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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
+sont marqués =ainsi=.
+
+
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ en Automobile
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.=--Lyon,
+ 1905. A. Rey et Cie, éditeurs.
+
+ =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs.
+
+ =Un voyage à Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie,
+ éditeurs.
+
+
+
+
+PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12599.
+
+
+[Illustration: LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE]
+
+
+
+
+ PIERRE MARGE
+
+ LE TOUR
+ DE L'ESPAGNE
+ EN AUTOMOBILE
+
+ ETUDE DE TOURISME
+
+ _Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte
+ d'après des photographies de l'auteur_
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ 1909
+
+
+
+
+Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+Published 16 July 1909.
+
+Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
+approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
+
+
+
+
+_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et
+dévoué, ces lignes sont dédiées._
+
+ Pierre MARGE.
+
+
+
+
+LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE
+
+
+Théophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: «Il faut
+visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la
+Russie en hiver.»
+
+Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage
+en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant
+que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas
+manqué de me dire:
+
+--Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur
+y est torride, insupportable.
+
+--Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.
+
+--Vous attraperez des insolations.
+
+--Nous nous coifferons de larges panamas!
+
+--Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante,
+vous serez dévorés par les petites bêtes.
+
+--Nous emporterons de la poudre insecticide!
+
+--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne
+pourrez achever votre voyage.
+
+--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et
+dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement
+mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.
+
+C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs
+voyages en automobile j'ai trouvé de gens--auxquels je ne demandais
+rien du tout--qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On
+dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester
+ceux qui partent.
+
+Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du
+mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me
+disait:
+
+--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point
+de routes et sur les rivières point de ponts.
+
+Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je
+répondis:
+
+--Ah! bah! vous y êtes allé?
+
+--Non, mais on m'a dit!......
+
+Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous
+attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes
+préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment
+de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement
+promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et
+difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté
+sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport
+que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées
+curieuses nous attendaient!
+
+Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen
+des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails
+abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_,
+dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient
+démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes
+espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit
+voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent
+réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse.
+L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois
+d'août à dessein.
+
+Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions
+infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin
+d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits
+difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin
+d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière
+de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable
+d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au
+moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire
+étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au
+sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque,
+contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications
+qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.
+
+
+ Dimanche, 11 août 1907.
+
+Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire
+de mon lit.
+
+Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier,
+toute gaie et si vibrante...
+
+Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est
+une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le
+général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade
+à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps
+d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à
+présent prendre quelque repos.
+
+Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde
+des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment
+chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus
+complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées.
+Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure
+que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière
+tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à
+point avant d'arriver à Tarifa.
+
+A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente
+route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens
+d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!
+
+La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche
+vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé.
+La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont
+l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune
+fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter
+là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter
+aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...
+
+_Pézenas_ est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à
+l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie
+de tous les commis voyageurs en vins.
+
+La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce
+ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La
+plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut
+voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.
+
+_Béziers_ est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de
+la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la
+ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale,
+l'effet est très pittoresque.
+
+Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des
+années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer
+et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de
+barques chargées de tonneaux.
+
+_Narbonne_: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade,
+où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur
+Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que
+se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A
+voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants
+tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues
+et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le
+gouvernement de la République!
+
+La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais
+si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement
+la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très
+véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.
+
+Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe
+de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets
+de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur
+nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le
+mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!
+
+On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que
+Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise,
+était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au
+quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit
+sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de
+ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité
+d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.
+
+A gauche la mer, les étangs.
+
+Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se
+dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les
+_Pyrénées_.
+
+La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une
+espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout
+est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!
+
+_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez
+insignifiante. La vieille ville, située au bord de la _Têt_, a
+cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands
+ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant
+soleil de leur pays.
+
+Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche
+de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont
+fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les
+hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure.
+La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre
+toujours dans les pays montagneux.
+
+A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans
+les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus
+ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons
+un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types
+inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!
+
+_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spécimen de petite ville
+du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses
+étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge
+étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement
+curieux.
+
+A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des
+Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route
+aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts
+sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître
+et disparaître le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantôt
+a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse
+délicieusement.
+
+_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne française_,
+est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle
+prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est
+dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.
+
+On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_
+(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien
+à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut
+maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne
+des Pyrénées.
+
+_Bourg-Madame_[1] est le dernier village français. C'est ici que sont
+les douanes, française en deçà du pont sur _la Raour_, espagnole
+après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la
+douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique
+hôtel de Bourg-Madame, l'_hôtel Salvat_, qui est d'une simplicité
+que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à
+notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état
+de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant
+jusqu'aux anciens peuples pasteurs.
+
+ [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomètres.--J'indique les
+ distances kilométriques étape par étape. Les chiffres que je
+ publie sont rigoureusement exacts: ils ont été contrôlés jour par
+ jour au moyen d'un compteur kilométrique vérifié lui-même très
+ souvent. Les distances sont comptées du centre de la ville de
+ départ au centre de la ville d'arrivée pour plus d'exactitude.
+ En Espagne ce contrôle présentera un très réel intérêt, car les
+ cartes de ce pays sont souvent erronées.
+
+
+ Lundi, 12 août.
+
+De l'autre côté de la frontière, tout près, _Puycerda_ dresse sa
+silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de
+la _Cerdagne espagnole_.
+
+Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en
+Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de
+plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir
+de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt
+minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi;
+il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste
+généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien
+le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et
+traverser la frontière juste pendant les courts instants durant
+lesquels elle se trouve ouverte.
+
+Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait
+inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous
+aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans
+peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9
+heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur;
+mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure
+espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols
+retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions
+pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en
+Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9
+heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme
+il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son
+guichet.
+
+Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!
+
+Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers
+voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la
+voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus
+servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs
+soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux
+énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors
+quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.
+
+Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions
+Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans
+ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes
+les barrières.
+
+Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant
+nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des
+Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot _Obstaculo_
+et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route
+nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un
+gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous
+expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route,
+nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_.
+
+La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant
+plus de 20 kilomètres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mètres),
+d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur
+le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les
+prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie;
+du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
+montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers
+détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.
+
+Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs
+lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul défaut
+est d'être très poussiéreuse.
+
+_Ribas_, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La _Posada Rotlat_
+est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole,
+c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir,
+épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place
+dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre
+qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un
+certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses
+innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais
+les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!
+
+Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très
+poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll
+et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière
+et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai
+eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence
+attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière
+qu'en France dix autos.
+
+Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de
+fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le
+paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.
+
+Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur
+charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer
+l'auto; est-ce que cela durera?
+
+Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens
+sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français;
+il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont
+pour le moins autant français qu'espagnols.
+
+_Vich_ nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède
+la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants,
+sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une
+bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.
+
+Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci
+des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre
+gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus.
+La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on
+peut un passage au milieu du sable et des cailloux.
+
+Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est
+plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières,
+les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel
+on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure
+extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et
+cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée.
+Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages
+compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la
+capitale de la Catalogne.
+
+Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille,
+nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de
+larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous
+amènent à la _Plaza Cataluña_ où se trouve l'hôtel que nous avons
+choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes
+de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les
+pavés de _Barcelone_[2].
+
+ [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomètres.--_Route_: assez
+ bonne dans les Pyrénées jusqu'à Ribas. Très mauvaise de Ribas
+ à Ripoll. Excellente de Ripoll à Vich. Médiocre après Vich et
+ horrible pendant les 8 derniers kilomètres avant Barcelone.
+
+L'_Hotel Gran Continental_ où nous descendîmes est dans une des
+meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle
+place de Catalogne et à l'angle de la _Rambla_; cet hôtel est luxueux
+et cher, mais d'une propreté douteuse.
+
+Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous
+débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire
+un copieux dîner à _la Maison Dorée_, établissement très chic de
+la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française,
+puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première
+reconnaissance pédestre autant que digestive.
+
+Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus
+vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues
+sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et
+abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont
+animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways,
+très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et
+sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien
+attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les
+boulevards comme des météores.
+
+Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument
+moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la
+langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles
+inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est
+française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.
+
+
+ Mardi, 13 août.
+
+Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne
+de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de
+famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La
+Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe,
+traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va
+se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique,
+paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché
+qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle.
+C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande
+ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est
+sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se
+préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que
+journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel
+les promeneurs circulent au milieu des parfums.
+
+Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne
+ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom
+générique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et
+qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone
+sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte
+comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein
+développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.
+
+La _Cathédrale_ est un bel édifice gothique; malheureusement tous
+les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice
+est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet
+produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé,
+la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de
+l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent
+très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du
+plus pur gothique de toute beauté.
+
+Nous avons fait une agréable promenade dans les _Parque y Jardines de
+la Ciudadela_, vastes jardins publics très ombragés qui renferment
+une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes
+revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone
+est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de
+Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une
+très intense animation produite par la foule de navires qui viennent
+y apporter leur tonnage.
+
+A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous
+quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est
+fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil:
+c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière
+dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un
+navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A
+moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une
+allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse
+ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de
+freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de
+temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser
+par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
+déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour
+une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.
+
+L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres,
+jusqu'au delà de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu
+2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à
+l'heure.
+
+Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par
+endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.
+
+On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus
+lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de
+vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,
+l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe
+dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en
+rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour
+rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces
+montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.
+
+C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra,
+ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la
+panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai
+pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste
+ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.
+
+Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à
+perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc
+romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus
+loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le
+tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui
+servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis.
+C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur
+et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore
+représentant deux captifs.
+
+Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans
+_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la
+façade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ réunit tous
+nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous
+avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.
+
+ [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomètres.--_Route_: épouvantable
+ de Barcelone à Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu'à Tarragone.
+
+
+ Mercredi, 14 août.
+
+Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de
+la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le
+soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathédrale_. La
+cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus
+beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais
+trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y
+faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère,
+on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières
+espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans
+toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu,
+on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent
+les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le
+cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair
+et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on
+vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint.
+Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à
+nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond
+plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une
+d'elles est particulièrement curieuse: c'est la _Procesion de las
+ratas_, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de
+rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple
+charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort
+des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres
+ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.
+
+Après la cathédrale nous allons voir les _Murailles cyclopéennes_.
+L'antique _Tarraco_ était une ville ibérienne déjà florissante aux
+temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants
+l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe
+encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les
+Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces
+murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne,
+ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc
+assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.
+
+Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons
+descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais,
+en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en
+amphithéâtre.
+
+Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a
+permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement
+ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute
+une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans
+lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air
+absolument satisfait.
+
+A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères
+chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été
+impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils
+fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un
+bâtiment très quelconque, vers le port.
+
+La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne
+en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne
+croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure
+qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont
+bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.
+
+_Hospitalet_ est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse
+à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la
+masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des
+flots.
+
+La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend
+continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer;
+elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants
+et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller
+lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin
+tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement
+de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend
+parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de
+hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe
+de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux,
+il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de
+la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment
+rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil
+et chaleur.
+
+Nous pénétrons dans le large delta de l'_Ebre_, contrée fertile et
+admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment
+puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces
+roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les
+Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute
+l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui.
+Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses;
+imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de
+moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal
+amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur
+tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés
+à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue
+au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins
+godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées
+à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du
+fleuve.
+
+C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville
+de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la _Fonda de
+Europa_ pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement
+engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant
+dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse
+fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait
+prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi
+jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.
+
+Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins
+d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop
+riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai
+remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans
+ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange:
+un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large
+qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe
+effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin
+dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage
+de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une
+gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage;
+je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me
+verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.
+
+Nous nous sommes munis à Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons
+dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre
+disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté
+de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et
+d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne,
+les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont
+garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas
+d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur
+action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours,
+même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.
+
+Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner
+la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues
+tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin
+nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages
+conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de
+ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des
+siècles.
+
+En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route
+continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents
+et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que
+tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général
+de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
+en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre
+époque.
+
+Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous
+rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu
+en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent
+désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont
+tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
+nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de
+grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
+approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une
+borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de
+Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.
+
+_Vinaroz_, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux
+maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.
+
+_Benicarlo_: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a
+plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches
+à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête
+quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est
+sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille
+et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
+cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté
+dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne
+pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à
+tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique,
+les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous
+éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures
+automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:
+_sombrero_ à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire,
+caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au
+genou par des flots d'étoffe.
+
+En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui
+rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est
+un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait
+demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté,
+puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps
+de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la
+curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation
+automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.
+
+La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale
+maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que
+nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine
+terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.
+
+Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud.
+La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant
+Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et
+qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air
+comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous
+fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux
+tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que
+nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous
+plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût
+pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le
+dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable
+oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était
+établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux
+raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils
+furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore
+tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de
+pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps,
+oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes
+tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4].
+
+ [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomètres.--_Route_: assez bonne,
+ mais souvent poussiéreuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gués
+ entre Tarragone et Tortosa.
+
+
+ Jeudi, 15 août.
+
+Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos
+lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.
+
+Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont
+les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de
+dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier
+nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui
+cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
+maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait
+plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à
+présent!
+
+La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au
+milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge,
+de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui
+cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol
+est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits
+pendant qu'il en reste encore.
+
+Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient
+déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé
+tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage,
+puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans
+interruption.
+
+Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà
+_Benicassim_, qui s'étale coquettement comme une baigneuse
+nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom
+bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons
+carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de
+son dôme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument
+mauresque.
+
+Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions
+gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir
+les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire
+la haie sur notre passage.
+
+A _Castellon de la Plana_ notre arrivée bouleversa littéralement la
+ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes
+toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute
+cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence.
+Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous
+arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour
+étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma
+aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où
+nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours
+avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute
+pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement
+vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de
+toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis
+à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables,
+c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie:
+figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.
+
+Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que
+l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une
+aussi prodigieuse quantité de moutards.
+
+En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est
+devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de
+Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche
+digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première
+vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie
+et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence!
+Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce
+satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je
+le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et
+ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en
+mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous
+cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur
+les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent
+incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.
+
+Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt
+la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous
+sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en
+hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le
+pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes
+hier, et finit à _Dénia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers
+s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_
+au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont
+un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de
+grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera
+sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à
+Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en
+outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait
+parfum, essences, boissons.
+
+Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et
+s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette
+saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le
+feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois
+les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de
+grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un
+usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de
+l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa
+complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou
+se dessèchent.
+
+Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de
+délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver,
+c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres
+qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante
+couche de poussière!
+
+_Sagonte_, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît
+au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons
+décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique
+métropole des Ibères, la _Saguntum_ des Romains, dont la résistance
+acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais.
+C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
+appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de
+Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de
+poussière ici de votre temps?
+
+Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant
+que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts
+plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves,
+tantôt aiguës.
+
+La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol
+rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est
+couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la
+_huerta_ de Valence.
+
+Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants,
+c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence
+il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle,
+tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de
+15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68
+kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.
+
+Il est midi. Nous pénétrons dans _Valence_[5] en franchissant sur
+un pont le rio _Turia_, à sec, comme une rivière espagnole qui se
+respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous
+avons passés, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus à sec bien
+entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte
+dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanquée de deux énormes
+tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.
+
+ [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomètres.--_Route_: bonne d'Oropesa à
+ Castellon, épouvantable de Castellon à Valence.
+
+ C'est autour de Valence que j'ai trouvé les routes les plus
+ mauvaises de toute l'Espagne.
+
+Nous descendons au _Grand-Hôtel_, calle de San Vincente; nous y
+trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement
+exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse
+qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et
+de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer
+l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec
+quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim,
+nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais
+qu'était surtout en la circonstance: un bain.
+
+Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger
+notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur
+dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de
+Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans
+laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un
+rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.
+
+Valence, la _Valencia del Cid_, a conservé un cachet mauresque très
+marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les
+Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures
+en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin
+indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée
+depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les
+Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq
+siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe
+et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la
+plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement
+conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence
+en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de
+domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court
+intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête
+temporaire de Valence par le Cid.
