu'à Grenade.
+<span class="pagenum"><a id="Page_95">95</a></span>
+On suit d'étroites vallées, très encaissées entre
+des parois à pic; suivant les caprices du chemin,
+on est tantôt à mi-hauteur, tantôt dans le fond
+du gouffre avec là-haut, tout là-haut, un tout petit
+coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au sommet
+des à-pic pendant que dans le trou noir gronde
+sourdement le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours
+de l'eau dans ces hautes montagnes, il fait
+frais, il fait bon. De temps en temps, sur notre
+gauche, une coupée dans les falaises qui laisse
+voir un grand triangle de ciel épinglé d'étoiles ou
+l'un des sommets de la <em>sierra Nevada</em> avec son
+diadème de neiges éternelles.</p>
+
+<p>Une fois la route éprouve le besoin de changer
+de côté: vite elle se précipite au fond du ravin,
+traverse à gué le torrent et regrimpe au flanc de
+l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait
+encore beaucoup d'eau... il doit être absolument
+impossible de passer là après la moindre pluie.</p>
+
+<p>Enfin voici la descente sur Grenade. Mon
+Dieu! que ces anciens Espagnols qui construisirent
+cette ancienne route aimaient donc les
+pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une
+échelle. Ah! il ne faut pas longtemps pour être
+vidé des hauteurs où nous venons d'évoluer,
+dans la ville des derniers rois maures! Il était
+10 heures du soir lorsque, trouvant enfin un sol
+<span class="pagenum"><a id="Page_96">96</a></span>
+horizontal, un joli boulevard tout neuf, nous
+stoppions à <em>Grenade</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a> devant l'<em>Hôtel de Paris</em>.</p>
+
+<p>L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un
+quartier neuf comme lui, mais tout près du centre
+de la ville. Il donne sur un agréable boulevard et
+s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques.
+Il est parfait sous tous les rapports, sauf
+pour ce qui concerne le service. Ah! pour le service,
+n'oublions pas que nous sommes en Andalousie
+et que les Andalous sont les gens les plus
+fainéants de la terre! En arrivant devant l'hôtel,
+la foule des domestiques accourt... et regarde
+mon mécanicien descendre nos bagages de la
+voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il
+faut les déposer; enfin, comme je m'impatiente,
+le même, toujours aimable, me suggère que je
+pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je
+n'ai pas eu la force de me fâcher.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 21 août.</h3>
+
+<p>Le premier mouvement que fait le touriste en
+arrivant à Grenade est d'aller visiter l'<em>Alhambra</em>.
+<span class="pagenum"><a id="Page_97">97</a></span>
+Ce fut aussi ce que nous fîmes avant toute autre
+chose.</p>
+
+<p>Le voyageur qui a entendu proclamer maintes
+fois les splendeurs de l'Alhambra est bien surpris
+de constater que ce palais, dont les merveilles
+ont été comparées aux féeriques descriptions des
+<em>Mille et Une Nuits</em>, a l'air extérieurement d'un
+vieux château fort se dressant au sommet d'une
+colline boisée.</p>
+
+<p>Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui
+sont comme dorés par le soleil et les ans, qui n'a&mdash;vue
+de la ville&mdash;que le mérite de couronner
+pittoresquement sa colline, est intérieurement
+une merveille de décoration poussée aux dernières
+limites de la finesse et du goût. C'est un écrin
+grossier cachant la plus riche et la plus belle collection
+de pierres précieuses!</p>
+
+<p>Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent
+l'Alhambra. Car il n'y a guère plus d'un
+demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre la
+justice qui lui était due et qu'un courant définitif
+d'attention s'est porté sur le monument le plus
+précieux qui nous reste de la civilisation arabe,
+la plus puissante et la plus développée qu'ait
+jamais connue la chaude Ibérie.</p>
+
+<p>Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une
+colline aux flancs couverts de verdure et dont le
+<span class="pagenum"><a id="Page_98">98</a></span>
+sommet, étalé en large plateau, est entièrement
+occupé par l'<em>Alhambra</em>. D'un côté la pente s'incurve
+en un étroit vallon rempli de grands arbres
+et remonte aussitôt à l'autre colline supportant
+<em>les Tours Vermeilles</em>. Du côté qui longe la vallée
+du <em>Darro</em> la paroi est à peu près à pic: les murs
+du palais arabe bordent immédiatement le précipice
+et dominent de très haut toute la ville. De
+Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur sa
+colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se
+trouve, on a une vue différente du pittoresque
+palais. De là-haut on jouit d'une admirable vue
+sur Grenade.</p>
+
+<p>C'est par le vallon ombreux qui se cache entre
+la colline de l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles
+qu'on monte au palais des califes.</p>
+
+<p>De la <em>plaza Nueva</em> part une étroite rue, <em>la
+calle de Gomeres</em>, dont la pente roide, entre de
+curieuses maisons à balcons grillés, conduit à la
+Porte des Grenades (<em>Puerta de las Granadas</em>).
+Cette porte doit son nom à trois grenades sculptées
+à sa partie supérieure; elle fut édifiée par
+les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès
+qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la
+verdure et les frais ombrages qui remplissent le
+vallon. Ici, c'est un enchantement pour le voyageur
+qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts,
+<span class="pagenum"><a id="Page_99">99</a></span>
+et se trouve subitement dans cette oasis.</p>
+
+<p>La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages;
+les arbres qui, serrés, croissent dans le
+val, ont été jusqu'au niveau des collines chercher
+leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de
+prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur,
+en même temps que la fraîcheur, un calme
+et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
+courent rapides sur la pente et bruissent dans
+leurs rigoles de cailloux pointus. Des feuilles, de
+la verdure, de l'ombre, de l'eau à profusion dans
+un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les
+roi maures pour entourer leur palais. De toutes
+parts on voit jaillir des sources murmurantes,
+l'eau coule sans cesse sous la feuillée... mais je
+crois que je me répète... non, je raconte ce que
+j'ai vu.</p>
+
+<p>On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint,
+qui est un très gracieux édifice Renaissance
+construit par <em>Pedro Machuca</em>, le même
+artiste qui érigea la porte des Grenades sous
+laquelle nous avons dû passer tout à l'heure.
+L'empereur hispano-germanique affectionnait,
+paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons
+ses traces à chaque pas. Il voulait embellir et
+aménager pour lui-même l'ancien séjour des
+princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement
+<span class="pagenum"><a id="Page_100">100</a></span>
+pas toujours d'heureux effets et
+les merveilles arabes eussent gagné à rester
+uniques et pures en leur splendeur.</p>
+
+<p>Nous voici maintenant à côté des murailles de
+l'Alhambra; laissant à gauche <em>la Porte de la Justice</em>,
+grande tour d'aspect complètement féodal,
+qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj
+en 1348 et qui était la porte extérieure du palais
+sous laquelle les rois maures auraient rendu la justice,
+nous arrivons sur <em>la Plaza de las algives</em>,
+devant la façade du palais mauresque.</p>
+
+<p>Au milieu de la place il y a un large puits communiquant
+avec des citernes et auprès duquel un
+préposé vend aux touristes le traditionnel verre
+d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est effectivement
+d'un goût très agréable.</p>
+
+<p>En fait de palais arabe, la première chose qui
+frappe les regards en arrivant sur cette place est
+la façade imposante du palais de Charles-Quint.
+L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
+l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui.
+Pour cela, il démolit une partie&mdash;heureusement
+peu importante&mdash;des dépendances arabes et fit
+édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
+Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il
+choque. Il faut cependant avouer qu'exécuté suivant
+les admirables lignes de la renaissance italienne,
+<span class="pagenum"><a id="Page_101">101</a></span>
+il constitue un pur chef-d'&oelig;uvre de goût,
+de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en
+immense cour circulaire, bordée d'une élégante
+colonnade, au milieu de laquelle devaient se donner
+des tournois et surtout des courses de taureaux.
+Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut
+encore le même Pedro Machuca qui fournit les
+plans du palais, mais le principal artisan en a été
+le grand artiste qui avait nom <em>Alonso Berruguete</em>.</p>
+
+<p>La façade du palais arabe se remarque à peine.
+Les habitations mauresques n'avaient aucune décoration
+extérieure: des murs nus, crépis, sans
+fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
+toutes les ouvertures donnaient sur les élégants
+patios. Quand on pénètre, l'impression,
+plus subite, n'en est que plus forte.</p>
+
+<p>D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de
+Grenade des descriptions après lesquelles il n'y a
+rien à dire. Lisez surtout Théophile Gautier et
+vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
+Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais
+pas d'en essayer une nouvelle description,
+si timide puisse-t-elle être. Mais je voudrais dire
+cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
+succession de merveilles.</p>
+
+<p>C'est d'abord la <em>Cour des Myrtes</em> avec son
+<span class="pagenum"><a id="Page_102">102</a></span>
+immense bassin pour le bain des odalisques: les
+odalisques devaient obligatoirement savoir nager,
+car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
+chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent
+verdissent encore l'eau de leurs reflets. C'est
+la célèbre <em>Cour des Lions</em> avec son entourage de
+fluettes colonnettes de marbre; au milieu, la Fontaine
+des Lions produit un effet bizarre. Je trouve
+que ces lions ressemblent un peu trop à des
+chiens: ce sont des sculptures d'origine phénicienne
+qui furent trouvées par les Arabes dans
+des fouilles et adaptées par eux telles quelles à
+leur fontaine.</p>
+
+<p>Autour de ces cours, des arcs arabes, finement
+ciselés, travaillés avec une quantité de détails et
+de minuties qui tiennent du prodige, à jour
+comme de la dentelle, donnent accès en des salles
+de féerie.</p>
+
+<p>La <em>Salle des Abencérages</em>, la <em>Salle de la Justice</em>,
+la <em>Salle des Ambassadeurs</em>, dans la grosse
+<em>Tour de Comares</em>, la <em>Salle des Deux-S&oelig;urs</em>, les
+différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
+la <i lang="es" xml:lang="es">Salle de los Mocarabes</i>, le <em>Mirador de la
+Favorite</em> avec ses trois délicieuses fenêtres d'où
+l'on a une si admirable vue sur Grenade, tout en
+bas, <em>le Boudoir de la Reine</em>,... tout cela est d'un
+palais de fées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_103">103</a></span></p>
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_115.jpg" width="700" height="291" alt="ALHAMBRA" />
+</div>
+<p class="caption">ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104">104</a></span>
+Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques,
+mosaïques aux tons d'émail inimitables,
+porcelaines vernies aux chaudes nuances fondues,
+bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
+en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs,
+plâtres ajourés et brodés à l'infini, couleurs
+vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
+rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe
+a pu produire dans les contes des <em>Mille et Une
+Nuits</em> se trouve reproduit là en une réalité qui
+tient du songe.</p>
+
+<p>On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.</p>
+
+<p>L'Alhambra est un palais de dentelles... une
+fête de la dentelle dans le ciel!</p>
+
+<p>C'est le summum de la civilisation arabe, non
+pas la civilisation forte et vigoureuse de la conquête,
+mais le génie sensuel, recherché et brillant
+de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
+du dernier éclat, toujours plus vif, d'un
+peuple qui va déchoir.</p>
+
+<p>Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline
+de l'Alhambra au-dessus de la ville s'élève
+l'ancienne citadelle arabe: l'<em>Alcazaba</em>, d'où l'on a
+la vue d'ensemble de Grenade la plus réussie. On
+tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
+un plan en relief, en avant, à droite et à gauche.
+L'extrémité effilée de la colline où nous sommes
+<span class="pagenum"><a id="Page_105">105</a></span>
+entre comme un éperon au c&oelig;ur de la cité. A
+notre gauche, le val ombreux par lequel nous
+sommes montés ici; il est barré à son extrémité
+inférieure par une muraille crénelée, mauresque,
+aux tons fauves de pain doré, qui relie l'Alcazaba
+aux Tours Vermeilles et qui est percée de la
+Porte des Grenades. A gauche toujours, de l'autre
+côté du vallon, s'élève une nouvelle colline qui
+s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
+des maisons et dont le bout est couronné par
+les Tours Vermeilles, <i lang="es" xml:lang="es">Torres Bermejas</i>, grande
+construction mauresque, ancien château fort. Au-delà,
+descendant et s'étalant ensuite dans la
+plaine, la foule des maisons du quartier d'<em>Antequeruela</em>,
+construit par les Maures qui se réfugièrent
+à Grenade après la chute des autres empires
+arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à
+pic nous surplombons l'étroite vallée où coule le
+<em>rio Darro</em>, la rivière bienfaisante de Grenade dont
+les eaux dérivées plus haut dans les montagnes
+et canalisées alimentent fontaines et ruisselets de
+l'Alhambra et de la ville; de l'autre côté de la
+rivière, nouvelle colline couverte de maisons:
+l'<em>Albaycin</em>, l'ancienne ville mauresque. Enfin,
+devant nous, dominée par la masse éléphantesque
+de la cathédrale, la ville de la plaine, la Grenade
+proprement dite, dont les maisons se soudent à
+<span class="pagenum"><a id="Page_106">106</a></span>
+droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles
+d'Antequeruela.</p>
+
+<p>Tout cela, si près, apparaît nettement à nos
+yeux, les rues découpent les pâtés de maisons
+qui ressortent en relief, les places ombragées
+tranchent en vert au milieu du rouge des toitures,
+le rio Darro, couvert sur un long parcours,
+disparaît avant la <em>plaza Nueva</em> pour ne réapparaître
+qu'après l'<em>Alameda</em> et bientôt se jeter
+dans le <em>rio Génil</em> émergeant de sa verdoyante
+vallée.</p>
+
+<p>Grenade est admirablement située au pied des
+derniers contreforts des hautes sierras du sud,
+dont les cimes neigeuses et les rivières toujours
+vives lui assurent en tous temps une agréable
+fraîcheur. Devant elle s'étend une vaste plaine,
+<em>la Véga</em>, riche et fertile, grande oasis au seuil du
+désert andalou.</p>
+
+<p>La fertilité de la Véga est artificiellement
+entretenue par une irrigation bien comprise, bienfait
+posthume des Maures disparus. Comme dans
+les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie,
+comme dans toutes les riches huertas qui
+entourent les villes de la côte méditerranéenne,
+l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
+à son de cloche. La Tour du Guet, <em>Torre de la
+Vela</em>, située dans l'Alcazaba, porte à son sommet
+<span class="pagenum"><a id="Page_107">107</a></span>
+une énorme cloche de 12 tonnes, la <em>Campana
+de la Vela</em>, qui sonne les heures d'irrigation de la
+Véga.</p>
+
+<p>Derrière l'Alhambra, après une légère dépression,
+sur les pentes plus élevées qui montent au
+<em>Silla del Moro</em><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a> s'élève le tout gracieux <em>Palais
+du Généralife</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>. C'était une résidence d'été des
+sultans et surtout des sultanes. C'est là que la
+légende place les amoureux rendez-vous de la
+favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
+La décoration intérieure du Généralife rappelle
+les splendeurs des salles de l'Alhambra, mais ici
+tout est plus coquet, plus mignard, c'est l'élégante
+maison de campagne et non plus l'imposant
+et fastueux palais officiel. Des fenêtres finement
+ciselées procurent une vue inoubliable: l'abîme
+du ravin du Darro, l'Albaycin, les collines percées
+de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
+maisons à miradores, au loin l'immense
+Véga, voilà ce qu'on voit à ses pieds avec la netteté
+caractéristique de l'atmosphère andalouse.
+Et sur la gauche, en se penchant un peu, on
+<span class="pagenum"><a id="Page_108">108</a></span>
+découvre l'Alhambra qui, un peu en contre-bas,
+apparaît en entier sur sa colline.</p>
+
+<p>Mais le grand charme, le charme reposant et
+doux, du Généralife est procuré par ses jardins.
+N'oublions pas que nous sommes ici dans une
+maison de campagne où les arbres et les plantes
+doivent jouer le premier rôle. Le parc et les jardins
+sont encore, paraît-il, tels qu'ils étaient au
+temps des Maures; en parcourant les grandes
+allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de
+légende vous montent au cerveau... à chaque
+tournant on s'attend à voir apparaître la silhouette
+gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de
+gaze, ou la forte carrure d'un Maure bronzé et
+barbu sous le burnous blanc. Tout ce que l'imagination
+mauresque a pu rêver en matière de jardins
+s'est donné ici librement carrière: allées
+bordées de véritables murailles de cyprès, de
+carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
+sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense
+bassin reposant sous les fleurs et les jets
+d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété de
+plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur
+ombre calme ce séjour de la paix et du repos le
+plus raffiné.</p>
+
+<p>Au cours de la promenade dans ces méandres
+on passe devant une petite grotte où bruissent
+<span class="pagenum"><a id="Page_109">109</a></span>
+vivement des eaux bouillonnantes: c'est l'arrivée
+des eaux captées par les Maures dans la sierra
+pour le bien-être de ces lieux.</p>
+
+<p>Notre visite à l'Alhambra et au Généralife
+avait duré des heures et des heures. Nous ne pouvions
+quitter ces palais de rêve, si dissemblables
+de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
+différents voyages mais si charmants, si coquets,
+si frêles et si menus. Il nous fallut cependant
+redescendre à Grenade que nous ne connaissions
+pas encore et où nous avions beaucoup à voir.</p>
+
+<p>Confortablement installés dans un landau traîné
+par deux vigoureux petits chevaux andalous, nous
+avons été parcourir les ruelles tortueuses de l'Albaycin.
+C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
+dès la plus haute antiquité un village couronner
+son faîte; d'abord ibère, puis romain, il est aujourd'hui
+à peu près démontré que ce village
+s'appelait <em>Garnata</em>, d'où est venu Grenade, connaissance
+qui fait disparaître la légende donnant
+aux Maures le parrainage de la ville; on a, en
+effet, longtemps prétendu que les Arabes l'avaient
+ainsi baptisée pour la première fois par suite de
+la vague ressemblance que présentent avec les
+quartiers ouverts d'une grenade les trois collines
+de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours Vermeilles.
+Il est certain que pour une âme quelque
+<span class="pagenum"><a id="Page_110">110</a></span>
+peu poétique, la ville, avec ses toits rouges, sa
+verdure et ses trois collines vives aux flancs roses,
+rappelle assez à l'esprit une grenade que la maturité
+vient de faire éclater; malheureusement cette
+comparaison arrive trop tard, puisque la ville s'appelait
+déjà ainsi à une époque où rien ne pouvait
+justifier le rapprochement.</p>
+
+<p>C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent
+d'abord les Arabes, c'est là que leurs premiers
+princes eurent leur palais, car ce ne fut que plus
+tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans
+l'Albaycin que l'aristocratie mauresque habita
+constamment; ce fut donc aussi la véritable Grenade
+des Maures.</p>
+
+<p>L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré
+par les anciens murs arabes et conserve
+des quantités de maisons édifiées au temps des
+califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture
+typique. On dirait que ces maisons ont été
+construites hier: ce climat tout de soleil, où l'humidité
+n'arrive jamais à saturer complètement
+l'air, est essentiellement conservateur; les maisons
+ne disparaissent qu'à la condition qu'on les
+démolisse; pour démolir il faut travailler et l'on
+sait que l'Andalou professe pour le travail la plus
+religieuse des horreurs. Le soleil dore les vieilles
+constructions et leur donne des tons chauds, des
+<span class="pagenum"><a id="Page_111">111</a></span>
+vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
+une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons
+les moins solides durent éternellement. Aussi
+voit-on nombre de villes et de villages espagnols
+qui paraissent de construction assez récente, qui
+cependant ont l'air absolument arabe et qui arabes
+sont réellement, car ce sont les maisons des anciens
+Maures que le soleil a si bien conservées
+jusqu'à nous.</p>
+
+<p>Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant
+la <em>Plaza de toros</em> conduit au <em>couvent de la Chartreuse</em>,
+célèbre par la richesse inouïe de sa décoration,
+mais aussi par le mauvais goût qui y
+présida.</p>
+
+<p>En voyageurs consciencieux nous nous fimes
+conduire auprès des gitanos qui habitent des
+cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au flanc
+de la colline qui borde le Darro en remontant
+après l'Albaycin. Ces gitanos de Grenade, civilisés,
+apprêtés, habitués à recevoir les étrangers,
+sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
+bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes
+après Guadix, dans la Jarana, libres et sauvages,
+vivant encore comme il y a des siècles, étaient
+autrement curieux.</p>
+
+<p>A la fin de la journée nous nous répandîmes
+dans la ville, au moment où la circulation se fait
+<span class="pagenum"><a id="Page_112">112</a></span>
+intense et où l'on peut le mieux faire ses petites
+observations.</p>
+
+<p>La Grenade moderne, la ville des rois catholiques,
+s'étend dans la plaine au bas des trois
+collines. Son centre est autour de l'immense
+cathédrale; c'est là que sont les rues les plus
+animées, le milieu du mouvement qui va aussi
+s'étendant au sud dans les beaux quartiers et les
+promenades qui bordent le rio Génil.</p>
+
+<p>J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de
+l'eau, arrosent Grenade: le <em>rio Darro</em> dont les
+flots, souvent bien réduits par les nombreux
+emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit
+ravin qui sépare les collines de l'Alhambra et de
+l'Albaycin et le rio <em>Génil</em> qui longe la ville sans
+y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent des
+neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne
+de la sierra Nevada.</p>
+
+<p>La promenade élégante et animée de Grenade
+se fait sur la <em>Carrera du Génil</em> à laquelle fait
+suite l'<em>Alameda</em> ou promenade d'hiver et que
+prolongent les beaux ombrages qui sont au bord
+du Génil: le <em>paseo del Salon</em> et le <em>paseo de la
+Bomba</em>. C'est une suite de lieux charmants où
+l'&oelig;il peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du
+soir, assis à la terrasse d'un élégant café situé
+sur la carrera du Génil, devant d'excellentes
+<span class="pagenum"><a id="Page_113">113</a></span>
+bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
+loisir admirer la beauté du coup d'&oelig;il que présente
+alors Grenade: la haute <em>sierra Nevada</em>
+(montagne neigeuse) dresse à l'horizon son imposante
+barrière; dans la transparence si pure du
+ciel andalou elle paraît toute proche, elle semble
+dominer immédiatement la ville, on pourrait
+presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la
+main; les filets de neige de ses sommets se colorent
+en rose aux derniers rayons du soleil... Quel
+délicieux contraste de voir de la neige en ces
+pays brûlants! Si nous abaissons nos regards,
+le spectacle autour de nous n'est pas moins curieux:
+toute la population grenadine circule à
+présent sur la promenade; les sveltes Andalouses
+passent gracieuses, sans chapeaux, un seul &oelig;illet
+rouge sang dans leur chevelure noire, au milieu
+du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont guère
+plus du costume national que le <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i> à bords
+plats, noir ou gris; quelques toreadors, ou mieux
+<i lang="es" xml:lang="es">toreros</i> comme on doit dire ici, passent fringants
+en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux aisselles;
+avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des
+allures efféminées de bellâtres et se redressent
+comme des conquérants. Les Andalous ne portent
+généralement pas la barbe, leurs figures entièrement
+rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
+<span class="pagenum"><a id="Page_114">114</a></span>
+leurs pommettes très saillantes, leur
+donnent des airs simiesques assez cocasses.</p>
+
+<p>Des <i lang="es" xml:lang="es">gitanas</i> aux corps souples de bêtes se faufilent
+dans la foule, exerçant mille commerces:
+bonne aventure, billets de loterie, boîtes d'allumettes,
+menus objets permis ou prohibés et
+laissent après elles l'âcre odeur de leur race.</p>
+
+<p>Fièrement campés sur leur selle, des jeunes
+gens chics se promènent à cheval. Les chevaux
+andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
+sveltes, longue queue et longue crinière, la tête
+fière, l'&oelig;il de feu, toujours piaffant, toujours
+caracolant ils ne font pas mentir leur race; ils
+sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
+fougueux que les Maures amenèrent avec
+eux d'Arabie.</p>
+
+<p>Et dans le brouhaha de la foule qui circule,
+un cri, incessamment répété, domine le bruit:
+<i lang="es" xml:lang="es">agua! agua!</i> ce sont les marchands d'eau. Eh!
+oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en
+Andalousie, c'est un commerce très intense, on
+ne peut faire un pas sans rencontrer un marchand
+d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
+a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui
+transporte son liquide dans une alcaraza et qui
+n'a qu'un seul verre pour toute sa clientèle,
+jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_115">115</a></span>
+épaules un grand récipient de fer-blanc enjolivé
+de moulures de cuivre et qui a une ceinture toute
+garnie de verres comme une cartouchière. Il y en
+a même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter
+leur matériel par un grave bourricot.</p>
+
+<p>Tout ce monde se promène ou reste dans les
+cafés jusqu'à une heure très avancée de la nuit.
+Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
+aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages
+que nous avons traversés en pleine nuit, nous
+avons toujours rencontré, à n'importe quelle
+heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade
+c'est encore pire; il est vrai que dans la journée
+la sieste est générale pendant plusieurs heures.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 22 août.</h3>
+
+<p>Pour éprouver une seconde fois le plaisir que
+procure la visite de l'Alhambra, ce matin nous
+remontions au palais merveilleux édifié par les
+souverains nassérides.</p>
+
+<p>Nous avons recommencé notre visite cour par
+cour, salle par salle, n'omettant aucun détail,
+nous arrêtant à toutes les beautés et cela nous a
+paru plus magnifique encore qu'hier.</p>
+
+<p>Que de patience il a fallu à ces artistes arabes
+pour composer les dessins enchevêtrés et compliqués
+<span class="pagenum"><a id="Page_116">116</a></span>
+des moules avec lesquels ils imprimèrent
+dans les plâtres encore frais des murs les délicats
+ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien
+de temps de labeur lent et minutieux représentent
+ces stucs fouillés et ajourés comme de
+la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra
+Nevada dont ils ont tiré ces colonnettes divines
+et ces chapiteaux, ces arcs, ces galeries dignes
+d'un palais céleste!</p>
+
+<p>Et encore, tout cela est considérablement délabré.
+Songez que la restauration et l'entretien
+de ce précieux monument n'ont commencé qu'au
+siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement
+par ses merveilles encore existantes, mais
+aussi par l'évocation de celles qui ont disparu et
+qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
+revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les
+peintures étaient encore fraîches, quand les ors
+scintillaient aux murs et aux plafonds, quand les
+fontaines jaillissaient dans les salles et dans les
+cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs
+de Cordoue ornaient les murs à hauteur d'homme,
+quand d'épais tapis d'Orient, de fins coussins de
+soie dissimulaient les dallages de marbre, quand
+une infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or
+éclairaient les salles en brûlant des huiles parfumées...
+Cela a existé; en douterait-on, que ce qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_117">117</a></span>
+reste démontre l'existence du passé disparu.
+Non, l'imagination arabe ne trouvait pas que dans
+l'irréel de ses contes les brillantes descriptions
+qui souvent nous laissèrent incrédules, ces choses
+ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
+des <cite>Mille et Une Nuits</cite> ou des <cite>Mille et
+Un Jours</cite> peut parfaitement correspondre à ce
+qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
+splendeur.</p>
+
+<p>Dans la salle des Deux S&oelig;urs&mdash;qui doit son
+nom à deux grandes dalles de marbre de son sol,
+exactement semblables&mdash;on voit l'admirable <em>Vase
+de l'Alhambra</em>, grande poterie arabe du quatorzième
+siècle qui est surtout remarquable par les
+dessins émaillés qui l'ornementent. Ces dessins
+représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré
+la défense formelle du Coran de représenter
+des figures animés, les derniers Arabes d'Espagne
+ne craignaient pas d'aller à l'encontre des commandements
+du redoutable Livre Saint. C'était
+un signe certain d'affaiblissement de la forte
+religion qui avait amené la conquête de l'Espagne
+par les Maures et cet affaiblissement préludait à
+l'expulsion prochaine.</p>
+
+<p>Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire
+des Maures. On sait que les Arabes s'emparèrent
+de l'Espagne en l'an 711, après avoir défait <em>Rodrigue</em>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_118">118</a></span>
+ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
+arabisée obéit pendant trois siècles au
+seul calife résidant à Cordoue. En 1031 l'unité
+s'écroula tout d'un coup et l'Espagne mauresque
+fut partagée en une quantité de petits royaumes
+obéissant à des califes distincts. Grenade, comme
+les autres grandes villes, devint aussi capitale
+d'un royaume arabe. Dans le courant du même
+onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du
+Maroc, les <i lang="es" xml:lang="es">Almoravides</i>, rétablirent pour un court
+temps l'unité mauresque de l'Espagne avec Séville
+pour capitale. Cette unité ne dura guère,
+de nouvelles dissensions favorisèrent la <em>reconquête</em>
+castillane et peu à peu, morceau par morceau,
+l'Espagne échappa aux Arabes pour retourner
+entre les mains de ses anciens propriétaires,
+les Goths ou mieux les Castillans, qui
+depuis des siècles attendaient dans les montagnes
+du Nord l'occasion favorable pour chasser
+les envahisseurs. En 1250 les catholiques avaient
+reconquis toute l'Espagne, sauf le seul royaume
+de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
+Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant
+deux siècles et demi le royaume de Grenade
+brilla du plus vif éclat; c'est pendant cette période,
+sous la dynastie des souverains nassérides,
+que Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation.
+<span class="pagenum"><a id="Page_119">119</a></span>
+Ce sont eux qui construisirent l'Alhambra. Hélas!
+la destinée de Grenade devait être la même que
+celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
+Les dissensions intérieures, les luttes des
+partis furent la cause de sa chute plus encore que
+la force ou le courage des armées catholiques. Le
+dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (<i lang="es" xml:lang="es">el Rey
+chico</i>), descendant dégénéré des anciens Arabes,
+fut contraint de remettre la ville aux rois catholiques
+Ferdinand et Isabelle en 1492. Boabdil et les
+derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc
+d'où étaient venus sept siècles auparavant leurs
+pères conquérants... Ils emportaient avec eux le
+bonheur et la civilisation de l'Espagne!</p>
+
+<p>Après les musulmans, les catholiques. Allons
+visiter la <em>cathédrale</em>. Ce colossal monument fut
+commencé en 1523, c'est-à-dire très peu de
+temps après la prise de Grenade. Il comprend
+réellement trois parties distinctes: le <i lang="es" xml:lang="es">Sagrario</i>,
+élevé sur l'emplacement de la grande mosquée
+des Maures, la <i lang="es" xml:lang="es">Capilla Real</i> (la chapelle royale)
+qui renferme deux superbes mausolées, celui des
+rois catholiques (<i lang="es" xml:lang="es">los reyes catolicos</i>) Ferdinand
+et Isabelle et celui de Philippe le Beau et de
+Jeanne la Folle, et enfin la <em>cathédrale</em> proprement
+dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement
+qu'un seul tout; intérieurement ils communiquent
+<span class="pagenum"><a id="Page_120">120</a></span>
+ensemble, mais des grilles obligent à
+sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles
+portes, car il y a trois sacristains et par suite trois
+étrennes!</p>
+
+<p>L'impression que j'ai retirée de ma visite à la
+cathédrale est la suivante: avec le temps, l'argent
+et les matériaux qu'on a employés à élever
+cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France,
+faire un admirable chef-d'&oelig;uvre; ici on n'est
+arrivé qu'à faire quelque chose de colossal,
+d'énorme, de fantastiquement grand, mais du
+plus insigne mauvais goût!</p>
+
+<p>Toute la soirée nous avons erré dans les rues
+en quête d'observations. Les maisons à étroites
+fenêtres munies de grilles à gros barreaux
+recourbés dans lesquels on peut se loger comme
+en une cage, leurs miradores placés sur les toits
+et où l'on doit être si bien pour contempler les
+belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs frais
+patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre
+mystérieuse des couloirs; les allures conquérantes
+des Andalous sous le sombrero, la grâce
+et la souplesse des femmes avec leurs châles à
+franges, leurs grands peignes et leurs mantilles;
+tout cela est d'un peuple réellement différent du
+nôtre.</p>
+
+<p>Mais ici comme partout la couleur locale se
+<span class="pagenum"><a id="Page_121">121</a></span>
+perd. On voit de nouvelles rues où toutes les
+maisons semblent apportées de France et nombre
+de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs
+sous des chapeaux encore plus énormes que ceux
+de nos compatriotes!</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 23 août.</h3>
+
+<p>Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous
+partons de grand matin.</p>
+
+<p>Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a
+dit beaucoup de mal du climat, des routes et des
+hôtels d'Espagne, autant de légendes qu'il convient
+de dissiper, mais ce qui est incontestable,
+c'est la voracité avec laquelle les commerçants
+de ce pays se jettent sur les malheureux étrangers
+qui ont quelque chose à leur acheter ou
+quelque service à leur demander.</p>
+
+<p>A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour
+poser douze rivets à la tôlerie de l'auto. A Murcie
+nous avons contraint l'hôtelier à nous rabattre
+25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas.
+Enfin ici, dans une boutique ayant vaguement
+l'allure d'un garage, on m'a demandé
+108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement
+et fourni pour icelui quelques mètres de
+cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48 pesetas
+<span class="pagenum"><a id="Page_122">122</a></span>
+sur cette fantastique note et j'estime avoir payé
+40 pesetas de trop. Après ce règlement amiable,
+j'ai cru devoir, dans son propre intérêt, mettre
+le patron de la boutique en garde contre de
+pareilles exagérations qui ne pouvaient encourager
+les étrangers à venir visiter son beau pays.
+L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
+ne compte pas sur les étrangers pour manger
+mon pain!»... La voilà bien la fierté espagnole!</p>
+
+<p>Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin,
+l'auto démarre doucement et file dans les vieilles
+rues pour sortir de la ville.</p>
+
+<p>Adieu Grenade!</p>
+
+<p>Nous roulons dans la Véga sur une très bonne
+route bordée d'arbres; de temps en temps des
+ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs de
+la lune nous rappellent que nous sommes dans
+un pays béni où il y a encore de l'eau.</p>
+
+<p>La lune lentement se couche, sa face est pleine
+d'horribles grimaces, on dirait une sorcière qui
+traverse les airs pour se rendre à quelque Sabbat,
+là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître.
