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diff --git a/44543-0.txt b/44543-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2a843ac --- /dev/null +++ b/44543-0.txt @@ -0,0 +1,7257 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 *** + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par +le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine +sont marqués =ainsi=. + + + + LE TOUR + DE L'ESPAGNE + en Automobile + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon, + 1905. A. Rey et Cie, éditeurs. + + =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs. + + =Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie, + éditeurs. + + + + +PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599. + + +[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE] + + + + + PIERRE MARGE + + LE TOUR + DE L'ESPAGNE + EN AUTOMOBILE + + ETUDE DE TOURISME + + _Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte + d'après des photographies de l'auteur_ + + [Illustration] + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + 8, RUE GARANCIÈRE--6e + + 1909 + + + + +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + +Published 16 July 1909. + +Privilege of copyright in the United States reserved under the Act +approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie. + + + + +_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et +dévoué, ces lignes sont dédiées._ + + Pierre MARGE. + + + + +LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE + + +Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut +visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la +Russie en hiver.» + +Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage +en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant +que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas +manqué de me dire: + +--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur +y est torride, insupportable. + +--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu. + +--Vous attraperez des insolations. + +--Nous nous coifferons de larges panamas! + +--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante, +vous serez dévorés par les petites bêtes. + +--Nous emporterons de la poudre insecticide! + +--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne +pourrez achever votre voyage. + +--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et +dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement +mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille. + +C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs +voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais +rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On +dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester +ceux qui partent. + +Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du +mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me +disait: + +--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point +de routes et sur les rivières point de ponts. + +Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je +répondis: + +--Ah! bah! vous y êtes allé? + +--Non, mais on m'a dit!...... + +Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous +attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes +préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment +de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement +promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et +difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté +sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport +que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées +curieuses nous attendaient! + +Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen +des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails +abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_, +dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient +démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes +espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit +voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent +réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse. +L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois +d'août à dessein. + +Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions +infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin +d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits +difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin +d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière +de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable +d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au +moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire +étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au +sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque, +contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications +qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles. + + + Dimanche, 11 août 1907. + +Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire +de mon lit. + +Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier, +toute gaie et si vibrante... + +Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est +une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le +général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade +à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps +d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à +présent prendre quelque repos. + +Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde +des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment +chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus +complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées. +Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure +que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière +tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à +point avant d'arriver à Tarifa. + +A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente +route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens +d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux! + +La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche +vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. +La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont +l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune +fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter +là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter +aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!... + +_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à +l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie +de tous les commis voyageurs en vins. + +La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce +ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La +plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut +voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes. + +_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de +la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la +ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale, +l'effet est très pittoresque. + +Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des +années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer +et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de +barques chargées de tonneaux. + +_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade, +où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur +Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que +se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A +voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants +tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues +et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le +gouvernement de la République! + +La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais +si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement +la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très +véridiquement nous fîmes un bien piètre repas. + +Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe +de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets +de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur +nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le +mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici! + +On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que +Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, +était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au +quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit +sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de +ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité +d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir. + +A gauche la mer, les étangs. + +Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se +dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les +_Pyrénées_. + +La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une +espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout +est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche! + +_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez +insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a +cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands +ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant +soleil de leur pays. + +Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche +de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont +fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les +hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure. +La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre +toujours dans les pays montagneux. + +A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans +les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus +ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons +un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types +inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol! + +_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville +du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses +étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge +étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement +curieux. + +A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des +Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route +aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts +sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître +et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt +a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse +délicieusement. + +_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_, +est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle +prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est +dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique. + +On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_ +(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien +à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut +maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne +des Pyrénées. + +_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont +les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole +après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la +douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique +hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité +que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à +notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état +de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant +jusqu'aux anciens peuples pasteurs. + + [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les + distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je + publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par + jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très + souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de + départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude. + En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les + cartes de ce pays sont souvent erronées. + + + Lundi, 12 août. + +De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa +silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de +la _Cerdagne espagnole_. + +Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en +Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de +plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir +de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt +minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi; +il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste +généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien +le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et +traverser la frontière juste pendant les courts instants durant +lesquels elle se trouve ouverte. + +Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait +inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous +aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans +peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9 +heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur; +mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure +espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols +retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions +pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en +Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9 +heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme +il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son +guichet. + +Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure! + +Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers +voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la +voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus +servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs +soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux +énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors +quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre. + +Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions +Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans +ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes +les barrières. + +Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant +nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des +Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_ +et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route +nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un +gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous +expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route, +nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_. + +La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant +plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres), +d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur +le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les +prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie; +du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des +montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers +détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec. + +Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs +lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut +est d'être très poussiéreuse. + +_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_ +est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole, +c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir, +épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place +dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre +qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un +certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses +innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais +les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents! + +Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très +poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll +et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière +et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai +eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence +attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière +qu'en France dix autos. + +Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de +fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le +paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement. + +Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur +charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer +l'auto; est-ce que cela durera? + +Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens +sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français; +il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont +pour le moins autant français qu'espagnols. + +_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède +la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants, +sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une +bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits. + +Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci +des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre +gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus. +La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on +peut un passage au milieu du sable et des cailloux. + +Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est +plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières, +les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel +on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure +extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et +cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée. +Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages +compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la +capitale de la Catalogne. + +Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille, +nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de +larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous +amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons +choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes +de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les +pavés de _Barcelone_[2]. + + [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez + bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas + à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et + horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone. + +L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des +meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle +place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux +et cher, mais d'une propreté douteuse. + +Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous +débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire +un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de +la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française, +puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première +reconnaissance pédestre autant que digestive. + +Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus +vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues +sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et +abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont +animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways, +très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et +sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien +attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les +boulevards comme des météores. + +Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument +moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la +langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles +inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est +française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants. + + + Mardi, 13 août. + +Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne +de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de +famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La +Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe, +traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va +se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique, +paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché +qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle. +C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande +ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est +sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se +préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que +journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel +les promeneurs circulent au milieu des parfums. + +Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne +ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom +générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et +qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone +sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte +comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein +développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites. + +La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous +les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice +est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet +produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé, +la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de +l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent +très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du +plus pur gothique de toute beauté. + +Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de +la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment +une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes +revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone +est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de +Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une +très intense animation produite par la foule de navires qui viennent +y apporter leur tonnage. + +A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous +quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est +fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil: +c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière +dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un +navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A +moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une +allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse +ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de +freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de +temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser +par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment +déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour +une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien. + +L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres, +jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu +2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à +l'heure. + +Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par +endroits et restera telle jusqu'à Tarragone. + +On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus +lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de +vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra, +l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe +dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en +rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour +rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces +montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre. + +C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra, +ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la +panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai +pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste +ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé. + +Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à +perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc +romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus +loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le +tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui +servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis. +C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur +et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore +représentant deux captifs. + +Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans +_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la +façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous +nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous +avons trouvé un hôtel propre et bien tenu. + + [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable + de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone. + + + Mercredi, 14 août. + +Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de +la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le +soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La +cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus +beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais +trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y +faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère, +on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières +espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans +toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu, +on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent +les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le +cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair +et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on +vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint. +Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à +nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond +plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une +d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las +ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de +rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple +charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort +des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres +ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs. + +Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_. +L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux +temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants +l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe +encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les +Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces +murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne, +ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc +assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs. + +Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons +descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais, +en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en +amphithéâtre. + +Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a +permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement +ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute +une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans +lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air +absolument satisfait. + +A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères +chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été +impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils +fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un +bâtiment très quelconque, vers le port. + +La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne +en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne +croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure +qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont +bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès. + +_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse +à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la +masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des +flots. + +La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend +continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer; +elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants +et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller +lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin +tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement +de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend +parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de +hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe +de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux, +il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de +la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment +rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil +et chaleur. + +Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et +admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment +puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces +roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les +Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute +l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui. +Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses; +imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de +moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal +amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur +tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés +à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue +au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins +godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées +à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du +fleuve. + +C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville +de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de +Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement +engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant +dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse +fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait +prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi +jusqu'ici l'impression est plutôt favorable. + +Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins +d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop +riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai +remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans +ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange: +un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large +qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe +effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin +dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage +de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une +gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage; +je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me +verser le vin partout ailleurs que dans la bouche. + +Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons +dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre +disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté +de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et +d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne, +les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont +garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas +d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur +action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours, +même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche. + +Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner +la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues +tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin +nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages +conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de +ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des +siècles. + +En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route +continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents +et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que +tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général +de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu +en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre +époque. + +Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous +rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu +en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent +désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont +tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue; +nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de +grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous +approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une +borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de +Tarragone pour entrer dans celle de Castellon. + +_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux +maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental. + +_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a +plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches +à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête +quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est +sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille +et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire +cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté +dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne +pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à +tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique, +les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous +éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures +automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore: +_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire, +caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au +genou par des flots d'étoffe. + +En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui +rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est +un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait +demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté, +puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps +de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la +curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation +automobile doit être encore bien peu importante dans cette région. + +La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale +maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que +nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine +terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers. + +Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud. +La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant +Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et +qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air +comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous +fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux +tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que +nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous +plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût +pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le +dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable +oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était +établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux +raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils +furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore +tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de +pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps, +oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes +tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4]. + + [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne, + mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués + entre Tarragone et Tortosa. + + + Jeudi, 15 août. + +Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos +lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption. + +Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont +les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de +dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier +nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui +cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela +maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait +plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à +présent! + +La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au +milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge, +de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui +cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol +est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits +pendant qu'il en reste encore. + +Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient +déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé +tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage, +puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans +interruption. + +Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà +_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse +nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom +bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons +carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de +son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument +mauresque. + +Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions +gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir +les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire +la haie sur notre passage. + +A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la +ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes +toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute +cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence. +Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous +arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour +étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma +aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où +nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours +avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute +pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement +vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de +toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis +à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables, +c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie: +figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés. + +Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que +l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une +aussi prodigieuse quantité de moutards. + +En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est +devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de +Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche +digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première +vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie +et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence! +Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce +satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je +le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et +ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en +mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous +cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur +les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent +incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas. + +Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt +la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous +sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en +hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le +pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes +hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers +s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_ +au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont +un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de +grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera +sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à +Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en +outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait +parfum, essences, boissons. + +Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et +s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette +saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le +feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois +les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de +grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un +usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de +l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa +complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou +se dessèchent. + +Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de +délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver, +c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres +qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante +couche de poussière! + +_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît +au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons +décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique +métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance +acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais. +C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne +appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de +Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de +poussière ici de votre temps? + +Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant +que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts +plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves, +tantôt aiguës. + +La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol +rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est +couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la +_huerta_ de Valence. + +Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants, +c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence +il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle, +tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de +15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68 +kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions. + +Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur +un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se +respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous +avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien +entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte +dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes +tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal. + + [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à + Castellon, épouvantable de Castellon à Valence. + + C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus + mauvaises de toute l'Espagne. + +Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y +trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement +exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse +qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et +de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer +l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec +quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim, +nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais +qu'était surtout en la circonstance: un bain. + +Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger +notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur +dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de +Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans +laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un +rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée. + +Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très +marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les +Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures +en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin +indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée +depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les +Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq +siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe +et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la +plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement +conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence +en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de +domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court +intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête +temporaire de Valence par le Cid. + +_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz +Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de +Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire +du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous +le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le +prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid +de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi +don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, +les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants, +dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne +catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et +l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et +des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la +Galice et une partie du Portugal[6]. + + [6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548. + +Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux +roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres. +Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de +leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don +Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit +à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui +de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge +qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon. + +Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège +de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient +toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de +Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir +trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit +pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte +que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de +Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à +ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le +Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par +les courtisans contre le valeureux chevalier. + +Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et +mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux +combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire +ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition, +avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur +de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans, +le bannit de son royaume. + +Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa +fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à +Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que +s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire. + +Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée +et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient +ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les +Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse +qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes +arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte +de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée +_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes +du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques, +razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un +si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus +longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque +nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt +parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda +pardon et honneurs. + +Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre +le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en +empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]: + +«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa +coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les +provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société +de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en +croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les +contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les +roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment +où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous +un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue +la délivrera.»--Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit +penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait +bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son +amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par +son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.» + + [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy. + + [8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère. + + [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures + firent leur apparition en Espagne. + +En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis +lors Valence s'appela Valencia del Cid. + +Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son +entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour +lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa +disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et +ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats +lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de +plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant +Valence pour la reprendre aux infidèles. + +Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes +pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce +fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus +fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années +après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de +nouveau à regagner leurs vaisseaux. + +Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa +mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses +derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants, +leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il +voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps +possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il +avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que +les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il +voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à +remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes +ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut +laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une +formidable invasion arabe. + +La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours +après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit +des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit +la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les +flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé +de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de +fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de +bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par +leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait +toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés +et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait +apportés. + +Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée; +sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à +la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation +devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures +s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement +après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient +la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de +l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10]. + + [10] En 1909. + +Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros +légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en +puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus +intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle +grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa +vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits +d'après des documents authentiques. + +Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la +permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux +cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc +du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains +qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande, +Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs +poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un +poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain: + +«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous +avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et +aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur +lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].» + + [11] _Chronique du Cid_, chap. 11. + +Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en +reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au +rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole. + +Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons +vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville +espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade +publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la +population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du +soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de +long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio +Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue +construction à dix arches d'origine mauresque. + +A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se +dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la +même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée +d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence. + +C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse, +fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces +curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe +inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges, +de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute +une série de sous-processions, de processions partielles, qui se +promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents +et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On +voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits +d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et +d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée, +suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés +qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un +détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche +lente et triste. + +_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et +bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe +mandarines, oranges, citrons et raisins. + +Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont +installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs. + +De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes +nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et +la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant +nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici +vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi; +il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est +toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau. + + + Vendredi, 16 août. + +Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au +soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos. + +La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement: +un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La +plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une +pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel +édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour +du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue, +octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au +sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche +de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta. +C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient +une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant +la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place, +siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque +qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous +les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu +d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout +le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations, +réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu +d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont +le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée +dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne +ont eu la même intelligence! + +Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_, +le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien +Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le +plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la +Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes +aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse +et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris +autant que charmés devant pareille merveille. + +Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de +Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble +assez approchant des Torres de Serranos[12]. + + [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier. + +Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin +Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences +rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle +nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés, +les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont +effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce +que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le +rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du +geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté, +commodité ou confort sont superflus! + +En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse +surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai +volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes +boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très +suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des +touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement +outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement +de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il +de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons +glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges, +absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_, +_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_, +_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_. + +C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse +clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si +intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on +dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement +puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il +devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel +est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a +le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne +faire qu'un avec le soleil. + +Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je +m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage. + +Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent +midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je +ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités +sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter +toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons +décidé de voyager désormais autant que possible le soir. + +C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures +après midi. + +En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que +pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de +kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses. + +A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du +chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce +festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés +à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des +provisions de toutes sortes que nous avons emportées. + +Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on +distingue le paysage comme en plein jour! + +_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense +que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre +passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites +villes de la campagne de Valence sont donc peuplées! + +Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau +dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a +disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne +quitterons plus jusqu'à Alicante. + +Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une +autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que +par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter +ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un +complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à +propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui +est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre +l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné +d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en +est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon +si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure +entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit +chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le +rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile, +avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers +s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter +de ce qui venait de se passer. + +Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_. + +Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole +composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui +déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de +clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent +des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non +moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et +bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont +noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On +n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de +dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de +tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes +villes, et encore! + +Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on +dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale. +Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante. + +Il est minuit, nous ne désirons que des lits. + +Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par +suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux +fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur +les billards! + +Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre +les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos +propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois +hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et +sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens +qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la +fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose +en moins encore. + +Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante +pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de +l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy, +ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres. + +L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse +sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant +accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux +murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne +et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête. + +Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre +famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en +donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des +meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du +dessin. + +La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol +très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse +dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce +qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont +généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont +fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur +considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et +filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent +les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou +en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se +peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un +rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer +à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent +coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large. +Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer, +j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies +de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots +pourraient être supprimés avec un meilleur entretien! + +Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin. + + [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de + Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué). + Bonne de Jativa à Alcoy. + +Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un +ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir +entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est +obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la +nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser +quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont +libérateur. + +Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite +lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui +obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda +sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del +Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy, +l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner +que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du +moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne. + +[Illustration: ALCOY] + + + Samedi, 17 août. + +Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées. + +Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues +qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule +le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses +usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de +couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient +les «belles valences». + +C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au +fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes +et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets +et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte +plus de 30 000 habitants. + +L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges +espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites +mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon. + +Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous +mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir. + +La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la +meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons +du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une +agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. +De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit, +mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous +faire voir distinctement le paysage. + +Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que +les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable +brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est +levé, la chaleur commence. + +Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite +et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_. +Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand +cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière +de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et +pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes. +Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers! +Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines +gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement +semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous +avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors +nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les +femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien! +à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles +s'éventaient! + +Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous +atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très +belle vue sur cette région de montagnes. + +L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets +sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en +rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui +couvrent Alicante. + +_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons +étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux +château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des +oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville +qui paraît importante et assez riche. + +Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune +végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien +cultivées. + +En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se +fait moins bonne. + +Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14], +jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition +de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux +immenses palmiers fait une surprise vive et agréable. + + [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un + peu poussiéreuse). + +Il est 5 heures et demie du soir. + +Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment +ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter +de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel, +voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France, +ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les +perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est +parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation, +le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée. +Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, +en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue. + +Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers, +est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du +jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la +musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas +helladas dans les nombreux cafés ou cercles. + +Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les +palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes +d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient +encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux. + +J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º +j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici +en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne +sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on +en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier, +dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent +absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent +tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui +passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre +aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les +demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux +cirages! + +Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à +Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient +leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme +féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes, +depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont +elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église, +elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide, +elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles +ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles +s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la +promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez +elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté! +L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, +vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une +minute en repos. + + + Dimanche, 18 août. + +Alicante m'a plu énormément. + +C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le +tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux +séjour d'hiver pour les malades. + +[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE] + +La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues +et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons +sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air +mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de +la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir +l'Espagne au temps des Maures. + +Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et +les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très +arabe. + +Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de +taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes +fardées outrageusement. + +L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se +promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses +blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du +tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château +de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur +particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec +le bleu sombre de la mer. + +Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et +_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils +produisent sont succulents, mais chauds, chauds! + +A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il +nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante. +Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais +quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai! + +Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés. +C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette +désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure +du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les +vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de +rêve. + +La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres, +mais pour rester toujours très poussiéreuse. + +A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord +quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs +pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière. + +Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt, +mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant, +on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques +instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés +là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La +route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de +toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers +le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe: +«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau +bienfaisante. + +Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit +la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de +blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent +de rose. Un véritable coin d'Afrique! + +Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de +cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux +haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville +merveilleuse que nous verrons dans quelques jours. + +[Illustration: ELCHE] + +_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même +une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les +habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites +maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque +paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles +étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste +d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens +temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même +style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient +puissamment implantés dans ce pays. + +La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et +bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais +forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une +netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les +moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel. + +_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un +air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques +étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, +les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement +au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes +des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être +presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas +l'Afrique? + +Puis, toujours des palmiers et des palmiers. + +La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est +excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de +voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants +cavaliers maures. + +On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une +huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis +une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne +rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne; +c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste +étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se +faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre +chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de +rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur +l'auto pour nous tirer d'embarras. + +Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est +tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne. +C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le +dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès +aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre +africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis. +Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour +qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer +que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de +chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane! + +Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape +fixée pour le coucher. + +Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous +ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et +propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels +d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de +discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est +une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de +la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau! + + [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais + poussiéreuse. + + + Lundi, 19 août. + +Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute +l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9 +heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que +le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il +fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on +peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est +parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus +près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à +Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on +est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont +de véritables morsures. + +Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une +promenade dans la ville. + +Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos +regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui +se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très +spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme +Florence, par son clocher. + +Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_ +pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité +de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté +et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la +semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes +chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant +Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés +d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues +habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont +généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus +remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes; +l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour +de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle +exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession. +Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner +à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur +ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les +plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués +sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous +ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il +est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se +partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que, +malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent +pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène. + +C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec +le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à +mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces +sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant, +puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans +la même œuvre. + +Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol +_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture +espagnole et le premier dans son genre. + +Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste +esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur +la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage +se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos +yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était +offert. + +N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on +voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous +suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y +est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence, +Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes, +originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant +attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un +instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit +dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on +ne se lasse jamais. + +Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne +d'Espagne! + +Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi? +Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à +dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée. +Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade, +il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne +en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons +depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre, +d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre +ne peut présenter un intérêt aussi soutenu. + +Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite +faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes +exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la +verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable +marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons +et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart, +absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune +espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils +ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble +presque un particulier accoutrement. + +Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_, +vaste construction de briques en forme d'arènes romaines. + +A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil, +sous la capote entièrement déployée. + +On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée +de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout +d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route +reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche +de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes +espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles +vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque +l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au +cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus +longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le +plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles. + +Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont +desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la +rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un +plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du +garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme +soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient +déjà au tréfonds de nos estomacs. + +A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il +y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en +soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je +crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record +de toutes les poussières! + +On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière, +devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de +cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux +moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la +poussière joue tous les rôles de l'eau. + +La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride +et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau; +la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux +feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes +grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec +plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas +faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes +passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante +expérience. + +D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de +la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les +fruits donnent lieu à un assez important trafic. + +La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux +conservent une large place dans la culture de ces terres. + +Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de +grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une +colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio +Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants. + +Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble +détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue +au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes +les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui +sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu, +vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles +succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des +grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier +château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose. + +Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà +enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions +soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A +gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous +prenons, c'est la direction de Grenade. + +Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras. + +Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes +conviendra admirablement pour y établir notre camp. + +Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent +nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les +auberges des villes que nous traversions. Cette question est +parfaitement juste et je vais y répondre. + +Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent, +nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées +pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande +confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que +nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde +raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de +bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un +tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous +avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable +que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec +les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées +dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, +que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous +satisfaire? + +Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine +la route; la table.. oui, nous avons une table et un service +complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal +(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les +lanternes de l'auto et chacun prend part au festin. + +Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de +lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au +spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis +reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien +vu et se croyant sous le coup d'une hallucination. + +Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners +en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et +qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc, +les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts +et nous reprîmes notre route. + +Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et +désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord, +puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a +abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas +échelons des sierras aux maigres végétations. + +Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la +chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il +fait bon rouler ainsi dans la nuit claire! + +Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà +reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué +les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville +on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la +vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes +sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de +la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la +_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes +montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va +vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme +s'il faisait jour. + +La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle, +car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en +plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le +sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur +lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme +la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de +Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le +mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici +que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il +tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de +troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le +roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_. + +Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais +vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu; +c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien, +Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite, +il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et +plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage +par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière +électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus +petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent +toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les +chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité +doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher. + +Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses +fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un +caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde +descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des +pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux +canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une +demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas. + +A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une +rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y +a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend +à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour +regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie +d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit. +La lune vient de se cacher! + +Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous +une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour +maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les +deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant +sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto +touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout +à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au +travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords, +combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas +affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi +résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous +passâmes enfin. + +Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25 +pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin +se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route +espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans, +décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue +aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces +chemins en Espagne, et sur de courts trajets. + +Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il +arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios +qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios +non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque +un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné +un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent, +c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route +vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous +successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire +différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de +roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et +circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles +et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être +cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous +n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le +chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres +en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le +sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios. + +Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je +l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore, +et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements +dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont +en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route, +bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans +quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana +Menor! + +Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape: +il est une heure du matin. + +_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le +choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda +Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale, +simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins +bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie +de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre +caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que +nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta +finalement entre les... pattes des puces. + +Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre +disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était +haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre, +scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut +passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise! + +Je me souviendrai longtemps de Baza[16]. + + [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en + général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de + Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza. + Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar, + caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza. + + + Mardi, 20 août. + +Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout +aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le +second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette) +aux champignons, qui était certainement très proche parente des +omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable +à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin +zoologique de Barcelone. + +Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du +soir. + +Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une +montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville +noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint +les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions +élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La +route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant +seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans +d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux. +A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes +habitées par des gitanos. + +On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le +paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient +verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité. + +_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée +au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois +que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus +fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la +désolation des déserts d'où l'on sort. + +Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans +la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps +surmontée de son _Alcazaba_ mauresque. + +De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est +l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du +terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous +les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles +que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, +il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres +qui séparent cette ville de Grenade. + +Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est +barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à +l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés +qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux, +qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru +infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut +complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut +travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous +étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux +savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de +l'autre côté de l'obstacle. + +Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du +même genre. + +Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à +gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser +le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous +suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto +n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en +un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin +notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive. + +On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de +terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques +rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement +retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous +côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de +ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands +et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai +ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes +entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne +connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points +d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points +d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang +étranger. + +Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air +mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils +n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant +notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur +particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines +septentrionales: nous les quittâmes. + +Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de +l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade, +mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de +voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des +montagnes. + +Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs +nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien +plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles +abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison +est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans +interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement +on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement +dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte, +on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la +route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros +bourdon. + +Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le +désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans +toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une +arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous +descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable +garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que +d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles +de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses +détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui +semblent appartenir à l'empire de la Mort. + +Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet +saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante +encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant +de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les +kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera +jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre +des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt +à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout +là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au +sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement +le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces +hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur +notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand +triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra +Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles. + +Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se +précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au +flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore +beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là +après la moindre pluie. + +Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens +Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les +pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il +ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons +d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures +du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard +tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_. + + [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à + Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente + dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué. + +L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme +lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable +boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. +Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne +le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en +Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants +de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques +accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la +voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer; +enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère +que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la +force de me fâcher. + + + Mercredi, 21 août. + +Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est +d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant +toute autre chose. + +Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de +l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les +merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille +et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se +dressant au sommet d'une colline boisée. + +Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par +le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite +de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une +merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse +et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus +belle collection de pierres précieuses! + +Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car +il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre +la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention +s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la +civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait +jamais connue la chaude Ibérie. + +Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs +couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est +entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve +en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à +l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe +la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du +palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très +haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur +sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a +une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une +admirable vue sur Grenade. + +C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de +l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des +califes. + +De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont +la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit +à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit +son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut +édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès +qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais +ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour +le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et +se trouve subitement dans cette oasis. + +La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui, +serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines +chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de +prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la +fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables +courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de +cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau +à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les +roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir +des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée... +mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu. + +On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très +gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même +artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû +passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait, +paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque +pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour +des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas +toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à +rester uniques et pures en leur splendeur. + +Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à +gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement +féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348 +et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois +maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las +algives_, devant la façade du palais mauresque. + +Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec +des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le +traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est +effectivement d'un goût très agréable. + +En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards +en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de +Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait +l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il +démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances +arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de +Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut +cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la +renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût, +de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour +circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle +devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux. +Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro +Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en +a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_. + +La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations +mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus, +crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, +toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on +pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte. + +D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des +descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout +Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. +Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer +une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je +voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette +succession de merveilles. + +C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour +le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement +savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte +chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent +encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_ +avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu, +la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces +lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures +d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des +fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine. + +Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés +avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige, +à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie. + +La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle +des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des +Deux-Sœurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée, +la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses +trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur +Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un +palais de fées. + +[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES] + +Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux +tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances +fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés +en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et +brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu, +rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans +les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une +réalité qui tient du songe. + +On croirait visiter un musée d'orfèvrerie. + +L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans +le ciel! + +C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation +forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché +et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression +du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir. + +Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra +au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe: +l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus +réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme +un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité +effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au +cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous +sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une +muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie +l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des +Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une +nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus +des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles, +_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château +fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la +foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les +Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires +arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons +l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante +de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et +canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de +la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte +de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant +nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville +de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent +à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela. + +Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent +les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées +tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro, +couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour +ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio +Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée. + +Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts +des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières +toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur. +Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile, +grande oasis au seuil du désert andalou. + +La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une +irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus. +Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme +dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte +méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement +à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans +l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la +_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga. + +Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus +élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux +_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans +et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux +rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures. +La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des +salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard, +c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et +fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent +une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les +collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables +maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à +ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse. +Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui, +un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline. + + [18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en + chapelle. + + [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte. + Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de + l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la + couronne. + +Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est +procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans +une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer +le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il, +tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes +allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent +au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la +silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la +forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout +ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est +donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles +de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers +sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous +les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété +de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce +séjour de la paix et du repos le plus raffiné. + +Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une +petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est +l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le +bien-être de ces lieux. + +Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures +et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si +dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos +différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si +menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne +connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir. + +Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux +petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles +tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit +dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord +ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce +village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance +qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage +de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes +l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la +vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une +grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours +Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique, +la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines +vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la +maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison +arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque +où rien ne pouvait justifier le rapprochement. + +C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est +là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que +plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que +l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la +véritable Grenade des Maures. + +L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens +murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps +des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique. +On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de +soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air, +est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à +la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et +l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse +des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne +des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire +une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides +durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages +espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant +ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont +les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées +jusqu'à nous. + +Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_ +conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe +de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida. + +En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des +gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au +flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin. +Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir +les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des +bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la +Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles, +étaient autrement curieux. + +A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment +où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses +petites observations. + +La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la +plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense +cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du +mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et +les promenades qui bordent le rio Génil. + +J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent +Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les +nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui +sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_ +qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent +des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la +sierra Nevada. + +La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera +du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver +et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le +_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux +charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir, +assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil, +devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à +loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade: +la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son +imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle +paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on +pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main; +les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers +rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige +en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle +autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine +circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent +gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur +chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont +guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir +ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire +ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux +aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures +efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants. +Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures +entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître, +leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques +assez cocasses. + +Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule, +exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes +d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles +l'âcre odeur de leur race. + +Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à +cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais +sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de +feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir +leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux +fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie. + +Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment +répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau. +Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie, +c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans +rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en +a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son +liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa +clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un +grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a +une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a +même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un +grave bourricot. + +Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure +très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât +aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons +traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe +quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore +pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant +plusieurs heures. + + + Jeudi, 22 août. + +Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de +l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par +les souverains nassérides. + +Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle, +n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela +nous a paru plus magnifique encore qu'hier. + +Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les +dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils +imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats +ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur +lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme +de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils +ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces +galeries dignes d'un palais céleste! + +Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la +restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé +qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses +merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles +qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je +revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures +étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et +aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et +dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue +ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de +fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une +infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles +en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on, +que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non, +l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes +les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules, +ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description +des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement +correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa +splendeur. + +Dans la salle des Deux Sœurs--qui doit son nom à deux grandes dalles +de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable +_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui +est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent. +Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la +défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les +derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des +commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain +d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête +de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à +l'expulsion prochaine. + +Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait +que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir +défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule +arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à +Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne +mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant +à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes, +devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du +même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les +_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de +l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de +nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et +peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour +retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou +mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les +montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs. +En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf +le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les +Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi +le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant +cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que +Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui +construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être +la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne. +Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause +de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées +catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey +chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de +remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492. +Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où +étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils +emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne! + +Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_. +Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu +de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois +parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la +grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale) +qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques +(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe +le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement +dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout; +intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent +à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a +trois sacristains et par suite trois étrennes! + +L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la +suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés +à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un +admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose +de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne +mauvais goût! + +Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête +d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à +gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une +cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si +bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs +frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse +des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero, +la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges, +leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple +réellement différent du nôtre. + +Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de +nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France +et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des +chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes! + + + Vendredi, 23 août. + +Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand +matin. + +Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du +climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes +qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la +voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les +malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque +service à leur demander. + +A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la +tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous +rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin +ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a +demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni +pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48 +pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas +de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre +intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles +exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir +visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je +ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà +bien la fierté espagnole! + +Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre +doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville. + +Adieu Grenade! + +Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres; +de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs +de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y +a encore de l'eau. + +La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces, +on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque +Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête +de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en +jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne. + +Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les +premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche +Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui +lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade +qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore. + +_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément +teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue. +Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille; +de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine +renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans +se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes +d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre +les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse +dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce +qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils +s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de +pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement +nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de +l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus +parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules +ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur +petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour +happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu +au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible. +Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on +suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière +d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé. + +Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant +nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier +aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente. +Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent +au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés, +comme des bataillons en manœuvre. + +_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien +de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir +d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici +nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans +l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable +Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes +se font ici plus méchantes et peureuses! + +Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive +à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de +chèvres! + +Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie +comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu +d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très +remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du +manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des +pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit +mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur, +des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je +ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux +plus mauvaises routes de par ici. + +A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière. + +Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs +aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en +pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus +piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages +enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes +d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est +l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les +grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour +en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans +la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement +on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de +l'Espagne de jadis. + +Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre, +de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à +chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on +n'aperçoit plus un seul arbre. + +_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se +sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder +passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées. + +D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là +inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme +exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant +sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on +avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une +couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent. +Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les +incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en +vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser +un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si +gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin, +il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que +nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des +kilomètres et toute plainte serait superflue. + +Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route +plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le +Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20]. + + [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne + jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue. + +On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole +religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La +Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains +des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont +défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut +construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200 +mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains. +Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la +province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et +aux deux Sénèques. + +Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du +Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la +chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de +la plus belle vue panoramique de la ville. + +De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive. +Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de +la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche, +la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux +colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de +l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont. +A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et +montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville. + +A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore +assez bien conservés. + +Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle +notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent +percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est +restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède +que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver +des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous +ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le +labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux +_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la +mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une +rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel +Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue. + +C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus +élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la +règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la +journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à +midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à +remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre +évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien +aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi? +L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme +à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train; +or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de +glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes +qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a +même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville, +c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce +qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ, +tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures. + +Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt. + +Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement +irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est +aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de +blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité +aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine. + +Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le +nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque, +métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous +les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était +alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville +d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants. + +En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante +fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes, +les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait +de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance +des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer +l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et +la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui +l'emportèrent avec eux. + +Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle +est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants +qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en +un trop vaste habit. + +Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés +conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est +exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui +furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses +sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les +Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles, +reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme +s'ils en étaient sortis d'hier seulement. + +Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes +de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la +pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons +peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si +l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre +des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop +de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en +construire de nouvelles. + +Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des +maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses +habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant +la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles +supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs +qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très +proprement vêtus me demander _cinco centimos_. + +Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville. + +L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon +chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des +merveilles du monde. + +La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation +arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le +résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique. + +C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la +demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière. +Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt +d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est +l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté. +C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec +l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de +tout ce qui touche à l'embellissement de la vie. + +L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle +qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est +la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes, +symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de +la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes +allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond +uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine, +remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On +conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être +incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée +de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes +omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en +rien l'harmonie générale. + +Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il +y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances, +jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute +encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres. + +Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre. +Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de +mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les +sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra. + +On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines +ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent +tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères, +aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller. + +Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler +la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se +perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut +s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de +l'islam. + +Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était +chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains +qui en ont fait leur tanière. + +Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable, +l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je +l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait +attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds, +détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de +la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais +goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse +dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la +mosquée. + +Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le +palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place +d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument +leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art +le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une +faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a +nullement nui à la beauté de ceux qui restent. + +Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu, +un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie +du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même +Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale +au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour +l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce +que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous +construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant +n'existe nulle part dans le monde.» + + + Samedi, 24 août. + +La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran +Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général +Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495 +et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand +Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et +de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants +de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux +heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de +faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des +Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont +ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés +d'escopettes et de _navajas_! + +La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage +bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et +maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point +trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible +qu'on le prétend en France! + +L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!... +Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre +légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous +de tout ne se vérifie toujours pas. + +A 4 heures du soir, en route pour Séville. + +Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux +pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route +par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui +forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou, +nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours +l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier. +Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente, +malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin. +Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes, +trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser +de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une +affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40 +kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps. + +On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va +principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous +sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies +silhouettes. + +Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le +soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au +printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps +c'est le spectacle désolant du vide infini. + +_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons +basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin. + +On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route +devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville +toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de +l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement +caressant! + +La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade, +qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes +bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable +cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient +consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il +faut pour frire! + +La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue; +ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses +maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de +petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres; +ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du +soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les +murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes. +Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des +minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel. + +Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des +anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites +où nous avons juste la place de passer avec notre voiture. + +Après, on se retrouve dans la campagne sauvage. + +_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que +de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent +comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces +brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer +avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira +peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien +tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous! + +La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de +laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée +comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est +une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville +était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son +apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux +assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une +population compacte et remuante. + +_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait +_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a +découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande +quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter. +Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar +mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses +maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air +absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres. + +On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien +conservé et très grandiose. + +Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit +qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce: +poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de +kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement +l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela. + +De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la +route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante +empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant +on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans +les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces +villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres +étroites et rares ont été créés par eux et pour eux. + +Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule +après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à +son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore +au-dessus de son ancien séjour. + +L'Espagne fut arabe. + +Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les +villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez +lesquels son sang se reconnaît encore. + +L'Espagne est restée arabe. + +Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le +caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_, +petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers +de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des +maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres +écrasant les grains. + +C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous +viendrons chercher bientôt. + +Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les +trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes +donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous +quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique, +s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons +de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés, +animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place +plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense, +sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une +autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et +enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21]. + + [21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise + dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona, + détestable de Carmona à Séville. + +Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et +luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y +est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est +détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une +fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des +fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios +espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que +cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans +les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à +colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque +aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine +renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs +inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément +d'appétit qui était résulté de cette vision. + + + Dimanche, 25 août. + +Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et +Séville l'Andalousie riche. + +Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est +commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir, +que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires, +en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes +boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées, +d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent +avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un +agréable séjour au milieu du désert andalou. + +Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue, +c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la +ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de +vigueur, a su rester capitale. + +C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se +sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville +a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à +Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en +tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne +_flamenco_. + +Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol +a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure. +Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant, +du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont +les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements +obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de +coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, +et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros, +tout cela est flamenco! + +Cette disposition particulière de caractère est générale chez +l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez +l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se +puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population +sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez. + +Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous +sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et +leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en +font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France +aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros +sont Andalous. + +Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs +qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps +souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs +cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le +chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un +œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur +la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes; +dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio +que possède toute maison d'Andalousie. + +Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une +cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de +colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage, +elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un +velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant +dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques +l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille +à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards +des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui +est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la +plus grande partie du temps. + +L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle +devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une +aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom +primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir +de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se +disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville +éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César +passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se +souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas +Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville. + +Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en +première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque +temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat +de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248, +mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était +appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête. +Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi +un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la +découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui +pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe. + +Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son +Alcazar. + +L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de +la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par +les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses +restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but +par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre +le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar; +son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la +réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle +la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les +travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers +descendants espagnols. + + [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de + Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il + réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait + largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri + de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à + la fois la couronne et la vie. + +L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une +forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,... +les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très +hautes murailles. + +A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à +l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série +de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux +conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt +de la copie d'art que de l'art proprement dit. + +Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se +plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément +modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour +qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet. + +Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_. +Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées +de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant +là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront +mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers +et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de +repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le +repos du corps, la satisfaction des sens. + +Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la +_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette +fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût. +C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale +de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui +soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une +coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est +pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée +par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes +gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont +se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux +et imprécis au-dessus du chœur de la _capilla mayor_. Il faudrait +des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de +cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture +et de sculpture. + + [23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art + arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la + reconquête catholique. + +Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté +la _Giralda_ produit un effet si superbe! + +La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique. +Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur +l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour +du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet +d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette +(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est +le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième +siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a +près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale +au voyageur la capitale de l'Andalousie. + +Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant +la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le +soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent +de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur +les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation +vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la +cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où +peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou +civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air +crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des +estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses +commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en +faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il +y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année +comme cela! + +_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse +et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la +journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios, +arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont +interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_, +immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le +Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc +Marie-Louise. + +Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne +joyeuse et bourdonnante. + + + Lundi, 26 août. + +Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs +de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas +autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières +y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter +singulièrement les regrets de mon ami Adrien! + +Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite +les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes. +Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite +_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des +cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses +tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent +complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous +de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y +rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la +jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur +qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des +gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en +quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs +retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque +récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant +une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne +sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas, +les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours +la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent +curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite. + +Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout +le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants +de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres +touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent +par se gratter aussi! + +Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté +_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte +maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras, +Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga, +Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut +changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route +nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que +la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant +accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur +plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire +suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir +ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200 +kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela +près! + +Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par +laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route +royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure, +quoique bien raboteuse encore. + +On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu, +mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de +véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au +milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une +route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de +loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la +vitesse. + +Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au +milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas +le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de +grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces +troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne +manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu +cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur +comme dans du beurre! + +En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques +kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a +pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont +si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de +Barbarie. + +Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et +riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape +au retour. + +Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de +nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun +poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés +auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout +exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les +Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui +nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller +pour demander notre chemin. + +Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie +du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de +petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_. +Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce. + +Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant +derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit, +sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière +éclatante à la nuit sombre et sans lune. + +Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement, +plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous +viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce. + +Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée, +c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une +interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais +encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette +ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé +nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à +Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la +ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse +l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au +commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne +route. + +_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien +spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de +Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de +caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est +située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan, +ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et +bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de +descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs +centaines d'années avant Jésus-Christ. + +En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete, +d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie +de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous +apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui +semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout +de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés, +nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre +l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à +l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux +suivant l'état de la route. + +Celle-ci continue cependant toujours très roulante. + +_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants +prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de +Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré +leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent +déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des +œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les +travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement +le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années +avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait +caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que +soupirent les pneus. + +Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous +et poussière. + +En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent +fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas +atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à +notre but. + +Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras; +brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais +salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons +un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis +l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les +lumières d'une nouvelle ville. + +C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie. +Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses +sœurs très brillamment éclairée. + +Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre +ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des +deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau, +hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan +gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit +rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de +quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large +souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol +horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous. + +A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes +espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la +fraîcheur, de l'air pur et de la nuit! + +Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans +lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je, +une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé +de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les +garde-boue aux murailles. + +On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et +ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu +l'honneur de réunir tous nos suffrages[24]. + + [24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de + Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera + à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez; + mauvaise de Puerto-Real à Cadix. + +Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant +au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance +à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend +agréablement. + + + Mardi, 27 août. + +_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville, +dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les +Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant +Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit +territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et +longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer. +De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues +verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a +obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a +fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons +aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une +physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins +tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs +miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes +et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des +nuits étoilées sur l'Océan sans limites. + +Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses +maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel +badigeon blanc. + +Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui +charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie, +c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer +son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse +d'argent. + +Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de +bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut +toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait +bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire +encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci +qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir +d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les +Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui +furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même +commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et +y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix +était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les +villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis +l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et +dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de +l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions +espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse +les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître +la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle +n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte +progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son +trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix +depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son +ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui +va toujours s'appauvrissant. + +Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées, +où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort +intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très +grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture +de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux. + +Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le +tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est +ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés +au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un +tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours +nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui +reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud, +la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real, +La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme +un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux +flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable. +Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se +perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la +pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir, +plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure +du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où +Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La +Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna. + +Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite +que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située +dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile +de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière +œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son +échafaudage et mourut des suites de cette chute. + +Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles +petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple +très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à +franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement +jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance; +Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par +leur beauté et leur... désinvolture. + +Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_, +elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée +d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel, +suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait +des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de +Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus +loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant +achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le +Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue. + +Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir +d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour +du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous +les feux du ciel. + +La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan +immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se +rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de +la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs +éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des +quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux +côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de +7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines. +Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la +mer pour l'aller porter au loin. + +Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la +bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras. + +Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio +profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les +marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de +bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant +avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons, +la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive +par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue +voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il +nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen +d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous +pûmes franchir ce mauvais passage. + +_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal +bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions +traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région, +elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque +du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des +derniers États mauresques. + +La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en +s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi +bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême +Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus +et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis +elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes, +sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux +de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou +marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval. + +Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les +montagnes qui bordent la côte. + +_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur +sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que +d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit +la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on +laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce +dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis +après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et +grandiose. + +Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de +gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le +bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à +cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud; +ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi. + +On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous +trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et +sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un +cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au +milieu de ces solitudes! + +Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en +douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite +pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et +de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie +de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et +sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des +proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par +hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres +à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à +payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement +notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un +pneumatique. + +La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est +l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure +nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là +quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des +kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous +l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que +des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un +homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service, +que ferions-nous? Que deviendrions-nous?... + +Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux +ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le +bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons +après un arrêt de trois quarts d'heure à peine. + +Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans +l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des +chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes +qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de +Gibraltar_. + +En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_. + +_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus +bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout +de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en +face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là +devant toute proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu du +détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la +navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier +aux vagues de l'Océan Atlantique. + +Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève +sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans +la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous +l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage +illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage +sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même +temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une +longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar +qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté +de la baie d'Algésiras. + +Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant +constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de +l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait une illumination. Au +bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et +délabrée: c'est _Algésiras_[25]. + + [25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de + Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras. + +Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina +Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au +milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer. + + + Mercredi, 28 août. + +L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe +nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à +la trop fameuse Conférence! + +Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel +moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un +immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre +toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit +et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est +composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant +se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé +un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin +de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le +couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage +afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que +les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts +possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre +et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les +façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout +en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on +a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les +perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le +plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement +fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en +est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel +rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous +l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous +ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu +par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement +français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des +garçons espagnols complaisants et polis. + +La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée +durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, +qui présida le diplomatique cénacle. + +Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis +précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de +l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base +de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné +vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400 +mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un +nid de fourmis et tout hérissé de canons. + +La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar. +La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise +qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre +lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence! + +Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit: +c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain. + +Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien +que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y +a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la +flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude +combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher +de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter. +Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer +à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise. +Nous verrons bien. + +Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un +voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent +d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger +qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas +seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte +des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils +n'habitent plus. + +En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à +visiter Gibraltar. + +Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une +demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar. + +A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus +en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de +tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite +bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher +abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le +dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise. + +_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante. +L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en +sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà +qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville +espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi +de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou +touristes. + +La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte +six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants! + +On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent +la proximité du Maroc. + +Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées. +Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés +anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu +s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne +qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats +de la Conférence d'Algésiras! + +A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville +qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire, +de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit +et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de +charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde +peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place +forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable. + +Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable +amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui +s'enfonce comme une lame effilée au cœur du détroit, à quelques +kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive +africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du +passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment +des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou +en sortir! + +Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il +paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls +représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été +faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés, +mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un +seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une +partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de +les tuer. + +En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois +c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue +ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne; +cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond +grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant +et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes +qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation, +le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la +courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose +et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille +impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé, +traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel +domine, ciel de cobalt, mer d'indigo. + +La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'œil inoubliable; +c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste +aient amenées devant mes yeux. + +Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le +spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord +on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la +ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis +peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée, +changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient +pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les +montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible +scintillait sous le regard de la lune. + + + Jeudi, 29 août. + +Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie +peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il +nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du +_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme, +qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar, +Algésiras et Tanger. + +Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet +admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le +rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux +ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront +toujours. + +Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont +les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre +deux continents! + +Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de très près la côte espagnole qui +fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et +blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques, +dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque. + +Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on +a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et +affadissantes, le cœur de bien des passagers se soulève maintenant +en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à +cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers +et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer +n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte. +Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages +navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce +monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource +que de me réfugier dans une philosophique pipe! + +Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe +et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de +sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles +ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la +colline verte, _Tanger_ apparaît à nos yeux ravis. + +Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si +impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails +de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se +précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or. + +La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force +de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui +viennent nous chercher pour nous conduire à terre. + +Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature, +sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond +et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront +accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage +et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui +nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un +perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement +se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui +vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous +déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une +vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques +elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore +à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui +est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations +indescriptible. + +Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine +bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes, +bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent +épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements +sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs, +vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante. +Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écœurante. +Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de +septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop +violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux +cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de +relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces +sauvages pour les faire taire. + +Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels +européens; le meilleur est l'_Hôtel Continental_, simple mais +confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et +ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer. + +En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la _Porte +de la Mer_, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites +et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement +maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite, +roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu +d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des +ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent +sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez +passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible +de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un +autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans +trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel. + +Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut +naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne +pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir +comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel +Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie +par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et +silencieux. + +Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que +la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une +sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux +de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été +se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc +causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre +amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme +des héros! + +Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques; +de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi +eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le +_Jeanne d'Arc_ qui nous protège de sa présence contre le fanatisme +des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur +laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du +port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail. +Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement +sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute +interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et +de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un +bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous +parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies +de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt +dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai +jamais entendu crier autant. + +A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie +dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui +s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète +à Médine. + +Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous +nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous +flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant +dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale +encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople! +Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune +voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois +peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont +pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et +turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens, +Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des +Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de +nègres dont certains du plus magnifique noir. + +Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des +escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied +dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis +marcher dans un tas de choses innommables! + +Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques; +l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe +pas ici, ou tout au moins est fort atténuée. + +A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur +la _Casbah_. C'est une place, située au point culminant de la ville, +et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le +_palais du Sultan_, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous +avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la +_prison_ où l'on nous présenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli +qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en +tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément +de l'argent, le _palais de la Trésorerie_ dont l'intérieur est un +fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de +l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des +soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de +martial. + +Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines, +leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut +cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient +parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères +d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule; +depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que +l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance +de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au +Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue. +L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel +recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés +donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les +Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques +au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les +Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui +se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques +civilisés et tolérants! + +Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont +sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine +faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain +s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares +germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger +fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au début +du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent +du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer +en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte +méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une +infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à +l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le _Maghreb +el Ahksa_ ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc +est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours +des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés +par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes +merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays +si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes +d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du +Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les +descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés +d'autrefois. + +De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable +sur toute la blanche ville. + +Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant +et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe, +telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue, +Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les +abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les +frelons ont pris leur place. + +Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture +n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y +voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des +ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs +longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent +l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun +des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans +la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir +la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée, +voire dans une boutique. + +Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le +camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales +et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent +quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux +uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne +manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est +rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés, +sans boutons, maculés. + +A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre +fenêtre nous vîmes les _muezzins_ appeler à grands cris les fidèles à +la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de +nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque, +se prosternent longuement. + +Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes, +20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un +assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races; +parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le +nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés +dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre +appréciable; à peu près pas d'Allemands. + +Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le _Petit +Zocco_, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus +exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française, +anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à +l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on +puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les +chrétiens, c'est le quartier des affaires. + +Ce quartier européen est, en somme, surtout français. + +L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand, +malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré +la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient +avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui +décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne. + +L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence +du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à +Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est +la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine +colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de +l'Européen, du sauvage que du civilisé. + +Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de +proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frère du Sultan régnant. +Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de +biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc? + +On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux +tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de +Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses +enfants. + +Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et +de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort +bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces +craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la +plupart des Européens. + +Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger. +La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et, +de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces +mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la +malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que +toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est +leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens +passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays, +offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces +pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente +de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus. + +Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité +mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus +chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir +vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation, +afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides +aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit +est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre +de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle +tout est montre et vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore +révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés; +bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du +progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le +pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique +méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes +cosmopolites. + +Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure +aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur +tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent +l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon, +est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent +le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent +d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilège +du turban vert. + + [26] _Hadji_ est le titre réservé aux seuls musulmans qui ont + accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions + prescrites par les saintes écritures. + +Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algérien, était +aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était +splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de +l'ombre du capuchon. + +Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire +autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies. + +Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très +rare; la foule ne porte que le burnous et le fez. + +Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être +pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très +vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre +indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine +nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument +nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on +veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous +précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses +bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue. + +Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec +celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes +de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme. +Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à +aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les +rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin +de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la +nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants +sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs +vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles +et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent +les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne +sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un +tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées +passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur +des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent +nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues +encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là +pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont +flairé des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs maîtres en +furieux abois! + +Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses. +L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de +labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est +perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette +ville qu'on sait rebelle à nos mœurs et à notre race. + +Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent +moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont +pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de +mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons; +alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines! +Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous +ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel! + +Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle, +mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux +de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur +lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses +de café maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien +entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef +des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet, +mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon +équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose +n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis +resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses _houris_ +aux faces de lune! + +Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers +instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde +de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel +tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des +Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes +heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme +variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une +certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste. + +Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens; +les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à +divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient +pour accompagner la musique. + +Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert +où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des +tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard +de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque +peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et +d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables, +dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent +et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques +et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles +dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le +ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa +brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres +doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et +encore est-ce bien alors le repos pour eux? + +Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège, +toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend +ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées +mauresques. Il faut bien tout voir! + +Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et +plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette +spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui +entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide +et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre +étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises +boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de +l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous +la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze +ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien +faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et +taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un +peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs +gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs, +profonds, veloutés, immenses! + +A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les +scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour; +c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse +que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une +succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement +sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui +s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme +une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord +revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux; +quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était +devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout +voir! + +Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite +regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu +de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la +conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli. + + + Vendredi, 30 août. + +Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous +vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar. +Nos Africains empilaient les pauvres bœufs dans de grands bateaux +plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait +ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes +de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants +regardaient de leur œil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans +leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares +Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement +suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument +dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement, +pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes +hurlaient. + +Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville. +On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides, +nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous +serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui +entoure Tanger. + +[Illustration: PANORAMA DE TANGER] + +Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent. +Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très +douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses +montures. + +Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée; +ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture +pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à +côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles +que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que +par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout +reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit +Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens. + +Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe +dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_. + +Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est +soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement, +de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des +riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur. +Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut +consciencieusement faire une étude ethnographique. + +On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et +vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se +drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des +_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à +demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale, +esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau +noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des +enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à +la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et +puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_ +et des pantoufles. + +Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y +vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là +qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux. + +La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre +par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est +surtout rococo. + +Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de +jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en +dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la +Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville. + +Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien! +C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures +y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse +couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que +le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette +discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le +répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que +la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la +route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres. +Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur, +est tout simplement une piste de chameaux. + +Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons +dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et +d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des +premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes +entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres +en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les +airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand. +Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs +palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de +tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole. + +Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des +outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui +semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs +épaules. + +Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent +de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de +Barbarie. + +Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine, +en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le +premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, +bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi +philosophiques que ceux d'Espagne. + +Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone +réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu +des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère, +sauvage et fanatique. + +Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le +sable fin des dunes qui bordent la baie. + +Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous +ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers +Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître +sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou +fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech. + +Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie dans le soleil. Un +grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin +cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur +toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines +fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre +qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade +actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité +européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le +phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge +porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau +mourant de la civilisation mauresque. + +Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière +et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et +le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant +désagréablement. + +Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour +à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent +hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup +d'œil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles +choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par +les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur, +entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des +heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau +si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle +changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre +de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit +lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux +projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci +traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme +en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers +intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives +et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables +grondements. + + + Samedi, 31 août. + +Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le +voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous +allons désormais remonter au nord. + +A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina +Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la +baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto +commençait à gravir les pentes de la sierra. + +Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la +nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux +absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un +panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit +gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme +sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure +la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui +émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la +Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre +anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière +à l'atmosphère transparente des pays du Sud. + +Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est +nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord +du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit +toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons +sont constamment tempérés par une douce brise. + +La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges. +Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne; +l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de +lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de +joie dans le paysage un peu sévère. + +Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu, +il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les +hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en +Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du +côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne +au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan +les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives +s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un +boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les +maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui +se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires. +C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est +la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse, +leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et +s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers, +lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des +mouches, se succèdent sans interruption. + +On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès +en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller +donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe. + +Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce +dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà +parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes +coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail +gardés par les pâtres à cheval. + +Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette +route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse +des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en +France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que +la première fois. + +Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de +Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles +de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers +rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes +villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27]. + + [27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres. + +Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous +étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de +los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments, +des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie. +C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes, +bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile +sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel +de los Cisnes serait parfait. + +Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne, +elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses +fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que +les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en +France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques, +car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les +uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins +couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte +de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le +_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices +de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le +_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux, +sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de +l'exportation de Jerez. + +Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce +peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple +d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas +de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises. + +Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés +d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à +l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui +rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en +couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui +pâlissent en vieillissant. + +Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de +frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les +habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens +ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes +sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe +éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires +auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison. + + Dimanche, 1er septembre. + +Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil, +mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio +de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de +papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida +de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici; +nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir +une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants +de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à +présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la +tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre. + +A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas +et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin +avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions +à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans +procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs +roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les +figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux +feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des +balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et +chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient +en broutant quelque chardon. + +Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on +n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de +palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx. + + [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions + incultes. + +On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la +direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui +fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de +quitter. + +Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon, +c'est _Séville_[29]. + + [29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres. + +Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque +l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le +même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire +qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats +de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente +torpeur. + +La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous +étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30] +que nous avions retenue de Jerez par télégramme. + + [30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre. + +La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut +contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et +ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins +communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour +du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans +confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre +carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et +chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue +de sable fin et toujours convenablement arrosée. + +Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les +places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont +garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de +celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour, +mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours +les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront +abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement +bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera +garni. + +A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces +poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à +s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_, +des marchands d'eau. + +A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places +au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de +monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en +joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze +mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée +de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce +grouillement humain, et bat des ailes, incessamment! + +Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est +ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de +leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois +blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux +noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de +délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives +couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par +étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes +largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins +inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages, +font un superbe effet d'ornementation. + +La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son +plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici +le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés, +argentés, tous de la plus grande richesse. + +Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une +course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste +narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer, +même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde +n'a-t-il pas vu une corrida? + +Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils +étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou +applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à +tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût +jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la +tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me +paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador; +par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son +épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre +applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_. +Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je +parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste +à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible; +n'est-ce pas le comble de la férocité? + +La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un +des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un +tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec +tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant +plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le +ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener. +Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course +et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds +dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule +barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide +de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti +de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes, +des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène +aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur. +Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le +cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes. +De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de +fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce +monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes +féroces! + + + Lundi, 2 septembre. + +La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_, +_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que +j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la +recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en +venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de +son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau +castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre +route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de +passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de +la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe +par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_. + +C'est cette route que nous allons suivre. + +Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du +matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale +de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et +garni de fabriques d'_azulejos_. + +A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village +de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet, +une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la +différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire +qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités +dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir +à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide +inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile +a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher +la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte +un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture +qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de +chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double +généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 +le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le +litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement +encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol +résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne +s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2 +pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec +tous ses bidons. + +Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes, +soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut +s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de +_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre. + +Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter +encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des +points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les +uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans +certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les +petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions, +il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de +réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir. +L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop +légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du +carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable. + +Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre +cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de +l'ancienne ville romaine d'_Italica_. + +La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette +ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance +et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et +Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car +elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane; +par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état +de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en +Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares! +Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable +civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de +ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au +souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que +ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs +âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de +ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui +encore, tu as tant de peine à te tirer! + +_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses +haillons et sa saleté andalous! + +La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir +de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout +à fait convenable. + +On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant, +en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle +ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères; +c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de +croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement +l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même +grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les +yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque +toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la +tristesse sous les rayons du joyeux soleil. + +A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la +chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux +ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse +sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait +réellement chaud