+
+_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz
+Campeador_, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de
+Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire
+du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous
+le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le
+prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid
+de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi
+don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils,
+les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants,
+dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne
+catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et
+l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et
+des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la
+Galice et une partie du Portugal[6].
+
+ [6] _Chronique du Cid_; Séville, 1548.
+
+Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux
+roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres.
+Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de
+leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don
+Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit
+à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui
+de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge
+qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.
+
+Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège
+de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
+toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de
+Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir
+trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit
+pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte
+que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de
+Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à
+ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le
+Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par
+les courtisans contre le valeureux chevalier.
+
+Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et
+mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux
+combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire
+ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition,
+avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur
+de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans,
+le bannit de son royaume.
+
+Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa
+fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à
+Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que
+s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.
+
+Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée
+et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient
+ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les
+Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse
+qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes
+arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte
+de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée
+_Colada_. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes
+du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques,
+razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un
+si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus
+longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque
+nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt
+parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda
+pardon et honneurs.
+
+Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre
+le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en
+empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]:
+
+«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa
+coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les
+provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société
+de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en
+croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les
+contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les
+roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment
+où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous
+un Rodrigue[9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue
+la délivrera.»--Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit
+penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait
+bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son
+amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par
+son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»
+
+ [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy.
+
+ [8] L'an 488 de l'hégire ou l'année 1087 de notre ère.
+
+ [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolède que les Maures
+ firent leur apparition en Espagne.
+
+En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis
+lors Valence s'appela Valencia del Cid.
+
+Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son
+entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour
+lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa
+disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et
+ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats
+lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de
+plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant
+Valence pour la reprendre aux infidèles.
+
+Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes
+pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce
+fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus
+fameuse épée: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques années
+après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de
+nouveau à regagner leurs vaisseaux.
+
+Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa
+mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses
+derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants,
+leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il
+voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps
+possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il
+avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que
+les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il
+voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à
+remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes
+ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut
+laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une
+formidable invasion arabe.
+
+La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours
+après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit
+des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit
+la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les
+flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé
+de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de
+fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de
+bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par
+leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait
+toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés
+et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait
+apportés.
+
+Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée;
+sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à
+la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation
+devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures
+s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement
+après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient
+la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de
+l'invincible chevalier porté par son cheval _Babieca_[10].
+
+ [10] En 1909.
+
+Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros
+légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en
+puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus
+intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle
+grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa
+vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits
+d'après des documents authentiques.
+
+Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la
+permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux
+cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc
+du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains
+qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande,
+Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs
+poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
+poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:
+
+«Je veux celui-ci.--Son parrain s'écria: _Babieca_ (_imbécile_)! vous
+avez mal choisi.--Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et
+aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur
+lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].»
+
+ [11] _Chronique du Cid_, chap. 11.
+
+Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en
+reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au
+rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.
+
+Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'_Alameda_, où nous avons
+vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville
+espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade
+publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la
+population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du
+soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de
+long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio
+Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue
+construction à dix arches d'origine mauresque.
+
+A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se
+dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la
+même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée
+d'ombrages, nous nous trouvâmes au _Grao_, le port de Valence.
+
+C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse,
+fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces
+curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe
+inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges,
+de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute
+une série de sous-processions, de processions partielles, qui se
+promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents
+et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On
+voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits
+d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et
+d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée,
+suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés
+qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un
+détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche
+lente et triste.
+
+_Villanueva del Grao_ est un port tout à fait moderne, sûr et
+bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe
+mandarines, oranges, citrons et raisins.
+
+Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont
+installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
+
+De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes
+nous installer dans un café de la _calle de la Paz_, la nouvelle et
+la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant
+nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici
+vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi;
+il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est
+toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
+
+
+ Vendredi, 16 août.
+
+Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au
+soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
+
+La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement:
+un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La
+plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une
+pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel
+édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou _Tour
+du Miguelete_ est extrêmement original; une grosse tour trapue,
+octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au
+sommet du clocher s'agite régulièrement _le Miguelete_, la cloche
+de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta.
+C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient
+une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant
+la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place,
+siège le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque
+qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous
+les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu
+d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout
+le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations,
+réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu
+d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont
+le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée
+dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne
+ont eu la même intelligence!
+
+Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_,
+le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien
+Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le
+plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,--la salle de la
+Bourse,--il y a un hall immense supporté par une série de colonnes
+aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse
+et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris
+autant que charmés devant pareille merveille.
+
+Non loin se trouve une des portes de la ville appelée _les Torres de
+Cuarte_; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble
+assez approchant des Torres de Serranos[12].
+
+ [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrâmes hier.
+
+Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin
+Botanique_ où se trouvent réunies une grande quantité d'essences
+rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle
+nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés,
+les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont
+effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce
+que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le
+rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du
+geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté,
+commodité ou confort sont superflus!
+
+En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse
+surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai
+volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
+boissons glacées, _bebidas helladas_, rafraîchissent très
+suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des
+touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement
+outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement
+de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il
+de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons
+glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges,
+absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_,
+_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_,
+_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_.
+
+C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse
+clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si
+intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on
+dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement
+puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il
+devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel
+est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a
+le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne
+faire qu'un avec le soleil.
+
+Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je
+m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
+
+Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent
+midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je
+ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités
+sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter
+toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons
+décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
+
+C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures
+après midi.
+
+En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que
+pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de
+kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
+
+A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du
+chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce
+festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés
+à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des
+provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
+
+Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on
+distingue le paysage comme en plein jour!
+
+_Alberique_ est traversée au milieu d'un concours de peuple immense
+que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre
+passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites
+villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!
+
+Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau
+dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a
+disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne
+quitterons plus jusqu'à Alicante.
+
+Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une
+autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que
+par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter
+ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un
+complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à
+propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui
+est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre
+l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné
+d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en
+est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon
+si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure
+entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit
+chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,--_le
+rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile,
+avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers
+s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter
+de ce qui venait de se passer.
+
+Encore quelques kilomètres et c'est _Jativa_.
+
+Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole
+composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui
+déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de
+clartés, nous apercevons des _patios_ éclairés à giorno où s'agitent
+des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non
+moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et
+bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont
+noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On
+n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de
+dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de
+tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes
+villes, et encore!
+
+Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on
+dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale.
+Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante.
+
+Il est minuit, nous ne désirons que des lits.
+
+Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par
+suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux
+fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur
+les billards!
+
+Nous finissons par dénicher une _posada_ dans laquelle on nous offre
+les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos
+propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois
+hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et
+sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens
+qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la
+fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose
+en moins encore.
+
+Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante
+pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de
+l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy,
+ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.
+
+L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse
+sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant
+accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux
+murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne
+et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.
+
+Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre
+famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en
+donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des
+meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du
+dessin.
+
+La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol
+très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse
+dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce
+qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont
+généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont
+fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur
+considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et
+filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent
+les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou
+en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se
+peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un
+rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
+à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent
+coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large.
+Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer,
+j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies
+de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
+pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!
+
+Nous sommes arrivés à _Alcoy_[13] à 3 heures du matin.
+
+ [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomètres.--_Route_: très mauvaise de
+ Valence à Albérique. Médiocre d'Albérique à Jativa (un gué).
+ Bonne de Jativa à Alcoy.
+
+Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un
+ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir
+entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est
+obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la
+nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser
+quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont
+libérateur.
+
+Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite
+lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogeâmes et qui
+obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda
+sur la grande place de la ville où nous attendait la _Fonda del
+Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy,
+l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner
+que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du
+moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.
+
+[Illustration: ALCOY]
+
+
+ Samedi, 17 août.
+
+Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.
+
+Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues
+qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule
+le _Rio Serpis_ dont le cours régulier fait marcher de nombreuses
+usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de
+couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
+les «belles valences».
+
+C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au
+fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes
+et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
+et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte
+plus de 30 000 habitants.
+
+L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges
+espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites
+mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.
+
+Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous
+mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.
+
+La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la
+meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons
+du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une
+agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée.
+De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit,
+mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous
+faire voir distinctement le paysage.
+
+Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que
+les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable
+brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est
+levé, la chaleur commence.
+
+Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite
+et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la _Sierra de Vivens_.
+Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand
+cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière
+de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et
+pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes.
+Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers!
+Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines
+gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement
+semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous
+avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors
+nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les
+femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des éventails; eh bien!
+à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles
+s'éventaient!
+
+Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous
+atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'où l'on a une très
+belle vue sur cette région de montagnes.
+
+L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets
+sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en
+rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui
+couvrent Alicante.
+
+_Jijona_, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons
+étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux
+château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des
+oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville
+qui paraît importante et assez riche.
+
+Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune
+végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien
+cultivées.
+
+En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se
+fait moins bonne.
+
+Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14],
+jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition
+de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux
+immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.
+
+ [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomètres.--_Route_: assez bonne (un
+ peu poussiéreuse).
+
+Il est 5 heures et demie du soir.
+
+Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, récemment
+ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter
+de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel,
+voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France,
+ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les
+perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est
+parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation,
+le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée.
+Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut,
+en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.
+
+Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers,
+est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du
+jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la
+musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas
+helladas dans les nombreux cafés ou cercles.
+
+Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les
+palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes
+d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient
+encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.
+
+J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1º
+j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici
+en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne
+sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on
+en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier,
+dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent
+absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
+tous gagner le gros lot; 2º la grande distraction des élégants qui
+passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre
+aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les
+demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux
+cirages!
+
+Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à
+Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient
+leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme
+féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes,
+depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont
+elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église,
+elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide,
+elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles
+ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles
+s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la
+promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez
+elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté!
+L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
+vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une
+minute en repos.
+
+
+ Dimanche, 18 août.
+
+Alicante m'a plu énormément.
+
+C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le
+tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux
+séjour d'hiver pour les malades.
+
+[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE]
+
+La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues
+et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons
+sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air
+mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de
+la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir
+l'Espagne au temps des Maures.
+
+Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et
+les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très
+arabe.
+
+Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de
+taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
+fardées outrageusement.
+
+L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se
+promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses
+blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du
+tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château
+de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur
+particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec
+le bleu sombre de la mer.
+
+Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et
+_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils
+produisent sont succulents, mais chauds, chauds!
+
+A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il
+nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante.
+Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais
+quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!
+
+Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés.
+C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette
+désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure
+du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les
+vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de
+rêve.
+
+La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres,
+mais pour rester toujours très poussiéreuse.
+
+A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord
+quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs
+pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.
+
+Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt,
+mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant,
+on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques
+instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés
+là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La
+route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de
+toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers
+le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe:
+«dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau
+bienfaisante.
+
+Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit
+la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de
+blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent
+de rose. Un véritable coin d'Afrique!
+
+Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de
+cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux
+haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville
+merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.
+
+[Illustration: ELCHE]
+
+_Elche_ s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même
+une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les
+habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites
+maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque
+paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles
+étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste
+d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens
+temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même
+style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient
+puissamment implantés dans ce pays.
+
+La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et
+bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais
+forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une
+netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les
+moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
+
+_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un
+air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques
+étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché,
+les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement
+au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes
+des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être
+presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
+l'Afrique?
+
+Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
+
+La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est
+excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de
+voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants
+cavaliers maures.
+
+On arrive ainsi à _Orihuela_, ville importante bâtie au milieu d'une
+huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis
+une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne
+rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne;
+c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste
+étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se
+faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre
+chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de
+rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur
+l'auto pour nous tirer d'embarras.
+
+Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est
+tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne.
+C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le
+dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès
+aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre
+africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis.
+Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour
+qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer
+que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de
+chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
+
+Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape
+fixée pour le coucher.
+
+Nous arrivions bientôt à _Murcie_[15] où l'_Hotel Universal_ nous
+ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et
+propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels
+d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de
+discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est
+une grande bâtisse située sur la place _San-Francisco_ et au bord de
+la _Segura_, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!
+
+ [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomètres.--_Route_: assez bonne, mais
+ poussiéreuse.
+
+
+ Lundi, 19 août.
+
+Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute
+l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9
+heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que
+le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il
+fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on
+peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est
+parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus
+près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à
+Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on
+est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont
+de véritables morsures.
+
+Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une
+promenade dans la ville.
+
+Une grande _cathédrale_ à façade rococo frappe tout d'abord nos
+regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui
+se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très
+spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme
+Florence, par son clocher.
+
+Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'_Ermita de Jésus_
+pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité
+de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté
+et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la
+semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes
+chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant
+Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés
+d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues
+habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont
+généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus
+remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes;
+l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour
+de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle
+exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession.
+Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner
+à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur
+ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les
+plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués
+sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous
+ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il
+est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se
+partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que,
+malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent
+pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.
+
+C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec
+le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à
+mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces
+sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant,
+puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans
+la même œuvre.
+
+Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol
+_Zarcillo_, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture
+espagnole et le premier dans son genre.
+
+Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste
+esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur
+la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage
+se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos
+yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était
+offert.
+
+N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on
+voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous
+suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y
+est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence,
+Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes,
+originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant
+attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un
+instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit
+dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on
+ne se lasse jamais.
+
+Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne
+d'Espagne!
+
+Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi?
+Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à
+dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée.
+Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade,
+il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne
+en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons
+depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre,
+d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre
+ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.
+
+Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite
+faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes
+exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la
+verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable
+marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons
+et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
+absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune
+espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils
+ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble
+presque un particulier accoutrement.
+
+Nous sommes rentrés en ville en passant devant la _Plaza de Toros_,
+vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.
+
+A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil,
+sous la capote entièrement déployée.
+
+On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée
+de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout
+d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route
+reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche
+de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes
+espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles
+vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque
+l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au
+cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus
+longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le
+plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.
+
+Nous traversons _Totana_ sous un soleil brûlant; nos gosiers sont
+desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la
+rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un
+plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du
+garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme
+soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient
+déjà au tréfonds de nos estomacs.
+
+A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il
+y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en
+soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je
+crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record
+de toutes les poussières!
+
+On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière,
+devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de
+cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
+moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la
+poussière joue tous les rôles de l'eau.
+
+La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride
+et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau;
+la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux
+feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes
+grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec
+plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas
+faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes
+passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante
+expérience.
+
+D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de
+la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les
+fruits donnent lieu à un assez important trafic.
+
+La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux
+conservent une large place dans la culture de ces terres.
+
+Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de
+grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une
+colline que domine un grand château mauresque, traversée par le _rio
+Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants.
+
+Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble
+détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue
+au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes
+les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui
+sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu,
+vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles
+succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des
+grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier
+château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.
+
+Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà
+enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions
+soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A
+gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous
+prenons, c'est la direction de Grenade.
+
+Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.
+
+Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes
+conviendra admirablement pour y établir notre camp.
+
+Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent
+nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les
+auberges des villes que nous traversions. Cette question est
+parfaitement juste et je vais y répondre.
+
+Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent,
+nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées
+pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande
+confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que
+nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde
+raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de
+bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un
+tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous
+avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable
+que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec
+les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées
+dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas,
+que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous
+satisfaire?
+
+Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine
+la route; la table.. oui, nous avons une table et un service
+complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal
+(tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les
+lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.
+
+Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de
+lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
+spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis
+reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien
+vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.
+
+Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners
+en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et
+qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc,
+les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts
+et nous reprîmes notre route.
+
+Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et
+désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord,
+puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a
+abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas
+échelons des sierras aux maigres végétations.
+
+Nous passons ainsi à _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la
+chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il
+fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!
+
+Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons déjà
+reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué
+les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville
+on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la
+vallée du _Chirivel_, bornée à droite et à gauche par deux hautes
+sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de
+la lune; ce sont, à droite, la _sierra de Cullar_, à gauche, la
+_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes
+montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va
+vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme
+s'il faisait jour.