+La crête de la Nevada s'est couverte de sang et
+bientôt le globe lumineux en jaillit irradiant d'or
+le manteau de pourpre de la montagne.</p>
+
+<p>Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant
+allégrement les premiers échelons de <i lang="es" xml:lang="es">la</i>
+<span class="pagenum"><a id="Page_123">123</a></span>
+<i lang="es" xml:lang="es">sierra del Anuar</i>; derrière nous la riche Véga
+étale au jour naissant sa luxuriante végétation
+et nous lui lançons un dernier adieu, ainsi qu'à
+la Nevada, ainsi qu'à Grenade qui se perd, éloignée,
+dans les brumes de l'aurore.</p>
+
+<p><em>Alcala la Real</em>, avec ses maisons que le soleil
+a uniformément teintées en ocre brillant, apparaît
+au sommet d'une colline pointue. Nous passons
+dans le bas quartier qui, peu à peu,
+s'éveille; de graves petits ânes andalous entourent
+une vieille fontaine renaissance ornée
+d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
+se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière
+eux. Ces ânes d'Espagne m'ont toujours
+vivement intéressé; ce sont des sages entre les
+sages; leur philosophie inépuisable les accompagne
+sans cesse dans leur modeste et pénible
+carrière. Soumis à leur maître parce qu'ils savent
+que toute révolte serait vaine et rudement châtiée,
+ils s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de
+meilleur dans leur vie de pauvres <i lang="es" xml:lang="es">burros</i> et pour
+ne faire que le travail le plus strictement nécessaire.
+Vous ne les verrez jamais s'effrayer au
+passage de l'auto: ce serait faire une série de
+mouvements qu'ils ont reconnus parfaitement
+inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de
+mules ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en
+<span class="pagenum"><a id="Page_124">124</a></span>
+vont tout droit, de leur petit pas menu, par le
+chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
+happer un chardon qui leur a paru sympathique
+ou pour goûter un peu au chargement qu'ils
+ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
+Quand on les voit trottiner avec leurs petites
+mines graves, on suppose, avec quelque raison,
+qu'ils méditent sur la manière d'effectuer avec le
+moins de fatigue le travail exigé.</p>
+
+<p>Depuis que nous avons quitté la Véga, une
+seule culture défile devant nos yeux lassés par
+cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier aux
+feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
+Des champs de l'arbre à huile s'étendent
+à perte de vue, descendent au fond des
+ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
+comme des bataillons en man&oelig;uvre.</p>
+
+<p><em>Priego</em>, au milieu des vallons couverts d'oliviers,
+ne présente rien de bien remarquable, si ce
+n'est que l'on commence à s'apercevoir d'un
+notable changement dans le caractère des habitants.
+Jusqu'ici nous n'avions traversé que des
+populations sympathiques, même dans l'Andalousie
+de Grenade. Nous pénétrons à présent
+dans la véritable Andalousie: pauvre, sale, hargneuse
+et sauvage. Les mules elles-mêmes se
+font ici plus méchantes et peureuses!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_125">125</a></span>
+Après des détours sans nombre dans <i lang="es" xml:lang="es">la sierra
+de Cabra</i>, on arrive à la petite ville de <em>Cabra</em>,
+sur le <em>rio Cabra</em>... quel pays de chèvres!</p>
+
+<p>Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente,
+parfaite, unie comme un billard. C'est que
+toute cette région renferme quelque peu d'eau.
+En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas
+toujours très remarquables, si ce n'est par la
+poussière, cela provient surtout du manque d'eau.
+Si nos meilleures routes françaises traversaient
+des pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte
+de pluie pendant huit mois sur douze, des pays
+où règne constamment une intense chaleur, des
+pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les
+rechargements, je ne leur donnerais pas deux ans
+pour devenir exactement semblables aux plus
+mauvaises routes de par ici.</p>
+
+<p>A partir de Cabra le chemin devient cahoteux
+et plein de poussière.</p>
+
+<p>Voici <em>Aguilar</em> dont les maisons blanches renvoient
+en lueurs aveuglantes les brûlants rayons
+du soleil. Des paysans en pittoresques costumes
+andalous rentrent des champs, des enfants nus
+piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges
+et en corsages enjolivés jettent des couleurs
+crues sur le blanc des murs. Costumes d'un autre
+âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_126">126</a></span>
+l'Espagne des campagnes et des villages qu'il
+faut voir. Dans les grandes villes, la vie, les
+m&oelig;urs, les costumes deviennent de jour en jour
+plus semblables à ceux des autres villes d'Europe.
+Mais dans la campagne tout s'est attardé
+dans les anciens usages; là seulement on peut
+contempler une humanité pittoresque qui donne
+l'idée de l'Espagne de jadis.</p>
+
+<p>Nous voilà dans la région désolée qui entoure
+Cordoue: de la terre, de la terre rouge à perte
+de vue et une chaleur sèche de four à chaux.
+Aussi loin que l'&oelig;il peut voir sur le pays ondulé,
+on n'aperçoit plus un seul arbre.</p>
+
+<p><em>Fernan Nunes</em>, curieux village de petites maisons
+blanches qui se sont rangées des deux côtés
+de la route comme pour nous regarder passer
+avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.</p>
+
+<p>D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et
+d'une allure jusque-là inconnue: des cailloux
+épars sur le sol dur, jetés çà et là comme exprès,
+fuyant sous les roues, s'échappant comme des
+balles, frappant sur la tôlerie avec des détonations
+de pistolet. A mesure qu'on avance ils se
+font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est
+une couche épaisse comme un empierrage tout
+frais, mais ici permanent. Les pneus sont à rude
+épreuve, les arêtes vives des pierres les incisent,
+<span class="pagenum"><a id="Page_127">127</a></span>
+les déchiquettent, on sent avec douleur
+qu'ils s'en vont par petits morceaux. Lorsqu'en
+France nous avons à traverser un de ces lits de
+cailloux frais que les ingénieurs mettent si gracieusement
+à notre disposition sur toute la largeur
+du chemin, il n'est pas d'injures que nous
+ne proférions ni de plaintes que nous n'exhalions;
+ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des kilomètres
+et toute plainte serait superflue.</p>
+
+<p>Après l'ascension d'une dernière colline de
+terre, la route plonge dans une vaste plaine. Au
+loin un mince fil d'argent: <em>le Guadalquivir</em>, une
+large tache blanche tout au bord: <em>Cordoue</em><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>.</p>
+
+<p>On arrive au bord du fleuve juste en face de la
+vieille métropole religieuse des Maures, de la
+ville sainte qui essaya de supplanter La Mecque
+et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant
+aux mains des <i lang="es" xml:lang="es">ghiaours</i> catholiques. On
+traverse le Guadalquivir sur un pont défendu par
+une ancienne porte fortifiée, <em>la Calahorra</em>. Ce
+pont fut construit par les Arabes, c'est un ouvrage
+monumental de plus de 200 mètres de long,
+de seize arches, assis sur des fondements romains.
+Cordoue fut, en effet, une ville romaine
+<span class="pagenum"><a id="Page_128">128</a></span>
+importante, capitale de la province d'Espagne
+Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
+aux deux Sénèques.</p>
+
+<p>Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps
+sur le pont du Guadalquivir. Notre auto y
+fit aussi une station prolongée malgré la chaleur
+accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve
+on jouit de la plus belle vue panoramique de la
+ville.</p>
+
+<p>De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue
+s'aligne le long de la rive. Au premier plan l'immense
+mosquée, surmontée du clocher et du
+dôme de la cathédrale, additions catholiques; à
+côté d'elle, et à sa gauche, la porte de la ville.
+<em>Puerta del Puente</em>, porte du Pont: deux
+colonnes doriques élevées au seizième siècle sur
+l'emplacement de l'ancienne porte arabe (la <i lang="es" xml:lang="es">Bib
+Alcantara</i>), juste en face du pont. A droite et à
+gauche les maisons arabes qui suivent les rivages
+et montent insensiblement la pente douce sur
+laquelle s'étage la ville.</p>
+
+<p>A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins
+arabes sont encore assez bien conservés.</p>
+
+<p>Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien
+ne rappelle en elle notre civilisation. Ses maisons
+étroitement enchevêtrées ne laissent percevoir
+aucune rue, aucune artère de quelque largeur.
+<span class="pagenum"><a id="Page_129">129</a></span>
+Cordoue est restée figée dans sa forme d'il y a
+mille ans, Cordoue ne possède que d'étroites
+ruelles; autour de la ville seulement on peut
+trouver des promenades et quelques boulevards.
+Connaissant ce détail, nous ne nous sommes pas
+risqués à introduire notre longue voiture dans le
+labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont
+aux piétons et aux <i lang="es" xml:lang="es">burros</i>, nous remontons la
+rive du fleuve le long des murs de la mosquée et
+en contournant la ville nous finissons par découvrir
+une rue un peu plus large que les autres qui
+nous amène devant l'<em>hôtel Suisse</em>, signalé partout
+comme le meilleur de Cordoue.</p>
+
+<p>C'est aujourd'hui que nous avons constaté la
+température la plus élevée jusqu'ici. Pour une
+fois que nous avons fait exception à la règle
+que nous nous étions fixée de ne pas voyager au
+milieu de la journée, nous avons bien réussi!
+Nous sommes arrivés à l'hôtel à midi, bouillants
+de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
+remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées
+par notre évaporation prolongée. Notre
+couvert est mis dans un <em>patio</em> bien aéré, le menu
+est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
+L'hôte, la bouche en c&oelig;ur, nous répond
+que la glace qui se consomme à Cordoue est
+amenée une fois par jour de Séville par le train;
+<span class="pagenum"><a id="Page_130">130</a></span>
+or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue
+n'aura pas de glace; c'est abasourdissant! Voilà
+une ville de 50 000 mille âmes qui possède la
+température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
+même pas une machine à glace, elle fait venir sa
+glace de Séville, c'est-à-dire de 150 kilomètres,
+et si le train reste en panne,&mdash;ce qui arrive
+en Espagne,&mdash;ou si le glacier de Séville manque
+le départ, tout le monde est obligé de boire
+chaud pendant vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Cordoue est une ville morte au centre d'un
+pays défunt.</p>
+
+<p>Jadis la campagne qui l'environne, <i lang="es" xml:lang="es">la Campina</i>,
+admirablement irriguée par les Maures,
+était fertile et verdoyante; c'est aujourd'hui un
+désert où l'on ne voit que quelques maigres
+champs de blé, pas un arbre, pas un brin de verdure
+et qui doit sa stérilité aux chrétiens comme
+Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.</p>
+
+<p>Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville
+sainte qui mérita le nom de La Mecque d'Occident,
+capitale de toute l'Espagne mauresque,
+métropole de l'érudition arabe où accouraient les
+étudiants de tous les points d'Europe, au centre
+d'un pays dont la fertilité était alors proverbiale,
+Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
+d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_131">131</a></span>
+En 1236 les catholiques <i lang="es" xml:lang="es">reconquistadores</i> mirent
+fin à sa brillante fortune. Plus fanatiques,
+plus maladroits surtout que les Arabes, les Castillans
+ne surent utiliser le précieux instrument
+qui venait de leur échoir. Les Maures avaient
+autrefois respecté la croyance des chrétiens
+vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
+l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger
+la ville et la campagne de ceux qui avaient
+apporté la richesse, de ceux qui l'emportèrent
+avec eux.</p>
+
+<p>Après le départ des Arabes, Cordoue meurt
+subitement,... cadavre elle est encore aujourd'hui.
+Elle a actuellement environ 50 000 habitants qui
+se perdent dans son grand squelette comme un
+corps trop maigre en un trop vaste habit.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici
+par les propriétés conservatrices du climat espagnol.
+La Cordoue d'à présent est exactement
+celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles
+qui furent construites par les Maures, ses rues
+étroites et tortueuses sont les mêmes que parcouraient
+les Arabes au temps des califes. Les
+Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe
+après dix siècles, reconnaîtraient leur ville, rentreraient
+dans leurs maisons, comme s'ils en
+étaient sortis d'hier seulement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_132">132</a></span>
+Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée?
+Il n'y a que deux causes de transformation pour
+les villes: l'humidité destructrice et la pioche des
+démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les
+maisons peuvent se conserver intactes indéfiniment.
+Pourquoi démolir si l'on n'a pas à reconstruire?
+Les nouveaux quartiers sont le propre des
+villes qui se développent; ici, au contraire, il y a
+déjà trop de maisons pour le nombre des habitants,
+point n'est besoin d'en construire de nouvelles.</p>
+
+<p>Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y
+voit guère que des maisons inhabitées et des
+mendiants. C'est à croire que tous ses habitants
+mendient; ils nous suivaient en troupe compacte,
+tendant la main; à chaque carrefour nous étions
+assaillis par de nouvelles supplications, souvent
+nous devions écarter des bras quémandeurs qui
+nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu
+des gens très proprement vêtus me demander
+<i lang="es" xml:lang="es">cinco centimos</i>.</p>
+
+<p>Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute
+une ville.</p>
+
+<p>L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée
+par le champignon chrétien poussé en son
+milieu, n'en est pas moins encore une des merveilles
+du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_133">133</a></span>
+La grande mosquée de Cordoue est l'expression
+de la civilisation arabe, vigoureuse et
+croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
+résultat de cette même civilisation, devenue raffinée
+et sceptique.</p>
+
+<p>C'est un asile, vaste comme la religion de
+Mahomet, où la demi-obscurité et la fraîcheur
+invitent au repos et à la prière. Une forêt infinie
+de gracieuses colonnes continuant la forêt d'orangers
+et de palmiers du délicieux patio qui la précède.
+C'est l'épanouissement de l'art arabe dans
+toute son uniforme beauté. C'est une heureuse
+union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
+l'immensité. C'est la compréhension si nette
+qu'avaient les Arabes de tout ce qui touche à
+l'embellissement de la vie.</p>
+
+<p>L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même
+idée que celle qui présida à la construction des
+mosquées égyptiennes. C'est la simplicité même,
+des rangs de colonnes également distantes, symétriquement
+disposées, suivant la longueur comme
+dans le sens de la largeur. Ces colonnes, réunies
+entre elles par des arcs arabes allant régulièrement
+de l'une à l'autre, supportent un plafond
+uniforme: plat et en bois précieux richement
+incrusté à l'origine, remplacé par d'horribles
+voûtes depuis la domination castillane. On conçoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_134">134</a></span>
+qu'un pareil monument n'a pas de limites,
+qu'il peut être incessamment agrandi. C'est ce
+qui eut lieu pour la grande mosquée de Cordoue;
+elle fut construite en plusieurs fois par
+les califes omyades, sans que les parties ajoutées
+successivement altèrent en rien l'harmonie
+générale.</p>
+
+<p>Il y a là des colonnes de tous les styles et de
+toutes les formes. Il y en a de tous les matériaux:
+porphyre, marbres de diverses nuances, jaspe,
+granit, vert antique. Cette diversité, loin de
+nuire, ajoute encore au charme qui se dégage de
+la forêt de pierres.</p>
+
+<p>Les deux <i lang="es" xml:lang="es">mibrabs</i> qui subsistent sont deux
+purs chefs-d'&oelig;uvre. Le dernier en date représente
+l'arc arabe parfait, il est orné de mosaïques
+inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont
+les sculptures sur stuc rappellent assez certains
+ornements de l'Alhambra.</p>
+
+<p>On met à jour, en ce moment, des chapelles
+latérales dont les fines ciselures, jusque-là cachées
+sous un déplorable plâtras, semblent tenir plus
+du tissu que de la pierre, tellement elles sont
+légères, aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus
+on va les voir osciller.</p>
+
+<p>Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se
+plaise à contempler la perspective unique au
+<span class="pagenum"><a id="Page_135">135</a></span>
+monde de toutes les colonnes allant se perdre
+dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on
+ne peut s'arracher au charme qui vous étreint
+dans cet ancien temple de l'islam.</p>
+
+<p>Je crois qu'on y resterait des journées entières
+si l'on n'en était chassé par la horde sale et
+puante des mendiants et des sacristains qui en
+ont fait leur tanière.</p>
+
+<p>Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir
+cette chose admirable, l'impression qu'il me
+semble que tout le monde éprouverait, comme je
+l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse.
+Et qui ne serait attristé au spectacle du vandalisme
+qui a fait trouer les plafonds, détruire les
+arcs gracieux, abattre les fines colonnades du
+milieu de la mosquée pour y encastrer une cathédrale
+colossale et de mauvais goût? D'un mauvais
+goût plus frappant encore par la lourde
+richesse dont l'église est ornée et la simple beauté
+de ce qui reste de la mosquée.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens ont crié à la profanation en
+voyant à Grenade le palais de Charles-Quint
+élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
+d'une partie du palais des rois Maures. Je ne
+partage pas absolument leur avis, d'abord parce
+que le palais de l'Empereur est de l'art le plus
+pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire
+<span class="pagenum"><a id="Page_136">136</a></span>
+qu'une faible partie des bâtiments mauresques
+dont la disparition n'a nullement nui à la beauté
+de ceux qui restent.</p>
+
+<p>Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation
+qui eut lieu, un acte de pure barbarie
+qui a fait détruire à jamais l'harmonie du chef-d'&oelig;uvre
+d'une civilisation qui n'est plus. Et ce
+même Charles-Quint, auquel l'autorisation de
+construire la cathédrale au milieu de la mosquée
+avait été surprise, contemplant un jour l'irréparable,
+dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais
+su ce que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas
+fait, car ce que vous construisez là se trouve partout
+et ce que vous aviez auparavant n'existe
+nulle part dans le monde.»</p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 24 août.</h3>
+
+<p>La seule animation de Cordoue s'est réfugiée
+au <i lang="es" xml:lang="es">Paseo del Gran Capitan</i>, promenade ainsi
+nommée en souvenir du fameux général Gonzalve
+de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples
+en 1495 et que ses compatriotes, les Espagnols,
+surnommèrent le <em>Grand Capitaine</em>. C'est un
+grand et large boulevard planté d'orangers et de
+palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels.
+Les habitants de Cordoue viennent, le plus nombreux
+<span class="pagenum"><a id="Page_137">137</a></span>
+possible, s'y promener aux heures fraîches
+de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin
+de faire croire que leur ville est encore habitée!
+On y rencontre des Andalouses... bien moins
+jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont ici
+des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas
+voir armés d'escopettes et de <i lang="es" xml:lang="es">navajas</i>!</p>
+
+<p>La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette
+nuit en un orage bienfaisant, une abondante
+pluie a rafraîchi l'atmosphère et maintenant que
+le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a
+point trop chaud; allons, le climat de l'Espagne
+n'est pas si terrible qu'on le prétend en France!</p>
+
+<p>L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis.
+Il y a de la glace!... Il paraît que le train de
+Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre légende
+française représentant les hôtels espagnols comme
+au-dessous de tout ne se vérifie toujours pas.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir, en route pour Séville.</p>
+
+<p>Il faut redescendre au bord du Guadalquivir,
+retraverser le vieux pont des Arabes, refaire
+pendant une quinzaine de kilomètres la route par
+laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des
+collines nues qui forment de ce côté le bord de la
+vallée du grand fleuve andalou, nous trouvons la
+bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
+l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_138">138</a></span>
+que celui d'hier. Avec un peu d'eau cette route
+si large pourrait être excellente, malheureusement
+il n'y en a point, le Guadalquivir est trop
+loin. Les cailloux restent éternellement en suspens,
+les charrettes, trop rares, ne peuvent les
+enfoncer et se contentent d'y creuser de profondes
+ornières... Les ornières dans les cailloux,
+c'est une affaire bien particulière, je vous prie de
+le croire! Il y a 40 kilomètres comme cela, en
+première vitesse tout le temps.</p>
+
+<p>On rencontre très peu de voitures. En Andalousie,
+on va principalement à cheval, à mule ou
+à âne. Les chevaux andalous sont très beaux, ils
+forment avec leurs cavaliers de fort jolies silhouettes.</p>
+
+<p>Et l'on va, montant et descendant d'éternels
+mamelons grillés par le soleil. Pas un arbre, la
+terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
+printemps le sol se couvre de quelques moissons,
+le reste du temps c'est le spectacle désolant du
+vide infini.</p>
+
+<p><em>La Carlota</em>, le dernier village de la province
+de Cordoue, maisons basses et blanches régulièrement
+alignées le long du chemin.</p>
+
+<p>On passe ensuite dans la province de Séville;
+aussitôt la route devient bonne. Du haut d'une
+colline, voici qu'on distingue une ville toute
+<span class="pagenum"><a id="Page_139">139</a></span>
+blanche: c'est <i lang="es" xml:lang="es">Ecija</i>, qu'on a surnommée <em>la
+poêle à frire de l'Andalousie</em>; c'est dire que le
+soleil doit y être particulièrement caressant!</p>
+
+<p>La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui
+vient de Grenade, qui a beaucoup d'eau et qui
+fait tourner plusieurs moulins arabes bien conservés;
+mais elle est située au fond d'une véritable
+cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés
+lui renvoient consciencieusement tous les
+rayons solaires; elle a tout ce qu'il faut pour frire!</p>
+
+<p>La ville est confite dans son ancienneté, mais
+pas comme Cordoue; ce n'est pas un cadavre,
+elle est coquette et animée. Ses basses maisons,
+aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme
+autant de petits chefs-d'&oelig;uvre, sont serrées les
+unes contre les autres; ses rues, larges de deux
+pas, ne laissent pas aller les rayons du soleil jusqu'au
+sol... Elles se défendent de leur mieux.
+Toutes les murailles sont peintes de blanc ou de
+couleurs claires et riantes. Une quantité de clochers
+effilés, hauts, pointus, semblables à des
+minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le
+ciel.</p>
+
+<p>Une population pittoresque, qui a conservé
+une bonne partie des anciens costumes andalous,
+circule ou séjourne dans les rues étroites où nous
+avons juste la place de passer avec notre voiture.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140">140</a></span>
+Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.</p>
+
+<p><em>Luisiana</em> est un pauvre <i lang="es" xml:lang="es">pueblo</i> autour duquel
+ne poussent que de chétifs palmiers nains dans
+l'immensité des champs où pâturent comme ils
+peuvent de grands troupeaux de taureaux de
+combat. Ces brutes lèvent la tête à notre approche
+et nous regardent passer avec des airs
+ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
+peut-être de spectacle dans quelques jours.
+Nous les voyons là bien tranquilles; dans l'arène
+ils seront furieux et fous!</p>
+
+<p>La route escalade une haute colline rouge,
+derrière le sommet de laquelle se cache <em>Carmona</em>.
+Après un dernier virage, l'auto, lancée
+comme une balle, se rue dans la ville apparue
+tout à coup; c'est une véritable surprise: du
+désert on a sauté dans la vie. La ville était réellement
+embusquée au dernier tournant de la route,
+son apparition inopinée nous a fait peur. Un
+coup de frein et les chevaux assagis passent sous
+une belle porte, au delà de laquelle s'agite une
+population compacte et remuante.</p>
+
+<p><em>Carmona</em> est une vieille ville: au temps des
+Romains elle s'appelait <em>Carmo</em>. A peu de distance
+des constructions actuelles, on a découvert
+une importante nécropole romaine renfermant une
+<span class="pagenum"><a id="Page_141">141</a></span>
+grande quantité de tombeaux, bien conservés,
+très intéressants à visiter. Elle fut aussi une ville
+arabe florissante; avec son alcazar mauresque,
+sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville,
+ses maisons basses, elle a conservé, comme
+tant de ses s&oelig;urs, un air absolument arabe, une
+allure de famille, les traits des ancêtres.</p>
+
+<p>On sort de Carmona en passant sous un portique
+mauresque très bien conservé et très grandiose.</p>
+
+<p>Nous trouvons alors une route, oh! une route
+comme on n'en voit qu'en approchant des grandes
+villes. C'est Séville qui s'annonce: poussière,
+ornières et trous, il nous reste une quarantaine
+de kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis
+considérablement l'allure et nous n'en sommes
+pas moins gais pour cela.</p>
+
+<p>De misérables villages s'allongent de temps en
+temps au bord de la route; ils ont toujours et
+toujours l'air arabe. Quelle puissante empreinte
+les Maures ont laissée sur cette Espagne! A
+chaque instant on s'attend à voir sortir des
+Arabes des maisons et s'épandre dans les petites
+rues en troupe bariolée et remuante. C'est que
+ces villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes
+sombres, ces fenêtres étroites et rares ont été
+créés par eux et pour eux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_142">142</a></span>
+Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui
+habita la péninsule après les Romains. Il fut surtout
+l'être le mieux adapté au pays et à son climat.
+Il disposa l'Espagne à son usage: son génie
+plane encore au-dessus de son ancien séjour.</p>
+
+<p>L'Espagne fut arabe.</p>
+
+<p>Le Maure parti, son empreinte resta éternelle;
+tout resta lui: les villes, les maisons, même les
+usages et même les habitants chez lesquels son
+sang se reconnaît encore.</p>
+
+<p>L'Espagne est restée arabe.</p>
+
+<p>Au moment où le soleil se couchait avec la
+célérité qui le caractérise à cette latitude, nous
+traversions <em>Alcala de Guadaira</em>, petite ville où
+semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers
+de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un
+moulin dans chacune des maisons; on entend de
+toutes parts un continuel ronron de cylindres
+écrasant les grains.</p>
+
+<p>C'est ici que prend la route qui va sur Cadix,
+la route que nous viendrons chercher bientôt.</p>
+
+<p>Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons
+et sautons dans les trous de la route. Le
+compteur marque 143 kilomètres; nous sommes
+donc tout près de <em>Séville</em>. En effet, voici venir
+au-devant de nous quelque chose de très éclairé;
+c'est un tramway, et électrique, s'il vous plaît!
+<span class="pagenum"><a id="Page_143">143</a></span>
+Un long boulevard solitaire, puis des maisons de
+banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards
+éclairés, animés, des boulevards de grande
+ville, une rue, une large place plantée de luxuriants
+palmiers et sur laquelle une foule intense,
+sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque
+à musique; une autre rue, étroite celle-là, laissant
+à peine passer la voiture, et enfin nous stoppons
+devant l'<em>Hôtel de Madrid</em><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>.</p>
+
+<p>Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville,
+est vaste et luxueux. Les chambres en sont peu
+confortables, la cuisine y est assez bonne; le service,
+fait par un personnel andalou, est détestable.
+Un grand patio, planté de beaux palmiers
+entourant une fontaine, où l'on prend agréablement
+son café en rêvassant dans des fauteuils
+d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous
+les patios espagnols; c'est là un secret que je
+n'ai jamais pu pénétrer, que cette brise fraîche
+qui vous caresse toujours délicieusement dans les
+patios, même en plein midi. Une salle à manger
+de style arabe à colonnettes et à ciselures sur
+stuc qui rappelle l'Alhambra évoque aux estomacs
+les délices des festins mauresques, mais la
+<span class="pagenum"><a id="Page_144">144</a></span>
+mine renfrognée des garçons qui circulent autour
+des tables et leurs inattentions indélicates vous
+enlèvent rapidement le supplément d'appétit qui
+était résulté de cette vision.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 25 août.</h3>
+
+<p>Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue
+l'Andalousie sale et Séville l'Andalousie
+riche.</p>
+
+<p>Séville représente la grande cité, remuante,
+gaie, bruyante. Elle est commerçante et industrielle.
+Sa situation au bord du Guadalquivir, que
+le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour
+les navires, en fait aussi une ville maritime. Des
+rues animées, de vastes boulevards, beaucoup de
+places, de belles promenades bien ombragées,
+d'immenses jardins publics où les palmiers et les
+orangers poussent avec l'exubérance de ce climat,
+de l'eau en abondance, en font un agréable séjour
+au milieu du désert andalou.</p>
+
+<p>Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui,
+comme Cordoue, c'est à la fois la cité de
+jadis et la ville du présent, c'est la ville maure
+qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine
+de vigueur, a su rester capitale.</p>
+
+<p>C'est à Séville que les traditions et les costumes
+<span class="pagenum"><a id="Page_145">145</a></span>
+nationaux se sont le mieux conservés. Ici
+est le foyer de la tauromachie: Séville a même
+créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne
+plus qu'à Séville on n'a le goût du clinquant
+et du geste matamore; mieux qu'en tout
+autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable
+Espagne <i lang="es" xml:lang="es">flamenco</i>.</p>
+
+<p>Le mot <i lang="es" xml:lang="es">flamenco</i> a voulu désigner tout ce que
+le caractère espagnol a récolté de bizarre dans le
+mariage du sang goth avec le sang maure. Flamenco,
+c'est la frénésie du peuple, c'est la passion
+du clinquant, du cri, de la bestialité; c'est
+<em>la folie espagnole</em>. Flamenco sont les courses de
+taureaux, les danses populaires, les déhanchements
+obscènes aux castagnettes et aux tambourins;
+flamenco les combats de coqs, la vantardise
+et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, et
+les &oelig;illades des cigarières, et les effets de torse
+des toreros, tout cela est flamenco!</p>
+
+<p>Cette disposition particulière de caractère est
+générale chez l'Espagnol, mais elle est portée à
+son degré le plus élevé chez l'Andalou. Ce dernier
+forme le peuple le plus pittoresque qui se
+puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est
+une population sale, fainéante et désagréable,
+dont on a vite assez.</p>
+
+<p>Les Andalous ont un aspect et une démarche
+<span class="pagenum"><a id="Page_146">146</a></span>
+caractéristiques. Tous sous le sombrero national,
+leur maigreur, leur ventre rentrant et leurs fesses
+jetées en arrière, leur figure entièrement rasée,
+en font la copie exacte des toreadors que nous
+avons tous vus en France aux courses de taureaux...,
+c'est qu'aussi la majorité des toreros
+sont Andalous.</p>
+
+<p>Les Sévillannes sont généralement petites et
+vives; grands yeux noirs qu'elles ne tiennent pas
+dans leurs poches; petits pieds, corps souple,
+démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles
+portent leurs cheveux collés aux tempes. Celles
+qui n'ont pas encore arboré le chapeau circulent
+en cheveux avec la mantille ou bien seulement
+un &oelig;illet rouge ou un ruban de couleur vive au
+milieu du front ou sur la tempe. Elles sortent
+surtout le soir, après les heures brûlantes; dans
+la journée elles restent paresseusement dans le
+délicieux patio que possède toute maison d'Andalousie.</p>
+
+<p>Le <em>patio</em> est le centre de la vie dans ces pays
+chauds. C'est une cour ménagée au milieu de la
+maison; dallée de marbre, entourée de colonnes
+supportant une galerie vitrée qui longe le premier
+étage, elle communique avec toutes les
+pièces du rez-de-chaussée. Un velarium protège
+le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
+<span class="pagenum"><a id="Page_147">147</a></span>
+dans une vasque centrale le rafraîchit, des
+plantes exotiques l'égayent. Un couloir le fait
+communiquer avec la rue où une grille à jour,
+souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas
+les regards des passants de pénétrer dans ce frais
+intérieur. C'est une cour qui est surtout un
+appartement, un appartement commun où l'on se
+tient la plus grande partie du temps.</p>
+
+<p>L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère,
+puis romaine, elle devrait, d'après la légende,
+son nom actuel au souvenir d'une aventure
+arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis
+(nom primitif de Séville) pour se rendre à Rome,
+César trouva au sortir de la ville une vieille
+femme en haillons qui l'arrêta et qui, se disant
+sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller
+dans la ville éternelle où l'attendait le poignard
+de l'assassin. Jules César passa outre, mais
+quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on
+se souvint de la prophétie et l'on donna à la ville
+le nom de <i lang="es" xml:lang="es">Civitas Sibillæ</i>, ville de la Sybille,
+d'où serait venu Séville.</p>
+
+<p>Séville fut conquise par les Maures en 712;
+elle participa en première ligne à leur brillante
+civilisation et fut même quelque temps capitale
+de l'Espagne arabe, après le démembrement du
+califat de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des
+<span class="pagenum"><a id="Page_148">148</a></span>
+catholiques en l'an 1248, mais des événements
+heureux la préservèrent de la ruine qui s'était
+appesantie sur la plupart des cités arabes après
+la reconquête. Elle fut assez longtemps résidence
+de la cour qui y entretint ainsi un mouvement et
+un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
+découverte de l'Amérique amena d'immenses
+richesses dans son port qui pour longtemps fut
+l'un des plus florissants de l'Europe.</p>
+
+<p>Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue
+sa Mosquée, Séville a son Alcazar.</p>
+
+<p>L'<i lang="es" xml:lang="es">Alcazar</i> de Séville n'est pas un aussi précieux
+monument de la civilisation arabe, car il
+fut en grande partie refait par les Castillans; il
+n'en est pas moins &oelig;uvre authentique, ses restaurations
+étant le fait d'artistes arabes employés
+dans ce but par les princes catholiques. Le roi
+légendaire de Séville, <em>Pierre le Cruel</em> (1350-1369),
+fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
+son successeur Henri II<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a> contribua aussi pour
+beaucoup à la réédification de l'ancien palais des
+<span class="pagenum"><a id="Page_149">149</a></span>
+rois maures. Enfin Isabelle la Catholique, puis
+Charles-Quint continuèrent et terminèrent les
+travaux, toujours avec le concours des Maures et
+de leurs derniers descendants espagnols.</p>
+
+<p>L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques,
+est celui d'une forteresse. Rien n'éveille
+l'idée des splendeurs de l'intérieur,... les jardins,
+les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de
+très hautes murailles.</p>
+
+<p>A l'intérieur c'est un peu la même chose que
+ce que nous avons vu à l'Alhambra, mais plus
+homogène, car c'est un palais et non une série de
+palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux
+sont mieux conservés mais moins harmonieux,
+moins fins: on sent que c'est plutôt de la
+copie d'art que de l'art proprement dit.</p>
+
+<p>Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux
+enchantés où se plaisaient les califes et leurs
+favorites, ont été profondément modifiés par
+Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un
+séjour qui donne une idée de ce que pourrait être
+le Paradis de Mahomet.</p>
+
+<p>Nous errâmes longtemps dans ces <em>délices des
+rois mau-au-au-res</em>. Orangers aux fruits d'or,
+longs boulevards de myrtes odorants, allées de
+buis taillés comme le marbre, interminables palmiers
+portant là-haut, tout là-haut, des quantités
+<span class="pagenum"><a id="Page_150">150</a></span>
+de grappes de dattes qui seront mûres en novembre,
+bananiers, eucalyptus, cactus, verveines,
+rosiers et caroubiers, allées ombreuses, fontaines
+jaillissantes, kiosques de repos, tout est conçu,
+exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le repos
+du corps, la satisfaction des sens.</p>
+
+<p>Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>,
+la <em>cathédrale</em> est du gothique dans
+toute sa puissante beauté. Cette fois, voilà une
+&oelig;uvre catholique espagnole qui est de bon goût.