aujourd'hui! + +Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous +n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord +marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes +notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le +déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions +acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des +liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une +garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les +boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit. +Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins +et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore +glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de +constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur +fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que +je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage +dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les +plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne. + +Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous +repartions sur une route désormais excellente. + +Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre +l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment +la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent +la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés +rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse +écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures +dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se +rebellent à notre vue. + +Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes +dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la +terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas +d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose +pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang. + +La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure +sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites +montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés +sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La +vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie! +Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays +sauvage et arriéré. + +En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit +que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques +de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des +pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et +la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays +maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines +fières et leurs airs sauvages! + +A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et +d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_ +qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre, +prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation +dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous +faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée. + +_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa +silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises, +dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de +Séville. + +La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle +en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite +ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie +Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire +sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée. + +Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente +un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont, +en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la +_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine. + +On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de +700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une œuvre colossale +assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales +et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air +misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre +coucher. + +Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où +nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et +où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument +exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres +véhicules apocalyptiques[31]. + + [31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise + de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques + kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida. + + + Mardi, 3 septembre. + +_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à +demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et +fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa +fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta +Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance, +ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome +Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce +fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les +Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne +et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas +faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment +dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les +catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines +cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé +splendeur et richesses. + +Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de +pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre +plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le +démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore +debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de +la férocité castillanes. + +C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait +suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10 +heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste +ville. + +[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN] + +Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur +silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle +rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil +peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite, +comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au +fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana. +Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent +aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge. + +La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte +d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable, +moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on +procède à la vitesse des tortues. + +Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si +bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons +avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin +d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir +un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant +bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est +heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement, +car si loin que l'œil puisse scruter la surface de la plaine +infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu. + +Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_ +apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse +pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux +château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du +Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de +l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants, +infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes. +C'est à présent une ville pauvre et délabrée. + +La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite. +Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto +glisse silencieuse sur un sol absolument uni. + +Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très +accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par +endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux +aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on +aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement +brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et +étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est +encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée +est bordée par la haute _Sierra de Gredos_. + +Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large +vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui +vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses +rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième +siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle +vue sur l'étroit ravin. + +Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un +coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres +cultivées! + +_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au +milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est +situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son +abdication. + +Nous roulons toujours. + +_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil; +ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un +colossal incendie. + +Nous roulons encore. + +La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la +plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce +que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à +la belle étoile. + +Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands +soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs +grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par +les coffres de la voiture, du pain et des œufs achetés à Navalmoral, +du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos» +ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits. +Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions; +nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait +qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin +d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines +nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords +de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait +aussi Oropesa. + +Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en +Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose +très naturelle et nullement désagréable. + +Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux... +relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous +endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits +de poésie, de parfums et d'étoiles. + + + Mercredi, 4 septembre. + +Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions +consciencieusement dormi. + +Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp +à 8 heures. + +Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la +rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette +abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car +il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions +encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les +ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai +vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car, +effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses +trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne +fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des +habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres. + +En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme +si rien n'était changé. + +_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont +les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure. + +Nous voilà en Castille. + +Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent +volontiers et nous regardent d'un œil sympathique. Cela nous +change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous +accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été +en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et +désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette +partie de la Nouvelle-Castille. + +Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un +chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des +gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical +haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou +de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent +une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et +ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires. + +On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles +se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de +l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en +lançant au ciel leurs notes joyeuses. + +La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et +continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit +que des chaumes de céréales. + +A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le +charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise +incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de +moins en moins bon. + +On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de +soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin +verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation, +surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande +masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama. + +On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les +ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la +grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways +électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris +de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de +France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant +l'hôtel que nous avons choisi. + +L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans +un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais +sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un +instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que +nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous +pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux! +Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe, +hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des +lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de +vraies puces[32]. + + [32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_: + médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral. + Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers + kilomètres qui sont très médiocres. + + + Jeudi, 5 septembre. + +Le cœur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus +intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del +Sol_. + +La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque +son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que +c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette +ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on +remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de +mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une +ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce +que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des +couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille. + +Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du +plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la +forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle. +Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village +d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps +l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des +hautes destinées qui lui étaient réservées. + +Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières +arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout, +l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs +abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les +rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche +et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale +l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert. + +On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas +assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis +arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert +de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau +jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela. +De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des +civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses +cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains, +les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la +richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau +pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour quelques bénéfices +immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la +richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes +de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques +destructeurs qu'on le doit. + +Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et +pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il +faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses +énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la +fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera +jamais les monuments arabes disparus! + +Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre +à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du +nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence +de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais +l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays. +Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la +vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente +fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin +du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants +de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux +ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter +à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire +d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla +dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion, +énormes comme leur fanatisme. + +Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de +capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir +cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra +de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert +infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur +une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut +précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II. +Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée; +les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid, +Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop +particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu +du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant +que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa +capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette +ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_. +Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous +apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges +et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux +jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque, +hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et +ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments. + +Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont +hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de +style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la +nudité. + +Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une +étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en +un flot sans cesse renouvelé. + +L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il +faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone. +Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent +souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi +jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et +gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans +leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore +cette blancheur par un abondant emploi du maquillage. + +La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un +bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un +des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du +Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'œuvre; c'est un +véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer +par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles +des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance, +chefs-d'œuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de +l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux +seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration +artistique de tout un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse, +de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de +Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain, +de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire +rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne. + +Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un +intérêt moindre, mais l'œil est instinctivement attiré par les +chefs-d'œuvre qui arrêtent au passage. + +On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce +musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste +avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée. +Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font +un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté +ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de +Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il +a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de +princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en +groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne +m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de +blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses +chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de +ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges +qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues +qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants. + +_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait +la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'œuvre étaient +réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une +trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes +de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté +angélique. + +_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables +toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on +n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et +l'éclairage parfait. + +Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle +dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et +l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les +coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux +éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus +aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des +hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la +«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau +corps de volupté qu'on puisse admirer. + +Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_, +l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui +transformé en parc public, où les brillants équipages viennent +circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages. + + + Vendredi, 6 septembre. + +Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer, +d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui +faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous +tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur +lesquels nous avons entendu conter tant de légendes. + +Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à +leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le +matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole +en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour +couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous +sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai +chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et +30 kilomètres à l'heure! + +_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé +fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa +déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois +200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000 +aujourd'hui. + +Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un +rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence +et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et +verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs +wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la +masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale. +C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen +âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage +et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent +aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les +redoutes qui en défendaient l'entrée. + +Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses, +aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre +les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe. + +Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi +toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes +manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces +mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs +sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force +du nombre, car ils sont légion. + +Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes +lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres +yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je +fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_, +d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur +trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis +même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on +peut l'enrouler comme un cerceau. + +A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont +Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe +le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place +_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était +fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le +comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve, +il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte +Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le +roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps +lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son +déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme +savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque +trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près +aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes +actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il +pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe +dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes +d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le +roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de +l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711. + +Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède, +elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent +trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le +roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_ +où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à +Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda +asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse +étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en +surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la +mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes +sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33]. + + [33] Chronique espagnole du _Cid_. + +Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les +catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise +qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre +ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au +contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une +attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence. + +_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture +d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques +Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait +qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se +firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit. +Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures +arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme +espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce +et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux. + +La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est +vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les +genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes +cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et +baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures +espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur +posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant +l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes +les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais +barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes +fauves. + +Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres, +angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion +d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs +furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de +la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de +contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs +et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples +fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument +de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un +rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des +catholiques. + +Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites, +nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit +souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant. + +A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux +prières des vainqueurs. + +_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle. +Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête +d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates +sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes +et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce, +un diamant resplendissant dans sa gangue grossière. + +Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne +rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le +droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des +temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte +la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans +cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas +approuver la mort du Christ. + +_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en +église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut +construite sous la domination castillane au temps de Pierre le +Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après +l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul, +mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant. + +La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne +mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le +premier service divin fut célébré après la prise de la ville par +les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une +légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle +dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid +s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on +abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on +y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne +brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite +mais gracieuse au possible. + +La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de +grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta +del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut +monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre +un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles +murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles +étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés +par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant +une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage +scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il +est impossible d'oublier. + +Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais +superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante +et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi +peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le +feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme +de simples chats! + +A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux +et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la +plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles +sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte +de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et +odorant l'eau de Javel. + +Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous +promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement, +quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux +contours[34]. + + [34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été + parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes + qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques + kilomètres qui avoisinent la capitale. #/ + + + Samedi, 7 septembre. + +Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et +flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions +dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans +l'une d'entre elles. + +L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait +au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le +champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups, +puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans +la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle +conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil +était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant, +faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la +longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait +la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses +ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de +ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra +poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de +chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection +du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps. +Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla +cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement +l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un +blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, +mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans +nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer +moi-même. + +Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien +ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique, +mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage +par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons +d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y +remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les +variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse, +mais fort défraîchis. + +La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très +ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le +mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles; +il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété +de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois +luxe de bon goût. + +Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de +l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des +armes et armures de l'Espagne de tous les âges. + +A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette, +stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous +emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes +désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_. + +La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du +Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les +grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur +de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu +vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les +uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres, +que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de +dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des +principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient +passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses. +D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en +dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès +a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en +plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où +il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est +évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande +rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure. + +La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de +céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts +de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent +à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à +l'Escurial. + +L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère. +L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village +et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien +postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des +Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper +à la fournaise de Madrid. + +L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de +5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine +montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En +cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à +Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la +morgue espagnole, aux champs, se relâche. + +L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore +achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous +connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de +la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda +Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une +complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi +un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un +manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui +encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35]. + + [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne. + + + Dimanche, 8 septembre. + +S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire +que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_. +On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui, +comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs +impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard. + +Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert; +rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à +mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position +admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les +crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et +le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et +de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid +ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est +excellent, pour venir y passer les mois caniculaires. + +D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût, +sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un +très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression +forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de +la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement +ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait +d'architecture catholique. + +On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les +voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un +vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin. +On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de +l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne, +qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire +pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une +splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui, +dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres +petites chambres pour tout appartement. + +L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait +assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense +repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix +formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie +vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous +n'étions pas habitués. + +Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de +marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on +puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres +précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs +en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre. + +Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante; +elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_, +comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand +Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles, +de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des +hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer +la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est +celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne, +le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située +immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne +peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il +respire la majesté et la richesse. + +Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre +blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et +brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille. + +La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit +de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et +l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La +croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec +celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité, +le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté +sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de +complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un +rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine. + +La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer +la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces, +avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont +admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant +la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres +d'altitude. + +Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe +II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui +n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des +jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des +catholiques espagnols. + +Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en +route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid +à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui +longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_. + +Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en +sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes +escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement +dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne, +au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la +plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux +spectacles d'Espagne. + +Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la +route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière +nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement +ondulée, la Vieille-Castille. + +On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de +pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté. + +Et l'on roule de nouveau dans la plaine. + +Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt +_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une +auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous +nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques +kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de +quelques arbres avec les provisions du bord. + +La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche +la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays +perpétuellement ondulé. + +Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin, +s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou +trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables +ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils +sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des +loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient +énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un +enfant de quinze ans. + +Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies +sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des +deux côtés de la route. + +_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses +murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route, +qui fait un léger coude pour l'éviter. + +A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des +cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud. + +On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans +un fossé de terre glaise. + +Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne +ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous +nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36]. + + [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne + de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid. + +Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français. +M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a +dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y +fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les +chambres. + + + Lundi, 9 septembre. + +_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car +alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de +Léon. + +C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506 +mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de +ces deux grands hommes. + +Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède +beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on +en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques, +d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés, +paraissent toutes semblables. + +Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de +grands jardins. Elle cherche à copier Madrid. + +Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de +Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois, +dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de +Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de +douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant +des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères, +le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre +frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles +du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture. + +La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose +absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre +dans la bonne voie. + +Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne +sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement +nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine. + +Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la +_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le +_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation +si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce +moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que +de la boue. + +On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite +le chemin devient bon. + +_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est +une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et +ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un +interminable pont disposé en éperon de navire. + +Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal +ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air, +car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui +assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront +désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le +repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu: +filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille, +cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner +fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne. + +Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage +est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs, +des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du +sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour +regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu +de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la +désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière +quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte. + +En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent +craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin. + +L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique +est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art +vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous +pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale, +barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du +chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs. +La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux... +Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme. + +Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite +la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous +dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous +faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées. + +Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une +ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du +Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier +encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais +cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce +Christ est un cadavre empaillé. + +A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la +coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais +le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte +donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres +que le sol de la cathédrale. + +La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont +chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de +_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où +sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro +Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de +Mendoza_. + +Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un +beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec +l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_; +c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de +serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des +murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre: +on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de +Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de +cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est +conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il +fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le +Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il +devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et +qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il +n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville +nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai +jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi, +autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses +royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans +un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant +pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser +entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce +gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces +à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très +grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et +quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever +un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte +cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur +disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux +juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la +parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six +cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles +il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un +an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient; +après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le +surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses +razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du +sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des +deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la +description de la légende. + + [37] Chronique espagnole du _Cid_. + +Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on +voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de +douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de +nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà +j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée +que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau +de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère +national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre +et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de +Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une +arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité. + +Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon +courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit +que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal +quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10 +heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en +Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais +cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes +lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées! + +Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une +ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française +vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît +dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la +cathédrale. + +Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des +pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue +et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions +seule depuis des semaines. + +La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs +cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge. + +La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et +impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé +un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de +l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et +plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement +serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous +sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits +des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux +voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français +et Anglais au temps de Napoléon Ier. + +A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que +l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas +sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici +près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de +son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre +voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie +errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre +longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la +fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses +que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur +un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer, +bientôt. + +_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de +vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que +bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer. + +Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous +pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente, +sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent +les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous +ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis +en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus +en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une +loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous +demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui, +au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la +route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis +notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la +première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage. + +Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est +_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38]. + + [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de + Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à + Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria. + +L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de +Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une +propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un +escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y +avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné. + + Mardi, 10 septembre. + +_Vitoria_ a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne +ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième +siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte +de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre +de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de +monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu +près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous +quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans +l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés +qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant. + +La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé +et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de +l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe, +et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines! + +Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des +vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne... +au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle +qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes +sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent +les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés +en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie! + +Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province +de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques +kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière +de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien là encore un autre +péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison +qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement +la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes +désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes +les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et +mystérieux. + +Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples +une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est +plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un +avant-goût des Pyrénées. + +On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le _rio Oria_. + +_Tolosa_ est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne, +moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui +l'entourent. + +Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de +l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes +de la côte. + +Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui +supporte le Parc et le Château du Roi et _Saint-Sébastien_, la ville +nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de +sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin +borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux +baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés +entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan +infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer +incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la +foule bourdonnante des désœuvrés espagnols qui viennent ici voir et +se faire voir. + +Nous déjeunâmes à l'_Hôtel Continental_, le premier d'entre tous ces +caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé +par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient +où l'on vient, parce qu'on y vient! + +De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café, +je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode +y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire +alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement +dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le +rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels +l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un +des plus beaux coins de la terre. + +La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur +des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes +vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère +solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et +d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière. + +_Irun_, puis la petite rivière de la _Bidassoa_ qui marque la +frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords +de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petite _île_ historique +_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commémore tant de +cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39]. + + [39] L'_Ile des Faisans_, ou _île de la Conférence_, est + territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France + et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques + suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de + Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de François Ier à + ses fils qui le remplaçaient en captivité; en 1615 fiançailles + d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle + de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du + traité des Pyrénées et fiançailles de Louis XIV, roi de France, + avec Marie-Thérèse d'Espagne. + +_Béhobie_ est le village frontière: douane espagnole. C'est là que +je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de +l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le +montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en +cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont +il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au +remboursement. + +Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel +la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie +retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de +France. + +_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une +ville gaie et agréable. C'est un lieu de séjour où l'on a une vue +splendide sur l'Océan. + +Les habitants de cette région ont un œil vif, une démarche hardie, +un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance +avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin, +leurs frères de race, _basques_ comme eux. + +Après _Bidart_ nous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne +car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte. + +_Biarritz_ est la grande plage à la mode, la rivale française de +Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale, +Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le +second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux +vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité. + +Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus +grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de +trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées +et la grande plage où s'ébattaient snobs et désœuvrés et lorsque +nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette +cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves +humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés +sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un +chef-d'œuvre de la nature comme pour la plage espagnole. + +_Bayonne_ est tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et +descendîmes au _Grand Hôtel_, qui mérite tout au plus l'étiquette +passable[40]. + + [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomètres.--_Route_: excellente. + +Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil +petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond, +à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses +vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent +très intéressante. + +Les _Basques_ sont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les +descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants +préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue, +qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait +encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la +rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez +étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en +France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les +provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_. +Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues +y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils +se dénomment _euskaldunac_, qui se traduit en français par _gens +adroits_. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur +costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel +béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de +gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure +et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les +temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres +populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les +tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de +la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse +des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des +suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une +bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en +masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs +ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus. + + * * * * * + +Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont +bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention +qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame +humblement leur indulgence. + +J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait +connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile, +que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas +déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les +routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet +ouvrage pourront leur être de quelque utilité. + +Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit? + +Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a +encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique, +mais j'espère que mon récit pourra,--pour sa faible part,--contribuer +à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables. + +Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant +voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne, +puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi, +de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les +bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes! + +Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes +espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage. + +Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,--généralement +plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur +largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire +remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en +France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on +pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est +exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction +au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et +de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un +véritable luxe. + +Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de +la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer +dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses. + +En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques +sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle +très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités +inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux +importants. Si une colline de faible importance se présente, +une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve +son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin +survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est +en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils +des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la +caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de +moyen vallonnement. + +En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages +nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur +rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et +l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre +les tournants plus larges encore. + +Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois +le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols +travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que +d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu. + +Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait +peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore +de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort +d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore. + +Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes +royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes +hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer; +ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus +besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien +se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à +faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances +que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques, +caniveaux, etc. + + [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui + correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires + sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne. + +Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement +à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas +des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de +fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes +espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près +disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement... +le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute +son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais +alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles +surgissent à chaque pas. + +Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol +qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables, +les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les +pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de +chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il +reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous +venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres +de vieilles routes. + +Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut +malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de +nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (_peones camineros_) +se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans +un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur +construction grandiose. + +Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant +l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne +peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres +yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent +le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile +descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement +les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la +marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière +l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des +routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_, à tel +point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers +champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son +titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une +automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est +autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussière ni de +boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel! + + [42] Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées + par le charroi autour de chaque grande ville. + +Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords +de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs +invraisemblables[43] et devient une véritable gêne tant pour la +rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs. + + [43] J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la route + de Murcie à Lorca. + +Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu +fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin +au grand détriment des pneumatiques. + +Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que +je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes +passables, bonnes et excellentes,--on arrive à une moyenne de +qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous +nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons +trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes +vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement +conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient +impraticables. + +Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les +anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps +antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque +des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par +le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire +là où elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La +conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne +possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant +ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite +fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer +à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A +ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant +connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment +adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance +puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays +si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de +merveilles de la nature et des hommes! + +Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre +temps ni vos peines. + +Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous +aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration! + +Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation +arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres, +qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant +de choses. + +Curieusement aussi vous étudierez les monuments des autres +civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces +pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui +constituent l'histoire de cet État. + +Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de +nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et +ces nuits profondes d'étoiles et de rêve! + +Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à +l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez +enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour +voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède +tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins. + +Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles +merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable +souvenir. + + * * * * * + +Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour +regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait +l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les +sauvages forêts du massif Central. + +Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides +de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous +regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume +des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or +d'Andalousie! + + Lyon, le 23 mars 1908. + +[Illustration] + + + + +INDEX ALPHABÉTIQUE + + + A + + Aguilar, 125 + + Alamo (rio del), 169 + + Albaycin, 105, 109 + + Alberique, 55 + + Alcala de Guadaira, 142, 155 + + Alcala la Real, 123 + + Alcarazas, 27 + + Alcazar de Séville, 148 + + Alcoy, 59 + + ALGÉSIRAS, 172 + + Alhambra de Grenade, 96, 115 + + ALICANTE, 64 + + Almendralejo, 228 + + ANDALOUSIE, 83 + + Antequeruela, 105 + + Anuar (sierra del), 122 + + Azulejos, 37 + + + B + + BARCELONE, 16 + + Basques (les), 283, 284 + + BASQUES (provinces), 284 + + Bayonne, 284 + + Baza, 88 + + Béhobie, 282 + + Benicarlo, 29 + + Benicassim, 33 + + Berruguete (Alonso), 101, 268 + + Béziers, 6 + + Biarritz, 283 + + Bidart, 283 + + Bidassoa (la), 281 + + Boissons glacées, 53 + + Bourg-Madame, 10 + + Bullones (sierra de), 210 + + BURGOS, 270 + + + C + + Cabezon, 269 + + Cabra (rio), 125 + + Cabra (sierra de), 125 + + Cabra, 125 + + CADIX, 156, 161 + + Camas, 221 + + Campina (la), 130 + + Canal de Castille, 269 + + Carmona, 140 + + Carrasquetta (col de la), 63 + + CASTELLON de la PLANA, 34 + + CASTILLE (Vieille), 265 + + CASTILLE (Nouvelle), 236 + + CATALOGNE, 13 + + Cervantès, 267 + + Chiclana de la Frontera, 167 + + Chirivel (rio), 83 + + Christophe Collomb, 165 + + Cid (le), 40, 272 + + CORDOUE, 127 + + Courses de taureaux, 216 + + Crevillente, 71 + + Cullar de Baza, 84 + + Cullar (sierra de), 84 + + + D + + Darro (rio), 105, 112 + + Denia, 36 + + Douanes, 11, 282 + + Douro (rio), 267 + + + E + + Ebre (l'), 26 + + Ecija, 138 + + Elche, 69 + + Escorial de Abajo, 259 + + Escorial de Arriba, 259 + + Escurial (l'), 259 + + Espagnolet (l'), 245 + + Estancias (sierra de las), 84 + + ESTRAMADURE, 227 + + + F + + Faisans (île des), 281 + + Fernan Nunez, 126 + + Flamenco, 145 + + + G + + Généralife, 107 + + Génil (rio), 106, 112, 139 + + GIBRALTAR, 176 + + Gibraltar (détroit de), 180, 210 + + Giralda de Séville, 151 + + Gitanos, 92 + + Gonzalve de Cordoue, 136 + + Goya, 246 + + Grao (le) de Valence, 49 + + Gredos (sierra de), 233 + + GRENADE, 96 + + Guadalantin (rio), 80 + + Guadalete (rio), 158 + + Guadalquivir (rio), 127 + + Guadarrama, 265 + + Guadarrama (sierra de), 265 + + Guadiana (rio), 228 + + Guadiana Menor (rio), 87 + + Guadix, 90 + + Guadix (rio), 90 + + + H + + Hospitalet, 25 + + Huerta de Valence, 37 + + + I + + Idiazabal, 279 + + Italica, 223 + + Irun, 281 + + + J + + Janda (laguna de la), 169 + + Jarana (sierra de), 93 + + JATIVA, 56 + + JEREZ, 156, 212 + + Jijona, 63 + + Jucar (rio), 55 + + + L + + La Carlota, 138 + + La Marina, 35 + + La Nouvelle, 7 + + La Plana, 35 + + La Rabida, 165 + + La Ribera, 35 + + Leon (isla de), 160 + + LORCA, 80 + + Los Santos, 227 + + Luisiana, 140 + + Luna (sierra de la), 171 + + + M + + Machuca (Pedro), 99 + + MADRID, 237, 256 + + Manzanarès (rio), 237, 258 + + MERIDA, 228 + + Miranda de Ebro, 276 + + Mojados, 266 + + Molins de Rey, 20 + + Montesa (rio), 56 + + Montlouis, 9 + + MONTPELLIER, 4 + + Morena (sierra), 227 + + Mosquée de Cordoue, 132 + + MURCIE, 73 + + Murillo, 165, 245 + + + N + + NARBONNE, 6 + + Navalcarnero, 237 + + Navalmoral de la Mata, 233 + + Nevada (sierra), 113 + + + O + + Olmedo, 266 + + Oranges, 35 + + Oria (rio), 280 + + Orihuela, 72 + + Oroncillo (rio), 275 + + Oropesa (province de Castellon), 32 + + Oropesa (province de Tolède), 233 + + + P + + Palancia (rio), 37 + + Palos, 165 + + Pancorbo (gorges de), 276 + + Péages, 12, 277 + + Perche (col de la), 9 + + PERPIGNAN, 8 + + Pézenas, 6 + + Pisuerga (rio), 269 + + Pizarre (François), 232 + + Prades, 8 + + Prado (musée du), 244 + + Priego, 124 + + Processions, 49, 74 + + Puerto de Lumbreras, 81 + + Puerto Real, 159 + + Puerto de Santa Maria, 157 + + Puycerda, 10 + + + R + + Ribas, 13 + + Ripoll, 14 + + Ronquillo (el), 224 + + Routes, 58, 221, 286 + + + S + + Sagonte, 37 + + Saint-Jean de Luz, 282 + + Saint Sébastien, 280 + + San Fernando, 160 + + Santiponce, 223 + + Secco (rio), 38 + + Segura (rio), 73 + + Serpis (rio), 61 + + SÉVILLE, 142, 216 + + Silla del Moro (le), 107 + + + T + + Tage (le), 232 + + TANGER, 181 + + TALAVERA de la REINA, 236 + + TARIFA, 171, 211 + + Tarifa (cap de), 180 + + TARRAGONE, 22 + + Têt (la), 8 + + Tinto (rio), 165 + + TOLÈDE, 247 + + Toldos, 153 + + TOLOSA, 280 + + Torquemada, 269 + + TORTOSA, 26 + + Tosas (col de), 13 + + Totana, 78 + + Triana (faubourg de), 221 + + TRUJILLO, 232 + + Turia (rio), 38 + + + U + + Uldecona, 29 + + Utrera, 155 + + + V + + VALENCE, 38 + + VALENCE (province de), 29 + + VALLADOLID, 267 + + Vega (la), 106 + + Veger de la Frontera, 168 + + Velasquez, 244 + + Velez Rubio, 83 + + VICH, 15 + + Villacastin, 265 + + Villafranca de los Barros, 228 + + Villafranca del Panadès, 21 + + Villaviciosa, 237 + + Villefranche de Confient, 9 + + Vins, 212 + + Vinaroz, 29 + + VITORIA, 277 + + Vivens (sierra de), 62 + + + Y + + Yuste (Monastère de), 233 + + + Z + + Zarcillo, 74 + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie + +RUE GARANCIÈRE, 8 + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 *** |