+
+La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle,
+car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en
+plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le
+sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur
+lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme
+la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de
+Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le
+mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici
+que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il
+tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de
+troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le
+roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_.
+
+Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais
+vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu;
+c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien,
+Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite,
+il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et
+plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage
+par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière
+électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus
+petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent
+toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les
+chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité
+doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.
+
+Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses
+fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un
+caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde
+descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des
+pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux
+canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une
+demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.
+
+A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une
+rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y
+a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend
+à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour
+regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
+d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit.
+La lune vient de se cacher!
+
+Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous
+une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour
+maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les
+deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant
+sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto
+touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout
+à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au
+travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords,
+combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas
+affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi
+résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous
+passâmes enfin.
+
+Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25
+pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin
+se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route
+espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans,
+décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue
+aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces
+chemins en Espagne, et sur de courts trajets.
+
+Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il
+arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios
+qui, par leur réunion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios
+non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque
+un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné
+un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent,
+c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route
+vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous
+successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire
+différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de
+roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et
+circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles
+et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être
+cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous
+n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le
+chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres
+en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le
+sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.
+
+Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je
+l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore,
+et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements
+dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont
+en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route,
+bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans
+quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana
+Menor!
+
+Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'étape:
+il est une heure du matin.
+
+_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le
+choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda
+Granadina_. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale,
+simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins
+bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie
+de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre
+caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que
+nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta
+finalement entre les... pattes des puces.
+
+Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre
+disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était
+haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre,
+scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut
+passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!
+
+Je me souviendrai longtemps de Baza[16].
+
+ [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomètres.--_Route_: assez bonne en
+ général, mais extrêmement poussiéreuse de Murcie à Puerto de
+ Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras à Cullar de Baza.
+ Vieille route dangereuse pendant 6 à 7 kilomètres après Cullar,
+ caniveaux, deux grands gués. Bonne en arrivant à Baza.
+
+
+ Mardi, 20 août.
+
+Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout
+aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le
+second était immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette)
+aux champignons, qui était certainement très proche parente des
+omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable
+à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin
+zoologique de Barcelone.
+
+Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du
+soir.
+
+Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une
+montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville
+noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint
+les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions
+élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La
+route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant
+seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans
+d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux.
+A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes
+habitées par des gitanos.
+
+On descend enfin dans la large vallée où coule le _rio Guadix_. Le
+paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient
+verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.
+
+_Guadix_, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée
+au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois
+que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus
+fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la
+désolation des déserts d'où l'on sort.
+
+Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans
+la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps
+surmontée de son _Alcazaba_ mauresque.
+
+De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est
+l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du
+terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous
+les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles
+que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix,
+il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres
+qui séparent cette ville de Grenade.
+
+Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est
+barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à
+l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés
+qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux,
+qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru
+infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut
+complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut
+travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous
+étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux
+savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de
+l'autre côté de l'obstacle.
+
+Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du
+même genre.
+
+Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à
+gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser
+le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous
+suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto
+n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en
+un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin
+notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.
+
+On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de
+terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques
+rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement
+retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous
+côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de
+ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands
+et petits, mâles et femelles; c'étaient des _gitanos_. J'arrêtai
+ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes
+entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne
+connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points
+d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points
+d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang
+étranger.
+
+Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air
+mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils
+n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant
+notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur
+particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines
+septentrionales: nous les quittâmes.
+
+Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de
+l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade,
+mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de
+voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des
+montagnes.
+
+Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Après avoir été navigateurs
+nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien
+plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles
+abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison
+est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans
+interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement
+on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement
+dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte,
+on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
+route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros
+bourdon.
+
+Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le
+désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
+toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une
+arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous
+descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable
+garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que
+d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles
+de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses
+détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui
+semblent appartenir à l'empire de la Mort.
+
+Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet
+saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante
+encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant
+de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les
+kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera
+jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre
+des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt
+à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout
+là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au
+sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement
+le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces
+hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur
+notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand
+triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la _sierra
+Nevada_ avec son diadème de neiges éternelles.
+
+Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se
+précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au
+flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore
+beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là
+après la moindre pluie.
+
+Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens
+Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les
+pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il
+ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons
+d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures
+du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard
+tout neuf, nous stoppions à _Grenade_[17] devant l'_Hôtel de Paris_.
+
+ [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomètres.--_Route_: bonne de Baza à
+ Guadix. Après Guadix dangereux caniveaux et deux gués. Excellente
+ dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gué.
+
+L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme
+lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable
+boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques.
+Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne
+le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en
+Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants
+de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques
+accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la
+voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer;
+enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère
+que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la
+force de me fâcher.
+
+
+ Mercredi, 21 août.
+
+Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est
+d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant
+toute autre chose.
+
+Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de
+l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les
+merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des _Mille
+et Une Nuits_, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se
+dressant au sommet d'une colline boisée.
+
+Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par
+le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mérite
+de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une
+merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse
+et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus
+belle collection de pierres précieuses!
+
+Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car
+il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre
+la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention
+s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la
+civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait
+jamais connue la chaude Ibérie.
+
+Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs
+couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est
+entièrement occupé par l'_Alhambra_. D'un côté la pente s'incurve
+en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à
+l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du côté qui longe
+la vallée du _Darro_ la paroi est à peu près à pic: les murs du
+palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très
+haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur
+sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a
+une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une
+admirable vue sur Grenade.
+
+C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de
+l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des
+califes.
+
+De la _plaza Nueva_ part une étroite rue, _la calle de Gomeres_, dont
+la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit
+à la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit
+son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut
+édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès
+qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais
+ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour
+le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et
+se trouve subitement dans cette oasis.
+
+La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui,
+serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines
+chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de
+prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la
+fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
+courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de
+cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau
+à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les
+roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir
+des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée...
+mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.
+
+On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très
+gracieux édifice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le même
+artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû
+passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait,
+paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque
+pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour
+des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas
+toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à
+rester uniques et pures en leur splendeur.
+
+Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à
+gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect complètement
+féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348
+et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois
+maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las
+algives_, devant la façade du palais mauresque.
+
+Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec
+des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le
+traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est
+effectivement d'un goût très agréable.
+
+En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards
+en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de
+Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
+l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il
+démolit une partie--heureusement peu importante--des dépendances
+arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de
+Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut
+cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la
+renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût,
+de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour
+circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle
+devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux.
+Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro
+Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en
+a été le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_.
+
+La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations
+mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus,
+crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur,
+toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on
+pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.
+
+D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des
+descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout
+Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi.
+Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer
+une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je
+voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette
+succession de merveilles.
+
+C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour
+le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement
+savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte
+chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent
+encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre _Cour des Lions_
+avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu,
+la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces
+lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures
+d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des
+fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.
+
+Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés
+avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige,
+à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.
+
+La _Salle des Abencérages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle
+des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des
+Deux-Sœurs_, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée,
+la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses
+trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur
+Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un
+palais de fées.
+
+[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES]
+
+Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux
+tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances
+fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés
+en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et
+brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
+rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans
+les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit là en une
+réalité qui tient du songe.
+
+On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.
+
+L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans
+le ciel!
+
+C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation
+forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché
+et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression
+du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.
+
+Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra
+au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe:
+l'_Alcazaba_, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus
+réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme
+un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité
+effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au
+cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous
+sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une
+muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie
+l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des
+Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une
+nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus
+des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles,
+_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien château
+fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la
+foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les
+Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires
+arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons
+l'étroite vallée où coule le _rio Darro_, la rivière bienfaisante
+de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et
+canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de
+la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte
+de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant
+nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville
+de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent
+à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.
+
+Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent
+les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées
+tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro,
+couvert sur un long parcours, disparaît avant la _plaza Nueva_ pour
+ne réapparaître qu'après l'_Alameda_ et bientôt se jeter dans le _rio
+Génil_ émergeant de sa verdoyante vallée.
+
+Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts
+des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières
+toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur.
+Devant elle s'étend une vaste plaine, _la Véga_, riche et fertile,
+grande oasis au seuil du désert andalou.
+
+La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une
+irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus.
+Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme
+dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte
+méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement
+à son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, située dans
+l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la
+_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.
+
+Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus
+élevées qui montent au _Silla del Moro_[18] s'élève le tout gracieux
+_Palais du Généralife_[19]. C'était une résidence d'été des sultans
+et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux
+rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
+La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des
+salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard,
+c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et
+fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent
+une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les
+collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
+maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à
+ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse.
+Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui,
+un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.
+
+ [18] Éminence que couronne une ancienne mosquée transformée en
+ chapelle.
+
+ [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte.
+ Ce palais aurait été construit par l'un des architectes de
+ l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour à la
+ couronne.
+
+Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est
+procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans
+une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer
+le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il,
+tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes
+allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent
+au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la
+silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la
+forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout
+ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est
+donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles
+de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers
+sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous
+les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété
+de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce
+séjour de la paix et du repos le plus raffiné.
+
+Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une
+petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est
+l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le
+bien-être de ces lieux.
+
+Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures
+et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si
+dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
+différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si
+menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne
+connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.
+
+Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux
+petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles
+tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
+dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord
+ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce
+village s'appelait _Garnata_, d'où est venu Grenade, connaissance
+qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage
+de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes
+l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la
+vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une
+grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours
+Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique,
+la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines
+vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la
+maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison
+arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque
+où rien ne pouvait justifier le rapprochement.
+
+C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est
+là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que
+plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que
+l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la
+véritable Grenade des Maures.
+
+L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens
+murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps
+des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique.
+On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de
+soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air,
+est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à
+la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et
+l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse
+des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne
+des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire
+une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides
+durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages
+espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant
+ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont
+les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées
+jusqu'à nous.
+
+Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_
+conduit au _couvent de la Chartreuse_, célèbre par la richesse inouïe
+de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.
+
+En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des
+gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au
+flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin.
+Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir
+les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des
+bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la
+Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles,
+étaient autrement curieux.
+
+A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment
+où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses
+petites observations.
+
+La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la
+plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense
+cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du
+mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et
+les promenades qui bordent le rio Génil.
+
+J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent
+Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien réduits par les
+nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui
+sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Génil_
+qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent
+des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la
+sierra Nevada.
+
+La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la _Carrera
+du Génil_ à laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver
+et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le
+_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux
+charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir,
+assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil,
+devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à
+loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade:
+la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son
+imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle
+paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on
+pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main;
+les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers
+rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige
+en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle
+autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine
+circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent
+gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur
+chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont
+guère plus du costume national que le _sombrero_ à bords plats, noir
+ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire
+ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux
+aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures
+efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants.
+Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures
+entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître,
+leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques
+assez cocasses.
+
+Des _gitanas_ aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule,
+exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes
+d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles
+l'âcre odeur de leur race.
+
+Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à
+cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
+sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de
+feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir
+leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux
+fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.
+
+Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment
+répété, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau.
+Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie,
+c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans
+rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
+a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son
+liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa
+clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un
+grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a
+une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a
+même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un
+grave bourricot.
+
+Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure
+très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât
+aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons
+traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe
+quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore
+pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant
+plusieurs heures.
+
+
+ Jeudi, 22 août.
+
+Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de
+l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par
+les souverains nassérides.
+
+Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle,
+n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela
+nous a paru plus magnifique encore qu'hier.
+
+Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les
+dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils
+imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats
+ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur
+lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme
+de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils
+ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces
+galeries dignes d'un palais céleste!
+
+Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la
+restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé
+qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses
+merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles
+qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je
+revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures
+étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et
+aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et
+dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue
+ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de
+fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une
+infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles
+en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on,
+que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non,
+l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes
+les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules,
+ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description
+des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement
+correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa
+splendeur.
+
+Dans la salle des Deux Sœurs--qui doit son nom à deux grandes dalles
+de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable
+_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui
+est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent.
+Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la
+défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les
+derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des
+commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain
+d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête
+de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à
+l'expulsion prochaine.
+
+Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait
+que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir
+défait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule
+arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à
+Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne
+mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant
+à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes,
+devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du
+même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les
+_Almoravides_, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de
+l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de
+nouvelles dissensions favorisèrent la _reconquête_ castillane et
+peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour
+retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou
+mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les
+montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs.
+En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf
+le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
+Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi
+le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant
+cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que
+Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui
+construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être
+la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
+Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause
+de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées
+catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey
+chico_), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de
+remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492.
+Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où
+étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils
+emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!
+
+Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathédrale_.
+Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu
+de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois
+parties distinctes: le _Sagrario_, élevé sur l'emplacement de la
+grande mosquée des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale)
+qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques
+(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe
+le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathédrale_ proprement
+dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout;
+intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent
+à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a
+trois sacristains et par suite trois étrennes!
+
+L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la
+suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés
+à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un
+admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose
+de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne
+mauvais goût!
+
+Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête
+d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à
+gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une
+cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si
+bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs
+frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse
+des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero,
+la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges,
+leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple
+réellement différent du nôtre.
+
+Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de
+nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France
+et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des
+chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes!
+
+
+ Vendredi, 23 août.
+
+Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand
+matin.
+
+Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du
+climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes
+qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la
+voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les
+malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque
+service à leur demander.
+
+A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la
+tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous
+rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin
+ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a
+demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni
+pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48
+pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas
+de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre
+intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles
+exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir
+visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je
+ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà
+bien la fierté espagnole!
+
+Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre
+doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.
+
+Adieu Grenade!
+
+Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres;
+de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs
+de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y
+a encore de l'eau.
+
+La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces,
+on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque
+Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête
+de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en
+jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.
+
+Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les
+premiers échelons de _la sierra del Anuar_; derrière nous la riche
+Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui
+lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade
+qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.
+
+_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformément
+teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue.
+Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille;
+de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine
+renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
+se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes
+d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre
+les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse
+dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce
+qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils
+s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de
+pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement
+nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de
+l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus
+parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules
+ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur
+petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour
+happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu
+au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible.
+Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on
+suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière
+d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.
+
+Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant
+nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier
+aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente.
+Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent
+au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés,
+comme des bataillons en manœuvre.
+
+_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien
+de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir
+d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici
+nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans
+l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable
+Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes
+se font ici plus méchantes et peureuses!
+
+Après des détours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive
+à la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de
+chèvres!
+
+Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie
+comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu
+d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très
+remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du
+manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des
+pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit
+mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur,
+des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je
+ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux
+plus mauvaises routes de par ici.
+
+A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.
+
+Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs
+aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en
+pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus
+piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages
+enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes
+d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est
+l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les
+grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour
+en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans
+la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement
+on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de
+l'Espagne de jadis.
+
+Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre,
+de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à
+chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on
+n'aperçoit plus un seul arbre.
+
+_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se
+sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder
+passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.
+
+D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là
+inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme
+exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant
+sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on
+avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une
+couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent.
+Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les
+incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en
+vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser
+un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si
+gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin,
+il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que
+nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des
+kilomètres et toute plainte serait superflue.
+
+Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route
+plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le
+Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20].
+
+ [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ jusqu'à Cabra. Très mauvaise en approchant de Cordoue.
+
+On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole
+religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La
+Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains
+des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont
+défendu par une ancienne porte fortifiée, _la Calahorra_. Ce pont fut
+construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200
+mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains.
+Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la
+province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et
+aux deux Sénèques.
+
+Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du
+Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la
+chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de
+la plus belle vue panoramique de la ville.
+
+De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive.
+Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de
+la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche,
+la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux
+colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de
+l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont.
+A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et
+montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.
+
+A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore
+assez bien conservés.
+
+Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle
+notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent
+percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est
+restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède
+que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver
+des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous
+ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le
+labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux
+_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la
+mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une
+rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'_hôtel
+Suisse_, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.
+
+C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus
+élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la
+règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la
+journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à
+midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à
+remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre
+évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien
+aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
+L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme
+à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train;
+or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de
+glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes
+qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a
+même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville,
+c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,--ce
+qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Séville manque le départ,
+tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.