+C'est simple et gracieux et cependant gigantesque;
+la cathédrale de Séville est un des plus
+vastes édifices gothiques religieux qui soient au
+monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée
+d'une coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula
+plusieurs fois, est pleine d'ombre mystérieuse; la
+lumière y arrive pâle et tamisée par d'étroits vitraux
+qui sont de pures merveilles. Les courbes
+gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les
+larges colonnes vont se perdre dans l'obscurité
+du sommet formant comme un ciel brumeux et
+imprécis au-dessus du ch&oelig;ur de la <i lang="es" xml:lang="es">capilla mayor</i>.
+Il faudrait des heures et des heures pour voir
+comme il le mérite l'intérieur de cette cathédrale
+<span class="pagenum"><a id="Page_151">151</a></span>
+qui est un véritable et précieux musée de peinture
+et de sculpture.</p>
+
+<p>Extérieurement, la masse énorme semble un
+peu lourde, mais à son côté la <i lang="es" xml:lang="es">Giralda</i> produit un
+effet si superbe!</p>
+
+<p>La Giralda est un ancien minaret arabe devenu
+clocher catholique. Jadis la grande mosquée de
+Séville étalait ses splendeurs sur l'emplacement
+où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la
+tour du muezzin fut conservée par les Castillans
+qui ornèrent son sommet d'une statue de la Foi,
+mobile sur un pivot, formant girouette (<i lang="es" xml:lang="es">giraldillo</i>)
+et qui a donné son nom à la tour. La Giralda
+est le plus beau monument mauresque de
+Séville, elle date du douzième siècle, au temps
+de la domination des <em>almohades</em> de Barbarie.
+Elle a près de 100 mètres de haut et de très loin
+dans la campagne signale au voyageur la capitale
+de l'Andalousie.</p>
+
+<p>Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans
+la journée, pendant la grosse chaleur, on voit peu
+de monde dans les rues, dès que le soleil commence
+à se coucher, Sévillans et Sévillannes
+s'empressent de quitter leurs maisons et s'épandent
+sur les boulevards et sur les places. La nuit
+tombée, on reste stupéfait de voir l'animation
+vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points
+<span class="pagenum"><a id="Page_152">152</a></span>
+importants de la cité. Bien que Séville soit
+grande et peuplée, on se demande d'où peut bien
+sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires
+ou civiles commencent leurs concerts, les
+cinématographes en plein air crépitent et balbutient,
+chanteurs et chanteuses braillent sur des
+estrades de planches, les castagnettes retentissent
+et les danses commencent. Il faut avoir
+vu soi-même pareille animation pour s'en faire
+une exacte idée. Hier au soir, en arrivant,
+nous crûmes qu'il y avait fête à Séville; pas
+du tout, c'est tous les soirs de l'année comme
+cela!</p>
+
+<p><em>Majos</em> et <em>Majas</em> s'en vont côte à côte dans la
+foule crapuleuse et hurlante. Sévillans et Sévillannes
+de marque, qui toute la journée s'étaient
+tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,
+arborent chapeaux et mantilles, montent dans
+leurs équipages et vont interminablement faire
+la navette sur le <em>paseo de las Delicias</em>, immense
+boulevard ombreux et toujours bien arrosé
+qui longe le Guadalquivir depuis l'ancienne
+tour mauresque de l'Or jusqu'au parc Marie-Louise.</p>
+
+<p>Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense
+animation règne joyeuse et bourdonnante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 26 août.</h3>
+
+<p>Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse
+Manufacture de Tabacs de Séville. Nous
+apprîmes avec regret que la visite n'était pas
+autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur,
+les cigarières y travaillent à peu près nues,
+motif qui ne fit qu'augmenter singulièrement les
+regrets de mon ami Adrien!</p>
+
+<p>Dans la journée, les rues et les places les plus
+larges, et par suite les plus exposées aux rayons
+du soleil, sont à peu près désertes. Toute l'animation
+de Séville se concentre alors dans l'étroite
+<em>calle de las Sierpes</em>. C'est la rue des affaires, des
+banques, des cafés et des cercles. Interdite aux
+voitures, couverte d'immenses tentes ou <i lang="es" xml:lang="es">toldos</i>
+allant d'une maison à l'autre et qui la protègent
+complètement des rayons solaires, elle semble
+alors le rendez-vous de tout Séville depuis le
+négociant, le courtier, l'employé qui s'y rendent
+pour leurs affaires, l'élégant dés&oelig;uvré qui va au
+cercle, la jolie Sévillanne qui parcourt curieusement
+les magasins, le flâneur qui s'installe au
+café, les toreros qui ne trouvent plus que là des
+gens pour admirer leurs effets de torse et de
+fesses, les majas en quête d'amoureux, les sauvages
+<span class="pagenum"><a id="Page_154">154</a></span>
+paysans andalous venus en leurs retardataires
+mais si pittoresques costumes pour vendre
+quelque récolte, les vieilles duègnes fardées et
+horribles accomplissant une louche commission,
+les cigarières qui toutes à la tâche ne sont retenues
+par aucune heure fixe à la manufacture, les
+gitanas, les gamins et, par-dessus tout, les mendiants
+qui suivent toujours la foule et enfin jusqu'aux
+touristes comme nous qui viennent curieusement
+regarder ce peuple bigarré qui s'agite.</p>
+
+<p>Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes,
+c'est que tout le monde se gratte, mais se
+gratte perpétuellement... les habitants de Séville
+doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres
+touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire,
+finirent par se gratter aussi!</p>
+
+<p>Après un déjeuner que je dois proclamer
+exquis, nous avons quitté <em>l'Hôtel de Madrid</em>, à
+3 heures du soir. L'auto nous emporte maintenant
+vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix,
+Algésiras, Gibraltar. Primitivement je comptais
+aller de Grenade à Malaga, Gibraltar et Cadix,
+puis de là atteindre Séville, mais il me fallut changer
+mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet
+que la route nouvelle n'était pas encore achevée
+entre Malaga et Gibraltar et que la vieille, la
+route aux surprises dont nous nous serions cependant
+<span class="pagenum"><a id="Page_155">155</a></span>
+accommodés, était momentanément coupée
+irrémédiablement sur plusieurs points. Je fus
+donc obligé de prendre le nouvel itinéraire suivant:
+Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar
+pour revenir ensuite de Gibraltar à Séville.
+Cela allongeait notre parcours de 200 kilomètres
+environ, mais sur le total nous n'en étions pas à
+cela près!</p>
+
+<p>Il faut refaire jusqu'à <em>Alcala de Guadaira</em> la
+mauvaise route par laquelle nous sommes arrivés.
+A Alcala, on prend à droite la route royale de
+Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement
+meilleure, quoique bien raboteuse encore.</p>
+
+<p>On atteint assez rapidement <em>Utrera</em>, grand
+pueblo à l'air cossu, mais dont la voirie est réellement
+trop insuffisante: on fait de véritables
+plongeons successifs dans de grands trous situés
+bien au milieu des rues. Mais dès la sortie de la
+petite ville on trouve une route lisse comme un
+tapis où l'on roule vivement; il y a bien de loin
+en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement
+faire de la vitesse.</p>
+
+<p>Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné.
+On circule au milieu des plantes désertiques,
+on ne rencontre âme qui vive, pas le
+moindre village, pas même des chemineaux. De
+temps en temps de grandes <i lang="es" xml:lang="es">manadas</i> de taureaux.
+<span class="pagenum"><a id="Page_156">156</a></span>
+Nous avons dû traverser un de ces troupeaux
+qui avait envahi la route; aucune des
+redoutables bêtes ne manifesta d'hostiles intentions
+à notre égard. S'ils avaient voulu cependant,
+leurs cornes effilées seraient entrées dans le
+radiateur comme dans du beurre!</p>
+
+<p>En approchant de Jerez la route redevient défoncée,
+mais sur quelques kilomètres seulement.
+Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
+pas énormément de vignobles autour de la ville
+dont les caves sont si célèbres, des champs incultes
+surtout et beaucoup de figuiers de Barbarie.</p>
+
+<p>Nous traversons <em>Jerez</em> sans nous y arrêter; la
+ville, jolie et riche, mérite une visite, aussi nous
+proposons-nous d'y faire étape au retour.</p>
+
+<p>Un peu après la sortie de la ville, on trouve un
+carrefour où de nombreuse routes s'en vont dans
+toutes les directions sans qu'aucun poteau indicateur
+puisse montrer la bonne; après nous être
+renseignés auprès d'indigènes que la charitable
+Providence avait placés là tout exprès, nous prenons
+franchement à gauche la direction de Cadix.
+Les Espagnols de là-bas prononcent <em>Cadi</em> avec
+une intonation naïve qui nous amusait beaucoup
+chaque fois que nous avions à les interpeller pour
+demander notre chemin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_157">157</a></span>
+Toujours la campagne nue; aucun arbre ne
+vient rompre la monotonie du désert. On ne rencontre
+que quelques rares paysans montés sur de
+petits <i lang="es" xml:lang="es">burros</i>, qu'ils excitent de leur continuel:
+<i lang="es" xml:lang="es">arrea, arrea</i>. Sur la route très bonne, l'auto
+glisse silencieuse et douce.</p>
+
+<p>Sur la droite, le soleil vient de plonger sous
+l'horizon, laissant derrière lui une lueur pourpre
+d'incendie; subitement c'est la nuit, sans transition
+on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière
+éclatante à la nuit sombre et sans lune.</p>
+
+<p>Au morne silence de tout à l'heure a succédé
+un vague grondement, plutôt un murmure, et des
+émanations âcres, mais agréables, nous viennent
+par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.</p>
+
+<p>Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment
+éclairée, c'est <em>Puerto de Santa-Maria</em>:
+une ville toute en longueur, une interminable rue
+resplendissante de lumières, très animée, mais
+encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de
+traverser cette ville sans fin et quand nous arrivons
+au bout, un habitant interrogé nous annonce
+que nous nous sommes trompés, et que
+pour aller à Cadix, <em>Cadi</em>, il aurait fallu tourner à
+gauche avant l'entrée de la ville. Très bien! il
+nous faut maintenant refaire en sens inverse
+<span class="pagenum"><a id="Page_158">158</a></span>
+l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de
+trous, jusqu'au commencement de la ville où
+nous trouvons effectivement la bonne route.</p>
+
+<p><em>Puerto de Santa-Maria</em> est une des villes
+curieuses et bien spéciales qui se sont établies
+en couronne autour de la baie de Cadix. C'est
+une ville importante de 20 000 habitants et riche
+de caves qui sont presque aussi célèbres que
+celles de Jerez. Elle est située au bord du <em>Rio
+Guadalete</em> et à son embouchure dans l'Océan, ou
+mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre
+commode et bien abritée. C'est une
+ville antique; ses habitants s'honorent de descendre
+d'une colonie grecque qui vint s'établir là
+plusieurs centaines d'années avant Jésus-Christ.</p>
+
+<p>En sortant de la ville on traverse un grand
+pont sur le Guadalete, d'où l'on découvre, le
+jour, toute la première partie de la baie de
+Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas
+la mer nous apercevons au loin, au delà des flots,
+une vaste illumination qui semble suspendue
+dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout
+de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous
+sommes arrivés, nous avons encore à contourner
+toute l'immense baie, puis à suivre l'étroite bande
+de terre au bout de laquelle Cadix est comme à
+l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_159">159</a></span>
+une heure ou deux suivant l'état de la route.</p>
+
+<p>Celle-ci continue cependant toujours très roulante.</p>
+
+<p><em>Puerto-Real</em>, autre ville, autre port de la baie
+dont les habitants prétendent à une noblesse
+encore plus ancienne que celle de Puerto de
+Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le <em>Portus
+Gaditanus</em>. Malgré leur antique descendance, les
+gens de cette ville entretiennent déplorablement
+le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect
+des &oelig;uvres ancestrales et laissent-ils subsister
+religieusement les travaux des Grecs et des
+Romains sans vouloir y toucher? Franchement
+le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis
+de longues années avant Jésus-Christ! Il y a des
+trous où un enfant se tiendrait caché, l'auto saute
+dedans pendant que geignent les ressorts et que
+soupirent les pneus.</p>
+
+<p>Après Puerto-Real la route devient mauvaise.
+Cliché habituel: trous et poussière.</p>
+
+<p>En mer les lumières de Cadix scintillent toujours.
+Elles semblent fuir; nous nous en éloignons
+en effet; tant que nous n'aurons pas
+atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons
+le dos à notre but.</p>
+
+<p>Enfin voici la bifurcation de la route qui continue
+sur Algésiras; brusquement nous revenons
+<span class="pagenum"><a id="Page_160">160</a></span>
+à droite, nous passons au milieu de marais salants
+aux émanations violentes et caractéristiques,
+traversons un pont et quelques vieilles
+fortifications qui défendaient jadis l'<em>Isla de Leon</em>
+dans laquelle nous sommes maintenant et voilà
+les lumières d'une nouvelle ville.</p>
+
+<p>C'est <em>San-Fernando</em> qui continue la série des
+ports de la baie. Ville de près de 30 000 habitants,
+animée et bruyante et comme ses s&oelig;urs
+très brillamment éclairée.</p>
+
+<p>Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie
+Cadix à la terre ferme. C'est une digue de près
+de 15 kilomètres de long, battue des deux côtés
+par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans
+l'eau, hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle
+trône Cadix. L'Océan gronde autour de nous,
+ses vagues qui se heurtent dans la nuit rejaillissent
+jusque sur la route. De temps en temps
+la blancheur de quelques flots écumeux apparaît
+dans les ténèbres. Le vent du large souffle par
+rafales humides. Nous avançons tout doucement
+sur un sol horriblement défoncé, vers la ville de
+l'Océan qui brille devant nous.</p>
+
+<p>A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme
+toutes les villes espagnoles du sud; dès la nuit
+venue, fête perpétuelle, fête de la fraîcheur, de
+l'air pur et de la nuit!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_161">161</a></span>
+Il faut circuler dans un dédale interminable
+de minuscules rues dans lesquelles deux voitures
+ne pourraient passer de front, que dis-je, une
+seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on
+est obligé de prendre toutes sortes de précautions
+pour ne pas frotter les garde-boue aux murailles.</p>
+
+<p>On arrive cependant sur la <em>plaza de la Constitucion</em>,
+assez large et ombragée, au milieu de
+laquelle se trouve l'<em>Hôtel de Cadix</em> qui a eu
+l'honneur de réunir tous nos suffrages<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>.</p>
+
+<p>Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement
+andalou quant au service. Le patron et son
+personnel sont d'une complaisance à laquelle
+nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
+agréablement.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 27 août.</h3>
+
+<p><em>Cadix</em> est dans une situation unique et bien
+curieuse. Cette ville, dont la fondation remonte
+à la plus haute antiquité puisque les Phéniciens
+en jetèrent les premières bases plus de mille ans
+avant Jésus-Christ, est construite sur un roc en
+<span class="pagenum"><a id="Page_162">162</a></span>
+plein Océan; son étroit territoire n'est relié à la
+côte d'Espagne que par une mince et longue
+jetée où ne trouvent place que la route et le
+chemin de fer. De tous côtés l'Atlantique vient
+battre ses murailles de ses vagues verdâtres.
+L'étroit espace dont les habitants disposaient les
+a obligés, pour ménager la place, à construire
+en hauteur, ce qui a fait que dans ce pays où
+l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
+aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples
+étages, s'est faite une physionomie bien à elle.
+Toutes ses habitations n'en ont pas moins tenu
+à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios
+et leurs miradores, leurs patios où les heures du
+jour se passent nonchalantes et fraîches, leurs
+miradores d'où l'on contemple l'enchantement
+des nuits étoilées sur l'Océan sans limites.</p>
+
+<p>Cadix a encore un aspect spécial à cause de la
+peinture de toutes ses maisons: jaune clair,
+rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel badigeon
+blanc.</p>
+
+<p>Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de
+la mer, une ville qui charme le regard: c'est
+une ville plaisante, pittoresque, jolie, c'est un
+admirable coup d'&oelig;il; aussi les Espagnols, voulant
+exprimer son brillant aspect, l'ont-ils surnommée
+<i lang="es" xml:lang="es">la Taza de plata</i>, la tasse d'argent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_163">163</a></span>
+Cette ville a une histoire curieuse, une histoire
+de hauts et de bas, d'ères de prospérité
+suivies de périodes de misère. Ce fut toujours un
+entrepôt de marchands, riche quand le commerce
+allait bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient.
+On peut dire encore que ce fut la ville
+des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci qu'elle
+dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour
+servir d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils
+allaient chercher dans les Gaules et jusqu'en
+Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
+furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent
+par le même commerce; ils lui donnèrent en plus
+la qualité de port de guerre et y formèrent de
+nombreuses flottes. Sous les empereurs romains,
+Cadix était parvenue à un degré de prospérité
+qui la classait parmi les villes les plus riches de
+l'empire. Les invasions barbares, puis l'arrivée
+des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est
+ruinée et dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine
+définitive; la découverte de l'Amérique la galvanisa
+tout à coup. L'or des nouvelles possessions
+espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient
+sans cesse les galions. Le commerce des
+métaux précieux qui l'avait fait naître la ressuscita
+et l'amena rapidement à un degré de prospérité
+qu'elle n'avait peut-être pas connu lors de sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_164">164</a></span>
+splendeur antique. La perte progressive des
+colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu
+son trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa
+dernière colonie; Cadix depuis lutte courageusement
+pour conserver quelques bribes de son ancien
+commerce, mais malgré son aspect brillant
+c'est une ville qui va toujours s'appauvrissant.</p>
+
+<p>Le <em>Port</em> est situé du côté de la baie de Cadix.
+Des grandes jetées, où s'amarrent maintenant de
+trop peu nombreux navires, on a une fort intéressante
+vue sur la ville. Cadix, la jolie <i lang="es" xml:lang="es">ciudad</i>,
+a ainsi très grand air avec ses maisons bien construites
+et la belle architecture de ses monuments
+qui se détachent sur le ciel laiteux.</p>
+
+<p>Une agréable promenade est celle qui consiste
+à faire entièrement le tour de la ville par le
+chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
+ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan,
+de murs très élevés au-dessus du flux et du reflux
+de la marée; on peut faire ainsi un tour complet
+pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
+nouveau. A l'est on voit le port, la première
+baie et les villes qui reposent à ses bords:
+Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au
+sud, la seconde baie avec ses marais salants et
+les villes de Puerto-Real, La Carraca, San Carlos
+et San Fernando et la longue jetée qui, comme
+<span class="pagenum"><a id="Page_165">165</a></span>
+un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest,
+l'Océan infini aux flots d'émeraude qui déferlent
+régulièrement sur la plage de sable. Au nord
+enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et
+qui se perd dans un horizon de légères vapeurs,
+la côte qu'on suit par la pensée au delà des
+limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir,
+plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs
+qu'est l'embouchure du <em>rio Tinto</em> avec Palos et
+la Rabida: <em>Palos</em>, le petit port d'où Christophe
+Colomb s'élança à la découverte du Nouveau
+Monde, <em>La Rabida</em>, le couvent où l'illustre navigateur
+séjourna.</p>
+
+<p>Au cours de notre circulaire promenade je dois
+mentionner la visite que nous avons faite à la
+petite église de <em>Santa Catalina</em>, située dans un
+ancien couvent de capucins. Nous allions y voir
+la toile de Murillo, <em>le Mariage mystique de sainte
+Catherine</em>, la dernière &oelig;uvre du maître; Murillo
+travaillant à ce tableau tomba de son échafaudage
+et mourut des suites de cette chute.</p>
+
+<p>Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons
+parcouru les vieilles petites rues qui entourent
+la cathédrale et où l'on voit un peuple très original.
+Les <i lang="es" xml:lang="es">gaditanes</i> effrontées avec leurs grands
+châles à franges, aux couleurs vives et brodés de
+fleurs, sont généralement jolies au possible. Elles
+<span class="pagenum"><a id="Page_166">166</a></span>
+ne mentent pas à leur antique descendance;
+Cadix, la <i lang="la" xml:lang="la">Gades</i> romaine, pourvoyait Rome de
+danseuses célèbres par leur beauté et leur...
+désinvolture.</p>
+
+<p>Je recommande tout spécialement la cuisine de
+l'<em>Hôtel de Cadix</em>, elle est délicieuse et a le bienheureux
+mérite d'être accompagnée d'une cave
+incontestablement supérieure. Un déjeuner dans
+cet hôtel, suivi d'un café lentement siroté dans le
+frais patio, est un bienfait des dieux! Il nous
+fallut cependant nous arracher aux délices de
+Cadix, notre âme errante de voyageurs nous
+poussant toujours plus loin. A 3 heures et demie,
+le chargement des bagages sur l'auto étant achevé,
+nous sortions de la place de <em>la Constitucion</em> et
+par <em>le Môle</em> et la <em>Porte de Mer</em> nous débouchions
+sur la digue.</p>
+
+<p>Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous
+eûmes le plaisir d'admirer Cadix avec toutes ses
+lumières. Aujourd'hui, au grand jour du lumineux
+soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille
+sous les feux du ciel.</p>
+
+<p>La jetée traverse d'abord les flots de la mer:
+d'un côté l'Océan immense et de l'autre la double
+baie de Cadix. A mesure qu'on se rapproche de
+la côte les flots s'éloignent, puis les abords de la
+digue se convertissent en marais salants dont les
+<span class="pagenum"><a id="Page_167">167</a></span>
+blancheurs éclatantes réfléchissent le soleil. Il
+doit s'extraire de là des quantités infinies de sel,
+car on en voit à perte de vue des deux côtés de
+la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides
+de 7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent
+autant de blanches collines. Une voie de chemin
+de fer serpente au milieu du précieux résidu de
+la mer pour l'aller porter au loin.</p>
+
+<p>Après avoir traversé <em>San Fernando</em>, on atteint
+rapidement la bifurcation où l'on prend la route
+d'Algésiras.</p>
+
+<p>Tout de suite un obstacle sérieux se dressa
+devant nous. Un rio profond, ou plutôt un canal
+allant répandre l'eau de la mer dans les marais
+salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais
+un pont de bateaux, dont le tablier mobile suit le
+niveau de l'Océan, montant avec le flux, descendant
+avec le reflux. Au moment où nous arrivons,
+la marée est haute et le tablier est relié des deux
+côtés à la rive par des lignes brisées à 45°; impossible
+de passer avec la longue voiture dont l'empattement
+est trop grand et le ventre trop bas. Il
+nous fallut attendre que la marée descendît un
+peu, puis au moyen d'un savant assemblage de
+planches glissées sous les roues, nous pûmes
+franchir ce mauvais passage.</p>
+
+<p><em>Chiclana de la frontera</em> est une vieille ville,
+<span class="pagenum"><a id="Page_168">168</a></span>
+sale, vilaine, mal bâtie et encore plus mal pavée
+que toutes celles que nous avions traversées jusqu'ici.
+Comme plusieurs autres villes de la région,
+elle doit son appellation de <em>de la frontera</em>, à ce
+qu'à une époque du moyen âge (quatorzième
+siècle) elle se trouva à la frontière des derniers
+États mauresques.</p>
+
+<p>La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira
+désormais en s'améliorant au point de devenir
+bientôt tout à fait bonne, aussi bonne que les
+routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême
+Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée
+de beaux eucalyptus et traverse une région
+bien cultivée, de vignobles surtout. Puis elle
+rentre dans le désert, dans la brousse de petits
+arbustes, sans cultures, sans maisons, sans pueblos.
+De grands troupeaux de taureaux, de
+chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
+marrons, paissent dans la lande, gardés par des
+pâtres à cheval.</p>
+
+<p>Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible,
+caché derrière les montagnes qui bordent
+la côte.</p>
+
+<p><em>Veger de la frontera</em> est un village assez insignifiant,
+perché sur sa roche et qu'évite la route.
+Ce pueblo n'a d'autre intérêt que d'être situé non
+loin du célèbre <em>cap Trafalgar</em>, où Nelson perdit
+<span class="pagenum"><a id="Page_169">169</a></span>
+la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied
+du village, on laisse à gauche la route qui va sur
+<em>Medina Sidonia</em>, on s'enfonce dans une gorge
+étroite où l'on traverse le <em>rio de l'Alamo</em>, puis
+après une montée, on pénètre au milieu d'une
+lande déserte et grandiose.</p>
+
+<p>Les rares humains que nous rencontrons ont
+l'air sauvage. Tout de gris habillés, vestes courtes
+et rondes, pantalons évasés dans le bas et garnis
+de lacets flottants, larges sombreros, presque
+tous à cheval, on dirait des <i lang="es" xml:lang="es">gauchos</i> des <i lang="es" xml:lang="es">pampas</i>
+de l'Amérique du Sud; ceux-là doivent sans doute
+venir d'ici, Espagnols aussi.</p>
+
+<p>On passe non loin de la grande <em>lagune de la
+Janda</em>, que nous trouvons à peu près à sec. Le
+pays se fait de plus en plus désert et sauvage;
+cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe,
+a un cachet de grandeur qui impressionne
+fortement: on se sent si petit au milieu de ces
+solitudes!</p>
+
+<p>Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte
+de furie; sans m'en douter j'ai rendu la main à
+mon puissant moteur qui en profite pour fuir
+cette région sauvage. Une véritable griserie d'air
+et de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons
+âprement la joie de nous sentir emportés au
+milieu de ces landes inhabitées et sinistres.
+<span class="pagenum"><a id="Page_170">170</a></span>
+Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans
+des proportions inhabituelles: l'indicateur de
+vitesse, consulté par hasard, m'apprend tout à
+coup que nous marchons à 90 kilomètres à l'heure.
+Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder
+à payer l'inévitable conséquence. A peine
+avais-je réduit normalement notre vitesse qu'une
+brusque détonation nous annonçait la mort d'un
+pneumatique.</p>
+
+<p>La voiture est maintenant silencieuse au bord
+de la route: c'est l'arrêt en plein désert; l'impression
+poignante de tout à l'heure nous étreint
+de nouveau, plus violemment encore. Nous
+sommes là quatre, isolés, livrés à nous-mêmes,
+dans l'immensité vide, à des kilomètres et des
+kilomètres de toute habitation, réellement sous
+l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant
+autour de nous que des montagnes, de la terre et
+quelques maigres arbustes; pas un homme, pas
+un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service,
+que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...</p>
+
+<p>Mais voici que le moteur a de nouveau rompu
+le silence par ses joyeux ronrons. Sous l'effort
+vigoureux et adroit de mon mécanicien, le bandage
+détérioré a vite été remplacé par un neuf.
+Nous repartons après un arrêt de trois quarts
+d'heure à peine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_171">171</a></span>
+Les sommets de <em>la Sierra de la Luna</em> se profilent
+devant nous dans l'azur du ciel; le désert
+se peuple de végétaux civilisés: des chênes-lièges
+croissent sur les hauteurs. Une coupée de
+montagnes qu'on traverse et nous arrivons au
+rivage: l'Océan, <em>le détroit de Gibraltar</em>.</p>
+
+<p>En suivant la côte nous gagnons <em>Tarifa</em>.</p>
+
+<p><em>Tarifa</em> est la ville la plus méridionale de toute
+l'Europe; plus bas, bien plus bas au sud qu'Alger.
+Pittoresquement étendue au bout de son
+cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe
+civilisée en face de l'Afrique sauvage dont la
+côte, la côte de Barbarie, est là devant toute
+proche, visible à l'&oelig;il nu. Tarifa est au milieu
+du détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui
+éclaire ce corridor de la navigation, voit à son
+pied les flots de la Méditerranée se marier aux
+vagues de l'Océan Atlantique.</p>
+
+<p>Après Tarifa, la route s'engage dans une série
+de lacets et s'élève sur les pentes de la sierra;
+la nuit nous surprit brusquement dans la montée,
+tout est noir maintenant, seule la route blanchit
+sous l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants,
+l'éclairage illumine quelques instants des
+pans de montagnes ou le feuillage sombre des
+chênes verts. Tout à coup la descente commence,
+et en même temps apparaissent de nombreuses
+<span class="pagenum"><a id="Page_172">172</a></span>
+lumières, vives, rangées sur une longue ligne,
+mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar
+qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa
+pointe, de l'autre côté de la baie d'Algésiras.</p>
+
+<p>Nous descendons lentement une route aux
+détours sans nombre, ayant constamment les
+lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté
+de l'eau; le coup d'&oelig;il est merveilleux, on dirait
+une illumination. Au bas de la sierra, la route
+entre dans une ville qui paraît sale et délabrée:
+c'est <em>Algésiras</em><a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>.</p>
+
+<p>Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons
+l'<em>Hôtel Reina Christina</em>, situé quelque cent
+mètres en dehors de la ville, au milieu d'admirables
+jardins descendant jusqu'à la mer.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 28 août.</h3>
+
+<p>L'<em>Hôtel Reina Christina</em> est cet hôtel qui
+abrita la troupe nombreuse de diplomates venus
+ici l'hiver dernier pour participer à la trop
+fameuse Conférence!</p>
+
+<p>Il est tout neuf et paraît représenter exactement
+le type de l'hôtel moderne absolument parfait.
+<span class="pagenum"><a id="Page_173">173</a></span>
+Entouré de la végétation exotique d'un immense
+parc, situé sur une légère éminence d'où
+l'on découvre toute la baie, juste en face du roc
+de Gibraltar, il est construit et agencé suivant
+les règles du confort le mieux compris. Il est
+composé de plusieurs corps de bâtiments disposés
+en étoile et venant se rejoindre au centre sur un
+cinquième au milieu duquel est réservé un patio
+large et commode. Chacun des bâtiments est
+étroit, afin de ne comporter qu'un appartement
+et qu'un couloir en largeur: le couloir derrière,
+les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage
+afin que toutes les chambres soient aussi bien
+situées les unes que les autres. Toutes les
+chambres ont des balcons et celles des bouts possèdent
+une véritable véranda italienne avec
+colonnes de pierre et toiture. Au rez-de-chaussée
+une galerie couverte suit toutes les façades et sert
+à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
+en permettant de jouir constamment de l'admirable
+spectacle qu'on a de tous les points de cet
+hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les perfectionnements
+qu'a pu faire naître l'amour du confortable
+le plus recherché sont ici réunis, que le service
+y est admirablement fait, qu'une propreté
+méticuleuse y est observée, que la cuisine en
+est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description
+<span class="pagenum"><a id="Page_174">174</a></span>
+de l'hôtel rêvé par tous les voyageurs les
+plus difficiles, et cet hôtel, nous l'avons trouvé au
+fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous
+ne devions pas pouvoir nous loger convenablement.
+Cet hôtel est tenu par une Société anglaise;
+son personnel est presque entièrement
+français, car la direction n'a jamais pu mettre la
+main sur des garçons espagnols complaisants et
+polis.</p>
+
+<p>La chambre dans laquelle on m'installa est
+celle qui fut occupée durant la Conférence par le
+délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, qui
+présida le diplomatique cénacle.</p>
+
+<p>Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès
+mon réveil, je me suis précipité à la fenêtre: merveilleux!
+Gibraltar est là devant nous, de l'autre
+côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur
+la base de l'énorme rocher qui semble un lion
+couché dans la mer et tourné vers l'Europe. Le
+roc est une grosse montagne qui a plus de
+400 mètres de haut; il est troué de casemates et
+d'embrasures comme un nid de fourmis et tout
+hérissé de canons.</p>
+
+<p>La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait
+face à Gibraltar. La ville espagnole semble regarder
+jalousement sa rivale anglaise qui est florissante
+et forte, tandis qu'elle végète et se délabre
+<span class="pagenum"><a id="Page_175">175</a></span>
+lamentablement; mais Algésiras a eu sa
+Conférence!</p>
+
+<p>Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent
+fermer le détroit: c'est la côte du Maroc,
+c'est là que nous irons demain.</p>
+
+<p>Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement
+xénophobe, bien que la France soit virtuellement
+en guerre avec le Maroc,&mdash;il y a
+quelques jours seulement que Casablanca était
+bombardée par la flotte française et à l'heure actuelle
+les troupes du général Drude combattent
+les Maures fanatisés,&mdash;nous espérons ne pas
+retrancher de notre programme, Tanger, que
+nous nous étions promis de visiter. Avant de
+partir on nous a prédit que nous ne pourrions
+pas débarquer à Tanger ou qu'en tous cas notre
+sécurité y serait fort compromise. Nous verrons
+bien.</p>
+
+<p>Car le voyage à Tanger me paraît le complément
+indispensable d'un voyage en Espagne. Les
+Maures, chassés de la péninsule, s'en furent
+d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc.
+C'est donc à Tanger qu'il faut aller voir les anciens
+Arabes d'Espagne. C'est là-bas seulement
+que nous pourrons nous faire une idée définitivement
+exacte des villes d'Espagne qu'ils construisirent
+pour eux, mais qu'ils n'habitent plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_176">176</a></span>
+En attendant nous allons consacrer notre journée
+d'aujourd'hui à visiter Gibraltar.</p>
+
+<p>Le bateau à vapeur qui fait le service de la
+baie met à peine une demi-heure pour aller d'Algésiras
+à Gibraltar.</p>
+
+<p>A mesure qu'on s'en approche, la montagne
+anglaise ressemble de plus en plus à une énorme
+bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de
+tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme
+par une étroite bande, très basse, à peine plus
+haute que les vagues. Le rocher abrite une quantité
+infinie de canons et de travaux de défense;
+on le dit imprenable, surtout avec l'appui de la
+flotte anglaise.</p>
+
+<p><em>Gibraltar</em> en elle-même est une ville peu intéressante.