+
+Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.
+
+Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement
+irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est
+aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de
+blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité
+aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.
+
+Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le
+nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque,
+métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous
+les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était
+alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville
+d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.
+
+En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin à sa brillante
+fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes,
+les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait
+de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance
+des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer
+l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et
+la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui
+l'emportèrent avec eux.
+
+Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle
+est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants
+qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en
+un trop vaste habit.
+
+Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés
+conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est
+exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui
+furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses
+sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les
+Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles,
+reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme
+s'ils en étaient sortis d'hier seulement.
+
+Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes
+de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la
+pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons
+peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si
+l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre
+des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop
+de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en
+construire de nouvelles.
+
+Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des
+maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses
+habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant
+la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles
+supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs
+qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très
+proprement vêtus me demander _cinco centimos_.
+
+Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.
+
+L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon
+chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des
+merveilles du monde.
+
+La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation
+arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
+résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.
+
+C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la
+demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière.
+Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt
+d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est
+l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté.
+C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec
+l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de
+tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.
+
+L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle
+qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est
+la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes,
+symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de
+la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes
+allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond
+uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine,
+remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On
+conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être
+incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée
+de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes
+omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en
+rien l'harmonie générale.
+
+Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il
+y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances,
+jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute
+encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.
+
+Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre.
+Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de
+mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les
+sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.
+
+On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines
+ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent
+tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères,
+aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.
+
+Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler
+la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se
+perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut
+s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de
+l'islam.
+
+Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était
+chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains
+qui en ont fait leur tanière.
+
+Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable,
+l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je
+l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait
+attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds,
+détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de
+la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais
+goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse
+dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la
+mosquée.
+
+Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le
+palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place
+d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument
+leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art
+le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une
+faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a
+nullement nui à la beauté de ceux qui restent.
+
+Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu,
+un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie
+du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même
+Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale
+au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour
+l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce
+que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous
+construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant
+n'existe nulle part dans le monde.»
+
+
+ Samedi, 24 août.
+
+La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au _Paseo del Gran
+Capitan_, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général
+Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495
+et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le _Grand
+Capitaine_. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et
+de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants
+de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux
+heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de
+faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des
+Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont
+ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés
+d'escopettes et de _navajas_!
+
+La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage
+bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et
+maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point
+trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible
+qu'on le prétend en France!
+
+L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!...
+Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre
+légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous
+de tout ne se vérifie toujours pas.
+
+A 4 heures du soir, en route pour Séville.
+
+Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux
+pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route
+par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui
+forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou,
+nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours
+l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier.
+Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente,
+malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin.
+Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes,
+trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser
+de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une
+affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40
+kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
+
+On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va
+principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous
+sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies
+silhouettes.
+
+Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le
+soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au
+printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps
+c'est le spectacle désolant du vide infini.
+
+_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons
+basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
+
+On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route
+devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville
+toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnommée _la poêle à frire de
+l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement
+caressant!
+
+La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade,
+qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes
+bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable
+cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient
+consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il
+faut pour frire!
+
+La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue;
+ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses
+maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de
+petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres;
+ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du
+soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les
+murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes.
+Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des
+minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.
+
+Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des
+anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites
+où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.
+
+Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.
+
+_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que
+de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent
+comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces
+brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer
+avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
+peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien
+tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!
+
+La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de
+laquelle se cache _Carmona_. Après un dernier virage, l'auto, lancée
+comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est
+une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville
+était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son
+apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux
+assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une
+population compacte et remuante.
+
+_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait
+_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a
+découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande
+quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter.
+Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar
+mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses
+maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air
+absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.
+
+On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien
+conservé et très grandiose.
+
+Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit
+qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce:
+poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de
+kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement
+l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.
+
+De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la
+route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante
+empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant
+on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans
+les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces
+villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres
+étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.
+
+Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule
+après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à
+son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore
+au-dessus de son ancien séjour.
+
+L'Espagne fut arabe.
+
+Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les
+villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez
+lesquels son sang se reconnaît encore.
+
+L'Espagne est restée arabe.
+
+Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le
+caractérise à cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_,
+petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers
+de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des
+maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres
+écrasant les grains.
+
+C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous
+viendrons chercher bientôt.
+
+Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les
+trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes
+donc tout près de _Séville_. En effet, voici venir au-devant de nous
+quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique,
+s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons
+de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés,
+animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place
+plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense,
+sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une
+autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et
+enfin nous stoppons devant l'_Hôtel de Madrid_[21].
+
+ [21] CORDOUE--SÉVILLE: 149 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu'à Carmona,
+ détestable de Carmona à Séville.
+
+Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et
+luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y
+est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est
+détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une
+fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des
+fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios
+espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que
+cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans
+les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à
+colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque
+aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine
+renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs
+inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément
+d'appétit qui était résulté de cette vision.
+
+
+ Dimanche, 25 août.
+
+Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et
+Séville l'Andalousie riche.
+
+Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est
+commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir,
+que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires,
+en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes
+boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées,
+d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent
+avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un
+agréable séjour au milieu du désert andalou.
+
+Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue,
+c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la
+ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de
+vigueur, a su rester capitale.
+
+C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se
+sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville
+a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à
+Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en
+tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne
+_flamenco_.
+
+Le mot _flamenco_ a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol
+a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure.
+Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant,
+du cri, de la bestialité; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont
+les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements
+obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de
+coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas,
+et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros,
+tout cela est flamenco!
+
+Cette disposition particulière de caractère est générale chez
+l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez
+l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se
+puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population
+sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.
+
+Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous
+sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et
+leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en
+font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France
+aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros
+sont Andalous.
+
+Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs
+qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps
+souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs
+cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le
+chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un
+œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur
+la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes;
+dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio
+que possède toute maison d'Andalousie.
+
+Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une
+cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de
+colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage,
+elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un
+velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
+dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques
+l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille
+à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards
+des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui
+est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la
+plus grande partie du temps.
+
+L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle
+devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une
+aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom
+primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir
+de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se
+disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville
+éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César
+passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se
+souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de _Civitas
+Sibillæ_, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.
+
+Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en
+première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque
+temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat
+de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248,
+mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était
+appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête.
+Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi
+un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
+découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui
+pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.
+
+Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son
+Alcazar.
+
+L'_Alcazar_ de Séville n'est pas un aussi précieux monument de
+la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par
+les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses
+restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but
+par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, _Pierre
+le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
+son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup à la
+réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle
+la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les
+travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers
+descendants espagnols.
+
+ [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ était le demi-frère de
+ Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Français de Duguesclin, il
+ réussit à s'emparer du trône de Castille sur lequel Pierre avait
+ largement mérité son surnom par des cruautés sans nombre. Henri
+ de Transtamare vainquit son frère qui, dans la bataille, perdit à
+ la fois la couronne et la vie.
+
+L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une
+forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,...
+les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très
+hautes murailles.
+
+A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à
+l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série
+de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux
+conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt
+de la copie d'art que de l'art proprement dit.
+
+Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se
+plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément
+modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour
+qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.
+
+Nous errâmes longtemps dans ces _délices des rois mau-au-au-res_.
+Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées
+de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant
+là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront
+mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers
+et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de
+repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le
+repos du corps, la satisfaction des sens.
+
+Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[23], la
+_cathédrale_ est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette
+fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût.
+C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale
+de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui
+soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une
+coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est
+pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée
+par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes
+gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont
+se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux
+et imprécis au-dessus du chœur de la _capilla mayor_. Il faudrait
+des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de
+cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture
+et de sculpture.
+
+ [23] Les Espagnols ont appelé _style mudéjar_ la forme de l'art
+ arabe qui fleurit encore pendant de longues années après la
+ reconquête catholique.
+
+Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté
+la _Giralda_ produit un effet si superbe!
+
+La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique.
+Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur
+l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour
+du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet
+d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette
+(_giraldillo_) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est
+le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième
+siècle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a
+près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale
+au voyageur la capitale de l'Andalousie.
+
+Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant
+la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le
+soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent
+de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur
+les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation
+vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la
+cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où
+peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou
+civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air
+crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des
+estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses
+commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en
+faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il
+y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année
+comme cela!
+
+_Majos_ et _Majas_ s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse
+et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la
+journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios,
+arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont
+interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_,
+immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le
+Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc
+Marie-Louise.
+
+Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne
+joyeuse et bourdonnante.
+
+
+ Lundi, 26 août.
+
+Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs
+de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas
+autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières
+y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter
+singulièrement les regrets de mon ami Adrien!
+
+Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite
+les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes.
+Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite
+_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des
+cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses
+tentes ou _toldos_ allant d'une maison à l'autre et qui la protègent
+complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous
+de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y
+rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la
+jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur
+qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des
+gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en
+quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs
+retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque
+récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant
+une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne
+sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas,
+les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours
+la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent
+curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.
+
+Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout
+le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants
+de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres
+touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent
+par se gratter aussi!
+
+Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté
+_l'Hôtel de Madrid_, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte
+maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras,
+Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga,
+Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut
+changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route
+nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que
+la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant
+accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur
+plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire
+suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir
+ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200
+kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela
+près!
+
+Il faut refaire jusqu'à _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par
+laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route
+royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure,
+quoique bien raboteuse encore.
+
+On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo à l'air cossu,
+mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de
+véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au
+milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une
+route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de
+loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la
+vitesse.
+
+Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au
+milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas
+le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de
+grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces
+troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne
+manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu
+cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur
+comme dans du beurre!
+
+En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques
+kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
+pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont
+si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de
+Barbarie.
+
+Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrêter; la ville, jolie et
+riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape
+au retour.
+
+Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de
+nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun
+poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés
+auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout
+exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les
+Espagnols de là-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation naïve qui
+nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller
+pour demander notre chemin.
+
+Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie
+du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de
+petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_.
+Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.
+
+Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant
+derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit,
+sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière
+éclatante à la nuit sombre et sans lune.
+
+Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement,
+plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous
+viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.
+
+Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée,
+c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une
+interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais
+encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette
+ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé
+nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à
+Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la
+ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse
+l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au
+commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne
+route.
+
+_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien
+spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de
+Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de
+caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est
+située au bord du _Rio Guadalete_ et à son embouchure dans l'Océan,
+ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et
+bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de
+descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs
+centaines d'années avant Jésus-Christ.
+
+En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete,
+d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie
+de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous
+apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui
+semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout
+de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés,
+nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre
+l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à
+l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux
+suivant l'état de la route.
+
+Celle-ci continue cependant toujours très roulante.
+
+_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants
+prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de
+Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgré
+leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent
+déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des
+œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les
+travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement
+le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années
+avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait
+caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que
+soupirent les pneus.
+
+Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous
+et poussière.
+
+En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent
+fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas
+atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à
+notre but.
+
+Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras;
+brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais
+salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons
+un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis
+l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les
+lumières d'une nouvelle ville.
+
+C'est _San-Fernando_ qui continue la série des ports de la baie.
+Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses
+sœurs très brillamment éclairée.
+
+Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre
+ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des
+deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau,
+hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan
+gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit
+rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de
+quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large
+souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol
+horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.
+
+A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes
+espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la
+fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!
+
+Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans
+lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je,
+une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé
+de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les
+garde-boue aux murailles.
+
+On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et
+ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'_Hôtel de Cadix_ qui a eu
+l'honneur de réunir tous nos suffrages[24].
+
+ [24] SÉVILLE--CADIX: 164 kilomètres.--_Route_: détestable de
+ Séville à Alcala; médiocre d'Alcala à Utrera; très bonne d'Utrera
+ à Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomètres avant Jerez;
+ mauvaise de Puerto-Real à Cadix.
+
+Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant
+au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance
+à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend
+agréablement.
+
+
+ Mardi, 27 août.
+
+_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville,
+dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les
+Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant
+Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit
+territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et
+longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer.
+De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues
+verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a
+obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a
+fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
+aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une
+physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins
+tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs
+miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes
+et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des
+nuits étoilées sur l'Océan sans limites.
+
+Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses
+maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel
+badigeon blanc.
+
+Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui
+charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie,
+c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer
+son brillant aspect, l'ont-ils surnommée _la Taza de plata_, la tasse
+d'argent.
+
+Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de
+bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut
+toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait
+bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire
+encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci
+qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir
+d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les
+Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
+furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même
+commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et
+y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix
+était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les
+villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis
+l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et
+dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de
+l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions
+espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse
+les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître
+la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle
+n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte
+progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son
+trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix
+depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son
+ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui
+va toujours s'appauvrissant.
+
+Le _Port_ est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées,
+où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort
+intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi très
+grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture
+de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.
+
+Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le
+tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
+ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés
+au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un
+tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
+nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui
+reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud,
+la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real,
+La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme
+un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux
+flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable.
+Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se
+perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la
+pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir,
+plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure
+du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'où
+Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, _La
+Rabida_, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.
+
+Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite
+que nous avons faite à la petite église de _Santa Catalina_, située
+dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile
+de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernière
+œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son
+échafaudage et mourut des suites de cette chute.
+
+Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles
+petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple
+très original. Les _gaditanes_ effrontées avec leurs grands châles à
+franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement
+jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance;
+Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par
+leur beauté et leur... désinvolture.
+
+Je recommande tout spécialement la cuisine de l'_Hôtel de Cadix_,
+elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée
+d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel,
+suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait
+des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de
+Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus
+loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant
+achevé, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le
+Môle_ et la _Porte de Mer_ nous débouchions sur la digue.
+
+Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir
+d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour
+du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous
+les feux du ciel.
+
+La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan
+immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se
+rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de
+la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs
+éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des
+quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux
+côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de
+7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines.
+Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la
+mer pour l'aller porter au loin.
+
+Après avoir traversé _San Fernando_, on atteint rapidement la
+bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras.
+
+Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio
+profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les
+marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de
+bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant
+avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons,
+la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive
+par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue
+voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il
+nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen
+d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous
+pûmes franchir ce mauvais passage.
+
+_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal
+bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions
+traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région,
+elle doit son appellation de _de la frontera_, à ce qu'à une époque
+du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des
+derniers États mauresques.
+
+La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en
+s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi
+bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême
+Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus
+et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis
+elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes,
+sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux
+de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
+marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval.
+
+Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les
+montagnes qui bordent la côte.
+
+_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perché sur
+sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que
+d'être situé non loin du célèbre _cap Trafalgar_, où Nelson perdit
+la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on
+laisse à gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce
+dans une gorge étroite où l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis
+après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et
+grandiose.
+
+Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de
+gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le
+bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à
+cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amérique du Sud;
+ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.
+
+On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous
+trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et
+sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un
+cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au
+milieu de ces solitudes!
+
+Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en
+douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite
+pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et
+de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie
+de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et
+sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des
+proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par
+hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres
+à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à
+payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement
+notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un
+pneumatique.
+
+La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est
+l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure
+nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là
+quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des
+kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous
+l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que
+des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un
+homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service,
+que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...
+
+Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux
+ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le
+bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons
+après un arrêt de trois quarts d'heure à peine.
+
+Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans
+l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des
+chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes
+qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, _le détroit de
+Gibraltar_.
+
+En suivant la côte nous gagnons _Tarifa_.
+
+_Tarifa_ est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus
+bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout
+de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en
+face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là
+devant toute proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu du
+détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la
+navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier
+aux vagues de l'Océan Atlantique.
+
+Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève
+sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans
+la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous
+l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage
+illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage
+sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même
+temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une
+longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar
+qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté
+de la baie d'Algésiras.
+
+Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant
+constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de
+l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait une illumination. Au
+bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et
+délabrée: c'est _Algésiras_[25].
+
+ [25] CADIX--ALGÉSIRAS: 122 kilomètres.--_Route_: mauvaise de
+ Cadix à Chiclana, excellente de Chiclana à Algésiras.