+L'architecture est insignifiante, les monuments
+nuls. Les rues en sont très propres: ça
+c'est anglais; les magasins fort sales: voilà qui
+sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne
+ville espagnole, encore habitée par beaucoup
+d'Espagnols. On y voit aussi de très nombreux
+visages britanniques, mais tous fonctionnaires
+ou touristes.</p>
+
+<p>La ville est grouillante de soldats anglais. La
+garnison en compte six mille sur un total de
+vingt-cinq mille habitants!</p>
+
+<p>On y rencontre beaucoup de Maures en costume
+<span class="pagenum"><a id="Page_177">177</a></span>
+indigène qui annoncent la proximité du
+Maroc.</p>
+
+<p>Le port de guerre est allongé entre la ville et
+d'immenses jetées. Il a l'air formidable; nous y
+vîmes une quantité de grands cuirassés anglais et
+parmi eux un croiseur français, le <cite>Du Chayla</cite>,
+venu s'approvisionner de charbon et se reposer
+un peu de la dure campagne qu'il poursuit actuellement
+au Maroc pour y appliquer les résultats
+de la Conférence d'Algésiras!</p>
+
+<p>A l'aspect de cette montagne farouchement
+fortifiée, de cette ville qui n'est qu'une vaste
+caserne et qu'un immense entrepôt militaire, de
+ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein
+de bruit et de mouvement et bourré d'approvisionnements
+et de montagnes de charbon, de ce
+port enfin où la première puissance navale du
+monde peut réunir ses imposantes flottes, on a
+l'impression de la place forte de premier ordre,
+de la citadelle inexpugnable.</p>
+
+<p>Et si l'on considère ensuite la situation de ce
+formidable amoncellement de puissance militaire:
+au bout d'une pointe qui s'enfonce comme une
+lame effilée au c&oelig;ur du détroit, à quelques kilomètres
+de la haute muraille de roches qui forme
+la rive africaine, on comprend alors que Gibraltar
+est réellement la clef du passage de l'Atlantique
+<span class="pagenum"><a id="Page_178">178</a></span>
+dans la Méditerranée, que sans l'assentiment des
+Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le
+«lac français» ou en sortir!</p>
+
+<p>Sur la grande montagne calcinée croissent de
+maigres arbustes. Il paraît qu'ils servent d'abri à
+quelques singes sauvages, les seuls représentants
+de cette gent en Europe. Pour les voir, nous
+avons été faire une longue promenade dans les
+lieux qui leur sont réservés, mais à mon grand
+regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un
+seul. Ces singes sont sous la protection des lois
+anglaises: une partie de la montagne est leur domaine
+propre et il est interdit de les tuer.</p>
+
+<p>En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle
+de la baie: cette fois c'est Algésiras qui en
+fait le fond, ses maisons forment une longue ligne
+blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre
+de la campagne; cette opposition de couleurs ressort
+très nettement sur un fond grisâtre formé par
+<em>la sierra de los Gazules</em>. Ce panorama est riant et
+reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures
+des montagnes qui entourent la baie, la fraîcheur
+des rives garnies de végétation, le pittoresque du
+roc anglais et de la barrière marocaine, la courbe
+gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble
+grandiose et cependant intime dans lequel l'idée
+de séjour prolongé s'éveille impérieuse et nonchalante.
+<span class="pagenum"><a id="Page_179">179</a></span>
+Tout ce beau tableau est parsemé, traversé,
+noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses
+méandres, le ciel domine, ciel de cobalt, mer
+d'indigo.</p>
+
+<p>La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar,
+coup d'&oelig;il inoubliable; c'est une des plus belles
+choses que mes pérégrinations de touriste aient
+amenées devant mes yeux.</p>
+
+<p>Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina,
+nous avons eu le spectacle d'un curieux lever de
+lune au-dessus de Gibraltar. D'abord on n'apercevait
+devant soi que la longue ligne de lumières de
+la ville anglaise qui semblaient comme suspendues
+dans le vide, puis peu à peu la lune apparut
+accompagnée de sa douce lueur argentée, changeant
+le spectacle; à mesure que les rayons lunaires
+faisaient pâlir les lumières humaines, un
+tableau sortait de l'obscurité, les montagnes et
+les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible
+scintillait sous le regard de la lune.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 29 août.</h3>
+
+<p>Il faut environ trois heures pour aller d'ici à
+Tanger. Dans la baie peu profonde d'Algésiras
+les navires mouillent loin de la côte; il nous fallut
+prendre une barque pour nous faire conduire à
+<span class="pagenum"><a id="Page_180">180</a></span>
+bord du <cite>Joaquim Pielago</cite>, un sabot espagnol
+dansant même sur la mer calme, qui fait trois fois
+par semaine le service entre Cadix, Gibraltar,
+Algésiras et Tanger.</p>
+
+<p>Au départ on voit d'une nouvelle façon les
+merveilles de cet admirable coin de fin d'Europe:
+Algésiras, Gibraltar, la baie, le rocher, les montagnes
+forment alors un tableau unique dont les
+yeux ne peuvent se détacher et en tous cas dont
+ils se souviendront toujours.</p>
+
+<p>Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air
+d'un large fleuve dont les deux rives se distinguent
+très nettement, un fleuve coulant entre
+deux continents!</p>
+
+<p>Jusqu'au <em>cap de Tarifa</em> on suit de très près la
+côte espagnole qui fuit vers le sud. La dernière
+ville d'Europe apparaît vieille et blanche sur sa
+pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques,
+dominée par le dôme imposant de son église, très
+pittoresque.</p>
+
+<p>Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De
+la Méditerranée on a passé dans l'Océan, les
+courtes vagues se sont faites longues et affadissantes,
+le c&oelig;ur de bien des passagers se soulève
+maintenant en même temps que le navire! Ces
+parages sont toujours pénibles à cause de la violence
+des vents qui s'échangent entre les deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_181">181</a></span>
+mers et il est rare que les gens qui craignent tant
+soit peu le mal de mer n'en soient pas atteints
+pendant cette traversée cependant si courte. Autour
+de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres,
+des visages navrés, des attitudes penchées... au-dessus
+des bastingages! Tout ce monde souffre
+sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource
+que de me réfugier dans une philosophique
+pipe!</p>
+
+<p>Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment
+en forme de coupe et dont les rives descendent
+doucement à la mer par une plage de sable fin,
+étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles
+ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante
+de blancheur sur la colline verte, <em>Tanger</em>
+apparaît à nos yeux ravis.</p>
+
+<p>Lentement le bateau approche de cet endroit
+que nous désirions si impatiemment voir; on a le
+temps de se repaître de tous les détails de ce
+décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan,
+grandit et se précise peu à peu sous les rayons
+étincelants du soleil d'or.</p>
+
+<p>La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent
+de nous à force de rames et d'où monte
+une clameur. Ce sont des indigènes qui viennent
+nous chercher pour nous conduire à terre.</p>
+
+<p>Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que
+<span class="pagenum"><a id="Page_182">182</a></span>
+le fit la Nature, sans travaux, sans aménagement
+aucun. Il est peu sûr, peu profond et nullement
+abrité. On construit une jetée où les navires
+pourront accoster, mais actuellement ils s'arrêtent
+fort loin du rivage et nous devons atterrir au
+moyen des embarcations marocaines qui nous
+conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est
+lui-même un perfectionnement, car avant lui la
+dernière phase du débarquement se passait à califourchon
+sur les épaules de porteurs nègres qui
+vous extrayaient des barques, galopaient dans
+l'eau sale et vous déposaient sur le sable. Le port
+actuel de Tanger n'est qu'une vulgaire plage où
+l'eau vient en mourant et où les petites barques
+elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises
+se déchargent encore à dos de nègres, procédé
+primitif mais étonnamment pittoresque qui
+est toujours accompagné d'un concert de cris et
+de vociférations indescriptible.</p>
+
+<p>Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la
+foule africaine bariolée et glapissante. Ce ne sont
+que visages de bronze; arabes, bédouins et nègres
+qui crient, s'agitent, sautent, semblent épileptiques
+mais ne font nulle besogne. Les couleurs
+des vêtements sont tellement vives que nos yeux
+en sont irrités: burnous blancs, vert-pré, rouge
+sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante.
+<span class="pagenum"><a id="Page_183">183</a></span>
+Et de cette foule se dégage une odeur de
+fauve, âcre et éc&oelig;urante. Oh! que c'est bien
+l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de septentrionaux
+souffrent au contact de ces manifestations
+trop violentes pour eux: les oreilles bourdonnent
+de hurlements, les yeux cuisent de soleil
+et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de
+relents insupportables. On se sent pris de l'envie
+de taper sur ces sauvages pour les faire taire.</p>
+
+<p>Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède
+deux ou trois hôtels européens; le meilleur est
+l'<em>Hôtel Continental</em>, simple mais confortable et
+très bien tenu par des Anglais. Il domine le port
+et ses fenêtres donnent une admirable vue sur la
+ville et sur la mer.</p>
+
+<p>En quittant le port on ne peut pénétrer en
+ville que par la <em>Porte de la Mer</em>, formée de trois
+voûtes en forme d'arcs arabes, étroites et basses
+et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement
+maritime de Tanger. Puis on s'engage
+dans une ruelle étroite, roidement inclinée, durement
+pavée où l'on n'avance qu'au milieu d'une
+éternelle bousculade. Point de voitures, mais des
+hommes et des ânes lourdement chargés, les
+seconds seulement montent et descendent sans
+cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si
+vous voulez passer, il faut bousculer bêtes et
+<span class="pagenum"><a id="Page_184">184</a></span>
+hommes vous aussi. Impossible de s'arrêter, le
+flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un
+autre âne vous accroche avec sa charge. Nous
+dûmes ainsi avancer sans trêve dans les petites
+rues, jusqu'à l'hôtel.</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier
+travail fut naturellement de déjeuner, d'abord
+par habitude, ensuite pour ne pas faillir à notre
+devoir de voyageurs consciencieux, et savoir
+comment on mange en Afrique. Eh bien! on y
+mange fort bien, à l'Hôtel Continental tout au
+moins. Une excellente cuisine vous y est servie
+par un personnel maure en costume national,
+poli, prévenant et silencieux.</p>
+
+<p>Nous sommes les seuls voyageurs actuellement
+à Tanger. Il paraît que la guerre a non seulement
+arrêté la venue des étrangers, mais qu'une sorte
+de panique s'est emparée de la colonie européenne
+et que ceux de ses membres que des intérêts
+majeurs ne retenaient pas ici ont été se mettre à
+l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a
+donc causé une certaine sensation, on a admiré
+notre courage, et notre amour-propre aidant nous
+ne sommes pas loin de nous considérer comme
+des héros!</p>
+
+<p>Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port
+et ses mille barques; de nombreux vapeurs sont
+<span class="pagenum"><a id="Page_185">185</a></span>
+mouillés au milieu de la baie, et parmi eux, les
+dominant du haut de son écrasante majesté de
+colosse, le <cite>Jeanne d'Arc</cite> qui nous protège de sa
+présence contre le fanatisme des Marocains en
+pleine ébullition. Nous dominons juste la plage
+sur laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les
+travailleurs du port qui font énormément de bruit
+mais excessivement peu de travail. Ces gens sont
+étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement
+sans crier comme des possédés, un sac
+qu'on déplace amène une dispute interminable,
+une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et
+de gestes que nous ne voyons en France que
+pendant les émeutes, un bourricot qu'on charge
+entraîne des discussions dont l'écho nous parvient
+assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont
+suivies de coups, non, des cris seulement. Chaque
+cri est cause d'un arrêt dans la besogne; je n'ai
+jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai jamais
+entendu crier autant.</p>
+
+<p>A notre droite la ville toute blanche réverbère
+le soleil et renvoie dans les cieux un faisceau de
+clarté, comme la colonne de lumière qui s'élèverait,
+selon les musulmans, au-dessus de la mosquée
+du Prophète à Médine.</p>
+
+<p>Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse
+de Tanger. Nous nous hissons sur des
+<span class="pagenum"><a id="Page_186">186</a></span>
+mules et, précédés d'un guide arabe au burnous
+flottant, suivis d'un garde du corps indigène,
+nous voici trottant dans les microscopiques rues.
+Oh! que voilà bien la ville orientale encore toute
+sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople!
+Ici point de fard: ruelles étroites et
+tortueuses, sales, sans aucune voirie, maisons
+arabes dans toute leur simplicité et cette fois peuplées
+d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique
+et dont pas un n'a encore abdiqué le
+pittoresque costume national. Burnous et turbans,
+tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très
+rares Européens, Espagnols pour la plupart et à
+moitié arabisés. Teint bronzé des Arabes, barbes
+hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de
+nègres dont certains du plus magnifique noir.</p>
+
+<p>Nos mules grimpent comme des chèvres dans
+des ruelles qui sont des escaliers irréguliers et
+dangereux. S'il nous fallait passer à pied dans
+certains endroits je crois que nous y renoncerions...
+et puis marcher dans un tas de choses
+innommables!</p>
+
+<p>Et cependant Tanger est infiniment moins sale
+que les villes turques; l'odeur infecte qui se dégage
+de toutes les rues de Stamboul n'existe pas
+ici, ou tout au moins est fort atténuée.</p>
+
+<p>A force de grimper, les pieds agiles de nos
+<span class="pagenum"><a id="Page_187">187</a></span>
+mules nous portèrent sur la <em>Casbah</em>. C'est une
+place, située au point culminant de la ville, et
+qui est entourée des principaux monuments publics.
+Il y a là le <em>palais du Sultan</em>, délabré mais
+exquis de grâce comme ce que nous avons vu du
+style mauresque en Espagne, le <em>palais de Justice</em>,
+la <em>prison</em> où l'on nous présenta un certain
+nombre d'<em>amis</em> de Raisouli qui méditaient sur
+l'instabilité de la fortune de leur patron en tressant
+des ouvrages de paille et qui nous demandèrent
+effrontément de l'argent, le <em>palais de la
+Trésorerie</em> dont l'intérieur est un fouillis de sculptures
+sur stuc qui rappellent les merveilles de
+l'Alhambra de Grenade, le <em>palais du Gouverneur</em>
+devant lequel des soldats chérifiens montaient la
+garde avec un air qui n'avait rien de martial.</p>
+
+<p>Tous ces monuments sont fort mal conservés;
+ils tombent en ruines, leur décoration a presque
+disparu. Par ce qu'il en reste on peut cependant
+se rendre compte que les Maures de Barbarie
+étaient parvenus à un aussi haut degré de civilisation
+que leurs frères d'Espagne. Ces édifices
+sont contemporains de ceux de la Péninsule;
+depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il
+semble que l'expulsion des Maures d'Espagne ait
+été le signal de la déchéance de toute la race, de
+la déchéance des Arabes qui étaient restés au
+<span class="pagenum"><a id="Page_188">188</a></span>
+Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient
+leur patrie perdue. L'histoire nous donne ici un
+exemple frappant de cet éternel recommencement
+dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés donnaient
+des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques,
+les Arabes d'Espagne toléraient la religion
+catholique, les catholiques au nom de la
+guerre sainte pourchassaient et exterminaient les
+Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures,
+redevenus barbares, qui se sont fanatisés et qui
+déclarent la guerre sainte aux catholiques civilisés
+et tolérants!</p>
+
+<p>Les commencements de l'histoire de Tanger et
+du Maroc sont sensiblement les mêmes que ceux
+de l'Espagne. La <em>Tingis</em> romaine faisait partie de
+la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain
+s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières
+vagues des barbares germaniques vinrent déferler
+jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger fut longtemps
+la possession des <em>Vandales</em>. Ce ne fut
+qu'au début du huitième siècle que les Arabes du
+califat de Damas s'emparèrent du Maroc, c'est-à-dire
+quelques années seulement avant de passer
+en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient,
+avait suivi la côte méditerranéenne d'Afrique,
+l'Océan Atlantique lui opposa une infranchissable
+barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus
+<span class="pagenum"><a id="Page_189">189</a></span>
+à l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le
+pays le <em>Maghreb el Ahksa</em> ou contrée de l'Occident
+extrême; le nom moderne du Maroc est donc
+d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient
+toujours des déserts orientaux; les premiers arrivés,
+un instant arrêtés par l'Océan, refluèrent
+sur l'Espagne où nous avons vu les restes merveilleux
+de la civilisation à laquelle il parvinrent
+dans ce pays si bien conforme à leurs goûts et à
+leurs aptitudes. Les Arabes d'Espagne furent
+chassés après sept siècles d'occupation, ceux du
+Maroc sont restés, mais ne représentent plus à
+nos yeux que les descendants dégénérés et sauvages
+des Maures puissants et cultivés d'autrefois.</p>
+
+<p>De l'une des portes de la Casbah on a une vue
+panoramique admirable sur toute la blanche ville.</p>
+
+<p>Nous avons fait ensuite une longue chevauchée
+dans le réseau tournant et compliqué des rues de
+Tanger. C'est absolument la ville arabe, telle que
+nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est
+Cordoue, Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche
+bourdonnante, mais ici les abeilles remplissent
+encore les alvéoles, tandis que là-bas les frelons
+ont pris leur place.</p>
+
+<p>Toutes ces petites rues sont extraordinairement
+étroites, une voiture n'y pourrait passer; il n'y a
+<span class="pagenum"><a id="Page_190">190</a></span>
+pas une seule voiture à Tanger, on n'y voit que
+des chameaux faisant les transports de l'extérieur
+et des ânes philosophiques qui circulent dans les
+rues en secouant leurs longues oreilles. Lorsque
+deux ânes se rencontrent, bien souvent l'espace
+est trop restreint pour leur permettre de se
+croiser, aucun des conducteurs ne veut reculer,
+il s'ensuit un arrêt prolongé dans la circulation,
+et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir
+la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros
+dans une allée, voire dans une boutique.</p>
+
+<p>Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée,
+s'étale le camp de l'armée chérifienne:
+c'est un assemblage de tentes sales et déchirées
+qui furent jadis blanches, parmi lesquelles
+circulent quelques chevaux étiques, malades,
+déformés et des soldats aux uniformes en haillons.
+L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne
+manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau
+rouge; mais il est rare de voir les soldats autrement
+que vêtus de lambeaux déchirés, sans boutons,
+maculés.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir, nous étions de retour à
+l'hôtel et de notre fenêtre nous vîmes les <em>muezzins</em>
+appeler à grands cris les fidèles à la prière
+du haut des minarets carrés. Sur les terrasses
+blanches, de nombreux musulmans ont étendu
+<span class="pagenum"><a id="Page_191">191</a></span>
+leur petit tapis, et face à La Mecque, se prosternent
+longuement.</p>
+
+<p>Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant
+en 25 000 Arabes, 20 000 Juifs, 20 000 Espagnols
+plus ou moins arabisés et un assemblage
+hétéroclite d'individus appartenant à toutes les
+races; parmi ces derniers, quelques Européens
+proprement dits, dont le nombre tend à croître
+tous les jours, mais encore totalement noyés dans
+la masse indigène. Les Français et les Anglais
+sont en nombre appréciable; à peu près pas
+d'Allemands.</p>
+
+<p>Il y a un quartier européen qui est minuscule:
+c'est le <em>Petit Zocco</em>, espèce de rue un peu plus
+large que les autres ou plus exactement une place
+sur laquelle se trouvent les postes française, anglaise
+et espagnole. On y voit quelques cafés et
+des magasins à l'européenne, ce sont les seuls
+vestiges de notre civilisation qu'on puisse voir à
+Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent
+les chrétiens, c'est le quartier des affaires.</p>
+
+<p>Ce quartier européen est, en somme, surtout
+français.</p>
+
+<p>L'influence française est prépondérante à Tanger.
+L'Allemand, malgré les efforts incessants de
+la politique impériale et malgré la Conférence, y
+est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient
+<span class="pagenum"><a id="Page_192">192</a></span>
+avantageusement la seconde place, mais on sent
+une influence qui décroît à la suite d'un effort qui
+s'abandonne.</p>
+
+<p>L'influence espagnole est de tout autre espèce.
+C'est l'influence du nombre plus que celle
+de la force. L'Espagne est présente à Tanger,
+parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence
+y est la même que celle qu'elle peut avoir,
+par exemple, à Oran, en pleine colonie française.
+L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de
+l'Européen, du sauvage que du civilisé.</p>
+
+<p>Nous apprenons à Tanger que les provinces
+du Sud viennent de proclamer un nouveau sultan,
+<em>Muley-Hafid</em>, frère du Sultan régnant. Voilà
+donc ce pays d'anarchie avec deux souverains!
+Abondance de biens ne nuit pas. Mais les sultans
+sont-ils des biens pour le Maroc?</p>
+
+<p>On nous informe aussi que les troupes françaises
+ont infligé aux tribus marocaines une très
+sanglante défaite sous les murs de Casablanca et
+que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de
+ses enfants.</p>
+
+<p>Ces nouvelles, qui sont connues de tous les
+indigènes de la ville et de la campagne, ont produit
+ici une effervescence qui pourrait fort bien
+prendre une tournure grave au moindre incident.
+Ce sont ces craintes qui ont fait partir et qui font
+<span class="pagenum"><a id="Page_193">193</a></span>
+partir à présent encore la plupart des Européens.</p>
+
+<p>Le Français, en particulier, n'est point trop
+mal vu à Tanger. La haine fanatique des musulmans
+englobe tous les étrangers, et, de la bouche
+même des indigènes, j'apprends que cette haine,
+ces mouvements de fanatisme, ont pris toute leur
+acuité à la suite de la malencontreuse Conférence
+d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que
+toutes les puissances d'Europe voulaient une part
+du gâteau qu'est leur pays. Devenir Français
+comme leurs coreligionnaires algériens passerait
+encore, mais être partagés, déchirés entre tous
+les pays, offense outrageusement leur dignité,
+surtout qu'il y a pas mal de ces pays, comme
+l'Allemagne par exemple malgré la démonstration
+récente de son kaiser à Tanger, qui leur sont
+à peu près inconnus.</p>
+
+<p>Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier
+la cité mauresque dans toute sa vérité. C'est
+ce que nous étions venus chercher. Nous voulions
+voir les Arabes chez eux, après avoir vu en
+Espagne les monuments et les villes de leur civilisation,
+afin de pouvoir remplir exactement par
+la pensée ces cadres vides aujourd'hui. A Tanger,
+rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit est
+vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est
+que de vivre de l'exploitation du touriste, l'ère
+<span class="pagenum"><a id="Page_194">194</a></span>
+conventionnelle dans laquelle tout est montre et
+vernis pour l'&oelig;il du voyageur n'est pas encore
+révolue. Mais tout porte à croire que ces temps
+ne sont pas éloignés; bientôt le Maroc sera définitivement
+astreint à suivre les lois du progrès,
+Tanger sera alors la grande porte de pénétration
+dans le pays; elle deviendra l'une des plus
+grandes villes de l'Afrique méditerranéenne et
+verra accourir la bande curieuse des touristes
+cosmopolites.</p>
+
+<p>Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais
+vu d'hommes à l'allure aussi fière. Marchant
+comme des princes, portant haut leur tête altière,
+ils possèdent une réelle dignité, ils commandent
+l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive,
+au coquet capuchon, est un costume si pittoresque
+et si crâne! Les hommes mariés portent le
+turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires
+se coiffent d'un simple fez rouge sans turban.
+Les <em>hadji</em><a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a> ont le privilège du turban
+vert.</p>
+
+<p>Notre guide, <em>Selam Tabla</em>, un jeune Arabe
+algérien, était aujourd'hui revêtu d'un burnous
+améthyste, en soie; il était splendide à voir avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_195">195</a></span>
+son intelligente tête à peine estompée de l'ombre
+du capuchon.</p>
+
+<p>Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents.
+On ne peut en dire autant des nègres et des
+Bédouins, qui semblent des brutes finies.</p>
+
+<p>Dans les rues, sur le port, partout, le costume
+européen est très rare; la foule ne porte que le
+burnous et le fez.</p>
+
+<p>Après notre dîner nous avons fait une chose
+qui n'était peut-être pas de la plus élémentaire
+prudence, mais qui eut pour nous un très vif intérêt.
+Accompagnés de notre guide arabe, précédés
+d'un autre indigène porteur d'un fanal, nous
+avons été courir la ville en pleine nuit. Il faut
+d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument
+nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu
+près indispensable si l'on veut entr'apercevoir
+quelque chose; malgré la vague lueur qui nous
+précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied
+dans des choses bizarres ou sur le ventre d'Arabes
+endormis au beau milieu de la rue.</p>
+
+<p>Cette nocturne promenade n'avait que de très
+lointains rapports avec celles qu'on fait à pareille
+heure sur les boulevards de nos villes de France,
+mais ce fut précisément ce qui en fit tout le
+charme. Comme dans l'Espagne du Sud, la population
+semble ne pas se décider à aller se coucher;
+<span class="pagenum"><a id="Page_196">196</a></span>
+jusqu'à une heure avancée de la nuit on
+voit les rues grouillantes de monde; les indigènes,
+qui eux n'ont pas besoin de lanterne pour
+reconnaître leur chemin, circulent lentement dans
+la nuit en conservant leur démarche solennelle,
+leurs burnous éclatants sortent parfois brusquement
+de l'obscurité et jettent des couleurs vives
+et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied
+des murailles et causent entre eux ou chantent
+de lentes complaintes qui rappellent les chiens
+aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique
+borgne sort un trait de lumière éclairant un coin
+de rue qui apparaît en un tableau d'un pittoresque
+et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées
+passent silencieuses et rapides, de grosses négresses
+guettent sur des seuils louches des aubaines
+crapuleuses, les groupes souvent nous
+lancent au passage des regards haineux et leurs
+faces rendues encore plus méchantes par la nuit
+nous disent tout ce que ces gens-là pensent des
+étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui
+ont flairé des <em>roumis</em> nous clament les sentiments
+de leurs maîtres en furieux abois!</p>
+
+<p>Tanger est un véritable dédale de rues étroites
+et tortueuses. L'obscurité donne à ce fouillis
+inextricable un air sinistre de labyrinthe mortel;
+qu'on se sent loin de notre civilisation! On est
+<span class="pagenum"><a id="Page_197">197</a></span>
+perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent
+hostile, dans cette ville qu'on sait rebelle à nos
+m&oelig;urs et à notre race.</p>
+
+<p>Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles
+sont souvent moins larges que les allées de nos
+maisons modernes, elles n'ont pas 20 mètres sans
+un coude brusque, souvent elles passent sous
+de mystérieuses voûtes et traversent des files
+entières de maisons; alors il règne là-dessous des
+odeurs horripilantes pour nos narines! Si notre
+guide et notre éclaireur nous abandonnaient là,
+jamais nous ne serions capables de retrouver
+notre chemin pour rentrer à l'hôtel!</p>
+
+<p>Nous pénétrons dans un café-concert arabe.
+C'est une petite salle, mais propre et coquette.
+Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux de
+porcelaine aux vives couleurs, sur le sol
+d'épaisses nattes sur lesquels on s'assied à la
+turque. On nous sert de petites tasses de café
+maure et du <em>hatschich</em> dans de minuscules pipes.
+Bien entendu, je fis l'expérience du hatschich;
+j'espérais que cette clef des songes arabes me
+conduirait tout droit au Paradis de Mahomet,
+mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun
+changement dans mon équilibre général. Je dois
+être un fumeur trop endurci et la dose n'était
+sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le
+<span class="pagenum"><a id="Page_198">198</a></span>
+Paradis resta fermé pour moi et je ne pus contempler
+les délicieuses <em>houris</em> aux faces de lune!</p>
+
+<p>Des musiciens arabes assis en cercle sur les
+nattes jouent de divers instruments: violon, mandoline,
+guzla, instruments indigènes à corde de
+formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout
+l'éternel tambourin qui accompagne toutes
+les manifestations musicales des Arabes. De cet
+assemblage sortait un concert baroque de notes
+heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et
+saccadé. Le rythme variait peu, mais il était
+d'une cadence parfaite et produisait une certaine
+sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous
+très juste.</p>
+
+<p>Des Maures étaient assis comme nous sur le
+sol autour des musiciens; les uns écoutaient gravement,
+d'autres jouaient impassiblement à
+divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement,
+chantaient pour accompagner la
+musique.</p>
+
+<p>Nous portons ensuite nos personnes curieuses
+dans un autre concert où l'on donnait des danses
+égyptiennes. Il y a là des chaises et des tables;
+la salle est assez vaste, remplie d'un opaque
+brouillard de fumée de tabac au milieu duquel
+nous avons d'abord quelque peine à discerner une
+nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et
+<span class="pagenum"><a id="Page_199">199</a></span>
+d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois
+musiciens misérables, dont l'un aveugle, et trois
+juives tout de jaune vêtues qui dansent et
+chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes,
+grasses, flasques et fanées; une épaisse couche de
+plâtre dissimule leurs faces, elles dansent, dansent,
+pendant des heures, des motifs dans lesquels
+le ventre joue le premier rôle. C'est la danse du
+ventre dans toute sa brutalité, dans sa dégoûtante
+obscénité. Que ces pauvres ventres doivent
+être fatigués le soir quand arrive l'heure du
+repos! Et encore est-ce bien alors le repos pour
+eux?</p>
+
+<p>Enfin malgré l'heure avancée,&mdash;il est près de
+minuit,&mdash;notre cortège, toujours précédé de son
+porte-fanal et suivi de son guide, reprend ses
+pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser
+des almées mauresques. Il faut bien tout voir!</p>
+
+<p>Par des rues encore plus tortueuses et plus
+sales, plus sombres et plus odorantes, nous allons
+chez une vieille juive qui tient cette spécialité.
+C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante,
+qui entre-bâille une porte louche, parlemente longuement
+avec notre guide et enfin nous introduit
+dans un taudis infect. Dans une chambre étroite
+et basse, aux murs sales, meublée de quelques
+chaises boiteuses et d'un divan crasseux, deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_200">200</a></span>
+belles filles maures de l'intérieur, deux fleurs au
+milieu du fumier, exécutèrent devant nous la
+danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux
+enfants, quatorze ans à peine, mais formées et
+femmes complètement. Elles étaient bien faites
+et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau
+blanche et taille fine; leurs jambes étaient un
+peu courtes et leur taille un peu trop longue,
+c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs
+gracieuses figures étaient comme illuminées par
+deux yeux noirs, profonds, veloutés, immenses!</p>
+
+<p>A tour de rôle, elles firent défiler devant nos
+yeux toutes les scènes lascives de cette danse
+arabe qui est la parodie de l'amour; c'est encore
+la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
+que nous avions vue tout à l'heure dans
+un café-concert, mais une succession de tableaux
+gracieux, un peu sauvages, extrêmement sensuels.
+Celle qui ne danse pas accompagne de ses
+cris l'autre qui s'agite et la vieille juive tape sur
+un tambourin en hurlant comme une possédée,
+pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient
+d'abord revêtues de costumes un peu défraîchis,
+mais qui furent somptueux; quand la danse en
+fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était
+devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire
+même. Il faut bien tout voir!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_201">201</a></span>
+Estimant avoir rempli suffisamment notre journée,
+nous avons ensuite regagné l'hôtel en suivant
+docilement notre guide à travers le jeu de
+patience des ruelles de Tanger, et nous nous
+sommes couchés la conscience tranquille, avec le
+sentiment du devoir accompli.</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 30 août.</h3>
+
+<p>Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa
+horde hurlante. Nous vîmes charger du bétail sur
+un vapeur à destination de Gibraltar. Nos Africains
+empilaient les pauvres b&oelig;ufs dans de
+grands bateaux plats pour les conduire au steamer
+mouillé dans la baie. On voyait ces barques
+s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes
+de quelques nègres, puis accoster le navire
+que les ruminants regardaient de leur &oelig;il doux et
+résigné. Pour grimper ceux-ci dans leur maison
+flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
+Marocains les attachaient par les cornes et les
+hissaient brutalement suspendus ainsi par la tête.
+Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument dans le
+vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
+pendant que dans la barque et sur le
+navire nègres et arabes hurlaient.</p>
+
+<p>Ce matin, nous allons faire une grande excursion
+<span class="pagenumh"><a id="Page_202">202</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_203">203</a></span>
+hors de la ville. On nous dit bien qu'il y a
+quelque danger, mais avec de bons guides, nos
+armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que
+nous nous serons privés du plaisir de connaître
+cette campagne curieuse qui entoure Tanger.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_214.jpg" width="591" height="253" alt="PANORAMA DE TANGER" />
+</div>
+<p class="caption">PANORAMA DE TANGER</p>
+
+<p>Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement
+nous emportent. Ces animaux ont une
+grande sûreté de pied, leur allure est très douce,
+elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses
+montures.</p>
+
+<p>Nous suivons la <em>rue des Chrétiens</em>, la plus
+belle et la plus animée; ça ne veut pas dire qu'elle
+soit bien large, mais enfin une voiture pourrait
+y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On
+passe à côté de la <em>Grande Mosquée</em>, dont l'accès
+est interdit aux infidèles que nous sommes; extérieurement,
+ce monument n'est remarquable que
+par sa très belle porte mauresque et son minaret
+trapu et carré, tout reluisant de porcelaines aux
+vives couleurs. Le carrefour du <em>Petit Zocco</em>, le
+coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.</p>
+
+<p>Nous sortons de la ville par la <em>porte de Fez</em>,
+gracieux arc arabe dentelé qui donne sur la place
+du marché extérieur, le <em>Grand Zocco</em>.</p>
+
+<p>Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant
+de Tanger. On est soudain au milieu de la foule
+<span class="pagenum"><a id="Page_204">204</a></span>
+africaine qui s'agite frénétiquement, de la foule
+en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
+riches vêtements mauresques et qui ne sentent
+guère meilleur. Là tous les types d'habitants du
+Maroc sont réunis et l'on peut consciencieusement
+faire une étude ethnographique.</p>
+
+<p>On y voit des <em>Kabyles</em> à l'air farouche, armés
+d'un long fusil et vêtus du burnous blanc, des
+<em>Maures</em> à la face impassible qui se drapent majestueusement
+dans de brillants burnous de couleur,
+des <em>Juifs</em> indigènes barbus et tout de noir vêtus,
+des <em>Bédouins</em> à demi sauvages et habillés de
+bure, des nègres de l'Afrique centrale, esclaves
+ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au
+plus beau noir d'ébène, des femmes voilées, des
+négresses horribles, des enfants tout nus qui ressemblent
+à des singes, des Arabes nomades à la
+tête semi-rasée avec une courte tresse sur le
+sommet du crâne, et puis des quantités d'ânes.
+Tout cela porte, sauf les ânes, un <em>fez</em> et des pantoufles.</p>
+
+<p>Ce marché est absolument arabe: on n'y voit
+que des Marocains, on n'y vend que des produits
+du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là
+qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes
+de chameaux.</p>
+
+<p>La légation allemande est située sur le Grand
+<span class="pagenum"><a id="Page_205">205</a></span>
+Zocco. On y pénètre par une porte qui a énormément
+de prétentions arabes, mais qui est surtout
+rococo.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, nous passons à côté d'une
+jolie villa entourée de jardins: c'est la légation
+de France. Ces deux légations sont en dehors
+des murs de la ville, mais à quelques pas seulement
+de la Porte de Fez; les hôtels des autres
+puissances sont en ville.</p>
+
+<p>Nous voilà maintenant sur la grande route de
+Fez. Oh! très bien! C'est une voie large comme
+nos chemins vicinaux, donc les voitures y pourraient
+passer. Elle est luxueusement garnie d'une
+épaisse couche de sable fin, dans lequel nos mules
+enfoncent plus haut que le boulet, donc les voitures
+n'y pourraient avancer! Mais cette discussion
+sur les voitures est parfaitement superflue,
+car, je le répète, à Tanger, point de véhicules.
+Notre guide nous explique que la magnificence
+marocaine qui a étendu cette couche de sable sur
+la route de la capitale ne va pas au delà d'une
+quinzaine de kilomètres. Après, c'est la terre nue.
+En somme, cette route, malgré sa largeur, est
+tout simplement une piste de chameaux.</p>
+
+<p>Nous suivons longuement la route de Fez,
+puis nous nous engageons dans d'étroits chemins
+bordés de haies de figuiers de Barbarie et d'aloès
+<span class="pagenum"><a id="Page_206">206</a></span>
+menaçants qui nous conduisent à un village
+bédouin digne des premiers âges de l'humanité.
+Imaginez-vous une collection de huttes entièrement
+faites de paille, sous lesquelles vivent de
+pauvres êtres en guenilles, aux faces bestiales, aux
+corps de bronze, mais dont les airs superbes ne
+messiéraient point à un empereur, fût-il allemand.
+Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les
+murailles de leurs palais de matériaux de prix,
+tels que: vieilles ferrailles, cercle de tonneaux,
+boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.</p>
+
+<p>Des Bédouins passent incessamment, transportant
+de l'eau dans des outres en peaux de chèvre
+garnies encore de leurs longs poils et qui semblent
+des animaux bizarres que ces hommes porteraient
+sur leurs épaules.</p>
+
+<p>Les cultures qui avoisinent ce malheureux village
+se composent de quelques vagues chaumes
+de céréales et surtout de figuiers de Barbarie.</p>
+
+<p>Notre excursion se poursuivit longtemps dans la
+campagne marocaine, en un pays étrange, émaillé
+de villages aussi misérables que le premier et où
+l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, bien
+loin de notre civilisation, et que des bourricots
+aussi philosophiques que ceux d'Espagne.</p>
+
+<p>Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous
+approchions de la zone réellement dangereuse,
+<span class="pagenum"><a id="Page_207">207</a></span>
+de la région habitée par la puissante tribu des
+<em>Andjeras</em>, les farouches amis de Raisouli, peuplade
+berbère, sauvage et fanatique.</p>
+
+<p>Nous gagnâmes les bords de l'Océan et
+revînmes à Tanger en suivant le sable fin des
+dunes qui bordent la baie.</p>
+
+<p>Le soir, nous remontions à bord du vapeur
+espagnol qui devait nous ramener à Algésiras;
+il était archiplein de passagers, derniers Européens
+abandonnant Tanger, où l'effervescence
+semble croître sans cesse à la suite des multiples
+nouvelles alarmantes, vraies ou fausses,
+arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de
+Marrakech.</p>
+
+<p>Un dernier coup d'&oelig;il à la ville qui se noie
+dans le soleil. Un grand nombre de ses maisons
+sont peintes en bleu clair; de loin cette nuance
+qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre
+sur toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de
+l'eau des machines fument et des hommes s'agitent,
+occupés aux travaux du môle de pierre qu'a
+entrepris une compagnie allemande pour faire
+de cette rade actuellement inhospitalière un port
+sûr et commode. C'est l'activité européenne à
+côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin
+le phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier
+soir la lumière rouge porter ses rayons à au
+<span class="pagenum"><a id="Page_208">208</a></span>
+moins... 100 mètres, symbolise le flambeau mourant
+de la civilisation mauresque.</p>
+
+<p>Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide
+arabe dont la mine fière et l'allure de grand seigneur
+resteront toujours devant mes yeux, et le
+<em>Joaquim Pielago</em> nous emporte dans le détroit en
+nous balançant désagréablement.</p>
+
+<p>Au bout d'une traversée de deux heures et
+demie nous étions de retour à Algésiras, où nous
+retrouvions nos chambres dans cet excellent
+hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi
+le féerique coup d'&oelig;il qu'on a de ce lieu trop
+ignoré de ceux qui aiment les belles choses. Car
+je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé
+par les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras,
+cette baie d'azur, entourée de verdure,
+avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
+heures entières en contemplation silencieuse
+devant ce tableau si beau, si brillant de soleil. Et
+la nuit venue, le spectacle changeait. Gibraltar
+brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre
+de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe
+dans la nuit lumineuse. Ce soir le spectacle fut
+plus beau encore: de nombreux projecteurs
+anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles,
+ceux-ci traversaient quelquefois la baie et venaient
+éclairer l'hôtel comme en plein jour; les
+<span class="pagenum"><a id="Page_209">209</a></span>
+canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers
+intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques
+et fugitives et quelques instants après nous parvenaient
+leurs formidables grondements.</p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 31 août.</h3>
+
+<p>Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs
+pour continuer le voyage. Après être
+descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
+allons désormais remonter au nord.</p>
+
+<p>A 2 heures de <i lang="es" xml:lang="es">la tarde</i> nous quittions avec
+regrets l'hôtel Reina Christina dont les beaux jardins
+se miraient dans les eaux de la baie et, après
+avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto
+commençait à gravir les pentes de la sierra.</p>
+
+<p>Nous faisons à l'envers la route qui nous avait
+amenés. Venus la nuit, nous repartons en plein
+jour, jouissant ainsi de deux tableaux absolument
+différents. A mesure que la route s'élève on
+découvre un panorama de plus en plus majestueux,
+la baie toute bleue s'arrondit gracieusement,
+ses contours se précisent, tout le pays apparaît
+comme sur une carte en relief. On voit le
+cirque de montagnes qui entoure la baie, les
+bords verdoyants de la mer, les blanches maisons
+qui émaillent la côte, <em>Algésiras</em>, <em>San Roque</em>, <em>la</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_210">210</a></span>
+<em>Linea de la Concepcion</em>, <em>Gibraltar</em> et son rocher
+et sa basse langue de terre anglo-espagnole. Tout
+cela se distingue avec la netteté particulière à
+l'atmosphère transparente des pays du Sud.</p>
+
+<p>Bien que le soleil brille de tout son éclat, la
+chaleur n'est nullement désagréable. Dans tout le
+sud de l'Espagne comme au nord du Maroc,
+pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer,
+on jouit toujours d'une température modérée; si
+le soleil est vif, ses rayons sont constamment tempérés
+par une douce brise.</p>
+
+<p>La route serpente dans la sierra parmi les
+forêts de chênes-lièges. Des torrents ont creusé
+des lits abrupts aux flancs de la montagne; l'eau,
+absente en cette saison, y est remplacée par des
+tapis de lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs
+jettent des éclairs de joie dans le paysage un
+peu sévère.</p>
+
+<p>Longtemps on domine de très haut le détroit
+de Gibraltar. Ainsi vu, il paraît très étroit. Ce
+corridor de la navigation passe entre les hautes
+montagnes des deux continents: <em>La sierra de
+Bullones</em> en Afrique, <em>la sierra de la Lune</em>, que
+nous parcourons, en Europe. Du côté de la Méditerranée
+les côtes sont à pic et leur hauteur
+donne au fleuve maritime des airs de gouffre,
+tandis que vers l'Océan les montagnes s'abaissent
+<span class="pagenum"><a id="Page_211">211</a></span>
+graduellement à mesure que les rives s'écartent
+en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble
+à un boulevard rempli d'animation, mais
+un boulevard de géants, où les maisons sont de
+hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur
+qui se compte par kilomètres et où les passants
+sont d'énormes navires. C'est là certainement
+l'un des points du globe où la navigation
+est la plus intense: les bateaux se suivent et se
+croisent sans cesse, leurs fumées tracent de longues
+traînées qui rayent l'atmosphère et s'entremêlent;
+grands paquebots, vapeurs marchands,
+légers voiliers, lourds cuirassés, croiseurs, petits
+torpilleurs qui semblent des mouches, se succèdent
+sans interruption.</p>
+
+<p>On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de
+lumière parmi les aloès en fleurs, Tarifa qui
+s'avance au milieu des flots comme pour aller
+donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille
+Europe.</p>
+
+<p>Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan,
+puis on s'enfonce dans l'intérieur des terres et
+c'est le désert impressionnant, déjà parcouru, le
+désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
+coupées par instants d'immenses troupeaux
+de chevaux ou de bétail gardés par les pâtres à
+cheval.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_212">212</a></span>
+Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux
+avides ont vu sur cette route que j'ai déjà décrite
+à l'aller, et cependant elle traverse des pays si différents
+de ceux que nous avons l'habitude de voir
+en France, que nous éprouvâmes à la suivre un
+intérêt aussi puissant que la première fois.</p>
+
+<p>Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles,
+les figuiers de Barbarie, <em>Chiclana de la
+Frontera</em>, les marais salants et les piles de sel,
+pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous
+les derniers rayons du soleil, la baie de Cadix et
+sa ceinture de coquettes villes, puis c'est un
+autre désert et enfin voilà <em>Jerez</em><a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>.</p>
+
+<p>Nous avions résolu de faire étape dans cette
+ville où nous ne nous étions pas arrêtés en allant.
+Nous nous sommes établis à l'<em>Hôtel de los Cisnes</em>;
+on y mange la véritable cuisine espagnole, des
+piments, des tomates et du <i lang="es" xml:lang="es">puchero</i>, mais bien
+apprêtée et proprement servie. C'est le meilleur
+hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
+bien meublées et propres, aussi les puces qui y
+ont élu domicile sont-elles vigoureuses et redoutables.
+Ces insectes exceptés, l'hôtel de los Cisnes
+serait parfait.</p>
+
+<p>Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les
+<span class="pagenum"><a id="Page_213">213</a></span>
+villes d'Espagne, elle doit sa richesse, comme sa
+célébrité, à ses <i lang="es" xml:lang="es">bodegas</i>, ses fameuses caves d'où
+elle exporte dans le monde entier ce vin que les
+Anglais appellent le <em>Sherry</em> et que nous dénommons
+<em>Xérès</em> en France. A vrai dire, ces dénominations
+sont purement génériques, car les vins
+de Jerez sont de crus nombreux et très différents
+les uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux
+plus secs, les vins couleur de paille jusqu'à ceux
+qui empruntent au caramel sa teinte de vieil
+acajou. Les crus les plus célèbres sont l'<em>Amontillado</em>,
+le <em>Manzanilla</em>, le <em>Montilla</em>, secs et clairs,
+qui font les délices de la crapule de Séville, le
+<em>Moscatel</em>, le <em>Pedro Jimenez</em>, le <em>Parajete</em>, le
+<em>Jerez</em> proprement dit, qui sont des vins doux,
+sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le
+noyau principal de l'exportation de Jerez.</p>
+
+<p>Les Anglais sont les plus notables clients des
+vins de Jerez. Ce peuple en absorbe de si grandes
+quantités qu'il a trouvé plus simple d'être son
+propre fournisseur, si bien que de très nombreuses
+bodegas de Jerez sont maintenant la propriété
+des maisons anglaises.</p>
+
+<p>Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent
+de 12 à 15 degrés d'alcool, ils sont obtenus
+par exposition préalable des raisins à l'action
+solaire avant fermentation; ils ont un parfum
+<span class="pagenum"><a id="Page_214">214</a></span>
+agréable qui rappelle la noisette et possèdent
+cette particularité de se foncer en couleur en
+prenant des années, contrairement à nos vins
+français qui pâlissent en vieillissant.</p>
+
+<p>Cette ville sue la richesse: les maisons sont
+ornées et peintes de frais, les magasins renferment
+des foules de choses chères, les habitants
+promènent des habits somptueux, et des bijoux de
+Péruviens ornent de grosses bedaines, chose très
+rare en Espagne où les hommes sont généralement
+maigres; les cercles sont nombreux et leur
+luxe éclatant encadre une foule majestueuse de
+riches propriétaires auxquels viennent se mêler
+les officiers de la garnison.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 1<sup>er</sup> septembre.</h3>
+
+<p>Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au
+coucher du soleil, mais l'homme propose... Une
+affiche aperçue hier soir dans le patio de l'hôtel
+nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré
+de papier tentateur annonçait pour aujourd'hui
+dimanche une <i lang="es" xml:lang="es">corrida de toros</i> à Séville. Rien ne
+pouvait dès lors nous retenir ici; nous résolûmes
+d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir
+une course de taureaux en Espagne était l'un
+des points importants de notre programme, point
+<span class="pagenum"><a id="Page_215">215</a></span>
+que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à présent.
+Mais assister à cette course à Séville, la métropole
+de la tauromachie, sera un bonheur auquel
+nous n'aurions osé prétendre.</p>
+
+<p>A 8 heures du matin, nous disions adieu à
+la ville des bodegas et ayant franchi le plus rapidement
+possible la partie du chemin avoisinant
+Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous
+roulions à belle allure entre les haies de figuiers
+de Barbarie. Des paysans procédaient à la cueillette
+des fruits barbelés: au moyen de longs
+roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils
+saisissaient les figues, et par une délicate torsion
+les détachaient de l'arbre aux feuilles redoutables;
+ces fruits étaient ensuite brossés avec des
+balais de chiendent qui les débarrassaient de
+leurs piquants et chargés sur le dos des petits
+<i lang="es" xml:lang="es">burros</i> qui, patiemment, attendaient en broutant
+quelque chardon.</p>
+
+<p>Voici les immenses <i lang="es" xml:lang="es">llanos</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a> où l'on roule sans
+fin, où l'on n'aperçoit à perte de vue que la
+lande en friches parsemée de palmiers nains, de
+pins-parasol et de maquis de chênes-houx.</p>
+
+<p>On retraverse <em>Utera</em>, <em>Alcala de Guadaira</em> où
+l'on abandonne la direction de Cordoue, on
+<span class="pagenum"><a id="Page_216">216</a></span>
+cahote dans l'horrible route défoncée qui fait regretter
+plus vivement encore la route de tapis
+qu'on vient de quitter.</p>
+
+<p>Mais voici la Giralda qui dresse son élégante
+silhouette à l'horizon, c'est <em>Séville</em><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>.</p>
+
+<p>Accomplissant strictement notre horaire, il
+était midi lorsque l'auto s'arrêtait devant l'<em>hôtel
+de Madrid</em>. Le personnel mit le même empressement
+à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire
+qu'aucun des garçons ne daigna se déranger
+et qu'il fallut les éclats de nos voix coléreuses
+pour les tirer à demi de leur somnolente torpeur.</p>
+
+<p>La course de taureaux est pour 5 heures du
+soir. A 4 heures nous étions déjà installés dans
+notre <i lang="es" xml:lang="es">palco de delantero de sombra</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a> que nous
+avions retenue de Jerez par télégramme.</p>
+
+<p>La <em>Plaza de toros</em> de Séville est un cirque
+immense qui peut contenir quinze mille spectateurs.
+L'édifice est bien construit et ne manque
+pas d'un certain cachet architectural. Ses divers
+gradins communiquent avec des galeries de dégagement,
+qui font tout le tour du monument et par
+lesquels la foule peut s'écouler vite et sans confusion.
+L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut
+donner libre carrière aux courses les plus échevelées;
+<span class="pagenum"><a id="Page_217">217</a></span>
+taureaux, toréadors et chevaux semblent tout
+petits sur cette vaste esplanade bien pourvue de
+sable fin et toujours convenablement arrosée.</p>
+
+<p>Les gradins se remplissent peu à peu avec un
+grand brouhaha. Les places à l'ombre sont occupées
+les premières; lorsqu'elles sont garnies, les
+derniers arrivants sont bien obligés de se contenter
+de celles qui sont au soleil; on voit celles-ci
+se garnir à leur tour, mais dans un ordre spécial:
+les retardataires choisissent toujours les
+places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles
+qui seront abandonnées les premières par le
+soleil, il en résulte un arrangement bizarre et
+d'abord incompréhensible. Mais dans un moment
+tout sera garni.</p>
+
+<p>A mesure que se peuple la vaste enceinte, le
+murmure de toutes ces poitrines devient un sonore
+grondement dans lequel on a peine à s'entendre,
+mais que domine cependant le cri perçant:
+<i lang="es" xml:lang="es">agua, agua</i>, des marchands d'eau.</p>
+
+<p>A 5 heures moins un quart, tout est plein,
+garni, bondé, places au soleil comme places à
+l'ombre. L'amphithéâtre est noir de monde.
+Chaque individu, homme ou femme, a son éventail
+et en joue éperdument: tous ces éventails en
+mouvement sur quinze mille poitrines font un
+effet saisissant: on dirait qu'une nuée de papillons
+<span class="pagenum"><a id="Page_218">218</a></span>
+de couleurs vives et variées s'est abattue
+sur ce grouillement humain, et bat des ailes,
+incessamment!</p>
+
+<p>Les loges ou <i lang="es" xml:lang="es">palcos</i> sont remplies de jolies Sévillanes.
+Ah! c'est ici qu'on peut encore le mieux
+les voir dans toute la grâce de leurs atours nationaux!
+Mantilles noires, blanches, noires à pois
+blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands
+peignes, cheveux noirs comme l'aile du corbeau,
+rubans ou fleurs rouges ornant de délicieuses
+tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux
+vives couleurs. La Sévillane qui s'installe dans
+sa loge commence par étendre son grand châle
+sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes largement
+déployées sur les parois du cirque, tombant
+sur les gradins inférieurs, ces étoffes de couleurs
+vives, brodées à grands ramages, font un superbe
+effet d'ornementation.</p>
+
+<p>La course va commencer: le bourdonnement a
+subitement monté à son plus haut diapason, puis
+tout s'est tu en un silence d'attente. Voici le défilé
+des toreros aux costumes brillants, chatoyants,
+dorés, argentés, tous de la plus grande richesse.</p>
+
+<p>Je ne me permettrai certes pas de donner ici la
+description d'une course de taureaux, d'autres
+plus autorisés que moi, simple touriste narrateur,
+l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y
+<span class="pagenum"><a id="Page_219">219</a></span>
+employer, même en bien m'appliquant. Et puis,
+aujourd'hui, tout le monde n'a-t-il pas vu une
+corrida?</p>
+
+<p>Six splendides taureaux noirs furent mis à
+mort sous nos yeux. Ils étaient tous vigoureux et
+féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou applaudit
+à divers coups, les taureaux et les toreros
+eurent tour à tour leur part de sifflets et d'applaudissements
+sans qu'il nous fût jamais bien
+possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît
+que la tauromachie obéit à des règles fort compliquées.
+Lorsqu'un coup me paraissait beau j'étais
+tout surpris d'entendre conspuer le toréador; par
+contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement
+son épée dans l'encolure de la bête,
+j'étais confondu de l'entendre applaudir frénétiquement.
+Je ne suis décidément pas <i lang="es" xml:lang="es">aficionado</i>.
+Cependant, après avoir suivi très attentivement
+les courses, je parvins à me convaincre que la
+suprême adresse de l'<i lang="es" xml:lang="es">espada</i> consiste à faire
+mourir le taureau <em>lentement</em>, le plus lentement
+possible; n'est-ce pas le comble de la férocité?</p>
+
+<p>La quatrième course se termina par un coup
+qui est, paraît-il, l'un des plus estimés des connaisseurs.
+L'espada, <em>Vicente Segura</em>, un tout
+jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta
+son épée avec tant d'adresse dans le cou du taureau
+<span class="pagenum"><a id="Page_220">220</a></span>
+que celui-ci, hébété, n'ayant plus que la
+force de se traîner, suivit son vainqueur comme
+le ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui
+plut de le mener. Segura le conduisit ainsi devant
+la loge du président de la course et, là, la bête
+s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses
+pieds dans une attitude de soumission. Alors
+l'enthousiasme de la foule barbare ne connut plus
+de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide de
+souffrances, grisé de férocité, poussa un unique
+hurlement sorti de quinze mille poitrines. Les
+éventails, les chapeaux, les cannes, des mantilles,
+des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans
+l'arène aux pieds de Segura, hommage frénétique
+à l'adresse du vainqueur. Celui-ci fut soulevé par
+la foule en délire qui avait envahi le cirque et
+longtemps promené sur les épaules de ces sauvages
+brutes. De tous ces êtres montait une
+odeur forte et âcre, une odeur de fauves en rut.
+Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout
+ce monde, nous eûmes l'impression d'être seuls
+humains entourés de bêtes féroces!</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 2 septembre.</h3>
+
+<p>La route classique de Séville à Madrid passe
+par <em>Cordoue</em>, <em>Valdepenas</em>, <em>Madridejos</em>, <em>Aranjuez</em>;
+<span class="pagenum"><a id="Page_221">221</a></span>
+les renseignements que j'avais recueillis
+avant mon départ de France à son sujet ne la
+recommandaient nullement à mon choix et ce que
+j'en avais vu en venant ici ne me donnait pas
+l'envie d'en tâter sur la partie de son parcours
+réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau
+castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé
+de prendre une autre route qui joint, à l'avantage
+d'être convenablement bonne, celui de passer
+dans des régions peu connues de l'Espagne. Je
+veux parler de la route qui, longeant d'assez près
+la frontière de Portugal, passe par <em>Merida</em>, <em>Trujillo</em>,
+<em>Talavera de la Reina</em>.</p>
+
+<p>C'est cette route que nous allons suivre.</p>
+
+<p>Nous quittons Séville, définitivement cette
+fois. A 9 heures du matin, nous franchissions le
+Guadalquivir et sortions de la capitale de l'Andalousie
+par le faubourg de <em>Triana</em>, peuplé de gitanos
+et garni de fabriques d'<i lang="es" xml:lang="es">azulejos</i>.</p>
+
+<p>A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions
+dans le petit village de <em>Camas</em> pour faire notre
+plein d'essence. Il y a là, en effet, une raffinerie
+de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la
+différence de prix qui en résulte est considérable.
+Il faut dire qu'en Espagne la vente de l'essence
+présente des particularités dignes du moyen âge.
+D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir à
+<span class="pagenum"><a id="Page_222">222</a></span>
+l'intérieur des villes de grosses provisions de ce
+liquide inflammable, de crainte d'incendie; chaque
+fois qu'une automobile a besoin d'un important
+ravitaillement, il faut envoyer chercher la provision
+nécessaire en dehors des barrières, d'où il
+résulte un supplément de 10 pesetas sur la facture
+pour payer la voiture qui a été quérir les
+bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de
+chaque grande ville un droit d'octroi énorme,
+insensé, qui en double généralement la valeur;
+exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 le
+litre, en dehors de la ville on ne la paye plus
+que 0 pes. 60 le litre. Enfin, en outre de ces deux
+suppléments, on a généralement encore à subir
+celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol
+résiste si difficilement. Hier soir, à Séville,
+un droguiste ne s'est-il pas avisé de vouloir nous
+vendre son essence à raison de 2 pesetas 1/2 le
+litre; nous l'avons naturellement envoyé promener
+avec tous ses bidons.</p>
+
+<p>Il y a très heureusement à proximité de toutes
+les grandes villes, soit des dépôts d'essence, soit
+des raffineries où l'on peut s'approvisionner facilement
+et à un prix raisonnable. A l'usine de
+<em>Camas</em> on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.</p>
+
+<p>Puisque je suis sur cette question de l'essence,
+je tiens à ajouter encore quelques mots. Il est
+<span class="pagenum"><a id="Page_223">223</a></span>
+bon de s'inquiéter soigneusement des points de
+ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin
+les uns des autres et pas toujours suffisamment
+approvisionnés. Dans certaines régions les grandes
+villes sont clairsemées et dans les petites le précieux
+liquide est rare. Pour supplément de précautions,
+il me paraît recommandable d'avoir toujours
+30 à 40 litres de réserve en bidons, en plus
+de ce que peut contenir le réservoir. L'essence
+espagnole est généralement de fort mauvaise
+qualité, trop légère surtout, elle oblige à modifier
+sérieusement le réglage du carburateur, et malgré
+cela son rendement est toujours déplorable.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, <em>Santiponce</em> est un pauvre
+village qui offre cependant un vif intérêt, car tout
+à côté se voient les ruines de l'ancienne ville
+romaine d'<em>Italica</em>.</p>
+
+<p>La fondation d'Italica est attribuée à Scipion
+l'Africain; cette ville aurait eu ensuite, sous
+l'empire, une assez grande importance et a donné
+le jour à trois empereurs romains: Trajan,
+Adrien et Théodose. Ses ruines sont malheureusement
+très rudimentaires, car elles servirent fort
+longtemps de carrière à la Séville castillane; par
+ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre
+compte de l'état de perfection à laquelle la civilisation
+romaine était parvenue en Espagne.
+<span class="pagenum"><a id="Page_224">224</a></span>
+Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet
+des barbares! Les Romains te dotèrent de tous
+les bienfaits de leur admirable civilisation; les
+Vandales et les Goths survenant te couvrirent de
+ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau
+et t'enrichir au souffle de leur brillante culture.
+Il fallut pour ton malheur que ces mêmes
+Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés
+dans leurs âpres montagnes, revinssent en vainqueurs
+détruire la splendeur de ta résurrection et
+t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui
+encore, tu as tant de peine à te tirer!</p>
+
+<p><em>El Ronquillo</em>, autre pueblo misérable qui étale
+au soleil ses haillons et sa saleté andalous!</p>
+
+<p>La route était très mauvaise jusqu'ici: trous
+et poussière; à partir de cette bourgade la voici
+qui s'améliore et qui bientôt devient tout à fait
+convenable.</p>
+
+<p>On parcourt une région nue et désolée: à
+droite, à gauche, en avant, en arrière, c'est la
+lande de terre uniformément rouge sur laquelle
+ne poussent que de chétifs palmiers nains et
+quelques bruyères; c'est un interminable vallonnement,
+une succession infinie de croupes dénudées.
+Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement
+l'impression de traverser un désert. Le
+paysage n'est pas même grandiose, sa monotonie
+<span class="pagenum"><a id="Page_225">225</a></span>
+fatigue, son rouge perpétuel irrite les yeux. De
+temps en temps on aperçoit une <i lang="es" xml:lang="es">estancia</i>, mais
+presque toujours inhabitée, tombant en ruines.
+C'est le spectacle de la tristesse sous les rayons
+du joyeux soleil.</p>
+
+<p>A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des
+terres incultes, la chaleur augmente; aucun
+obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux
+ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four
+sidérurgique, déverse sans cesse sur le sol calciné
+des torrent de métal fondu. Il fait réellement
+chaud aujourd'hui!</p>
+
+<p>Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et
+à Santiponce, nous n'avions fait encore que
+60 kilomètres lorsque l'horloge du bord marqua
+midi. L'auto fut rangé le long de la route et
+nous établîmes notre campement sous un bouquet
+de chênes verts rabougris. Le déjeuner, arrosé de
+boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions
+acheté à Séville des récipients précieux pour la
+conservation des liquides frais, des bouteilles
+«Thermos» qui, par suite d'une garniture faite
+avec un corps isolant, ont la propriété de garder
+les boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on
+les y introduit. Notre collection de «Thermos»
+fut remplie ce matin à l'hôtel de vins et d'eau
+mélangés de glace, à midi ces liquides étaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_226">226</a></span>
+encore glacés. Bien mieux, les jours suivants nous
+eûmes l'occasion de constater que ces précieuses
+bouteilles pouvaient conserver leur fraîcheur pendant
+une journée entière. Voilà une petite invention
+que je recommande vivement aux touristes
+qui entreprendront un voyage dans les pays
+chauds; elle nous rendit de grands services sur
+les plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.</p>
+
+<p>Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après
+laquelle nous repartions sur une route désormais
+excellente.</p>
+
+<p>Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On
+sent la lutte entre l'aridité et l'homme, mais
+ici l'homme a l'air de craindre joliment la fatigue!
+Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent
+la terre carminée de taches sombres et dont les
+troncs écorchés rougeoient et paraissent saigner.
+Nous voyons passer leur précieuse écorce emportée
+en d'énormes chargements sur de lourdes
+voitures dont les attelages de mules hargneuses
+serpentent sur la route et se rebellent à notre vue.</p>
+
+<p>Puis des terres labourées empiètent sur les
+friches. Comme les chênes dépouillés, ces terres
+rouge vif semblent de sang. En Espagne la terre
+est toujours rouge; dans notre long voyage nous
+ne vîmes pas d'autre couleur, mais toute la
+gamme du rouge y passe, depuis le rose pâle jusqu'au
+<span class="pagenum"><a id="Page_227">227</a></span>
+carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.</p>
+
+<p>La région s'élève progressivement, les mamelons
+de tout à l'heure sont devenus de grosses
+collines et les collines se sont faites montagnes.
+La route monte aussi; par des lacets très bien
+étudiés sur une pente douce, on arrive au sommet
+de la <em>sierra Morena</em>. La vue qu'on a de ce point
+culminant est splendide; adieu, Andalousie! Devant
+nos yeux se déroule l'<em>Estramadure</em>, panorama
+sévère, pays sauvage et arriéré.</p>
+
+<p>En redescendant sur l'autre versant de la sierra
+on s'aperçoit que la contrée n'a pas changé que
+de nom: les plantes exotiques de l'Andalousie
+sont maintenant remplacées par des essences des
+pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers;
+seuls l'olivier et la vigne, universels, subsistent.
+C'est bien un tout autre pays maintenant, les
+gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines
+fières et leurs airs sauvages!</p>
+
+<p>A <em>Los Santos</em>, petit village de mégères, d'êtres
+rébarbatifs et d'enfants tout nus, nous devons
+abandonner la route de <em>Badajoz</em> qui oblique à
+l'ouest. Celle de <em>Mérida</em>, que nous voulons suivre,
+prend au milieu du village, entre deux maisons, en
+une bifurcation dissimulée qu'on ne peut voir, que
+nous ne voyons pas et qu'il nous faut regagner en
+marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_228">228</a></span>
+<em>Villafranca de los Barros</em> dresse plus loin sur
+la droite sa silhouette de bourgade importante
+dominée par deux grandes églises, dont l'une a
+un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda
+de Séville.</p>
+
+<p>La route toute droite file au milieu d'une vaste
+plaine. Elle frôle en passant <em>Almendralejo</em> qui,
+sur notre gauche, a l'air d'une petite ville coquette
+où des bourgeois oisifs se promènent sur
+une jolie Alameda. Elle nous montre sa plaza de
+toros, le monument obligatoire sans lequel toute
+ville espagnole se croirait déshonorée.</p>
+
+<p>Voici maintenant une grande dépression au
+fond de laquelle serpente un large fleuve: sur la
+rive opposée, au bout d'un grand pont, en gradins
+sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la
+<em>Guadiana</em> et la ville <em>Merida</em>, l'antique métropole
+romaine.</p>
+
+<p>On traverse le pont qui fut édifié par les Romains;
+il a plus de 700 mètres et soixante-quatre
+arches, c'est une &oelig;uvre colossale assez bien conservée.
+Puis on s'engage dans un réseau de rues
+sales et infiniment petites grimpant en pentes aiguës.
+La ville a l'air misérable, ce qui nous donne de
+douloureuses appréhensions pour notre coucher.</p>
+
+<p>Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la
+<em>Fonda Diego Segura</em> où nous pûmes cependant
+<span class="pagenum"><a id="Page_229">229</a></span>
+nous loger de façon à peu près convenable et où
+nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto,
+chose absolument exceptionnelle dans ce pays de
+<em>galères</em>, de <em>tartanes</em> et autres véhicules apocalyptiques<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 3 septembre.</h3>
+
+<p><em>Mérida</em>, qui compte à peine 10 000 habitants,
+est une ville à demi morte aujourd'hui. Elle eut
+un temps de grande splendeur et fut à son heure
+l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa
+fondation remonte à l'an 23 avant notre ère;
+c'était l'<em>Augusta Emerita</em> des Romains, la capitale
+de la <em>Lusitanie</em>. Son importance, ses richesses
+et sa puissance lui valurent le surnom
+de <em>Rome Espagnole</em>. Les Wisigoths surent lui
+conserver sa prospérité et ce fut sous leur empire
+qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les Arabes
+la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent
+de l'Espagne et puissante la laissèrent lorsqu'ils
+en furent chassés. Pour ne pas faire exception à
+la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment
+dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate
+<span class="pagenum"><a id="Page_230">230</a></span>
+honteux, les catholiques espagnols ne surent
+que dépeupler et couvrir de ruines cette cité si
+longtemps prospère et dans laquelle ils avaient
+trouvé splendeur et richesses.</p>
+
+<p>Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba
+rapidement à l'état de pauvreté où nous la voyons
+aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre plus
+qu'une faible partie de son ancien emplacement
+ainsi que le démontrent les nombreuses ruines
+qui l'entourent, témoins encore debout de ses
+beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et
+de la férocité castillanes.</p>
+
+<p>C'est douloureusement impressionnés par les
+pensées que nous avait suggérées cet exemple
+frappant de grandeur et de décadence qu'à
+10 heures du matin, sous un soleil de feu, nous
+quittions cette triste ville.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_242.jpg" width="594" height="316" alt="MERIDA, AQUEDUC ROMAIN" />
+</div>
+<p class="caption">MERIDA, AQUEDUC ROMAIN</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_231">231</a></span>
+Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc
+romain dressent leur silhouette de squelette
+millénaire. La route suit d'abord une belle rangée
+d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent
+et le soleil peut à loisir nous écraser de ses
+rayons. On file en ligne droite, comme toujours
+en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée
+au fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur
+de la Guadiana. Puis on aborde une plaine sans
+horizon où les kilomètres succèdent aux kilomètres
+au milieu des chênes verts parsemés sur
+la terre rouge.</p>
+
+<p>La route est extrêmement pénible à la direction;
+elle est recouverte d'une couche épaisse
+d'un désagréable cailloutis, moitié sable, moitié
+pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant
+qu'on procède à la vitesse des tortues.</p>
+
+<p>Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent
+totalement si bien qu'à midi, lorsque sonne
+l'heure du déjeuner, nous constatons avec regret
+qu'il est impossible de trouver le plus petit coin
+d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons
+par découvrir un arbre, le seul de toute la
+plaine, sous lequel on dresse tant bien que mal la
+table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est
+heureusement suffisante et nous le bénissons avec
+attendrissement, car si loin que l'&oelig;il puisse scruter
+<span class="pagenum"><a id="Page_232">232</a></span>
+la surface de la plaine infinie, pas un seul de
+ses congénères ne peut être aperçu.</p>
+
+<p>Peu de temps après avoir repris notre marche
+en avant, <em>Trujillo</em> apparaît au fond de la plaine
+brûlée. La petite ville se dresse pittoresquement
+sur les flancs de son cône pointu dominé par un
+vieux château. C'est la patrie de <em>François Pizarre</em>,
+le <i lang="es" xml:lang="es">conquistadore</i> du Pérou; la vieille <i lang="es" xml:lang="es">ciudad</i>
+fut démesurément riche aux jours dorés de
+l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants,
+brigands conquérants, infestaient le Nouveau-Monde
+et en rapportaient de folles fortunes.