+
+Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Hôtel Reina
+Christina_, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au
+milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer.
+
+
+ Mercredi, 28 août.
+
+L'_Hôtel Reina Christina_ est cet hôtel qui abrita la troupe
+nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à
+la trop fameuse Conférence!
+
+Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel
+moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un
+immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre
+toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit
+et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est
+composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant
+se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé
+un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin
+de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le
+couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage
+afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que
+les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts
+possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre
+et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les
+façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
+en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on
+a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les
+perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le
+plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement
+fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en
+est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel
+rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous
+l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous
+ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu
+par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement
+français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des
+garçons espagnols complaisants et polis.
+
+La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée
+durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar,
+qui présida le diplomatique cénacle.
+
+Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis
+précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de
+l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base
+de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné
+vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400
+mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un
+nid de fourmis et tout hérissé de canons.
+
+La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar.
+La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise
+qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre
+lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence!
+
+Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit:
+c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain.
+
+Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien
+que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y
+a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la
+flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude
+combattent les Maures fanatisés,--nous espérons ne pas retrancher
+de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter.
+Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer
+à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise.
+Nous verrons bien.
+
+Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un
+voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent
+d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger
+qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas
+seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte
+des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils
+n'habitent plus.
+
+En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à
+visiter Gibraltar.
+
+Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une
+demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar.
+
+A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus
+en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de
+tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite
+bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher
+abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le
+dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.
+
+_Gibraltar_ en elle-même est une ville peu intéressante.
+L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en
+sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà
+qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville
+espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi
+de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou
+touristes.
+
+La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte
+six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!
+
+On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent
+la proximité du Maroc.
+
+Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées.
+Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés
+anglais et parmi eux un croiseur français, le _Du Chayla_, venu
+s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne
+qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats
+de la Conférence d'Algésiras!
+
+A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville
+qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire,
+de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit
+et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de
+charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde
+peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place
+forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.
+
+Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable
+amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui
+s'enfonce comme une lame effilée au cœur du détroit, à quelques
+kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive
+africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du
+passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment
+des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou
+en sortir!
+
+Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il
+paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls
+représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été
+faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés,
+mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un
+seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une
+partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de
+les tuer.
+
+En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois
+c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue
+ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne;
+cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond
+grisâtre formé par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant
+et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes
+qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation,
+le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la
+courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose
+et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille
+impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé,
+traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel
+domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.
+
+La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'œil inoubliable;
+c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste
+aient amenées devant mes yeux.
+
+Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le
+spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord
+on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la
+ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis
+peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée,
+changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient
+pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les
+montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible
+scintillait sous le regard de la lune.
+
+
+ Jeudi, 29 août.
+
+Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie
+peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il
+nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du
+_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme,
+qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar,
+Algésiras et Tanger.
+
+Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet
+admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le
+rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux
+ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront
+toujours.
+
+Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont
+les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre
+deux continents!
+
+Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de très près la côte espagnole qui
+fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et
+blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques,
+dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque.
+
+Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on
+a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et
+affadissantes, le cœur de bien des passagers se soulève maintenant
+en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à
+cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers
+et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer
+n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte.
+Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages
+navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce
+monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource
+que de me réfugier dans une philosophique pipe!
+
+Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe
+et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de
+sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles
+ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la
+colline verte, _Tanger_ apparaît à nos yeux ravis.
+
+Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si
+impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails
+de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se
+précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or.
+
+La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force
+de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui
+viennent nous chercher pour nous conduire à terre.
+
+Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature,
+sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond
+et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront
+accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage
+et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui
+nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un
+perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement
+se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui
+vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous
+déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une
+vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques
+elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore
+à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui
+est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations
+indescriptible.
+
+Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine
+bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes,
+bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent
+épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements
+sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs,
+vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante.
+Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écœurante.
+Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de
+septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop
+violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux
+cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de
+relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces
+sauvages pour les faire taire.
+
+Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels
+européens; le meilleur est l'_Hôtel Continental_, simple mais
+confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et
+ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.
+
+En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la _Porte
+de la Mer_, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites
+et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement
+maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite,
+roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu
+d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des
+ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent
+sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez
+passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible
+de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un
+autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans
+trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel.
+
+Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut
+naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne
+pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir
+comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel
+Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie
+par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et
+silencieux.
+
+Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que
+la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une
+sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux
+de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été
+se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc
+causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre
+amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme
+des héros!
+
+Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques;
+de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi
+eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le
+_Jeanne d'Arc_ qui nous protège de sa présence contre le fanatisme
+des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur
+laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du
+port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail.
+Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement
+sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute
+interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et
+de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un
+bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous
+parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies
+de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt
+dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai
+jamais entendu crier autant.
+
+A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie
+dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui
+s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète
+à Médine.
+
+Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous
+nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous
+flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant
+dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale
+encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople!
+Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune
+voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois
+peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont
+pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et
+turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens,
+Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des
+Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de
+nègres dont certains du plus magnifique noir.
+
+Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des
+escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied
+dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis
+marcher dans un tas de choses innommables!
+
+Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques;
+l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe
+pas ici, ou tout au moins est fort atténuée.
+
+A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur
+la _Casbah_. C'est une place, située au point culminant de la ville,
+et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le
+_palais du Sultan_, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous
+avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la
+_prison_ où l'on nous présenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli
+qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en
+tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément
+de l'argent, le _palais de la Trésorerie_ dont l'intérieur est un
+fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de
+l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des
+soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de
+martial.
+
+Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines,
+leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut
+cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient
+parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères
+d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule;
+depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que
+l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance
+de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au
+Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue.
+L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel
+recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés
+donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les
+Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques
+au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les
+Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui
+se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques
+civilisés et tolérants!
+
+Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont
+sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine
+faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain
+s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares
+germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger
+fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au début
+du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent
+du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer
+en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte
+méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une
+infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à
+l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le _Maghreb
+el Ahksa_ ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc
+est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours
+des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés
+par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes
+merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays
+si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes
+d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du
+Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les
+descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés
+d'autrefois.
+
+De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable
+sur toute la blanche ville.
+
+Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant
+et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe,
+telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue,
+Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les
+abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les
+frelons ont pris leur place.
+
+Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture
+n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y
+voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des
+ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs
+longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent
+l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun
+des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans
+la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir
+la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée,
+voire dans une boutique.
+
+Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le
+camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales
+et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent
+quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux
+uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne
+manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est
+rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés,
+sans boutons, maculés.
+
+A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre
+fenêtre nous vîmes les _muezzins_ appeler à grands cris les fidèles à
+la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de
+nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque,
+se prosternent longuement.
+
+Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes,
+20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un
+assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races;
+parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le
+nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés
+dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre
+appréciable; à peu près pas d'Allemands.
+
+Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le _Petit
+Zocco_, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus
+exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française,
+anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à
+l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on
+puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les
+chrétiens, c'est le quartier des affaires.
+
+Ce quartier européen est, en somme, surtout français.
+
+L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand,
+malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré
+la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient
+avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui
+décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne.
+
+L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence
+du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à
+Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est
+la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine
+colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de
+l'Européen, du sauvage que du civilisé.
+
+Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de
+proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frère du Sultan régnant.
+Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de
+biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?
+
+On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux
+tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de
+Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses
+enfants.
+
+Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et
+de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort
+bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces
+craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la
+plupart des Européens.
+
+Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger.
+La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et,
+de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces
+mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la
+malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que
+toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est
+leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens
+passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays,
+offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces
+pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente
+de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus.
+
+Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité
+mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus
+chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir
+vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation,
+afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides
+aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit
+est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre
+de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle
+tout est montre et vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore
+révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés;
+bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du
+progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le
+pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique
+méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes
+cosmopolites.
+
+Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure
+aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur
+tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent
+l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon,
+est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent
+le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent
+d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilège
+du turban vert.
+
+ [26] _Hadji_ est le titre réservé aux seuls musulmans qui ont
+ accompli le pèlerinage à La Mecque suivant les conditions
+ prescrites par les saintes écritures.
+
+Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algérien, était
+aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était
+splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de
+l'ombre du capuchon.
+
+Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire
+autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies.
+
+Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très
+rare; la foule ne porte que le burnous et le fez.
+
+Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être
+pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très
+vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre
+indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine
+nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument
+nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on
+veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous
+précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses
+bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue.
+
+Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec
+celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes
+de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme.
+Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à
+aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les
+rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin
+de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la
+nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants
+sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs
+vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles
+et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent
+les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne
+sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un
+tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées
+passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur
+des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent
+nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues
+encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là
+pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont
+flairé des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs maîtres en
+furieux abois!
+
+Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses.
+L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de
+labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est
+perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette
+ville qu'on sait rebelle à nos mœurs et à notre race.
+
+Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent
+moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont
+pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de
+mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons;
+alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines!
+Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous
+ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel!
+
+Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle,
+mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux
+de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur
+lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses
+de café maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien
+entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef
+des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet,
+mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon
+équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose
+n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis
+resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses _houris_
+aux faces de lune!
+
+Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers
+instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde
+de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel
+tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des
+Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes
+heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme
+variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une
+certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste.
+
+Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens;
+les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à
+divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient
+pour accompagner la musique.
+
+Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert
+où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des
+tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard
+de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque
+peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et
+d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables,
+dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent
+et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques
+et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles
+dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le
+ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa
+brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres
+doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et
+encore est-ce bien alors le repos pour eux?
+
+Enfin malgré l'heure avancée,--il est près de minuit,--notre cortège,
+toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend
+ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées
+mauresques. Il faut bien tout voir!
+
+Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et
+plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette
+spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui
+entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide
+et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre
+étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises
+boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de
+l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous
+la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze
+ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien
+faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et
+taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un
+peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs
+gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs,
+profonds, veloutés, immenses!
+
+A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les
+scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour;
+c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
+que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une
+succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement
+sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui
+s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme
+une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord
+revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux;
+quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était
+devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout
+voir!
+
+Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite
+regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu
+de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la
+conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.
+
+
+ Vendredi, 30 août.
+
+Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous
+vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar.
+Nos Africains empilaient les pauvres bœufs dans de grands bateaux
+plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait
+ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes
+de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants
+regardaient de leur œil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans
+leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
+Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement
+suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument
+dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
+pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes
+hurlaient.
+
+Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville.
+On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides,
+nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous
+serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui
+entoure Tanger.
+
+[Illustration: PANORAMA DE TANGER]
+
+Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent.
+Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très
+douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses
+montures.
+
+Nous suivons la _rue des Chrétiens_, la plus belle et la plus animée;
+ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture
+pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à
+côté de la _Grande Mosquée_, dont l'accès est interdit aux infidèles
+que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que
+par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout
+reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit
+Zocco_, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.
+
+Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe
+dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le _Grand Zocco_.
+
+Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est
+soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement,
+de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
+riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur.
+Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut
+consciencieusement faire une étude ethnographique.
+
+On y voit des _Kabyles_ à l'air farouche, armés d'un long fusil et
+vêtus du burnous blanc, des _Maures_ à la face impassible qui se
+drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des
+_Juifs_ indigènes barbus et tout de noir vêtus, des _Bédouins_ à
+demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale,
+esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau
+noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des
+enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à
+la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et
+puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un _fez_
+et des pantoufles.
+
+Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y
+vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là
+qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux.
+
+La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre
+par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est
+surtout rococo.
+
+Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de
+jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en
+dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la
+Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville.
+
+Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien!
+C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures
+y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse
+couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que
+le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette
+discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le
+répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que
+la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la
+route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres.
+Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur,
+est tout simplement une piste de chameaux.
+
+Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons
+dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et
+d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des
+premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes
+entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres
+en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les
+airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand.
+Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs
+palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de
+tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.
+
+Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des
+outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui
+semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs
+épaules.
+
+Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent
+de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de
+Barbarie.
+
+Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine,
+en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le
+premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin,
+bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi
+philosophiques que ceux d'Espagne.
+
+Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone
+réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu
+des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère,
+sauvage et fanatique.
+
+Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le
+sable fin des dunes qui bordent la baie.
+
+Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous
+ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers
+Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître
+sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou
+fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.
+
+Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie dans le soleil. Un
+grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin
+cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur
+toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines
+fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre
+qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade
+actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité
+européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le
+phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge
+porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau
+mourant de la civilisation mauresque.
+
+Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière
+et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et
+le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le détroit en nous balançant
+désagréablement.
+
+Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour
+à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent
+hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup
+d'œil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles
+choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par
+les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur,
+entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
+heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau
+si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle
+changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre
+de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit
+lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux
+projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci
+traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme
+en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers
+intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives
+et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables
+grondements.
+
+
+ Samedi, 31 août.
+
+Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le
+voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
+allons désormais remonter au nord.
+
+A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'hôtel Reina
+Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la
+baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto
+commençait à gravir les pentes de la sierra.
+
+Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la
+nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux
+absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un
+panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit
+gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme
+sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure
+la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui
+émaillent la côte, _Algésiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la
+Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre
+anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière
+à l'atmosphère transparente des pays du Sud.
+
+Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est
+nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord
+du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit
+toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons
+sont constamment tempérés par une douce brise.
+
+La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges.
+Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne;
+l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de
+lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de
+joie dans le paysage un peu sévère.
+
+Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu,
+il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les
+hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en
+Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du
+côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne
+au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan
+les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives
+s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un
+boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les
+maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui
+se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires.
+C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est
+la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse,
+leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et
+s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers,
+lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des
+mouches, se succèdent sans interruption.
+
+On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès
+en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller
+donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.
+
+Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce
+dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà
+parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
+coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail
+gardés par les pâtres à cheval.
+
+Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette
+route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse
+des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en
+France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que
+la première fois.
+
+Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de
+Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles
+de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers
+rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes
+villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà _Jerez_[27].
+
+ [27] ALGÉSIRAS--JEREZ: 148 kilomètres.
+
+Nous avions résolu de faire étape dans cette ville où nous ne nous
+étions pas arrêtés en allant. Nous nous sommes établis à l'_Hôtel de
+los Cisnes_; on y mange la véritable cuisine espagnole, des piments,
+des tomates et du _puchero_, mais bien apprêtée et proprement servie.
+C'est le meilleur hôtel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
+bien meublées et propres, aussi les puces qui y ont élu domicile
+sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes exceptés, l'hôtel
+de los Cisnes serait parfait.
+
+Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne,
+elle doit sa richesse, comme sa célébrité, à ses _bodegas_, ses
+fameuses caves d'où elle exporte dans le monde entier ce vin que
+les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dénommons _Xérès_ en
+France. A vrai dire, ces dénominations sont purement génériques,
+car les vins de Jerez sont de crus nombreux et très différents les
+uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins
+couleur de paille jusqu'à ceux qui empruntent au caramel sa teinte
+de vieil acajou. Les crus les plus célèbres sont l'_Amontillado_, le
+_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les délices
+de la crapule de Séville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le
+_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux,
+sirupeux, très chargés en alcool et qui forment le noyau principal de
+l'exportation de Jerez.
+
+Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce
+peuple en absorbe de si grandes quantités qu'il a trouvé plus simple
+d'être son propre fournisseur, si bien que de très nombreuses bodegas
+de Jerez sont maintenant la propriété des maisons anglaises.
+
+Les vins d'exportation, ou vins doux, possèdent de 12 à 15 degrés
+d'alcool, ils sont obtenus par exposition préalable des raisins à
+l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agréable qui
+rappelle la noisette et possèdent cette particularité de se foncer en
+couleur en prenant des années, contrairement à nos vins français qui
+pâlissent en vieillissant.
+
+Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornées et peintes de
+frais, les magasins renferment des foules de choses chères, les
+habitants promènent des habits somptueux, et des bijoux de Péruviens
+ornent de grosses bedaines, chose très rare en Espagne où les hommes
+sont généralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe
+éclatant encadre une foule majestueuse de riches propriétaires
+auxquels viennent se mêler les officiers de la garnison.