+C'est à présent une ville pauvre et délabrée.</p>
+
+<p>La route passe au pied de Trujillo et oblique
+ensuite vers la droite. Elle sera désormais excellente;
+finis les mauvais cailloux, l'auto glisse
+silencieuse sur un sol absolument uni.</p>
+
+<p>Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse
+est très accidentée: des ravins aux parois
+abruptes et arides, troués par endroits de larges
+tranchées par lesquelles on a soudain de beaux
+aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du
+haut d'une sierra on aperçoit tout à coup la
+grande vallée du <em>Tage</em>; c'est un changement
+brusque comme celui d'un décor de théâtre, des
+tableaux heurtés et étroits on passe sans transition
+aux vastes horizons. Le fleuve est encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_233">233</a></span>
+invisible, caché par des replis de terrain. Au nord
+la vallée est bordée par la haute <em>Sierra de
+Gredos</em>.</p>
+
+<p>Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au
+milieu de la large vallée. On ne l'aperçoit qu'au
+moment de le franchir. Le fleuve, qui vient de
+Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui
+rongent ses rives abruptes. On le passe sur un
+pont monumental datant du seizième siècle, deux
+hautes arches du sommet desquelles on a une fort
+belle vue sur l'étroit ravin.</p>
+
+<p>Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte.
+Encore un coin d'Espagne où les friches
+sont plus nombreuses que les terres cultivées!</p>
+
+<p><em>Navalmoral de la Mata</em> est une oasis de figuiers
+et d'oliviers au milieu de ce désert. A une trentaine
+de kilomètres au nord-ouest est situé le
+monastère de <em>Yuste</em>, où se retira Charles-Quint
+après son abdication.</p>
+
+<p>Nous roulons toujours.</p>
+
+<p><em>Oropesa</em> nous apparaît à la lueur d'un superbe
+coucher de soleil; ses maisons s'éclairent de
+rouge comme à la réverbération d'un colossal
+incendie.</p>
+
+<p>Nous roulons encore.</p>
+
+<p>La nuit nous surprend brusquement non loin
+de ce village. La ville la plus rapprochée est
+<span class="pagenum"><a id="Page_234">234</a></span>
+<em>Talavera</em>, assez loin cependant et, ignorant ce
+que nous y pourrions trouver comme auberge,
+nous décidons de camper à la belle étoile.</p>
+
+<p>Nous choisissons l'emplacement de notre camp
+avec les plus grands soins: un espace plat au
+bord de la route, entouré de plusieurs grands
+arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves
+fournies par les coffres de la voiture, du pain et
+des &oelig;ufs achetés à Navalmoral, du vin et de l'eau
+conservés glacés dans les bouteilles «Thermos»
+ont composé un menu qui fut vite expédié par nos
+robustes appétits. Puis en fumant tranquillement
+pipes ou cigarettes, nous causions; nous fûmes
+amenés à remarquer la très curieuse coïncidence
+qui fait qu'aujourd'hui nous avons établi notre
+camp pour la nuit non loin d'un village appelé
+Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines
+nous passâmes déjà une première nuit à la belle
+étoile sur les bords de la Méditerranée, à proximité
+d'un autre village qui s'appelait aussi
+Oropesa.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en
+plein air, l'été, en Espagne, soit un tour de
+force: sous ce climat si doux, c'est chose très
+naturelle et nullement désagréable.</p>
+
+<p>Nos effets de campement fournirent les éléments
+de lits moelleux... relativement, mais cependant
+<span class="pagenum"><a id="Page_235">235</a></span>
+assez confortables. Nous nous endormîmes
+au sein d'une de ces inoubliables nuits
+espagnoles, nuits de poésie, de parfums et
+d'étoiles.</p>
+
+<h3 class="date">Mercredi, 4 septembre.</h3>
+
+<p>Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés
+où nous avions consciencieusement dormi.</p>
+
+<p>Après une sommaire toilette et un court déjeuner
+nous levâmes le camp à 8 heures.</p>
+
+<p>Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait
+perdu un cylindre; la rupture d'une petite bielle
+d'allumage était la cause de cette abstention. La
+réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car
+il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle.
+Nous étions encore pour le moins à
+150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les
+ferons avec trois cylindres seulement. En cette
+occasion j'appréciai vivement le gros moteur que
+notre voiture portait en ses flancs, car, effectivement,
+il nous mena tranquillement jusqu'à
+Madrid avec ses trois cylindres, sans même
+sembler s'apercevoir que le quatrième ne fournissait
+plus sa quote-part de travail et même,&mdash;il
+avait pris des habitudes andalouses,&mdash;qu'il se
+faisait traîner par les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_236">236</a></span>
+En montée comme en plaine nous filons à notre
+allure habituelle comme si rien n'était changé.</p>
+
+<p><em>Talavera de la Reina</em> est située non loin des
+bords du Tage, dont les eaux entretiennent autour
+de ses murs une intéressante verdure.</p>
+
+<p>Nous voilà en Castille.</p>
+
+<p>Les habitants semblent polis et accueillants;
+ils nous renseignent volontiers et nous regardent
+d'un &oelig;il sympathique. Cela nous change d'avec
+les farouches indigènes d'Estramadure qui hier
+nous accueillaient à coups de pierres, tout comme
+si nous avions été en France! Où ai-je lu que les
+Castillans sont peuple sauvage et désagréable?
+La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette
+partie de la Nouvelle-Castille.</p>
+
+<p>Le <i lang="es" xml:lang="es">sombrero</i> à bords plats des Andalous est
+remplacé ici par un chapeau plus caractéristique
+encore; il ressemble à celui des gauchos de
+l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord
+vertical haut de deux ou trois doigts, orné de
+clous dorés, de broderies ou de rubans... ce chapeau
+rappelle le turban. Les paysans portent une
+double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en
+deux et ressemble à un tablier. Ils ont de larges
+ceintures noires.</p>
+
+<p>On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix
+et tourterelles se promènent sur la route et
+<span class="pagenum"><a id="Page_237">237</a></span>
+ne s'envolent que sous les roues de l'auto. Des
+nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs
+en lançant au ciel leurs notes joyeuses.</p>
+
+<p>La route traverse <em>Navalcarnero</em>, aux rues déplorablement
+pavées, et continue toujours bonne
+au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit que
+des chaumes de céréales.</p>
+
+<p>A partir de <em>Villaviciosa</em> on sent que la grande
+ville approche: le charroi augmente, les cavaliers
+se font plus nombreux, on croise incessamment
+des <i lang="es" xml:lang="es">recuas</i> de mules, le sol de la route se
+fait de moins en moins bon.</p>
+
+<p>On aperçoit enfin <em>Madrid</em> qui se développe
+nettement bien en face de soi. La capitale est
+construite sur un plateau qui domine le ravin verdoyant
+du <em>Manzanarès</em>. En avant, dans une admirable
+situation, surplombant sur le flanc du plateau,
+bien en évidence, la grande masse du
+Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort
+joli panorama.</p>
+
+<p>On passe le pont sur le Manzanarès qui coule
+tranquillement sous les ombrages et l'on gravit la
+pente au sommet de laquelle s'étale la grande
+ville. L'auto glisse à travers les voitures et les
+tramways électriques qui fourmillent sur la
+<em>Puerta del Sol</em> et, tout surpris de se retrouver
+dans une ville qui ressemble à nos grandes cités
+<span class="pagenum"><a id="Page_238">238</a></span>
+de France, vient s'arrêter dans une rue garnie de
+beaux magasins, devant l'hôtel que nous avons
+choisi.</p>
+
+<p>L'<em>Hôtel de Embajadores</em> est situé en plein
+centre de Madrid, dans un quartier animé et
+luxueux. Il a de grandes prétentions, mais sa cuisine
+et ses chambres sont fort médiocres. Nous
+pensâmes un instant à déménager, mais nous
+finîmes par y rester en apprenant que nous trouverions
+certainement deux ou trois autres hôtels
+où nous pourrions payer encore plus cher, mais où
+nous ne serions pas mieux! Le niveau des hôtels
+de Madrid est certainement très bas. N'importe,
+hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous
+serons dans des lits, de vrais lits, avec de vrais
+draps et probablement aussi de vraies puces<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Jeudi, 5 septembre.</h3>
+
+<p>Le c&oelig;ur de <em>Madrid</em>, le point où l'on sent de la
+façon la plus intense toutes les pulsations de la
+grande ville, est la <em>Puerta del Sol</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_239">239</a></span>
+La Puerta del Sol ou <em>Porte du Soleil</em> doit être
+une porte, puisque son nom l'indique, et cependant
+ce n'est pas une porte parce que c'est une
+place. C'est là que convergent toutes les artères
+de cette ville si bien tracée qui est la capitale de
+l'Espagne, c'est là qu'on remarque le plus de
+monde, de voitures, de tramways, de vie, de
+mouvement. Cette place est située à l'endroit où
+s'élevait jadis une ancienne porte de la ville, la
+Porte du Soleil, ainsi nommée parce que de ce
+point culminant on contemplait les incroyables
+effets des couchers du soleil sur les horizons
+infinis de Castille.</p>
+
+<p>Madrid était autrefois un simple fort arabe
+placé au-dessus du plateau en sentinelle vigilante.
+Avec le pays environnant la forteresse tomba
+entre les mains des catholiques au onzième siècle.
+Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du
+vieux fort; un village d'abord, puis une petite
+ville s'élevèrent modestement. Longtemps l'insignifiante
+Madrid végéta sur son coteau dans
+l'ignorance des hautes destinées qui lui étaient
+réservées.</p>
+
+<p>Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses
+rivières arrosaient continuellement la
+plaine. Mais là comme partout, l'imprévoyance et
+l'incurie des Castillans exercèrent leurs abominables
+<span class="pagenum"><a id="Page_240">240</a></span>
+ravages: les environs se déboisèrent rapidement,
+les rivières se tarirent presque toutes, les
+champs retombèrent en friche et la petite ville ne
+tarda pas à se trouver,&mdash;comme la capitale l'est
+encore aujourd'hui,&mdash;au milieu d'un vaste
+désert.</p>
+
+<p>On ne saurait trop le dire, car on ne le sait
+généralement pas assez, aux temps ibères, carthaginois,
+romains, wisigoths, puis arabes, l'Espagne
+était un beau pays, fertile, bien cultivé,
+couvert de grands bois, de vertes prairies, arrosé
+de nombreux cours d'eau jamais à sec. Les catholiques
+du moyen âge détruisirent tout cela. De
+même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables
+monuments des civilisations antérieures
+pour édifier à la place leurs monstrueuses cathédrales,
+de même ils ne surent conserver les aqueducs
+romains, les canaux arabes qui apportaient
+aux villes et aux campagnes la richesse et la vie.
+Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau
+pays, tuant la poule aux &oelig;ufs d'or et, pour
+quelques bénéfices immédiats, préparant des
+siècles de misère. Avec les Arabes la richesse
+foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf
+dixièmes de la Péninsule sont aujourd'hui un
+désert, c'est aux catholiques destructeurs qu'on
+le doit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_241">241</a></span>
+Sera-t-il jamais possible de réparer le mal
+qu'ils ont fait et pourra-t-on redonner à ce
+malheureux pays sa richesse de jadis? Il faudra
+des centaines d'années d'efforts soutenus et de
+dépenses énormes pour recouvrir les collines de
+leurs bois, pour ramener la fertilité dans les
+plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera
+jamais les monuments arabes disparus!</p>
+
+<p>Lors de la conquête arabe, les catholiques,
+refusant de se soumettre à leur domination, se
+réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du
+nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur
+leur rude existence de montagnards et d'éternels
+combattants. Ils n'abandonnèrent jamais l'idée
+de revanche et finirent par chasser les Maures de
+leur pays. Leur religion et leur caractère se ressentirent
+toujours de la vie farouche qu'ils avaient
+menée pendant des siècles en attente fanatique de
+restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres
+enfin du pays, ils ne surent qu'exterminer les
+derniers représentants de la religion musulmane,
+que détruire fanatiquement les précieux ouvrages
+arabes qui donnaient la richesse aux campagnes
+et que jeter à terre les admirables monuments
+qui proclamaient si haut la gloire d'une religion
+ennemie. Leur seule manifestation créatrice se
+révéla dans l'édification de ces cathédrales,
+<span class="pagenum"><a id="Page_242">242</a></span>
+sombres comme leur religion, énormes comme
+leur fanatisme.</p>
+
+<p>Madrid passa un beau jour du rang de pauvre
+petite ville à celui de capitale d'un grand État.
+Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir cet
+honneur. Située sur de hauts plateaux et proche
+de la sierra de Guadarrama, elle est très froide
+l'hiver; au milieu d'un désert infertile et sans
+eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur
+une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé
+politique. Ce fut précisément cette dernière raison
+qui la fit choisir par Philippe II. Ce prince
+voulait une capitale indépendante pour l'Espagne
+unifiée; les capitales des anciens royaumes: Burgos,
+Sarragosse, Valladolid, Séville, Cordoue,
+Grenade, Valence, devaient être écartées comme
+trop particularistes et pas assez centrales: Tolède,
+située au milieu du royaume, mais où le
+clergé était tout-puissant, plus puissant que le
+roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II
+créa sa capitale de toutes pièces; il inventa
+Madrid, il décréta que cette ville serait désormais
+<em>seule</em> capitale, seule cour, <i lang="es" xml:lang="es">unica corte</i>. Dès lors
+la ville se développa rapidement. Aujourd'hui,
+Madrid nous apparaît comme une belle cité, bien
+construite, ayant ses rues larges et bien tracées,
+de belles places, de grands boulevards, de beaux
+<span class="pagenum"><a id="Page_243">243</a></span>
+jardins, une ville moderne en un mot, mais à
+laquelle il manque, hélas! cet intérêt de curiosité
+qui se dégage des villes anciennes et ce charme
+de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.</p>
+
+<p>Les maisons de Madrid sont à peu près toutes
+en briques; elles sont hautes, propres, très régulièrement
+construites; elles manquent de style,
+se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante
+de la nudité.</p>
+
+<p>Les grandes rues aboutissent à la Puerta del
+Sol, qui semble une étoile aux multiples rayons
+et où elles déversent leur animation en un flot
+sans cesse renouvelé.</p>
+
+<p>L'habitant de Madrid est agréable, mieux
+habillé, plus «comme il faut» que celui d'aucune
+autre ville espagnole, même de Barcelone. Les
+beaux attelages y sont nombreux et pleins de
+goût, ils portent souvent de jolies citadines en
+mantilles et sous la mantille aussi jolies que les
+Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses
+et gaies, pas plus que les Andalouses
+elles ne tiennent leurs yeux dans leur poche;
+elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore
+cette blancheur par un abondant emploi du
+maquillage.</p>
+
+<p>La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance,
+<span class="pagenum"><a id="Page_244">244</a></span>
+serait d'un bien médiocre intérêt pour
+le visiteur si elle ne possédait l'un des plus beaux
+musées de peinture de toute l'Europe. Le <em>Musée
+du Prado</em> renferme une collection unique de
+chefs-d'&oelig;uvre; c'est un véritable sanctuaire de
+l'Art où une série de rois, à commencer par
+Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner
+les toiles des grands maîtres espagnols et étrangers
+de la Renaissance, chefs-d'&oelig;uvre de Velasquez,
+de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de l'Espagnolet
+et de Goya, ces quelques génies qui
+assumèrent à eux seuls la lourde tâche de résumer
+pendant des siècles l'inspiration artistique de tout
+un peuple, chefs-d'&oelig;uvre du Titien, de Véronèse,
+de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del
+Sarto, de Rubens, de Van Dick, de Van der
+Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain, de
+Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont
+la gloire rayonnante vint planer jusque sur le ciel
+de l'Espagne.</p>
+
+<p>Il y a malheureusement beaucoup de toiles
+médiocres ou d'un intérêt moindre, mais l'&oelig;il est
+instinctivement attiré par les chefs-d'&oelig;uvre qui
+arrêtent au passage.</p>
+
+<p>On y voit une très grande quantité de <em>Velasquez</em>;
+c'est le roi de ce musée, qui possède la plupart
+de ses chefs-d'&oelig;uvre. Le grand artiste avait
+<span class="pagenum"><a id="Page_245">245</a></span>
+une science du coloris qui n'a peut-être jamais
+été dépassée. Ses paysages, ses tableaux d'histoire,
+de mythologie, de genre, font un effet surprenant.
+J'avoue, par contre, n'avoir nullement
+goûté ses fameux portraits, à l'exception cependant
+des petits tableaux de Philippe III et de
+Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
+a fait une légion de portraits de rois, d'infants et
+d'infantes, de princes et de princesses, de bouffons
+et de ministres, isolés ou en groupes, à pied
+ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui
+ne m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement
+fardées de blanc et de rouge, ses princesses
+ont des airs de pierreuses, ses chevaux sont
+bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines
+de ses princesses sont si outrageusement
+fardées que les fleurs rouges qui ornent leur coiffures
+semblent faites du carmin de leurs joues qui
+aurait déteint sur leurs cheveux tombants.</p>
+
+<p><em>Murillo</em>, impeccable, lui dispute la première
+place; on pourrait la lui accorder sans conteste si
+tous ses chefs-d'&oelig;uvre étaient réunis ici. Le Musée
+du Prado n'en possède malheureusement qu'une
+trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée
+Conception» toutes de la même manière qui sont
+extraordinaires de couleur et de pureté angélique.</p>
+
+<p><em>L'Espagnolet</em> (Ribera) est représenté par beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="Page_246">246</a></span>
+d'admirables toiles, mais surtout par sa
+«Madeleine dans le désert» dont on n'arrive
+pas à détacher les yeux, tellement l'expression est
+vraie et l'éclairage parfait.</p>
+
+<p>Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est
+mort que le siècle dernier, l'être bizarre et fantasque,
+le mordant critique et l'artiste surabondant
+qu'était <em>Goya</em>, est présent dans tous les coins
+et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses
+tableaux aux éclairages surprenants et aux figures
+grimaçantes sont fort connus aujourd'hui et
+en font un véritable type. Il s'élève parfois à des
+hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux
+tableaux de la «Maja» représentent le plus beau
+portrait de femme, le plus beau corps de volupté
+qu'on puisse admirer.</p>
+
+<p>Dans la soirée nous avons été faire une promenade
+au <em>Buen Retiro</em>, l'ancienne résidence champêtre
+des rois d'Espagne, aujourd'hui transformé
+en parc public, où les brillants équipages viennent
+circuler nombreux dans les larges allées et sous
+les beaux ombrages.</p>
+
+<h3 class="date">Vendredi, 6 septembre.</h3>
+
+<p>Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y
+allons en chemin de fer, d'abord parce que l'auto
+<span class="pagenum"><a id="Page_247">247</a></span>
+a besoin d'une réparation destinée à lui faire retrouver
+son quatrième cylindre et surtout parce
+que nous tenons à faire connaissance avec les
+chemins de fer espagnols sur lesquels nous avons
+entendu conter tant de légendes.</p>
+
+<p>Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne
+mentent nullement à leur réputation. Comme
+wagons et locomotives représentez-vous le matériel
+français d'il y a trente ans, avec la saleté
+espagnole en plus. Nous avons mis 2 heures et
+demie par train express pour couvrir les 70 kilomètres
+qui séparent Tolède de Madrid, et nous
+sommes arrivés exactement à l'heure indiquée!
+Plusieurs fois j'ai chronométré la marche du train:
+mes résultats ont varié entre 25 et 30 kilomètres
+à l'heure!</p>
+
+<p><em>Tolède</em> est une vieille ville morte. Aux temps
+mauresques son passé fut brillant comme celui de
+Cordoue; comme celle de Cordoue sa déchéance
+fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait
+autrefois 200 000 habitants dans cette ville, qui
+en compte à peine 25 000 aujourd'hui.</p>
+
+<p>Tolède forme un tableau éminemment pittoresque.
+Imaginez-vous un rocher circulaire, à pic
+sur les trois quarts de sa circonférence et sur
+cette même longueur baignant dans les flots profonds
+et verdâtres du <em>Tage</em>. La ville, encore entourée
+<span class="pagenum"><a id="Page_248">248</a></span>
+de ses anciens murs wisigoths et mauresques,
+s'étale sur le rocher que surmontent la
+masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher
+de la cathédrale. C'était bien la position réputée
+à juste titre inexpugnable au moyen âge. Plusieurs
+ponts à hautes arches enjambent l'abrupt
+ravin du Tage et font communiquer la ville avec
+l'extérieur. Ces ponts remontent aux époques
+héroïques, on voit encore les bastions crénelés et
+les redoutes qui en défendaient l'entrée.</p>
+
+<p>Les curiosités capables d'allécher le touriste y
+sont nombreuses, aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous
+à parcourir en bon ordre les
+petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne
+cité arabe.</p>
+
+<p>Pour nous rendre à la manufacture d'armes
+nous traversâmes ainsi toute la ville; on se serait
+cru encore à Tanger, mais les Arabes manquent.
+Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants.
+Ces mendiants espagnols sont impérieux,
+se drapent avec fierté dans leurs sordides loques
+et semblent avoir conscience de leur force, la
+force du nombre, car ils sont légion.</p>
+
+<p>Obsédés par le souvenir des «fines lames de
+Tolède» puisé en maintes lectures, nous ne voulions
+pas venir ici sans les voir de nos propres
+yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au
+<span class="pagenum"><a id="Page_249">249</a></span>
+rang des mythes et je fus très surpris, en visitant
+la <em>Manufacture d'Armes de Tolède</em>, d'en voir
+fabriquer en grande quantité et de constater que
+leur trempe était toujours au niveau de leur fameuse
+réputation; je fis même l'acquisition d'une
+épée si flexible et si bien trempée qu'on peut l'enrouler
+comme un cerceau.</p>
+
+<p>A côté de la fabrique d'épées part le chemin
+qui mène au <em>Pont Saint-Martin</em>, édifice solide
+datant du treizième siècle, qui enjambe le Tage
+d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la
+légende place <em>le bain de Florinde</em>; cette Florinde,
+surnommée <i lang="es" xml:lang="es">la Cava</i>, était fille d'un seigneur important
+de Tolède, un Wisigoth de marque, le
+comte Julien; le roi Rodrigue avait son château
+au bord du fleuve, il vit un certain jour <i lang="es" xml:lang="es">la
+Cava</i> prenant son bain; la fille du comte Julien
+était parée de sa seule nudité, elle était jeune et
+belle, le roi avait les doux instincts des barbares
+de ce temps. Ce beau corps lui fit envie, il s'en
+empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son déshonneur,
+le père de la belle Cava entra dans une
+colère comme savaient seuls en prendre les chevaliers
+d'alors. A cette époque trouble de barbarie,
+les sentiments de patriotisme étaient à peu
+près aussi définis que dans les âmes vermoulues
+de nos antimilitaristes actuels; le comte Julien ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_250">250</a></span>
+trouva qu'un moyen de vengeance: il pactisa
+avec les infidèles, il appela à son aide la horde
+arabe dont les flots tumultueux commençaient à
+déferler sur les côtes d'Espagne. Et les Arabes
+vinrent, ils envahirent le pays, défirent le roi
+Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier
+roi wisigoth de l'Espagne, ainsi commença la
+puissance mauresque: c'était en 711.</p>
+
+<p>Si la légende nous apprend comment les Arabes
+s'emparèrent de Tolède, elle nous rapporte également
+comment les catholiques la reprirent trois
+siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut
+ensuite le roi Alphonse VI de Castille, se fut
+enfui du monastère de <em>Safagun</em> où son frère le
+roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à
+Tolède auprès du roi maure <em>Ali-Maynon</em> qui généreusement
+lui accorda asile et protection. Pendant
+son séjour à la cour arabe don Alphonse
+étudia soigneusement les moyens de défense de
+Tolède et réussit à en surprendre le point faible.
+Devenu plus tard roi de Castille à la mort de don
+Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya
+aux Arabes sa dette de reconnaissance en s'emparant
+de la ville (1085)<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des
+<span class="pagenum"><a id="Page_251">251</a></span>
+leurs que les catholiques furent chassés de
+Tolède; ce fut encore par traîtrise qu'ils la reprirent.
+A chaque pas l'histoire espagnole nous
+montre ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable,
+tandis qu'au contraire nous voyons toujours
+apparaître les Arabes avec une attitude
+pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.</p>
+
+<p><em>San Juan de los Reyes</em> est située non loin de
+la manufacture d'armes. Cette église fut construite
+par les rois catholiques Ferdinand et
+Isabelle et devait leur servir de sépulture. On
+sait qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions
+funèbres et qu'ils se firent enterrer à Grenade, sur
+le théâtre de leur principal exploit. Bien que
+trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni
+d'enjolivures arabes qui détonent dans la sévérité
+d'un temple du catholicisme espagnol, cet édifice
+n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce
+et d'une élégance légère qui font plaisir aux
+yeux.</p>
+
+<p>La <em>cathédrale</em>, au contraire, est sévère et
+gothique. Elle est vaste, de lignes assez pures
+bien qu'on y rencontre tous les genres du
+gothique, depuis le style austère et pur de nos
+grandes cathédrales françaises jusqu'aux genres
+flamboyant, fleuri et baroque. L'intérieur est
+gâté par les habituelles enluminures espagnoles
+<span class="pagenum"><a id="Page_252">252</a></span>
+et tout effet de perspective y est supprimé par
+le ch&oelig;ur posé au beau milieu de la nef entre de
+hautes murailles suivant l'usage de ce pays.
+D'après une habitude non moins espagnole, toutes
+les chapelles latérales sont fermées par de lourdes
+grilles à épais barreaux de fer qui les font ressembler
+à autant de cages de bêtes fauves.</p>
+
+<p>Comme ces grandes cathédrales d'Espagne
+sont tristes, lugubres, angoissantes! Ah! c'est que
+le catholicisme fut ici une religion d'épouvante,
+de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
+furent incapables d'un effort autre que
+celui de la bataille ou de la torture; ils se renfermèrent
+dans une vie de renoncement et de contemplation;
+ils contemplèrent le sang répandu
+par les inquisiteurs et par... les toréadors. La foi
+catholique, qui chez tant de peuples fut la source
+de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument
+de haine et de destruction. La Renaissance
+fut presque partout un rayon divin; ici elle se
+manifesta pour montrer l'impuissance des catholiques.</p>
+
+<p>Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle
+d'oiseaux parasites, nichant dans les nids des
+dépossédés. Le culte catholique s'établit souvent
+dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253">253</a></span>
+A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes
+religions servirent aux prières des vainqueurs.</p>
+
+<p><em>Santa Maria la Blanca</em> est une ancienne synagogue
+du onzième siècle. Extérieurement on
+dirait une grange, l'intérieur est une fête d'architecture
+arabe: c'est petit et simple, mais
+combien délicates sont les fines dentelures de
+l'ornementation, gracieuses ces colonnes et ces
+arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière
+et de grâce, un diamant resplendissant dans sa
+gangue grossière.</p>
+
+<p>Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une
+immunité qu'on ne rencontre nulle part ailleurs
+en Espagne. Ils eurent un temps le droit d'y
+vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire
+des temples. Il paraîtrait que cette tolérance
+tenait, à ce que rapporte la légende, à ce
+fait que la tribu juive de Tolède, établie dans
+cette ville même au temps des Romains, aurait
+été la seule à ne pas approuver la mort du Christ.</p>
+
+<p><em>San Benito</em> est encore une ancienne synagogue
+transformée en église; on l'appelle aussi la
+<em>Synagogue del Transito</em>. Elle fut construite
+sous la domination castillane au temps de Pierre
+le Cruel et convertie en église sous Ferdinand le
+Catholique, après l'expulsion des juifs. L'extérieur
+de l'édifice est absolument nul, mais l'intérieur
+<span class="pagenum"><a id="Page_254">254</a></span>
+est en style mudéjar gracieux et élégant.</p>
+
+<p>La chapelle de <em>Santo Cristo de la Luz</em> est à
+son tour une ancienne mosquée arabe devenue
+sanctuaire catholique. C'est là que le premier
+service divin fut célébré après la prise de la ville
+par les Castillans. Son nom de <i lang="es" xml:lang="es">la Luz</i>, <em>la lumière</em>,
+provient d'une légende: lorsque Ferdinand
+VI et le Cid firent leur entrée solennelle
+dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval
+du Cid s'agenouilla devant la mosquée et
+refusa d'avancer plus loin; on abattit le mur devant
+lequel <em>Babieca</em> faisait sa génuflexion et l'on
+y trouva une cavité renfermant un crucifix et une
+lampe chrétienne brûlant encore depuis trois
+siècles. L'ex-mosquée est toute petite mais gracieuse
+au possible.</p>
+
+<p>La chapelle est entourée d'un petit jardin de
+figuiers et de grenadiers communiquant avec les
+corridors intérieurs de la <em>Puerta del Sol</em>, l'une
+des anciennes portes fortifiées de Tolède. On
+peut monter jusqu'au sommet des créneaux de
+cette porte et l'on découvre un admirable panorama
+de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles
+murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées,
+ses ruelles étroites. Ces monuments d'un
+âge qui n'est plus, conservés et dorés par le
+soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville
+<span class="pagenum"><a id="Page_255">255</a></span>
+dominant une plaine nue où l'on ne distingue que
+les méandres du Tage scintillant à la lumière,
+donnent à Tolède un aspect curieux qu'il est
+impossible d'oublier.</p>
+
+<p>Nous avons déjeuné à l'<em>Hôtel de Castille</em> établi
+dans un palais superbe et tout neuf. Détail
+à noter: il fait une chaleur accablante et il n'y a
+pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont
+aussi peu complaisants qu'en Andalousie et vous
+écorchent comme ils le feraient de vulgaires
+lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme de
+simples chats!</p>
+
+<p>A Tolède il y a en tout quatre voitures de
+place, deux avec chevaux et deux avec mules.
+Au moment de regagner la gare qui est dans la
+plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air
+souriant qu'elles sont toutes retenues. Nous
+dûmes aller à pied, entourés d'une escorte de
+mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement
+étroites et odorant l'eau de Javel.</p>
+
+<p>Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à
+Madrid en nous promenant dans l'aride plaine où
+l'on voit, par endroits seulement, quelque verdure
+au hasard de la rencontre du Tage en ses
+sinueux contours<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_256">256</a></span></p>
+
+<h3 class="date">Samedi, 7 septembre.</h3>
+
+<p>Ce matin, comme je flânais dans les rues de
+Madrid, de nombreuses et flamboyantes boutiques
+de perruquiers me rappelèrent que nous
+étions dans la patrie de Figaro. Décidé à tout
+connaître je me hasardai dans l'une d'entre
+elles.</p>
+
+<p>L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse
+tête avait au front la marque du génie. Il
+explora longtemps du regard le champ,&mdash;assez
+clairsemé,&mdash;sur lequel il allait porter ses coups,
+puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta
+hardiment dans la mêlée. Ah! ce fut un bien
+beau travail. Quels soins! Quelle conscience du
+fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un
+poil était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait
+du suivant, faisant mentalement un calcul
+compliqué par lequel, étant donnée la longueur
+du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il
+déterminait la quantité qu'il devait abattre, puis
+il fermait bravement ses ciseaux. Cela dura deux
+petites heures! Après ce fut le tour de ma barbe:
+comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du
+<span class="pagenum"><a id="Page_257">257</a></span>
+rasoir opéra poil par poil, mais avec cet agrément
+qu'entre l'ablation de chaque poil, il se croyait
+obligé, pour la plus grande perfection du travail,
+d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain
+temps. Enfin on apporta l'armet de Mambrin
+plein d'eau, un enfant me colla cet appareil sous
+le menton, l'échancrure me serrant fortement
+l'&oelig;sophage et l'habile homme daigna me laver
+lui-même avec un blaireau. Puisqu'il m'avait
+lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, mais j'attendis
+vainement, car il paraît que ce perfectionnement
+dans nos habitudes françaises ne va pas
+jusque-là... Je dus m'essuyer moi-même.</p>
+
+<p>Nous avons été visiter le <em>Palais Royal</em>, vaste,
+imposant, bien ordonné, admirablement situé au-dessus
+d'un coup d'&oelig;il unique, mais d'une architecture
+assez quelconque. On monte au premier
+étage par un splendide escalier d'honneur et
+l'on pénètre dans les salons d'apparat où le
+cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y
+remarque une profusion inouïe de marbres très
+beaux et de toutes les variétés, les meubles et les
+tentures sont d'une extrême richesse, mais fort
+défraîchis.</p>
+
+<p>La <em>Chapelle Royale</em> fait partie des bâtiments
+royaux; elle est très ornée et surtout très dorée,
+mais ces dorures ne produisent pas là le mauvais
+<span class="pagenum"><a id="Page_258">258</a></span>
+effet qu'on remarque dans la plupart des
+églises espagnoles; il y a dans ce sanctuaire une
+harmonie de proportions et une sobriété de
+lignes qui charment l'&oelig;il, il y a grand luxe, mais
+cette fois luxe de bon goût.</p>
+
+<p>Sur <em>la place d'Armes</em> située devant le Palais
+s'élève le musée de l'<em>Armeria</em>, où l'on visite une
+très intéressante collection des armes et armures
+de l'Espagne de tous les âges.</p>
+
+<p>A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une
+minutieuse toilette, stationnait devant l'hôtel de
+Embajadores et, ronflant gaiement, nous emportait
+dans les rues animées de la capitale, puis
+sur les routes désertes. Nous allons coucher à
+l'<em>Escurial</em>.</p>
+
+<p>La route sort de Madrid au bas du Palais
+Royal devant la gare du Nord; elle suit longuement
+la <em>promenade de la Florida</em>, dont les grands
+arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur
+même au c&oelig;ur de l'été. Puis on franchit le pont
+sur le <em>Manzanarès</em>. J'ai lu vingt fois des plaisanteries
+variées sur cette pauvre rivière; les uns
+disent que Madrid est situé sur une rivière sans
+eau; d'autres, que l'été on doit arroser le lit du
+Manzanarès pour l'empêcher de dégager trop de
+poussière; certains, que cette rivière est l'un des
+principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries
+<span class="pagenum"><a id="Page_259">259</a></span>
+pourraient passer pour fort drôles si
+elles n'étaient absolument fausses. D'abord le
+Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même,
+il passe en dehors de la ville, au bas des jardins
+royaux; ensuite le Manzanarès a de l'eau, toujours
+de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel
+en plein été, après huit mois de sécheresse, et
+s'il est une époque où il aurait pu justement être
+à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est évidemment
+pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une
+grande rivière, c'est un ruisseau toujours vif
+entre deux rives de verdure.</p>
+
+<p>La route quitte les ombrages et traverse une
+région cultivée de céréales et d'oliviers. Elle
+atteint bientôt les premiers contreforts de la
+<em>sierra de Guadarrama</em> dont les sommets élevés
+se dessinent à l'horizon; à partir de là elle
+monte, monte sans cesse jusqu'à l'Escurial.</p>
+
+<p>L'<em>Escurial</em> est formé de deux villages et
+d'un célèbre monastère. L'<i lang="es" xml:lang="es">Escorial de Abajo</i> ou
+l'Escurial le bas est l'ancien village et l'<i lang="es" xml:lang="es">Escorial
+de Arriba</i> ou l'Escurial le haut, de création bien
+postérieure, est maintenant un agréable séjour
+estival fort goûté des Madrilènes qui viennent
+dans les douces brises de la sierra échapper à la
+fournaise de Madrid.</p>
+
+<p>L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite
+<span class="pagenum"><a id="Page_260">260</a></span>
+ville de plus de 5 000 habitants, toute coquette et
+parée. Sa situation en pleine montagne, ses
+nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables.
+En cette saison il y règne une animation
+considérable: on se croirait à Madrid sur la
+Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller;
+ici la morgue espagnole, aux champs, se relâche.</p>
+
+<p>L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre
+n'est pas encore achevé et nous le regrettons
+vivement, car par celui d'Alicante nous connaissons
+le bien-être que le voyageur trouve dans
+les hôtels de la société franco-espagnole. Nous
+nous sommes rabattus sur la <em>Fonda Miranda</em>,
+qui est simple mais excellente et où l'hôte est
+d'une complaisance tout à fait recommandable.
+Le soir à dîner on m'a servi un jambon de la
+Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
+manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois
+et aujourd'hui encore, à son souvenir, l'eau m'en
+revient à la bouche<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>.</p>
+
+<h3 class="date">Dimanche, 8 septembre.</h3>
+
+<p>S'il est un monument qui fut décrié sur tous
+les tons, on peut dire que c'est par excellence le
+<span class="pagenum"><a id="Page_261">261</a></span>
+palais-monastère de l'<em>Escurial</em>. On dirait que
+tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,
+comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de
+faire connaître leurs impressions, ont tenu à rivaliser
+de mauvais compliments à son égard.</p>
+
+<p>Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu
+d'un aride désert; rien n'est plus faux: assis au
+pied de la sierra de Guadarrama, à mi-hauteur
+de l'un des échelons de la montagne, dans une
+position admirable d'où l'on découvre une vaste
+plaine d'un côté et les crêtes de la sierra de
+l'autre, il est entouré de beaux ombrages et le
+pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert
+d'arbres et de cultures. Ce n'est pas sans
+raison que les habitants de Madrid ont choisi ce
+coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est
+excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.</p>
+
+<p>D'autres ont redit que ce monument est sans
+caractère, sans goût, sans architecture. A mon
+humble avis, je trouve que ce monastère a un
+très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver
+une impression forte au touriste qui le visite
+pour la première fois. C'est de la bonne et belle
+architecture; en tous cas, c'est certainement ce
+que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en
+Espagne en fait d'architecture catholique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262">262</a></span>
+On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant
+les cours et les voûtes de ce monastère
+élevé par le roi Philippe II, en suite d'un v&oelig;u
+fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.
+On éprouve comme du respect pour ce
+prince qui fut le premier de l'Europe, qui gouverna
+la si puissante, la plus puissante Espagne,
+qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une
+église à faire pâlir bien des cathédrales, qui prépara
+un panthéon royal d'une splendeur éblouissante,
+qui joignit un palais au monastère et qui,
+dans cette titanesque construction, ne se réserva
+que trois pauvres petites chambres pour tout
+appartement.</p>
+
+<p>L'<em>église de l'Escurial</em>, encastrée au milieu des
+bâtiments, fait assez à l'intérieur l'effet d'une
+mosquée turque. La coupole immense repose
+sur quatre énormes piliers. Elle est le centre
+d'une croix formée par les deux nefs. C'est
+l'église la plus élégante que j'aie vue en Espagne;
+elle a un cachet de simple grandeur auquel
+nous n'étions pas habitués.</p>
+
+<p>Le <em>Panthéon</em>, situé en crypte sous l'église,
+est entièrement de marbre. C'est une des choses
+les plus riches et les plus belles qu'on puisse
+voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée
+de marbres précieux de toutes natures et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_263">263</a></span>
+toutes couleurs. De sobres reliefs en bronze doré
+rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.</p>
+
+<p>Le <em>Panthéon des Rois</em> ne contient plus qu'une
+seule place vacante; elle est réservée au jeune
+roi actuel, Alphonse XIII, au <em>petit roi</em>, comme
+ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est
+le grand Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a
+traversé tant de siècles, de cet homme que
+l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des
+hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à
+pouvoir lui serrer la main! Le sarcophage qui
+vient immédiatement après le sien est celui de
+Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
+le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce
+circulaire située immédiatement sous le maître-autel
+de l'église. C'est un lieu qui ne peut être
+évidemment réservé qu'aux grands de la terre,
+tellement il respire la majesté et la richesse.</p>
+
+<p>Le <em>Panthéon des Infants et des Prince royaux</em>
+est tout en marbre blanc. Il est réparti entre des
+galeries entièrement immaculées et brillantes:
+voûtes, sol, murailles, tout scintille.</p>
+
+<p>La masse énorme du monastère domine la
+plaine; fait avec le granit de la sierra, sa couleur
+s'identifie avec celle de la montagne et l'&oelig;uvre
+des hommes se confond de loin avec celle de
+<span class="pagenum"><a id="Page_264">264</a></span>
+Dieu. La croyance populaire a voulu comparer la
+forme de ce monument avec celle d'un gril, à
+cause du martyre de son saint patron. En réalité,
+le supplice de saint Laurent n'est rappelé que
+par un gril sculpté sur la façade principale du
+monastère et il faudrait beaucoup de complaisance
+pour retrouver dans la disposition des bâtiments
+un rapprochement exact avec cet ustensile
+de cuisine.</p>
+
+<p>La principale façade de l'Escurial, dans laquelle
+on a voulu exagérer la simplicité, manque
+évidemment de charme, mais les autres faces,
+avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si
+pures, sont admirables. On est saisi d'une respectueuse
+crainte en regardant la façade qui domine
+jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres d'altitude.</p>
+
+<p>Sur ce séjour du recueillement et de la prière,
+l'âme de Philippe II semble planer éternellement,
+âme féroce et fanatique qui n'existait que pour la
+gloire de l'Église, âme sombre et détachée des
+jouissances du monde, synthétisant admirablement
+le caractère des catholiques espagnols.</p>
+
+<p>Après notre longue visite à l'Escurial, nous
+nous sommes remis en route à 10 heures du
+matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
+à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un
+<span class="pagenum"><a id="Page_265">265</a></span>
+excellent chemin qui longe la sierra et qui aboutit
+au petit village de <em>Guadarrama</em>.</p>
+
+<p>Là on trouve la grande route qui est large et
+parfaitement bonne; en sortant du village, elle
+commence tout de suite à gravir les pentes escarpées
+de la <em>sierra de Guadarrama</em>. Cette montée
+est terriblement dure; on s'élève avec rapidité sur
+les flancs de la haute chaîne, au milieu de bois de
+chênes et de pins. Le regard s'étend sur la plaine
+que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des
+plus beaux spectacles d'Espagne.</p>
+
+<p>Au sommet de la sierra, sur un grand socle de
+granit, au bord de la route, se dresse fier et majestueux
+le <em>Lion de Castille</em>. Derrière nous, la
+Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous,
+longuement ondulée, la Vieille-Castille.</p>
+
+<p>On redescend le versant nord de la sierra
+parmi des bois touffus de pins et de sapins;
+la pente paraît moins raide de ce côté.</p>
+
+<p>Et l'on roule de nouveau dans la plaine.</p>
+
+<p>Laissant à droite la route de <em>Ségovie</em>, nous
+atteignons bientôt <em>Villacastin</em>, petite ville aux
+maisons délabrées et branlantes. Une auberge
+sale et misérable ne nous inspire nullement confiance.
+Nous nous bornons à nous y pourvoir de
+pain et de raisins et, quelques kilomètres plus
+loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre
+<span class="pagenum"><a id="Page_266">266</a></span>
+de quelques arbres avec les provisions du bord.</p>
+
+<p>La route se poursuit ensuite toujours très
+bonne. Laissant à gauche la direction d'Avila,
+nous glissons doucement au milieu d'un pays perpétuellement
+ondulé.</p>
+
+<p>Une bande de quinze grands vautours, réunis
+au bord du chemin, s'effrayent à l'apparition de
+l'auto et s'envolent après deux ou trois sauts maladroits
+pour pouvoir développer leurs interminables
+ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles
+en liberté. Dieu! qu'ils sont vilains avec
+leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des
+loques de mendiants et leur collerette ridicule!
+Ceux-ci étaient énormes; à terre leur tête se
+trouvait à la hauteur de celle d'un enfant de
+quinze ans.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse
+troupe d'oies sauvages, autres bêtes fort
+grosses qui s'enfuyaient en trottant des deux
+côtés de la route.</p>
+
+<p><em>Olmedo</em> est une vieille ville en ruines qui ne
+remplit plus ses murailles délabrées et dont l'air
+cadavérique effraye même la route, qui fait un
+léger coude pour l'éviter.</p>
+
+<p>A partir de <em>Mojados</em>, le chemin se fait un peu
+moins bon: il y a des cailloux épars sur le sol,
+comme dans certaines routes du sud.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_267">267</a></span>
+On franchit le <em>Douro</em>, qui roule ses eaux paresseuses
+et jaunes dans un fossé de terre glaise.</p>
+
+<p>Vers 5 heures du soir, nous faisions notre
+entrée dans cette bonne ville de <em>Valladolid</em> où,
+entourés d'une marmaille en guenilles, nous nous
+arrêtions devant l'<em>Hôtel de France</em><a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>.</p>
+
+<p>Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y
+parle le français. M. le comte de Chabannes, qui
+y a logé il y a trois ans, nous l'a dépeint comme
+sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y
+fournit gratuitement des cheveux dans le potage
+et des puces dans les chambres.</p>
+
+<h3 class="date">Lundi, 9 septembre.</h3>
+
+<p><em>Valladolid</em> fut célèbre au temps de la reconquête
+catholique, car alors elle servit de résidence
+préférée aux rois de Castille et de Léon.</p>
+
+<p>C'est ici que <em>Cervantès</em> habita longtemps; c'est
+là qu'en 1506 mourut Christophe Colomb. On
+montre encore les maisons respectives de ces
+deux grands hommes.</p>
+
+<p>Cette vieille ville s'est considérablement modernisée.
+Elle possède beaucoup de maisons
+<span class="pagenum"><a id="Page_268">268</a></span>
+neuves, mais de ces maisons espagnoles comme
+on en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq
+étages, en briques, d'une architecture médiocre
+et qui, avec leurs balcons vitrés, paraissent toutes
+semblables.</p>
+
+<p>Elle a de belles rues, de jolies places, une
+longue <em>Alameda</em> et de grands jardins. Elle
+cherche à copier Madrid.</p>
+
+<p>Avant de repartir nous avons été visiter le
+<em>musée du collège de Santa-Cruz</em>, qui renferme de
+très intéressantes sculptures sur bois, dues aux
+maîtres espagnols <em>Berruguete</em>, <em>Hernandez</em> et
+<em>Jean de Juni</em>. Je tiens à citer une descente de
+croix impressionnante de douleur et un cadavre
+dont on voit les chairs desséchées se décollant
+des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant
+les viscères, le corps couvert des immondes
+animaux de la putréfaction, &oelig;uvre frappante de
+réalisme. Ce même musée renferme également
+les stalles du couvent de <em>San-Benito</em> qui sont
+de vraies merveilles de sculpture.</p>
+
+<p>La sortie de la ville pour gagner la route de
+Burgos est chose absolument compliquée. Nous
+dûmes prendre un guide pour nous mettre dans
+la bonne voie.</p>
+
+<p>Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans
+la triste campagne sur une route assez médiocre.
+<span class="pagenum"><a id="Page_269">269</a></span>
+Quelques collines grises, totalement nues, se
+dressent d'un air morose au milieu de la plaine.</p>
+
+<p>Après <em>Cabezon</em> on franchit la rivière qui arrose
+Valladolid, la <em>Pisuerga</em>, sur un pont monumental
+fort ancien. Puis on longe le <em>canal de Castille</em>
+qui, théoriquement, doit servir à la navigation si
+l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui
+ne sert en ce moment qu'aux seules grenouilles,
+car il est à sec et ne contient que de la boue.</p>
+
+<p>On laisse à gauche la route qui se dirige sur
+<em>Palencia</em> et de suite le chemin devient bon.</p>
+
+<p><em>Torquemada</em>, patrie du trop fameux grand
+inquisiteur d'Espagne, est une ex-ville devenue
+village qui s'étend le long de la Pisuerga et ne
+manque pas de pittoresque. On retraverse ici
+cette rivière sur un interminable pont disposé en
+éperon de navire.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au
+bord d'un petit canal ombragé de grands saules.
+Ce sera notre dernier repas en plein air, car nous
+nous trouverons désormais dans des régions civilisées
+qui assureront à nos palais difficiles tous
+les mets qu'ils pourront désirer. Nos provisions
+sont du reste à peu près épuisées et le repas de
+ce jour va leur porter le dernier coup. En voici
+le menu: filets d'anchois, &oelig;ufs durs, museau de
+b&oelig;uf, quenelles de volaille, cailles au foie gras et
+<span class="pagenum"><a id="Page_270">270</a></span>
+fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner fut
+copieusement arrosé par nos dernières bouteilles
+de champagne.</p>
+
+<p>Et maintenant en une plaine aride et désolée
+nous roulons. Le paysage est sinistre, c'est la
+morne tristesse, la tristesse des couleurs, des
+choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille
+semble sortir du sol, c'est le sommet de la cathédrale
+de Burgos qui se hausse pour regarder au
+loin, c'est <em>Burgos</em> qui se cache dans un trou au
+milieu de la plaine lugubre. On dirait que la ville
+a horreur de voir la désolation qui l'environne et,
+comme elle peut, se dissimule derrière quelques
+collines. Seule la haute tour surveille l'immensité
+déserte.</p>
+
+<p>En approchant on découvre enfin les maisons
+qui se groupent craintives autour de la masse
+protectrice de l'asile divin.</p>
+
+<p>L'auto file tout droit à la <em>cathédrale</em>. Cette
+grande masse gothique est bien, très bien! C'est
+élégant et majestueux, c'est de l'art vrai, du
+beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui.
+Nous pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment
+belle! La nef centrale, barrée au milieu,
+comme toujours, par la malencontreuse muraille
+du ch&oelig;ur, s'élève élégante et fière et semble se
+perdre dans les airs. La décoration est très riche
+<span class="pagenum"><a id="Page_271">271</a></span>
+et cependant ne choque pas les yeux... Sculptures
+fouillées, art sachant parler à l'âme.</p>
+
+<p>Il faudrait des journées entières pour visiter
+comme elle le mérite la cathédrale de Burgos.
+Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous
+dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles
+et souvent nous faire violence pour nous
+arracher à des contemplations prolongées.</p>
+
+<p>Dans la première chapelle en entrant à droite,
+un sacristain tire une ficelle, un voile s'écarte et
+l'on a devant soi le fameux <em>Christ du Burgos</em>,
+frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre
+hier encore en vie; la peau est de vraie
+peau, les cheveux sont de vrais cheveux; ce réalisme
+est si exact que le vulgaire prétend que ce
+Christ est un cadavre empaillé.</p>
+
+<p>A gauche dans le transept on voit le prestigieux
+<em>escalier de la coronnerie</em>, digne, d'après
+Théophile Gautier, de conduire au «palais le plus
+éblouissant» et qui conduit tout simplement à
+la porte donnant sur la <em>rue de Fernand Gonzalès</em>,
+plus élevée de 10 mètres que le sol de la
+cathédrale.</p>
+
+<p>La <em>Capilla Mayor</em> est entourée d'une couronne
+de chapelles dont chacune est digne d'attention.
+Les principales sont celles de <em>Santiago</em> qui sert
+d'église paroissiale et du <em>Connétable</em> où sont enterrés
+<span class="pagenum"><a id="Page_272">272</a></span>
+dans de superbes mausolées le connétable
+<em>don Pedro Hernandez de Velasco, comte de Haro</em>
+et sa femme <em>dona Mencia de Mendoza</em>.</p>
+
+<p>Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux
+donne accès dans un beau cloître, du gothique le
+plus pur. Ce cloître communique avec l'ancienne
+sacristie dans laquelle on fait voir <em>le coffre du
+Cid</em>; c'est une énorme malle cerclée de fer et
+munie d'un luxe inusité de serrures et de cadenas
+qu'on a accrochée bien haut contre l'un des murs
+de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux
+coffre: on sait que le Cid, don Ruy Diaz
+de Bivar, était originaire de Burgos, ou plus
+exactement du village de <em>Bivar</em>, situé non loin
+de cette ville; c'est à Burgos que la tradition du
+héros national s'est conservée la plus vivace, c'est
+Burgos qu'il habitait lorsqu'il fut banni par le roi
+Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le Cid
+s'occupa à armer et à équiper cette armée avec
+laquelle il devait accomplir tant de hauts faits et
+aussi tant de rapines et qui, plus tard, devait lui
+donner le royaume de Valence. Comme il n'avait
+pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de
+la ville nommés <em>Vidas</em> et <em>Rachel</em> et leur tint ce
+langage: «Amis, je n'ai jamais rencontré chez
+vous que de bons services, et vous chez moi, autant
+que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne
+<span class="pagenum"><a id="Page_273">273</a></span>
+de sortir de ses royaumes, ce que j'ai l'intention
+de faire. Mais je me trouve dans un grand embarras;
+les coffres où sont enfermés mes trésors
+n'étant pas assez légers pour que je les emporte,
+j'ai donc voulu les laisser entre vos mains, et je
+vous serais très reconnaissant si, sur ce gage,
+vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en
+sais, grâces à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid
+fit apporter deux coffres très grands, et complètement
+recouverts de cuir, avec des ferrures et
+quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes
+n'auraient pu soulever un de ces coffres: ils
+avaient été remplis de sable, de telle sorte cependant
+que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur
+remit en leur disant de voir ce qu'ils pouvaient
+lui prêter. Or comme les deux juifs étaient fort
+riches et qu'ils avaient grande confiance en la parole
+du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir <em>cent
+marcs d'or et six cents d'argent</em>, puis lui firent
+signer des lettres par lesquelles il leur était permis,
+s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un an,
+d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils
+renfermaient; après avoir obtenu leur suffisance,
+ils devaient envoyer au Cid le surplus<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>. Avant
+l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_274">274</a></span>
+razzias, avait remboursé les deux juifs qui
+avaient prêté sur du sable une somme colossale
+pour ces temps. On voit qu'un seul des deux
+coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement
+à la description de la légende.</p>
+
+<p>Du cloître on pénètre aussi dans la <em>salle Capitulaire</em>,
+où l'on voit un tableau du <em>Greco</em>, <cite>le
+Christ à l'agonie</cite>, étreignant de douleur poignante.
+Quelle peinture sombre et combien différente
+de nos maîtres italiens ou français. Cela
+me rappelle combien déjà j'avais été frappé en visitant
+le musée de Madrid par cette idée que les
+quelques peintres espagnols que leur art amena
+au niveau de l'éternité ont su être la très fidèle
+expression du caractère national; l'Espagnol,
+même dans ses plus folles joies, reste sombre et
+austère; même dans les &oelig;uvres les plus riantes
+de Velasquez, de Murillo, de Ribera, du Greco,
+de Zurbaran, de Goya, on sent comme une arrière-pensée
+de sauvagerie, de dureté, de tristesse
+et de gravité.</p>
+
+<p>Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à
+la poste pour retirer mon courrier. Mais, ô surprise,
+le guichet est fermé, bien qu'il ne soit que
+4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend
+que cet animal quinteux ne daigne s'ouvrir que
+deux heures par jour: de 9 à 10 heures le matin
+<span class="pagenum"><a id="Page_275">275</a></span>
+et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions
+en Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner
+de rien, je la trouvais cependant trop forte... je
+dus repartir sans avoir pu prendre mes lettres,
+parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort
+pressées!</p>
+
+<p>Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne,
+Burgos est une ville insignifiante: on
+dirait une sous-préfecture française vieillote et
+triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît dans
+l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos,
+c'est la cathédrale.</p>
+
+<p>Nous voilà maintenant sur une belle route
+bordée de grands arbres des pays tempérés: des
+arbres qui donnent une ombre véritable et touffue
+et non plus l'ombre transparente des oliviers que
+nous connaissions seule depuis des semaines.</p>
+
+<p>La campagne a changé d'aspect, la verdure est
+moins rare, les champs cultivés sont devenus
+chose commune, mais la terre est toujours rouge.</p>
+
+<p>La route s'est insinuée en un défilé étroit à
+l'air sauvage et impressionnant: un torrent rapide,
+le <em>rio Oroncillo</em>, s'est creusé un passage à
+même la montagne et les hommes profitèrent ensuite
+de l'&oelig;uvre de la nature en faisant passer
+par ce couloir la route et plus tard la voie ferrée:
+rivière, route et rails sont étroitement serrés les
+<span class="pagenum"><a id="Page_276">276</a></span>
+uns contre les autres au fond du sombre défilé.
+Nous sommes dans les <em>gorges de Pancorbo</em>, jadis
+célèbres par les exploits des brigands espagnols
+qui y dévalisaient impunément les malheureux
+voyageurs, célèbres aussi par les combats que
+s'y livrèrent Français et Anglais au temps de
+Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>A la sortie des gorges on débouche dans la vallée
+de l'Ebre que l'on traverse à <em>Miranda de Ebro</em>.
+Hélas! nous ne retrouvons pas sans quelque mélancolie
+cette vieille connaissance. Elle est ici
+près de sa source; nous la vîmes pour la première
+fois à côté de son embouchure, à Tortosa, il y a
+un mois, lorsqu'au début de notre voyage nous
+avions devant nous cinq semaines d'imprévu et
+de vie errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions
+à peine notre longue tournée au pays
+des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la fin
+de nos joies, sur la route du retour, les yeux
+pleins des choses que nous avons vues, pittoresques,
+curieuses, nouvelles et le c&oelig;ur un peu
+serré à l'idée que cette délicieuse existence va se
+terminer, bientôt.</p>
+
+<p><em>Miranda</em> est une petite ville sale et enfumée,
+entourée de vieilles murailles et qui n'a plus
+guère d'importance que parce que bifurcation de
+deux grandes lignes de chemin de fer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_277">277</a></span>
+Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec
+la nuit tombante nous pénétrons dans un dédale
+de monts et de vaux où la route serpente, sinistrement.
+D'endroits en endroits, des croix lugubres
+marquent les lieux où jadis les brigands
+assassinèrent maint voyageur; nous ne pouvons
+hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait
+jadis en ces parages par la terreur des brigands;
+ceux-ci n'existent plus en Espagne. Mais si! De
+l'ombre un bandit a surgi qui agite une loque
+rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement
+pour nous demander «la bourse ou la vie».
+Erreur, la bandit est une femme qui, au nom des
+autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien
+de la route et nous remet en échange un
+reçu parfaitement en règle. Depuis notre entrée
+en Espagne, depuis l'<i lang="es" xml:lang="es">obstaculo</i> de Puycerda, c'est
+la première fois que nous avons à acquitter un
+droit quelconque de péage.</p>
+
+<p>Une descente, au bas des lumières brillent
+dans la nuit; c'est <em>Vitoria</em> où nous pénétrons à
+8 heures<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>.</p>
+
+<p>L'<em>Hôtel de Quintanilla</em> a la réputation d'être
+le meilleur de Vitoria; son extérieur est très engageant.
+<span class="pagenum"><a id="Page_278">278</a></span>
+En réalité il est d'une propreté douteuse et
+le service y est baroquement fait par un escadron
+de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes.
+Nous y avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.</p>
+
+<h3 class="date">Mardi, 10 septembre.</h3>
+
+<p><em>Vitoria</em> a l'air très moderne. C'est cependant
+une très ancienne ville dont la fondation par les
+Wisigoths remonte au sixième siècle. Elle oublie
+volontiers son ancienne origine dans sa hâte
+de ressembler aux cités du vingtième siècle et,
+pour faire montre de maisons de clinquant, laisse
+abattre les dernières pierres de monuments anciens
+qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à
+peu près rien d'intéressant à voir dans cette ville,
+aussi l'avons-nous quittée sans aucun regret ce
+matin, vers 9 heures, pendant que dans l'éloignement
+se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons
+vitrés qui, sous les rayons du soleil, jetaient
+des feux de diamant.</p>
+
+<p>La route, qui est tout à fait bonne, court en un
+paysage mouvementé et pittoresque. Voici la
+verdure complètement revenue: on voit de l'eau
+constamment, des rivières qui glissent sans bruit
+dans l'herbe, et le long de la route des fontaines,
+oui, des fontaines!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_279">279</a></span>
+Quelques prairies tapissent de leurs velours
+d'émeraude le fond des vallons. Ce sont les premières
+prairies que nous voyons en Espagne...
+au moment d'en sortir... près de la frontière!
+Cela me rappelle qu'avant notre départ on
+m'avait prédit que nous aurions toutes sortes
+d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux
+qui encombrent les routes pour aller le matin au
+pré ou le soir en revenir. Des prés en Espagne!
+Oh! la délicieuse plaisanterie!</p>
+
+<p>Voici un nouveau péage: trois pesetas pour
+pénétrer dans la province de <em>Navarre</em>. C'est un
+peu cher, car nous ne roulons que quelques kilomètres
+sur son territoire, et bientôt franchissons
+la frontière de la province de <em>Guipuzcoa</em>. Il y a
+bien là encore un autre péage, mais j'ignore quel
+est son tarif, pour l'excellente raison qu'ayant
+aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai
+cyniquement la politesse au garde courroucé
+qui, longtemps, nous fit des gestes désespérés
+avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant
+toutes les aménités que lui fournit son
+vocabulaire basque, idiome sonore et mystérieux.</p>
+
+<p>Un peu avant <em>Idiazabal</em> on traverse en lacets
+et en rampes multiples une région montagneuse
+sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est plus le
+<span class="pagenum"><a id="Page_280">280</a></span>
+paysage espagnol, c'est la France qui s'approche,
+c'est un avant-goût des Pyrénées.</p>
+
+<p>On passe ensuite dans une charmante vallée
+où coule le <em>rio Oria</em>.</p>
+
+<p><em>Tolosa</em> est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne,
+mi-moderne, moitié tranquille, moitié
+animée par les nombreuses usines qui l'entourent.</p>
+
+<p>Bientôt après, la brise nous apporte les émanations
+salines de l'Océan qui n'est pas loin, mais
+qui se cache derrière les montagnes de la côte.</p>
+
+<p>Un tunnel monumental fait passer la route sous
+la colline qui supporte le Parc et le Château du
+Roi et <em>Saint-Sébastien</em>, la ville nouvelle, la station
+de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de
+sa petite baie fermée. Le site est admirable, la
+plage de sable fin borde gracieusement le lac
+tranquille où s'ébattent de nombreux baigneurs
+et l'horizon est fermé par une barrière de rocs
+heurtés entre lesquels une petite trouée laisse
+seule apercevoir l'Océan infini. De grands hôtels
+de carton, qui semblent honteux de mirer incessamment
+leurs faces blafardes dans les flots verts,
+abritent la foule bourdonnante des dés&oelig;uvrés
+espagnols qui viennent ici voir et se faire voir.</p>
+
+<p>Nous déjeunâmes à l'<em>Hôtel Continental</em>, le
+premier d'entre tous ces caravansérails du chic
+<span class="pagenum"><a id="Page_281">281</a></span>
+où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé par
+la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec
+ivresse, vient où l'on vient, parce qu'on y vient!</p>
+
+<p>De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie.
+En prenant mon café, je cherchais à me représenter
+ce délicieux endroit avant que la mode y
+ait amené le tourbillon du monde élégant: le
+bassin était solitaire alors, seule la petite ville
+basque, tranquille, se souriait finement dans
+l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement
+vers le rivage, amollissant de douceur la
+sauvagerie des rocs sur lesquels l'Océan se brise
+avec un fracas écumant. Cela devait être alors
+un des plus beaux coins de la terre.</p>
+
+<p>La route serpente ensuite le long de la côte,
+tantôt à l'intérieur des terres, tantôt avec de
+beaux aperçus de l'Océan dont les grandes vagues
+sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a
+plus sa sévère solitude des contrées désertiques;
+sans cesse sillonné d'équipages et d'autos, il est
+bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.</p>
+
+<p><em>Irun</em>, puis la petite rivière de la <em>Bidassoa</em>
+qui marque la frontière entre l'Espagne et la
+France. On longe un instant ses bords de verdure
+et l'on passe à côté de la fameuse petite <em>île</em>
+historique <em>des Faisans</em>, au milieu de laquelle un
+<span class="pagenum"><a id="Page_282">282</a></span>
+monument commémore tant de cérémonies importantes
+des relations franco-espagnoles<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>.</p>
+
+<p><em>Béhobie</em> est le village frontière: douane espagnole.
+C'est là que je fus encore une fois longuement
+pétri entre les mains calleuses de l'administration
+rapace et que j'eus la douleur de me
+voir retenir le montant des droits sur l'un de mes
+bandages de rechange qui, mort en cours de
+route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole
+et dont il m'aurait fallu traîner le cadavre après
+moi pour avoir droit au remboursement.</p>
+
+<p>Nous franchîmes le pont international sur la
+Bidassoa au bout duquel la silhouette connue
+d'un gendarme français nous annonça la patrie
+retrouvée, puis la douane française, et nous roulions
+sur le sol de France.</p>
+
+<p><em>Saint-Jean-de-Luz</em>, au fond d'une jolie baie,
+nous a paru être une ville gaie et agréable. C'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_283">283</a></span>
+un lieu de séjour où l'on a une vue splendide sur
+l'Océan.</p>
+
+<p>Les habitants de cette région ont un &oelig;il vif,
+une démarche hardie, un air fier qui font plaisir à
+voir; ils ont une grande ressemblance avec les Espagnols
+des provinces que nous avons traversées
+ce matin, leurs frères de race, <em>basques</em> comme eux.</p>
+
+<p>Après <em>Bidart</em> nous avons laissé à droite la
+grand'route de Bayonne car nous voulions voir
+Biarritz, située tout près sur la côte.</p>
+
+<p><em>Biarritz</em> est la grande plage à la mode, la
+rivale française de Saint-Sébastien. La plage espagnole
+doit sa vogue à la faveur royale, Biarritz
+est née de la prédilection de la cour française
+sous le second Empire. C'est ici une grande baie
+ouverte, une large plage aux vagues sans cesse
+renaissantes, la vue libre sur l'immensité.</p>
+
+<p>Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y
+étant encore plus grande qu'à Saint-Sébastien, il
+nous fut absolument impossible de trouver le
+moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les
+rues animées et la grande plage où s'ébattaient
+snobs et dés&oelig;uvrés et lorsque nous nous remîmes
+en route, je n'eus pas un regret pour cette cité
+qui a poussé à la manière des champignons sous
+les effluves humides des embruns, mais où du
+moins les plâtras des hôtels, placés sur un rivage
+<span class="pagenum"><a id="Page_284">284</a></span>
+quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer
+un chef-d'&oelig;uvre de la nature comme pour la
+plage espagnole.</p>
+
+<p><cite>Bayonne</cite> est tout près. Nous y arrivâmes à
+7 heures du soir et descendîmes au <em>Grand Hôtel</em>,
+qui mérite tout au plus l'étiquette passable<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>.</p>
+
+<p>Cette ville est l'ancienne capitale des <em>Basques</em>.
+C'est un gentil petit port assis au bord de l'<em>Adour</em>,
+qui coule large et profond, à quelques kilomètres
+de son embouchure. Son site charmant, ses
+vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol
+la rendent très intéressante.</p>
+
+<p>Les <em>Basques</em> sont un peuple curieux et énigmatique.