+
+ Dimanche, 1er septembre.
+
+Nous avions projeté de rester à Jerez jusqu'au coucher du soleil,
+mais l'homme propose... Une affiche aperçue hier soir dans le patio
+de l'hôtel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carré de
+papier tentateur annonçait pour aujourd'hui dimanche une _corrida
+de toros_ à Séville. Rien ne pouvait dès lors nous retenir ici;
+nous résolûmes d'être à Séville pour déjeuner. Pensez donc! Voir
+une course de taureaux en Espagne était l'un des points importants
+de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'à
+présent. Mais assister à cette course à Séville, la métropole de la
+tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions osé prétendre.
+
+A 8 heures du matin, nous disions adieu à la ville des bodegas
+et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin
+avoisinant Jerez, défoncée par les charrois vinicoles, nous roulions
+à belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans
+procédaient à la cueillette des fruits barbelés: au moyen de longs
+roseaux dont l'extrémité est fendue en deux, ils saisissaient les
+figues, et par une délicate torsion les détachaient de l'arbre aux
+feuilles redoutables; ces fruits étaient ensuite brossés avec des
+balais de chiendent qui les débarrassaient de leurs piquants et
+chargés sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient
+en broutant quelque chardon.
+
+Voici les immenses _llanos_[28] où l'on roule sans fin, où l'on
+n'aperçoit à perte de vue que la lande en friches parsemée de
+palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chênes-houx.
+
+ [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui désigne de vastes régions
+ incultes.
+
+On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ où l'on abandonne la
+direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route défoncée qui
+fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de
+quitter.
+
+Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon,
+c'est _Séville_[29].
+
+ [29] JEREZ--SÉVILLE: 107 kilomètres.
+
+Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque
+l'auto s'arrêtait devant l'_hôtel de Madrid_. Le personnel mit le
+même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire
+qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats
+de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente
+torpeur.
+
+La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous
+étions déjà installés dans notre _palco de delantero de sombra_[30]
+que nous avions retenue de Jerez par télégramme.
+
+ [30] Loge de pourtour couverte, à l'ombre.
+
+La _Plaza de toros_ de Séville est un cirque immense qui peut
+contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et
+ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins
+communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour
+du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans
+confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre
+carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et
+chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue
+de sable fin et toujours convenablement arrosée.
+
+Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les
+places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont
+garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de
+celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour,
+mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours
+les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront
+abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement
+bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera
+garni.
+
+A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces
+poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à
+s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: _agua, agua_,
+des marchands d'eau.
+
+A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places
+au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de
+monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en
+joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze
+mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée
+de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce
+grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!
+
+Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est
+ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de
+leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois
+blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux
+noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de
+délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives
+couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par
+étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes
+largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins
+inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages,
+font un superbe effet d'ornementation.
+
+La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son
+plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici
+le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés,
+argentés, tous de la plus grande richesse.
+
+Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une
+course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste
+narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer,
+même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde
+n'a-t-il pas vu une corrida?
+
+Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils
+étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou
+applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à
+tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût
+jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la
+tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me
+paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador;
+par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son
+épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre
+applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas _aficionado_.
+Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je
+parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'_espada_ consiste
+à faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible;
+n'est-ce pas le comble de la férocité?
+
+La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un
+des plus estimés des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un
+tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec
+tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant
+plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le
+ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener.
+Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course
+et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds
+dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule
+barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide
+de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti
+de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes,
+des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène
+aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur.
+Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le
+cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes.
+De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de
+fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce
+monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes
+féroces!
+
+
+ Lundi, 2 septembre.
+
+La route classique de Séville à Madrid passe par _Cordoue_,
+_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que
+j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la
+recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en
+venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de
+son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau
+castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre
+route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de
+passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de
+la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe
+par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_.
+
+C'est cette route que nous allons suivre.
+
+Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du
+matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale
+de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peuplé de gitanos et
+garni de fabriques d'_azulejos_.
+
+A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village
+de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet,
+une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la
+différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire
+qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités
+dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir
+à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide
+inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile
+a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher
+la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte
+un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture
+qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de
+chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double
+généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25
+le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le
+litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement
+encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol
+résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne
+s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2
+pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec
+tous ses bidons.
+
+Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes,
+soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut
+s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de
+_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.
+
+Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter
+encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des
+points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les
+uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans
+certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les
+petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions,
+il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de
+réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir.
+L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop
+légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du
+carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable.
+
+Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre
+cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de
+l'ancienne ville romaine d'_Italica_.
+
+La fondation d'Italica est attribuée à Scipion l'Africain; cette
+ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance
+et a donné le jour à trois empereurs romains: Trajan, Adrien et
+Théodose. Ses ruines sont malheureusement très rudimentaires, car
+elles servirent fort longtemps de carrière à la Séville castillane;
+par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'état
+de perfection à laquelle la civilisation romaine était parvenue en
+Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares!
+Les Romains te dotèrent de tous les bienfaits de leur admirable
+civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de
+ténèbres. Les Arabes surent te galvaniser à nouveau et t'enrichir au
+souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que
+ces mêmes Goths, mués en Castillans, longtemps refoulés dans leurs
+âpres montagnes, revinssent en vainqueurs détruire la splendeur de
+ta résurrection et t'entourer de cette obscurité dont, aujourd'hui
+encore, tu as tant de peine à te tirer!
+
+_El Ronquillo_, autre pueblo misérable qui étale au soleil ses
+haillons et sa saleté andalous!
+
+La route était très mauvaise jusqu'ici: trous et poussière; à partir
+de cette bourgade la voici qui s'améliore et qui bientôt devient tout
+à fait convenable.
+
+On parcourt une région nue et désolée: à droite, à gauche, en avant,
+en arrière, c'est la lande de terre uniformément rouge sur laquelle
+ne poussent que de chétifs palmiers nains et quelques bruyères;
+c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de
+croupes dénudées. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement
+l'impression de traverser un désert. Le paysage n'est pas même
+grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perpétuel irrite les
+yeux. De temps en temps on aperçoit une _estancia_, mais presque
+toujours inhabitée, tombant en ruines. C'est le spectacle de la
+tristesse sous les rayons du joyeux soleil.
+
+A mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur des terres incultes, la
+chaleur augmente; aucun obstacle, rivières ou arbres, ne s'oppose aux
+ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidérurgique, déverse
+sans cesse sur le sol calciné des torrent de métal fondu. Il fait
+réellement chaud aujourd'hui!
+
+Par suite de nos arrêts prolongés à Camas et à Santiponce, nous
+n'avions fait encore que 60 kilomètres lorsque l'horloge du bord
+marqua midi. L'auto fut rangé le long de la route et nous établîmes
+notre campement sous un bouquet de chênes verts rabougris. Le
+déjeuner, arrosé de boissons glacées, fut trouvé exquis. Nous avions
+acheté à Séville des récipients précieux pour la conservation des
+liquides frais, des bouteilles «Thermos» qui, par suite d'une
+garniture faite avec un corps isolant, ont la propriété de garder les
+boissons à la température qu'elles ont lorsqu'on les y introduit.
+Notre collection de «Thermos» fut remplie ce matin à l'hôtel de vins
+et d'eau mélangés de glace, à midi ces liquides étaient encore
+glacés. Bien mieux, les jours suivants nous eûmes l'occasion de
+constater que ces précieuses bouteilles pouvaient conserver leur
+fraîcheur pendant une journée entière. Voilà une petite invention que
+je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage
+dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les
+plateaux brûlants de l'intérieur de l'Espagne.
+
+Le déjeuner fut suivi d'une courte sieste après laquelle nous
+repartions sur une route désormais excellente.
+
+Le désert s'émaille peu à peu de cultures. On sent la lutte entre
+l'aridité et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment
+la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chênes-lièges qui piquent
+la terre carminée de taches sombres et dont les troncs écorchés
+rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur précieuse
+écorce emportée en d'énormes chargements sur de lourdes voitures
+dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se
+rebellent à notre vue.
+
+Puis des terres labourées empiètent sur les friches. Comme les chênes
+dépouillés, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la
+terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vîmes pas
+d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose
+pâle jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.
+
+La région s'élève progressivement, les mamelons de tout à l'heure
+sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites
+montagnes. La route monte aussi; par des lacets très bien étudiés
+sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La
+vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie!
+Devant nos yeux se déroule l'_Estramadure_, panorama sévère, pays
+sauvage et arriéré.
+
+En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperçoit
+que la contrée n'a pas changé que de nom: les plantes exotiques
+de l'Andalousie sont maintenant remplacées par des essences des
+pays tempérés: chênes, châtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et
+la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays
+maintenant, les gens eux-mêmes sont différents avec leurs mines
+fières et leurs airs sauvages!
+
+A _Los Santos_, petit village de mégères, d'êtres rébarbatifs et
+d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_
+qui oblique à l'ouest. Celle de _Mérida_, que nous voulons suivre,
+prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation
+dissimulée qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous
+faut regagner en marche-arrière au milieu de la populace écarquillée.
+
+_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa
+silhouette de bourgade importante dominée par deux grandes églises,
+dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler à la Giralda de
+Séville.
+
+La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frôle
+en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite
+ville coquette où des bourgeois oisifs se promènent sur une jolie
+Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire
+sans lequel toute ville espagnole se croirait déshonorée.
+
+Voici maintenant une grande dépression au fond de laquelle serpente
+un large fleuve: sur la rive opposée, au bout d'un grand pont,
+en gradins sur la colline, s'élève une ville. Ce fleuve est la
+_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique métropole romaine.
+
+On traverse le pont qui fut édifié par les Romains; il a plus de
+700 mètres et soixante-quatre arches, c'est une œuvre colossale
+assez bien conservée. Puis on s'engage dans un réseau de rues sales
+et infiniment petites grimpant en pentes aiguës. La ville a l'air
+misérable, ce qui nous donne de douloureuses appréhensions pour notre
+coucher.
+
+Nous découvrîmes, en une étroite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ où
+nous pûmes cependant nous loger de façon à peu près convenable et
+où nous trouvâmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument
+exceptionnelle dans ce pays de _galères_, de _tartanes_ et autres
+véhicules apocalyptiques[31].
+
+ [31] SÉVILLE--MERIDA: 194 kilomètres.--_Route_: très mauvaise
+ de Séville à El Ronquillo. Médiocre après pendant quelques
+ kilomètres. Excellente ensuite tout le temps jusqu'à Mérida.
+
+
+ Mardi, 3 septembre.
+
+_Mérida_, qui compte à peine 10 000 habitants, est une ville à
+demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et
+fut à son heure l'une des premières cités de toute l'Espagne. Sa
+fondation remonte à l'an 23 avant notre ère; c'était l'_Augusta
+Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance,
+ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome
+Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prospérité et ce
+fut sous leur empire qu'elle parvint au faîte de sa fortune. Les
+Arabes la trouvèrent puissante lorsqu'ils s'emparèrent de l'Espagne
+et puissante la laissèrent lorsqu'ils en furent chassés. Pour ne pas
+faire exception à la règle qu'ils semblaient s'être inconsciemment
+dictée et dont ils porteront éternellement le stigmate honteux, les
+catholiques espagnols ne surent que dépeupler et couvrir de ruines
+cette cité si longtemps prospère et dans laquelle ils avaient trouvé
+splendeur et richesses.
+
+Depuis la reconquête Mérida déclina et tomba rapidement à l'état de
+pauvreté où nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre
+plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le
+démontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, témoins encore
+debout de ses beaux jours et témoins accusateurs de l'incurie et de
+la férocité castillanes.
+
+C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait
+suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10
+heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste
+ville.
+
+[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN]
+
+Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur
+silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle
+rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil
+peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite,
+comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au
+fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana.
+Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent
+aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge.
+
+La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte
+d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable,
+moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on
+procède à la vitesse des tortues.
+
+Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si
+bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons
+avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin
+d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir
+un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant
+bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est
+heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement,
+car si loin que l'œil puisse scruter la surface de la plaine
+infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu.
+
+Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_
+apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse
+pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux
+château. C'est la patrie de _François Pizarre_, le _conquistadore_ du
+Pérou; la vieille _ciudad_ fut démesurément riche aux jours dorés de
+l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants,
+infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes.
+C'est à présent une ville pauvre et délabrée.
+
+La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite.
+Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto
+glisse silencieuse sur un sol absolument uni.
+
+Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très
+accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par
+endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux
+aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on
+aperçoit tout à coup la grande vallée du _Tage_; c'est un changement
+brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et
+étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est
+encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée
+est bordée par la haute _Sierra de Gredos_.
+
+Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large
+vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui
+vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses
+rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième
+siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle
+vue sur l'étroit ravin.
+
+Cette plaine où coule le Tage est triste et déserte. Encore un
+coin d'Espagne où les friches sont plus nombreuses que les terres
+cultivées!
+
+_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au
+milieu de ce désert. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest est
+situé le monastère de _Yuste_, où se retira Charles-Quint après son
+abdication.
+
+Nous roulons toujours.
+
+_Oropesa_ nous apparaît à la lueur d'un superbe coucher de soleil;
+ses maisons s'éclairent de rouge comme à la réverbération d'un
+colossal incendie.
+
+Nous roulons encore.
+
+La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la
+plus rapprochée est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce
+que nous y pourrions trouver comme auberge, nous décidons de camper à
+la belle étoile.
+
+Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands
+soins: un espace plat au bord de la route, entouré de plusieurs
+grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par
+les coffres de la voiture, du pain et des œufs achetés à Navalmoral,
+du vin et de l'eau conservés glacés dans les bouteilles «Thermos»
+ont composé un menu qui fut vite expédié par nos robustes appétits.
+Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions;
+nous fûmes amenés à remarquer la très curieuse coïncidence qui fait
+qu'aujourd'hui nous avons établi notre camp pour la nuit non loin
+d'un village appelé Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines
+nous passâmes déjà une première nuit à la belle étoile sur les bords
+de la Méditerranée, à proximité d'un autre village qui s'appelait
+aussi Oropesa.
+
+Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l'été, en
+Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose
+très naturelle et nullement désagréable.
+
+Nos effets de campement fournirent les éléments de lits moelleux...
+relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous
+endormîmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits
+de poésie, de parfums et d'étoiles.
+
+
+ Mercredi, 4 septembre.
+
+Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improvisés où nous avions
+consciencieusement dormi.
+
+Après une sommaire toilette et un court déjeuner nous levâmes le camp
+à 8 heures.
+
+Je m'aperçus bientôt que mon moteur avait perdu un cylindre; la
+rupture d'une petite bielle d'allumage était la cause de cette
+abstention. La réparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car
+il fallait un outillage pour faire une pièce nouvelle. Nous étions
+encore pour le moins à 150 kilomètres de Madrid... tant pis! nous les
+ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'appréciai
+vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car,
+effectivement, il nous mena tranquillement jusqu'à Madrid avec ses
+trois cylindres, sans même sembler s'apercevoir que le quatrième ne
+fournissait plus sa quote-part de travail et même,--il avait pris des
+habitudes andalouses,--qu'il se faisait traîner par les autres.
+
+En montée comme en plaine nous filons à notre allure habituelle comme
+si rien n'était changé.
+
+_Talavera de la Reina_ est située non loin des bords du Tage, dont
+les eaux entretiennent autour de ses murs une intéressante verdure.
+
+Nous voilà en Castille.
+
+Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent
+volontiers et nous regardent d'un œil sympathique. Cela nous
+change d'avec les farouches indigènes d'Estramadure qui hier nous
+accueillaient à coups de pierres, tout comme si nous avions été
+en France! Où ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et
+désagréable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette
+partie de la Nouvelle-Castille.
+
+Le _sombrero_ à bords plats des Andalous est remplacé ici par un
+chapeau plus caractéristique encore; il ressemble à celui des
+gauchos de l'Amérique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical
+haut de deux ou trois doigts, orné de clous dorés, de broderies ou
+de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent
+une double culotte dont l'une, extérieure, est fendue en deux et
+ressemble à un tablier. Ils ont de larges ceintures noires.
+
+On traverse une contrée très giboyeuse: perdrix et tourterelles
+se promènent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de
+l'auto. Des nuées de grosses alouettes s'enlèvent des champs en
+lançant au ciel leurs notes joyeuses.
+
+La route traverse _Navalcarnero_, aux rues déplorablement pavées, et
+continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue où l'on ne voit
+que des chaumes de céréales.
+
+A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le
+charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise
+incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de
+moins en moins bon.
+
+On aperçoit enfin _Madrid_ qui se développe nettement bien en face de
+soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin
+verdoyant du _Manzanarès_. En avant, dans une admirable situation,
+surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande
+masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.
+
+On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les
+ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la
+grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways
+électriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris
+de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de
+France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant
+l'hôtel que nous avons choisi.
+
+L'_Hôtel de Embajadores_ est situé en plein centre de Madrid, dans
+un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais
+sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un
+instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que
+nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous
+pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux!
+Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe,
+hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des
+lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de
+vraies puces[32].
+
+ [32] MERIDA--MADRID (deux étapes): 334 kilomètres.--_Route_:
+ médiocre de Mérida à Trujillo. Bonne de Trujillo à Navalmoral.
+ Très bonne de Navalmoral à Madrid, sauf pendant les 15 derniers
+ kilomètres qui sont très médiocres.
+
+
+ Jeudi, 5 septembre.
+
+Le cœur de _Madrid_, le point où l'on sent de la façon la plus
+intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del
+Sol_.
+
+La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit être une porte, puisque
+son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que
+c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette
+ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on
+remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de
+mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une
+ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce
+que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des
+couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.
+
+Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du
+plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la
+forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle.
+Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village
+d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps
+l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des
+hautes destinées qui lui étaient réservées.
+
+Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières
+arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout,
+l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs
+abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les
+rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche
+et la petite ville ne tarda pas à se trouver,--comme la capitale
+l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste désert.
+
+On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas
+assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis
+arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert
+de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau
+jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela.
+De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des
+civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses
+cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains,
+les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la
+richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau
+pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour quelques bénéfices
+immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la
+richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes
+de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques
+destructeurs qu'on le doit.
+
+Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et
+pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il
+faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses
+énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la
+fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera
+jamais les monuments arabes disparus!
+
+Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre
+à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du
+nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence
+de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais
+l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays.
+Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la
+vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente
+fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin
+du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants
+de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux
+ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter
+à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire
+d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla
+dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion,
+énormes comme leur fanatisme.
+
+Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de
+capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir
+cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra
+de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert
+infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur
+une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut
+précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II.
+Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée;
+les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid,
+Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop
+particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu
+du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant
+que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa
+capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette
+ville serait désormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_.
+Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous
+apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges
+et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux
+jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque,
+hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et
+ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.
+
+Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont
+hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de
+style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la
+nudité.
+
+Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une
+étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en
+un flot sans cesse renouvelé.
+
+L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il
+faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone.
+Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent
+souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi
+jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et
+gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans
+leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore
+cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.
+
+La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un
+bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un
+des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le _Musée du
+Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'œuvre; c'est un
+véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer
+par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles
+des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance,
+chefs-d'œuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de
+l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux
+seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration
+artistique de tout un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse,
+de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de
+Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain,
+de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire
+rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.
+
+Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un
+intérêt moindre, mais l'œil est instinctivement attiré par les
+chefs-d'œuvre qui arrêtent au passage.
+
+On y voit une très grande quantité de _Velasquez_; c'est le roi de ce
+musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste
+avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée.
+Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font
+un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté
+ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de
+Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
+a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de
+princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en
+groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne
+m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de
+blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses
+chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de
+ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges
+qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues
+qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants.
+
+_Murillo_, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait
+la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'œuvre étaient
+réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une
+trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes
+de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté
+angélique.
+
+_L'Espagnolet_ (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables
+toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on
+n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et
+l'éclairage parfait.
+
+Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle
+dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et
+l'artiste surabondant qu'était _Goya_, est présent dans tous les
+coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux
+éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus
+aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des
+hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la
+«Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau
+corps de volupté qu'on puisse admirer.
+
+Dans la soirée nous avons été faire une promenade au _Buen Retiro_,
+l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui
+transformé en parc public, où les brillants équipages viennent
+circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages.
+
+
+ Vendredi, 6 septembre.
+
+Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer,
+d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui
+faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous
+tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur
+lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.
+
+Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à
+leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le
+matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole
+en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour
+couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous
+sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai
+chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et
+30 kilomètres à l'heure!
+
+_Tolède_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé
+fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa
+déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois
+200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000
+aujourd'hui.
+
+Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un
+rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence
+et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et
+verdâtres du _Tage_. La ville, encore entourée de ses anciens murs
+wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la
+masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale.
+C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen
+âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage
+et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent
+aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les
+redoutes qui en défendaient l'entrée.
+
+Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses,
+aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre
+les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.
+
+Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi
+toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes
+manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces
+mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs
+sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force
+du nombre, car ils sont légion.
+
+Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes
+lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres
+yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je
+fus très surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolède_,
+d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur
+trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis
+même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on
+peut l'enrouler comme un cerceau.
+
+A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au _Pont
+Saint-Martin_, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe
+le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place
+_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnommée _la Cava_, était
+fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le
+comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve,
+il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte
+Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le
+roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps
+lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son
+déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme
+savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque
+trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près
+aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes
+actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il
+pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe
+dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes
+d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le
+roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de
+l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.
+
+Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède,
+elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent
+trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le
+roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de _Safagun_
+où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à
+Tolède auprès du roi maure _Ali-Maynon_ qui généreusement lui accorda
+asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse
+étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en
+surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la
+mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes
+sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33].
+
+ [33] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les
+catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise
+qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre
+ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au
+contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une
+attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.
+
+_San Juan de los Reyes_ est située non loin de la manufacture
+d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques
+Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait
+qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se
+firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit.
+Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures
+arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme
+espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce
+et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.
+
+La _cathédrale_, au contraire, est sévère et gothique. Elle est
+vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les
+genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes
+cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et
+baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures
+espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur
+posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant
+l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes
+les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais
+barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes
+fauves.
+
+Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres,
+angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion
+d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
+furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de
+la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de
+contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs
+et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples
+fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument
+de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un
+rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des
+catholiques.
+
+Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites,
+nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit
+souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.
+
+A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux
+prières des vainqueurs.
+
+_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzième siècle.
+Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête
+d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates
+sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes
+et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce,
+un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.
+
+Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne
+rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le
+droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des
+temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte
+la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans
+cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas
+approuver la mort du Christ.
+
+_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transformée en
+église; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut
+construite sous la domination castillane au temps de Pierre le
+Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après
+l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul,
+mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.
+
+La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est à son tour une ancienne
+mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le
+premier service divin fut célébré après la prise de la ville par
+les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumière_, provient d'une
+légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle
+dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid
+s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on
+abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa génuflexion et l'on
+y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne
+brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite
+mais gracieuse au possible.
+
+La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de
+grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la _Puerta
+del Sol_, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut
+monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre
+un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles
+murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles
+étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés
+par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant
+une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage
+scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il
+est impossible d'oublier.
+
+Nous avons déjeuné à l'_Hôtel de Castille_ établi dans un palais
+superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante
+et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi
+peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le
+feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme
+de simples chats!
+
+A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux
+et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la
+plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles
+sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte
+de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et
+odorant l'eau de Javel.
+
+Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous
+promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement,
+quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux
+contours[34].
+
+ [34] La route de MADRID à TOLÈDE a 68 kilomètres. Elle a été
+ parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes
+ qui l'a trouvée généralement bonne, sauf pendant les quelques
+ kilomètres qui avoisinent la capitale. #/
+
+
+ Samedi, 7 septembre.
+
+Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et
+flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions
+dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans
+l'une d'entre elles.
+
+L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait
+au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le
+champ,--assez clairsemé,--sur lequel il allait porter ses coups,
+puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans
+la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle
+conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil
+était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant,
+faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la
+longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait
+la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses
+ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de
+ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra
+poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de
+chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection
+du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps.
+Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla
+cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement
+l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un
+blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi,
+mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans
+nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer
+moi-même.
+
+Nous avons été visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien
+ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique,
+mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage
+par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons
+d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y
+remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les
+variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse,
+mais fort défraîchis.
+
+La _Chapelle Royale_ fait partie des bâtiments royaux; elle est très
+ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le
+mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles;
+il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété
+de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois
+luxe de bon goût.
+
+Sur _la place d'Armes_ située devant le Palais s'élève le musée de
+l'_Armeria_, où l'on visite une très intéressante collection des
+armes et armures de l'Espagne de tous les âges.
+
+A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette,
+stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous
+emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes
+désertes. Nous allons coucher à l'_Escurial_.
+
+La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du
+Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les
+grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur
+de l'été. Puis on franchit le pont sur le _Manzanarès_. J'ai lu
+vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les
+uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres,
+que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de
+dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des
+principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient
+passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses.
+D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en
+dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès
+a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en
+plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où
+il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est
+évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande
+rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.
+
+La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de
+céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts
+de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets élevés se dessinent
+à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à
+l'Escurial.
+
+L'_Escurial_ est formé de deux villages et d'un célèbre monastère.
+L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village
+et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de création bien
+postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des
+Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper
+à la fournaise de Madrid.
+
+L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de
+5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine
+montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En
+cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à
+Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la
+morgue espagnole, aux champs, se relâche.
+
+L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore
+achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous
+connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de
+la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda
+Miranda_, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une
+complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi
+un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
+manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui
+encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35].
+
+ [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomètres.--_Route_: bonne.
+
+
+ Dimanche, 8 septembre.
+
+S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire
+que c'est par excellence le palais-monastère de l'_Escurial_.
+On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui,
+comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs
+impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.
+
+Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert;
+rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à
+mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position
+admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les
+crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et
+le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et
+de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid
+ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est
+excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.
+
+D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût,
+sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un
+très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression
+forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de
+la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement
+ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait
+d'architecture catholique.
+
+On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les
+voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un
+vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin.
+On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de
+l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne,
+qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire
+pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une
+splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui,
+dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres
+petites chambres pour tout appartement.
+
+L'_église de l'Escurial_, encastrée au milieu des bâtiments, fait
+assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense
+repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix
+formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie
+vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous
+n'étions pas habitués.
+
+Le _Panthéon_, situé en crypte sous l'église, est entièrement de
+marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on
+puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres
+précieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs
+en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.
+
+Le _Panthéon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante;
+elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_,
+comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand
+Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles,
+de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des
+hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer
+la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est
+celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
+le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située
+immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne
+peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il
+respire la majesté et la richesse.
+
+Le _Panthéon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre
+blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et
+brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.
+
+La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit
+de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et
+l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La
+croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec
+celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité,
+le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté
+sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de
+complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un
+rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.
+
+La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer
+la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces,
+avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont
+admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant
+la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres
+d'altitude.
+
+Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe
+II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui
+n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des
+jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des
+catholiques espagnols.
+
+Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en
+route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
+à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui
+longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_.
+
+Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en
+sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes
+escarpées de la _sierra de Guadarrama_. Cette montée est terriblement
+dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne,
+au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la
+plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux
+spectacles d'Espagne.
+
+Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la
+route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrière
+nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement
+ondulée, la Vieille-Castille.
+
+On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de
+pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.
+
+Et l'on roule de nouveau dans la plaine.
+
+Laissant à droite la route de _Ségovie_, nous atteignons bientôt
+_Villacastin_, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une
+auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous
+nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques
+kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de
+quelques arbres avec les provisions du bord.
+
+La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche
+la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays
+perpétuellement ondulé.
+
+Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin,
+s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou
+trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables
+ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils
+sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des
+loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient
+énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un
+enfant de quinze ans.
+
+Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies
+sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des
+deux côtés de la route.
+
+_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses
+murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route,
+qui fait un léger coude pour l'éviter.
+
+A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des
+cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.
+
+On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans
+un fossé de terre glaise.
+
+Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne
+ville de _Valladolid_ où, entourés d'une marmaille en guenilles, nous
+nous arrêtions devant l'_Hôtel de France_[36].
+
+ [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomètres.--_Route_: très bonne
+ de l'Escurial à Mojados, passable de Mojados à Valladolid.
+
+Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français.
+M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a
+dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y
+fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les
+chambres.
+
+
+ Lundi, 9 septembre.
+
+_Valladolid_ fut célèbre au temps de la reconquête catholique, car
+alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de
+Léon.
+
+C'est ici que _Cervantès_ habita longtemps; c'est là qu'en 1506
+mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de
+ces deux grands hommes.
+
+Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède
+beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on
+en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques,
+d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés,
+paraissent toutes semblables.
+
+Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de
+grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.
+
+Avant de repartir nous avons été visiter le _musée du collège de
+Santa-Cruz_, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois,
+dues aux maîtres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de
+Juni_. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de
+douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant
+des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères,
+le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre
+frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles
+du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture.
+
+La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose
+absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre
+dans la bonne voie.
+
+Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne
+sur une route assez médiocre. Quelques collines grises, totalement
+nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.
+
+Après _Cabezon_ on franchit la rivière qui arrose Valladolid, la
+_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le
+_canal de Castille_ qui, théoriquement, doit servir à la navigation
+si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce
+moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que
+de la boue.
+
+On laisse à gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite
+le chemin devient bon.
+
+_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est
+une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et
+ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un
+interminable pont disposé en éperon de navire.
+
+Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal
+ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air,
+car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui
+assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront
+désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le
+repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu:
+filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille,
+cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner
+fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.
+
+Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage
+est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs,
+des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du
+sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour
+regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu
+de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la
+désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière
+quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.
+
+En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent
+craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.
+
+L'auto file tout droit à la _cathédrale_. Cette grande masse gothique
+est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art
+vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous
+pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale,
+barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du
+chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs.
+La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux...
+Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.
+
+Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite
+la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous
+dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous
+faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.
+
+Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une
+ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux _Christ du
+Burgos_, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier
+encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais
+cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce
+Christ est un cadavre empaillé.
+
+A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la
+coronnerie_, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais
+le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte
+donnant sur la _rue de Fernand Gonzalès_, plus élevée de 10 mètres
+que le sol de la cathédrale.
+
+La _Capilla Mayor_ est entourée d'une couronne de chapelles dont
+chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de
+_Santiago_ qui sert d'église paroissiale et du _Connétable_ où
+sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable _don Pedro
+Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de
+Mendoza_.
+
+Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un
+beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec
+l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_;
+c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de
+serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des
+murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre:
+on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de
+Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situé non loin de
+cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est
+conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il
+fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le
+Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il
+devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et
+qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il
+n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville
+nommés _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai
+jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi,
+autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses
+royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans
+un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant
+pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser
+entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce
+gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces
+à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très
+grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et
+quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever
+un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte
+cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur
+disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux
+juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la
+parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir _cent marcs d'or et six
+cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles
+il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un
+an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient;
+après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le
+surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses
+razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du
+sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des
+deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la
+description de la légende.
+
+ [37] Chronique espagnole du _Cid_.
+
+Du cloître on pénètre aussi dans la _salle Capitulaire_, où l'on
+voit un tableau du _Greco_, _le Christ à l'agonie_, étreignant de
+douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de
+nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà
+j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée
+que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau
+de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère
+national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre
+et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de
+Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une
+arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.
+
+Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon
+courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit
+que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal
+quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10
+heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en
+Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais
+cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes
+lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!
+
+Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une
+ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française
+vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît
+dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la
+cathédrale.
+
+Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des
+pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue
+et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions
+seule depuis des semaines.
+
+La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs
+cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.
+
+La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et
+impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creusé
+un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de
+l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et
+plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement
+serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous
+sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis célèbres par les exploits
+des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux
+voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français
+et Anglais au temps de Napoléon Ier.