+Ce sont les descendants, conservés à
+peu près sans mélange, des habitants préhistoriques
+de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur
+langue, qui ne ressemble à aucune de celles qui se
+parlent en Europe, fait encore le désespoir des
+savants qui ne savent à quelle souche la rattacher.
+Ils se trouvent actuellement réunis dans
+un espace assez étroit, à cheval sur la frontière
+franco-espagnole et disséminés en France dans
+l'ancienne province de <em>Navarre</em>, en Espagne,
+dans les provinces de <em>Guipuzcoa</em>, de <em>Navarre</em>,
+d'<em>Alava</em> et de <em>Viscaye</em>. Dans leur langue bizarre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_285">285</a></span>
+tellement bizarre que certains philologues y ont
+trouvé des ressemblances grammaticales avec le
+chinois, ils se dénomment <i lang="eu" xml:lang="eu">euskaldunac</i>, qui se
+traduit en français par <em>gens adroits</em>. Et en effet,
+à les voir proprement habillés de leur costume
+rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel
+béret, petits, maigres, agiles et fiers, on
+a bien l'impression de gens adroits et courageux
+qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure et toujours
+par fierté, ont su se conserver eux-mêmes
+depuis les temps préhistoriques, dédaignant les
+mariages avec les autres populations, résistant en
+leurs inaccessibles montagnes à toutes les tentatives
+d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse
+de la civilisation, leur petit peuple s'est
+trouvé noyé dans la masse des deux grands États
+voisins, ils furent obligés de reconnaître des suzerains,
+mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand
+même. Une bonne moitié d'entre eux ne voulut
+supporter le joug et émigra en masse vers les contrées
+libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs
+ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.</p>
+
+<hr class="tb" />
+
+<p class="p2">Je n'abuserai pas plus longuement de la patience
+des lecteurs qui ont bien voulu me suivre
+<span class="pagenum"><a id="Page_286">286</a></span>
+jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention qu'il
+m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués,
+je réclame humblement leur indulgence.</p>
+
+<p>J'espère cependant qu'ils me sauront quelque
+gré de leur avoir fait connaître ce qu'on peut voir
+en Espagne dans un voyage en automobile, que
+les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne
+leur auront pas déplu et que s'ils sont tentés, à
+mon exemple, de parcourir les routes de l'Ibérie,
+les renseignements que j'ai réunis dans cet ouvrage
+pourront leur être de quelque utilité.</p>
+
+<p>Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on
+pas dit?</p>
+
+<p>Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter
+complètement, car il y a encore beaucoup à faire
+pour les adapter à la locomotion mécanique, mais
+j'espère que mon récit pourra,&mdash;pour sa faible
+part,&mdash;contribuer à détruire la légende qui les
+réprésente comme impraticables.</p>
+
+<p>Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire
+un intéressant voyage en automobile en Espagne...
+mieux, dans toute l'Espagne, puisque
+nous en avons parcouru toutes les régions, du
+Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, sur les côtes
+de la Méditerranée comme sur les bords de
+l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les
+montagnes!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_287">287</a></span>
+Voici le résumé des observations que j'ai
+faites sur les routes espagnoles telles que je les
+retrouve sur mes notes de voyage.</p>
+
+<p>Les routes royales d'Espagne sont toujours
+très larges,&mdash;généralement plus larges que celles
+de France,&mdash;et sont entretenues sur toute leur
+largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés.
+On pourra faire remarquer que le prix du terrain
+étant moins élevé en Espagne qu'en France,
+nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé
+qu'on pourrait le croire pour ouvrir leurs principales
+artères; le fait est exact, mais il n'en est
+pas moins vrai que le coût de construction au
+kilomètre est d'autant plus élevé que la voie
+est plus large, et de ce côté l'on ne peut nier
+que les Espagnols ont fait preuve d'un véritable
+luxe.</p>
+
+<p>Les travaux d'aménagement ont été conçus et
+exécutés avec un souci de la perfection et une
+ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer
+dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de
+choses.</p>
+
+<p>En plaine la route est généralement rectiligne,
+les coudes brusques sont à peu près inconnus,
+les changements de direction sont à angle très
+obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les
+déclivités inutiles sont soigneusement évitées,
+<span class="pagenum"><a id="Page_288">288</a></span>
+souvent au prix de travaux importants. Si une
+colline de faible importance se présente, une
+tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route
+conserve son horizontale ou ne marque qu'une
+très faible pente. Un ravin survient-il? La route
+le franchit sur un remblai en palier. C'est en Espagne
+que j'ai vu les routes se rapprocher le plus
+des profils des chemins de fer. La voie <em>large,
+droite, plate</em>, telle est la caractéristique des routes
+d'Espagne dans les pays de plaine ou de moyen
+vallonnement.</p>
+
+<p>En montagne les pentes sont souvent fort raides,
+les virages nombreux, mais ces derniers sont
+tracés avec un soin parfait, leur rayon est toujours
+aussi large que le permet la nature des
+lieux et l'on a fréquemment effectué d'importants
+travaux d'art pour rendre les tournants plus larges
+encore.</p>
+
+<p>Les ponts sont bien faits. Sur certains points,
+très nombreux je dois le confesser, ils manquent
+encore, mais l'on voit que les Espagnols travaillent
+constamment à en construire et l'on peut
+prévoir que d'ici quelques années cette lacune
+aura totalement disparu.</p>
+
+<p>Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté
+qu'on les remplaçait peu à peu par des ponceaux.
+Dans certaines provinces il y a encore de très dangereux
+<span class="pagenum"><a id="Page_289">289</a></span>
+dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort
+d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les
+améliore.</p>
+
+<p>Les bornes kilométriques existent sur presque
+toutes les routes royales<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>; sur quelques-unes on
+remarque même des bornes hectométriques. Les
+poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer;
+ils sont généralement placés aux carrefours où il
+y en a le plus besoin et, en somme, avec une carte
+sous les yeux, on peut fort bien se tirer d'affaire.
+Le Royal Automobile Club d'Espagne commence
+à faire poser lui-même des poteaux indicateurs
+tant pour les distances que pour signaler les dangers:
+descentes rapides, tournants brusques,
+caniveaux, etc.</p>
+
+<p>Depuis quelques années l'Espagne semble travailler
+avec acharnement à l'amélioration de ses
+routes principales. On saisit à chaque pas des
+traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles,
+tant de fois décrites et décriées avec juste
+raison, les vieilles routes espagnoles qu'on semble
+seules connaître en France, ont à peu près disparu.
+Sur quelques rares points... en Andalousie
+principalement... le vieux chemin des coches antiques
+<span class="pagenum"><a id="Page_290">290</a></span>
+se déroule encore dans toute son horreur.
+Ces points sont heureusement devenus fort rares,
+mais alors il faut se méfier et avancer très prudemment,
+car les obstacles surgissent à chaque
+pas.</p>
+
+<p>Les principaux dangers de ces anciennes routes
+sont, non pas leur sol qui est généralement fort
+bon, mais les caniveaux invraisemblables, les dos
+d'ânes aux allures de collines, les virages brusques,
+les pentes effrayantes, et par-dessus tout
+les gués, où toute trace de chemin se perd dans
+l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il reste
+fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres
+que nous venons de parcourir, nous n'avons
+guère rencontré que 200 kilomètres de vieilles
+routes.</p>
+
+<p>Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien
+établies, on ne peut malheureusement en dire autant
+de leur entretien. Malgré que de nombreuses
+et élégantes maisons de cantonniers (<i lang="es" xml:lang="es">peones camineros</i>)
+se succèdent le long des routes royales,
+celles-ci apparaissent dans un état de délabrement
+qui fait peine à voir et qui jure avec leur
+construction grandiose.</p>
+
+<p>Autour des grandes villes, et dans un rayon qui
+varie suivant l'importance de celles-ci, les routes
+présentent un aspect dont ne peut se faire une
+<span class="pagenum"><a id="Page_291">291</a></span>
+idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres
+yeux<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>. Barcelone, Valence et Séville et aussi
+Cordoue détiennent le record des routes épouvantables.
+Autour de ces villes l'automobile descend
+au-dessous du rang de la plus mauvaise
+charrette, tellement les trous et la poussière en
+réduisent l'allure et en rendent la marche inconfortable.
+Pour les trois premières ce sont
+la poussière l'été, l'hiver la boue et les trous profonds
+toujours qui font des routes quelque chose
+comme des <em>moyens de non-communication</em>, à tel
+point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent
+circuler à travers champs plutôt que d'affronter
+le chaos innommable qui ment à son titre et à
+son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait
+une automobile ou, mieux, ses passagers là dedans!
+Pour Cordoue c'est autre chose: sur les
+routes de <i lang="es" xml:lang="es">la Campina</i> point de poussière ni de
+boue... des cailloux aigus en couches épaisses,
+un empierrage éternel!</p>
+
+<p>Dans les provinces les plus sèches, notamment
+sur les bords de la Méditerranée, la poussière
+atteint parfois des hauteurs invraisemblables<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_292">292</a></span>
+et devient une véritable gêne tant pour la rapidité
+de la marche que pour les poumons des
+voyageurs.</p>
+
+<p>Sur les plateaux du centre de l'Espagne les
+cailloux, que n'a pu fixer au sol un arrosage
+absent, se promènent librement sur le chemin au
+grand détriment des pneumatiques.</p>
+
+<p>Si toutefois l'on fait la balance,&mdash;en exceptant
+les parties que je viens d'énumérer on trouve une
+très réelle majorité de routes passables, bonnes et
+excellentes,&mdash;on arrive à une moyenne de qualité
+très présentable et ne justifiant nullement
+l'idée que nous nous faisons en France des routes
+espagnoles. Nous généralisons trop volontiers,
+nous Français, et pour quelques parties de routes
+vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne,
+nous avons légèrement conclu que toutes les
+voies de communication de ce pays étaient impraticables.</p>
+
+<p>Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous
+ont dépeint les anciennes routes,&mdash;aujourd'hui
+disparues,&mdash;s'ils sont venus au temps antique
+des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis
+l'époque des chemins de fer, ils n'ont pu se faire
+une idée des routes que par le peu qu'ils en
+ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire
+là où elles sont toujours mauvaises, les plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_293">293</a></span>
+mauvaises! La conclusion résultant de leurs
+récits était facile à tirer: l'Espagne possède les
+routes les plus mauvaises du monde. C'est en
+visitant ce pays en automobile qu'on peut se
+rendre compte de la parfaite fausseté de cette
+idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer
+à faire rendre aux routes espagnoles la justice
+qui leur est due. A ceux qui les calomnient, l'automobile
+aura répondu en les faisant connaître
+sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment
+adaptées à la locomotion nouvelle. Je
+souhaite que cette connaissance puisse déterminer
+un véritable mouvement de tourisme vers
+ce pays si capable d'exciter la curiosité, ce pays
+qui renferme tant de merveilles de la nature et
+des hommes!</p>
+
+<p>Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne
+regretterez ni votre temps ni vos peines.</p>
+
+<p>Heureux touristes qui partirez pour le pays
+au ciel d'azur, vous aurez devant vous d'adorables
+journées de joie et d'admiration!</p>
+
+<p>Vous contemplerez les monuments uniques de
+la civilisation arabo-espagnole, qui fut à son
+heure à la tête de toutes les autres, qui brilla
+d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre
+doit tant de choses.</p>
+
+<p>Curieusement aussi vous étudierez les monuments
+<span class="pagenum"><a id="Page_294">294</a></span>
+des autres civilisations qui se partagèrent
+les temps de la Péninsule. Ces pierres vous
+feront suivre pas à pas les luttes formidables qui
+constituent l'histoire de cet État.</p>
+
+<p>Vous verrez ce pays et ses habitants si différents
+du nôtre et de nous-mêmes. Vous admirerez
+ce ciel si blanc et cette mer si bleue et ces nuits
+profondes d'étoiles et de rêve!</p>
+
+<p>Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de
+l'étonnement à l'admiration, de l'admiration à
+l'enthousiasme et vous reviendrez enchantés et
+ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps
+pour voir ce pays que nous ignorons trop,
+nous Français, et qui possède tant de choses capables
+d'intéresser notre âme de latins.</p>
+
+<p>Les émotions fortes que vous aurez éprouvées,
+les spectacles merveilleux que vous aurez
+admirés laisseront en vous un impérissable souvenir.</p>
+
+<p class="p2">Par ce milieu de septembre nous traversâmes
+toute la France pour regagner notre foyer. Le
+brouillard obscurcissait le ciel et noyait l'auto
+dans un voile opaque lorsque rapidement nous
+roulions dans les sauvages forêts du massif Central.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_295">295</a></span>
+Il y avait plus d'un mois que nous étions
+partis joyeux et avides de grand air! Mélancoliques
+dès lors, à la fin du voyage, nous regrettions
+notre belle liberté d'errants... mais au delà
+de la brume des froides montagnes nos yeux
+voyaient toujours luire le soleil d'or d'Andalousie!</p>
+
+<p>Lyon, le 23 mars 1908.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img style="max-width: 95%; border: 2px solid black;" src="images/illus_307.jpg" width="330" height="404" alt="" />
+</div>
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_296">296</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_297">297</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<div class="footnotes">
+<h2 class="normal">NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <span class="smcap">Montpellier&mdash;Bourg-Madame</span>: 263 kilomètres.&mdash;J'indique
+les distances kilométriques étape par étape. Les
+chiffres que je publie sont rigoureusement exacts: ils ont
+été contrôlés jour par jour au moyen d'un compteur kilométrique
+vérifié lui-même très souvent. Les distances sont
+comptées du centre de la ville de départ au centre de la
+ville d'arrivée pour plus d'exactitude. En Espagne ce contrôle
+présentera un très réel intérêt, car les cartes de ce
+pays sont souvent erronées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <span class="smcap">Bourg-Madame&mdash;Barcelone</span>: 168 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+assez bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très
+mauvaise de Ribas à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich.
+Médiocre après Vich et horrible pendant les 8 derniers kilomètres
+avant Barcelone.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <span class="smcap">Barcelone&mdash;Tarragone</span>: 97 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+épouvantable de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite
+jusqu'à Tarragone.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <span class="smcap">Tarragone&mdash;Oropesa</span>: 188 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez
+bonne, mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et
+plusieurs gués entre Tarragone et Tortosa.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <span class="smcap">Oropesa&mdash;Valence</span>: 90 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: bonne
+d'Oropesa à Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.</p>
+
+<p>C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus
+mauvaises de toute l'Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <cite>Chronique du Cid</cite>; Séville, 1548.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <cite>Ibn Bassam, la Dakhirah</cite>: trad. de M. Dozy.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les
+Maures firent leur apparition en Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> En 1909.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <cite>Chronique du Cid</cite>, chap. 11.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes
+hier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> <span class="smcap">Valence&mdash;Alcoy</span>: 115 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+mauvaise de Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à
+Jativa (un gué). Bonne de Jativa à Alcoy.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <span class="smcap">Alcoy&mdash;Alicante</span>: 53 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez
+bonne (un peu poussiéreuse).</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <span class="smcap">Alicante&mdash;Murcie</span>: 84 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez
+bonne, mais poussiéreuse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <span class="smcap">Murcie&mdash;Baza</span>: 176 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: assez bonne
+en général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à
+Puerto de Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à
+Cullar de Baza. Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres
+après Cullar, caniveaux, deux grands gués. Bonne
+en arrivant à Baza.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <span class="smcap">Baza&mdash;Grenade</span>: 104 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: bonne de
+Baza à Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux
+gués. Excellente dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides
+et un gué.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée
+en chapelle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> En arabe <em>Djennat al Rif</em> ou maison de l'Architecte.
+Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
+l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour
+à la couronne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <span class="smcap">Grenade&mdash;Cordoue</span>: 185 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+bonne jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <span class="smcap">Cordoue&mdash;Séville</span>: 149 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+mauvaise dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à
+Carmona, détestable de Carmona à Séville.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Henri II ou <em>Henri de Transtamare</em> était le demi-frère
+de Pierre I<sup>er</sup> le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin,
+il réussit à s'emparer du trône de Castille sur
+lequel Pierre avait largement mérité son surnom par des
+cruautés sans nombre. Henri de Transtamare vainquit son
+frère qui, dans la bataille, perdit à la fois la couronne et la
+vie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Les Espagnols ont appelé <i lang="es" xml:lang="es">style mudéjar</i> la forme de
+l'art arabe qui fleurit encore pendant de longues années
+après la reconquête catholique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <span class="smcap">Séville&mdash;Cadix</span>: 164 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: détestable
+de Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne
+d'Utrera à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres
+avant Jerez; mauvaise de Puerto-Real à Cadix.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <span class="smcap">Cadix&mdash;Algésiras</span>: 122 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: mauvaise
+de Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <em>Hadji</em> est le titre réservé aux seuls musulmans qui
+ont accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions
+prescrites par les saintes écritures.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <span class="smcap">Algésiras&mdash;Jerez</span>: 148 kilomètres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <i lang="es" xml:lang="es">Llanos</i> est un terme espagnol qui désigne de vastes
+régions incultes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <span class="smcap">Jerez&mdash;Séville</span>: 107 kilomètres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Loge de pourtour couverte, à l'ombre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <span class="smcap">Séville&mdash;Merida</span>: 194 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: très
+mauvaise de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant
+quelques kilomètres. Excellente ensuite tout le temps
+jusqu'à Mérida.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <span class="smcap">Merida&mdash;Madrid</span> (deux étapes): 334 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo
+à Navalmoral. Très bonne de Navalmoral à Madrid,
+sauf pendant les 15 derniers kilomètres qui sont très médiocres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Chronique espagnole du <cite>Cid</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> La route de <span class="smcap">Madrid</span> à <span class="smcap">Tolède</span> a 68 kilomètres. Elle a
+été parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de
+Chabannes qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant
+les quelques kilomètres qui avoisinent la capitale.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> <span class="smcap">Madrid&mdash;l'Escurial</span>: 48 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: bonne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <span class="smcap">L'Escurial&mdash;Valladolid</span>: 153 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>:
+très bonne de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à
+Valladolid.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> Chronique espagnole du <cite>Cid</cite>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <span class="smcap">Valladolid&mdash;Vitoria</span>: 233 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: médiocre
+de Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable
+ensuite jusqu'à Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> L'<em>Ile des Faisans</em>, ou <em>île de la Conférence</em>, est territoire
+neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France
+et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques
+suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de
+France, et de Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de
+François I<sup>er</sup> à ses fils qui le remplaçaient en captivité; en
+1615 fiançailles d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de
+France, et d'Isabelle de France avec Philippe IV, roi d'Espagne;
+en 1659 conclusion du traité des Pyrénées et fiançailles
+de Louis XIV, roi de France, avec Marie-Thérèse
+d'Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <span class="smcap">Vitoria&mdash;Bayonne</span>: 167 kilomètres.&mdash;<em>Route</em>: excellente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> Je borne mes renseignements aux routes royales qui
+correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires
+sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées
+par le charroi autour de chaque grande ville.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la
+route de Murcie à Lorca.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+<h2>INDEX ALPHABÉTIQUE</h2>
+
+<p class="alphabet">A</p>
+<ul>
+
+<li>Aguilar, <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li>Alamo (rio del), <a href="#Page_169">169</a></li>
+
+<li>Albaycin, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_109">109</a></li>
+
+<li>Alberique, <a href="#Page_55">55</a></li>
+
+<li>Alcala de Guadaira, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_155">155</a></li>
+
+<li>Alcala la Real, <a href="#Page_123">123</a></li>
+
+<li>Alcarazas, <a href="#Page_27">27</a></li>
+
+<li>Alcazar de Séville, <a href="#Page_148">148</a></li>
+
+<li>Alcoy, <a href="#Page_59">59</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Algésiras</span>, <a href="#Page_172">172</a></li>
+
+<li>Alhambra de Grenade, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_115">115</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Alicante</span>, <a href="#Page_64">64</a></li>
+
+<li>Almendralejo, <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Andalousie</span>, <a href="#Page_83">83</a></li>
+
+<li>Antequeruela, <a href="#Page_105">105</a></li>
+
+<li>Anuar (sierra del), <a href="#Page_122">122</a></li>
+
+<li>Azulejos, <a href="#Page_37">37</a></li>
+</ul>
+
+
+<p class="alphabet">B</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Barcelone</span>, <a href="#Page_16">16</a></li>
+
+<li>Basques (les), <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_284">284</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Basques</span> (provinces), <a href="#Page_284">284</a></li>
+
+<li>Bayonne, <a href="#Page_284">284</a></li>
+
+<li>Baza, <a href="#Page_88">88</a></li>
+
+<li>Béhobie, <a href="#Page_282">282</a></li>
+
+<li>Benicarlo, <a href="#Page_29">29</a></li>
+
+<li>Benicassim, <a href="#Page_33">33</a></li>
+
+<li>Berruguete (Alonso), <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_268">268</a></li>
+
+<li>Béziers, <a href="#Page_6">6</a></li>
+
+<li>Biarritz, <a href="#Page_283">283</a></li>
+
+<li>Bidart, <a href="#Page_283">283</a></li>
+
+<li>Bidassoa (la), <a href="#Page_281">281</a></li>
+
+<li>Boissons glacées, <a href="#Page_53">53</a></li>
+
+<li>Bourg-Madame, <a href="#Page_10">10</a></li>
+
+<li>Bullones (sierra de), <a href="#Page_210">210</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Burgos</span>, <a href="#Page_270">270</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">C</p>
+
+<ul>
+<li>Cabezon, <a href="#Page_269">269</a></li>
+
+<li>Cabra (rio), <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li>Cabra (sierra de), <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li>Cabra, <a href="#Page_125">125</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Cadix</span>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_161">161</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_298">298</a></span></li>
+
+<li>Camas, <a href="#Page_221">221</a></li>
+
+<li>Campina (la), <a href="#Page_130">130</a></li>
+
+<li>Canal de Castille, <a href="#Page_269">269</a></li>
+
+<li>Carmona, <a href="#Page_140">140</a></li>
+
+<li>Carrasquetta (col de la), <a href="#Page_63">63</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Castellon</span> de la <span class="smcap">PLANA</span>, <a href="#Page_34">34</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Castille</span> (Vieille), <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Castille</span> (Nouvelle), <a href="#Page_236">236</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Catalogne</span>, <a href="#Page_13">13</a></li>
+
+<li>Cervantès, <a href="#Page_267">267</a></li>
+
+<li>Chiclana de la Frontera, <a href="#Page_167">167</a></li>
+
+<li>Chirivel (rio), <a href="#Page_83">83</a></li>
+
+<li>Christophe Collomb, <a href="#Page_165">165</a></li>
+
+<li>Cid (le), <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_272">272</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Cordoue</span>, <a href="#Page_127">127</a></li>
+
+<li>Courses de taureaux, <a href="#Page_216">216</a></li>
+
+<li>Crevillente, <a href="#Page_71">71</a></li>
+
+<li>Cullar de Baza, <a href="#Page_84">84</a></li>
+
+<li>Cullar (sierra de), <a href="#Page_84">84</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">D</p>
+
+<ul>
+<li>Darro (rio), <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_112">112</a></li>
+
+<li>Denia, <a href="#Page_36">36</a></li>
+
+<li>Douanes, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_282">282</a></li>
+
+<li>Douro (rio), <a href="#Page_267">267</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">E</p>
+<ul>
+
+<li>Ebre (l'), <a href="#Page_26">26</a></li>
+
+<li>Ecija, <a href="#Page_138">138</a></li>
+
+<li>Elche, <a href="#Page_69">69</a></li>
+
+<li>Escorial de Abajo, <a href="#Page_259">259</a></li>
+
+<li>Escorial de Arriba, <a href="#Page_259">259</a></li>
+
+<li>Escurial (l'), <a href="#Page_259">259</a></li>
+
+<li>Espagnolet (l'), <a href="#Page_245">245</a></li>
+
+<li>Estancias (sierra de las), <a href="#Page_84">84</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Estramadure</span>, <a href="#Page_227">227</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">F</p>
+
+<ul>
+<li>Faisans (île des), <a href="#Page_281">281</a></li>
+
+<li>Fernan Nunez, <a href="#Page_126">126</a></li>
+
+<li>Flamenco, <a href="#Page_145">145</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">G</p>
+<ul>
+
+<li>Généralife, <a href="#Page_107">107</a></li>
+
+<li>Génil (rio), <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_139">139</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Gibraltar</span>, <a href="#Page_176">176</a></li>
+
+<li>Gibraltar (détroit de), <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_210">210</a></li>
+
+<li>Giralda de Séville, <a href="#Page_151">151</a></li>
+
+<li>Gitanos, <a href="#Page_92">92</a></li>
+
+<li>Gonzalve de Cordoue, <a href="#Page_136">136</a></li>
+
+<li>Goya, <a href="#Page_246">246</a></li>
+
+<li>Grao (le) de Valence, <a href="#Page_49">49</a></li>
+
+<li>Gredos (sierra de), <a href="#Page_233">233</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Grenade</span>, <a href="#Page_96">96</a></li>
+
+<li>Guadalantin (rio), <a href="#Page_80">80</a></li>
+
+<li>Guadalete (rio), <a href="#Page_158">158</a></li>
+
+<li>Guadalquivir (rio), <a href="#Page_127">127</a></li>
+
+<li>Guadarrama, <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li>Guadarrama (sierra de), <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li>Guadiana (rio), <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li>Guadiana Menor (rio), <a href="#Page_87">87</a></li>
+
+<li>Guadix, <a href="#Page_90">90</a></li>
+
+<li>Guadix (rio), <a href="#Page_90">90</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_299">299</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">H</p>
+<ul>
+<li>Hospitalet, <a href="#Page_25">25</a></li>
+
+<li>Huerta de Valence, <a href="#Page_37">37</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">I</p>
+<ul>
+<li>Idiazabal, <a href="#Page_279">279</a></li>
+
+<li>Italica, <a href="#Page_223">223</a></li>
+
+<li>Irun, <a href="#Page_281">281</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">J</p>
+<ul>
+<li>Janda (laguna de la), <a href="#Page_169">169</a></li>
+
+<li>Jarana (sierra de), <a href="#Page_93">93</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Jativa</span>, <a href="#Page_56">56</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Jerez</span>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_212">212</a></li>
+
+<li>Jijona, <a href="#Page_63">63</a></li>
+
+<li>Jucar (rio), <a href="#Page_55">55</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">L</p>
+
+<ul>
+<li>La Carlota, <a href="#Page_138">138</a></li>
+
+<li>La Marina, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>La Nouvelle, <a href="#Page_7">7</a></li>
+
+<li>La Plana, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>La Rabida, <a href="#Page_165">165</a></li>
+
+<li>La Ribera, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>Leon (isla de), <a href="#Page_160">160</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Lorca</span>, <a href="#Page_80">80</a></li>
+
+<li>Los Santos, <a href="#Page_227">227</a></li>
+
+<li>Luisiana, <a href="#Page_140">140</a></li>
+
+<li>Luna (sierra de la), <a href="#Page_171">171</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">M</p>
+
+<ul>
+<li>Machuca (Pedro), <a href="#Page_99">99</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Madrid</span>, <a href="#Page_237">237</a>, <a href="#Page_256">256</a></li>
+
+<li>Manzanarès (rio), <a href="#Page_237">237</a>, <a href="#Page_258">258</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Merida</span>, <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li>Miranda de Ebro, <a href="#Page_276">276</a></li>
+
+<li>Mojados, <a href="#Page_266">266</a></li>
+
+<li>Molins de Rey, <a href="#Page_20">20</a></li>
+
+<li>Montesa (rio), <a href="#Page_56">56</a></li>
+
+<li>Montlouis, <a href="#Page_9">9</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Montpellier</span>, <a href="#Page_4">4</a></li>
+
+<li>Morena (sierra), <a href="#Page_227">227</a></li>
+
+<li>Mosquée de Cordoue, <a href="#Page_132">132</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Murcie</span>, <a href="#Page_73">73</a></li>
+
+<li>Murillo, <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_245">245</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">N</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Narbonne</span>, <a href="#Page_6">6</a></li>
+
+<li>Navalcarnero, <a href="#Page_237">237</a></li>
+
+<li>Navalmoral de la Mata, <a href="#Page_233">233</a></li>
+
+<li>Nevada (sierra), <a href="#Page_113">113</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">O</p>
+
+<ul>
+<li>Olmedo, <a href="#Page_266">266</a></li>
+
+<li>Oranges, <a href="#Page_35">35</a></li>
+
+<li>Oria (rio), <a href="#Page_280">280</a></li>
+
+<li>Orihuela, <a href="#Page_72">72</a></li>
+
+<li>Oroncillo (rio), <a href="#Page_275">275</a></li>
+
+<li>Oropesa (province de Castellon), <a href="#Page_32">32</a></li>
+
+<li>Oropesa (province de Tolède), <a href="#Page_233">233</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">P</p>
+
+<ul>
+<li>Palancia (rio), <a href="#Page_37">37</a></li>
+
+<li>Palos, <a href="#Page_165">165</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_300">300</a></span></li>
+
+<li>Pancorbo (gorges de), <a href="#Page_276">276</a></li>
+
+<li>Péages, <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_277">277</a></li>
+
+<li>Perche (col de la), <a href="#Page_9">9</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Perpignan</span>, <a href="#Page_8">8</a></li>
+
+<li>Pézenas, <a href="#Page_6">6</a></li>
+
+<li>Pisuerga (rio), <a href="#Page_269">269</a></li>
+
+<li>Pizarre (François), <a href="#Page_232">232</a></li>
+
+<li>Prades, <a href="#Page_8">8</a></li>
+
+<li>Prado (musée du), <a href="#Page_244">244</a></li>
+
+<li>Priego, <a href="#Page_124">124</a></li>
+
+<li>Processions, <a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_74">74</a></li>
+
+<li>Puerto de Lumbreras, <a href="#Page_81">81</a></li>
+
+<li>Puerto Real, <a href="#Page_159">159</a></li>
+
+<li>Puerto de Santa Maria, <a href="#Page_157">157</a></li>
+
+<li>Puycerda, <a href="#Page_10">10</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">R</p>
+
+<ul>
+<li>Ribas, <a href="#Page_13">13</a></li>
+
+<li>Ripoll, <a href="#Page_14">14</a></li>
+
+<li>Ronquillo (el), <a href="#Page_224">224</a></li>
+
+<li>Routes, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_286">286</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">S</p>
+
+<ul>
+<li>Sagonte, <a href="#Page_37">37</a></li>
+
+<li>Saint-Jean de Luz, <a href="#Page_282">282</a></li>
+
+<li>Saint Sébastien, <a href="#Page_280">280</a></li>
+
+<li>San Fernando, <a href="#Page_160">160</a></li>
+
+<li>Santiponce, <a href="#Page_223">223</a></li>
+
+<li>Secco (rio), <a href="#Page_38">38</a></li>
+
+<li>Segura (rio), <a href="#Page_73">73</a></li>
+
+<li>Serpis (rio), <a href="#Page_61">61</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Séville</span>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_216">216</a></li>
+
+<li>Silla del Moro (le), <a href="#Page_107">107</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">T</p>
+
+<ul>
+<li>Tage (le), <a href="#Page_232">232</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tanger</span>, <a href="#Page_181">181</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Talavera</span> de la <span class="smcap">REINA</span>, <a href="#Page_236">236</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tarifa</span>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_211">211</a></li>
+
+<li>Tarifa (cap de), <a href="#Page_180">180</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tarragone</span>, <a href="#Page_22">22</a></li>
+
+<li>Têt (la), <a href="#Page_8">8</a></li>
+
+<li>Tinto (rio), <a href="#Page_165">165</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tolède</span>, <a href="#Page_247">247</a></li>
+
+<li>Toldos, <a href="#Page_153">153</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tolosa</span>, <a href="#Page_280">280</a></li>
+
+<li>Torquemada, <a href="#Page_269">269</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Tortosa</span>, <a href="#Page_26">26</a></li>
+
+<li>Tosas (col de), <a href="#Page_13">13</a></li>
+
+<li>Totana, <a href="#Page_78">78</a></li>
+
+<li>Triana (faubourg de), <a href="#Page_221">221</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Trujillo</span>, <a href="#Page_232">232</a></li>
+
+<li>Turia (rio), <a href="#Page_38">38</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">U</p>
+<ul>
+<li>Uldecona, <a href="#Page_29">29</a></li>
+
+<li>Utrera, <a href="#Page_155">155</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">V</p>
+
+<ul>
+<li><span class="smcap">Valence</span>, <a href="#Page_38">38</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Valence</span> (province de), <a href="#Page_29">29</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Valladolid</span>, <a href="#Page_267">267</a></li>
+
+<li>Vega (la), <a href="#Page_106">106</a></li>
+
+<li>Veger de la Frontera, <a href="#Page_168">168</a></li>
+
+<li>Velasquez, <a href="#Page_244">244</a></li>
+
+<li>Velez Rubio, <a href="#Page_83">83</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Vich</span>, <a href="#Page_15">15</a></li>
+
+<li><span class="pagenum"><a id="Page_301">301</a></span></li>
+<li>Villacastin, <a href="#Page_265">265</a></li>
+
+<li>Villafranca de los Barros, <a href="#Page_228">228</a></li>
+
+<li>Villafranca del Panadès, <a href="#Page_21">21</a></li>
+
+<li>Villaviciosa, <a href="#Page_237">237</a></li>
+
+<li>Villefranche de Confient, <a href="#Page_9">9</a></li>
+
+<li>Vins, <a href="#Page_212">212</a></li>
+
+<li>Vinaroz, <a href="#Page_29">29</a></li>
+
+<li><span class="smcap">Vitoria</span>, <a href="#Page_277">277</a></li>
+
+<li>Vivens (sierra de), <a href="#Page_62">62</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">Y</p>
+
+<ul>
+<li>Yuste (Monastère de), <a href="#Page_233">233</a></li>
+</ul>
+
+<p class="alphabet">Z</p>
+
+<ul>
+<li>Zarcillo, <a href="#Page_74">74</a></li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_302">302</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_303">303</a></span></p>
+
+
+<p class="end">PARIS<br />
+TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup><br />
+RUE GARANCIÈRE, 8</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE ***
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Literary Archive Foundation
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+approach us with offers to donate.
+
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+
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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