+
+A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que
+l'on traverse à _Miranda de Ebro_. Hélas! nous ne retrouvons pas
+sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici
+près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de
+son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre
+voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie
+errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre
+longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la
+fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses
+que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur
+un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer,
+bientôt.
+
+_Miranda_ est une petite ville sale et enfumée, entourée de
+vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que
+bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.
+
+Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous
+pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente,
+sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent
+les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous
+ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis
+en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus
+en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une
+loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous
+demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui,
+au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la
+route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis
+notre entrée en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la
+première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.
+
+Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est
+_Vitoria_ où nous pénétrons à 8 heures[38].
+
+ [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomètres.--_Route_: médiocre de
+ Valladolid à la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'à
+ Burgos. Bonne de Burgos à Vitoria.
+
+L'_Hôtel de Quintanilla_ a la réputation d'être le meilleur de
+Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une
+propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un
+escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y
+avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.
+
+ Mardi, 10 septembre.
+
+_Vitoria_ a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne
+ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième
+siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte
+de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre
+de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de
+monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu
+près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous
+quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans
+l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés
+qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant.
+
+La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé
+et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de
+l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe,
+et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines!
+
+Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des
+vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne...
+au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle
+qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes
+sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent
+les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés
+en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie!
+
+Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province
+de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques
+kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière
+de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien là encore un autre
+péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison
+qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement
+la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes
+désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes
+les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et
+mystérieux.
+
+Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples
+une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est
+plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un
+avant-goût des Pyrénées.
+
+On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le _rio Oria_.
+
+_Tolosa_ est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne,
+moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui
+l'entourent.
+
+Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de
+l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes
+de la côte.
+
+Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui
+supporte le Parc et le Château du Roi et _Saint-Sébastien_, la ville
+nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de
+sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin
+borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux
+baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés
+entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan
+infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer
+incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la
+foule bourdonnante des désœuvrés espagnols qui viennent ici voir et
+se faire voir.
+
+Nous déjeunâmes à l'_Hôtel Continental_, le premier d'entre tous ces
+caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé
+par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient
+où l'on vient, parce qu'on y vient!
+
+De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café,
+je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode
+y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire
+alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement
+dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le
+rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels
+l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un
+des plus beaux coins de la terre.
+
+La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur
+des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes
+vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère
+solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et
+d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.
+
+_Irun_, puis la petite rivière de la _Bidassoa_ qui marque la
+frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords
+de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petite _île_ historique
+_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commémore tant de
+cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39].
+
+ [39] L'_Ile des Faisans_, ou _île de la Conférence_, est
+ territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France
+ et l'Espagne. Elle a servi de théâtre aux événements historiques
+ suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de
+ Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de François Ier à
+ ses fils qui le remplaçaient en captivité; en 1615 fiançailles
+ d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle
+ de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du
+ traité des Pyrénées et fiançailles de Louis XIV, roi de France,
+ avec Marie-Thérèse d'Espagne.
+
+_Béhobie_ est le village frontière: douane espagnole. C'est là que
+je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de
+l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le
+montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en
+cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont
+il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au
+remboursement.
+
+Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel
+la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie
+retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de
+France.
+
+_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une
+ville gaie et agréable. C'est un lieu de séjour où l'on a une vue
+splendide sur l'Océan.
+
+Les habitants de cette région ont un œil vif, une démarche hardie,
+un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance
+avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin,
+leurs frères de race, _basques_ comme eux.
+
+Après _Bidart_ nous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne
+car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte.
+
+_Biarritz_ est la grande plage à la mode, la rivale française de
+Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale,
+Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le
+second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux
+vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité.
+
+Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus
+grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de
+trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées
+et la grande plage où s'ébattaient snobs et désœuvrés et lorsque
+nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette
+cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves
+humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés
+sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un
+chef-d'œuvre de la nature comme pour la plage espagnole.
+
+_Bayonne_ est tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et
+descendîmes au _Grand Hôtel_, qui mérite tout au plus l'étiquette
+passable[40].
+
+ [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomètres.--_Route_: excellente.
+
+Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil
+petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond,
+à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses
+vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent
+très intéressante.
+
+Les _Basques_ sont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les
+descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants
+préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue,
+qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait
+encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la
+rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez
+étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en
+France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les
+provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_.
+Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues
+y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils
+se dénomment _euskaldunac_, qui se traduit en français par _gens
+adroits_. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur
+costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel
+béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de
+gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure
+et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les
+temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres
+populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les
+tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de
+la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse
+des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des
+suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une
+bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en
+masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs
+ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.
+
+ * * * * *
+
+Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont
+bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention
+qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame
+humblement leur indulgence.
+
+J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait
+connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile,
+que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas
+déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les
+routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet
+ouvrage pourront leur être de quelque utilité.
+
+Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit?
+
+Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a
+encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique,
+mais j'espère que mon récit pourra,--pour sa faible part,--contribuer
+à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables.
+
+Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant
+voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne,
+puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi,
+de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les
+bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes!
+
+Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes
+espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage.
+
+Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,--généralement
+plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur
+largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire
+remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en
+France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on
+pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est
+exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction
+au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et
+de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un
+véritable luxe.
+
+Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de
+la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer
+dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses.
+
+En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques
+sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle
+très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités
+inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux
+importants. Si une colline de faible importance se présente,
+une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve
+son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin
+survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est
+en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils
+des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la
+caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de
+moyen vallonnement.
+
+En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages
+nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur
+rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et
+l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre
+les tournants plus larges encore.
+
+Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois
+le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols
+travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que
+d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu.
+
+Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait
+peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore
+de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort
+d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore.
+
+Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes
+royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes
+hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer;
+ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus
+besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien
+se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à
+faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances
+que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques,
+caniveaux, etc.
+
+ [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui
+ correspondent à nos routes nationales. Les chemins secondaires
+ sont, eux, généralement fort mauvais en Espagne.
+
+Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement
+à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas
+des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de
+fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes
+espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près
+disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement...
+le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute
+son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais
+alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles
+surgissent à chaque pas.
+
+Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol
+qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables,
+les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les
+pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de
+chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il
+reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous
+venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres
+de vieilles routes.
+
+Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut
+malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de
+nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (_peones camineros_)
+se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans
+un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur
+construction grandiose.
+
+Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant
+l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne
+peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres
+yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent
+le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile
+descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement
+les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la
+marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière
+l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des
+routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_, à tel
+point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers
+champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son
+titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une
+automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est
+autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussière ni de
+boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel!
+
+ [42] Il faut compter de 20 à 60 kilomètres de routes défoncées
+ par le charroi autour de chaque grande ville.
+
+Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords
+de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs
+invraisemblables[43] et devient une véritable gêne tant pour la
+rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs.
+
+ [43] J'ai mesuré jusqu'à 40 centimètres de poussière sur la route
+ de Murcie à Lorca.
+
+Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu
+fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin
+au grand détriment des pneumatiques.
+
+Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que
+je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes
+passables, bonnes et excellentes,--on arrive à une moyenne de
+qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous
+nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons
+trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes
+vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement
+conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient
+impraticables.
+
+Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les
+anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps
+antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque
+des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par
+le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire
+là où elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La
+conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne
+possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant
+ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite
+fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer
+à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A
+ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant
+connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment
+adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance
+puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays
+si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de
+merveilles de la nature et des hommes!
+
+Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre
+temps ni vos peines.
+
+Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous
+aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration!
+
+Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation
+arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres,
+qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant
+de choses.
+
+Curieusement aussi vous étudierez les monuments des autres
+civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces
+pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui
+constituent l'histoire de cet État.
+
+Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de
+nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et
+ces nuits profondes d'étoiles et de rêve!
+
+Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à
+l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez
+enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour
+voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède
+tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins.
+
+Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles
+merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable
+souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour
+regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait
+l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les
+sauvages forêts du massif Central.
+
+Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides
+de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous
+regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume
+des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or
+d'Andalousie!
+
+ Lyon, le 23 mars 1908.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE
+
+
+ A
+
+ Aguilar, 125
+
+ Alamo (rio del), 169
+
+ Albaycin, 105, 109
+
+ Alberique, 55
+
+ Alcala de Guadaira, 142, 155
+
+ Alcala la Real, 123
+
+ Alcarazas, 27
+
+ Alcazar de Séville, 148
+
+ Alcoy, 59
+
+ ALGÉSIRAS, 172
+
+ Alhambra de Grenade, 96, 115
+
+ ALICANTE, 64
+
+ Almendralejo, 228
+
+ ANDALOUSIE, 83
+
+ Antequeruela, 105
+
+ Anuar (sierra del), 122
+
+ Azulejos, 37
+
+
+ B
+
+ BARCELONE, 16
+
+ Basques (les), 283, 284
+
+ BASQUES (provinces), 284
+
+ Bayonne, 284
+
+ Baza, 88
+
+ Béhobie, 282
+
+ Benicarlo, 29
+
+ Benicassim, 33
+
+ Berruguete (Alonso), 101, 268
+
+ Béziers, 6
+
+ Biarritz, 283
+
+ Bidart, 283
+
+ Bidassoa (la), 281
+
+ Boissons glacées, 53
+
+ Bourg-Madame, 10
+
+ Bullones (sierra de), 210
+
+ BURGOS, 270
+
+
+ C
+
+ Cabezon, 269
+
+ Cabra (rio), 125
+
+ Cabra (sierra de), 125
+
+ Cabra, 125
+
+ CADIX, 156, 161
+
+ Camas, 221
+
+ Campina (la), 130
+
+ Canal de Castille, 269
+
+ Carmona, 140
+
+ Carrasquetta (col de la), 63
+
+ CASTELLON de la PLANA, 34
+
+ CASTILLE (Vieille), 265
+
+ CASTILLE (Nouvelle), 236
+
+ CATALOGNE, 13
+
+ Cervantès, 267
+
+ Chiclana de la Frontera, 167
+
+ Chirivel (rio), 83
+
+ Christophe Collomb, 165
+
+ Cid (le), 40, 272
+
+ CORDOUE, 127
+
+ Courses de taureaux, 216
+
+ Crevillente, 71
+
+ Cullar de Baza, 84
+
+ Cullar (sierra de), 84
+
+
+ D
+
+ Darro (rio), 105, 112
+
+ Denia, 36
+
+ Douanes, 11, 282
+
+ Douro (rio), 267
+
+
+ E
+
+ Ebre (l'), 26
+
+ Ecija, 138
+
+ Elche, 69
+
+ Escorial de Abajo, 259
+
+ Escorial de Arriba, 259
+
+ Escurial (l'), 259
+
+ Espagnolet (l'), 245
+
+ Estancias (sierra de las), 84
+
+ ESTRAMADURE, 227
+
+
+ F
+
+ Faisans (île des), 281
+
+ Fernan Nunez, 126
+
+ Flamenco, 145
+
+
+ G
+
+ Généralife, 107
+
+ Génil (rio), 106, 112, 139
+
+ GIBRALTAR, 176
+
+ Gibraltar (détroit de), 180, 210
+
+ Giralda de Séville, 151
+
+ Gitanos, 92
+
+ Gonzalve de Cordoue, 136
+
+ Goya, 246
+
+ Grao (le) de Valence, 49
+
+ Gredos (sierra de), 233
+
+ GRENADE, 96
+
+ Guadalantin (rio), 80
+
+ Guadalete (rio), 158
+
+ Guadalquivir (rio), 127
+
+ Guadarrama, 265
+
+ Guadarrama (sierra de), 265
+
+ Guadiana (rio), 228
+
+ Guadiana Menor (rio), 87
+
+ Guadix, 90
+
+ Guadix (rio), 90
+
+
+ H
+
+ Hospitalet, 25
+
+ Huerta de Valence, 37
+
+
+ I
+
+ Idiazabal, 279
+
+ Italica, 223
+
+ Irun, 281
+
+
+ J
+
+ Janda (laguna de la), 169
+
+ Jarana (sierra de), 93
+
+ JATIVA, 56
+
+ JEREZ, 156, 212
+
+ Jijona, 63
+
+ Jucar (rio), 55
+
+
+ L
+
+ La Carlota, 138
+
+ La Marina, 35
+
+ La Nouvelle, 7
+
+ La Plana, 35
+
+ La Rabida, 165
+
+ La Ribera, 35
+
+ Leon (isla de), 160
+
+ LORCA, 80
+
+ Los Santos, 227
+
+ Luisiana, 140
+
+ Luna (sierra de la), 171
+
+
+ M
+
+ Machuca (Pedro), 99
+
+ MADRID, 237, 256
+
+ Manzanarès (rio), 237, 258
+
+ MERIDA, 228
+
+ Miranda de Ebro, 276
+
+ Mojados, 266
+
+ Molins de Rey, 20
+
+ Montesa (rio), 56
+
+ Montlouis, 9
+
+ MONTPELLIER, 4
+
+ Morena (sierra), 227
+
+ Mosquée de Cordoue, 132
+
+ MURCIE, 73
+
+ Murillo, 165, 245
+
+
+ N
+
+ NARBONNE, 6
+
+ Navalcarnero, 237
+
+ Navalmoral de la Mata, 233
+
+ Nevada (sierra), 113
+
+
+ O
+
+ Olmedo, 266
+
+ Oranges, 35
+
+ Oria (rio), 280
+
+ Orihuela, 72
+
+ Oroncillo (rio), 275
+
+ Oropesa (province de Castellon), 32
+
+ Oropesa (province de Tolède), 233
+
+
+ P
+
+ Palancia (rio), 37
+
+ Palos, 165
+
+ Pancorbo (gorges de), 276
+
+ Péages, 12, 277
+
+ Perche (col de la), 9
+
+ PERPIGNAN, 8
+
+ Pézenas, 6
+
+ Pisuerga (rio), 269
+
+ Pizarre (François), 232
+
+ Prades, 8
+
+ Prado (musée du), 244
+
+ Priego, 124
+
+ Processions, 49, 74
+
+ Puerto de Lumbreras, 81
+
+ Puerto Real, 159
+
+ Puerto de Santa Maria, 157
+
+ Puycerda, 10
+
+
+ R
+
+ Ribas, 13
+
+ Ripoll, 14
+
+ Ronquillo (el), 224
+
+ Routes, 58, 221, 286
+
+
+ S
+
+ Sagonte, 37
+
+ Saint-Jean de Luz, 282
+
+ Saint Sébastien, 280
+
+ San Fernando, 160
+
+ Santiponce, 223
+
+ Secco (rio), 38
+
+ Segura (rio), 73
+
+ Serpis (rio), 61
+
+ SÉVILLE, 142, 216
+
+ Silla del Moro (le), 107
+
+
+ T
+
+ Tage (le), 232
+
+ TANGER, 181
+
+ TALAVERA de la REINA, 236
+
+ TARIFA, 171, 211
+
+ Tarifa (cap de), 180
+
+ TARRAGONE, 22
+
+ Têt (la), 8
+
+ Tinto (rio), 165
+
+ TOLÈDE, 247
+
+ Toldos, 153
+
+ TOLOSA, 280
+
+ Torquemada, 269
+
+ TORTOSA, 26
+
+ Tosas (col de), 13
+
+ Totana, 78
+
+ Triana (faubourg de), 221
+
+ TRUJILLO, 232
+
+ Turia (rio), 38
+
+
+ U
+
+ Uldecona, 29
+
+ Utrera, 155
+
+
+ V
+
+ VALENCE, 38
+
+ VALENCE (province de), 29
+
+ VALLADOLID, 267
+
+ Vega (la), 106
+
+ Veger de la Frontera, 168
+
+ Velasquez, 244
+
+ Velez Rubio, 83
+
+ VICH, 15
+
+ Villacastin, 265
+
+ Villafranca de los Barros, 228
+
+ Villafranca del Panadès, 21
+
+ Villaviciosa, 237
+
+ Villefranche de Confient, 9
+
+ Vins, 212
+
+ Vinaroz, 29
+
+ VITORIA, 277
+
+ Vivens (sierra de), 62
+
+
+ Y
+
+ Yuste (Monastère de), 233
+
+
+ Z
+
+ Zarcillo, 74
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
+
+RUE GARANCIÈRE, 8
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44543 ***